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Gilles/03/7

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VII

Toute la petite bande de l’Apocalypse se transporta à Château-le-Roi où avait lieu, cette année-là, le congrès du parti radical.

Dans le train les vedettes étaient mêlées aux figurants. Les uns et les autres en profitaient pour se livrer à une vive prostitution préalable ; les présidents caressaient les militants et les militants caressaient les présidents. Les mains se cherchaient, se serraient, se quittaient lascivement désireuses d’en rejoindre d’autres. On se reconnaissait, on se tutoyait, on se congratulait, on se blaguait, on se brocardait, on se soupçonnait, on se pardonnait, on s’imputait toutes les bassesses et on se les passait toutes. Cela continua dans les hôtels et les cafés, au coin des rues, dans les couloirs, dans le cirque où devaient avoir lieu les séances. L’épais nuage que faisait cet essaim de mouches petites bourgeoises autour du pouvoir bourdonnait une indulgence éperdue, une luxurieuse complicité. Les militants enveloppaient les gros personnages d’un soupçon timide et fasciné, d’un pardon ravi ; les gros personnages, pendant quelques jours, ravivaient juste assez leurs consciences aristocratiquement endormies tout le long de l’année pour se donner une légère inquiétude, une petite gêne et ensuite mieux goûter la volupté profonde d’être acquittés, acclamés par un jury qui s’extasiait secrètement sur leurs audaces faciles de malandrins respectés et sourcilleusement protégés par la police. Un cynisme ravivé était le condiment nécessaire pour retrouver du goût à la gloire qui menaçait de se confondre de la façon la plus insipide avec le sentiment de l’impunité.

Gilles avait passé parmi les intrigues du Quai avec la myopie que lui donnait son indifférence. Lui qui prétendait avoir un sens fort concret des ingrédients qui entrent dans la nature humaine, il avait trop négligé la pratique du laboratoire ; aussi, pouvait-il s’étonner encore. Tous ces gens fort ordinaires, parfaitement prévus et convenus, qu’il avait déjà rencontrés dans tous les coins de la France, formaient, assemblés, à ses yeux un spectacle prodigieux, prodigieusement dégoûtant et ridicule.

Un instant, Gilles se méfiait de son dégoût car il avait horreur de l’attitude des intellectuels qui opposent à la vie sociale telle qu’elle est on ne sait quelle abstraction vieille fille. Pourtant non, il n’était pas leurré par un dédain de fat ; derrière le ridicule, le laid et le sale qui vont de soi, il voyait une déchéance profonde. C’était affreusement significatif que tous ces petits bourgeois un peu débraillés tiennent le haut du pavé et s’étalent en maîtres de la chose publique. Il ne peut y avoir d’autorité que là où il y a de la fierté. Certes, il ne regrettait pas de voir absente de ce cirque radical cette distinction mièvre et sournoisement rogue que reproduisent tant bien que mal les débris des anciennes classes dirigeantes ; il regrettait autre chose, quelque chose de respectable et d’admirable, cette dignité des anciennes mœurs qu’il avait rencontrée chez quelques hobereaux et quelques paysans près de la terre, chez quelques vieux ouvriers, chez quelques professeurs, instituteurs, prêtres, officiers très modestes.

Pourtant, n’était-ce pas sur une partie de ces gens-là qu’il souhaitait de voir Clérences s’appuyer ? Il se donna beaucoup de mal donc pour faire bonne mine à quelques-uns, à la plupart ; il fit un grand effort pour avoir l’air flatté devant la graine de ministres à qui on le présentait. Quelques-uns de ces politiciens éprouvaient, devant le petit groupe de Preuss, Lorin et Gilles, la curiosité frétillante que les gens de toute classe et tout milieu ont en France devant les intellectuels. Cela peut facilement tourner en malignité, mais cela commence par un peu d’épatement.

