Aller au contenu

Gilles/03/5

La bibliothèque libre.
◄  IV.
VI.  ►

V

Pauline était heureuse avec Gilles, elle en avait tout ce qui lui était nécessaire et suffisant. La joie lui était venue d’un homme qui lui assurait en même temps la plus haute considération qu’elle pût imaginer : celle de la femme aimée. Elle se passait d’autant plus facilement d’argent qu’il ne lui était pas interdit d’en rêver. Et, d’ailleurs, la pauvreté où son amant la faisait vivre était faite de raffinements si imprévus qu’elle le confondait avec la conquête d’un luxe étrange.

Totalement ignorante, elle n’avait aucun goût. Avec le surprenant élan des sauvages, elle s’était toujours jetée sur ce qui lui paraissait prestige, fausse fantaisie ou signe de prospérité et de richesse, sur tout ce qui était compliqué, sur chargé, bariolé. À défaut de l’extravagant et du toc, elle tombait sur le cossu. Gilles d’abord s’était amusé avec une tendre délectation des oripeaux dont elle se couvrait. Il avait savouré l’ahurissement d’anciens amis prétentieux devant cette sauvageonne qui leur semblait fâcheusement mélanger les charmes rebattus de la fille mal dégrossie et de la femme de rapin. Mais, enfin, il s’était vite lassé de ce plaisir à rebrousse-poil et il avait commencé de la dépouiller. Il ne lui avait rien laissé, pas un colifichet, et il l’avait revêtue d’une robe unie. Aussitôt la beauté primitive, austère, sommairement mais puissamment capiteuse de Pauline, était ressortie avec une force qui avait surpris tout le monde. Elle-même ne comprenait guère le ravissement de Gilles, tout en le savourant jusqu’aux larmes. Il lui fallut, pour admettre que ce fût autre chose qu’une lubie un peu fâcheuse de son drôle d’amant, l’admiration grandissante de leurs amis.

Elle avait été fort étonnée aussi d’habiter entre des murs qui ne se cachaient pas et restaient nus. Cependant, comme elle était voluptueuse, d’une façon profonde, secrète, qui n’affleurait à sa peau et à son visage que dans la plus étroite intimité, elle rapprit vite la simplicité où, après tout, l’on naît. C’était l’amour même qui la rendait simple. Cette joie dans laquelle elle s’absorbait de plus en plus, et qui transcendait les sens, donnait peu à peu à son allure, à son regard et à sa voix un style frappant.

Gilles trouvait des aises nobles auprès d’elle. Peu bavarde, elle était devenue tout à fait silencieuse, regardant, écoutant, s’étonnant, admirant, ou protestant sans feinte. Elle lui prodiguait une présence élémentaire, immense. C’était délivrance, réconfort ; elle offrait une tacite complicité à ce qu’il y avait en lui de plus nécessaire et de plus sûr, qui avait été si longtemps brimé. Il ne pouvait plus guère se tourmenter ; tant d’armes essayées contre lui-même lui tombaient des mains. Il pouvait fermer les yeux et se confier à un jaillissement qui prenait de plus en plus d’ampleur. Il lui fallait s’exprimer : les mots les plus simples lui venaient dans un ordre bref. Du jour au lendemain, ses amis lui trouvèrent une fermeté que jusque-là ils n’avaient fait qu’entrevoir en lui et dont il avaient douté à cause de son intermittence ; si brièvement apparue, elle leur faisait autrefois l’effet d’un caprice et d’une dérision.

Ce qui enchantait Gilles, c’était la pureté grandissante de sa vie avec Pauline. Ils s’écoutaient vivre goutte à goutte et dans l’espace de plus en plus clos le bruit de plus en plus intime de chaque goutte tombait dans leur cœur comme un pleur heureux ; dans le silence de plus en plus cristallin, cela faisait une vibration de plus en plus exquise qui parfois au même moment leur arrachait un frémissement. Ils tombaient dans les bras d’un de l’autre, épouvantés et ravis, attestant que cela pouvait finir parce que c’était déjà passé dans l’éternel. Gilles était au comble de la plénitude. Ne parlons pas de bonheur. On lui aurait demandé : « Êtes-vous heureux ? », il aurait détourné la tête. Il aurait répugné à appeler de ce mot mirobolant un état de détente infinie qui durerait ce qu’il durerait.

