Gilles de Rais dit Barbe-Bleue/14

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H. Champion, libraire-éditeur. (p. 361-382).

XIV


APRÈS LA MORT DE GILLES DE RAIS. — SA FAMILLE. — SES BIENS.

Que devinrent, après la journée du 26 octobre 1440, les complices et la foule des serviteurs de Gilles de Rais ? Il nous a été impossible de retrouver les traces de la plupart d’entre eux. Au pressentiment de l’orage qui s’amoncelait sur la tête du maréchal, Gilles de Sillé s’était enfui [1] ; André Buschet s’était déjà retiré en Bretagne et était passé au service de Jean V ; Robin Romulart et Rossignol étaient morts ; Henriet et Poitou avaient subi le dernier supplice ; Prélati et Blanchet, qui comparurent devant la cour ecclésiastique, ne furent pas cités devant la cour séculière. Furent-ils punis dans la suite ? Gilles de Sillé et ceux qui s’étaient enfuis avec lui, payèrent-ils la juste peine due à leurs crimes ? Aucun document ne nous est parvenu sur ce point et les historiens, d’autre part, n’ont point conservé le souvenir même vague de leur procès. On aime à croire cependant que le châtiment les atteignit et qu’ils n’échappèrent pas, comme Roger de Bricqueville, à la vengeance. Mais celui-ci, par faveur, par habileté, sut éviter la justice humaine, sinon la justice de Dieu, qui n’a point les errements ni les faiblesses de la justice des hommes.

Nous avons dit déjà, que, prudent à l’égal de Gilles de Sillé, Roger de Bricqueville s’était enfui avant l’arrestation du maréchal, son complice et son maître. S’il s’était éloigné de Gilles, c’est évidemment qu’il avait entrevu l’abîme où devait fatalement aboutir la voie où il marchait. Que sa fuite ait été commandée par ses propres réflexions ou qu’elle ait été l’effet des menaces de la justice, il ressort manifestement des documents du procès qu’il était loin de la Tour-Neuve et du Bouffay, lorsqu’on y jugea ses compagnons de crimes et de débauche. Il était, certes, bien naturel qu’il se tînt à l’écart de ces grandes assises, au moment où son nom ne pouvait manquer d’être prononcé parmi ceux des plus coupables. Mais, dans sa retraite, il prêtait une oreille attentive à ce que la voix publique lui apportait de Nantes : un jour il entendit le bruit des accusations portées contre lui par Gilles lui-même, les complices et les témoins. Il en fut épouvanté : car il savait qu’en ces temps, non moins qu’aujourd’hui, la justice ne s’endormait pas et qu’un jour ou l’autre elle pouvait ressaisir sa proie pour la livrer au bourreau. Dans sa frayeur, il ne connaissait plus le repos : sans cesse effrayé par la conscience de ses crimes et par le souvenir du châtiment, qu’ils avaient attiré sur ses anciens compagnons, malgré les années qui l’en séparaient, il redoutait le même sort. Dans cette extrémité, il rechercha et fit employer tous les moyens nécessaires pour obtenir sa grâce.

Il paraît qu’il était bien vu dans la famille même de Gilles de Rais ; car dans une lettre à son frère Olivier, du 22 mai 1449, nous voyons que Prégent de Coetivy, marié à la fille unique de Gilles, le prie de le rappeler au souvenir de Roger de Bricqueville [2] : Marie de Rais elle-même entourait de toutes ses affections les propres enfants de ce misérable, qui avait tenu entre ses mains le sort et les domaines de la jeune fille. Mais ce n’était point assez ni pour la sécurité ni pour la tranquillité de ses jours : seules, des lettres de rémission, émanées de la main même du roi, pouvaient le mettre à l’abri de toute poursuite et partant de toute crainte pour l’avenir ; elles rendraient le calme à son cœur troublé et le repos à ses nuits inquiètes : après, il ne lui resterait que les vengeances du remords, et le coupable, une fois à l’abri des vengeances de la justice humaine, se promettait bien de s’arranger avec sa conscience et avec Dieu. On se demande aujourd’hui par quels moyens il put cacher la vérité aux yeux du roi : toujours est-il qu’il obtint, le 24 mai 1456, seize ans après la mort de Gilles de Rais, les lettres de rémission tant convoitées ; elles étaient telles qu’il pouvait le désirer. Les raisons invoquées par Charles VII, sont curieuses à étudier : quels motifs pouvait-il donner à sa clémence après le procès de Nantes, surtout après que le procès de révision avait si misérablement échoué ? Le dévouement de la famille du coupable pour la France, la crainte que lui inspirait Gilles, son maître, les services qu’il avait rendus ou qu’il pourrait rendre à l’avenir à la patrie et au roi. En vérité, il ne faut pas toujours chercher la logique et la pudeur dans les actes des hommes [3].

