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Gilles/04

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ÉPILOGUE

Entre sa valise fermée, qui reposait sur le pliant à côté de l’étroit lavabo, et le lit sur lequel tout à l’heure il s’était vautré, l’homme marchait, tournant sur lui-même après le deuxième pas. Il fumait cigarette sur cigarette. De temps en temps, il toussait et crachait, et pourtant on était au mois d’août. L’homme était en bras de chemise et suait sans arrêt. Était-ce seulement à cause de la chaleur ?

Il regardait souvent sa montre avec inquiétude. À un moment, il s’aperçut dans la glace ; mais il se détourna.

Il attendait une certaine heure et, en même temps, il craignait cette heure. Il se contraignait à ne pas regarder trop souvent sa montre ; chaque fois qu’il avait levé son poignet, il se remettait à fumer avec une volupté plus aiguë.

Enfin, comme la nuit était descendue depuis longtemps dans la rue étroite où était son hôtel, le moment vint pour lui et, brusquement, il sortit de la chambre.

En bas de l’escalier, dans le vestibule, un gros homme, qui semblait l’attendre, s’écria en mauvais anglais, avec un fort accent allemand :

— Enfin, vous voilà, monsieur Walter, j’allais partir sans vous.

— Vous auriez eu tort, répondit l’homme, dans la même langue, mais avec un accent autre.

L’homme qui servait de portier les regardait tous deux avec méfiance.

Les deux hommes sortirent. Walter dit à son gros compagnon :

— Monsieur Van der Brook, nous avons tort d’aller dans ce quartier. Contrairement à ce que vous croyez, il doit être beaucoup plus dangereux qu’avant.

— Vous avez bien vu, hier au soir, que la vie continuait là comme avant, Walter.

— Oui, mais hier au soir nous ne sommes entrés nulle part ; tandis que ce soir vous voulez entrer. Les gens seront obligés de faire attention à nous.

— Bah ! les femmes ont toujours besoin d’argent, ce n’est pas la guerre civile qui empêchera ça.

— Les hommes aussi ont besoin d’argent. Vous êtes trop bien habillé… Et ne parlez pas si fort.

— Bah ! demain, je serai parti. J’ai ma place en avion. On peut toujours partout accommoder les circonstances.

Walter lui jeta un regard froid.

L’autre ajouta :

— Vous aussi, vous aurez bientôt une place pour partir, sur un bateau.

Walter était très gêné de traverser les Ramblas avec ce gros Hollandais qui ressemblait exactement à une caricature de bourgeois dans un journal communiste. Il était gros, haut en couleur et étalait un air complaisamment astucieux. Il ne comprenait probablement rien à ce qui se passait autour de lui et, en dépit d’un certaine peur qui l’habitait, semblait incapable de mesurer les dangers qui l’entouraient. Il était vrai qu’il trinquait sans arrêt et qu’avant de quitter l’hôtel il avait dû boire déjà pas mal. Walter l’avait connu la veille, dans le hall de l’hôtel. Quand le Hollandais lui avait dit qu’il partait en avion, il s’était attaché à lui.

Walter, ne regardant personne, marchait comme dans un rêve : le danger qu’il courait était-il plus mortel dans la rue que dans l’hôtel ? Ce n’était pas dans sa chambre qu’il trouverait le moyen de sortir de Barcelone.

Ils avaient traversé les Ramblas obliquement et entraient dans le Barrio Chino. Là, la foule était moins dense et il semblait à Walter que les regards aussitôt s’attachaient à eux. Jusqu’où iraient-ils ? Jusqu’à ce coin de rue ? Jusqu’à cet autre ?

Étaient-ils suivis ? Il lui sembla, un instant.

Van der Brook réclama qu’on bût d’abord dans un bar, pour prendre un peu le ton du quartier. Là, on ne sembla guère s’occuper d’eux, mais était-ce vrai ? Ils allèrent enfin vers une des boîtes qui était l’objet des vœux de Van der Brook. Walter la connaissait bien. Il y était venu dans de toutes autres circonstances. Tout avait changé : le monde et lui. Certes, à un autre instant, il aurait pu dire qu’il s’accordait à ce monde qui marchait d’un pas terriblement sûr vers un dénouement atroce. Mais, pour l’instant présent, sa conscience était réduite aux étroits réflexes de la peur. Il était tenté par la mort, mais, chaque fois qu’il se retrouvait sous la patte même de cette mort, il ne pouvait éviter de frémir sans fin.

La présence du danger assouplit l’être jusqu’au fond et provoque des mutations et des mimétismes d’une admirable promptitude. Walter ne se demandait pas, en entrant dans ce petit music-hall ou lupanar, comment les gens qui étaient là pouvaient se comporter, il savait que, tout de suite, il était parfaitement adapté à leur façon de se comporter. Il était entièrement « dans le domaine des faits », comme disent les professeurs au fond des écoles tranquilles.

Il y avait du monde dans ce cabaret de la Lune : putains de spectacle et spectateurs mélangés comme d’habitude, spectateurs de classes indéterminées, mais assez diverses. Même tous les gens qui étaient là n’avaient pas l’air louche.

Leur présence passait inaperçue. Pourtant, Walter n’était nullement rassuré et il se demandait pourquoi il avait ainsi cédé à l’autre. N’aurait-il pas pu le mener tout de suite par les chemins qu’il voulait ? Mais, pour cela, il aurait fallu que le Hollandais fût plus saoul, alors qu’habitué à l’alcool il était seulement un peu monté. D’autre part, s’il buvait trop, il les ferait remarquer.

D’après ce que Walter savait, ce Van der Brook n’était qu’un homme d’affaires de la pire espèce et un ivrogne, et pourtant il y avait dans son attitude, au milieu de ces événements, quelque chose qui dépassait cette détermination, une espèce de tranquillité incompréhensible ou du défi absurde. Le Hollandais invita à leur table deux, puis trois femmes, entre lesquelles son désir paraissait également partagé. Ces femmes à peu près nues, faisaient aussitôt à Walter l’effet d’être les monstres les plus familiers de son cauchemar de peur, aussi loin et aussi près de lui que les hommes qui le tueraient peut-être bientôt. Rien ne pouvait l’étonner, tout lui confirmait une certitude affreuse sur l’inexorable marche du monde.

Les femmes invitées, qui avaient été, du reste, au premier rang de la horde qui les avait assaillis peu après leur entrée, les regardaient avec une curiosité craintive et haineuse. Chacun se demandait ce qu’ils étaient. Était-ils des maîtres du jour ? Mais quels maîtres ? Anarchistes ? Communistes ? Certes, il y avait encore beaucoup d’étrangers à Barcelone, mais ils ne se montraient guère. Étant donné leur tenue assez soignée et leur air nordique, on les prit sans doute pour des communistes plus ou moins russes ou russifiés. Or, la maison et le quartier étaient aux mains des anarchistes et des gens du P. O. U. M.

Dès les premiers mots qui leur étaient lancés à son compagnon et à lui, il était visible que ces femmes se sentaient sous le regard des tables voisines. Il y avait beaucoup de miliciens de la F. A. I. Il commença d’étudier la qualité de certains regards tandis qu’il faisait semblant de boire, de fumer et de faire la cour à une brune triste et craintive dont il épiait les coups d’œil pour guider les siens.

Cependant, on les questionnait :

— De quel pays êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites à Barcelone ?

Van der Brook, qui faisait des cajoleries de marchand en ribote à une petite guenon, répondait qu’il était Hollandais, employé de commerce, socialiste et qu’il était bien vu des maîtres de l’heure. Lui, Walter, était belge, chimiste en vacances, socialiste aussi.

Van der Brook semblait tranquille, mais pourtant Walter voyait bien que lui aussi, en douce, étudiait la salle. Il regardait de temps à autre vers la porte et ne manquait pas quelqu’un qui entrait. Il était bruyant, buvait et payait à boire à tout le monde. C’était mauvais. Les regards qui pesaient sur eux, Walter ne les sentait plus que venant d’une table. Il y avait à cette table quatre ou cinq hommes. Toute l’attention de ces hommes était sur eux ; moins sur lui, si mal vêtu et si effacé, que sur Van der Brook. Sans doute convoitaient-ils son argent. Ils allaient lui faire un mauvais parti. Ils en parlaient, semble-t-il, entre eux. Il allait y avoir bagarre. Il supputa un moment la conduite à suivre, puis se décida :

— Nous sommes visés, dit-il en anglais à son compagnon, comme s’il lui lançait une bien bonne plaisanterie. Il y a des hommes qui en veulent à votre portefeuille. Par Dieu, n’ayez l’air de rien, ne regardez personne. Et riez.

Il s’esclaffa. L’autre ne semblait nullement ému et le regarda d’un air étrangement dédaigneux. Cependant, il s’esclaffa aussi, et plus aisément que lui. Walter fit quelques phrases à la brune triste, puis lança de nouveau en anglais à Van der Brook :

— Je vous conseille d’aller au lavabo. Là, tâchez de trouver une issue. Je vous rejoindrai plus tard dans la grande rue que nous avons quittée pour venir dans celle-ci.

L’autre se tourna un peu vivement pour voir qui entrait. Chaque fois qu’il regardait les gens qui entraient, il semblait désappointé. Attendait-il donc quelqu’un ? N’était-il donc pas venu ici pour faire la noce ?

— Vous me lâchez, fit le Hollandais en fronçant les sourcils.

— Idiot. Je vous ai dit de ne pas venir ici. Je vous donne votre seule chance d’en sortir. Si nous nous levons ensemble, ils vont nous sauter dessus.

Cependant, le Hollandais étudiait en douce la salle.

— Bon.

La couperose du Hollandais se brouillait un peu et il suait deux fois plus qu’avant, mais il ne tremblait pas. Pourquoi ne tremblait-il pas ? Ce vieux flegme batave ?

Walter et Van der Brook bavardèrent ferme avec les femmes. Plus tard, le Hollandais lança :

— Si je pars sans payer, et si vous restez…

— Je paierai. Je m’arrangerai.

Walter ne savait pas trop comment il s’arrangerait. Pour le moment, son espoir était que les autres ne croient pas que Van der Brook allait essayer de filer. Ensuite, si Van der Brook trouvait une issue, ils ne s’en prendraient peut-être pas à lui qui avait l’air d’un vague comparse. Depuis son entrée, il s’était appliqué à parler au Hollandais sur le ton obséquieux et envieux d’une espèce de guide.

Ils parlèrent encore beaucoup, rirent, essayèrent des plaisanteries. Les hommes de la F. A. I. semblaient moins s’occuper d’eux et davantage de deux hommes qui venaient d’entrer et de s’asseoir non loin de Van der Brook. Celui-ci les avait regardés et, soudain, avait pris un air détendu. Il se leva et fit un geste obscène pour expliquer qu’il avait un besoin urgent. Une femme rit, lui tapa sur le ventre et l’accompagna vers le lavabo. Ça allait. Walter s’absorbait dans sa conversation avec la brune triste. Mais un silence se faisait autour de lui. Du coin de l’œil, il vit le malheur commencer.

Deux hommes de la table dangereuse s’étaient levés, en ricanant. Chacun avait un gros Colt sur la cuisse. Le silence de la table avait gagné deux ou trois tables voisines. Oh ! certes, l’ensemble de la salle continuait à bavarder, à crier et à chanter.

Mais, comme les deux anarchistes allaient rejoindre le Hollandais, les deux autres, que Walter n’avait guère remarqués et qui étaient entrés l’instant d’avant, se levèrent aussi et se dressèrent sur leur passage. Ils parlaient d’une voix sourde et conciliante, mais il y avait dans leur corps la résolution la plus dure. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Walter regarda du côté du Hollandais ; il avait disparu.

Les deux F. A. I. avaient été rejoints par leurs compagnons de table : tous étaient furieux, braillaient et sortaient leurs revolvers. Walter se leva et gagna franchement la porte de la rue. Personne ne l’arrêtait ni ne l’appelait : sans doute passait-il inaperçu, toute l’attention était concentrée sur la bagarre. Comme il passait la porte, un coup de feu éclata. Il se retourna, une vague mêlée : il était dehors.

Par une obscure impulsion, il se jeta dans la première porte à gauche. C’était une espèce d’allée à ciel ouvert, où il se heurta à un corps soufflant, Van der Brook. Walter avait un soupçon : « Ce n’est pas l’homme que je croyais. Les hommes qui se sont interposés l’ont protégé personnellement. Ils étaient entrés après nous, ils nous suivaient. » Van der Brook poussait vers la rue, mais Walter dit :

— Non.

Ils se rencognaient sous un porche qui donnait sur l’allée. Protection illusoire, mais que faire ? Walter soufflait presque autant que l’autre.

Van der Brook tâtait la porte contre laquelle ils se serraient.

— Mais elle ouvre, souffla-t-il.

Ils se trouvèrent dans une pièce assez sombre, mal éclairée de la rue par un rai de lumière ; cela semblait un magasin plus ou moins abandonné. Van der Brook fit craquer son briquet, sa grosse main ne tremblait pas ; Walter, qui tremblait, interrogea son visage qui semblait résolu, avant de vérifier que la pièce était un magasin vide, avec une autre porte vis-à-vis de celle qu’il venait de fermer.

Il demanda :

— Qu’est-ce que c’était que ces types qui sont intervenus ?

L’autre éteignit son briquet pour répondre, d’une voix dure, inconnue de Walter :

— Je ne sais pas.

Walter se disait, cependant, très vite : « Pour qui travaille-t-il ? Pour nous ? Non. Mon instinct me dit : non… Du reste, faire ce que je veux faire, c’est ma seule chance de quitter Barcelone. »

L’autre ralluma son briquet. Walter le regarda intensément. « Je ne peux pas croire qu’il soit des nôtres. Et merde, peu importe. Je ne vais pas risquer quoi que ce soit en l’interrogeant. » L’autre le regardait aussi d’un regard perspicace qu’il n’avait jamais eu jusque-là. « Il est fort… Moi aussi, peut-être. » L’autre murmura :

— Restez près de cette porte, je vais voir l’autre.

— Oui.

L’autre s’avança, tournant le dos à Walter. Celui-ci avait tâté sa poche. Il prit le revolver par le canon et frappa sur la nuque, de toutes ses forces, passionnément. L’autre fit : han, et trébucha en avant. Le briquet était tombé. Walter se jeta en avant, tâta et frappa. Ses coups rencontrèrent le vide. L’autre était tombé en grognant comme une bête.

Walter était sur le corps, retrouvait la tête et frappait derechef des coups courts. La tête se renversa au sol. Gilles tâta, s’acharna du côté de la tempe… Il s’arrêta. L’autre ne faisait plus que gémir. Alors, il fourra le revolver dans sa poche et avec ses deux mains serra le cou, longtemps.

Il craqua une allumette. L’homme portait sur une épaule, le nez dans le parquet. Walter savait où était son portefeuille, il le prit et alla à la seconde porte. Elle était fermée. Il revint à la porte par où ils étaient entrés. Il l’ouvrit, et, perdant la tête, fila vers la rue, sans avoir refermé la porte. Dans la rue, il se tourna à gauche, du côté opposé à la porte de la boîte de nuit, sans regarder de ce côté. Au bout de trois pas, se ressaisissant un peu, il fit un effort atroce pour ralentir, pour prendre un air. Horreur, pas de rue à droite ni à gauche. Si, très loin, là-bas, à gauche. Courir. Non. Ralentir, ralentir encore.

« Je vivrai, je vivrai. Personne ne criera, personne ne me verra. Je suis invisible. »

Tout arrive ; il parvint au coin de la rue. Il tourna, c’était une impasse. Il revint sur ses pas ; au loin, il y avait un rassemblement devant la porte de la boîte. Il lui tourna le dos et reprit sa marche appliquée d’ivrogne qui se surveille. Personne ne criait, ne courait derrière lui. Il commençait à aimer cette rue, elle lui était favorable.