Encore bien mieux qu’aux précédents culminements de ses jours, il percevait que pour lui le bien, c’était cette absence totale de but, cette suspension élastique au-dessus des abîmes de l’indicible immobilité. Moins elle avait de but et plus sa vie prenait de sens. Il retrouvait cet état de grâce qu’il avait connu dans les tranchées. Une fois, dans les bras de Pauline, il se rappela ce matin en première ligne, au mois de mars, sous Reims, où il avait vu surgir entre les misérables trophées du parapet la primevère la plus naïve et la plus triomphale du monde. Parmi trois brins d’herbe, entre des détritus et des débris sardoniques, elle tintinnabulait faiblement comme une petite fille qui s’en va chantonnant se jeter dans les pattes du satyre, appelant par son ignorance provocante les plus atroces déchirements. Alors il avait eu le sentiment que cette infime palpitation était l’image de son âme. Révélation, en ce lieu éprouvant, de la vérité que chaque moment et chaque être est d’une particularité irremplaçable, et pétale dans la touffe, est assurée par la délicate perfection de son dessin, de son importance infinie au regard du créateur. Lui qui avait été au cours de ses études profondément imprégné de panthéisme, il avait pourtant choisi ces mots d’un autre vocabulaire : au regard du créateur. Il avait souri, mais n’avait pas alors remarqué que seule pouvait s’imposer à lui cette métaphysique d’artiste pour donner forme à son cri intime. À cet instant ponctué d’un coup de canon, il avait l’intuition d’un univers où les mots « particulier, unique, irremplaçable » pouvaient seuls signifier le frémissement de la vérité. Tous les jours précédents, il s’était roulé au contraire dans le tumulte énormément ivre et infatué d’un cosmos jouissant à pleins boyaux d’être, au moins apparemment, sans queue ni tête et de confondre ferraille, âmes, gaz, terre et ciel. Plus tard, les magasins d’uniprix, à moins que ce ne fût la Société des Nations ou l’École Berlitz, lui avaient rappelé cette orgie, cette partouse insane où la démocratie des éléments semblait éclabousser dans son rut jusqu’aux étoiles.

À la primevère il avait dit : « Je t’appelle Eulalie, chaque chose demande un nom particulier. Et toute ma vie je témoignerai qu’Eulalie a vécu ».

Ensuite, il s’était occupé de la distribution des grenades. Son lyrisme avait blêmi.

Maintenant, se rappelant cela auprès de Pauline, il concluait : « Je ne sens que quand je sens l’éternité ».

Cependant, l’Apocalypse poursuivait sa modeste carrière et autour de lui s’affirmait le succès d’estime. Il était placé, dans une marge assez rebelle à la définition, entre la philosophie et la politique, la littérature et le journalisme. Ces mondes divers, piqués au jeu, se tournaient vers lui et semblaient disposés à lier commerce. Comme malgré lui, Gilles esquissait sur les tréteaux qu’il avait façonnés à son usage quelques pas de séduction qui furent appréciés. Il avait une grande facilité à plaire ; cette facilité — qui n’avait d’égale que sa facilité à déplaire bientôt après — était si grande que chaque fois qu’il se trouvait dans une nouvelle situation ses effets le déconcertaient par leur promptitude. Il lui échappait dans ses articles des traits de courtoisie et de flatterie pour des idées diverses qui au delà caressèrent des hommes ; et ses violences étaient enveloppées d’un humour rassurant pour ceux qui étaient menacés. Sans s’en apercevoir, il faisait son chemin à Paris où l’on ne déteste pas la vertu qui sait se rendre abordable.

Un jour, Gilles redit à Lorin :

— Il faut que nous nous servions, toi pour tes buts et moi pour les miens, de Clérences.

Ils revinrent plusieurs fois là-dessus. Gilles, laissant de côté son essentiel nonchaloir, entrevoyait un moyen de nouer à son goût ses rapports avec la société. S’il avait horreur de l’ambition pour lui-même, il ne la détestait pas pour les autres, loin de là. Ce n’était pas seulement son mépris et sa pitié qui tombaient sur les mains sales d’un ambitieux ; il était devant un Clérences qui muait et commençait à faire figure de chef de mouvement comme un père devant un enfant étrange, comme un père qui a engendré un galvaudeux intéressant. Il se disait que c’était pourtant lui, homme de rêve, qui le mettait au monde par ses lentes et insidieuses objurgations ; il ne pourrait pas le laisser en route et il faudrait tout lui préparer pour une véritable transfiguration et exaltation. Tandis qu’avec Lorin, goguenard et vaguement alléché, il tournait autour de Clérences, il comprenait de mieux en mieux ce qu’il avait voulu dire quand il s’était écrié : « Prier, prier plus que jamais. » Selon une idée catholique, qui comme toutes les idées catholiques est une prodigieusement exacte analyse de l’économie humaine, selon l’idée de la communion des saints et de la réversibilité de la grâce, il priait pour l’âme de Clérences. Il se concentrait pour reverser sur son ami toute l’énergie d’action dont il trouvait naturel de se dépouiller en tous temps. Ce qui chez lui aurait été gêne et effort, entièrement reporté sur Clérences, deviendrait aise, épanouissement, puissance.

