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Gilles/03/12

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XII

— Mais vous ne vous rendez pas compte de ce qui se passe. Ce peuple n’est pas mort, comme nous le croyons tous au fond de nous-mêmes, ce peuple s’est relevé de son lit de torpeur. Ce peuple, qui a quitté ses villages et ses églises, qui est venu s’enfermer dans les usines, les bureaux et les cinémas, n’a pas perdu tout à fait la fierté de son sang. Alors que le vol et l’exaction suaient, avouaient, criaient de toutes parts, il n’a pas pu résister à la fin à une si imposante sollicitation d’Erynnies, et il est descendu dans la rue. C’est le moment pour vous, hommes politiques, de vous précipiter dehors, au-devant de lui. Sortez de vos couloirs. Que les chefs se mêlent comme se sont mêlées les troupes. Car les troupes se sont mêlées, Clérences, sur cette place, j’ai vu les communistes côtoyer les nationaux ; les regarder et les observer avec trouble et envie. Il s’en est fallu de peu que ne se fasse le mélange détonnant de toutes les ardeurs de France. Clérences, comprends-tu[1] ? Cours chez les jeunes com-munistes, montre-leur l’ennemi commun de toute la jeunesse, le vieux radicalisme corrupteur.

Clérences regardait avec étonnement, gêne et amertume Gilles encore tout pantelant de la nuit du 6 février.

— C’est la première fois que je vis depuis vingt ans, s’était écrié Gilles en entrant dans ce bureau où il avait cru ne jamais revenir.

— Nous ne sommes plus au bon vieux temps des barricades, laissa tomber d’une voix sèche Clérences qui tétait sa vingtième cigarette de la matinée, enfoncé dans son fauteuil, devant sa table où tout était si bien rangé.

Son bureau était toujours le même, austère et confortable, et pourtant peu habité. Les livres sur les rayons n’étaient toujours pas coupés et dans la fumée des cigarettes flottait la même méditation à jamais incertaine. Il y avait ce jour-là comme les autres jours quelques jeunes disciples autour de lui. Ils changeaient tous les six mois ; ils arrivaient séduits par une vague promesse et s’en allaient, convaincus de leur propre faiblesse en même temps que de celle du maître, résignés à leurs petits destins.

Rien n’avait bougé depuis la veille dans cette pièce froide où, comme dans l’atelier absurde de Caël, avait langui la jeunesse de Gilles. Il cria à Clérences :

— Si un homme se lève et jette tout son destin dans la balance, il fera ce qu’il voudra. Il ramassera dans le même filet l’Action Française et les communistes, les Jeunesses Patriotes et les Croix-de-Feu, et bien d’autres. Tu ne veux pas essayer ?

Gilles regardait Clérences dans les yeux. Yeux froids. La source de vie derrière ces yeux était absolument tarie. Et la bouche ironisait faiblement dans un demi-aveu d’impuissance. Un coup d’œil autour de lui lui fit voir des visages de vingt ans figé dans des expressions vieillottes de faible méfiance, de tâtillonne irrésolution. De très maigres grimaces dessinaient en pattes de mouche une agonie peu agitée. Les épaules étaient voûtées, les cous branlants.

Gilles se retourna avec rage vers Clérences.

— Ce n’était pas ce que tu nous avais promis. Je suis ton ami depuis quinze ans. Tu avais de l’ambition, tu avais de l’orgueil, tu avais du mépris. Tu voulais attaquer et bouleverser cette vieille société, tu voulais l’obliger à accoucher de quelque chose de neuf. Et aujourd’hui où l’occasion se présente, la seule de toute notre vie, une occasion qui ne va durer que vingt-quatre heures, tu es là dans ton bureau, attendant au milieu de ces messieurs.

— Tu as perdu la tête, grinça Clérences, remuant un peu, pour écraser un mégot dans le cendrier.

Gilles regardait les doigts jaunis. Il haïssait cette tremblotante manie du tabac, la sienne aussi, qui devenait symbolique de toute cette sénilité.

— Bien sûr, que je l’ai perdue. Et je m’en vante. Enfin, j’ai perdu la tête, je la donne à couper. Voilà ce dont j’agonisais depuis vingt ans de ne savoir où donner de la tête.

Clérences se redressa un peu dans son fauteuil, comme quelqu’un qui a fait preuve d’une indulgence assez longue.

— Qu’est-ce que tu proposes ?