Plus tard, il se retrouva sur les Ramblas, après plusieurs détours, plusieurs erreurs. Pourquoi les Ramblas, qui lui semblaient, peu de temps auparavant, un lieu dangereux ? Mais, après ce qui s’était passé, il avait besoin d’un bain de foule et tâtait le portefeuille de Van der Brook dans sa poche, il se remplissait peu à peu de confiance et de témérité. Il trouva même que c’était le meilleur endroit pour vérifier l’intérieur du portefeuille. Tout en marchant parmi les groupes pressés, il l’entrouvrit. Oui, le billet pour l’avion d’Air-France était bien là. Et, dans ce compartiment-là, il y avait de l’argent, beaucoup d’argent. Le brusque contact de l’argent l’étonna, il n’y avait pas songé. Il repensa pour la première fois à Van der Brook. Celui-ci était-il mort ? Nom de Dieu, était-il bien mort ? Mais oui, il avait serré très longtemps. Et si on le découvrait tout de suite ? Il n’avait pas fermé la porte. Quelle folie. Juste le genre de folie qui vous perd. Les autres types qui s’étaient mis en travers des miliciens ? Ils connaissaient Van der Brook ; ils devaient savoir qu’au matin il prenait l’avion. Il y avait d’autres papiers dans le portefeuille. Il en tira deux ou trois et remit le portefeuille dans sa poche. Le jeter. Pas encore. Soudain, il eut envie de fumer, il s’aperçut qu’il n’avait pas songé à fumer depuis qu’il était sorti du sombre magasin. Il fourra les papiers dans sa poche et en sortit le paquet de cigarettes qu’il avait presque entièrement consumé à l’hôtel, deux heures auparavant. Quelle heure était-il ? Onze heures. Cette première cigarette était un délice. Ah ! fumer, fumer toute sa vie. Mais il avait soif. Une soif atroce. Drôle, lui qui n’avait jamais soif, il avait tout de même soif. Ce qu’il faut faire pour avoir soif. Aller boire, mais d’abord examiner ces papiers. Peut-être allait-il savoir ce qu’était vraiment ce Van der Brook. Passeport ? Oui, Hollandais. Van der Brook. Peut-être un faux passeport comme le sien ? Une lettre de crédit. Une autre… nom de Dieu : Secours Rouge International… Le camarade Van der Brook… C’était un communiste. Ah bien, tant mieux, il n’avait pas zigouillé un neutre ou un copain. Mais alors, mauvais pour l’avion… Au milieu des Ramblas, il se remit à suer. Sans cela, l’entreprise était déjà assez dangereuse : prétendre qu’il avait racheté au dernier moment ce billet à M. Van der Brook, inscrit sur la liste des passagers. Maintenant, c’était impossible… Il suait. Sa cigarette s’achevait : il n’en alluma pas une autre. Toute cette histoire, pour rien… Une idée. Se présenter, à la dernière minute, et sans parler de Van der Brook, demander si, par hasard, il n’y avait pas une place libre. On lui donnerait la place du manquant. Mais on préférerait la donner à quelqu’un de connu. L’endroit devait regorger de candidats. Quand même, c’était à risquer. L’avion partait à six heures. Que faire jusque-là ? Ne pas retourner à l’hôtel. Bien qu’il fût persuadé de n’être nullement suspecté, il pouvait être la victime de hasard d’une descente de police. Aller vers le port et y trouver un coin pour dormir ? Ou aller tout de suite vers le champ d’aviation ? Comment ? Une question importante : ne pas arriver trop sale au champ d’aviation, ne pas avoir l’air d’un fugitif. Ce serait terrible de n’avoir pas de bagages. Le plus dangereux était peut-être de se promener seul. « Moi qui ai été si souvent seul dans la vie, comme j’ai toujours dû avoir l’air suspect. »

Il regarda les autres papiers. Une petite note manuscrite l’intéressa vivement. Fichtre. C’était une trouvaille. Il la lut et la relut plusieurs fois. Ensuite, il la remit dans le portefeuille avec les autres papiers. Il mit à part le billet et l’argent. L’argent pouvait être utile d’ici son retour au calme. S’il ne lui servait pas, il saurait à qui en faire cadeau.

Il entra dans un bar, alla aux cabinets, jeta le portefeuille sur une armoire, revint, demanda de la bière, engagea d’arrache-pied en charabia une conversation avec le premier venu. C’était un idiot indéfinissable qui le regardait avec ces yeux surpris, méfiants, stupides qu’il avait généralement vus dans la vie en face de siens. Agacé, il se retourna vers trois phraseurs qui commentaient, avec des détails infinis, une petite discussion d’intérêts que l’un d’entre eux avait eue deux heures auparavant, semblait-il, dans un garage avec un individu qu’il chargeait de tous les péchés d’Israël. « Alors, je lui ai dit… » Aussitôt qu’il leur eut dégoisé trois mots dans son espagnol de pacotille, les trois forcenés oublièrent, en un instant, l’objet passionnant de leurs propos pour le prendre en considération.

Walter allait s’engager dans la milice : les hommes du peuple du genre affranchi, dans aucun pays, dans aucune circonstance n’aiment les volontaires. Allez au-devant de la guerre leur semble gâcher le métier d’homme qui est de faire ce qu’ils reprochent aux bourgeois : jouir, non sans geindre. Walter regretta d’avoir parlé.

— Tu as de la famille ?

— Non. C’est-à-dire que je suis divorcé.

— Oh ! alors, c’est différent. Tu n’as rien à perdre.

— Si tu avais des enfants comme nous.

Brusquement, il repensa à son départ. N’allait-il pas faire une folié, par hâte d’en finir, par hâte de déguerpir de Barcelone. Bah ! c’était dans la ligne de sa vie et de sa chance de brusquer les choses… Mais il fallait savoir, parfois, changer de manière. Merde.

Walter exposa à ses interlocuteurs son cas : une femme l’avait quitté. Les trois hommes admirent qu’un cocu allât à la guerre. Émus de pitié, ils burent avec lui. Walter traîna avec eux jusqu’à deux heures du matin. Comme il feignait d’être un peu ivre et d’avoir oublié le nom de son hôtel, l’un des camarades l’emmena coucher chez lui. Éreinté, en pleine détente nerveuse, il se laissa aller au sommeil, confiant en son instinct. En effet, à cinq heures, il bondit de ce lit de hasard et salué par un grognement inattentif, il déguerpit.

D’une minute à l’autre, il décida de repasser par son hôtel pour y prendre sa valise. Ce serait trop suspect d’arriver au terrain sans bagage. Et il se raserait. Ce n’était pas loin. Au coin de la rue où était son hôtel, il regarda. Rien de suspect. Il s’arrêta avant de sonner : l’hôtel ne semblait lui réserver aucun piège. Il renonça à se raser et il eut tout le temps à l’œil le gardien de nuit pour le cas où celui-ci eût voulu signaler par téléphone à la police son départ matinal. Dans une glace, il n’avait pas l’air trop sale. Il paya, prit sa valise, sortit.

Il alla tranquillement rejoindre l’autobus d’Air-France, Hôtel Colon. Allait-on lui demander son nom ? Au besoin, il présenterait le billet du Hollandais au type de l’autobus. Cela ne l’obligerait pas à le montrer à l’aéroport. L’employé, mal réveillé, ne lui demanda rien. Il se sentit envahi par une grande placidité. Il s’installa dans son fauteuil, goûtant sa placidité. Il dut se forcer à cette précaution de passer en revue les gens de l’autobus. Silencieux. Difficiles à définir, enveloppés dans une somnolence pénombrale. Des Espagnols. Des Français. D’autres. Un Juif. Diable. Ne regardons pas. Il se persuada assez bien qu’il était somnolent pendant le trajet. En arrivant, il trouva qu’il s’était trop pelotonné ; il s’étira avec bruit, bâilla avec bruit.

« Ah ! maintenant, attention. Voyons, comment cela se présente. Peu de monde. Un type prend ma valise. Bon. Tiens, c’est drôle, très peu de monde. Pas du tout la foule de candidats au départ improbable que je craignais. Les imbéciles, ils se découragent trop facilement. Il ne faut jamais se décourager. Il n’y a pas l’air d’avoir de police qui m’attende pour me cueillir. » Il était repris par la tentation de se servir du billet de Van der Brook.

« Visite des passeports. Bon Dieu, le type des passeports va demander le billet en même temps et consulter la liste des voyageurs. Je n’avais pas pensé à ça, con que je suis. Pourtant, j’ai déjà voyagé en avion. Je suis foutu. Près du type qui regardait les passeports, il y avait debout un gaillard. Police. Qui le regardait attentivement. Il montra son passeport, parfaitement en règle. Passeport belge. Excellent pays, la Belgique, très neutre. Ma figure est neutre. Je me sens parfaitement neutre. J’ai les visas, et tout. Vous voyez. Vous pouvez me regarder : je suis paré. Aïe, le type regarde une liste. Vais-je être foutu ? »

— Je ne vois pas votre nom.

Walter se jeta à l’eau.

— J’ai le billet de quelqu’un qui…

L’homme leva la tête. Le policier lui jeta un regard différent.

— Je… continua Walter qui nageait dans une exquise tranquillité, je ne me rappelle pas très bien son nom. C’était un Hollandais, regardez…

Walter prenait, à tout hasard, un petit air malin.

L’homme aussitôt prit un air extrêmement entendu et jeta un regard de connivence à lui et au policier. Le policier le salua.

— Ah ! bon, très bien, je sais, dit l’homme des passeports. Ah ! vous êtes pour l’autre avion. Il fallait le dire. On vous attend. Dépêchez-vous.

— C’est cela, confirma Walter, épouvanté.

L’homme lui dit, du ton des subalternes pour les personnages recommandés :

— On vous attend. C’est le Potez, dans le coin à gauche. À vous, dit-il après avoir salué Walter, en se tournant vers le voyageur qui suivait Walter… Pas besoin d’aller à la douane, cria-t-il à Walter qui s’éloignait.

Le type avec sa valise filait déjà. Walter le suivit à petits pas. Il était épouvanté, il allait se trouver devant des gens qui, en un instant, allaient le démasquer. Il fallait essayer de se sauver. Rentrer dans Barcelone, où, dorénavant, il serait signalé et recherché ? Et d’ailleurs, comment s’en aller devant ces miliciens qui le regardaient ? De toutes parts de grands espaces nus. Après tout, dans la pagaye actuelle, un homme pouvait en remplacer un autre et n’être au courant de rien. Le type des passeports trouvait ça naturel.

Devant lui, l’hélice de l’avion tournait. Quelqu’un lui fit de grand signes : il s’élança. Près de l’avion, le type qui lui avait fait des signes, lui cria furieusement quelque chose en espagnol qu’il ne comprit pas. Le type le poussait dans l’avion. Un vieux petit avion à huit places. Il n’y avait que trois personnes à l’intérieur. Les mêmes que dans l’autobus. Il y avait le juif et un autre. Un type se rua auprès du pilote. Le radio, sans doute.

Il regarda les deux autres, qui le regardaient avec étonnement. Walter se sentit la liberté du troisième clown qui arrive au milieu du cirque.

— Ouf, fit-il, d’un ton péremptoire, je meurs de sommeil. Foutez-moi bien la paix.

Les autres eurent l’air encore étonné, mais nullement hostile ou inquiet. Ils en attendaient un autre, évidemment. Mais ils avaient l’air d’admettre que celui qu’ils attendaient fût remplacé. Ils le prenaient plutôt pour un hurluberlu que pour un suspect. Walter s’affala et ferma les yeux, tandis que l’avion décollait…

Walter dormit profondément. Quand il se réveilla, il jeta un regard de bonheur autour de lui. Ce qu’il voyait : le cuir de ce dossier, le dos du pilote, ces visages, c’était sa vie qui durerait encore très longtemps. Mais ce regard de bonheur ne pouvait pas durer : il repensa qu’il était voué à la mort. Il n’avait aucune envie de s’occuper de ces deux types qui étaient là, dans l’avion. Pourtant, son sort était entre leurs mains. Ce petit bonhomme quelconque ; déjà, dans l’autobus, il avait remarqué que c’était un Français, du genre grotesque. Et l’autre, un juif. Ah ! oui, le juif.

Devant, le pilote et son aide fort occupés. Le petit personnage quelconque échangeait, de temps en temps, un mot avec le juif, qui, sans doute, était de nationalité française, avec son accent du Danube. Ils regardaient Walter réveillé avec plus de méfiance qu’au départ.

— Comment ça va, ce voyage ? lança Walter en français, sans guère d’accent belge vraiment, en se frottant les yeux.

— Qui êtes-vous ?

— Moi. Et vous ?

— Je m’appelle Cohen, Gaston Cohen. Français. Qui êtes-vous ?

— Je suis Paul Walter.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Comment ? Qu’est-ce que je fais ici ? Je rentre en France, comme vous.

— Nous n’allons pas en France.

— Comment ?

— Nous allons dans les Baléares, à Ibiza.

— Ce n’est pas l’avion d’Air-France ?

Le juif haussa les épaules.

— Vous n’allez pas me dire que vous croyez être dans l’avion d’Air-France.

— Mais si… J’avais tellement sommeil en montant.

— Qui vous a dit de monter dans cet avion-ci ?

— Le type qui a regardé mon passeport… Ah ! mais attendez donc, je commence à comprendre.

Walter pouffa. Son hilarité n’était pas feinte. Il lui semblait qu’il tenait le bon bout et qu’il se tirerait d’affaire.

— Quoi ? dit le juif assez sèchement.

Le petit Français insignifiant assistait au dialogue, avec un air effaré.

— Mais, d’abord, qui êtes-vous pour me poser toutes ces questions ? demanda Walter, d’un air d’ailleurs jovial, au juif.

— Moi, je voyage, répondit le juif, sur un ton légèrement radouci. Mais un autre que vous devait venir.

— Justement, reprit Walter. Je commence à comprendre. On m’a pris pour un autre, et on m’a indiqué cet avion.

— Pourquoi vous a-t-on pris pour un autre ? Si vous aviez un billet…

— Mais j’ai racheté hier au soir mon billet à un type qui ne partait pas.

— Comment s’appelait-il ?

— Un hollandais. Van der Brook. J’ai fait sa connaissance à l’hôtel.

Le juif regarda Walter fixement. Le petit insignifiant s’agitait. Mais le juif ne daigna pas le regarder.

— Ce Van der Brook, pour moi, c’était la providence, car je n’arrivais pas à trouver de place. Est-ce que c’est ce type qui devait prendre l’avion avec vous, par hasard ? Ça expliquerait qu’il ait voulu me vendre son billet d’Air-France.

Le juif répondit évasivement :

— C’est possible.

Il était méfiant, mais il semblait admettre la vraisemblance de l’histoire.

— Vous l’avez revu, depuis ? demanda-t-il, en fixant de nouveau Walter.

— Qui ? Van der… ? Non, dit Walter résolument. Je ne le connaissais pas. C’est le portier de l’hôtel qui m’a mis en rapport avec lui.

Il y eut un silence. Le juif réfléchissait. Walter reprit tranquillement :

— Mais, que va-t-on faire à Ibiza ? En dernière heure, c’est aux mains des rouges ou des blancs ?

— Des rouges, fit le juif, en le fixant.

— Et alors ?

— Vous vous débrouillerez, là.

— Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte que tout cela est très embêtant pour moi. J’ai affaire, ailleurs.

— Vous êtes dans les affaires ?

— Moi. Je suis professeur en Belgique. Je suis Belge.

— Vous étiez à Barcelone comme touriste ?

— Dame. Et vous ? demanda Walter à l’insignifiant.

— Je m’appelle Jean Escairolle.

