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Gilles/03/2

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II

Alors que le printemps finissait, Gilles avait été attiré par une zone encore plus profonde parmi les zones infinies et diaprées de la solitude : il était parti dans le désert. De la grande ville au désert, passage facile, logique ; du sable humain au sable. Et il lui fallait le désert dans sa vérité, dans sa grande ardeur d’été.

Il avait passé deux mois dans une oasis de l’extrême-sud algérien. Au bout de peu de temps qu’il était là, il s’était écrié : « La ville, ce n’est pas la solitude parce que la ville anéantit tout ce qui peuple la solitude. La ville, c’est le vide. Or, la vraie solitude est plénitude. Ici, la solitude, c’est l’homme avec ses biens, avec son ciel, avec sa terre, avec son âme, avec la dureté de ses seuls biens, avec la faim, avec la soif, avec la prière au cri perdu. »

Il était de plus en plus paresseux, il arrivait enfin à cette merveilleuse paresse qu’il avait déjà touchée pendant la guerre, puis qu’il avait perdue, dont il avait rêvé pour toute sa vie dans les débuts de sa rencontre avec Myriam, puis qu’il avait peu à peu oubliée, renoncée. Il avait espéré de nouveau que Dora serait cette solitude recouvrée. Paresse puissante. Il écoutait, il regardait ; il apercevait ses pensées qui se levaient une à une dans leur vérité charnelle, liées à une ligne et à une couleur. Il se demandait si les fins de l’homme sont des fins sociales. Ou plutôt il rêvait d’une société qui laisserait beaucoup de liberté à l’homme ; non pas de cette liberté dont on parle tant dans les villes et qui est un attrape-nigaud, la liberté de faire du bruit ; non, une autre liberté, celle dont il jouissait en ce moment et qui était la liberté de se taire et de contempler. Il rêvait d’une société où la production et la jouissance des biens matériels seraient limités à un prolétariat gras, cossu, bourgeois ; et pour une classe d’exception, pour une sorte de noblesse, la générosité de l’homme serait reportée dans la contemplation. Il ne s’agissait point là de l’inertie des « intellectuels » du siècle dernier affalés dans leur bibliothèque, dominés par leur faiblesse corporelle, livrés par leur incapacité politique à la dictature de la foule ivre de besoins et de satisfactions médiocres, noyés dans le flot montant de la laideur des objets, des vêtements, des maisons, et alors se confinant dans une rêvasserie subjective de plus en plus mal nourrie et maigre.

Il pensait, après le Platon des Lois, que la contemplation ne peut être pleine et créatrice qu’appuyée sur des gestes et sur des actes qui engagent toute la société. Il n’est de pensée que dans la beauté et il n’est de beauté que par le concours de toute la société ramenée à la sainte loi de la mesure et de l’équilibre. Restriction des besoins pour l’élite, équilibre des forces matérielles d’une part, corporelles et spirituelles de l’autre. Ascétisme du religieux, mais aussi de l’athlète et du guerrier.

Telles avaient été la Grèce, l’Europe du Moyen Âge.

L’Islam autour de lui, même avarié par la colonisation, lui rappelait l’éternelle règle d’or, en bonne partie restituée par Maurras ces temps-ci.

Presque nu, mangeant peu, buvant moins, silencieux, marchant au soleil ou assis dans une ombre chaste il était d’accord avec ces officiers sahariens qui croyaient plus dans la maigre maxime des vaincus du désert que dans le gras propos triomphant à Paris. Il rêvait que la civilisation d’Europe enfin s’arrêtât comme s’étaient autrefois arrêtées les civilisations d’Asie et que dans le silence enfin recouvré on n’entendît plus que le son d’une note de musique ou le heurt de deux sabres dans quelque duel absurde ou le bruit très discret du paraphe du poète. Assez de progrès. Il n’attendait rien que de la paresse.

Il vieillissait ; comme c’était bon cette première accalmie annonciatrice des grands dépouillements et des grands achèvements.

Il revint à Alger. Alger idiote avec ses maisons sans épaisseur chauffées à blanc, avec toute sa camelote de civilisation que le soleil allait sans doute écraser comme quelques vieilles boîtes de conserves sous son talon. Alger comme toutes les villes du monde : cinémas, cafés, banques. Il s’attarda là encore deux ou trois jours, savourant toute l’insanité de ces tas de charbon, de ces journaux, de ces nomades pris au piège et traînant la savate.