Car il faut bien le reconnaître : rien n’est plus surprenant que ces raisons, apportées évidemment pour donner une couleur de justice à des lettres de rémission aussi complète dans une circonstance aussi grave. Pour nous, qu’une douce compassion pour les victimes a touchés profondément et aux yeux de qui paraissent encore trop doux les rudes châtiments, inventés pour punir de tels forfaits, nous éprouvons une grande surprise, en voyant sur quels motifs Charles VII s’appuie pour gracier un pareil coupable. Sans doute le patriotisme de la famille de Bricqueville qui est mis en avant, la reconnaissance que Roger devait à son maître, le peu de sens et d’entendement du jeune écuyer, la crainte que lui inspirait Gilles de Rais, les services qu’il avait rendus dans la guerre contre les Anglais, le dévouement surtout dont il promettait de si beaux effets à l’avenir, la cause étant moins mais ici, toutes ces voix réunies ne devaient pas étouffer les accusations des témoins et des complices, le cri lamentable des enfants et des familles et la voix du sang répandu à flots. Les pièces du procès étaient partout ; les crimes, solennellement prouvés à Nantes, l’avaient été non moins solennellement devant le parlement français : on ne pouvait donc ni les pardonner ni surtout les excuser. Par de semblables considérations, il n’est pas de coupable qui ne pourrait se flatter d’obtenir son pardon et d’être absous ; car il n’en est pas qui ne puisse invoquer ou les services passés de sa famille, ou son peu de jugement, ou mieux encore son dévouement et ses vertus à venir. Le pardon royal enleva les conséquences juridiques du crime, mais il en laissa persévérer toutes les conséquences morales : si la peine du forfait fut remise à Roger de Bricqueville, la faute lui reste, tout entière.

Mais quelle fut la destinée de la foule des domestiques, des flatteurs, bouffons et valets, qu’avaient attirés autour de Gilles la curiosité et plus encore l’ambition ? La nouvelle de son arrestation, de son procès et de sa mort, fut pour tous un coup terrible, même pour les plus innocents. Flatteurs, parasites, bouffons, sorciers, évocateurs, gens suspects de maléfices et d’hérésie, sortis de l’ombre un instant, s’empressèrent d’y rentrer avec précipitation. Mais les officiers, les gens de guerre, les chapelains, les chanoines, les enfants de chœur, toute la chapelle en un mot, la troupe de ses acteurs, que devinrent-ils ? Peut-être qu’effrayés de la triste fin de leur maître, mais assurément épouvantés par la grandeur de ses crimes, plus d’un même craignant de passer pour son complice, ainsi qu’il arrive souvent à ceux qui ont vécu avec les grands coupables, tous se dispersèrent à la hâte ; quand une demeure menace ruine, les habitants en sortent par toutes les issues. Il est certain du moins que les héritiers de Gilles de Rais les remercièrent de leurs services onéreux et les renvoyèrent comme ils étaient venus. Ils avaient vu avec trop d’impatience les funestes effets de leurs flatteries, pour être tentés de les conserver comme des serviteurs à gages.

Repoussée par Gilles de Rais alors que ces nouveaux arrivés l’entouraient comme d’un réseau par leurs assiduités et leurs intrigues, c’était à bon droit que sa famille attribuait à leur influence, inconsciente ou préméditée, mais à coup sûr bien funeste, le malheur et la ruine d’une épouse, d’un père ou d’un frère. Aussi Catherine de Thouars, sa femme ; Marie de Rais, sa fille ; Prégent de Coétivy et André de Laval, ses gendres, et surtout René de la Suze, son frère et le dernier héritier de son nom et de ses biens, avaient conçu d’eux une telle haine, qu’ils ne pouvaient supporter leur vue et qu’elle s’échappe, pour ainsi dire, de toutes les lettres de leurs suppliques. Le Mémoire des héritiers de Gilles de Rais est rempli, en particulier, des expressions les plus indignées contre la tourbe de ces valets, ramassés de tous les points de l’Europe et cause de tant de malheurs. L’on ne saurait donc avoir de doute sur le sort qu’eut, après la mort du maréchal, tout cet essaim de flatteurs : aussi bien, qu’eussent-ils fait dans une demeure ravagée ? Sous l’effort de l’orage, l’arbre sur lequel ils s’étaient abattus de toutes parts étant tombé avec un grand bruit, les frélons s’étaient envolés avec épouvante. Quand ils eurent abandonné une demeure où ils avaient été si longtemps les maîtres, Catherine de Thouars, sa fille et son beau-frère René y rentrèrent et essayèrent d’en réparer les ruines ; mais la secousse avait été trop forte : ébranlée jusque dans ses fondements, elle ne tardera pas à crouler tout entière et à disparaître dans une chute finale. Il convient de dire cependant ce qu’il advint de sa famille : le récit toutefois en sera nécessairement court ; mais, pour être complet, il faut retracer, au moins en quelques lignes, quelles furent les destinées des trois vies si intimement liées à la personne, au nom et au souvenir de Gilles de Rais, et quelle fut la fin rapide d’une maison, qui venait d’être si fortement secouée.