Walter se rencogna dans son coin, ferma les yeux. Ces deux types-là étaient évidemment des agents rouges. Des communistes, puisqu’ils attendaient Van der Brook. Pourquoi celui-ci avait-il un billet d’Air-France ? Sans doute avait-il reçu des ordres au dernier moment. De sorte que l’histoire de la vente du billet était relativement plausible. Mais les autres se méfiaient. Jusqu’à quel point. Le juif soupçonnait-il le pire ? Dans quel rapport était-il avec Van der Brook ? En tout cas, en arrivant, il le dénoncerait. Il serait fouillé. Qu’avait-il de compromettant sur lui ? Le billet de Van der Brook, et c’était tout. L’argent ? Bah. Quand même, ce ne serait pas commode à Ibiza. On l’interrogerait, on le torturerait… C’était drôle, il avait confiance.

Il rouvrit les yeux.

Cohen regardait la mer et le ciel alentour non sans inquiétude. Le pilote et le radio avaient l’air aussi aux aguets. On devait approcher des Baléares. « Majorque étant aux mains des blancs, mes gaillards doivent craindre d’être pris en chasse. Ce serait drôle que je sois descendu par un blanc. » À mesure que le temps passait, la figure grasse du petit Escairolle se défaisait un peu. Qu’est-ce qu’il fichait là, avec cet air de petit bureaucrate en perdition ?

Walter se pencha à son tour vers la mer. « Le monde est fait d’un grand saphir », murmura-t-il. Depuis qu’il avait fait le choix d’une nouvelle destinée, depuis qu’il était entré dans un ordre rigoureux, il jouissait plus profondément qu’autrefois de toutes les beautés du monde.

Il entendit le juif crier :

— Voilà Majorque.

Une mince ligne de côtes devant eux.

Il regarda le dos du pilote et du radio. À ce moment, ils se retournaient l’un après l’autre et regardaient derrière l’avion. Le juif et Walter essayèrent de voir, ils ne virent rien.

— Qu’est-ce que ça peut être ? Un avion ! fit le juif d’une voix profonde.

— Sans doute, blagua Walter ; on ne peut pas toujours être seul dans le ciel, a dit je ne sais plus quel mystique.

Le juif le regarda avec son air séculairement blessé. Soudain, il se rua vers le pilote. Walter le suivit. Le juif ouvrit la porte.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un avion qui nous cherche.

— Rouge ? Blanc ?

— Il n’y a que des blancs par ici.

— Et alors ?

Le pilote haussa les épaules et tourna le dos.

Le juif hocha la tête d’un air amer.

Brusquement, ils aperçurent l’avion, à gauche. Walter sentit aussitôt le même mal de mer que montrait l’affreux petit Escairolle qui menaçait de devenir un frère. Walter n’avait guère avancé depuis Barcelone. Partout où il allait, le danger se déplaçait avec lui. Cet avion, sans doute blanc, allait les descendre dans le plus complet malentendu. Quand on va être tué, on croit toujours que la circonstance n’est pas correcte. Il fit un effort pour commenter un événement qui se suffisait bien à lui-même.

— Est-ce que notre avion porte des marques particulières ?

— Oui, françaises.

Le juif le regarda. Il y avait brusquement une sorte d’égalité et de complicité entre eux.

Le petit gros pourrissait dans son veston. Le courage, c’est de se mettre en colère contre plus lâche que soi ; Walter savait ça depuis l’âge de vingt ans. Il se mit à haïr le petit Escairolle.

Crac. L’avion tirait. Le leur piqua. Ils roulèrent tous trois par-dessus les dossiers des fauteuils.

Mais, brusquement, leur avion rebondit dans un mouvement brutal qui malmena affreusement leur pondération intérieure. Il semblait que le pilote était de mèche avec l’ennemi pour les supplicier.

Tac, l’autre tirait encore, maintenant, par en dessous.

— Nous sommes foutus.

Walter avait laissé échapper ce hoquet. Les deux autres comprirent qu’il était Français ; ils s’en fichaient éperdument. Leur avion continuait à monter, semblait-il.

L’autre avion, en dessous, reprenait aussi de la hauteur, mais pas trop, et il ne tirait plus. Au bout d’un moment, ils comprirent : il ne voulait pas leur peau, il voulait seulement les écarter de Majorque. Il y avait la cocarde française, après tout, sur cet avion. Le pilote, qui piquait droit vers le sud, fit bientôt un geste derrière pour les rassurer. L’autre avait fait demi-tour et s’éloignait.

Le juif, le petit gros et Walter s’affaissèrent dans leurs fauteuils.

Walter se demanda pourquoi diable ils étaient venus si près de Majorque. Le juif se levait et allait parler au pilote qui se retourna vers lui avec une figure encore dure. Walter s’approcha.

— C’était un italien, gueulait le pilote. Le salaud. Ils ne veulent pas qu’on passe. Ils tiennent bien l’île.

Walter ne put s’empêcher de dire sans cacher son ironie :

— Pourquoi diable êtes-vous venus par ici ?

Le pilote le regarda avec un peu de malveillance.

Walter haussa les épaules et alla se rasseoir près d’Escairolle, qui se remettait difficilement.

— Cette idée de venir par ici, lui glissa-t-il, profitant de ce que Cohen gueulait encore dans le vent.

— Nous avions fait un crochet pour arriver du nord, comme venant de Marseille. C’est presque le chemin des hydravions de Marseille-Alger ; on ne pouvait rien nous dire.

— Pas si bête.

— C’est Cohen qui a manigancé tout ça. Moi, j’ai pris cet avion pour aller à Tanger où je dois enquêter. Si j’avais su… Mais je n’avais pas le choix. L’avion régulier est plein.

— Alors, d’Ibiza l’avion repartira pour Alger.

— Pas tout de suite, Cohen a affaire.

Plus tard, on vit une terre au loin :

— Ibiza.

Walter frémit. Il se secoua et demanda à Cohen :

— Le pilote connaît-il l’île ?

— Non.

— Charmant. Et vous êtes sûr de qui est maître de l’île ?

— Oui. Aux dernières nouvelles d’avant-hier. Mais hier la radio n’a pas marché.

— Vous êtes culottés.

Ils se regardèrent, échangeant brusquement une espèce de sincérité animale. Le juif tenait-il plus à la vie que lui ? Par manie héréditaire, on voyait qu’il supputait des chances. Toute une hystérie calculatrice affluait à son visage.

— Va-t-il trouver un terrain ? répéta-t-il deux ou trois fois.

Cohen était abominablement exaspéré de ne pouvoir en ce moment rien faire pour ajouter à la chance. Il se heurtait à la nécessité et à la simplicité de l’action physique. Le pilote ne pouvait pas faire autre chose que ce qu’il faisait : la marge de chance qui pouvait dépendre de son habileté était une zone interdite à la spéculation de Cohen.

Quant à Walter, il revenait à son indifférence. Attendre, toujours attendre, se laisser porter, même si une vieille peur indélébile pourrit au fond de votre ventre. Il y avait toujours ce vieux résidu de peur au fond de sa vie. Alors, à quoi bon tout ce qu’il avait fait ? Il ne s’était donc pas assez arraché ? Il y avait encore une sale vieille ficelle. Dieu savait de quoi elle était faite. Souvenirs ? Regrets ? Des velléités sordides en vue d’un retour au calme tissaient encore leur toile dans quelque recoin de son âme. En attendant, il allait crever, sans gloire. Sans gloire ? Il regarda la mer. Quelle gloire pure soudain accessible dans toute son essence. Comment est-ce que son être pouvait encore un peu se refuser à cela ? Aimait-il mieux être au Fouquet, à boire un verre au retour du cinéma ? Du cinéma où l’on voit des gens en avion qui font les héros.

Le petit Escairolle roulait vers lui des yeux langoureux et affamés d’une consolation impossible. On ne peut consoler ceux qui ne sont que de la terre. Le juif s’était placé de côté, de façon à saisir le plus possible de profil le pilote. Il aurait voulu lui communiquer son astuce, son art de se retourner dans la vie. Mais comment changer cette monnaie de papier dans l’or d’un travail d’homme ?

La terre se rapprochait de plus en plus ; l’avion descendait.

La terre, cette terre désirée, apparaissait sinon scandaleusement hérissée comme toute l’Espagne, du moins pas très plate. Et puis d’ailleurs la terre n’est jamais assez plate pour un avion. La terre, c’est difficile comme la vie est difficile. Les plages, sans doute les plages. Il semblait y en avoir de belles, allongées tout autour de cette île, un ourlet de douceur. Charmante du reste, cette île. Si verte et piquetée du blanc de céruse des maisons. L’avion coupait à travers le nord de l’île et… Soudain des coups de feu partirent. Cohen se rua vers le pilote. Une mitrailleuse tapait en bas. Le cœur de Walter bondit. Peut-être que l’île est devenue blanche, depuis hier…

Dos impassible du pilote qui faisait une embardée, montait.

— C’est peut-être une erreur, cria Cohen.

Le pilote secoua la tête.

— Qu’est-ce que vous allez faire ?

— Je vais voir plus loin.

Plus tard, le pilote et le radio eurent des mouvements étranges, se regardèrent, se parlèrent.

Le pilote se tourna :

— Radiateur crevé.

Walter regarda Cohen qui le regarda. Regard décisif. Ils étaient fixés l’un sur l’autre.

Le pilote chercha une plage. En voici une longue, une interminable, bravo. Au dernier moment cette grève sans fin, c’était une série de baies à peine incurvées, mais cependant séparées les unes des autres par des arêtes. Il s’agissait de se poser dans l’intervalle, entre deux arêtes. Là, voilà une de ces arêtes, on la rase. Il faut se poser tout de suite après. Pourvu que l’intervalle suivant soit bien long. Oui, il est long. Allons-y.

Hop ! Hop ! Baouf. Ho. Nom de Dieu !

La roue gauche avait mordu dans du sable et on avait fait la culbute. Personne n’avait de mal. On se ramassa dans le sable. Tout le monde faisait piètre figure ; tout le monde avait l’air enfantin et geignard. Le pilote et le radio se recomposaient tout de suite. Le petit Escairolle semblait guéri de sa peur par le choc franc. On se regardait comme des gens de connaissance. Aux alentours, pas une maison, pas un habitant. Des arbres. Un calme parfait parmi de charmants bouquets d’arbres. L’aile gauche esquintée. On tint conseil : le pilote, un bon grand garçon, perdit soudain de son autorité qui se reportait divisée sur Cohen et Walter.

— Enfin, cette île est blanche ou rouge ? fit Walter.

— Il a dû se passer quelque chose. C’est pour ça que la radio était arrêtée.

— L’île peut être partagée entre les deux, fit Walter.

— Oui, fit Cohen.

Walter regarda le pilote qui saisissait la méfiance entre Walter et Cohen, mais paraissait ignorer le fait que Walter était un intrus.

Walter regarda tout le monde à la ronde : le grand pilote, le radio, un petit râblé assez en retrait, et Escairolle ; ils avaient peur du juif, comme de quelqu’un d’important et de puissant vis-à-vis de qui ils devaient se défendre d’avoir par hasard de la sympathie pour Walter. Les positions étaient instantanément prises.

— Écoutez, dit Walter, j’ai une proposition à vous faire à tous. Nous allons nous trouver devant des gens — blancs ou rouges — qui seront échauffés et qui ne se contenteront pas d’apprendre que nous sommes Français ou Belges. Ils voudront savoir si nous sommes avec eux ou contre eux. Moi, je vais vous dire : je suis fasciste, je suppose que vous êtes tous antifascistes.

Sauf Cohen, les trois autres le regardaient avec ahurissement et crainte. Sa franchise les épouvantait. Cohen, qui voyait où il voulait en venir, le regardait gravement.

Walter reprit :

— En entrant dans un village, nous jouons pile ou face. C’est vous qui allez gagner, ou moi. D’ailleurs, le résultat ne sera pas définitif, car peut-être que l’île est divisée. La chance peut changer de camp. Je vous propose de ne pas nous tirer dans les jambes. Si nous arrivons dans un patelin blanc, je vous prends en charge. Voulez-vous me rendre la pareille, en cas inverse ? Somme toute, je vous demande de faire un bloc contre les Espagnols, qui sont trop excités en ce moment.

Les trois regardèrent le juif qui pour eux représentait le gouvernement. Il dit :

— Je suis tout à fait d’accord avec vous. Des Français et un Belge doivent faire bloc au milieu d’une autre nation. Ce que vous nous proposez, c’est la seule façon de faire pleinement valoir notre qualité nationale.

— C’est aussi que sans cela, reprit Walter, les uns ou les autres nous écoperons, et peut-être tous. Je vous propose de prendre une assurance… Alors, êtes-vous d’accord ?

Ils hochèrent tous la tête.

— Je vous fais remarquer que nous promettons tous, mais que de tenir notre promesse ne sera pas si facile que ça…

Il les regarda dans les yeux : le menu peuple fit la mine, craignant les ennuis à venir, mais de nouveau opina du bonnet.

Le juif le regardait, d’un air aigu, en connaisseur.

Le pilote et son copain demeurèrent près de leur appareil. Escairolle se décida à suivre Cohen et Walter. Ils s’enfoncèrent dans les terres en suivant une piste qu’ils avaient découverte. Au bout d’un quart d’heure, elle les amena sur une route plus large. Ils aperçurent au bout de la route une maison, puis un homme qui venait vers eux sur sa mule. Cohen et Walter se regardèrent : on allait savoir.

Le paysan esquissa un geste du bras en s’approchant, mais le geste demeura indéterminé. Était-ce poing levé ou main tendue ? « La situation n’est pas claire dans cette île », se dit aussitôt Walter, et il se félicita de l’initiative qu’il avait prise. À Barcelone les gens levaient le poing rondement.

Cohen et lui se regardèrent encore. Le paysan qui n’avait pas arrêté sa mule arrivait près d’eux. Il les regardait avec une sourde terreur. La vieille terreur du fond des siècles a reparu sur les visages.

— Vous parlez l’espagnol ? demanda Walter.

— Quelques mots. Et vous ?

— Quelques mots. Allez-y.

Avion francès caido aqui, baragouina Cohen en montrant la mer. Nosotros francèses.

Le paysan secouait la tête et voulait continuer sa route : il était neutre, en dehors de tous ces événements. Il retournait à sa terre qu’il prétendait neutre. Mais sans façon les autres lui barraient la route et il se résigna, les supposant représentants d’une force quelconque.

Quien manda aqui ? Los rojos o los otros ?

Le paysan les regarda avec une crainte plus aiguë et après un silence répondit péniblement :

Los rojos.

Walter fit une petite inclination vers Cohen et murmura :

— Je passe la main.

Escairolle se pressa un peu contre Cohen.

Cohen, avec un visage assez détendu et étincelant, demanda où était le village le plus proche. Le paysan en venait.

— Allons.

Ils allèrent. Cohen et Escairolle ne semblaient pas extrêmement rassurés. Les rouges, c’était vague et menaçant ; on pourrait tomber sur des énergumènes, des anarchistes tout à fait éperdus. À l’entrée du village, il y avait quelques hommes avec des fusils comme à l’entrée de tous les villages d’Espagne.

On parlementa et on se fit conduire aux autorités. La scène aurait pu être la même ailleurs qu’en Espagne. La couleur locale n’y changeait rien. Certes, Walter était sensible aux nuances qui surimprimaient une tonalité savoureusement espagnole sur cette scène, mais il savait qu’il aurait pu trouver les mêmes rudes caractères dans vingt pays. La rudesse et la morbidesse, que ses compagnons français ressentaient ici comme particulièrement espagnoles, était la même dans une bonne partie de l’Europe. L’Europe n’est pas un lieu de tout repos, le reste du monde non plus.

La petite troupe s’assit dans la grand’salle rustique où le comité local tenait ses assises. On les regardait avec inquiétude et méfiance. En apprenant qu’ils étaient des Français tombés d’avion, les figures s’étaient un peu éclaircies. Mais au fond tous ces hommes étaient soucieux. Ni Cohen ni les deux autres n’avaient levé le poing, ce qui avait grandement satisfait Walter.

