Gilles/03/4
IV
Gilles rencontra son ancien ami Grégoire Lorin dans la rue. À la suite de la grotesque scène avec Révolte, il ne l’avait pas revu depuis près de deux ans. Il le tenait pour le plus gros imbécile que la terre ait jamais porté et il avait souvent conclu à propos de lui que l’imbécillité engendre à coup sûr la méchanceté. Il ne croyait pas que Lorin eût de la haine à son égard, mais seulement, ce qui était bien pire, de l’envie. Lui accordant en gros son affection, Lorin la lui avait toujours reprise en détail.
Tandis qu’ils marchaient l’un vers l’autre dans la rue, Gilles vit Lorin le regarder avec une sorte de convoitise, puis baisser les yeux et allonger le pas. Le lendemain, Gilles lui écrivit, lui proposant de le revoir. Lorin accepta, sur un ton réservé. Mais devenu pauvre il convenait à Gilles de revoir de près un Lorin. Il voulait observer une certaine perversité qu’on trouve chez ceux qui sont pauvres par paresse et que Lorin manifestait mieux que quiconque. Las de solitude aussi, il lui fallait quelqu’un qui l’écoutât, qui ne pût pas ne pas l’écouter et qui de loin en loin réagît assez pour le faire rebondir.
Lorin se prêtait au jeu parce qu’il y trouvait son compte. Profitant de l’agilité de conscience avec laquelle Gilles découvrait la plupart de ses replis, il devinait les autres que celui-ci aurait voulu réserver. Il se sentait alors plus conscient, plus intelligent que Gilles et il s’en réjouissait.
Gilles avait grande hâte d’étaler son aventure avec Pauline et de prouver à Lorin qu’il était fort capable de se passer d’argent et de braver la pauvreté. Autrefois, Lorin avait été fort scandalisé que Gilles, en quittant Myriam, eût emporté de l’argent. Gilles avait piaffé contre cette morale qui le gênait, il l’avait décrétée triviale. Mais le fait est que, depuis quelques années, il était tenté de faire l’épreuve inverse de celle du début de sa vie. « Je veux me sentir libéré soudain de l’argent comme autrefois au temps de Myriam je me suis senti soudain libéré de la pauvreté. » Il se ruait sur la pauvreté avec la même curiosité, la même tension contre les doutes ou les scrupules qu’autrefois vers la richesse.
Lorin l’écoutait d’un air sceptique et goguenard. Gilles restait enfant gâté, il jouait avec la difficulté, il n’y serait jamais tout à fait. Quelle tête il ferait si jamais il y était vraiment. Lorin se proposait de se divertir alors singulièrement.
Cependant, comme il était bel homme, bien que sale et débraillé, et plaisait aux femmes, il pouvait être sur cet article un confident honnête, sans arrière-pensée, sans le pincement d’envie et de rancune qui peu à peu avait fait de Galant un ennemi.
Lorin vint souvent chez les Gambier. Il observa Pauline au début avec une certaine méfiance, car le fait que c’était une poule lui offrait l’occasion d’un de ces froncements de sourcils qui faisaient la volupté de ce tartuffe du marxisme.
— Pourquoi ne s’est-elle pas faite ouvrière au lieu de manger au râtelier d’un propriétaire terrien ? Où d’un capitaliste d’affaires ? Elle a trahi sa classe…
— On peut aimer un « propriétaire terrien », comme tu dis.
Lorin hochait la tête.
— On ne peut pas aimer un ennemi de classe.
Gilles pouffait, Lorin pouffait aussi. Il était entraîné par l’ironie de son ami, mais le jargon marxiste restait son seul trésor et il n’aurait pu le jeter par-dessus bord. Il en apercevait le ridicule pendant une seconde, mais se repliait vite dans sa complaisance intérieure, sa prospérité viscérale. Il se plaisait puissamment dans sa médiocrité, pourvu qu’il y trouvât la satisfaction de ses sens faciles. Avec un paquet de cigarettes, un demi, une bonne fille et un paquet de journaux, il oubliait bientôt son grief contre le succès des autres. Quand il devenait méchant, les coups de boutoir qu’il donnait, c’était ceux du sanglier qui sort de sa fange, ivre de suffisance et de stupidité.