Dans une vie troublée comme fut celle de Gilles par tant d’événements divers, la part de Catherine de Thouars fut bien petite et son rôle bien effacé : il est vrai de dire aussi qu’il restait peu de place aux affections légitimes dans une existence dévorée par les affections défendues. Livré comme il l’était aux mains d’indignes flatteurs et en proie à toutes ses convoitises, l’intérêt même conseillait au prodigue d’éloigner de sa personne son épouse légitime ; car elle devenait pour lui un témoin d’autant plus ennuyeux qu’elle était plus intimement mêlée à sa vie. Le Mémoire des héritiers nous dit qu’il ne pouvait souffrir près de lui épouse, fille, frère, parents ou amis, qui l’auraient contrarié dans ses goûts, en essayant de l’arracher au mal par amitié [4]. Aussi bien, quels plaisirs sa malheureuse femme, honteusement délaissée, en butte aux caprices d’un caractère violent par nature et rendu brutal par passion, aurait-elle pu goûter dans le commerce journalier de cet homme ? La vie commune n’est douce que pour les cœurs qui s’aiment, et, bien loin de souffrir les haines, elle ne peut même pas supporter l’indifférence : mais c’est la pire des choses, lorsque les derniers outrages sont la récompense du plus tendre amour. Il n’y a point, pour une femme, de malheur plus grand et de douleur plus cruelle que l’infidélité d’un époux. Dans l’universalité des maux qui nous désolent, la plus pénible peine est l’abandon ; l’exil même et la pauvreté, quand on les porte à deux, ont de certains charmes, qui en adoucissent l’amertume ; mais les vraies douleurs sont celles qui viennent d’un cœur ulcéré, dévoré dans la solitude par le chagrin. À n’en pas douter un seul instant, ce fut le triste partage de Catherine de Thouars. Unis, jeunes encore, par les liens d’un amour peut-être profond à l’origine, mais vain dans le cœur de Gilles, c’est à peine si nous retrouvons à de rares intervalles l’épouse auprès du mari. Dès le début de leur mariage, les exigences de la guerre les séparèrent, car Gilles passa les plus belles années de sa jeunesse dans les camps : ce furent les plus douces encore pour Catherine. Au moins, durant ces années, le maréchal se couvrait de gloire au service de la patrie et le sort de sa femme ressemblait à celui du plus grand nombre de ses compagnes et de ses amies. À cette époque il avait encore confiance en elle et il revenait à Catherine de gérer, dans l’absence de son mari, l’immense fortune commise à ses soins.

M. Paul Marchegay se rappelle avoir lu, dans un document dont il n’a pu retrouver la trace, qu’elle fut chargée, vers ces temps-là, de surveiller et de conduire les réparations du château de Champtocé. Ce fait nous indique quel fut souvent au moyen âge le rôle important des femmes dans les grandes maisons. À l’époque des Croisades et de la guerre de Cent ans, comme les seigneurs étaient souvent entraînés loin de leurs domaines par les hasards de la guerre, c’était ordinairement aux femmes que passait l’administration de la fortune seigneuriale. De la bonne ou mauvaise gérance de ces biens dépendait l’avenir de la maison, et souvent, pendant que le mari moissonnait la gloire au dehors, l’on vit une femme intelligente accroître au dedans la richesse, comme il s’en trouva aussi, ou peu capables ou de mœurs légères, qui ruinèrent, par des dépenses folles, une fortune entamée déjà par les besoins ou les plaisirs du mari. Aux femmes appartenait donc de passer les traités, de faire rentrer les revenus, de signer les contrats ; d’où leur rôle souvent prédominant au sein de la famille. De l’importance de cette mission, qui avait sa source dans la nécessité des circonstances, à la préoccupation de mettre les femmes en mesure de s’en bien acquitter, la conséquence était logique et inévitable. Aussi voyons-nous que l’éducation des filles fut le plus grave et le meilleur souci des grandes maisons, à cette époque où la femme, après la gloire, était tout pour un chevalier. Il suffit, pour montrer ce que furent certaines d’entre elles, de nommer les plus célèbres, les deux Jeannes de Blois et de Mont fort, Yolande d’Aragon, Jeanne de Laval, et, plus tard, Gabrielle de la Trémoille, veuve du grand la Trémoille, le plus parfait modèle des femmes économes. Quelle fut l’éducation particulière de Catherine de Thouars ? On ne saurait le dire ; cependant il est permis de croire qu’elle ne fut pas bornée à la science de la quenouille et du fuseau, mais digne de son rang, de sa fortune et de son nom. Gilles se reposa pendant quelque temps sur elle du soin de gérer son immense fortune : l’on peut donc supposer qu’elle en était digne.

Si, après la mort de Jean de Craon, en 1432, et surtout après la retraite définitive de Gilles, en 1435, on ne la retrouve plus à la tête de sa maison, on doit l’attribuer moins à l’incapacité de la femme qu’à la prodigalité dévorante du mari. En nommant Roger de Bricqueville à l’administration de sa fortune, avec pouvoir illimité de vendre, d’aliéner, de changer, d’acheter à son caprice, Gilles laisse entrevoir suffisamment les raisons qui l’y poussèrent. Il est évident que de vives et renaissantes querelles d’intérieur l’avaient lassé d’une économie qui contrariait ses goûts, et que son ambition, faite en tierce partie du besoin de l’or, se flattait d’être mieux servie par le flatteur que par l’épouse. Puisqu’il jouissait des beaux domaines qu’elle lui avait apportés en dot, rien ne pouvait donc l’empêcher de dévorer librement les siens propres. Grande, nous l’avons dit, fut la désolation de sa femme et de tous ses parents, qui voyaient se dissoudre la plus belle fortune peut-être qui fût dans ces temps-là. C’est à sa femme et à René, son beau-frère, qu’il faut attribuer les sollicitations d’interdit qu’ils portèrent jusqu’aux pieds du roi, et l’arrêt qui fut rendu à la suite contre Gilles de Rais [5].