Ils avaient découvert que le village où ils étaient arrivés était San Antonio, un petit port de pêcheurs et une station balnéaire. Par la fenêtre, on voyait un décor ravissant de délicates maisons blanches, au bord de l’eau. Le Comité local, formé de fort simples esprits, farouche par inquiétude et timidité plutôt que par esprit révolutionnaire, les écouta plutôt qu’il ne les interrogea.

Pour se débarrasser d’eux, on s’empressa de téléphoner à Ibiza, la capitale de l’île, où l’on réclama un camion. En attendant le camion, Cohen et Walter prirent des hommes et des mules pour amener le pilote et le météo, avec les bagages. Le camion arriva avec trois hommes armés, qui semblaient animés d’un zèle plus mordant et plus dangereux, ce qui fit que la petite troupe s’embarqua non sans inquiétude.

Leur arrivée sur le port provoqua quelque remous dans la populace assez nombreuse qui se tenait en permanence autour du meilleur hôtel de la ville où le quartier général des rouges était installé.

De nouveau, ils étaient assis devant un Comité. Le Président du Comité n’était pas le vrai chef, cela sautait aux yeux. C’était un personnage replet, au visage rose et aux cheveux blancs, aux airs de vieil enfant de chœur, qui était écrasé par les événements, mais s’efforçait désespérément, non pas de donner le change, ce qui était impossible, mais de subsister dans la peu croyable apparence qui lui était concédée. Quelque vague libéral de gauche — socialiste ou gauche républicaine — sans doute franc-maçon. À côté de ce bourgeois, il y avait un ouvrier qui était certainement le communiste : un marin, sans doute. Il y en avait encore un ou deux autres, pour le moment indistincts. L’enfant de chœur et le marin parlaient français.

Le pilote, mis en avant par Cohen, expliqua l’aventure. Les autres étaient fort intéressés par l’incident au-dessus de Majorque. Ils ne semblaient pas mettre en doute le récit, mais étaient embarrassés des nouveaux venus.

Le communiste examinait chacun.

Cohen demanda :

— Il n’y a pas eu de rébellion, ici ?

Ils levèrent les bras.

— Les militaires ont été maîtres d’abord, comme à Majorque. Mais au moment de l’expédition de Barcelone à Majorque, nous avons débarqué ici et nous avons pris le dessus. Seulement la révolte a de nouveau éclaté du côté de Santa-Eulalia, sur la côte Est. Il a débarqué par là un détachement de rebelles de Majorque. Nous nous attendons à être attaqués en force d’un moment à l’autre.

Les yeux du bourgeois vacillaient, la figure du communiste se fronçait, en relatant ces faits.

Les Français regardèrent Walter, avec considération.

— Avez-vous une radio ? fit Cohen.

— Non, elle a été détruite.

On leur dit de loger dans l’hôtel, dans les chambres du haut qui n’avaient pas été envahies.

Walter sortit, trouvant que les choses ne se présentaient pas trop mal ; on ne semblait pas trop s’occuper d’eux dans le détail : il restait confondu avec les autres. Il ne craignait pas trop Cohen qui était resté à causer avec le marin.

Les Français en causant avec les uns et les autres comprenaient peu à peu la situation. Les rouges dans l’île avaient été massacrés au début. Ceux qui étaient là maintenant venaient en partie du continent : ils avaient aussi copieusement massacré.

Les distances n’étaient pas grandes dans l’île. Walter se dit qu’il filerait cette nuit même et tâcherait de rejoindre les blancs. Mais les autres n’allaient-ils pas attirer l’attention sur lui, d’ici là ? Cohen tiendrait-il sa promesse ?

Walter était trop fatigué et il voulait prendre des forces avant la nuit. Il déclara qu’il allait dormir et il le fit.

Quand il se réveilla, Walter vit Cohen seul, qui, avec sa grande politesse de toujours, mais un regard plus sec, lui dit :

— Je m’excuse de vous avoir réveillé, mais j’ai à vous parler.

Walter s’assit sur le matelas où il avait dormi.

— Je suis persuadé que vous avez une activité politique.

Au début de la phrase l’œil de Cohen fut aigu, puis la paupière s’abaissa sur son acuité.

— Tiens, c’est de moi que nous allons parler, répliqua Walter. Pourquoi pas de vous ?

Cohen garda le silence un instant. Walter fut sur le point de lui demander : qui êtes-vous ? Son sang-froid le quittait en voyant ce juif user si tranquillement d’une autorité qui restait mystérieuse. Communiste ? Agent du gouvernement français ? Mais si Walter lui posait cette question, Cohen lui en poserait d’équivalentes. Il importait que Cohen doutât, au moins un peu ; cela l’obligerait à plus de circonspection. Il fallait qu’il craignît la répercussion possible par la suite en France de son attitude présente.

Cohen reprit :

— Je ne veux nullement abuser de la situation présente dont vous aviez d’avance délimité le cadre avec beaucoup de sagesse, mais je ne voudrais pas que vous en abusiez non plus.

— Comment abuserais-je ?

— C’est ce que vous auriez exigé de moi, si nous étions tombés chez les blancs.

— Bon. Comment croyez-vous que je veux abuser de la situation ?

— En entrant en relation, si vous le pouvez, le plus tôt possible avec les rebelles.

— Ici, ils ont tous été massacrés.

— Non, pas plus que les rouges ne l’ont été par les blancs le premier jour. Et une partie de l’île est en rébellion.

— La guerre civile, c’est comme l’autre guerre. On a beau massacrer, il reste toujours des ennemis, hein ?

— Oui. Donc, je crains que si vous rencontrez quelqu’un, vous ne soyez tenté de lui fournir certains renseignements que vous auriez de Barcelone.

— Les renseignements que l’on a ces temps-ci sont vite périmés… à supposer que j’en aie.

— Il n’y a pas douze heures que nous avons quitté Barcelone. Et vous m’avez l’air d’un homme actif.

Walter lui jeta un regard d’angle. Il voyait que l’autre voulait le mettre en rogne. Il y avait des mois qu’il s’était entraîné à masquer les bonds du sang, les tressaillements de sa passion intime.

Il prononça avec une minutieuse douceur :

— Où voulez-vous en venir ?

Cohen lança, avec un accent passionné :

— Vous devez rester parfaitement tranquille.

Walter croisa les bras et dit :

— Que voulez-vous que je fasse d’autre ?

— N’essayez pas d’entrer en relations avec les autres.

— Et, si j’essayais, que feriez-vous ?

— Je ne serais plus lié par le pacte de la plage.

— Je suis en surveillance ?

— Moi seul, suis le surveillant.

— Somme toute vous, citoyen français, me menacez, moi qui suis citoyen belge, d’une dénonciation à des « autorités » ni belges ni françaises.

L’autre se contracta, sans mot dire. Walter dit :

— Rappelez-vous que demain les blancs peuvent débarquer et nous rafler tous.

— Oui.

Walter se leva ; l’autre se leva aussi, le regardant avec des yeux décidés. Walter dit :

— Allons dîner.

— Je vous ai dit que je vous surveillerai.

« Il ne me fera pas arrêter, parce qu’il a compris que j’étais Français. Cela pourrait transpirer et lui faire des ennuis après, en France. »

Il dîna avec les autres. Ils pensaient tous que la situation des rouges était plus qu’incertaine. Aussi regardaient-ils Walter avec intérêt. Cependant, Cohen n’était pas là. Diable.

Après le dîner, il sortit avec les autres songeant à filer le plus vite possible. Il ne s’était pas gêné pour regarder une carte de l’île, dans le hall de l’hôtel. Qui le surveillait ? Tout le monde.

Sous un ciel admirable, le port était plein de monde. C’était le lieu de promenade aujourd’hui comme hier. Derrière quelques visages, quelques silhouettes qui tranchaient, la masse de la foule montrait une physionomie indistincte, incertaine. Elle absorbait, ruminait, anéantissait les événements dans un travail obscur, énigmatique. Walter pensait à peine qu’il aurait pu s’intéresser au détail des bouleversements qui s’étaient produits à Ibiza. Quand il se passe quelque chose qui vous fait penser, justement le fait qu’il se passe quelque chose vous empêche de penser plus avant. Pourquoi le crémier était rouge, et l’épicier blanc ? Pourquoi le serrurier avait-il été fusillé et non pas le charcutier ? Mais il avait bien d’autres chiens à fouetter. Et il savait qu’il ne s’intéresserait plus jamais peut-être à toutes ces futilités individuelles. Son intérêt pour les autres individus était mort avec son intérêt pour son propre individu. Cet intérêt avait-il jamais existé ?

Aussitôt qu’il commença à déambuler sur le port, Walter vit Cohen qui se promenait avec deux miliciens et qui visiblement l’avait à l’œil. Prévoyait-il son projet ? Quand il s’apercevrait de sa disparition, donnerait-il l’alarme ? Sans doute. Leur convention finirait là. Il alla vers lui. Ils échangèrent quelques mots à demi ironiques, à demi sincères. Walter se dit qu’il avait fait une gaffe : il aurait dû à la sortie de l’hôtel disparaître aussitôt. Maintenant il perdait du temps. Comment se débrouillerait-il pour sortir de la ville dont les abords devaient être gardés ?

Dans la foule, un visage passait et repassait. Il le remarqua. Un visage jeune et fin, avec de grands yeux brûlés qui le poursuivaient. Un homosexuel ? Il haussa les épaules. Il y en a partout. Avec la drogue, c’était la maladie qui lui avait le plus déchiré le cœur à Paris. Cent maladies faisaient cette immense maladie dont mourait ce peuple, dont il avait manqué mourir. Les drogues, les hommes caressant les hommes, la peinture de Picasso (tiens, n’était-il pas né par ici ? non, plus bas, à Malaga) et son fulgurant aveu final, les music-halls, les casinos sur les plages, les romanciers catholiques et leur hideuse obsession d’un péché qu’ils voulaient non seulement originel mais final, les juifs et leur chute hors de toute authenticité, les cauteleux radicaux francs-maçons comme de grosses araignées, l’Action Française et sa vaine vérité : il se rappelait tout le grouillement de son cauchemar de vingt ans. Et tout cela, ce soir, reparaissait dans cette foule où l’on avait tué déjà beaucoup dans les deux sens et en vain et qui se promenait, idiote, inquiète et oublieuse de son inquiétude. Il regarda Cohen qui le croisait régulièrement selon la double allée et venue des groupes où ils causaient ; il allait donc le quitter, sans rien dire encore. Le visage du jeune homme aux yeux de cendre brûlante reparut, qui le regardait avec une extrême insistance. Était-ce du désir qu’il y avait dans ces yeux ? Oui, il y avait du désir, mais autre chose. Tiens, mais c’est peut-être un copain. La cinquième colonne. On commençait à employer cette expression à Barcelone.

Au croisement suivant, il cligna de l’œil. Brusquement, il entra chez le marchand de tabac.

— Voulez-vous un cigare ? cria-t-il sur le pas de la porte à Cohen qui encore repassait.

Une seconde après le jeune homme aux yeux ardents le frôlait et lui jetait dans un souffle :

— Christ Roi.

Walter, allumant son cigare, regardait dans la rue et voyait Cohen s’éloigner à regret. L’autre avait soulevé un rideau au fond de la boutique. Walter le suivit.

Le jeune homme se retourna vers lui.

— Vous êtes Belge ? De quel parti êtes-vous ?

Il parlait un français pur, avec un accent rauque.

— Du même que le vôtre.

Walter leva la main.

— Vous êtes en danger, on se méfie de vous, on veut vous arrêter.

— Oui, je voulais me sauver à l’instant même.

— Bon. Vous ne pouvez pas sortir par cette boutique. Ça compromet le patron. Ressortez et allez vers votre hôtel. Tâchez d’entrer sans être vu dans la ruelle qui est sur la droite de l’hôtel en regardant l’entrée. Je suis là. Vite.

Walter ressortit ; en allant vers la porte de la rue, il aperçut Cohen qui épiait. Il alla droit sur lui.

— Vous ne pouvez pas vous passer de moi.

— J’ai peur que vous ne fassiez des bêtises.

— Pourquoi : peur ?

— Vous ne cachez pas assez qui vous êtes.

— Pourriez-vous cacher qui vous êtes si nos situations étaient à l’envers ?

— Non. Mais il y a des choses que vous ne devez pas faire.

— Je sais.

— Entrer en relations avec les autres.

— Et si je le fais ?

— Je ne pourrais pas empêcher… Vous feriez mieux de rentrer à l’hôtel.

— Vous avez peut-être raison.

Walter était mort de haine rentrée. Il lui sembla alors que des hommes l’encadraient. « Foutre, ça ne va pas être commode. » Les nappes de sueur se succédaient sur son corps. Une faiblesse lui venait aux jambes, ses genoux plièrent deux ou trois fois.

Brusquement il se tourna vers Cohen.

— Nom de Dieu, vous m’embêtez, je rentre.

Et il marcha à grands pas vers l’hôtel. L’autre se tourna en arrière comme pour appeler quelqu’un. Walter ne voulait pas se retourner pour voir si on le suivait. Il allongea le pas, comme quelqu’un de furieux. À la porte de l’hôtel, il y avait des hommes assis sur des chaises, le fusil entre les jambes.

Il alla jusqu’au coin de la ruelle. Sans se retourner, il se jeta dedans. C’était mal éclairé. Comme il commençait à courir, une voix rauque d’angoisse cria :

Aqui. Ici.

Il se retourna. Le jeune homme lui montrait une porte qu’il avait déjà dépassée et où il se rua.

— Ils vont me poursuivre.

— Venez.

Ils étaient dans le noir. Une main gluante, tremblante, chercha, trouva sa main, se crispa avec une force décisive sur sa main. Cette main, la main d’un ami.

Quelqu’un dans l’ombre chuchota quelque chose en espagnol, une voix de vieillard. Le jeune homme répondit haletant. En même temps, ils avaient avancé. Le jeune homme souleva une portière. Une petite cour. Une autre maison. Une vieille accroupie sur le seuil gémit.

Ils passèrent dans cette maison éclairée. Une chambre avec des lits vides, encore une portière. Une boutique. Une rue. C’était comme à Barcelone. Cruelle monotonie. Ils marchèrent dans la rue, très vite. Un dédale vertigineux de rues avec des gens, avec peu de gens, avec moins de gens. Ils furent dans une rue déserte qui longeait un entrepôt interminable. Les choses n’existent pas : il n’y a que ce cœur qui bat dans cette étroite cage, ce cœur fou, ce cœur qui veut s’échapper, à jamais.

Fuir, encore fuir, toujours fuir. Assez. Faire autre chose que fuir. Se battre.

Le jeune homme courait, Walter courut. Au coin, le jeune homme s’arrêta, se jeta dans des buissons maigres. Ils étaient à terre, tous deux, suffocants, hoquetants. Peu à peu, ils se calmèrent.

— C’est déjà la campagne ? demanda Walter.

— Presque… J’ai eu peur surtout de… J’avais trois hommes dans la ruelle. J’avais peur qu’ils ne soient obligés de tirer. Mais ils n’ont pas tiré.

— Peut-être que le type qui avait l’œil sur moi n’a pas vu ou pas compris.

— Peut-être, répondit l’autre, pensant déjà à autre chose.

— Nous allons rejoindre les vôtres ?

— C’est que moi, je devrais rester ici : j’ai à travailler. Je suis milicien ! Les chiens…

— Ha !

— Mais vous, vous venez de Barcelone. Que savez-vous ? Vous travaillez pour la cause ?

— Oui. J’ai une nouvelle importante de Barcelone. Il y a des bateaux russes qui vont arriver, avec des avions, le 1er septembre.

— Vous avez des précisions ?

— J’avais un papier. J’ai dû le jeter.

— Si je pouvais retrouver mes hommes : l’un vous conduirait auprès des nôtres, à Santa-Eulalia. Excusez-moi, qui êtes-vous ?

— Je suis Belge, c’est exact.

— Rexiste ?