Cet ami du prolétariat, qui était d’ailleurs un bourgeois pourvu de quelques rentes, prétendait vivre avec une ouvrière, mais c’était un mannequin de la haute couture, enveloppée de soie.
Lorin pensa bientôt de Pauline à peu près ce que Gilles en pensait : elle était plus affamée de considération que d’argent ; peu à peu il l’avait trouvée sincèrement attachée à Gilles. Elle lui plaisait par ses manières qui, simples, impulsives, avaient un relent populaire.
Ils parlèrent aussi de leurs anciens amis.
Ils parlèrent de Clérences.
Clérences, le jeune député radical, n’avait certes pas rejoint le communisme comme les autres amis de Gilles. Mais sa femme était partie avec Cyrille Galant.
Gilles s’étonna à cette nouvelle. Certes, Antoinette n’avait jamais aimé son mari, mais cette grande indifférente n’aimait pas non plus Galant. Et elle aimait le luxe. Or, elle ne tenait que fort peu d’argent de ses parents, et Galant n’avait que les plus maigres ressources. Gilles doutait que cette fugue pût durer.
Gilles, qui ne s’était jamais fâché avec lui, fit signe à Clérences qui vint dîner. Lorin vint aussi. Clérences avait avec Lorin le même genre de commerce que Gilles, il aimait se frotter à cette critique sommaire, mais ingénue, et Lorin aimait à exercer sur lui comme sur n’importe qui son magistère subalterne.
Clérences apprécia Pauline, elle avait cette pointe de pittoresque dont il avait toujours besoin chez une femme. Pauline fut très sensible à ses attentions. On en vint vite à parler politique.
Dans les premiers temps, d’un commun accord, Gilles et Lorin n’avaient pas parlé de l’Apocalypse ; ils écartaient ce sujet dangereux. Gilles savait que Lorin n’avait que mépris pour son activité comme lui-même pour celle de Lorin. Cependant, le silence était devenu impossible. Comme ignorant l’entreprise de Gilles, Lorin lui demanda un jour :
— Maintenant que tu n’es plus au Ministère, que comptes-tu faire ?
Gilles s’était bien gardé de sursauter.
L’Apocalypse avait commencé de paraître avec une espèce de succès. Il y a en France un public restreint mais gourmand pour tout ce qui paraît une façon littéraire de traiter la politique. Cela fait diversion, et toute diversion est bien venue de la part d’une élite qui ignore sa responsabilité et a pris l’habitude depuis fort longtemps de considérer la chose publique comme un objet lointain, inconnu, sur quoi ne peuvent s’exercer que par la droite des regrets et par la gauche des excuses, les uns et les autres aussi inoffensifs.
Ce qu’écrivait Gilles dans son pamphlet était reçu et goûté comme pure littérature. Il n’y trouvait pas à redire, puisqu’il n’avait aucune prétention à l’efficacité immédiate. Mêlant les indiscrètes et minutieuses observations recueillies au Quai et dans le monde parisien avec ses longues rêveries sur l’histoire et la philosophie, se remémorant aussi ses anciens dialogues avec Carentan, il s’était jeté d’un seul coup dans cette traditionnelle diatribe que poursuivent depuis plus d’un siècle en France, dans une haute et apparente stérilité, les fervents de l’Anti-Moderne, depuis de Maistre jusqu’à Péguy. Sous une forme lyrique qui trompait un peu les autres comme lui-même, laissant le jargon des partis, il s’était embarqué dans une charge à fond contre la démocratie et le capitalisme, mais aussi sur un autre plan contre le machinisme et le scientisme.
Il avait le clair sentiment que tout cela ne pouvait recouper la politique que par des malentendus : il pensait beaucoup plus à l’Europe qu’à la France, à la planète qu’à l’Europe, et à l’histoire qu’aux événements du jour. Il constatait son relatif succès, recevait des compliments sur son style et était sûr de s’être enfermé dans une position impossible.
