Gilles/03/9
IX
Maintenant, qu’allait faire Clérences ayant démissionné du parti radical ? Le seul communiste des trois collaborateurs de l’Apocalypse, Lorin, craignait comme la peste qu’il entrât dans le parti stalinien dont lui-même était exclu et qu’il avait pris en exécration. Depuis le congrès de Château-le-Roi, une profonde désespérance pesait sur toutes les pensées de Gilles. Pourquoi ne pas se jeter dans le communisme ? « Que la France soit balayée par la destruction. C’est vivre que de hâter la décision de la mort. » Il voyait dans le communisme non pas une force, mais une faiblesse qui pouvait coïncider avec celle de la France. Il ne communiquait pas ses sombres pensées à ses amis. Il lui semblait que pas une âme en France n’était capable de comprendre son désespoir. Il ne pouvait se tourner vers l’Action Française. Il était attaché depuis toujours aux fondement de la pensée de Maurras, il tenait le philosophe des Martigues comme le plus grand penseur politique de la fin du dernier siècle, mais, s’il le voyait grand homme d’action à travers les siècles, il le voyait petit et impuissant dans l’immédiat.
Cependant, Clérences demandait du temps, beaucoup de temps pour réfléchir : il se comportait comme s’il avait été sensible aux arguments que Gilles lui avait opposés la veille de son discours à Château-le-Roi, et qu’il ne pût se résoudre à changer de vie. Il feignait de donner raison à Lorin qui disait :
— Refaisons un parti marxiste en dehors des socialistes et des communistes corrompus.
Dans les mains de Clérences, ce parti serait le contraire de ce que voulait Lorin, ce serait un lieu de facilité, de manœuvre.
Preuss, voyant Clérences ne pas dire non, et devinant, comme Gilles, ses raisons, mais ne se taisant pas comme lui, s’esclaffait :
— Tu veux faire un parti extrémiste, toi ?
Clérences murmurait :
— Mais non, mais…
— Voyons, quoi ?
Ils se perdaient dans d’immenses débats sur la tactique, où pêle-mêle faisaient merveille le vocabulaire héroï-comique de Lorin, la subtilité de Preuss, l’ironie désolée de Gilles, la prudence tortueuse de Clérences.
Un beau soir, Clérences invita dans une très petite salle quelques syndicalistes communisants pour les tâter, pour voir si on pouvait les arracher à l’obéissance russe. Il parla et se fit le plus grand tort ; sous une apparente audace, dans le ton et les propos, sous un semblant de sécheresse coupante, on sentait la profonde irrésolution de sa pensée. Les communistes ricanèrent, affectant d’être indulgents. Mais Gilles les regardait et ne les trouvait point forts eux-mêmes derrière leur formalisme arrogant.
Lui et Lorin s’en allèrent tête basse, ils doutaient de leur ami. Cependant, Lorin, qui espérait, grâce à Clérences, déboucher dans la vie politique, dit :
— Il faut voir encore.
— C’est tout vu, gémit Gilles.
Il ne voyait que néant partout. Le lendemain, il alla voir Clérences et s’étonna de le trouver content. Brusquement, il comprit : il était devant un homme totalement fourvoyé, qui avait perdu toute existence, sorti des lisières où Chanteau l’avait formé. Il avait emporté tout le virus radical avec lui. Sans doute, derrière le dos de ses amis faisait-il des choses qu’il ne leur disait pas, à moins qu’il ne fît rien du tout.
Gilles s’en alla, fort honteux.
— Il est très difficile de distinguer la seconde Mme de Clérences de la première, disait Gilles à Lorin, deux jours plus tard.
— Tu exagères.
— Non, je t’assure. Clérences a un goût des jolies femmes qui le perd et qui nous perd. Celle-ci est bien plus jolie et élégante qu’Antoinette, mais elle est encore plus étrangère à tout ce que la vie de Clérences devrait être. Une jolie femme, c’est, dans la vie d’un homme, forcément un poids mort.
— Tu peux parler. Pauline est une jolie femme.
— Hélas.
Depuis quelque temps, Pauline changeait. Elle passait ses journées, depuis qu’elle allait mieux, avec Annie Clérences. D’être devenue l’amie d’une jeune femme qui avait été une jeune fille, qui avait été élevée dans une bonne bourgeoisie, qui la traitait véritablement en égale, cela achevait l’œuvre de désagrégation de sa fausse couche. Déjà, autrefois, avec ses premiers amants, elle avait découvert des choses qui n’étaient pas soupçonnées chez ses parents et dans le quartier ouvrier — pas trop bourgeois parce qu’espagnol — où elle avait été élevée ; mais tout cela n’avait pas le caractère d’autre univers où elle se mouvait maintenant dans le sillage d’Annie. Il ne s’agissait pas de robes et de fanfreluches, des petits détails d’intérieur, car Annie imitait facilement son mari et entourait de considération et même d’une apparence d’envie la pauvreté du ménage Gambier. Ce qui était bouleversant pour Pauline, c’était la certitude que lui donnait l’amitié d’Annie d’appartenir décidément à un autre monde que celui où elle était née. Ses manières changeaient, les inflexions de son corps perdaient de leur spontanéité et de leur sûreté, sa voix s’altérait. Des mots nouveaux apparaissaient dans la bouche de Pauline, des mots qui se déformaient sur ses belles lèvres et qui les déformaient. Le joli animal en elle, sans qu’elle le sût, sans qu’elle en éprouvât le moindre malaise, s’épaississait, s’aveulissait. Gilles se désola. Le petit paradis d’innocence et de miracle ne pouvait durer. Que faire ? Il n’y avait rien à faire. S’il lui parlait, il la troublerait davantage. Elle deviendrait tout à fait empruntée, déréglée. Il valait mieux attendre. Cela lui passerait. La force de sa vraie nature reprendrait le dessus. Il continuerait de l’aimer. Il aimait encore son corps. Il l’aimait d’une autre manière qu’autrefois. Il s’en approchait maintenant comme d’un temple foudroyé, délabré ou régnait un air troublant de désastre, de ruine, de stérilité. L’amour redevenu stérile tournait à la fascination du vide, à l’excès morne et enivrant, au charme de mort.