Un jour, il entra dans une espèce de thé. Il y avait deux femmes à une table : l’une, comparse, l’autre…

Il y avait du mouvement dans ce corps, du feu dans ce visage. Tout cela paraissait tourner à une prétention provinciale, bien maladroite ; mais il y avait d’abord un élan naïf qui reparaissait sans cesse. Une brune à la peau d’ambre, avec des yeux battus et ardents, la tête et le buste très redressés. Une ombre légèrement hâve disputait son corps à l’embonpoint. Mal habillée comme une Bovary ou une poule qui veut échapper à sa condition. Sans doute, une femme du cru. Elle regardait Gilles avec cette arrogance farouche des femmes de la Méditerranée où il reste toujours quelque chose de l’aveu pudique de la jeune fille.

À la sortie de ce ridicule petit thé où picoraient quelques bourgeoises caquetantes, ils se retrouvèrent. Elle lui fit face, pour lui éviter cet air de poursuite qui à la ville dégrade un peu l’homme. Il lui dit : « Vous êtes belle » pour que tout de suite elle ait ce sourire fondant qui annonce qu’une femme n’est déjà plus que tendre volupté. Elle lui était reconnaissante à son tour d’aller droit au fait.

— Je ne peux pas vous parler maintenant, mais demain matin…

Elle lui donna rendez-vous du côté de Mustapha. Il y vint et elle y vint.

Son sourire l’avait fait paraître très jeune, presque une enfant ; et sa brusque décision était celle d’une petite fille, ruée généreusement dans son caprice. Elle dit que son nom était Myrtil, ce qui parut affreux à Gilles. Il le lui dit et elle avoua que véritablement elle s’appelait Pauline. C’était préférable.

Pauline était une poule, mais cela n’avait pas beaucoup d’importance parce qu’elle était un peu Espagnole. Si elle avait été Française, le fait d’être une poule aurait été irrémédiable ; elle aurait été entièrement définie par ces petites manières, ces petites pensées, ces petites paroles apprises aux sources les plus frelatées, avec lesquelles le peuple le plus bourgeois du monde, qu’il se fasse putain ou bistrot, se range bien soigneusement dans les entrepôts du confort matériel et moral. Une fille d’ouvrier ou d’employé entre dans la galanterie, non pas pour manger, car elle peut gagner plus que son pain à l’usine, mais pour la même raison qui fait qu’un bourgeois ou une bourgeoise espère un mariage, d’argent. Il y a aussi la loterie, le pari mutuel.

Pauline pensait plus à l’amour qu’à autre chose. Gilles croyait qu’il en était ainsi parce qu’elle était Espagnole ; il avait vu que le peuple espagnol n’était pas encore embourgeoisé. Elle avait une nature forte, violente, extrême qui retirait leur croc venimeux à toutes les sottises qu’elle avait apprises sans le savoir à droite et à gauche. Elle avait de l’orgueil et elle mettait son orgueil dans la passion ; elle voulait aimer et être aimée, cela lui semblait sa destination de femme et cela comptait beaucoup plus pour elle que l’argent. Elle pensait à la considération, mais seulement à travers un amant qu’elle rêvait. Elle n’avait aucune ruse, aucun calcul, était toute impulsion.

Gilles était émerveillé. Il retrouvait ce qu’il avait tant aimé chez une seule femme, pendant très peu de semaines et dix ans plus tôt, à Belfort : le mouvement pur et dur du tempérament, le don jaillissant et sans contrainte.

Cependant il se méfia. Il savait très bien de quoi il avait encore l’air, d’un garçon désœuvré et riche ; pour une poule il faisait fils de famille. Certes, il pouvait lui plaire par lui-même, mais sans doute lui plaisait-il aussi parce qu’elle l’imaginait plein d’argent. Il commença par le lui laisser entendre. Ce qu’elle ne demandait qu’à croire. Pour elle l’idée de l’argent pouvait se confondre avec celle des beaux sentiments. Elle ne doutait pas qu’il eût de l’argent parce qu’il avait de beaux sentiments, des sentiments délicats, qui se manifestaient dans chacune de ses paroles et dans chacun de ses gestes. Elle avait toujours vu au cinéma l’argent et les beaux sentiments étroitement unis. Pourquoi cette belle dactylo est-elle si noble, si désintéressée, si pure ? C’est parce qu’à la fin elle doit épouser le fils du milliardaire. Cette trace d’idéalisme, l’or, court déjà dans ses veines. Et pourquoi le jeune ingénieur est-il si brave ? Parce qu’il est prédestiné depuis le commencement des siècles à épouser l’héritière de Pierpont Morgan.