En tout cas, ayant renoncé à tout décorum bourgeois, il avait de quoi vivre avec Pauline comme un ouvrier bien payé et régulier.
Autrefois, lors de ses premières relations avec Clérences et Galant, il avait cru qu’on ne pouvait s’approcher de la politique que par ambition. Le travail de cette ambition lui paraissait une vaine déperdition de force. Tous les niveaux de la société actuelle étant égalisés, une ascension vers les sommets équivalait à un rampement sans fin. Cependant peu à peu s’était formé le besoin de détruire la société qui lui imposait un horizon si morne. Après avoir, au temps de Myriam, considéré le ramassis parisien avec un étonnement stupide, puis un humour honteux, une ironie rageuse, maintenant il se prenait à le haïr. Il lui semblait impossible de continuer à vivre sans essayer de lui faire beaucoup de mal. Comment assouvir cette haine ? Écrire. Prier. Mais on ne prie pas contre quelque chose. Dans chaque phrase de ce pamphlet qu’était l’Apocalypse, la diatribe se mêlait à un éloge extatique des vérités oubliées dans leur tombe.
Cependant il souhaitait et entrevoyait quelque chose d’autre. Quoi ? Il cherchait à tâtons. En attendant, il se contentait de prier.
Quand Lorin lui demanda narquois ce qu’il comptait faire, il répondit donc :
— Prier. Je compose une oraison, chaque fois que je rédige un article de l’Apocalypse.
Lorin le regarda avec les yeux vides de M. Homais. Gilles sourit, il ne s’était jamais permis pareil propos devant personne.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda M. Homais avec une feinte indulgence.
— Je veux dire que, ne croyant pas au marxisme et même le détestant de toutes mes forces, je n’en veux pas moins comme les marxistes détruire la société actuelle. Il faut contre cette société constituer une force de combat, libre de toutes les vieilles doctrines, un corps franc.
À cette époque où le fascisme était à peu près ignoré en France, car il n’y fut un peu connu que le jour où il eut engendré le nazisme, l’idée de détruire la société bourgeoise ne pouvait guère se poser que par rapport au marxisme. C’était à bon droit apparemment que Lorin avait haussé les épaules.
— En dehors du marxisme, tu ne feras jamais rien.
Lorin, qui cachait mal un vétilleux esprit de critique bourgeois sous des dehors braillards d’anarchiste, s’était vite fait exclure du parti communiste.
— Dit par un communiste exclu et qui croit le mouvement marxiste brisé pour plusieurs années du fait de la « déviation stalinienne », cela me paraît comique. En tout cas, même comme marxiste, tu m’accorderas qu’il faut constituer une force d’attente qui sera mordante dans la mesure où elle masquera ses véritables mots d’ordre.
— Le marxisme ne peut pas se cacher, il est la vérité trop éclatante.
— Bon, eh bien, derrière la force de transition, tu croiras voir tes mots d’ordre marxistes, et moi je verrai les miens.
— Quels sont-ils ? Je me le demande.
— Je veux détruire la société capitaliste pour restaurer la notion d’aristocratie.
Lorin sourit, gouailleur.
— Oui, enfin, cause toujours.
Pendant ce dîner où ils se trouvèrent réunis, Gilles et Lorin épièrent Clérences, ne l’ayant pas approché depuis quelques mois et curieux de voir ce qu’il était devenu. Ils reprirent de vieilles moqueries sur son appartenance au parti radical. Le radicalisme paraissait quelque chose d’absolument odieux et grotesque aussi bien au marxiste qu’à Gilles. Celui-ci pourtant ne s’inquiétait guère des partis ni même des doctrines politiques dont chacune lui paraissait d’un côté l’imitation naine d’une grande attitude de la philosophie ou de la vie, et d’un autre côté le bouclier crevé d’une des coteries installées depuis longtemps sur le pays.
— Enfin, tu ne resteras pas toute ta vie dans ce parti de valets du capitalisme, beugla Lorin, après que Clérences leur eut fait un tableau assez fin et apparemment assez libre de la situation politique.
— Certes non, répondit brusquement Clérences.
