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Gilles/03/3

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III

Gilles revint à Paris avec Pauline et chercha un appartement. Il trouva quelque chose d’inespéré au fond d’une cour, dans une vieille maison de l’île Saint-Louis. Ce n’était que deux grandes pièces, mais elles étaient vastes, carrées et hautes. Il fourra dedans les meubles les moins laids de l’appartement de Pauline. Le reste fut vendu ainsi que ses bijoux.

Ensuite, il se demanda ce qu’il allait faire. Il n’appartenait à aucun groupement, à aucune catégorie humaine.

Il avait pu croire qu’il s’était éloigné depuis quelques mois de la politique où, par le Quai, il n’était jamais entré tout à fait. Mais son expérience du désert prouvait qu’à travers la solitude et la nature, il méditait toujours la société, et seulement la société. Il devait s’avouer qu’il n’avait pu rien déchiffrer plus profondément, du moins rien qui formât un texte suivi. Les secrets de la religion et de la philosophie, comme ceux de la poésie, lui restaient à peu près interdits ; n’espérant plus les pénétrer, il devait se résigner à les vénérer dans leur contour social, les épeler au moyen de syllabes politiques.

La vie qui se dérobait à lui dans ses grandes profondeurs ne lui offrait que cet énorme résidu : la politique. Il recueillait pourtant dans cette gangue vulgaire des pépites précieuses qui, broyées par son zèle ascétique, lui faisaient encore un métal assez rare. Il se sentait le besoin d’exprimer cette pensée tenace, méprisante et tendrement désolée, qui s’était composée en lui autour des mythes sommaires de la pensée contemporaine : Patrie, Classe, Révolution, Machine, Parti. Ce serait sa façon de prier. Une force que ses vingt ans avaient pressentie à la guerre remontait lentement en lui avec sa maturité : la prière.

Il lui faudrait écrire sa prière.

Il ne songeait pas du tout à écrire pour être lu, mais seulement pour assurer chaque étape de son mouvement intérieur. Voulait-il donc dérober toujours ce mouvement ? Non, mais il jugeait que le moyen de transmission le plus efficace est le moyen invisible de l’oraison ; quand il disait : « On ne peut parler que pour les murs », il sous-entendait cette conviction. Il regrettait seulement que son intime discours condescendît à un vocabulaire aussi médiocre que celui des journaux. Mais s’il ne se privait pas d’en rejeter la faute sur son époque, incapable de nourrir un propos plus vaste, il ne comptait plus dédaigner ce moyen d’intervention, alors qu’il n’y en avait pas d’autres.

Cependant, par ailleurs, il lui fallait faire vivre Pauline et lui-même. Il retombait dans le vieux dilemme découvert au temps de Myriam. S’il ne voulait plus d’une Myriam, il lui fallait se prostituer aux guichetiers du siècle.

L’écriture se vend. Il y a des endroits où cette espèce de travail est reçu, acheté, revendu : des éditeurs qui le débitent en livres, des directeurs qui le débitent en articles ; on peut le parler en conférences. Tout ce commerce se fait dans des maisons où il faut sonner, prendre un ascenseur, se présenter, s’exposer, se négocier. Tout cela n’entrait guère dans l’habitude ni l’imagination de Gilles qui avait de la délicatesse pour ses pattes comme les chats.

Il trouva une issue, selon sa manière furtive. Déjà autrefois, il avait envoyé directement à Berthelot d’inconvenants mémoires avec une audace qui était aussi bien manque d’adaptation sociale qu’instinct de séduction ; de la même manière il se résolut à faire un journal à lui tout seul.