À partir de ces tentatives, Catherine disparut de plus en plus et vécut dans l’ombre jusqu’à la mort de son mari. En 1434, on la trouve à Machecoul, durant une partie des mois de janvier et de mai ; à la saint Michel, elle est à Tiffauges ; quelque temps après, elle apparaît au château de Champtocé ; puis, enfin, elle va ensevelir sa douleur et sa honte au fond du château de Pouzauges, où son mari ne vient jamais. Avait-elle deviné quelque chose de la triste réalité ? Ou bien cédait-elle à la douleur de se voir abandonnée ? Quelques-uns ont prétendu que son terrible époux la força un jour d’assister à ses orgies [6] : mais le fait ne repose sur aucun document connu et ne peut être entendu de certains crimes. Quelque impudente que soit la débauche, il est des excès tels qu’ils demandent l’ombre et le silence, et l’on sait avec quelles précautions Gilles s’enveloppait de mystère pour certaines actions. D’autres ont dit qu’elle avait voulu se soustraire aux brutalités de son époux et ce fait porte en lui une certaine apparence de vrai, qui le rend au moins vraisemblable. Peut-être y eut-il dans les motifs de sa retraite quelque chose de tout cela : il paraît bien difficile, en effet, qu’elle n’ait pas eu quelque soupçon des crimes qui se commettaient dans l’ombre autour d’elle, et qu’elle n’ait pas été en butte aux mauvais traitements du cruel baron ; mais c’était assez pour fuir l’air empesté que l’on respirait auprès de Gilles, que la douleur de l’épouse et les sollicitudes de la mère.

L’épouse délaissée devient ordinairement une mère plus affectueuse : l’amour maternel se nourrit de tout l’amour conjugal dédaigné. Un seul gage de leur première et mutuelle tendresse avait été donné à Gilles et à Catherine, une jeune et douce enfant de huit à dix ans ; ce fut sur elle que Catherine reporta toute son affection. Pour consoler son âme et occuper sa vie, heureusement elle avait des devoirs. L’homme a, pour oublier les soucis de l’intérieur, l’activité et le mouvement des affaires extérieures ; une femme honnête, abandonnée par son époux, n’a pour se consoler que ses souvenirs… et ses devoirs, dont le premier est l’éducation de ses enfants : douce tâche qui charme bien des ennuis. Mais Catherine devait souffrir, à la pensée que l’unique bien qui lui restait de son premier amour, pouvait lui être ravi, par la volonté d’un père livré aux caprices d’un valet. Ce cher objet de sa tendresse ne lui fut pourtant pas enlevé : sa fille resta près d’elle ; ensemble elles passèrent les dernières années que vécut Gilles ; ensemble, elles assistèrent, témoins attristés, aux dernières péripéties de son procès et de sa mort [7].

Demeurées seules après le 26 octobre 1440, que deviendraient-elles ? Leur nom était souillé ; les biens de Gilles étaient aux mains des acquéreurs ; les lambeaux de leur immense fortune partout dispersés : pour défendre contre la convoitise le peu qui en restait encore, ou pour en recoudre ensemble les morceaux, qui prendrait en mains leurs intérêts ? Dans cette extrémité, Catherine résolut de se remarier au plus vite, de marier également sa fille et de se donner ainsi deux puissants protecteurs. La femme et la fille d’un criminel tel que Gilles de Rais aujourd’hui trouveraient difficilement un époux : chose curieuse ! il n’en fut pas ainsi à cette époque : deux ans ne s’étaient pas encore écoulés, qu’elles avaient épousé, Catherine de Thouars, en 1441, Jean de Vendôme, vidame de Chartres, deuxième du nom ; et Marie de Rais, le 14 juin 1442, Prégent de Coétivy, amiral de France. Jean II de Vendôme était fils de Robert de Vendôme et de Jeanne de Chartres et seigneur de Lassay, au pays du Maine. Sa femme lui apporta en mariage son riche patrimoine : Pouzauges, Chabanais, Confolens, Savenay, Grez-sur-Maine et d’autres domaines, dont le plus beau et le plus riche était la baronnie de Tiffauges. Ils moururent en ne laissant qu’un fils, unique héritier de leur fortune et de leur nom. Tiffauges resta dans la famille des vidames de Chartres, jusqu’en 1560, où cette famille s’éteignit. Après avoir passé successivement à la branche collatérale par héritage en 1550 ; — en 1667, par une première adjudication à Marie de Rieux, veuve de Guy de Scépeaux, comtesse de Chemillé et dame de Mortagne, et par elle, dans le cours du XVIIe siècle à la maison de Gondy et à celle de Cossé-Brissac, il arriva enfin, par une seconde adjudication, le 21 mars 1702, aux mains de la famille Jousseaume de la Bretesche, qui le possède encore aujourd’hui, mais bien différent de ce qu’il fut jadis, à l’époque de Gilles de Rais. Singulières vicissitudes des choses d’ici-bas ! Le temps et les révolutions en ont fait un amas de ruines imposantes : chaque année, au printemps et à l’automne, la charrue trace ses sillons autour du donjon et de la chapelle qui croulent, et les épis mûrissent dans l’enceinte de ces murs, où, prématurément, tant d’enfants ont été moissonnés par le crime [8].