— Ouvre un bureau immédiatement pour recruter des sections de combat. Pas de manifeste, pas de programme, pas de nouveau parti. Seulement des sections de combat, qui s’appelleront des sections de combat.

Des ricanements partirent des quatre coins de la pièce, comme si une veillée mortuaire se mettait soudain à craquer dans ses jointures anciennes.

— Et alors ? demanda doucement Clérences en renversant la tête, avec la volupté de quelqu’un qui était bien à l’abri de ces folies.

— Avec la première section formée, fais n’importe quoi.

— N’importe quoi, c’est bien cela.

— Attaque Daladier ou défends-le, mais par des actes qui soient tout à fait concrets. Envahis coup sur coup un journal de droite et un journal de gauche. Fais bâtonner à domicile celui-ci ou celui-là. Sors à tout prix de la routine des vieux partis, des manifestes, des meetings et des articles et des discours. Et tu auras aussitôt une puissance d’agrégation formidable. Les barrières seront à jamais rompues entre la droite et la gauche, et des flots de vie se précipiteront en tout sens. Tu ne sens pas cet instant de grande crue ? Le flot est là devant nous : on peut le lancer dans la direction qu’on veut, mais il faut le lancer tout de suite, à tout prix.

Les autres marquaient enfin une espèce d’émoi, comme des spectateurs au cinéma qui, au moment où pétarade la mitraillette du gangster, commencent à s’agiter belliqueusement dans leur fauteuil.

Clérences se leva avec impatience.

— Il faut que j’aille à la Chambre.

Gilles éclata de rire.

— Ma plus grande tristesse, c’est de penser que tu m’as servi d’alibi pendant plusieurs années.

Clérences rangeait ses papiers sur sa table. Sans lever la tête, il rit jaune :

— Et maintenant ?

— Maintenant, je marcherai avec n’importe quel type qui foutra ce régime par terre, avec n’importe qui, à n’importe quelle condition.

La veillée funèbre qui se mettait en branle laissa enfin échapper un mot qui partit de sous une paire de lunettes.

— Vous êtes fasciste, monsieur Gambier.

Gilles regarda le petit juif qui venait de flûter cette parole fatale.

— Et comment ! clama-t-il.

Ce 7 février, Gilles courut partout. Il pressentait avec un frémissement de toute sa chair que le magnifique rassemblement qui s’était ébauché sur la place de la Concorde était en train de se défaire.

Il se présenta chez des hommes qu’il connaissait et chez des hommes qu’il ne connaissait pas. Partout il trouvait des âmes qui se recroquevillaient comme celle de Clérences. Partout, les vieillards qui étaient en vue glissaient de leur chaise comme des enfants honteux et se mettaient à quatre pattes sous la table, étouffés de surprise, d’épouvante et de scandale. Les hommes plus jeunes se précipitaient à la recherche des vieillards sous les tables pour les assurer de leur absence totale d’ambition et d’audace. Imaginez qu’au lendemain du 14 juillet 1789, tous les adolescents de France qui pouvaient s’appeler un jour Saint-Just ou Marceau se soient rués aux pieds de Louis XVI pour le supplier de leur apprendre la serrurerie d’amateur.

Gilles apprit avec horreur que ceux qui passaient pour les chefs de l’émeute, mais qui la veille avaient tout fait pour retenir leurs troupes, étaient chez le Préfet de Police pour le combler de leur regret d’avoir laissé faire quelque chose.

Navré, il courut dans les permanences des partis. Là, des centaines de jeunes hommes, pleins de fierté et d’espoir, croyaient qu’ils étaient vainqueurs. Gilles n’osait les détromper.

Il se rejeta vers les quartiers ouvriers. Qu’allaient faire les communistes ? Il avait en vain supplié quelques chefs de la droite d’entrer en pourparlers avec eux. La dictature franc-maçonne ne pouvait être valablement renversée que par une coalition des jeunes bourgeois et des jeunes ouvriers. Il téléphona à Galant, devenu fonctionnaire communiste, avec qui il était brouillé à mort depuis des années. Une voix pincée lui répondit que seul le prolétariat pouvait faire une révolution et qu’il la ferait à son heure.

Tandis qu’il marchait dans les rues, il se disait : « Voilà, toutes les forces disjointes sont prêtes pour des regroupements miraculeux. Il ne manque qu’une chose, l’élan vital, qui fait que chaque sursaut converge vers tout autre sursaut. »

Gilles revint chez Clérences. Il était avec sa femme et des amis de sa femme, d’insipides gens du monde. Il exigea un tête-à-tête.