Ils se regardèrent tous les trois. Durant le gouvernement de coalition des gauches qui avait suivi la chute de Morel et qui avait si piteusement échoué devant le veto des banques, Clérences avait dû en apprendre long.
— Alors, où veux-tu aller ? fit Lorin. Tant que tu ne seras pas marxiste…
— D’ores et déjà, j’admets les grandes lignes du marxisme.
— Non !
Après un ahurissement joyeux passa sur la figure de Lorin une surprenante fatuité : il pensait que ses anciennes objurgations avaient eu enfin leur effet. Gilles, qui d’abord en sourit, se ravisa ensuite et se dit que Clérences, qui n’avait pas ouvert un livre depuis la guerre, qui ne méditait jamais longtemps, et ne pouvait donc subir que des influences orales, avait bien pu en effet se rappeler les propos de Lorin, les plus sincères qu’il ait pu entendre. Ces propos devaient lui permettre de faire sa part à une mode intellectuelle qui commençait à se répandre de divers côtés.
Les progrès de cette mode marxiste étonnaient Gilles comme une étrange récurrence, car il pensait que le marxisme était maintenant mort là où il avait seulement vécu, en Russie et en Allemagne. En Russie, il n’avait pu survivre à sa victoire de 1918, prolongée dans le siècle, et en Allemagne à son échec de 1923. La tendance communiste n’avait d’abord guère atteint les milieux intellectuels. Gilles ne l’avait remarquée tout de suite qu’à cause de son attente du moindre frémissement dans les esprits. Le vieux marxisme, simplifié par Lénine, n’avait conquis d’abord que des cerveaux primaires, comme celui de Lorin. Maintenant, un Galant parlait de partir pour la Russie avec Antoinette, tandis que Caël écrivait des brochures subtiles où d’ailleurs, ayant l’air d’admettre la nécessité de l’adhésion de l’intellectuel aux mots d’ordre communistes, il marquait bien plutôt l’impossibilité de cette adhésion.
Gilles ne croyait pas un mot du marxisme. La philosophie du devenir était corrigée dans son esprit par le scepticisme pragmatique de Nietzsche où il voyait une excellente école de vigilance. « Avec celui-là, je ne deviendrai jamais un Pangloss. » Et, d’autre part, il subordonnait cette philosophie du devenir aux idées fondamentales qu’il avait héritées de Carentan. Dans les dogmes chrétiens, Trinité, Chute et Rédemption il voyait une dialectique autrement haute et expressive que celle lue par Hegel dans l’histoire. D’ailleurs, Hegel n’avait-il pas pris son idée de la dialectique dans les grandes idées communes au Christianisme et aux mystères païens ? Mais il l’avait réduite, et Marx encore plus après lui. L’interprétation que le marxisme donnait de Hegel lui paraissait une vulgarisation improvisée par deux journalistes pressés, fort sommaire, fort étroite. Le matérialisme, même retapé en matérialisme dialectique, lui semblait une sottise, un cercle nigaud d’où l’esprit sortait dès qu’il remuait. Quant à l’interprétation de l’histoire aboutissant au triomphe du prolétariat, cela lui semblait une énorme blague. Cela valait l’absurde aboutissement que Hegel avait trouvé tour à tour dans Napoléon et le Roi de Prusse à sa vaste promenade encyclopédique soudain essoufflée et désireuse de s’achever en sinécure. Il était beaucoup trop nietzschéen, beaucoup trop moraliste pour voir dans un dogme soi-disant scientifique autre chose qu’une volonté de puissance. Il aimait à considérer comment l’histoire avait transformé l’hypocrisie des croyants chrétiens dans l’hypocrisie des « Scientistes ». Les intellectuels tendent toujours à refaire une théocratie à leur profit. Que les marxistes aperçussent le salut de l’humanité dans le martyre et le triomphe mythiques du prolétariat lui paraissait un tour de force sans originalité, platement et pâlement imité du coup de génie de saint Paul déduisant de la mort du Christ une promesse de résurrection pour une part de l’humanité.