À peine un an après le mariage de sa mère, Marie de Rais, âgée d’environ quinze ans [9], épousa Prégent de Coétivy, amiral de France, qui en avait environ quarante [10]. Prégent, chevalier et chambellan de Charles VII, était seigneur de Coétivy, de Taillebourg et de Lesparre, et gouverneur de la Rochelle. Il appartenait à une grande et illustre famille de la Saintonge ; son père, lieutenant du connétable de Richemont, avait été tué au siège de Saint-Jean-de-Beuvronen 1425, et son fils, qui l’y avait accompagné, hérita de son nom et de sa charge. Il serait superflu de rechercher quel fut le mobile, amour ou cupidité, qui poussa Prégent de Coétivy à demander la main de la jeune Marie : disons seulement que le Mémoire des Héritiers affirme qu’il l’épousa avec la ferme conviction que tous les contrats de vente, passés au nom de Gilles de Rais, de droit étaient nuls et sans effets ; d’où l’on peut conclure peut-être sans trop de légèreté ni d’injustice que la dot de la jeune héritière, non moins que sa beauté, fut puissante sur les yeux et sur le cœur du cupide amiral. Il était loin de se douter alors, assurément, que la succession du maréchal de Rais donnerait lieu à des procès interminables, où se consumerait sa vie ; qui se prolongeraient bien au delà de sa mort, et dont les difficultés compliquées, inextricables, font le désespoir de l’historien. Le roi poussait peut-être aussi à cette union ; car c’était donner un rude jouteur pour antagoniste au duc de Bretagne, dont il redoutait la puissance et qui prétendait arrondir ses domaines par les importantes seigneuries d’Ingrandes et de Champtocé. Toujours est-il que la demande et les conditions du mariage furent faites par Jean Le Boursier, seigneur d’Esternay, chevalier et chambellan du roi [11], par actes authentiques du 24 mai et du 14 juin 1442. L’accord sur les conditions du mariage eut lieu le 14 juin entre Jean Le Boursier d’une part, et de l’autre, Jean de Vendôme, beau-père de Marie, Catherine, sa mère, et René de la Suze, son oncle paternel.

La première condition, celle qui parut la plus dure à Prégent de Coétivy, fut qu’il prendrait le nom, les armes et le cri de Rais [12] ; la seconde, que si des acquêts avaient lieu pendant le mariage, les héritiers de Prégent de Coétivy, à défaut d’héritiers naturels, n’en auraient que le tiers et que les deux autres reviendraient aux héritiers de Marie ; enfin, et pour parer aux événements imprévus de l’avenir, que si l’amiral venait à mourir avant sa femme, elle serait rendue à sa mère ou à son oncle René de la Suze, ou, s’ils étaient morts eux-mêmes, aux plus proches héritiers de Marie. Si dures que lui parurent ces conditions, Prégent de Coétivy les confirma solennellement le jour de la saint Michel suivante, le 29 septembre 1442, comptant bien que le temps, qui est un grand maître, lui fournirait quelque moyen utile pour en adoucir la rigueur. Le mariage suivit de près ; et aussitôt Prégent de Coétivy, soit pour améliorer les conditions du contrat, soit pour recouvrer les terres aliénées par Gilles de Rais, soit aussi pour rentrer en possession légale de plusieurs seigneuries injustement détenues par des usurpateurs, manifesta une activité extraordinaire et employa, pour arriver à ses fins, tous les moyens imaginables. Confiscation des terres de Gilles à son profit par le roi (22 avril 1443) ; lettres royales qui l’établissent curateur de la jeune Marie, sa femme (13 août 1443, ancien style) [13] ; tentatives de réhabilitation de la mémoire du maréchal (13 janvier 1443, nouveau style) ; modifications apportées, à sa requête, au contrat de mariage (26 juillet 1443) [14] ; essais incessants pour obtenir des ducs de Bretagne l’abandon complet des seigneuries de Champtocé et d’Ingrandes ; lettres patentes de Charles VII pour établir le relèvement général des terres de Gilles de Rais aliénées et vendues (13 janvier 1446) ; autant d’actes qui prouvent l’opiniâtre application qu’il mit à reconstituer la fortune délabrée de sa femme. Nous avons signalé plus haut qu’il entreprit même de réhabiliter la mémoire de son beau-père : nous n’avons donc pas à y revenir. Remarquons seulement, en passant, que si l’innocence de Gilles eût été reconnue, rien n’eût mieux servi les intérêts et les vues de l’amiral de Coétivy, son gendre. On se souvient, en effet, que l’arrêt de Pierre de l’Hospital contre Gilles portait la confiscation de ses biens au profit du duc de Bretagne, et s’il faut en croire les lettres de Charles VII, si souvent citées, l’arrêt avait sorti son plein effet : les biens, les meubles surtout du maréchal condamné, avaient été enlevés ; des richesses de son père, immenses encore, il n’était rien resté à Marie, sa fille. Mais, si l’accusation portait à faux, cet arrêt était nul, les biens de Gilles revenaient de plein droit à son héritière et, par elle, à l’amiral de Coétivy : or, ces biens, meubles et immeubles, représentaient encore des sommes considérables. Mais l’amiral ne put, ne pouvait pas réussir dans son dessein : la mémoire de Gilles était souillée d’une tache que rien ne pouvait laver. Aussi, arrêté sur ce chemin, Prégent de Coétivy essaya d’arriver à son but par une autre voie.

