Gilles/03/6
VI
Un jour, Pauline dit à Gilles qu’elle était enceinte. Sur le moment, il sourit, l’embrassa, ne manifesta ni beaucoup d’étonnement ni beaucoup d’émotion. Mais de minute en minute son être vibrait plus profondément. Il se rappela un instant qu’elle était une poule ; mais ce fait ancien était aboli. Il s’en émerveilla. Était-ce possible ? Oui, c’était possible. Lui qui avait eu des mouvements de jalousie brutaux, qui l’avait fouillée, tourmentée, qui l’avait peut-être insultée, pouvait à peine se représenter son ancien état d’âme. Ils avaient été l’un et l’autre complètement lavés. Comment expliquer ça ? Comment le comprendre ? Ce n’était ni à expliquer ni à comprendre : c’était à sentir. Il se souciait bien d’une justification. C’était de ces grands bouleversements et de ces grands renouveaux qui sont dans la nature. Dans l’âme, cela s’appelle la grâce, ou le miracle.
Gilles avait souvent songé aux miracles ; il n’y avait jamais rien trouvé que de naturel. Par exemple, la primevère de Champagne, c’était le printemps et c’était un miracle. La nature est si puissante qu’elle offre aux saints et à Dieu des possibilités exorbitantes sur elle-même. Gilles avait souvent imaginé le Christ arrivant dans une bourgade galiléenne d’une longue randonnée de vingt kilomètres en plein champ et saturé, ivre de forces, d’effluves, imposant les mains. La puissance divine, la grâce lui apparaissaient comme un rebondissement des forces naturelles par-dessus elles-mêmes. Il savait cette vue peu orthodoxe, et insuffisante, mais du moins elle ouvrait le chemin à des vues plus profondes.
Gilles réfléchit pourtant qu’à quelques moments Pauline avait sans doute été une vraie putain, qu’à certains moments de dèche elle avait pu traverser quelques maisons de passe. De tout cela, moralement, il ne restait rien ; mais, il pouvait rester la maladie. C’est là qu’il aurait fallu le miracle, le plein miracle : « le miracle de la science » n’aurait pas été suffisant. Il resta en panne au milieu de son exaltation.
Il la regarda. Elle était là, couleur de lait brûlé, avec la pureté de ses dents, et aussi de ses cheveux d’un noir si certain, sa taille un peu brève et pourtant fine, si droite, sans fards, sans poudre, ses mains courtes et pointues, son pied brusque et le sourire grave et désarmant d’une fillette des pays chauds qui vient d’entrer soudain dans la nubilité. Par-dessus tout cela, tramée à tout cela, il y avait pourtant cette très légère défaillance de jeunesse ou de santé qui flottait comme une ombre légère et insaisissable sur son visage et sur son corps.
Allait-il lui poser cette question horrible ? Non, demain.
Il revint à son idée du miracle. L’humanité avait sans doute perdu, avec d’autres puissances, la puissance de produire et de recevoir le miracle. Elle avait troqué cette puissance-là contre d’autres, bien inférieures. Puissance du miracle, puissance de la grâce, puissance du sacrement.
La puissance de la grâce et la puissance du sacrement demeuraient. Baptême, communion, mariage, ces mots éveillèrent en lui de nouvelles vibrations. Avant la ruée du sacré sur un être ou sur des êtres, il y a une force avant-coureuse qui l’annonce et la prépare. Il avait senti le solennel s’appuyer lentement sur Pauline et lui. Cette gravité, cette pureté, cette simplicité de leurs étreintes n’avaient pas eu besoin de la promesse de l’enfant pour s’imposer entièrement. Le sacrement, c’est l’accent qui reprend et aggrave une inflexion naturelle de la vie. Il se rappela les paroles du vieux Carentan : « Mon petit, tu comprends, il n’est pas d’aujourd’hui ni d’hier, le christianisme. C’est une vieille histoire, bien plus vieille que le Christ. Les payens, comme on dit, n’avaient pas attendu le Christ pour expérimenter tout ça. Il y avait des centaines et des milliers d’années que les hommes travaillaient à leurs religions, qu’ils mettaient là dedans tout leur nécessaire. Les payens étaient déjà chrétiens jusqu’à l’os et les chrétiens, du moins les catholiques avec leurs rites solides, sont encore passablement payens, Dieu merci. Plus assez, hélas. » Parlant ainsi, le vieux était hérésiarque. Gilles n’ignorait pas que cet historien négligeait le fait énorme, novateur, révolutionnaire de la Révélation. Mais tous les chemins mènent à Rome.
Gilles ressentait en ce moment cet appel des rites millénaires. Il avait besoin d’un geste qui consacrât Pauline, et l’enfant. Un geste charnel, lent, lourd, magique, qui prolongeât et éternisât leur état de grâce, et une parole encore plus lourde. Il faut faire refluer sur cette petite toute la sève des arbres, toute l’électricité des dieux et par là-dessus la puissance incommensurable du sacrement.
Il tremblait d’une volupté nouvelle qui surpassait toutes les voluptés nouvelles qu’il connaissait depuis quelque temps.