Gilles apprit quelle était la situation de Pauline. Elle était la maîtresse d’un gros vieux homme d’affaires sénateur, fort puissant en Algérie. Cet homme, qui avait femme et enfants, l’avait rencontrée ici l’autre année, s’était toqué d’elle et l’avait installée à Paris. Maintenant, elle était venue, entre deux bateaux, à Alger voir sa mère. Auparavant, elle avait été la maîtresse d’un jeune colon riche qui l’avait plaquée pour se marier.

Ils étaient tous les deux déjà sur leurs grands chevaux. Les grands mots étaient déjà sur leurs lèvres. Après avoir couché ensemble, ils se tordraient les mains et crieraient : « Pas de partage. » Or, lui n’avait plus le sou et ne voyait aucun moyen de gagner des sous, et il trouvait les sous tout à fait inutiles désormais. Il était curieux, passionnément curieux de voir comment elle prendrait la situation.

Il lui demanda de venir le voir à l’hôtel. Elle refusa. Il se dit : « Ça y est. Elle me croit riche. Elle joue le grand jeu. » Il insista. Elle lui répondit :

— Non, je ne veux pas coucher avec vous une fois ou deux. J’ai plaqué M. Mourier une fois déjà, je l’ai affreusement fait souffrir, il m’a reprise. Je ne veux plus le tromper bêtement.

Gilles s’étonna un peu, puis se répéta : « Toujours le grand jeu. »

À la troisième promenade, elle lui dit brusquement :

— Si vous le voulez, je le quitterai définitivement et je partirai avec vous.

Il pensa alors : « Même si elle me suppose un compte en banque, c’est assez étonnant. La troisième fois que nous nous voyons. Risquer tout si vite. Ne pense-t-elle donc que je peux la plaquer dans huit jours ? »

— Vous êtes donc sûre de moi ?

— Non, mais je suis sûre de moi. Je n’ai jamais aimé comme ça. Or, j’ai déjà beaucoup aimé et je ne peux plus me tromper sur l’homme que j’aime.

Il fut mordu par la jalousie, vieille mécanique.

— Racontez-moi.

— Oh ! tout cela est oublié ; du moins depuis quelques jours, ça s’en va.

— Mais après que nous aurons couché ensemble, peut-être que… reprit-il en se forçant.

Elle haussa les épaules.

Alors, il se décide à frapper le grand coup.

— Il me reste 5.000 francs en tout et pour tout au monde.

Elle le regarda, incrédule. « Elle croit que je veux l’éprouver. » Il sortit une lettre de son banquier qui était un ami et qui le suppliait de ne pas commencer à faire des chèques sans provision.

Elle fut stupéfaite.

— Vous n’avez pas l’air d’un homme sans argent, c’est drôle.

— Et je n’ai pas de métier.

— Mais, qu’est-ce que vous allez faire ?

— Un peu de journalisme. Je ne gagnerai jamais là dedans que la plus maigre croûte.

Elle rêva et dit du ton d’une enfant qui parle de ce qu’elle aura quand elle sera grande :

— Et moi qui aurais tant aimé faire, avec vous, un tas de choses à Paris.

Il la regarda comme une chose déjà lointaine.

Elle dit :

— Eh bien, nous allons prendre nos billets de retour, pour être sûrs. Et puis, nous irons trois ou quatre jours dans la maison d’une amie qui, en ce moment, est en France. Je veux me donner à vous dans mon pays.

— Et après ?

— Après, on verra. En tout cas, je vais télégraphier à M. Mourier que je le quitte.

Les mondes s’écroulent ; d’autres naissent.

Quand ils furent seuls ensemble dans cette maison, et surtout quand elle fut déshabillée, elle ne fut plus du tout la même à ses yeux, ou plutôt, elle fut tout à fait cette enfant qu’il avait vu sourire à la sortie du thé d’Alger. Farouche, à apprivoiser, comme les enfants.