Plus haut que le duc de Bretagne était placé le roi de France, et les arrêts de la cour de Nantes relevaient du parlement de Paris. Le 22 avril 1443, deux mois seulement après appel du jugement de condamnation, le nouveau baron de Rais se fit donner, par ordonnance du roi : « toutes les terres, seigneuries, châteaux, châtellenies, cens, rentes, revenus, possessions, biens meubles et héritages quelconques, qui furent et appartinrent ou, qui pouvaient ou devaient compéter et appartenir à feu Gilles, en son vivant seigneur de Rays et mareschal de France, quelque part que les choses dessus dites soient assises et situées ; et comment qu’elles soient dites, nommées et appelées, soit par amande, condamnation, droit ou titres de confiscation, tant pour cas, crimes ou délitz, désobéissances faites et commises envers nous et notre royale Majesté par le feu sire de Rays lui vivant, comme par les cas et délitz pour lesquels puis troys ans en ça il a été exécuté, ou autrement en quelque manière qu’il nous puisse être et doive compéter et appartenir [15]. »

Cet acte d’autorité royale implique deux choses : confiscation d’une part, donation de l’autre. Était-ce la contre-partie de l’arrêt, qui avait été rendu par la cour de Nantes au profit du duc de Bretagne ? On est tenté de le croire. Cependant, il n’y est pas question de Marie de Rais ; et pourtant il n’était pas possible de la déposséder des biens paternels au profit de son époux. Car, outre que c’eût été une injustice criante, Prégent de Coétivy, en tout et toujours, n’agit qu’au nom de sa femme. C’est comme héritier de Gilles et non pas comme gratifié de ses biens, qu’il entreprend la réhabilitation du condamné ; c’est comme mari de la fille unique du maréchal, qu’il poursuit le rachat de ses domaines ou qu’il s’efforce de les faire rentrer en sa possession ; c’est au même titre enfin, qu’à la supplication du vidame de Chartres, de Catherine, sa belle-mère, et des autres parents de Gilles, il est nommé par Charles VII, le 13 août 1443, curateur de Marie de Rais, sa femme ; cet acte l’établit au « gouvernement, administration, poursuite et déffence des droitz, biens, procès, besongnes et négoces de ladite Marie, sa femme. » Les biens de Gilles ne furent donc pas véritablement donnés en propre à Prégent de Coétivy, comme l’indiquerait l’arrêt de confiscation cité plus haut. Mais l’auraient-ils été, que l’effet de cette donation fut complètement nul.

Ne nous étonnons pas d’ailleurs de ces contradictions ; elles sont si fréquentes en ces sortes de querelles, qu’il faut bien croire qu’elles étaient habituelles à cette époque. Tous les actes, émanés des chancelleries du temps, ne sortaient pas leur effet naturel. Dans un siècle où ces diverses chancelleries, comme les provinces auxquelles elles appartenaient, étaient presque indépendantes les unes des autres et où le pouvoir royal lui-même, limité dans son action, ne pouvait donner toujours une entière exécution à ses arrêts, l’historien rencontre une foule d’actes contradictoires, aussi peu effectifs que peu respectueusement acceptés. C’est, sans aucun doute, ce qui arriva pour les lettres de Charles VII, si manifestement contraires aux intérêts des ducs de Bretagne. C’est ce qui eut lieu encore, quelques mois plus tard, le 28 août 1443, an sujet des terres de Champtocé et d’ingrandes, que Gilles de Rais avait vendues au duc de Bretagne, et dont ce prince s’était emparé avec le consentement du roi des Deux-Siciles, duc d’Anjou, malgré l’annulation prononcée par édit royal de toutes les ventes faites par Gilles de Rais : Charles VII, en lettres datées de Chinon, sous prétexte que Gilles de Bretagne, « à qui son père les avait données, avait toujours favorisé l’Anglais et entretenait encore avec lui de nouvelles intelligences [16] », les confisqua et les adjugea également bientôt après à l’amiral de Coétivy ; c’est ce qui arrivera, quelques années plus tard encore, en 1446, pour les lettres où il ordonne à tous les détenteurs des biens de Gilles de Rais d’avoir à s’en dessaisir en faveur de Prégent de Coétivy, à moins d’en prouver la légitime possession ; c’est enfin ce qui arrivera pour les lettres du roi René, au sujet de ces mêmes terres d’ingrandes et de Champtocé toujours en litige, le 10 octobre 1450, où le roi René les abandonne au duc de Bretagne, sous prétexte qu’elles ont été confisquées aussi à son profit. Ainsi, dans un pays où la justice était rendue par diverses cours devenues indépendantes les unes des autres par l’indépendance même des provinces, les arrêts étaient souvent vains et inutiles et les luttes, qui naissaient de pareils procès, étaient pour ainsi parler interminables. L’on ne saurait dire quand prirent fin celles auxquelles donna lieu la succession de Gilles de Rais, et, le découvrit-on à force de patientes recherches, que le lecteur n’y prendrait pas d’intérêt.