Les paresseux ne font qu’éviter une difficulté pour retomber dans une autre ; il se mettait ainsi sur les bras tout le travail dont les intermédiaires l’auraient soulagé. Mais il évitait le contact, la pénible tractation, la souillure. Avec brusquerie il dénicha un imprimeur, s’arrangea tant bien que mal avec lui, choisit le papier, le format, les caractères. Ayant appris qu’il lui fallait informer les autorités de la formation de son « organe » et prendre vis-à-vis d’elles une responsabilité, il se rendit au Tribunal du Commerce. Là, devant la feuille de déclaration, il fut pris de court. Comment allait s’appeler l’organe ? Un mot lui sortit aussitôt des entrailles : L’Apocalypse. L’employé clignota sur ce titre étrange. Ensuite, Gilles s’aboucha avec un certain nombre de libraires chez qui, pendant des années, il avait acheté beaucoup de livres et qui s’imaginèrent garantis par le fait qu’il avait appartenu au Quai. Il se fit donner par eux des adresses de libraires de province qui, d’après la liste de ses dépositaires de Paris, acquiescèrent pour la plupart, ainsi même que quelques libraires des colonies et de l’étranger.

Cependant, ne comptant pas sur une vente suffisante, il chercha un appui. Autrefois, l’écrivain se vendait à un seigneur ou à un roi et non pas au public. Pourquoi n’aurait-il pas un protecteur ? Sinon un seul et magnifique, du moins plusieurs, modestes. Il ne comptait frapper que quelques esprits importants. Il ne répugnait nullement à recevoir de l’argent de certaines gens qu’il connaissait et pour qui cela compterait beaucoup moins que ce qu’il leur donnerait en échange. Ces bons esprits n’exigeraient rien de lui ; ils sauraient d’avance que pour lui l’ingratitude serait la mère de l’indépendance. Il dressa la liste des gens à la fois riches et intelligents qu’il avait rencontrés, elle était encore assez longue. Il la réduisit et donna des coups de téléphone ; il demandait à chacun de souscrire à un abonnement de luxe. Tout s’arrangea si bien qu’il vit qu’il pourrait sans doute subsister de l’Apocalypse bien que très chichement.

Alors, il rentra dans les deux chambres de l’île et s’y enferma avec un « ouf » de soulagement. Il ne s’agissait plus que d’écrire, ce qu’il n’avait encore jamais fait dans le but d’être publié. Le caractère quasi clandestin de l’opération le rassurait. Au fond, le geste ne serait guère différent de celui qui lui était depuis toujours familier de jeter sur le papier des notes très lyriques ou très prosaïques, trop envolées ou trop posées. Parfois, il les reprenait, les refondait, les achevait, et les recopiait avec un soin médiéval.

Il avait tenu Pauline au courant de cette aventure en des termes si discrets qu’elle n’y voyait guère qu’une légende sortie de son imagination. Elle était intimement persuadée que Gilles était incapable de gagner de l’argent par son travail et pourtant, en se vouant au bonheur avec lui, elle n’avait pas cru se vouer à la misère. Dans ce qu’il lui contait, un trait lui parut plausible : que des gens riches lui donnassent de l’argent. C’était justement ce qu’en partant d’Alger elle imaginait devoir se produire de quelque façon. En dépit des explications que Gilles lui avait données sur son origine et ses avatars, elle s’obstinait à croire qu’il appartenait solidement à un monde comble de garanties où, en dépit de son indifférence et de sa prodigalité, il ne pouvait que bénéficier d’infinis retours de bâton.

Gilles voyait ainsi que l’argent n’avait pas cessé de jouer un rôle dans l’attrait qu’il avait pour elle, alors même qu’elle avait la preuve qu’il n’en avait plus. Maintenant qu’ils étaient installés dans une vieille maison délabrée, dans un minuscule appartement où il n’y avait pas de chauffage et fort peu de meubles, maintenant qu’elle n’avait plus ni bijoux ni fourrures et qu’elle faisait le ménage et la cuisine, il se voyait pourtant vis-à-vis d’elle dans le rôle inconnu de lui et désobligeant d’un bourgeois qui entretient une fille du peuple et qui s’inquiète au milieu des effusions. Il se disait : « Je suis un michet », comme autrefois marié à la riche Myriam Falkenberg il s’était dit : « Je suis un maquereau. » Il portait toujours son imagination aux extrémités d’une situation et n’avait cesse d’épuiser toutes les interprétations qui se pouvaient. Cela lui paraissait une saine précaution morale. Au reste, Pauline s’était enfin donnée entièrement à lui et elle semblait pleinement heureuse.