Gilles connaissait les gros pontes, mais il avait ignoré jusque-là les innombrables silhouettes qui remplissent les préfectures, les sièges de députés et de sénateurs, les sous-secrétariats d’État et tant de prébendes et emplois. Ils étaient tous pareils ; tous bourgeois de province, ventrus ou maigres, fagotés, timides sous les dehors tapageurs de la camaraderie traditionnelle, pourvus du même diplôme et du même petit bagage rationaliste, effarés devant le pouvoir, mais aiguillonnés par la maligne émulation, alors pendus aux basques des présidents et des ministres et leur arrachant avec une humble patience des bribes de prestige et de jouissance. Comme partout, pour la masse des subalternes, il n’était point tellement question d’argent que de considération.

Gilles se gaussa en songeant que, derrière cette mascarade, il y en avait une autre, assez peu croyable, bouffonnement secrète, celle de la franc-maçonnerie. Il s’amusa soudain à comparer au monde des cléricaux de province qu’il avait connu, cet autre monde non moins clérical, non moins hypocrite, non moins sournois, non moins rapace, mais dépourvu d’images. Au-dessus des autres, il y avait les figures des vitraux, quelque chose qui, bon gré mal gré, les doublait. Derrière ces ratichons de la libre pensée, rien, sinon les figures abstraites, exténuées, infiniment pâlottes du rationalisme petit bourgeois, de la superstition xviiie.

Il demanda brusquement à Preuss :

— As-tu jamais rencontré cette vieille folle, la libre pensée ? Comment crois-tu qu’elle se présente ?

— Tu n’as jamais baisé une vieille institutrice ? Un lorgnon, des aisselles sales, et une grande ignorance de la vie.

— À moi les vierges de Saint-Sulpice.

Gilles se rabattit sur les gros personnages.

Le premier de tous, c’était Chanteau. Jules Chanteau, le gros, l’énorme Chanteau. L’intellectuel dans la politique, le type d’homme qu’apprécient les Français, parce qu’il les rassure ; un intellectuel ne sera jamais un chef, ce sera tout au plus un président, un monsieur qui aura pour vous autant d’indulgence que vous en aurez pour lui. Chanteau était un paysan devenu un intellectuel. Un paysan dru, puissant, devenu un gros homme mou, accablé par la bonne cuisine et la mauvaise hygiène. Gilles pensait toujours, en le voyant, au moine du Moyen Age passé de l’étable à l’abbaye, au fort latiniste encore tout crotté, avec une inénarrable confiance dans les mots récemment appris. Les fils de paysans se jettent non plus sur l’Église, mais sur l’École Normale. Ils ne piochent plus tant les sermons de Bourdaloue que les discours de Jaurès. Au lieu de la Trinité, ils discutent la proportionnelle. Mais que sont devenues les vertus paysannes, les fameuses vertus paysannes ? déjà disparues chez les paysans, leurs pères.

Jules Chanteau exploitait dans son éloquence qui était abondante, bien réglée, les mots qu’il avait appris à l’École Normale. En dépit de sa connaissance parfaitement madrée du milieu politique, en dépit de sa familiarité naturelle avec toutes les ruses et toutes les dérobades, il croyait dans ces mots. Il y croyait par orgueil et infatuation de parvenu, par haine et rancune contre les mots des autres, soit des bourgeois de droite, soit des bourgeois jouant, à l’extrême-gauche, les ouvriers. Il y croyait parce que c’était son bien à lui, son bien acquis, son bien au soleil, son champ, son sac d’écus. Et c’était comme tel aussi que cela était admiré par les gens de son bord.

En face de Chanteau, Gilles considérait Barbier-Duval, le grand bourgeois du parti. Celui-ci croyait aussi aux mots de démocratie, de liberté, de justice. Après plus de sécheresse, mais peut-être aussi plus d’âpreté que Chanteau. Il y croyait comme un bourgeois croit à ses propriétés et à ses rentes, à ses domestiques, à ses employés, il y croyait comme aux articles d’un testament qui l’avait fait héritier. Les Droits de l’Homme, c’était, pour lui, un bien plus longuement possédé, goûté avec plus de raffinement et de désinvolture, mais non moins jalousement défendu que par Chanteau. Barbier-Duval ne pouvait oublier 1789 dont sa famille était sortie, ce qui l’empêchait de voir goutte dans le xxe siècle.