Dans de semblables affaires, il arrivait le plus souvent que les deux parties ne parvenaient à s’entendre que grâce à des compromis : Prégent de Coétivy eut souvent recours à ce moyen avec les ducs de Bretagne et surtout avec François II. Par d’habiles transactions mutuelles, il fit si bien qu’il put jusqu’à sa mort jouir assez paisiblement des plus belles terres de sa femme et surtout d’Ingrandes et de Champtocé. On nous saura gré de passer sous silence les détails aussi longs qu’ennuyeux des accords qui furent faits, à diverses époques, entre les ducs de Bretagne et le nouveau baron de Rais. La publication de nombreux documents relatifs à Gilles de Rais fournirait sur ce point aux esprits curieux de recherches, tout ce qu’ils peuvent désirer en ce genre. Mais, aux lecteurs qui se sentent moins de goût pour ce genre d’érudition aride et sèche, ils n’offriraient ici que des ennuis. Peut-être même avons-nous déjà excédé la mesure : qu’on nous permette pourtant d’ajouter que, par une dernière transaction passée entre Prégent de Coétivy et François II, le 23 juin 1448, et dont le duc de Bretagne n’avait pas rempli les conditions, l’amiral entrait de plein droit dans la libre possession d’Ingrandes et de Champtocé, le 24 juin 1450, deux ans plus tard.

Il était alors au siège de Cherbourg et il manifestait souvent sa joie à ses amis, leur disant qu’il était désormais, sans aucune ombre de doute, seigneur de ces deux grandes terres. Mais quatre jours avant l’échéance du jour fixé, le 20 juin 1450, comme il était sur la brèche, un coup de canon l’atteignit : il tomba roide mort[17]. « Ce fut grand dommage et perte pour le roi, dit l’historien de Charles VII ; car il était tenu des vaillants chevaliers et renommés du royaume, fort prudent et de bon âge[18]. » Il avait à peine quarante-huit ans. Prégent de Coétivy était faible de constitution et sa santé ne se soutenait plus qu’à force de soins. Mais, à ses talents militaires, à sa fortune, à son grand nom, à ses charges, il unissait un esprit des plus cultivés de son époque : c’est ce qu’attestent des lettres, en trop petit nombre malheureusement, et son amour des bons et beaux livres. Son goût pour le luxe égalait celui des plus grands personnages du xve siècle. Mais il fut âpre au gain et à l’argent. Comme la plupart des grands seigneurs, qui avaient été fidèles au roi dans le malheur, il profita largement du droit que donne le succès et surtout le succès des armes. Il fut l’un de ceux qui gagnèrent le plus aux confiscations prononcées contre les seigneurs félons qui avaient embrassé le parti de l’Anglais : heureux seulement s’il n’avait pas mérité de l’histoire le reproche plus grave d’avoir été particulièrement acharné à la perte et à la spoliation de l’illustre Jacques Cœur !

Marie de Rais, à peine sortie de la plus tendre jeunesse, se trouvait de nouveau sans appui, abandonnée à la merci de la fortune. Lorsque la nouvelle de la mort de son mari lui arriva, elle était au château de Taillebourg. Elle y fut traitée inhumainement pendant plusieurs mois, retenue qu’elle était, comme prisonnière, par les cupides frères de Prégent de Coétivy, Christophe, Alain, cardinal d’Avignon, et surtout Olivier, qui prétendaient tirer de grands avantages personnels de sa triste situation. Ce dernier parvint même à lui extorquer, par ruse et par violence, une procuration qui les autorisait à s’ingérer dans l’administration de ses affaires. Comptant sur les bonnes grâces de Pierre, duc de Bretagne, il ne craignit pas d’abuser du nom de sa belle-sœur en livrant au duc les seigneuries et les places d’Ingrandes et de Champtocé. De son côté, le duc Pierre, se croyant tout permis contre une femme jeune et faible, était venu, au mépris de toutes les conventions passées, mettre le siège devant ces deux places. Ainsi s’apprêtaient, les sires de Coétivy d’une part et de l’autre le duc de Bretagne, à diviser de nouveau les dernières dépouilles du malheureux Gilles de Rais. Sa famille, justement alarmée de ces manœuvres, eut recours, encore une fois, à l’intervention de Charles VII pour obtenir la délivrance de la jeune veuve. Marie, à peine rendue à la liberté, se hâta d’annuler tout ce qui lui avait été arraché, par ruse et violence, durant sa captivité. Pour se protéger enfin de nouveau contre la rapacité de ses ennemis, elle se hâta de chercher, dans une nouvelle alliance, un puissant appui : elle le trouva dans l’un de ses cousins, André de Laval, amiral et maréchal de France, l’un des compagnons d’armes de son père, le second de ces deux héroïques seigneurs de Laval, que nous avons vus si dévoués à la France et si fidèles à Jeanne d’Arc. Il avait quarante ans ; Marie de Rais, sa cousine, n’en avait guères que vingt-quatre encore.