— Tu ne te rends pas compte, lui cria-t-il dans la figure, en la prenant par les deux épaules — ce qui étonna fort Clérences, car Gilles, bien qu’il eût parfois un langage fort direct et fort cru, était fort réservé dans ses gestes — tu ne te rends pas compte que c’est le moment unique qui s’offre pour notre génération. Pour nous qui sommes revenus, sinon flambants de la guerre, du moins liés à jamais à une idée émouvante de la vie forte, il ne s’est rien passé. Parce que nous n’étions plus qu’une poignée d’hommes jeunes et que nous avons été aussitôt perdus dans la masse des âmes blettes. En un tour de main, ils nous ont imposé leur vieux régime.

« Sentant notre immédiate défaite, nous nous sommes jetés dans la saoulerie, la loufoquerie et toutes sortes de petits jeux.

« Mais la bassesse a fini par atteindre la limite du possible. Cette affaire Stavisky a révélé aux gens soudain la prodigieuse infamie de leur cœur. Le coup était si intime que tout a remué. À l’extrême-droite et à l’extrême-gauche il y a eu un sursaut et brusquement on a senti que tout le régime vacillait dans un aveu qui sans crier gare lui sortait des entrailles.

« Alors pour nous, c’est la minute qui passe et qui sans doute ne reviendra pas. Hier, tout était impossible, demain tout le sera de nouveau, mais il y a aujourd’hui… »

Il s’arrêta. Tout ce temps, il lui avait secoué les épaules de ses grandes mains frêles mais énervées. L’autre se laissait faire avec réluctance. Il était éperdument enraciné dans son inertie. Gilles devinait les mots qui continuaient à faire leur tic tac régulier dans sa tête : « Je suis un homme d’expérience, je connais la réalité. » Mythes de l’immobilité.

— Tu nous as déjà dit ça hier. Tu es un intellectuel qui fait de la politique pour vingt-quatre heures. Demain…

— Bon, je ne te parlerai pas des autres ni de moi. Mais je te parlerai de toi. Tu es le seul ambitieux que je connaisse. C’est-à-dire que tu n’as pas simplement envie d’être ministre comme d’autres d’être facteur ou gardien de musée. Eh bien, je te jure que c’est le seul jour de ta vie aujourd’hui que tu as le moyen d’être ambitieux. Es-tu ambitieux, oui ou merde ?

L’autre s’enragea enfin :

— Et toi, l’es-tu ? L’êtes-vous ? Qui d’entre nous l’est ? Personne. Il n’y a plus d’ambitieux en France, parce que la nation même n’a plus d’ambition. Je ne peux pas être ambitieux tout seul. Tu voudrais que je le sois à ta place, toi qui te dérobes si soigneusement depuis toujours. C’est parfaitement lâche, et ça ne prend absolument pas. Non, Gilles Gambier, tu es aussi lâche que moi. Tu ferais mieux de te le dire à toi-même, ce que tu viens me dire. Fous-moi bien la paix. Il n’y a rien à faire dans ce pays parce qu’il n’y a rien à faire avec nous ; tu le sais aussi bien que moi.

Gilles s’écarta de lui avec un mine d’épouvante et d’horreur. Tremblant, il s’écroula dans un fauteuil. Il bafouilla :

— Je ne pleure même pas. Oui, tout ce que tu dis est vrai. Je viens de te faire une scène de femme. Prends-moi, fais-moi mal. Une scène d’inverti. Nous sommes pires que des tantes.

L’autre, soulagé, satisfait, ajouta :

— C’est comme en Angleterre, ici. Les cadres de la société et de la politique sont définitivement fixés. Là-bas, les conservateurs, ici les radicaux. La grande presse, réglée à un centimètre près. Pas la moindre explosion n’est possible. Et nous en sommes tous très contents. Nous jouissons méticuleusement de nos destins bourgeois. C’est vrai pour les ouvriers comme pour les bourgeois et les paysans, pour les pauvres comme pour les riches, pour les gens intelligents comme pour les imbéciles.

Ils se quittèrent sans se regarder.