Ce qui paraissait à Gilles fantastique chez les gros personnages de l’estrade, c’était que leur parade se perpétuât dans une impunité apparente au milieu du xxe siècle, au milieu de cette Europe tous les jours plus étrangement autre, que Gilles connaissait bien. Il y avait l’immense et obscur complot des Soviets, les jeunes États slaves à la barbarie mal étouffée, le fascisme italien mordu de la rage des pauvres, l’Allemagne[1] puérilement provoquée et tourmentée par nous, grondante.

Quand Gilles comparait tant de spectacles qu’il avait surpris en Europe avec celui-ci, il sentait glisser dans son échine un long frisson d’effroi et de rage : il se sentait l’envie passionnée de détruire ce tardif marché aux bestiaux, ce sordide tripotage d’écus, anachronique. Mais pourquoi vouloir anticiper sur la gigantesque mort mécanique qui allongeait déjà son ombre sur cette farce bourgeoise et paysanne d’un autre siècle ?

Il assista à toutes les séances avec un acharnement minutieux pour bien connaître ce qu’il méprisait et haïssait. Mais au bout d’une heure, il lui fallait sortir, excédé par tant de verbiage pauvre ou de fausse technique. Il était épouvanté de voir que tout ce ramassis de médiocres à la fois arrogants et timorés vivaient avec leurs chefs dans l’ignorance totale que pût exister une autre allure politique, une conception plus orgueilleuse, plus géniale, plus fervente, plus ample de la vie d’un peuple. C’était vraiment un monde d’héritiers, de descendants, de dégénérés et un monde de remplaçants. Il se disait : « Il n’y a pas de révolutions ; jamais. Ces gens-là, ni même leurs aïeux n’ont jamais rien conquis. Les aristocraties, quand leur temps est venu, descendent dans la tombe et, sur cette tombe, les fossoyeurs boivent une bouteille. Aujourd’hui, la bouteille est vide et une balle partie du fond de l’Europe va la casser. » Il sentait en lui voluptueusement sa foi dans la décadence. Carentan avait raison de vitupérer le temps des nains. Le gros, le gigantesque Chanteau avait un esprit de nain, une âme de nain qui grelottait entre son vaste crâne et sa vaste bedaine. C’était un fat et un lâche : cela se flairait à vingt pas.

Gilles se promenait avec Lorin et il voyait que celui-ci enfouissait sous son galimatias communiste un dégoût assez voisin du sien. Clérences était dans les intrigues et Preuss tâchait d’y être. Preuss, tirant derrière ses paroles son corps veule et désordonné, le veston mal accroché à ses épaules déclives, la cravate en déroute, éjaculant des postillons et des mégots, était à son affaire et trottait partout, jacassant, approuvant l’un, puis approuvant l’autre ; mais ayant désapprouvé le premier devant le second, il désapprouvait le second quand il retrouvait le premier. Cependant, il revenait à Gilles et parlait comme s’il ne s’était soucié tout le temps que de répandre la renommée de Clérences ; en fait, il l’avait desservi de toutes les manières, aussi bien en disant du bien qu’en disant du mal de lui. Après son passage, les esprits demeuraient imprégnés de pessimisme et de scepticisme comme d’une odeur éternelle. Gilles le regardait faire avec complaisance. L’insecte qui répandait la maladie lui paraissait malgré tout plus vivant que la maladie. Lorin était inutile et encombrant comme un faux remède. Il répétait :

— Les radicaux sont les pires valets du capitalisme, les plus astucieux et les plus efficaces.

— Si ce n’est les socialistes.

— Mais les socialistes sont plus bêtes.

Lorin était enchanté toutefois d’approcher les puissances, lui qui n’avait jamais vécu que dans les petits cafés. De ce fait, son amertume s’atténuait ; il paraissait un prédicateur fatigué et dodelinant. Il mangeait et buvait comme toute une troupe de moines légendaires.

Il haïssait Preuss. Gilles s’en étonnait.

— Pourtant, il est de la même espèce que ton Marx et ton Freud. C’est cocasse que toi, l’anticlérical, tu aies remplacé Jésus et saint Paul par Marx et Freud. Il doit y avoir, dans le rôle des juifs, une nécessité biologique pour qu’on retrouve ainsi toujours leurs mots dans la salive des décadences.