Il se rappela encore un trait que lui avait conté un ami : c’était la nuit, et il avait dans les bras un camarade qui agonisait. Il ne savait quoi faire et il ne pouvait supporter ce mot qui grelottait dans sa cervelle : « Je ne peux rien faire. » Il avait pris un peu de terre et avait imité un geste qui l’avait frappé dans son enfance. Il s’était dit : « Ce doit être ça, l’Extrême-Onction. »
Voilà, reprendre les choses les plus simples, les rapports les plus élémentaires, et les souligner. De la terre ou de la cendre sur de la chair.
— Eh bien, nous allons nous marier, fit-il.
Elle devint blanche.
Un peu plus tard, il murmura d’une voix brisée : « Petite sotte. »
La cérémonie eut lieu en Normandie, en novembre ; Gilles voulut l’église près de laquelle flottait encore possiblement une des épaisseurs de l’âme de Carentan, qui était mort peu auparavant, sans crier gare, sans qu’il ait eu le temps de le revoir. Il supposait que lui-même était né quelque part aux environs. Cela faisait un repère.
Ils arrivèrent par un affreux temps battu et trempé, par un de ces temps de février où l’hiver semble vouloir faire une récurrence terrible et fatale, où l’on a envie de supplier les dieux et les saints pour qu’ils assurent encore la marche du temps.
Pauline, fille du Sud, était très effarouchée dans ce pays si rude, si austère, perdu à jamais dans le tourbillon d’une rêverie et d’une rumeur sinistres. Elle regardait Gilles avec étonnement. Était-il donc le fils de ce pays-là ? Elle comprenait maintenant ces écrasantes mélancolies qui parfois le terrassaient et le livraient à une rumination tout à fait sourde et crépusculaire. Dans le sentier qui menait à la maison de Carentan, que Gilles voulait revoir, malmenée par un grand vent qui s’en allait on ne savait où dans une migration véhémente, elle se rappelait cet air exilé qu’il prenait soudain à Paris, cet air de bête fourvoyée, nostalgique, hélée de loin. Elle s’étonnait, car par ailleurs il était terriblement parisien.
Gilles ne s’attarda pas à la maison de Carentan, habitée maintenant par des pêcheurs. Il était trop jeune encore pour ne pas se cabrer devant la servitude des souvenirs, l’enchaînement des retours. Comme une émotion le saisissait devant cette bicoque où continuaient pourtant de sourdre des mythes puissants pour lui, il regretta d’être venu. Il craignait que sa démarche ne fût qu’apparence et simagrée superstitieuse. Que pouvait signifier un pèlerinage si bref ? Que signifiait ce coup de chapeau au ciel, au vent, à la mer, à la falaise, à l’âme du vieux ?
Il regarda d’un air ironique Pauline, en proie à ses cheveux affolés. Son teint lavé par l’embrun montrait une fleur nouvelle et inconnue, quelque chose de blanc et de rosé apparaissait sous l’ambre des joues. Sans doute, était-ce le sang français et même normand de son père ? Son ironie s’accentua, il se rappela un mot du vieux Carentan : « Tout est mythologie. Ils ont remplacé les démons, les dieux et les saints par des idées, mais ils n’en sont pas quittes pour cela avec la force des images. » Qu’était-elle ? Fille des sables ? Ou d’ici ? Et lui ? Fils de cette terre plus armoricaine que normande ? D’où venaient-ils tous les deux ? En tout cas, un homme et une femme sur qui s’appesantissait doucement la loi.
Pour le mariage civil, cela s’était fait à Paris, avec des témoins de rencontre. Gilles n’avait pas voulu mêler ses amis à son opération. À cette occasion il ne s’était jamais senti si loin de leur incrédulité, de leur vacuité. En entrant chez le curé, il se dit : « Je ne suis peut-être qu’un esthète, mais voilà une fantaisie qui me mène dans le seul lieu émouvant que j’ai connu, hors la guerre. » Il se rappelait les dernières conversations qu’il avait eues dans ce lieu avec Carentan, son enterrement. Tandis que commençait la brève cérémonie, Gilles se répéta le mot : esthète. À cette prudente accusation contre lui-même, il répondit en ces termes : « Je fais ce que je peux. Je ne puis pas mettre dans ces grands rites, que j’atteste en ce moment, plus d’éclat que ne me le permet la médiocrité des prêtres et des croyants de la stricte et morne observance. Ce n’est pas ma faute si tous les grands chrétiens de ces derniers temps, que j’aime et admire et qui m’ont enseigné, sont restés comme en marge de l’Église, suspects ou non, et n’ont pu lui communiquer leur souffle. Il pensait à Léon Bloy, à Paul Claudel, à Charles Péguy, à Bernanos, entre autres et au-dessus des autres. Ce n’est pas ma faute si on est chrétien, aujourd’hui, en dépit des trois quarts et demi de l’Église, clercs ou laïques. C’est déjà beau qu’à travers cet immense marasme des âmes j’ai pu arriver jusqu’ici. Qu’on ne me demande pas de dépouiller cet orgueil qui m’a soutenu sur le chemin plus qu’autre chose. Seigneur, c’est parce que j’ai beaucoup méprisé, que je suis venu vers vous… Plus tard, sûrement vous saurez bien me rendre humble. Déjà, je commence à aimer un peu. »
Pauline à côté de lui était mortellement pâle. Au-dessus d’elle, la petite voûte ogivale, si pure, si délicatement forte lançait au milieu du siècle son défi perdu.