Cependant, Pauline agonisait. Brusquement, dans la soirée du 7, elle avait cessé de voir et d’entendre. Elle n’était plus qu’un paquet de viscères qui se tordait. Elle ne criait plus. Les canaux entre l’âme et le corps étaient déjà coupés. Gilles, épuisé de fatigue, s’était retrouvé stupide devant ce fait affreux. Pendant qu’il n’était pas là, elle était partie ; elle avait pris congé de lui de la même façon sauvagement impromptue que lui, quelques mois auparavant, avait pris congé d’elle. Et voilà tout ce qui restait de l’enchantement sacramentel.

Elle était morte, elle était déjà morte. En témoignait le râle inhumain, qui était enfin un acquiescement aux forces de destruction, aux forces de pourriture, un acquiescement de l’âme abandonnant son étroite aventure terrestre pour de plus vastes expériences.

L’amour n’est rien sans la volonté. Les ponts qu’il avait lancés dans sa vie vers les femmes, vers l’action, ç’avait été de folles volées, insoucieuses de trouver leurs piliers. Il n’avait pas eu d’épouse et il n’avait pas eu de patrie. Il avait laissé sa patrie s’en aller à vau-l’eau. De même qu’il ne s’était pas entièrement épris de la grâce du sacrement, il n’avait pas recréé dans son esprit la patrie mourante. Il n’avait pas tout recommencé depuis la première pierre de fondation, dans une doctrine absolue. Il avait plutôt songé à l’Europe qu’à la France ; mais dans ce plus vaste cercle il n’avait pas trouvé un système qui ressaisît toute cette vieille civilisation disloquée. Ne croyant pas au communisme, pouvait-il croire au fascisme ? Il ne savait guère ce que c’était. N’était-il donc pas du siècle ? N’était-il donc point fait pour fonder dans le siècle ? Était-il donc de l’espèce des anachorètes qui crient dans le désert et qui se situent au point de contact le plus rare entre l’humanité, la nature et la divinité ? Les seuls lieux où il avait été lui-même n’était-ce point les lieux où il avait pu n’être rien qu’une fulgurante et brève oraison, qu’un cri perdu, sur les champs de bataille ou dans le désert ? N’était-il point toujours guetté et repris par le génie de la solitude, ange ou démon, et entraîné vers un dialogue trop pur, bien au delà des foules, bien au delà des mers et des forêts, dans un coucher de soleil dévorant ? Était-ce Dieu ou le Démon qui l’appelait pour un tel ravissement ? Pour se dissoudre ou pour s’accomplir ?

Le 8 février, il demeura devant Pauline. Il avait oublié Berthe qui était à Monte-Carlo, mais il était trop tard pour réparer la défaillance de son amour pour Pauline. Et la France, c’était bien avant le 6 février qu’il aurait fallu la secourir. La France mourait pendant que Pauline mourait.

Celle-ci décéda imperceptiblement dans la nuit du 8 au 9 février. Gilles brusquement se mit à hurler d’un horrible amour tardif, menteur. Le lendemain, derrière les volets clos, devant la décomposition foudroyante de la généreuse fille d’Alger, il écoutait Paris divisé, mi-partie silence, mi-partie clameurs et coups de feu. Là-haut, vers la gare de l’Est, le prolétariat français fournissait son dernier spasme révolutionnaire, après que la bourgeoisie avait vomi le sien sur la place de la Concorde. Dans un énorme et informe sanglot, toute sa vie crevait. « Je suis né dans la solitude, moi l’orphelin, le bâtard, le sans-famille et je retournerai à la solitude. » La révolte communiste, guettée et circonvenue comme la révolte nationaliste, échouait au milieu d’une France sans gouvernement, acéphale, mais qui de toute sa masse intestinale, noyée de graisse, étouffait son cœur. Dans toute la province les Comités, les Loges et les Cafés du Commerce retrouvaient dans leur poche la République de Stavisky qu’ils croyaient avoir perdue, et s’attendrissaient.

À l’enterrement de Pauline, Gilles entr’aperçut le petit nombre de ses amis qui le regardaient avec curiosité comme ne l’ayant jamais vu.

Un très vieux prêtre, qui avait été son professeur au collège, murmura à quelqu’un qui l’interrogeait : « Monsieur, je n’ose vous répondre, car il se peut que des parties entières de Gilles Gambier m’échappent, mais je lui retrouve le même regard que sur les bancs de ma classe de philosophie, c’est un homme de nos provinces de l’Ouest perdu dans votre terrible Paris. »

— Mais non, s’exclama un écrivain catholique, monsieur l’abbé, c’est le plus pervers des parisiens.

— L’un n’empêche pas l’autre.