Il pensait : « Bien sûr. La veine créatrice étant épuisée chez les Européens, la place est ouverte pour la camelote juive. »

Cependant, il ramenait ses yeux sur la foire. La journée décisive arrivait, celle du discours de Clérences que devait suivre le discours de clôture prononcé, selon la coutume de trois lustres, par Chanteau.

Jusque-là, il y avait eu des discours alternés ; les uns, plus modérés, tâchaient de ne le point paraître trop ; les autres, plus vifs, renfermaient toujours quelque secrète et rassurante restriction.

Sur l’issue de la journée, Preuss, Lorin et Gilles étaient dans le doute. Clérences allait-il vraiment rompre avec le parti. Et, dans ce cas, entraînerait-il quelques jeunes ? L’inertie défi­nitive de l’institution radicale les écrasait. Preuss, d’ailleurs, s’en accommodait fort bien, faisant une apologie de l’inertie comme preuve de la stabilité française.

Gilles, ayant rencontré Clérences à la porte de l’hôtel fort tard, fit quelques pas avec lui dans une rue déserte.

— Alors ?

— Je suis décidé, ils me dégoûtent tous, il n’y a rien à faire avec eux.

Il parla pendant un moment avec une telle humeur que Gilles crut la partie gagnée.

— Où iras-tu ? Chez les communistes ?

— Peut-être.

Clérences dit cela d’un ton de fatalité qu’il n’avait encore jamais eu.

Gilles n’était point effrayé de l’entrée de Clérences chez les marxistes. Au fond, il ne croyait pas aux doctrines ni aux attitudes des partis, mais seulement aux hommes. Peu lui im­portaient les dérisoires étiquettes ; il croyait que si Clérences entrait en contact avec les communistes, il en arracherait un bon nombre à leur routine idiote. Il ne voulait faire sortir Clérences d’un endroit et le pousser vers un autre que pour ébranler au passage les vieilles bornes.

Cependant, il voulut l’éprouver.

— Sais-tu ce que sera pour toi d’entrer dans le commu­nisme ? Il faudra changer ton genre d’existence.

Clérences le regardait d’un air légèrement hostile. Gilles se rappela qu’autrefois lui-même regardait de cet air-là Lorin qui lui parlait de laisser l’argent de Myriam.

— Enfin, continueras-tu à être un avocat d’affaires ?

— Oui.

— Oh ! alors.

— Ce n’est pas que j’ai de grands besoins.

Gilles sourit.

— Et ta femme ?

— Elle m’a dit tout à l’heure qu’elle était prête à travailler.

— Où ?

— Elle entrera dans une maison de couture.

Le sourire de Gilles se plissa davantage. Clérences le vit.

— Quoi ? s’écria-t-il, qu’elle travaille dans une maison de couture ou dans une usine…

— Et toi, que tu sois avocat de deux ou trois grosses affaires pour 200.000 francs par an ou tourneur à Billancourt, tu seras toujours un salarié du capitalisme. Ouais.

Gilles regardait Clérences qui lui avait reproché aussi de garder l’argent de Myriam. Il craignait de poursuivre une vengeance. Il relança son attaque plus loin ; il savait que derrière les mobiles qu’on dit « intéressés » il y a toujours des déterminantes psychologiques, beaucoup plus décisives.

— As-tu l’étoffe d’un apôtre ?

— …

— Je ne veux pas dire : as-tu la force d’être un apôtre ? Mais en as-tu les qualités ?

Clérences écouta avec une soudaine attention.

— Tu sais que le communisme a peu de chance de réussite en Europe. Tu vas donc t’engager dans une entreprise sans lendemain, du moins sans succès proche. Tu ne pourras t’y nourrir que des certitudes de ta pensée. Pour supporter l’épreuve des années, il te faudrait donc être un théoricien autant qu’un homme d’action. Es-tu un théoricien ?

— À proprement parler, non.