— Oui, bien sûr.

— Mais vous êtes en mission ici ?

— Oui, je ne puis vous dire. J’ai été envoyé à Barcelone. Mais là-bas, ils ont découvert le centre. J’ai filé comme j’ai pu.

— Oui, dit l’autre. Sa voix était confiante. Il faut que vous rejoigniez les nôtres pour qu’ils préviennent à Majorque. Par malheur, c’est trop dangereux d’essayer de rejoindre mes types ce soir pour vous en envoyer un ici qui vous conduirait.

— Bien sûr.

— D’autre part, difficile de vous cacher dans Ibiza. Mais enfin…

— Écoutez, fit Walter, il n’y a qu’une chose à faire. Séparons-nous, je tacherai de gagner Santa-Eulalia.

— Mais vous vous perdrez. Il y a des postes rouges partout.

— Si je suis la mer ? J’ai regardé la carte.

— Il y a des postes. Et puis, ce sont des… collines. Très dangereux.

— Des falaises ?

— Oui.

— Et si je passe par le bas des falaises ?

— Vous n’arriverez pas au jour.

— Je mettrai deux jours. Je me cacherai pendant le jour. En tout cas, que voulez-vous que je fasse d’autre ?

— C’est vrai.

Le jeune homme lui expliqua le chemin à suivre pour retrouver la mer, un peu au delà de la région habitée et des petits postes qui couvraient la ville. Ils se séparèrent avec de ces poignées de main sauvages, où passe la seule amitié vraie : celle des hommes en danger »

Parti, il revint vers lui.

— J’oubliais. Je m’appelle Pedro Saron. Vous leur direz : Saron.

Walter avait atteint sans encombre le bord de la mer et s’était mis en marche parmi les rochers. Bien que l’aventure fût bien hasardeuse, il était plein de confiance dans son génie de solitaire, marchant à pas feutrés dans les marges de la vie.

Les semelles de feutre, c’était Justement ce qui lui manquait. Il avait aux pieds des souliers de ville qui étaient lourds et sonnaient bruyamment contre la roche. Les jeter c’était impossible, car il aurait peut-être plus tard à marcher de nouveau sur la terre ferme. Il les retira et les attacha autour de son cou. Il garda ses chaussettes abominablement trempées de sueur, pour autant qu’elles dureraient. Il était seul avec son souffle et toute sa conscience était dans ce souffle animal. La nuit était terriblement claire. Il avança pendant longtemps sur des rochers à fleur d’eau. « Je suis un petit enfant de riches qui s’est échappé de la ridicule station balnéaire. Ou encore un pauvre pêcheur qui cherche ses filets. » L’eau clapotait sombre et fraîche et lui semblait une promesse de salut en cas de menace. Il nageait bien.

Il avança pendant une demi-heure sans trop de difficultés. Alors il se rendit compte du peu de chemin qu’il faisait ; il n’arriverait jamais avant l’aube à faire les huit kilomètres qui le séparaient des avant-postes franquistes. Tant pis, il parviendrait peut-être à se cacher pendant le jour suivant dans quelque anfractuosité et il attendrait le retour de la nuit ; il aurait faim et soif.

Il marchait tout le temps en contre-bas d’une falaise. Ses regards revenaient tout le temps de ce côté, car il supputait que c’était de là qu’il pouvait être vu et tiré.

Peu à peu sa marche se faisait plus pénible. La falaise était plus à pic et les rocs affleurants plus rares, tout au ras de la paroi. Le jeune homme lui avait dit qu’il n’était pas sûr qu’il pourrait passer. Il dut descendre dans l’eau et alterner la nage et l’escalade. Pour ne pas faire de bruit, il fallait perdre beaucoup de temps. Son veston maintenant trempé faisait une lourde chape. Il se fatiguait, il commençait à avoir froid.

Il se rendait compte qu’il contournait une espèce de cap. De l’autre côté, brusquement, il aperçut une plage assez longue qui s’étendait blanche et paisible, séduisante et inquiétante. Pas question de l’éviter en nageant au large. Avec ce veston, c’était impossible et même en sacrifiant le veston. Ce veston devenait prétexte au pessimisme. Serait-il fusillé, à peine pris ? Non, sans doute ramené à Ibiza. Mais là ? Il repensa à Cohen avec horreur. Qui était-il ? Agent de la Guépéou ? Ou quoi ?

Une heure passa. Ayant contourné le cap, il arriva près de la plage, retira son veston, se mit nu et tâcha de se sécher dans le sable ; mais c’était déjà le sable de la nuit légèrement humide. Il commençait à avoir sommeil. Il y avait une ou deux maisons un peu en retrait de la plage. Maisons de pêcheurs ? Ou villas ? N’y avait-il pas un poste de garde par là ?

S’il laissait son veston qui pesait dix kilos, plus tard ne le regretterait-il pas ? Il se rhabilla dans ses vêtements mouillés. Pourquoi avait-il essayé de se sécher ? Il était pris d’une grande hâte. Sa montre à cadran lumineux marquait une heure. Il enfouit dans le sable le veston après en avoir vidé les poches. L’horreur, c’était que dans son portefeuille tous les papiers et les billets de banque étaient mouillés.

Il se hasarda à l’ombre des pins qui bordaient la plage. Soudain, il entendit du bruit. Quelqu’un marchait sous les pins. La terreur le cloua au pied d’un arbre. Quelqu’un marchait. Non, ils étaient au moins deux ou trois, qui semblaient plutôt s’éloigner. Il attendit. Les pas s’arrêtèrent, ce qui était terrible. Il y eut un silence infini. Ce silence n’en finissait pas. L’avait-on entendu ? Repartir ? Il en avait envie, mais il se méfiait de son impatience.

Un autre bruit, du côté de la mer. Mais non. Il prêtait l’oreille. C’était la légère brisure du ressac sur les rochers qu’il avait quittés. Mais si, il y avait un bruit sur la mer. Un bruit de rames. Une barque venait. Il regardait et ne voyait rien. Il tremblait de froid, de peur, d’incertitude.

De nouveau, il y eut des pas. Et plusieurs, à trois ou quatre endroits autour de lui. Où se cacher ? Le dessous des pins était nu. Pas un buisson autour de lui. Si, là-bas. Bien maigre. Cela valait-il la peine de faire du bruit en y rampant ? Il se rappela que, dans les films policiers, il était toujours scandalisé par la légèreté angélique des héros, marchant le long d’un couloir. Être à Paris, le cul tranquille dans un fauteuil au cinéma ? Ou crever de peur ici ? Son cœur battait de nouveau comme au sortir de la ville ; battement de tambour sur toute cette plage mortelle.

Ce sont des veilleurs. Mais ce bateau ? Il le vit, lui sembla-t-il, une seconde. La lune éclairait la mer sur un côté seulement et le bateau était dans la partie plus sombre, dans l’ombre du cap qu’il avait contourné. Maintenant, il le voyait, le bateau venait à la plage, avec un lent mouvement de rames. On remuait autour de lui, plus près. Il entendit un grognement étouffé. Les gens du bateau et les gens derrière lui étaient-ils du même acabit ? Rouges ? Peut-être blancs, après tout ?

S’ils étaient blancs, comment le savoir et comment se faire reconnaître ? Comme il était dans l’impossibilité d’agir, une torpeur lui venait. Le rêve de dormir. Dans les tranchées, il avait connu ça, l’envie de dormir plus forte que l’instinct de vivre et de se défendre.

Un coup de sifflet. Du bateau. Très mince. Un autre coup de sifflet derrière lui. Tout s’anima. Plusieurs hommes marchaient autour de lui. Il était recroquevillé contre son arbre, le nez dans l’écorce. Cela sent bon, la vie. Il se pétrifia. On arriva tout près de lui. Impossible de ne pas être vu. Sont-ils blancs ou rouges ?

Ho. Hombre.

Ça y est. Un homme saute sur lui. Quel poids. Quelle odeur. Quelle cruauté terrible. L’homme l’écrase avec une poigne, un genou terribles. « Il va me zigouiller. » Un autre homme. On le serre à la gorge, il étouffe, il se débat comme un faible reptile.

Des mots espagnols chuchotés, incompréhensibles, mais atroces. On lui en veut à mort. Il étouffe, sa poitrine craque. Aïe ! On lui met la main dans la bouche pour l’empêcher de crier. Oh !…

Quand il se réveilla, une lumière électrique lui déchirait la vue. Un visage dur le fixait. Il y avait une forte odeur d’hommes autour de lui.

Quién es usted ?

— Francés.

— Eh ? Rojo ?

No.

Il avait confiance dans cette figure jaune et mâle, si sévère qu’elle fût.

L’homme parla en français :

— Non ? Vous êtes un espion rouge ? Non ?

Il y avait une inflexion dans la voix qui donnait confiance à Gilles, une immense confiance.

— Pedro Saron… Pedro Saron m’a fait échapper de la ville, il m’a dit d’aller vers Santa-Eulalia.

Et il n’était pas encore sûr d’être chez les blancs. Il demanda :

Falangistas ?

— Si.

Des mains qui le tenaient le relâchèrent un peu.

— Où est Pablo Saron ?

— Il est resté dans la ville. Moi, je suis tombé d’un avion français, cet après-midi. Je me suis échappé de Barcelone.

— Les Français sont contre nous.

— Oui, mais moi, je suis fasciste. Pablo Saron a vu qu’on allait m’arrêter. Il m’a fait échapper.

— C’est possible. Mais ?…

Un homme dit quelque chose. Celui qui l’interrogeait y répondit.

Walter reprit :

— Il y a un convoi russe qui vient vers Barcelone.

— Un convoi ?

— Des bateaux, chargés d’avions. Il faut prévenir les vôtres.

Les autres parlèrent entre eux.

— Vous allez venir en mer. Vous avez des papiers ?

— Oui, mouillés.

— Si vous mentez, vous le paierez de votre peau. Debout.

On le lâcha et il eut de la peine à se lever. Il tremblait misérablement. Il n’y avait que trois ou quatre hommes autour de lui. Celui qui lui avait parlé était assez petit. Il fit un signe et un homme le poussa en le soutenant d’une poigne implacable vers la barque. « Je tremble. Mais ces hommes n’ont pas le temps de me mépriser. Et moi, je m’en fous. De tremblement en tremblements, j’avance tout de même. »

Dans le carré de cette espèce de yacht, Walter se trouvait avec trois hommes. Il était resté longtemps seul sous la garde d’un jeune garçon qui tenait un énorme revolver avec gravité. Pendant ce temps, un remue-ménage se faisait sur le pont. Des hommes allaient et venaient, dans un bruit d’armes assourdi. Ensuite, le bateau, qui était à moteur, s’était mis en marche, et les trois hommes étaient descendus.

Il avait raconté son histoire et l’examen de ses papiers avait achevé de les convaincre, et encore plus son aspect et son visage et certaines précisions qu’il avait pu leur fournir sur son activité récente.

Celui qui, à terre, l’avait interrogé, lui tendit la main.

— Je m’appelle Manuel Ortiz, je suis phalangiste et en mission sur mer. Mes amis sont Oliver O’Connor et Stanislas Zabulowski.

Les deux autres serrèrent la main de Walter, qui les regardait avec curiosité. Un Polonais et un Irlandais, réunis ici avec un Espagnol et un Français. Intéressant. De beaux gars, jeunes, décidés. Ils le regardaient eux-mêmes avec satisfaction.

— Nous nous raconterons plus tard, mais, maintenant, il faut travailler. Somme toute, vous avez eu de la chance.

— Oui, beaucoup de chance.

— Il s’en est fallu de peu que nous vous poignardions. Maintenant, occupons-nous de nos affaires.

Il parlait en pleine confiance devant Gilles. Tandis que le gros des forces franquistes arrivant sur trois bateaux attaquerait Ibiza même, eux devaient faire une démonstration par ici devant ce petit port de Santa-Eulalia, qui était encore aux mains des rouges, contrairement à ce que croyait Saron et qui serait attaqué en même temps par les partisans de l’intérieur.

Sur la banquette où il était assis, il s’endormit. Quand il se réveilla, c’était l’aube ; il était seul. Il monta sur le pont. Le bateau était un charmant petit yacht de plaisance qui avait pris un peu l’aspect d’un bateau corsaire. Les hommes étaient groupés autour de deux mitrailleuses, des hommes rudes, paysans ou pêcheurs, qui regardèrent Walter avec une curiosité où il y avait de la sympathie et de la réserve.

— Quand j’ai quitté Marseille, je n’ai pas eu le temps d’acheter un canon. Quel malheur, dit O’Connor à Walter en anglais.

— C’est à vous, le bateau ?

— Oui, j’ai pensé que ce serait amusant de venir par ici. Et puis, nécessaire. Je suis catholique et je défends la civilisation catholique.

Walter le regarda avec joie :

— C’est aussi exactement la raison pour laquelle je suis ici. Le catholicisme mâle, celui du Moyen Age. Hein ?

— Oui, c’est ça.

La mer était livide et il avait la bouche pâteuse. Il n’était pas question de café, mais on lui donna des cigarettes.

— Qu’est-ce que je pourrais faire ? demanda-t-il.

— Vous tirez bien ?

— Au fusil, non, mais pendant la guerre, j’ai été mitrailleur, à l’occasion.

— Vous connaissez ces machines-là ?

— Non.

— C’est italien. On va vous expliquer.

Walter fut très occupé pendant qu’on se rapprochait de la côte, dont on s’était éloigné pendant la nuit. Il voyait que les hommes n’étaient pas très calés et lui se rendait compte qu’il avait beaucoup oublié.

Les hommes voyaient qu’il en savait un peu plus qu’eux, lui souriaient, en dépit de leur anxiété. Il put leur donner quelques conseils. Manuel, enchanté, lui dit :

— C’est vous qui manierez cette mitrailleuse, Walter.

Walter s’étonna.

Brusquement, tout le monde sursauta. Un fruit de fusillade venait de la côte.

— Les idiots, ils ont commencé trop tôt. C’était nous qui devions… Plus vite.

O’Connor courut mettre le moteur en pleine vitesse.

Jabulowski, qui était un fort long Polonais, efflanqué, se grattait la tignasse, debout à côté de Walter accroupi.

— Je ne vais pas servir à grand’chose.

— Tant mieux. Il est médecin, fit Manuel.

Manuel était un joli Espagnol. Rasé, il avait dû faire figure de gigolo à Madrid ou ailleurs. Il s’appliquait à être un chef avec un bonheur naissant. Il y avait en lui une force certaine.

Toute la scène était familière à Walter. Vingt ans étaient passés comme un éclair et il se retrouvait à son point de départ. Le lourd, le solide joug physique du danger, l’implacable barre sur tous les frémissements de l’individu et, en même temps, cette paix de l’âme. Il était dans la bonne voie ; il n’en avait jamais douté à aucun moment, mais ce moment-ci le confirmait définitivement.

On approchait du petit port. Ça tirait de plus en plus dans le patelin, mais on ne voyait rien sur la jetée, ni plus loin. Des maisons fermées.

— Nous allons tirer.

Walter se demandait s’il allait bien tirer. Pourvu que ça ne se détraque pas.

Le bateau s’arrêta.

— Feu.

Cet ébranlement brutal du feu et du fer, Walter en était brusquement atteint, pénétré. Aussitôt, tout son être s’accrochait, faisait corps avec la sacrée machine. Sa mémoire se réveillait tout à fait. Il avait charge de balayer le port même, les barques, les maisons du quai. Il fallait tirer bas, car ces maisons étaient pleines d’amis.

Manuel, qui avait la lorgnette du bord, cria :

— Ça va. Un peu plus haut… Arrêtez, on va s’approcher encore.

L’autre mitrailleuse était enrayée. Walter y alla, il fut incapable de l’arranger.

On avait fort peu de munitions.

Des chiffons blancs apparaissaient aux fenêtres. La fusillade semblait s’éloigner vers la gauche.