Le lendemain de l’enterrement était le 12 février. Gilles savait ce qui allait se passer, il voulait le voir de ses yeux. Il voulait voir les révolutionnaires de gauche trompés le 12 après le 9, comme les révolutionnaires de droite dès le 7 après le 6[2].


La mort de Pauline ajoutait-elle à ce sentiment ? Il regrettait d’être sorti le 6 février, pendant un instant, de son incroyance prophétique. Après ce dernier spasme sans issue la France ne pouvait plus que descendre au niveau de la mort.

Qu’allait-il devenir ? On lui refusa coup sur coup trois articles dans différents journaux. Même contenus, sa colère et son dégoût blessaient personnellement les directeurs de journaux, fort affairés au grand étouffement. Ils l’éconduisaient avec de fielleuses paroles et un sourire poliment enragé.

Il avait des dettes, il vendit son appartement, y compris sa bibliothèque, donna congé : « Les biens ne collent pas à moi, Dieu merci. »

Il avait envie de s’en aller, de plonger dans un autre univers. Il entrevoyait ce qu’il allait faire.

Berthe revint de Monte-Carlo. Elle lui avait écrit beaucoup de lettres, quand il lui ne répondait plus. Elle revenait avec la peur de le perdre.

Le regard qu’il lui jeta quand il entra dans le triste lieu de leurs rendez-vous, lui fit comprendre pourquoi brusquement sur la Côte d’Azur elle s’était mise à craindre et à envier Pauline mourante. Elle scrutait avec une anxiété qui grandissait de seconde en seconde un visage fermé.

Gilles savait bien que, s’il insistait le moins du monde, il déciderait maintenant Berthe à abandonner l’argent de Santon. Mais, à quoi bon ? À partir du moment où la maladie et la stérilité l’avaient privé de Pauline, il avait retrouvé la vieille blessure qu’avait laissée Dora dans son cœur.

— Tu ne m’aimes plus, je le sais, s’écria-t-elle.

— Tu ne m’as jamais aimé.

— Je t’ai aimé de plus en plus ; je t’aime.

— Tu n’es pas à moi, mais à Santon.

— Je suis à toi.

— Habitons ensemble.

— Si tu veux.

— Dès aujourd’hui ?

— Oui.

— Tu regretteras l’argent.

— Non.

— Si… Du reste, moi, je ne peux pas vivre avec toi.

— Tu ne m’aimes pas, tu ne m’as jamais aimée.

— Je ne puis plus aimer une femme. Je vais partir.

Torrents de larmes, sanglots, spasmes, râles, agonie, mort, autre veillée funèbre.

Femmes mortes. Dora, au loin, qu’étaient ses jours et ses nuits ? Assez. Femmes mortes. Il était mort aux femmes.

Il attendit une heure. Le sanglot de Berthe ne finissait pas. Il se raidissait pour ne rien dire. Pas un mot. Il regardait autour de lui, ce charmant décor, mort comme celui de sa chambre avec Pauline.

— La vie exquise que nous pourrions avoir, bafouillait Berthe.


  1. Une phrase censurée en 1939 : « Cours chez les jeunes communistes, montre-leur l’ennemi commun de toute la jeunesse, le vieux radicalisme corrupteur. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 597.
  2. Deux paragraphes censurés en 1939 :
    « Le vieux Doumergue était là pour aider les chefs de la droite à engluer définitivement leurs troupes ; et voici que se formait ce Front populaire où l’on verrait les dix mille communistes sincères qu’il pouvait y avoir en France tomber dans tous les pièges tendus par les socialistes et les radicaux. Ils abdiqueraient leur noble prétention à être des révolutionnaires et peu à peu ils deviendraient l’ombre d’eux-mêmes, de pauvres soldats perdus dans une stratégie macaronique. Ils s’y enfonceraient peu à peu avec tous les autres Français dans un conformisme de paralytiques, dans un automatisme de vieillards, ils iraient vers une guerre morne comme la seule délivrance du tourment de ne pouvoir recréer.
    « Gilles voulait voir le vieux Cachin donnant le bras à Blum et à Daladier. Trois larrons. Il se rappelait les tonnerres de Péguy dénonçant la trahison de Jaurès qui, déjà au moment de l’affaires Dreyfus, avait livré le prolétariat aux intrigues des francs-maçons et des juifs. Maintenant ce n’était plus que l’affaire Stavisky. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, pp. 606-607.