— Non, pas du tout. Entre nous, tu lis peu (Gilles pensait : tu ne lis pas du tout), tu n’as pas le temps de méditer. Tes besoins ne se manifestent pas de ce côté-là. Au contraire, tu as le sens des problèmes les plus immédiats, tu sais admirablement analyser et débrouiller une affaire, tu es un grand administrateur, un homme d’État. (Est-ce qu’un grand administrateur et un homme d’État, c’est la même chose ? se demanda Gilles. Non, mais tant pis.) Tu n’es pas un apôtre. Alors, dans le communisme, tu perdras ton temps, ta vie. Tu seras un communiste comme les autres. Agent résigné et confortable d’une jésuitière lointaine. Aussi bien rester radical.

Le visage de Clérences, qui s’était assombri, s’éclairait maintenant.

— Il y a du vrai dans ce que tu dis. Mais sans entrer dans le communisme…

— Oui. Alors, ça va.

Ils revinrent vers l’hôtel. Gilles tout d’un coup s’effara : tout ce qu’il venait de dire retiendrait Clérences dans le parti, il avait bien travaillé ! Il ne put s’empêcher de s’esclaffer.

— Quoi ? sursauta Clérences, qui se sentit méprisé.

Gilles s’en tira comme il put.

— Non, je pensais que je te faisais perdre ton temps et ton sommeil. Les amis intellectuels sont très dangereux.

Le lendemain à trois heures, Clérences parlait. Gilles écoutait et regardait. Son œil allait rapidement de l’orateur au public et revenait à l’orateur.

Il y avait peu de temps qu’il s’était mis à observer de près ce qui passait entre un orateur et le public français, il en était écœuré. Le public feignait d’être pris, mais n’étant venu que par curiosité, il se retirait après avoir applaudi, aussi peu atteint qu’il était venu, avec une conscience pourtant un peu plus fermée, un peu plus desséchée, un peu plus pervertie. Et la simagrée de l’orateur avait accompagné, aidé, flatté celle du public ; il n’avait pas davantage voulu prendre, que le public n’avait voulu être pris. Au lieu d’une saine et féconde rencontre sexuelle, on voyait deux onanismes s’approcher, s’effleurer puis se dérober l’un à l’autre. À Château-le-Roi, cela se manifestait avec une évidence définitive. Ce cirque était rempli de la troupe qui tenait la France. Ce public résumait tous les publics français. Or, il confirmait d’une façon désespérante toutes les observations de Gilles[2]. La France n’était plus que sénilité, avarice et hypocrisie.

Clérences parlait. Il parlait bien, comme parle bien un professeur de physique devant sa classe ou un administrateur-délégué devant son conseil d’administration. Il était d’abord affreusement gêné ; la moitié de son énergie allait à rattraper le handicap de l’égotisme dérangé par le contact avec autrui. Complètement introverti depuis son enfance par l’individualisme intellectuel que cultive l’éducation française, il lui fallait péniblement retourner vers le dehors, une à une, toutes ses pointes. Il n’y parvenait qu’à demi. Ne pouvant point se vaincre tout à fait, il ne pouvait espérer vaincre les autres ; il ne pouvait pas plus vaincre le moi des autres que le sien propre. Tout cela semblait s’arranger dans les bonnes manières d’un peuple policé ; au milieu de la considération, Clérences parlait posément, proprement, froidement. Ce n’était pas un chef et il n’avait pas un peuple devant lui, mais un public curieux de talent, non affamé de passion. Il analysait des « problèmes » ; il réduisait l’énormité complexe et palpitante de la vie d’un peuple à des « problèmes », à des petits groupes de faits matériels, particuliers et éphémères. Il les détaillait avec beaucoup de précision, de justesse. À Gilles, cela paraissait « un peu juste », comme on dit d’un costume qui étrique le corps.

Clérences essayait bien d’aller plus loin, d’entraîner ses auditeurs à travers ce dédale si menu des problèmes et des questions, vers des conclusions d’inquiétude, de mécontentement, d’examen de conscience, de révolte. Après avoir parlé du budget, des affaires étrangères, il en venait à risquer : « Le parti radical n’a pas un programme d’ensemble, de réformes profondes et cohérentes. Il ne fournit pas la France d’idées, d’espoirs, de mythes. » Mais il arrivait à cela à travers tant de discrétion et de subtilité, il poussait toute cette masse d’hommes molle et réticente, si doucement, si prudemment qu’il ne la mettrait jamais au pied du mur.