Gilles n’avait jamais cru une seconde qu’il fût possible de croire à l’égalité, au progrès. Il ne voyait dans ces mots que les élans passionnels d’autres siècles, étouffés aujourd’hui par le miasme des grandes villes. Qu’est-ce qui le séduisait dans le communisme ? Écartées la ridicule prétention et l’odieuse hypocrisie de la doctrine, il voyait par moments dans le mouvement communiste une chance qui n’était plus attendue de rétablir l’aristocratie dans le monde sur la base indiscutable de la plus extrême et définitive déception populaire. Après l’échec dernier en Europe des communistes et leur métamorphose en réactionnaires, il n’y aurait plus qu’à tirer l’échelle. Achevé l’écroulement de la séculaire poussée utopique, on pourrait enfin reconstruire sur les fondements durs et cruels du possible. Il fallait en finir avec toutes ces prétentions absurdes du rationalisme, de la philosophie des lumières.
Il ne voyait pas Clérences devenir communiste, il lui aurait fallu pour cela un penchant au ratiocinage obéissant, un manque de clairvoyance dont il n’y avait chez lui aucune trace. Il le regarda avec une curiosité sceptique.
— Mais le marxisme doit être adapté à la France, ajouta Clérences.
Gilles sifflota : le compère donnait vite raison à son scepticisme. Clérences, se tournant vers Gilles, enchaîna :
— Mais toi-même, Gambier, tu ne crois pas que le capitalisme est perdu ?
— Je le crois.
— Alors, nous sommes d’accord.
— Sur ce premier point, oui. Mais ensuite ?
On entendit le gros rire de Lorin qui repartait mécaniquement dans une tirade sur la méthode marxiste. Une fois de plus Gilles se dit que la foi politique fournit aux paresseux, aux déclassés et aux ratés de toutes les professions une bien commode excuse. Clérences, qui n’était pas marxiste, était du moins obligé de se justifier par un minimum de talent. En fait, il en avait bien plus qu’un minimum. Y avait-il en lui autre chose ?
La discussion continua et se répéta. Ils se fatiguèrent, finirent par ne plus se voir ni s’entendre. Las, ils en revinrent aux questions de personnes. On parla de Cyrille Galant. Clérences annonça, en tâchant de garder un air indifférent, que son ex-femme Antoinette avait déjà quitté Galant. Elle vivait maintenant avec un Juif, riche comme de juste.
— Et le bruit court que Galant va entrer au parti communiste, ajouta Lorin, qui avait réservé jusque-là cette savoureuse nouvelle.
Ils ricanèrent. Le contre-coup paraissait trop évident du caprice d’Antoinette sur cette entrée en religion. Tandis que Lorin s’en donnait à cœur joie, Clérences et Gilles gardaient plus de tenue. Ils avaient déjà l’expérience douloureuse d’assez de brouilles avec les autres et avec eux-mêmes pour ne pas voir merveille dans ce nouvel avatar.
Quand Gilles se retrouva seul ce soir-là, il rêva longuement. Il rêva en frissonnant, à propos de Cyrille Galant, à ce qu’était l’amitié : très jeune, il avait cru cette passion plus forte que celle de l’amour. Il s’était écrié parfois : « L’amitié est plus sûre que l’amour ». Pourquoi avait-il prétendu cela ? À cause de ses émotions et de ses actions de la guerre. Il avait satisfait dans les tranchées plusieurs fois, et presque continuellement à de certaines périodes, un besoin poignant qu’il devait bien appeler la passion de l’amitié. Ce n’était point seulement l’instinct de conservation pressé par les circonstances jusqu’à devenir un réflexe de réciprocité, pas seulement l’instinct de la tribu ; non, il avait risqué sa vie avec plus de ferveur pour celui-ci que pour celui-là.
Qu’était-il advenu de ces amitiés ? La mort était passée, mais aussi la paix. Deux ou trois hommes avec qui il avait cru tout mettre en commun, n’avaient plus de lien apparent avec lui qu’une lettre de loin en loin ou une rencontre embarrassée. Le sentiment qui les avait unis se voyait impuissant devant la médiocrité des conditions que la paix telle qu’elle était comprise en France leur faisait, et ce sentiment se repliait, pudique. Ne restait-il donc rien de ces amitiés ? Il leur restait le rayonnement de ce qui était passé dans l’éternel.