Gilles méditait sur la carrière et le caractère de Clérences. N’avait-il pas assez de qualités diverses pour devenir l’homme qui concentrerait les forces des hommes de leur âge ? Il voyait ses faiblesses, ses tares même, il ressentait souvent auprès de lui de l’agacement et de la répulsion, mais en même temps de l’attirance. Il se sentait évidemment plus séduit que conquis, mais il pensait que la valeur d’un homme dépend beaucoup de la bonne volonté de ses proches et de ses amis et que l’efficacité d’un groupe ne peut s’aiguiser et se réaliser que par l’entr’aide. Le triomphe d’une génération ne peut s’assurer que dans la force de dévouement qui exhausse au-dessus de ses rangs une irréfutable réussite personnelle.

Il aimait la solitude, le silence pour lui-même et non pour les autres ; il aimait que la vie manifestât plusieurs aspects à ses yeux et il souhaitait de nourrir non seulement son propre aspect, mais un autre encore. Adonné à une espèce d’ascèse, il souhaitait, à côté de lui assis, voir se dresser un homme debout qui vécût la vie selon une loi d’orgueil plus extérieure. C’est pourquoi il pardonnait à Clérences son énorme vanité. Il se refusait à croire, comme il en était sollicité par maint incident, que cette vanité exclût un orgueil plus solide : il supputait que ses yeux de contemplatif voyaient trop malignement de la futilité là où la nécessité, avec de faux semblants inévitables dans un milieu aussi bassement hostile que celui de Paris, cherchait à se faire jour.

Clérences était depuis quelques années député d’une circonscription tourangelle et Gilles allait souvent passer la fin de la semaine à Cressy au bord de la Loire, dans la charmante maison que son ami avait arrangée là.

Il avait amené Pauline qui faisait bon ménage avec la nouvelle Mme de Clérences, car il y avait une nouvelle Mme de Clérences. Du moins c’était ainsi que Gilles disait encore quelquefois, par malice, car brusquement Clérences avait supprimé sa particule et son prénom : il n’était plus Gilbert de Clérences, il était Clérences tout court. La nouvelle Mme Clérences ne différait pas sensiblement d’Antoinette : elle était aussi jolie, frappait suffisamment le regard par la fierté caucasienne qui lui venait de sa mère, portait les modes dans leur outrance la plus périlleuse et semblait aussi indifférente à la politique.

En regardant la maison du xviie siècle, toute dénudée à l’intérieur selon le goût du temps, la bonne voiture américaine qui attendait sur le côté du verger, la jeune femme sans bijoux mais parée de toute la fraîcheur de la plus récente élégance, en regardant Clérences toujours habillé et chaussé avec la parfaite discrétion des dandys, Gilles lançait doucement :

— Tu dis que tu es marxiste, mais tu n’es pas vraiment marxiste.

— Je crois que le marxisme est vrai dans ses grandes lignes et que le jugement de condamnation qu’il porte sur le capitalisme sera vérifié tôt ou tard.

Gilles souriait à peine.

— Fichtre, tu ne te compromets pas ; tôt ou tard. L’année prochaine ou dans cent ans ?

— Peu importe.

— Comment : peu importe ?

Clérences allumait une cigarette anglaise.

— Je respecte le silence oraculaire des hommes d’action, reprenait Gilles, mais vas-tu devenir un marxiste pratiquant ?

— Qui sait ?

— Dis donc, tu te fous de moi ?… Enfin, as-tu des chances de devenir communiste ?

— On pourrait faire un parti nouveau qui…

— Donc, tu n’as pas envie d’entrer dans le parti communiste ?

— Non.

Gilles s’agaçait un peu, mais il se disait qu’il était loin de disposer de tous les éléments de jugement qu’avait l’autre.

— Et tu quitteras le parti radical ?

— Ça, oui.

— Préfères-tu les socialistes ?

— Peuh.

Clérences rêvait donc bien comme le souhaitait Gilles de faire un nouveau parti. Cette idée, qui maintenant était suggérée par tous ses articles de l’Apocalypse, sortant des lèvres d’un parlementaire, paraissait une blague, certes. Et pourtant, cette idée répondait aux aspirations de toute leur génération.

— Oui, je le vois d’ici ton parti, s’emballa-t-il soudain, ce serait notre parti à tous, un parti qui serait national sans être nationaliste, qui romprait avec tous les préjugés et les routines de la droite sur ce chapitre, et un parti qui serait social sans être socialiste, qui réformerait hardiment mais sans suivre l’ornière d’aucune doctrine. J’ai toujours pensé que ce siècle était un siècle de méthodes et non de doctrines.