Le discours s’avançait, le temps passait. Gilles regardait le public, ses amis, Chanteau. Celui-ci, bien qu’apparemment immuable dans sa masse de graisse où Gilles pensait pouvoir compter comme les sédiments dans une coupe géologique tant de déjeuners et de dîners plantureux, fronçait un sourcil moustachu sur un œil caverneux.

Ceci fit de Gilles un chien excité, il se haussa parmi les journalistes au moment où le regard attentif de Clérences passait de son côté. Du menton, il lui montra Chanteau. Il se rappela une plaisanterie de soldat : « Colonne de Vosgiens, face à la montagne de lard. » Il le dit plus qu’à demi voix, ce qui provoqua parmi ses voisins une fusée de rires. Au loin, des têtes tournèrent ; instinctivement Chanteau tressaillit. L’assemblée remua, Clérences se redressa.

« Messieurs, je conclus… » Brusquement il attaqua : « Messieurs en cette année 192…, il s’agit de savoir si le parti radical est en train de mourir. Il a l’air bien portant, mais dans son inertie il est en train d’accueillir le microbe d’une consomption qui, brusquement, dans quelques années, le foudroiera, et, peut-être, avec lui la France. »

Clérences, brusquement, posait son ultimatum. Si le parti ne montrait pas sa résolution, en votant l’ordre du jour qu’il proposait, où était posé le principe d’une loi sur les sociétés anonymes qui bouleverserait la routine capitaliste, il donnerait sa démission. D’avance, il adjurait de le suivre tous les éléments jeunes du parti. Il termina dans un grand applaudissement où il y avait de la surprise, de l’ahurissement, de l’admiration, un abandon effrayé, une supplication conjuratrice.

Gilles n’était pas loin de croire qu’un grand coup avait été porté, mais autour de lui de vieux journalistes ricanaient. L’un d’eux, entre deux bouffées de sa pipe, lui dit :

— Il a bien parlé, votre petit ami, il a bien joué son rôle dans la comédie, son rôle de jeune premier. Mais le père noble va parler, vous allez voir ça, tout va rentrer dans l’ordre.

Gilles lui jeta un regard méprisant. Preuss ricana, fort agité, cherchant le vent. Lorin haussait ses lourdes épaules.

— Il fait de la critique marxiste. Mais du moment qu’il ne dit pas que c’est du marxisme, ça n’est qu’une chatouille. Haha, hoho.

Chanteau, étalant largement son ventre, s’avançait sur le théâtre habituel de ses triomphes. Du même mouvement de tragi-comédien il s’avançait ainsi chaque année depuis la guerre, sur ce national tréteau.

— Une fois de plus, couronnons le buste de Molière, ricana Gilles.

Le vieux journaliste ondula doucement des épaules.

Forte charpente du visage et du corps, gondolée, effondrée sous la graisse. La chevelure seule semblait vivre encore d’une vie saine, comme sur le garde-manger une salade fraîche qu’on vient d’arracher du potager. Gilles compara cette masse dégoulinante à celle, encore bien ramassée, de Jaurès. Depuis celui-ci, le fromage français avait fait du chemin. Sous cette panse molle, une passion routinière, recroquevillée, en dépit de l’ampleur toute rhétorique des petits bras. Passion sentimentale, arrogamment geignarde pour une figure de géométrie au milieu du monde qui va se raidissant, se décharnant, se résorbant.