Mais, en fait, l’amitié ne durait pas. C’était cela qui décevait Gilles, c’était justement dans l’ordre de la durée qu’il avait cru que l’amitié pouvait surpasser l’amour. Or, il s’apercevait qu’il en était de l’amitié comme de l’amour. C’est une passion qui a la violence et la fragilité des autres passions. Et elle n’en a sans doute pas la puissance de renouvellement, car il est plus facile de reflamber, à quarante ou à cinquante ans, dans l’amour que dans l’amitié. Il y a plus d’amertume et de découragement à l’intérieur d’un sexe que d’un sexe à l’autre. L’amitié demande trop d’efforts et de sacrifices qui touchent à la substance même d’un homme, qui menacent son originalité et sa nécessaire persévérance en soi-même. Un ami, c’est une chance unique de connaître du monde autre chose que soi ; chance sur laquelle un esprit généreux se jette d’abord avec ivresse et que bientôt, en ayant assimilé quelque chose d’indicible, il rejette avec crainte et horreur. Enfin, l’amour fait une concurrence de plus en plus déloyale à l’amitié à mesure qu’on avance en âge, en l’assimilant. Au fond, l’amitié n’est possible que dans la jeunesse, où elle se confond avec la découverte de la vie et de l’amour, ou dans la guerre, ou dans la révolution qui n’est qu’une forme de la guerre, état extrême qui fait de l’homme un être détaché comme le jeune homme.
Qu’avait été Galant pour Gilles ? Un aspect inconnu de la vie, qui par moment prenait la force éblouissante d’une présence personnelle. Mais cette présence ne durait pas, Galant avait seulement besoin de quelqu’un qui lui donnât la réplique. Il en était de même de Gilles vis-à-vis de Galant. Galant empruntait Gilles et Gilles n’avait jamais fait que se prêter en retour. L’un et l’autre avaient eu parfois le sentiment de pouvoir aller par le cœur au delà de cet échange provisoire ; mais leurs esprits ne pouvaient que s’entre-dévorer. Aucune nécessité primordiale, celle du travail ou du combat, n’était venue contraindre leurs esprits à outrepasser de vétilleuses frontières. Gilles, apparemment plus flexible que Cyrille, n’était pas moins résistant au fond et aurait pu se montrer à la longue plus insidieux.
En tout cas, il pouvait pressentir le chagrin qu’avait dû éprouver Cyrille auprès d’Antoinette. Cyrille avait dû être blessé par Antoinette comme lui l’avait été par Dora, et sans doute avait-il désespéré comme lui. Le communisme devait avoir tenté Cyrille comme la pauvreté tentait Gilles.
Mais le communisme et la pauvreté, c’étaient deux choses fort différentes. Galant, qui avait toujours été pauvre, trouvait, en se raccrochant au communisme, après avoir rêvé d’épouser Antoinette, une nouvelle forme à sa rage contre la pauvreté. Et aussi une nouvelle forme à sa prédilection pour une attitude fanatique. Autour de Caël, il avait esquissé ces mouvements d’idolâtrie arrogante dont il avait besoin pour guinder plus sûrement sa nature d’ambitieux frêle mais tenace. Gilles commençait à comprendre comment la feinte d’un absolu pouvait être nécessaire à un esprit aussi vacant que celui de Galant qui, fort peu riche de tempérament comme tous ses contemporains, détaché de toute tradition comme eux tous par les entre-croisements infinis de la culture, n’adhérait à rien que par l’étude. Mais en cela il excellait. Personne n’épousait mieux que lui une pensée, dans toutes ses outrances, tous ses tics. Galant avait un génie de l’imitation.
Et, tandis qu’il ne voyait que feinte chez son ami, la fureur d’idées qui peu à peu se dessinait dans l’Apocalypse lui paraissait le jaillissement d’une force authentique, longtemps refoulée en lui par la défaveur du milieu où il avait vécu. N’y vivait-il pas encore ? Mais dans ce milieu d’autres forces n’allaient-elles pas se dégager et s’apparenter à la sienne ?