— Nos hommes gagnent… Encore. Stop… Feu.

Walter tirait en pleine vue. Pas âme qui vive. Une ville abandonnée. Les balles faisaient de la poussière sur le quai.

— Stop.

Au coin d’une rue, un drapeau rouge et or était agité. Un instant après, des hommes apparurent, en agitant les bras. Tout le monde se leva sur le pont en criant victoire.

Le mot parut excessif à Walter, qui, tout de même, était content. On vint à terre, un peu brutalement. O’Connor protestait contre la hâte générale. Le bateau cogna contre le quai. O’Connor rugit.

On sauta à terre dans de grandes démonstrations. Cependant, ceux qui étaient pêcheurs s’occupaient d’amarrer le bateau convenablement.

Manuel, pressé, après s’être renseigné, fit descendre la mitrailleuse, entraîna tout le monde vers le feu. Les quelques rouges, qui avaient tenu le village, se repliaient sur la route d’Ibiza. L’Irlandais resta sur son bateau, le Polonais vint avec Manuel et Walter.

— Ils seront coupés. Nos hommes sont tout le long de la route.

Des femmes, des enfants se montraient aux portes, avec des gestes emphatiques. Walter s’en alla derrière Manuel. « J’aime mieux la terre ferme », pensait-il. On se jeta allègrement à travers champs parmi les manguiers et les oliviers. C’est beau un manguier, il reconnaissait les manguiers qu’il avait vus, ailleurs.

On rattrapa les hommes qui poursuivaient les fuyards. L’apparition d’une mitrailleuse fut saluée par un cri sauvage. Un homme se jeta vers elle, en criant.

Manuel dit à Walter :

— Il était sergent de mitrailleurs, donnez-la-lui.

Gilles fit signe à l’homme qui la portait près de lui et déjà liée à lui, le regardant, ne voulait pas la lâcher. Manuel jeta :

— Pourvu que ça aille à Ibiza. Bah ! ils sont mal armés.

On était dans un creux, quelques hommes en haut derrière un muret tiraillaient. On grimpa près d’eux.

Après leur avoir parlé, Manuel dit :

— Ils se sauvent. Personne ne tire contre nous. Mais, là-bas, vous entendez, ils rencontrent les nôtres qui leur coupent la route. En avant.

On escalada le mur et on s’avança en pagaye, à travers des chaumes. Pas un coup de fusil.

Manuel cria en espagnol quelque chose. Les hommes le regardèrent, se regardèrent. Maladroitement, ils esquissèrent une ligne de tirailleurs. Il y avait deux gardes civils qui s’avançaient gravement, l’air scandalisé de tout ce désordre. L’un avait son bicorne et l’autre l’avait perdu.

On serrait instinctivement vers la route, sur la gauche. On approchait d’un groupe de maisons. Manuel fit arrêter son monde. Brusquement, la fusillade, très espacée en face, se rapprochait. On vit un homme qui venait de derrière une maison, courir en faisant le tour et y entrer.

Manuel dit :

— Ils vont s’enfermer là.

On installa la mitrailleuse à l’ombre d’un manguier. Il commençait à faire chaud. Le sergent pointa et envoya une rafale dans la maison. Il tirait bien, les hommes du bateau regardaient Walter, qui approuva de la tête.

Quelques coups de feu partirent de la maison.

— Ah !

Un homme blessé à l’épaule tomba à côté de Zabulowski qui se rua sur lui, enfin occupé. L’homme, un paysan de cinquante ans, gémit une fois, puis se tut.

— Un séton. Rien.

On se rapprocha en rampant des maisons. Par le côté, des hommes apparurent, faisant des signes. De ceux qui avaient coupé la route et qui cernaient les maisons. Deux ou trois vinrent en courant de manguier en manguier. Ils parlèrent avec animation à Manuel qui traduisit.

— Les rouges ont dû tuer tout le monde dans ces maisons. C’est un des plus riches propriétaires de l’île qui habitait là.

Des coups de feu partaient de la maison, auxquels on répondait un peu. Des hommes n’avaient plus de cartouches. On avança le long d’une haie de bambous, en biais.

Quand on fut tout à fait près, Manuel voulut organiser son monde, préparer l’assaut. Mais, brusquement, les hommes se débandèrent en avant, ils se ruèrent vers les portes, en hurlant affreusement.

Brusquement, Walter sentit sa gorge se serrer. « Allons, il faut que je vois ça. » Il s’attendait au pire, et ce fut le pire. À l’intérieur, tout était tué, achevé en un clin d’œil. L’odeur de sang montait. Il y avait là, pêle-mêle, la famille massacrée, les miliciens tués et ceux de l’assaut qu’ils avaient tués à bout portant, avant d’être tués. Un gamin, blessé au ventre, hurlait. Walter se sentait pâle. Ses souvenirs de guerre n’arrangeaient rien.

Cependant, presque aussitôt, on lui donna à manger, à boire et à fumer, et cela lui parut très bon. Un homme venu avec eux sanglotait : sa femme avait été tuée par les miliciens. Elle était par terre, avec un gros ventre.

Dehors, la campagne était riante et calme, occupée à ses propres révolutions, dont celle-ci, sans doute, était la moindre.

On repartit vers Ibiza. La fusillade était très lointaine, autour de la ville même. Elle se calma bientôt. Plus tard, une voiture apparut sur la route. Elle venait de la ville prise. Comme délivrés de la guerre, les hommes se livrèrent à la joie et aux acclamations.

La prise de la ville avait été facile. L’ennemi se sentait sans chefs, sans organisation, bien que ne manquant ni d’armes, ni de minutions. Walter fit connaissance de quelques officiers. Il s’enquit aussitôt du petit groupe français. Personne n’en avait entendu parler, ce qui l’inquiéta. À peine arrivé, il alla à l’hôtel. Comme c’était le quartier général des rouges, il craignait fort que tout y ait été massacré. Il y avait beaucoup d’hommes armés à la porte, comme auparavant. Juste sur le seuil, il rencontra le jeune Pedro Saron. Ils se reconnaissaient à peine, car ils ne s’étaient vus qu’un instant et dans l’ombre. Il lui raconta, en quelques mots, sa brève aventure. L’autre admira l’heureux concours de circonstances. Aussitôt Walter lui dit :

— Et mes camarades français ?

L’autre lui jeta un regard d’amicale indulgence.

— Ils sont sans doute là. On verra. Mais ils sont dans une mauvaise situation parce qu’on les a vu fraterniser avec les rouges.

— Oui, mais, je vais vous expliquer.

Il lui conta l’histoire du pacte.

L’autre hochait la tête.

— Oui, ce sont vos compatriotes, mais ce sont des rouges. Ils feront la même chose en France qu’en Espagne.

— Non, ils ne sont pas rouges : ils ne savent pas. Ils ont été corrects avec moi. Voyons, rouges, ils m’auraient fait fusiller. Je dois assurer leur sauvegarde. Aidez-moi.

Là-dessus, Manuel arriva. Nouvelle explication, entrecoupée de commentaires de Pedro. Manuel, plus lié à Walter par le combat, le regardait d’un œil plus compréhensif.

— Vous comprenez, répéta Walter, je suis responsable de leur vie.

Manuel dit :

— Je vais voir. Comptez sur moi.

Il raconta l’histoire de la mitrailleuse à Pedro, qui s’éclaira et s’écria :

— Oui, comptez sur nous. Venez avec nous.

On entra dans les couloirs encombrés d’hommes armés, debout, accroupis. Par une porte ouverte, Walter vit des prisonniers entassés, hagards. Ils arrivèrent à la salle qu’avait connue Walter et où de nouvelles figures remplaçaient, à la même table, les chefs des rouges. Pedro et Manuel s’empressèrent auprès du chef qui siégeait à la place du vieil enfant de chœur. Il portait la chemise bleue des phalangistes. Devant lui était posée, sur la table, une grosse courbache et il avait la mine fort bilieuse. Walter jeta un coup d’œil autour de lui. On était en train de juger, sans perdre une minute, un groupe d’hommes qui étaient debout, confondus avec leurs gardes, difficiles à distinguer d’eux. Les Français n’étaient pas là.

Manuel appela Walter qui sursauta. Le chef à la maladie de foie lui tendait la main avec un regard de fiévreuse et inquisitive sympathie. Pedro et Manuel se remirent à lui parler. L’homme fronça les sourcils, regardant Gilles. Il hocha la tête, dit quelques mots. Il remettait l’affaire à plus tard, naturellement. Mais Walter sentait qu’il fallait battre le fer pendant qu’il était chaud. Ses amis aussi. Ils insistèrent. L’autre, soudain, eut l’air de renâcler, parla fort.

Manuel, fronçant lui-même les sourcils, dit à Walter :

— Mais, c’est vrai, comment se fait-il que cet avion soit venu par ici ?

Walter frémit. Il avait oublié toute l’affaire. Ce voyage de Barcelone à Ibiza ne pouvait qu’être suspect. D’ailleurs, que diraient-ils tous quand ils seraient interrogés ? Les couvrant, il devenait suspect à son tour, en dépit de ses exercices de mitrailleur.

Sans donner de précisions, il dit :

— Je suppose qu’ils voulaient aller à Minorque. Nous avons été pris de chasse et déviés par ici.

Cette histoire était bien compromettante. Il ajouta :

— Nous avons été touchés, c’est pourquoi nous sommes venus atterrir ici, le radiateur était crevé.

Saron s’écria :

— Ils étaient en mission. Vous ne pouvez pas les défendre.

Walter se demanda s’il devait séparer Cohen des autres pour au moins sauver les autres. Mais le juif avait été correct.

L’homme à la maladie de foie les renvoyait d’un geste. Ils sortirent. Pedro dit à Walter :

— Il nous a dit de rechercher vos compatriotes et de les mettre à part. On ne sait pas où ils sont.

Les trois amis commencèrent à visiter toutes les salles qui regorgeaient de prisonniers. Pas de Français et personne ne savait rien d’eux.

Ils sortirent. Il y avait un grand remue-ménage dans la ville. De violents courants de joie et d’angoisse s’entre-croisaient. Parmi les habitants, les uns se relâchaient dans la joie, d’autres flottaient entre le soulagement et l’inquiétude, d’autres s’épouvantaient, arrêtés ou sur le point de l’être.

Walter comparait son impression présente avec celle de la veille au soir. En dépit de la violence toute récente de l’événement, l’haleine lourde qu’il avait sentie auparavant allait de nouveau s’étendre partout. À peine déchirée par l’éclair du combat, l’âme obscure de la masse se refermait sur la pauvre énigme de son inertie, de son effroi.

Brusquement, on entendit une fusillade. Walter regarda Saron. Manuel avait disparu.

— On fusille, dit Saron.

Il regardait Walter avec son regard ardent, presque fou, pour lui demander son complet consentement à cette fusillade.

Walter lui répondit vite en le regardant dans les yeux :

— Je viens d’un pays où l’on a beaucoup tué autrefois. Et puis, les colonies…

— Oui, cria presque Saron, continuant à le regarder dans les yeux.

Walter s’étonna de ce dialogue.

— Je comprends très bien.

— Oui, n’est-ce pas ?

— Oui… Où est Manuel ?

— Il a à travailler, mettre de l’ordre. Et moi aussi. Je vous quitte.

Saron, avec son chaud sourire et un geste où la courtoisie, selon la manière espagnole, ajoutait à l’amitié, le quitta.

Walter se trouva seul. « Époque où sont entrepris de vastes règlements de comptes… L’humanité ne peut jamais arrêter ses comptes. Mais que sont devenus mes bonshommes ? Je suis doublement responsable de leur sort. »

Il alla vers le coin de la ville qui lui semblait le coin le plus pauvre. On fouillait dans les maisons, là comme ailleurs. Des cadavres sur les trottoirs. Il y avait eu des spasmes de résistance. On arrêtait des hommes. Les uns protestaient, les autres se taisaient. Des femmes criaient. Des témoins regardaient en silence ou se mêlaient à l’affaire avec force cris.

Walter songeait. Et sa songerie du moment était à peine plus aiguë que celle de n’importe quel moment, depuis quelques mois. Il y avait une immense lutte dans le monde, ici éclatante, latente là. Une énorme bagarre se poursuivait partout, avec des moyens divers, à des degrés différents et changeants. En Russie, il y avait des millions d’hommes prisonniers. Et des milliers en Allemagne, en Italie. Et la Chine. Et vingt autres pays. Aucun qui ne fût hors de cette nécessité. Dans les pays apparemment plus calmes, les adversaires ne faisaient encore que se tâter, s’épier. Mais les polices, les espionnages étaient déjà aux prises ; les partis se regardaient de travers au coin des rues. Walter savait cela depuis longtemps. Avec sa nervosité prophétique, il était entré dans cette lutte. Selon ses goûts.

« Au fond, mes goûts étaient des passions. Ce goût de la solitude, c’était le goût d’une doctrine secrète, délicate et complexe à attacher comme une légère et précieuse captive au dos de quelque coursier d’apocalypse. »

Brusquement, au coin d’une ruelle, il se trouva nez à nez avec Cohen, vaguement déguisé en Espagnol. Arraché si brusquement à sa rêverie, Walter resta bouche bée comme s’il était encore tout à fait novice dans cette vaste circulation masquée qui couvrait l’Europe et le monde. L’autre avait eu un arrêt au cœur, ses pieds s’étaient figés. Il se remit en marche. Walter eut un geste pour l’arrêter, la curiosité était plus forte ; mais il s’interrompit. L’autre passa, ayant l’air de vouloir se débrouiller tout seul.

« Ah ! le salaud. Et dire que je ne saurai jamais si, hier au soir, il a essayé de me faire arrêter… C’est un crétin, il va se faire poisser et que pourrais-je faire pour lui ?

Il se retourna. Zut. L’autre avait disparu. « Ça me donne un genre Ponce. »

On emmenait un jeune homme qui avait cet air d’enfant surpris des très jeunes hommes devant la mort. Il pleurait, mais n’était point lâche pour cela. Walter respira fort.

« C’est cela, mon époque. Et c’est cela, la vie de l’humanité, toujours. C’est ce massacre sordide, ce soir, et ce pur combat, ce matin. Que pouvez-vous imaginer d’autre ? Puis-je regretter Paris et sa torpeur ? Mais le Paris que j’aime, c’est celui des siècles pleins de sang. Est-ce qu’il n’y a pas du sang sur les pierres du Louvre ? Ici, les gens ont encore voulu passionnément quelque chose les uns contre les autres. Alors, voilà. »

Il se retrouvait tel qu’il était, vingt ans auparavant, dans un village bombardé, sur le front de France. Avec malignité, il s’interrogeait : « Est-ce que je suis solidaire de cela ? » Et la même réponse venait : « Je ne puis pas refuser cela. Est-ce que je ne veux pas passionnément quelque chose que d’autres refusent non moins passionnément. Ne serait-ce pas hypocrisie que de prétendre que ce que je veux, je puis ne le vouloir que dans telle ou telle manière ? »

Il s’aperçut qu’il suivait le jeune homme qu’on menait à la mort. Celui-ci lui jeta un regard fou, absurde, romanesque, comme s’il était un sauveur possible.

Walter s’arrêta net. « Hier au soir, si j’avais été pris, j’aurais jeté un tel regard à n’importe qui. Et, au même moment, dans tous les camps de concentration du monde… Et ces libéraux qui gémissent aujourd’hui et qui, il y a cinquante ans, fusillaient les ouvriers, les indigènes des colonies. Et ces catholiques couverts de sang… »

Il tourna sur les talons, ayant abaissé les paupières. Il rentra au quartier général. « Je ne suis pas un amateur. »

Le surlendemain, Walter était sur le bateau de l’Irlandais, qui faisait voile vers la France. O’Connor devait le déposer à Marseille ; ensuite, avec le Polonais, il continuerait de naviguer au service de Franco. C’était la nuit et les trois hommes étaient dans le carré, buvant et fumant, après avoir dîné. Était-ce dû à la violence des émotions de ces derniers temps, mais Walter n’était plus aussi sensible au mal de mer qu’autrefois.