« Mes chers amis, le pays de Descartes… »

Gilles laissa échapper un râle. Un profond râle lui vint des entrailles, de sa méditation depuis des années. Il s’était tant promené partout en France, il avait tant regardé chaque chose, il avait plongé avec tant de dévotion et de vigilance dans ce passé comme dans une jeunesse. Il avait le sentiment si fort, si farouche de ce qu’avait été en France la force de jeunesse et de création. Ce n’était point ce rationalisme. Le rationalisme, c’est l’agonie de la raison. Oui, il y avait eu une raison française, mais si vive, si drue, si naïve et si large, embrassant tous les éléments de l’être. Pas seulement le raisonnement mais l’élan de la foi ; pas seulement le ciel mais la terre ; pas seulement la ville mais la campagne ; pas seulement l’âme mais le corps — enfin tout. La France avait eu le sens du tout, elle l’avait perdu.

Gilles avait lié sa solitude à l’âme de la France. À pied ou en voiture, il avait pèleriné dans tous les lieux, dans tous les sites. Il avait interrogé les montagnes et les rivières, les arbres et les monuments. Les monuments. La pierre construite, cela l’émouvait et le retenait comme encore si proche de la pierre dans la gangue de la terre. Il avait entendu son pas résonner solitaire dans toutes les églises de France, les grandes et les petites. Combien de fois il s’était jeté hors des routes nationales, combien de fois au bord d’un chemin de grande communication il s’était jeté hors de sa voiture dans une petite église abandonnée. Là, il sentait qu’était le secret, le secret perdu, le secret de la vie. Les Français avaient fait des églises et ils ne pouvaient plus les refaire ni rien de semblable : toute l’aventure de la vie était dans ce fait, la terrible nécessité de la mort. Ce peuple avait vieilli, l’homme vieillit.

Pour faire une église, dans le calcul, la raison de l’architecte, il y avait l’audace, le risque, l’affirmation créatrice de la foi. Il y avait l’arbre et à côté l’église. L’homme avait répondu par l’église au défi. Maintenant on ne faisait plus que des bâtiments administratifs où des boîtes à loyer et des châlets de nécessité, ou de rares monuments qui répétaient faiblement les allures, les styles du temps de la jeunesse et de la création, du temps de l’amour répandu.

Il y avait eu la raison française, ce jaillissement passionné, orgueilleux, furieux du xiie siècle des épopées, des cathédrales, des philosophies chrétiennes, de la sculpture, des vitraux, des enluminures, des croisades. Les Français avaient été des soldats, des moines, des architectes, des peintres, des poètes, des maris et des pères. Ils avaient fait des enfants, ils avaient construit, ils avaient tué, ils s’étaient fait tuer. Ils s’étaient sacrifiés et ils avaient sacrifié.

Maintenant, cela finissait. Ici, et en Europe.

« Le peuple de Descartes. » Mais Descartes encore embrassait la foi et la raison. Maintenant, qu’était ce rationalisme qui se réclamait de lui ? Une sentimentalité étroite et radotante, toute repliée sur l’imitation rabougrie de l’ancienne courbe créatrice, petite tige fanée.

Chanteau développait son discours. Il avait l’air de ne se soucier point de Clérences, de ses attaques, de ses menaces, de son ultimatum. Mais peu à peu il s’en approchait. Il en parlait en le confondant avec quelque chose de plus vaste que lui. Clérences était un grain dans un petit nuage de poussière, le nuage de l’inquiétude, de la mauvaise humeur, « nuage qui s’élève toujours sur les pas de toute troupe en marche ». Clérences était un grain de poussière sous le vaste pied de Chanteau, le grand vieux pâtre marchant en tête du troupeau. Chanteau, faux disciple de Descartes, était plutôt un disciple du fade Lamartine. Laissant Clérences, il parlait d’autre chose, de la mission de la France dans le monde.

La mission de la France dans le monde. Ce vieil alibi. Il paraissait plus facile à ce gros homme mou, faible, allusif, de pérorer sur les devoirs de la France à l’égard du monde que sur les devoirs de la France vis-à-vis d’elle-même. C’est ainsi qu’il se dérobait à la pression de Clérences et à toute contrainte. « La mission de la France, mes amis. » Vanité d’autruche qui crâne petitement au milieu du désert et qui, au premier bruit, se fourre la tête sous le moignon pour ne pas voir le danger, pour ne pas entendre la menace. Vieille vanité jacassante, prétention facilement effarouchée. Gilles méprisait et haïssait de tout son cœur d’homme le nationalisme bénisseur, hargneux et asthmatique de ce parti radical qui laissait la France sans enfants, qui la laissait envahir et mâtiner par des millions d’étrangers, de juifs, de bicots, de nègres, d’annamites.

