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Gilles/03/8

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VIII

Gilles restait le plus possible auprès de Pauline et l’observait passionnément. Comme elle était grave. Quand il la voyait marcher, il sentait ses lombes remuer. Sa vie était irrésistiblement arrachée à son centre égoïste, sa vie ne gravitait plus autour de son moi, mais elle partait dans une puissante dérive vers une destination inconnue. Il se découvrait des forces de désintéressement énormes, des fertilités prodigieuses. « Moi qui me croyait dépeuplé, désert, à peine parcouru par des ombres, tout le temps j’étais habité. Des millions d’hommes et de femmes s’avançaient dans ma profondeur. »

Il la regardait avec ahurissement. Qui était cette femme qui lui communiquait cette annonciation ? Il la voyait elle aussi sous un jour d’une nouveauté bouleversante, dans un autre univers, sous un autre soleil. Elle lui était intimement inconnue comme lui-même. Comme au temps de la guerre, tout ce qui était idée devenait indifférent. Il ne comprenait plus comment il avait pu être occupé par la pensée du dépeuplement de la France. Qu’était-ce qu’une pensée à côté d’un enfant ?

Pauline parfait avec plus en plus de gravité, mais aussi, hélas, Gilles s’en apercevait à tâtons, avec une espèce de suffisance. Lui contant quelques-unes des impressions de son prodigieux voyage dans les profondeurs de la terre, elle lui reversait une fierté, une confiance qui l’exhaussaient au-dessus des anciens doutes et des anciennes diminutions de sa vie. Mais, ensuite, Gilles voyait non sans dépit que pour elle l’événement avait des côtés futiles. D’avoir un enfant et d’être mariée la classait, elle devenait une dame, une bourgeoise. Il se reprochait cela ; il ne savait pas l’empêcher de devenir une bourgeoise. Sans doute en serait-il ainsi advenu d’elle en tout cas. Ne l’était-elle pas à demi déjà ? Dès les premiers temps de sa noce, autrefois, il avait bien vu quelle bourgeoise il y a dans toute poule. Certes, elle ne ressentait pas la pauvreté ; mais une bourgeoise, même si elle peut accepter ou braver la pauvreté, n’en est pas moins asservie. Alors, il se demandait comment elle élèverait l’enfant.

Le visage de Pauline s’altérait. Un reflet gris remplaçait l’ambre de son teint. Elle souffrait du ventre. Ils allèrent voir le médecin qui surveillait sa grossesse. C’était un médecin de renom que Gilles avait rencontré chez des amis et qui était un lecteur de l’Apocalypse. Il l’examina rapidement au gré de Gilles, et lui demanda si elle n’avait jamais eu de la salpingite. Elle l’avoua, ce qui fit froncer les sourcils à Gilles.

— Eh bien ! voilà, fit le médecin d’un ton jovial, vous avez de la chance d’être enceinte malgré cela. Votre grossesse réveille ces vieux souvenirs, mais elle en aura raison. Cela va passer.

Gilles téléphona en cachette au docteur qui ne parut pas plus inquiet.

Elle se soigna selon les prescriptions reçues, demeura couchée. Elle souffrit davantage. Gilles fit venir un autre médecin qui, à peine l’examen commencé, s’assombrit. Il prit Gilles à part et lui dit qu’elle avait un fibrome. Il fallait sacrifier l’enfant.

— Car, évidemment, ajouta négligemment le médecin, vous ne voulez pas risquer la mère pour l’enfant.

— Non, répondit Gilles machinalement. Ensuite, il médita avec horreur sur sa réponse.

Les jours suivants, avant l’opération, toute l’ancienne amertume de sa vie lui revenait. Il craignait une fatalité. Il avait demandé si Pauline, plus tard, pourrait être mère.

— Ce n’est guère possible.

Ainsi, il allait être rejeté à son vieil égotisme. La vie ironique lui avait préparé une de ces punitions dont elle a le secret. Le vœu d’avoir un enfant s’était éveillé chez lui tard, trop tard, pourquoi s’étonner qu’il échouât ? Quand même, cette rancune de la vie était férocement excessive. Et le fibrome n’avait aucun rapport avec le désordre de la vie de Pauline. Le second médecin disait que le premier était un âne et que la salpingite était inimaginable ; elle n’aurait pas été enceinte.

Il n’osait la regarder. Elle était affreusement inquiète et humiliée, elle lui jetait des regards douloureux.

Elle entra dans la maison de santé. Tout être est guetté par ce lieu qui, sous ses traits laïques, matériellement raffinés et desséchés, est pour notre époque le lieu de la méditation sur la mort.

Gilles, seul dans le couloir, se sentait redevenir un misérable célibataire.

Les infirmières le regardaient avec le regard ambigu des prêtres et des dieux.

— Mon petit, ce n’était pas un fibrome, mais un cancer, lui dit le chirurgien en sortant.

L’opération avait réussi. On avait retiré, avec l’enfant, cette pleine promesse de vie, un énorme germe de mort. Mais la mort n’avait pas été déracinée. Les cas de cancer chez un être de trente ans sont rares et étaient alors mortels.