Clérences écoutait avec un vif intérêt. Il aimait que les intellectuels essayassent autour de ses démarches très calculées des effets de style ; il en gardait quelque chose, peu, mais assez pour inquiéter le monde parlementaire qui aussitôt flairait en lui avec émoi quelque chose d’insolite. Tous les cuistres de couloirs le moquaient bruyamment, mais en sourdine le craignaient une minute.

— Quand commençons-nous ? demanda Gilles.

Clérences le regarda avec un sourire mitigé. Gilles brusquement songea à cette circonscription qui les entourait de toutes parts. Il avait suivi Clérences dans une campagne électorale et avait vu d’un peu près ces paysans, ces petits bourgeois qui tenaient aux étiquettes, aux mots parce qu’ils avaient mis des années à les épeler et qu’ils avaient longuement vérifié que derrière ces mots ils retrouvaient, avec les députés et les préfets, les immuables échanges de services qu’autrefois ils pratiquaient avec les seigneurs et les agents du roi. Échanges bien amaigris, tordus par un individualisme sordide.

— Tu trouves que je suis trop pressé, fit Gilles.

— Évidemment.

— Mais, par exemple, je peux préparer cela dans l’Apocalypse ?

— Oui… peut-être. Mais attention.

Gilles réfléchît pendant quelque temps à ce qu’il pouvait faire. Sa première idée fut de trouver des collaborateurs. Il s’éloigna de sa conception première, si spontanée de l’Apocalypse. Qui pouvait-il grouper autour de lui ? Pas grand monde, car il continuait à vivre assez isolé et ne fréquentait guère les journalistes ni même les écrivains.

Il y en eut un qui vint vers lui.

Preuss était le Juif le plus désarticulé, le plus disparate, le plus inconvenant qui se soit jamais produit en terre chrétienne. Partout où il apparaissait, le désordre insensé de ses membres, de ses vêtements et de ses propos produisait un petit tourbillon de plus en plus rapide et écœurant qui fascinait tous les chrétiens ou aryens et les réduisait en peu de temps à une complète hébétude. Gilles l’avait rencontré il y avait bien longtemps à la Sorbonne et l’avait longtemps perdu de vue : depuis quelque temps Preuss le hantait avec acharnement.

Preuss, comme pas mal de juifs, n’apportait à sa recherche du succès aucune patience ni aucune suite. D’abord, il avait derrière lui deux ou trois générations qui s’étaient nanties en France, chez qui s’était émoussée la fureur du gain. L’idée du profit, devenue plutôt celle du succès, était chez lui une hantise intermittente, une forme de la neurasthénie. La petite ambition et la neurasthénie vont souvent ensemble, l’une poussant l’autre. Preuss apportait à la quête du succès ce fétichisme capricieux qui leurre si souvent ses frères. Il s’attardait à une apparence d’effet, puis se laissait attirer par une autre, comme le nègre de l’autre siècle à qui un phonographe faisait oublier un képi de général. La poignée de main d’un homme connu, le salut d’un chasseur de restaurant, le sourire même ironique d’une dame, tout cela jetait Preuss dans des transports désordonnés. Finalement, ce nerveux sans cesse agité et sans cesse fatigué, sans cesse en chasse et sans cesse aux abois, n’était qu’un fantasque et un distrait. Mais il n’en donnait pas d’abord l’impression aux chrétiens qu’il bousculait de caresses et d’interrogations aiguës, dont il empaquetait les réponses dans un commentaire apparemment précis. Ces imbéciles de chrétiens le tenaient pour un envahisseur tenace et irrésistible.

Preuss s’enticha de Clérences avec autant d’entrain que de Gilles.

Lorin haït Preuss, mais consentit à collaborer avec lui. Il se sentait sûr de son intégrité marxiste, il voulait utiliser Clérences pour fonder un nouveau marxisme en France qui ne fût ni dans l’obédience russe, ni dans la routine parlementaire des socialistes. Gilles savait cela et comptait bien qu’il serait mis dedans. Quant à Preuss, personne ne songeait à savoir ce qu’il voulait et lui pas plus que les autres. Il désirait seulement être dans la chose qui se faisait ou plutôt autour. « C’est la mouche du coche, une mouche empoisonnée, songeait Gilles, mais une seule mouche ne peut pas tuer six lourds chevaux. »

— Il faut que nous fournissions à Clérences la pensée qu’il n’a pas, posa Gilles.

— Il faut que nous le lancions, traduisit Preuss.

— Il faut que nous le tenions, grinça Lorin.

Ils décidèrent d’écrire une série de portraits d’hommes politiques où ressortirait celui de Clérences, pour commencer. Ensuite, au moment du prochain congrès radical, on publierait un manifeste qui jetterait le discrédit sur ce vieux monstre qui écrase la France. Après que Clérences aurait à ce congrès prononcé son discours de rupture et entraîné quelque jeunesse, on aviserait.