Par-ci par-là au milieu des grosses têtes congestionnées ou des figures pâlottes, Gilles voyait une tête crépue qui approuvait, infatuée. Sur l’estrade se pavanait une belle juive aux seins blancs, à la mâchoire dévorante qui trônait, l’Esther du Parti. Elle en avait cajolé tous les chefs et se satisfaisait d’une grandeur de camelote. Dans la déchéance des aristocraties et des peuples, les juifs arrivent pour ramasser les lauriers fanés.

Chanteau parlait. La foule des spectateurs, des militants, petits bourgeois des villes et des campagnes, licenciés en droit, vétérinaires, docteurs en médecine, pharmaciens, petits industriels, agriculteurs, journalistes, tous les gens de robe, tous bons franc-maçons comme autrefois bons catholiques, ayant glissé de l’humanisme ancien et paternel au rationalisme avorton, l’écoutaient et se rassuraient profondément. Clérences était oublié. La légère inquiétude, l’infime scrupule qu’il avait soulevés se dissipaient parfaitement. Chanteau les rasseyait, les justifiait.

Sa stature et même sa corpulence pour tous ces goinfres et gourmets étaient une réjouissante justification. Sa faiblesse gonflée leur paraissait une force. Ils flairaient à peine qu’une petite âme fluette, sournoise, astucieuse et dérobée se dissimulait derrière cet esprit si disert, ce ventre si prospère.

Il leur faisait oublier leurs remords, et, en échange, ils ignoraient tout grief à son endroit. Pourtant, après avoir renversé Morel de la présidence, s’étant hissé au pouvoir, il en avait glissé comme une montagne déboisée. Il était arrivé dans une vague poussée désordonnée, s’était assis dans le désordre et s’était effondré dans la panique. Ces hommes, à qui jamais personne n’avait donné le sens de l’homme, ne lui en voulaient pas, ils s’étaient empressés d’oublier la lamentable aventure et ils recomposaient leur tranquillité, leur ignorance, leur vanité, sur ses mots.

Des mots, des mots. Gilles lança d’une voix mourante : « M. Homais est ventriloque et il lui sort de la bedaine la voix de M. de Lamartine. » Il fut chuté. Qu’on ne les dérange pas dans leur extase. C’était pourtant cela, du Lamartine. Lamartine, ça n’était déjà pas bon ; mais cela, c’était pire : du Lamartine de collège, mâchonné, revomi, une bouillie fade.

Brusquement, le gros matois qui savait où il allait, bien qu’il parût dans les transports, sa graisse comme résorbée et sublimée par les sanglots romantiques, retomba sur Clérences. Au détour d’une envolée, il se tournait vers lui, le couvrait d’éloges, le pardonnait, l’adjurait, avec une tendresse inévitable, de rentrer au bercail. Clérences, pâle, était au milieu de cinq cents faux frères, tous penchés sur lui, la larme à l’œil.

L’opération annuelle se perpétrait, le sacrifice rituel, prompt, qui à chaque congrès tordait le cou gentiment au petit sursaut de vie dans le parti. L’affreuse petite chose était faite, Chanteau aussitôt se détourna et se lança dans sa péroraison où, sur un suprême flot de grands mots doucereux et mortels, s’avançait comme un grand vaisseau désemparé vers une côte inhospitalière et traîtresse la certitude de la guerre un jour avec l’Allemagne.

Tonnerre d’applaudissements. Ils se croyaient tous en 92, le peuple le plus nombreux de l’Europe, si magnanime, prêt à la conquérir encore une fois pour lui faire du bien.

Gilles sortit. Il se réfugia dans la pensée de Pauline et de son enfant. Ça, c’était de la vie, malgré tout.


  1. Mots censurés en 1939 : « puérilement provoquée et tourmentée par nous, » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 551.
  2. Une phrase censurée en 1939 : « La France n’était plus que sénilité, avarice et hypocrisie. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 557.