Si elle lui offrait sa vie avec une grande facilité, elle lui disputait son corps. Elle ne lui avait même pas donné sa bouche à Alger. Pourquoi la plupart des femmes donnent-elles plus facilement leur bouche que leur ventre ? Maintenant qu’il la tenait dans ses bras, elle restait insensible. Mais cela, qui pouvait paraître coquetterie, n’était que l’effet de la méditation. Méditation sincère et passionnée. Elle méditait trop gravement sur le principe de ce qui survenait dans sa vie pour pouvoir déjà prêter attention aux détails. Ce qu’elle voyait dans les gestes et soupirs de Gilles, c’était les marques sentimentales du choix qu’il faisait d’elle. Chacun de ces gestes la jetait et la rejetait dans des transports moraux qui la désintéressaient du plaisir. Elle était toute tirée en haut de son âme, et son âme n’avait point le loisir de redescendre dans son corps.

Et pourtant ce corps était là. Et Gilles le scrutait comme un document difficile à déchiffrer où il prétendait que deux écritures devaient s’emmêler. Dans la chemise qu’elle s’obstinait à garder et où elle cachait ses seins, il y avait une antique vierge qui se réveillait et reprenait à neuf un ancien début. Mais n’y avait-il pas aussi une putain mal tuée, qui ne pouvait mourir et qu’il pouvait réveiller ? L’expérience des femmes qu’a un homme est toujours insuffisante, et Gilles, qui avait soulevé tant de jupons et effleuré tant d’âmes, ne comprenait pas que Pauline avait bien pu coucher avec une demi-douzaine d’hommes, comme elle l’avouait, ou avec plusieurs douzaines, comme il le supposait (car, entre le jeune colon et M. Mourier, il y avait eu une période de dèche qui avait dû la mener à la maison de passe) et cependant fort bien demeurer dans un profond repliement, dans une espèce de virginité. Elle avait pu ignorer un certain abandon au quotidien et à l’éphémère, une certaine prostitution du cœur qui se laisse surprendre au hasard des rencontres.

Après quatre jours, continuant d’ignorer le plaisir, elle ne montrait pas cette trop rapide tendresse de l’oreiller qu’il provoquait et goûtait chez tant de maîtresses d’un jour, quitte ensuite à la leur reprocher. Pleine d’une riche obscurité, elle luttait contre ce dont elle était envahie peu à peu.

Du côté de Gilles, les mots qui ressourdaient encore une fois avaient perdu leur éclat et, couverts par l’ombre du souvenir, ils en étaient encore plus mats. Aucun mot ne pouvait plus sortir de lui, qui ne fût doublé encore plus que d’un sentiment, d’une pensée. Il ne parlait plus d’espoir, mais de nécessité. Il y avait dans son regard une mélancolie et une résignation qui accablaient Pauline d’un prestige inconnu, aux opacités souveraines.

Elle s’étonna d’abord du contraste qu’il y avait entre les mots où il lui faisait entrevoir son lent abandon et ceux dont il couvrait sa réserve persistante. Elle finit par percevoir le rythme qui harmonisait le tout et elle s’y berça comme à une houle très large.

Il lui racontait sa vie et elle s’enivrait de fatigue. C’était un philtre stupéfiant pour cette fille simple que ce récit peu à peu surchargé. Elle y voyait ce qu’il n’y voyait nullement : une montante et pour elle presque étouffante plénitude. Mais à aucun moment ne venait à Pauline de l’humilité ou du doute, car il y avait en elle trop de sauvage robustesse.

Dépouillée de ses affreux vêtements de ville, elle apparaissait une fille souple et forte, légèrement meurtrie. Son corps brun, musclé, portait une chair qui était faite pour être luxuriante et qui, pourtant, montrait de légères traces, prématurées, de lassitude. C’était ce qui mordait Gilles de pitié et de jalousie : il y voyait le vestige dénonciateur de son passé.

Il pensa que poule elle avait connu et goûté des amants d’un genre assez rude ; elle devait le trouver trop mièvrement bourgeois. Il le lui dit avec les mots crus qui d’abord la déconcertaient, mais auxquels elle se familiarisait peu à peu.

— Mais tu me plais, voyons.

— Je vois bien que non.

— Tu ne comprends pas ?

Hors l’étreinte manquée, il fallait bien pourtant à Gilles voir de quelle frissonnante attention, de quelle vive et incessante gratitude elle entourait le moindre de ses mouvements et de ses propos. Il s’émouvait de nouveau devant l’élan d’une femme vers lui, devant la possibilité du don total qu’elle indiquait. Et il en était ainsi parce que lui-même, sans le savoir, s’était relancé tout entier dès le premier regard. Ainsi donc, la vieille force, ou plutôt la jeune force, était toujours en lui.