Il avait quitté Ibiza, la conscience tranquille. On avait fini par découvrir que le pilote, le radio et Escairolle avaient trouvé place sur un bateau de pêche qui avait pu s’échapper, avec des chefs et des comparses de la troupe rouge, débrouillards ou acharnés, prompts à aller se battre ailleurs. Quant à Cohen, ni vu, ni connu. Walter n’y pensait plus.

Il regardait ses compagnons avec contentement. Sa dernière joie dans la vie serait comme avait été sa première joie, la compagnie d’hommes entièrement ramassés sur une partie d’eux-mêmes, à la fois tendus et conscients. Autrefois, au front, deux ou trois hommes, rencontrés çà et là parmi le troupeau lui avaient donné cette satisfaction. Ce n’était pas toujours des intellectuels. On savoure en commun le sacrifice à quelque chose qui, à mesure que le risque se prolonge, s’avère de plus en plus intime au cœur de chacun, tout en étant sensible à tous. C’est le miracle de pouvoir enfin s’aimer dans les autres et de pouvoir aimer les autres en soi-même. Miracle si fragile et si fascinant que bientôt la mort seule paraît pouvoir en sceller la certitude.

Il s’écria :

— C’est curieux que nous nous soyons rencontrés alors que le problème est le même pour nous trois.

— Bah ! répliqua le Polonais, nous avons fait chacun le voyage qu’il fallait pour cette rencontre.

O’Connor versa du whisky dans les trois verres et blagua :

— Nous nous battons tous les trois pour une cause perdue.

Walter regarda ce visage où n’habitait aucune mélancolie, mais une sorte d’affairement ponctué d’humour.

— Quoi ? Vous croyez que c’est impossible que l’Église reconnaisse la portée universelle et durable du Fascisme ?

— L’Église ne comprend plus, depuis longtemps, ce qui se passe dans ce monde. L’Église a mis un siècle à comprendre la Démocratie et s’y est ralliée au moment où celle-ci devenait un objet de musée.

— Chaque fois que je rencontre un intellectuel catholique, c’est un anticlérical. Vous croyez que l’Église marche à fond contre le Fascisme ?

— Et réciproquement, chantonna le Polonais.

— Mais enfin, regardez en Espagne, remarqua Walter. Les catholiques se battent pour Franco.

— Pas les Basques, grogna l’Irlandais.

— Mais vous devez comprendre les Basques, vous l’Irlandais. Ils font comme les Irlandais pendant la grande guerre : je suis avec l’ennemi de mon ennemi, quel qu’il soit.

— Ça, c’est vrai concéda O’Connor[1].

Walter les considérait l’un après l’autre.

— Ni l’une ni l’autre de ces affirmations ne sont sûres. En tout cas, vous voulez rester aussi fascistes que catholiques ?

Les deux hommes approuvèrent avec la même hilarité silencieuse[2].

Walter le regarda avec inquiétude. Était-ce un esthète superficiel ? Ou concevait-il toute la profondeur de ses contradictions ? La foi puissante est celle qui est consciente des inévitables contradictions qu’elle embrasse.

Le Polonais reprit :

— L’Église est indestructible, elle renaîtra de ses présentes erreurs, elle se fortifiera dans la persécution. Et elle restera vivante dans nos cœurs de catholiques fascistes.

— Mais si on vous ordonne de la renier ?

— Nous la renierons, en tant que puissance politique.

— Ah ! voilà, fit Walter en ricanant.

— Oui, soupira O’Connor, il y a toujours un moment où l’on doit sacrifier une partie de sa foi à une autre partie de sa foi.

— Quelle est votre foi[3] ?

— Je crois que le fascisme est une immense révolution salutaire et que l’Église devrait profiter de cette occasion qu’il lui offre de se renouveler de fond en comble. Walter, dès la première minute que nous nous sommes rencontrés, vous avez exprimé exactement ma pensée : nous sommes pour le catholicisme viril du Moyen Age.

— Bravo, dit le Polonais.

Walter remua sur la banquette où il était assis.

— Le Fascisme serait une véritable révolution, c’est-à-dire un tour complet de l’Europe sur elle-même par le mélange du plus ancien et du plus nouveau, s’il incluait l’Église ; mais s’il la refuse…

— Et si l’Église le refuse, murmura le Polonais, alors…

— … Alors, le monde attendra des jours meilleurs. Il attendra que l’Église et le Fascisme comprennent qu’ils sont faits l’un pour l’autre, blagua O’Connor, en buvant un bon coup de whisky… Mais je suis tranquille, quand le Fascisme sera maître de l’Europe, il aura besoin du Catholicisme, et il le reforgera.

— En attendant, vous, fascistes, renierez l’Église à un moment donné plutôt que de renier le Fascisme ?

— Oui, dit le Polonais. Le Fascisme a plus besoin de notre aide que l’Église. Si l’Église erre politiquement comme elle a souvent fait, nous la laisserons momentanément tomber. On peut en prendre et en laisser avec l’Église, elle est éternelle. Si l’Église nous demande de nous battre avec les communistes contre les fascistes, ça, jamais. Nous serons excommuniés, comme le furent d’autres bons chrétiens.

— Mais si c’est le gouvernement de votre pays qui vous demande de vous battre avec les communistes contre les fascistes ?

Les deux hommes laissèrent tomber la tête, angoissés. Ils regardèrent ensuite Walter comme si celui-ci devait résoudre la difficulté.

— Je crois, dit Walter, que vous pouvez faire pour le Fascisme la même distinction que pour l’Église. De même que vis-à-vis de l’Église, vous ne confondez pas ses directions politiques et ses directions spirituelles, vis-à-vis du Fascisme vous n’accorderez pas la même considération à son principe universel et aux puissances qui l’incarnent et, à l’occasion, en abusent. Si vous ne parvenez pas à faire triompher le Fascisme dans vos pays respectifs, vous supporterez la conséquence atroce de votre incapacité et vous défendrez, au besoin, ces pays contre les puissance fascistes, même au risque de faire triompher les forces antifascistes. Le Fascisme peut attendre comme l’Église, mais vous ne pouvez sacrifier aux puissances qui se servent du Fascisme le corps de vos patries.

— Si la Pologne s’allie avec la Russie contre l’Allemagne, si elle se laisse envahir par les armées rouges, je ne pourrai plus me battre pour la Pologne. Car ce serait sacrifier, non seulement le Fascisme, mais aussi l’Église. Regardez ce qui arrive ici : pour sauver l’Église, le fondement de l’Europe, les bons Espagnols vont être obligés d’appeler à leur secours l’Italie, l’Allemagne.

— Mais le triomphe du Fascisme ne peut pas se confondre avec le triomphe d’une nation sur les autres nations, fit Walter.

— L’hégémonie d’une idée se confond toujours avec l’hégémonie d’une nation, rétorqua le Polonais. L’hégémonie démocratique s’est confondue pendant un siècle ou deux avec l’hégémonie de l’Angleterre. Il faut finalement choisir entre le Nationalisme et le Fascisme.

— Le Nationalisme est périmé, reprit O’Connor après un instant de réflexion[4].

— Au siècle dernier, les peuples ont appris des Français le Nationalisme et la Démocratie et l’ont retourné contre eux. Nous retournerons le Fascisme contre l’Allemagne et l’Italie. Et, du reste, le Fascisme ne peut naître dans les pays démocratiques que de la lutte contre les pays fascistes. La nécessité de la défense et de la contre-attaque transformeront inévitablement et inexorablement les pays démocratiques en pays fascistes. L’Angleterre et la France deviendront fascistes en guerroyant contre l’Allemagne et l’Italie fascistes ; et aussi la Russie qui l’est déjà pratiquement. C’est dans ce mouvement dialectique que nous trouverons, nous autres, notre soulagement. Chaque fait qui se produira nous donnera raison.

Il ajouta, un peu après :

— Du reste, à un moment donné de la guerre, entre l’invasion russe et l’invasion américaine, il naîtra un patriotisme européen entre les nations européennes toutes devenues fascistes. Devant l’urgence de ce patriotisme, l’Allemagne et l’Italie devront abandonner leur rêve d’hégémonie. Est-ce qu’en 1918, les alliés n’ont pas renoncé à écraser tout à fait l’Allemagne pour ne pas la livrer à l’invasion rouge ?

— Somme toute, dit le Polonais, la défaite de l’Allemagne hitlérienne serait à souhaiter, contrairement à ce que je pensais tout à l’heure, pour que triomphe un fascisme plus large…

— … Où nous pourrons insérer plus aisément la spiritualité catholique, acheva O’Connor.

— Oui, rêva Walter. Le fascisme n’est pas une doctrine, c’est une méthode, c’est la direction du siècle. À nous de lier en lui ces trois forces éparses : le socialisme, la religion et l’esprit viril.

— Amen, dit le Polonais.

— Je vais dormir, dit l’Irlandais.

Gilles n’était revenu que deux ou trois fois en Espagne, ses voyages les plus fréquents le menaient ailleurs. Il ne passait que rarement par la France. Mais, pour la Noël 1937, il fut envoyé à Burgos. Ayant rempli sa mission, il obtint de visiter le front, dans un secteur modeste, comme il le voulait.

C’était quelque part en Extremadura. Il arriva dans une petite ville et alla coucher à l’ancienne auberge des touristes où les officiers qui y habitaient lui firent place. Comme il était tard et qu’il était très fatigué, il ne causa pas beaucoup avec eux. Presque tous étaient de jeunes officiers sortis depuis peu de l’École.

Le lendemain matin, il se leva de bonne heure. Il alla en tendre la messe dans une église parfaitement ravagée. L’autel avait disparu et avait été remplacé par une sorte de tréteau sur lequel on avait tendu une étoffe ancienne assez belle, d’un jaune très pâle. L’officiant était un lourd paysan qu’on avait retrouvé dans une cave où il séjournait depuis quelques mois quand la petite ville avait été reprise au mois de novembre 1936. Il tenait le calice avec un poing énorme.

Gilles songea qu’il aurait pu se confesser à un tel homme. Qu’avait-il à avouer ? Il ne péchait plus, il n’en avait plus le temps. Mais il y avait tous ses vieux péchés qui avaient été absous, mais qui comptaient toujours sur le registre de la pénitence. Faisait-il pénitence ? La vie qu’il avait embrassée comportait, il est vrai, des rigueurs. Il lui fallait fréquenter des âmes qu’il n’avait pas choisies et accepter l’humanité dans ses plus évidentes et monotones insuffisances. Mais aussi, quelles délectations. Il vivait une idée. Il en épousait avec une curiosité meurtrie, mais toujours voluptueuse, les détours et les plis tels que les faisait la résistance de la matière humaine où elle essayait de s’imprimer. Sa solitude était celle de l’idée. Son idée. Était-ce la sienne ou celle des autres ? Il lui donnait, chaque jour, plus de sa vie et elle le lui rendait au centuple. Il était probablement dans le monde l’un des esprits qui donnaient à cette idée l’haleine essentielle.

Lui qui avait tant rêvé autrefois pour rien, semblait-il, il comprenait maintenant, qu’il avait ainsi préparé son épanouissement militant d’aujourd’hui. Cette espèce de bonheur furtif et farouche qu’il avait toujours recherché et parfois trouvé, il le tenait maintenant aussi plein que possible dans ses mains. Comme les femmes étaient loin. Comme Paris était loin. Quant à la France, il l’avait aussi quittée, mais pour s’en assurer la possession essentielle. Il était sur le chemin de Jeanne d’Arc, catholique et guerrière.

En sortant de l’église, il alla trouver un jeune officier qui lui rappelait un peu le Saron d’Ibiza, tué depuis longtemps.

Dans ce secteur, le front était une ligne fort mince et ils prirent des chevaux pour aller de poste en poste. Presque toute la troupe était très jeune et tirée de la Vieille Castille voisine. De jeunes paysans robustes et d’une simplicité inexpugnable. Ils étaient faits de cette race éternellement primitive qui remplit encore les profondeurs de l’Europe et d’où sort maintenant tout ce grand mouvement irrésistible qui étonne les esprits délicats dans les villes d’Occident. Sans cesse, Gilles plongeait dans ces profondeurs. Il avait assisté à d’étranges assemblées, à d’étranges conseils en Hongrie et en Pologne, en Esthonie et en Yougoslavie. Il se serrait sans cesse sur l’immense et sourde palpitation qui allait, enfantant des événements.

Il n’aimait point troubler les soldats par les désobligeantes apparences de sa curiosité. Il allait droit à une mitrailleuse qui était d’un modèle de lui inconnu et se la faisait expliquer. Dans cinq ou six endroits différents, il recommença les mêmes exercices. Le jeune officier s’étonnait, Gilles lui dit :

— Je ne suis qu’un civil, mais, par les temps qui courent…

Le jeune officier, qui était occupé à cette guerre espagnole, semblait ignorer ce qui se passait dans le monde.

— La France aura donc la guerre ?

— La France sera le dernier pays à avoir la guerre.

Gilles savait ce qu’il ferait, si la guerre éclatait, pour la France. Au dernier moment, il abandonnerait sa tâche universelle, il reviendrait se battre. Mais, après la guerre, dans toute l’Europe renaîtrait la vraie vie, pleine de danses, de chants et de prières. Partout, l’abominable vieille civilisation mercantile, misérablement bavarde, grotesquement abstraite, achèverait de crever. Le grand Christ viril, qui s’élève en gloire aux portails des cathédrales, recouvrerait son royaume et les dictateurs lui rendraient hommage.

Gilles proposa à son jeune guide de casser la croûte au sommet d’un des étranges monuments qui couronnaient la contrée. En effet, revenant des avant-postes, épars dans la plaine, ils voyaient devant eux la petite ville à peine surélevée dans la boucle du fleuve. Deux masses de pierres la dominaient : d’un côté, un vieil aqueduc romain, subitement tronqué en plein ciel et dont une arche mordait dans le bleu, et une plaza de toros, moderne et laide, qui, bêtement ronde, aurait pu être aussi bien un réservoir à gaz.

— De là-haut, nous aurons une vue magnifique.

— Si vous voulez, fit le jeune homme en souriant. Du reste, cet endroit est notre réduit de seconde ligne, et vous devez le voir.

À la porte, il y avait une vieille affiche, conservée pieusement par les défenseurs où était annoncée un événement qui n’avait jamais eu lieu et qui avait été remplacé par d’autres : une course de taureaux pour la première semaine de juillet 1936.

La Plaza formait une forteresse naturelle. Ses arcades ouvertes au dehors vers la campagne avaient été bétonnées et pointaient leurs mitrailleuses en tous sens ; des soldats campaient à l’intérieur.

Ils grimpèrent à la galerie supérieure. De là, on voyait toute l’Espagne : une immense étendue de plateaux et de chaînes de montagne qui alternaient et enchevêtraient leurs plans dans un chaos qui était un ordre complexe et tourmenté. Le froid était assez mordant et le pâle soleil d’hiver soutenait mal cette harmonie des bruns, des bistres, des fauves, des ocres, des terres de Sienne, que le soleil d’été pousse les uns par-dessus les autres vers un paroxysme unique. Ils venaient de visiter les postes qui couvraient la petite ville à l’est, du côté opposé à la rivière. En face de ces postes, l’ennemi n’apparaissait pas, étant établi au pied des collines situées assez loin dans la plaine. Mais, au sud, la situation était tout autre soudain, vue de ce haut observatoire. De ce côté, la chaîne de montagnes où était l’ennemi, devenue suite de collines, lançait un rameau qui, oblique à la rivière, pointait vers la ville et mourait presque à ses portes.

— Avec de l’artillerie, ils rendraient la position difficile ici.

— Certes. Mais ils n’en ont jamais eu.

— Ils peuvent en avoir. Vous avez de l’aviation ?

— Nous ne sommes pas gâtés. Un avion vient faire un tour de temps en temps. Mais notre service d’espionnage doit suffire.

Gilles se retourna vers l’aqueduc qui le fascinait. Ce vieux débris gigantesque pesait sur le paysage, comme tombé d’un autre univers où tout était plus vaste. Le jeune Espagnol suivit son regard avec fierté.

— Vous en avez aussi en France. C’est la civilisation latine.

Gilles hocha vaguement la tête. Pour lui, il y avait l’Europe. Depuis 1918, il croyait à l’Europe. Qu’est-ce que c’était ? Plusieurs forces à nouer sans en froisser aucune, en respectant chacune et en la prenant dans sa vie profonde. Genève avait été une sale petite abstraction qui humiliait toutes les puissantes vies diverses. Il fallait que les nations se rencontrent, sous un signe complexe garantissant l’autonomie de toutes les sources, particulières et universelles. Mais, silence…

Quand il n’était pas seul, Gilles réfrénait avec soin ses pensées dernières de peur de troubler ceux qui ne pouvaient qu’être troublés. Pour eux, il n’était qu’un personnage assez terne. On le disait journaliste ; rien ne pouvait mieux donner le change. « D’un certain point de vue, peu importe mes pensées. Je suis d’un type d’hommes qui a toujours été. Rêveur et praticien, solitaire et pèlerin, initié et homme du rang. C’est cela qu’ils peuvent saisir de moi. Le reste est-il saisissable ? Peut-on saisir une pensée qui, à force de s’éprouver dans les circonstances diverses et de faire face à des difficultés contradictoires, se retourne sur elle-même ? La pensée et l’action se perdent dans les hauteurs. Moi, je suis un de ces humbles qui aident l’action et la pensée à recommencer toujours leurs épousailles compromises. »

Ils déjeunèrent de bon appétit. L’après-midi, Gilles alla se promener seul. Ses manières surprenaient un peu et, si ce n’avait été l’impérieuse recommandation du Quartier Général, on l’aurait suspecté. Dans quelques jours, il devait rédiger un rapport pour certains personnages dont on n’aurait pu dire s’il les menait ou s’il était mené par eux, et il voulait en resserrer la substance parmi ce calme ciel d’hiver qui cristallisait le drame épars.

Quand il revint, il étonna en annonçant qu’il passerait encore une nuit dans ce coin perdu. Il s’enferma dans sa chambre pour prendre des notes.

La nuit n’était pas tombée que…

… Une force scandaleusement énorme, une cruauté terrifiante s’abattait sur la ville. Vingt canons gigantesques projetaient des blocs de destruction plus gros que l’aqueduc. Horreur, surprise, trahison. « C’est drôle, j’y pensais cet après-midi. Comment cette pauvre petite ville va-t-elle tenir contre l’attaque certainement formidable qui va bondir ? Ce vieux destin. » Il regarda ses papiers sur la table, les empoigna.

Il courut vers le poste de commandement. Dans les rues, les femmes et les enfants se précipitaient aux abris tandis que les hommes sortaient des maisons en bouclant leur harnachement. Il déchira ses papiers et les abandonna au vent de sa course essoufflée. Oraison perdue.

Il entra dans le poste qui était en contre-bas de la plaza de toros, creusé dans le flanc de la butte. Tout le monde était crispé sur les nouvelles. Une colonne descendait des collines et commençait de balayer les postes de la plaine. Deux de ces postes ne répondaient plus. « Les avions », hurla un gros officier en entrant.

Le colonel qui commandait donnait des ordres en tambourinant une carte avec son crayon. L’homme était bien ramassé.

Comme Gilles se penchait sur cette carte, se disant : « Ils vont attaquer le long de la rivière, prendre à revers la plaza de toros, qui sera isolé dans une heure », le colonel lui jeta un regard jaune et lui dit sèchement :

— Partez, monsieur, je vais vous donner une voiture.

— Non, colonel, je reste.

— Vous avez tort, cela va être dur.

— Oui.

Il avait une envie folle de retourner à la plaza. « Les obus siffleront, je me coucherai, je courrai, je me coucherai. Et il viendra un moment où, en dépit de tous mes exorcismes, je regretterai encore les cinémas des Champs-Élysées, d’où l’on a une vue si émoustillante sur de telles aventures. »

Il ne dit rien et alla à la porte. Il tombait bien une douzaine de cent cinquante-cinq par minute. Et sept ou huit avions tournicotaient par là-dessus. La ville maintenant, là-bas, à trois cents mètres était déserte. Une compagnie filait le long de la rivière, dégingandée et pliée en deux. La nuit tombait. Il regardait tout cela de la porte du P. C. Au loin, c’était les villes de l’arrière, si paisibles, si bien pensantes. Il regarda vers la plaza, au-dessus. Fichtre, elle avait écopé. Il y avait une grande lézarde qui n’y était pas le matin. « Et v’lan, en voilà une autre, de plein fouet. Aller là dedans, bri… Et tenez, est-ce que je ne vous l’avais pas dit ? Ces mitrailleuses qui commencent à taper le long de la rivière. La plaza va être prise à revers »

Il se rua, emporté par la panique irrésistible qui montait en lui depuis le premier effondrement sur la ville. Il grimpa vers la plaza. Les femmes, avec leurs petits pieds busqués et gais, montaient par là, les dimanches… Ah ! ah ! non. C’était dans le ciel, cette glissade dandinante et crissante. Il se jeta à terre, il retrouvait la terre autrefois embrassée. Cela chut au delà de la plaza, à deux cents mètres pour le moins. « Je suis bon, dit-il à tout hasard. » Et il repartit.

Il entra dans la plaza. Personne à la porte. Quand il avança dans le dos des hommes qui étaient tous collés aux meurtrières du rez-de-chaussée, en trébuchant dans quelque chose, ils se retournèrent, effarés. Une pauvre lanterne les éclairait à peine. Un bruit infernal montait de la rivière : les grenades. Il demanda le jeune lieutenant qui commandait là. On lui indiqua le premier étage, il s’y rendit. Il arriva aussi dans le dos du jeune lieutenant, et il lui vit soudain un visage transfiguré : c’était maintenant un visage d’homme, durement figé. Le visage pourtant s’éclaira fugitivement à sa vue.

— Ils attaquent, fit Gilles.

— Oui, répondit le lieutenant d’une voix tendue. Ils avancent.

Gilles se pencha vers la meurtrière. En bas, le long de la rivière, c’était un combat de nègres que de brusques flammes vouaient à une gloire d’instantané.

— Ne restez pas ici. Nous allons être coupés de la ville.

— Il n’y a pas de réserves en ville ?

— Presque rien. Trois compagnies.

— C’est vous qui commandez ici ?

— Oui, mon capitaine est en permission.

— Combien d’hommes ?

— Quatre-vingt et quelques. Quatre mitrailleuses.

— Des grenades ?

— Oui, nous ne manquerons pas de munitions… Partez.

— Mais il n’y a pas de danger.

— Tenez, regardez.

Les traits de feu et la rumeur se rapprochaient du bas de la pente. Évidemment, les tranchées du bord de la rivière avaient été forcées. Au même moment, un glissement sinistre dans les plages du ciel…

Toute la bâtisse était soufflée. Gilles s’était jeté, meurtri, sur le carrelage. Un monstrueux volcan sortait de terre. « Mon moi arraché dans une flamme, un hurlement. Retombé, mais flagellé, lapidé. Cent cailloux atrocement roides. Hurlement. Plus rien. »

Gilles se redressa machinalement, à côté du lieutenant qui, lui, ne s’était pas couché, vidé, retourné. Ah ! c’était ça, il avait oublié. C’était horrible, impossible. Bien plus terrible qu’autrefois. Il avait vieilli, il ne pouvait plus. Pourquoi être là ? Une voix d’adolescent blessé hurlait à côté de lui. Du noir, plus de lanterne.

Il entendit crier le lieutenant :

— À vos postes.

Sa voix avait mué. Mais lui n’était pas officier espagnol et il n’avait pas besoin d’être dans cette idiote guerre. Et, en tout cas, pas la guerre dans le noir. Il fallait filer. Il s’avança, levant très haut les pieds, vers la porte. Il se rappelait qu’il avait hurlé d’effroi, un hurlement honteux. Les bras en avant, il cherchait l’endroit par où il était entré.

Le bruit sinistre, de nouveau, ce gargouillement descendant. Un homme hurlant s’agrippait à lui et il s’aplatissait avec lui. Cela tombait plus loin. La bâtisse eut un affreux sursaut. Pas solide cette bâtisse, ce bordel de Dieu.

Dans une lueur, il avait vu la porte. Il s’arracha brusquement au corps soufflant et gémissant qui l’embrassait. Il atteignit la porte. Il descendit l’escalier dans une espèce de chute retardée. Il sauta quand il pensa être en bas, son pied toucha quelque chose en fer, se tordit. Il tomba. Aïe. Il était tombé dans des choses affreusement dures et meurtrissantes. Ah ! non, ça fait trop mal. Pitié. Salauds. Il était dans des fusils qui le meurtrissaient encore, tandis qu’il se relevait. Cependant, il en prit un.

C’était en bas, près de la porte. À la porte, il y avait une bagarre. Il s’élança, boitant. Quelqu’un empêchait de sortir quelqu’un qui voulait sortir. C’était un gradé qui empêchait de sortir un petit jeune. La voix du gradé était rocailleuse, dure. Gilles vint tout contre les deux corps.

— Je suis un journaliste français, commença-t-il…

Dehors, il y avait des cris, des grenades, des coups de feu tout près. Il allait être trop tard. Le sergent jura :

— Français ? Quoi ?

Et encore des jurons. Il donna un terrible coup de crosse à l’autre pour pouvoir mieux barrer la route à Gilles. Il brandit sa crosse vers lui.

Gilles s’aperçut qu’il avait un fusil à la main. Était-il chargé ? L’objet dans ses mains n’était plus familier. Il regarda derrière lui. Le ciel était là, en haut d’un escalier en vomitoire. Il jeta son fusil pour rassurer le sous-off.

— Le lieutenant dit que je retourne à la ville, lui cria-t-il en mauvais espagnol.

À ce moment, des hommes venus du dehors se ruèrent à l’intérieur, noyant le sous-off.

Gilles voyait le ciel à travers le vomitoire. Il y alla. Il songeait à une issue du côté opposée au combat. Il y alla, boitant, le corps vide, oublié, tout ramassé dans sa tête. Sa jambe lui faisait mal, dans un endroit indéterminé, d’ailleurs. Il grimpa l’escalier du vomitoire. Au milieu de la piste, en contre-bas, il y avait un camion. Il aperçut à droite, sur les gradins, des blessés autour d’un médecin ou infirmier.

Le bruit hideux. V’lan. Il s’était baissé. Là-bas, les blessés avaient gueulé. C’était des torpilles ou quelque chose de ce genre. Les rouges avaient approché déjà leurs mortiers. Avec ces engins, la vie serait intenable dans cet endroit. Excessif.

Cependant, le calme, dans l’intérieur de l’arène, l’avait saisi. Au lieu de courir à l’autre bout de l’amphithéâtre pour chercher une issue, il resta immobile. Il se retrouvait seul, il se retrouvait. Depuis vingt ans, qu’avait-il été ? Peu de chose. Avant, il y avait eu des moments comme celui-ci et il en avait gardé le souvenir comme de moments où il avait existé. Alors, maintenant, de nouveau, il pouvait être. Depuis quelques mois, ne tendait-il pas vers un tel moment ? Tous ses efforts, coupés d’angoisses, ne l’y portaient-ils pas ? Il regardait autour de lui. Il retrouvait sa lucidité, son ironie. Toute sa conscience ressortait comme la lune là-bas qui montait. Mille pensées lui venaient, mille souvenirs, mille aperçus. C’était cela, il était lui-même, il redevenait lui-même plus que jamais. Il était follement lui-même comme un homme ivre qui s’arrête entre deux verres et qui jouit une seconde de la suspension.

Le bruit. V’lan. Eh bien ! oui, ces mortiers allaient écraser ce lieu de sang. La gageure le fascinait. Rester. Tâter le destin.

Là-bas, au loin, la vie pouvait-elle être encore délicieuse ? Les femmes, il ne les désirait plus. Il avait horreur, désormais, de lui parlant à une femme. Tout cela n’avait été que mensonge de part et d’autre. Il n’avait pas su. Revoir Florence, Chartres ? Il les avait si bien vues. Il en emporterait l’image gravée d’un trait de diamant dans l’âme. Dieu ? Il ne pouvait l’approcher que par ce geste violent de son corps, ce geste dément le projetant, le heurtant contre une mort sauvage.

Il revint à pas lents… le bruit, v’lan. Les mortiers tiraient trop court, en avant de la façade. Des hommes s’affairaient dans l’ombre, devant la porte. Ils faisaient une barricade.

Qu’arrivait-il ? Était-ce une forte offensive qui allait balayer toute la région d’un seul coup ? Ou seulement un coup de surprise qui serait sans lendemain ? Il fallait défendre le lieu des taureaux.

Il tourna dans l’escalier. Un blessé, sur les marches, gémissait :

Santa Maria.

Oui, la mère de Dieu, la mère de Dieu fait homme. Dieu qui crée, qui souffre dans sa création, qui meurt et qui renaît. Je serai donc toujours hérésiarque. Les dieux qui meurent et qui renaissent : Dionysos, Christ. Rien ne se fait que dans le sang. Il faut sans cesse mourir pour sans cesse renaître. Le Christ des cathédrales, le grand dieu blanc et viril. Un roi, fils de roi.

Il trouva un fusil, alla à une meurtrière et se mit à tirer, en s’appliquant.


  1. Un paragraphe et deux répliques censurés en 1939 :
    « Mais il reprit :
    — Il n’y a pas de doute que Hitler et Mussolini veulent la peau du pape.
    — Et réciproquement, remit le Polonais. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 671.
  2. Un passage censuré en 1939 :
    « Walter, plus profond et plus sombre qu’eux continua :
    — Si l’Église vous ordonne de combattre le fascisme ?
    — Nous ne le combattrons pas.
    — Mais si le fascisme vous ordonne de détruire l’Église ?
    — L’Église est indestructible, s’écria le Polonais.
    Walter haussa les épaules.
    — Ce n’est pas une réponse. Emprisonner des prêtres ?
    — Oui, s’ils sont plus communistes que prêtres, s’écria O’Connor. Du reste, les prêtres doivent expier ; ils le reconnaissent eux-mêmes. C’est pourquoi ils aiment tant les communistes. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 671.
  3. La première phrase de la réplique suivante censurée en 1939 :
    « — Je crois que le fascisme est une immense révolution salutaire et que l’Église devrait profiter de cette occasion qu’il lui offre de se renouveler de fond en comble. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 672.
  4. Un passage censuré en 1939 :
    « de réflexion. Ce que les puissances démocratiques n’ont pas réussi à Genève, les puissances fascistes le réussiront. Elles feront l’unité de l’Europe.
    — Mais si les puissances fascistes sont vaincues, ne sera-ce pas l’hégémonie de la Russie ? ou d’une de ces ignobles démocraties de France, d’Angleterre, d’Amérique ? s’écria O’Connor. Pour moi, le triomphe des États-Unis, après une guerre mondiale, serait aussi affreux que le triomphe de la Russie.
    — Ce serait la même chose, reconnut Walter.
    — Alors ?
    — Alors…
    Walter les regarda tous les deux.
    — Pour moi, je me suis retiré d’entre les nations. J’appartiens à un nouvel ordre militaire et religieux qui s’est fondé quelque part dans le monde et poursuit, envers et contre tout, la conciliation de l’Église et du fascisme et leur double triomphe sur l’Europe.
    Les deux hommes le regardèrent avec un grave émoi.
    — Mais, reprit le Polonais, comment éviterez-vous l’hégémonie de l’Allemagne ? » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, pp. 674-675.