Ce mariage rendit moins arrogants les sires de Coétivy et le duc de Bretagne lui-même. André de Laval rentra en possession des domaines de sa femme, et tout semblait promettre que le bonheur viendrait enfin, après tant d’infortunes, vers la fille de Gilles de Rais. Cependant, quoique André de Laval fut plus jeune que Prégent de Coétivy de neuf ou dix ans et que Marie de Rais eût grandi, aucun enfant n’était encore né de leur union, quand le 1er novembre de l’année 1457, Marie, à l’âge d’environ trente-deux ans, mourut au château de Vitré, qui appartenait à son époux. Elle fut inhumée dans l’église de Notre-Dame de cette ville, au fond de la chapelle située derrière le chœur. On lisait sur son tombeau cette inscription : « Ci-gist Madame Marie, dame et héritière de Raiz, jadis espouse de hault et puissant Monseigneur André de Laval, en son temps seigneur de Lohéac, de Lomoux et de Kergorlay, mareschal de France ; laquelle dame trespassa le premier jour de novembre, l’an mil iiij lvii[19]. »

Un compte fort curieux[20], tenu par Jean Harsenet, maître d’hôtel de Prégent de Coétivy, et daté du 6 mars 1450 au 12 janvier de l’année 1451, nous a fourni de précieuses indications sur les habitudes, les goûts, la manière de vivre et par conséquent sur le caractère de Marie de Rais. Jamais différences plus sensibles n’ont séparé un père et un enfant : contrairement au vers du poète, de l’autour était née une colombe. On voit par ce compte, en effet, que Marie était douée d’une grande tendresse pour son époux souvent malade, pour ses serviteurs et surtout pour les petits enfants. Son plus grand plaisir était de s’entourer de jeunes filles. Trois surtout, Anne Du Boys, Catherine et Jeanne de Bricqueville, filles de ce misérable Roger de Bricqueville, qui avait eu sur son père une si funeste influence et aux mains duquel elle avait été livrée elle-même dans son enfance, étaient les plus aimées de l’aimable groupe qu’elle se plaisait à former autour d’elle, et dont la gentillesse et les débats égayaient sa solitude et adoucissaient, dans son âme, l’amer regret de n’être pas mère[21]. Contraste vraiment touchant entre Gilles et sa fille ! Par bonté de cœur et tendresse d’âme, Marie s’entoure de jeunes enfants qu’elle environne de toutes les douceurs de la vie, et Gilles fut et demeure encore, par ses cruautés, la terreur des petits, objets malheureux de ses plus grands crimes. Au souvenir des honteux excès de Gilles, son père, que le procès lui avait révélés, l’âme de Marie s’était-elle émue ? avait-elle pris à tâche d’être la joie bienveillante de ces petits, en qui le nom de son père éveillait l’épouvante ? À voir sa sollicitude et sa bonté maternelles pour eux, on est tenté de le croire. Tout ce qu’exigeait leur entretien leur était fourni avec générosité, et, après le nécessaire, l’affection de Marie leur prodiguait encore le superflu. Fins habits, ornements variés, voyages d’agrément, soins assidus et multipliés dans les maladies, il n’était rien qui coûtât à son affection : sa bourse s’ouvrait aussi large que son cœur. Si l’une d’elles se mariait, Marie mettait quelque riche cadeau dans sa corbeille de noce ; s’il arrivait malheur à quelques-uns de ses hommes-liges, elle leur envoyait aussitôt de l’argent. Le compte, dont il est ici question, est plein de ces délicatesses, qui témoignent de la bonté de la fille et qui paraissent avoir eu pour but de faire oublier aux hommes, par des bienfaits, les maux que le père leur avait causés par ses crimes[22].

André de Laval, son mari, lui survécut jusqu’en 1486 ; il mourut à l’âge de soixante-quinze ans, sans postérité, « et plus riche en réputation qu’en biens », dit un de ses biographes. À la mort de sa femme, tous les biens de Gilles de Rais, son père, étaient revenus de droit à son oncle, René de la Suze, qui prit à son tour le nom et les armes de Rais. Avec lui recommencèrent tous les procès de succession qui avaient troublé la vie de Prégent de Coétivy et d’André de Laval pendant près de vingt ans. C’est à lui que l’on doit le fameux Mémoire des héritiers de Gilles de Rais, plus intéressant pour l’historien par les détails qu’il lui fournit sur la vie, les mœurs et le caractère de Gilles, que par le pêle-mêle inextricable des contrats, des textes, des arrêts et des consultations dont il est embarrassé. On ne sait quels fruits il en retira pour sa cause : toujours est-il, du moins, que les procès se continuèrent encore après sa mort, qui n’arriva cependant qu’en l’année 1474. Il ne laissait de son mariage avec Anne de Champagne qu’une fille, Jeanne de Rais, qui avait épousé, le 11 avril 1446, François de Chauvigny, prince de Déols[23], comte de Châteauroux et vicomte de Brosse. De ce mariage naquit un fils, André de Chauvigny, qui mourut sans postérité en 1502.

Ainsi donc fut éteinte, soixante-deux ans après la mort de Gilles de Rais, une famille qui, avec la gloire d’avoir donné des héros à la France, eut la honte d’avoir produit l’un des plus grands coupables qui aient jamais effrayé les hommes. « Finalement, dit d’Argentré, Dieu, le Créateur, se déplust de ceste maison, qui avoit esté fort grande, tellement qu’il n’en sortit point d’enfants et s’en alla en dissipation, dont il sortit mille et mille procès, qui ont duré de notre vivant[24]. » Finalement, après des procès sans fin, parmi les biens de la maison de Rais, ceux qui provenaient de la famille de Craon, retournèrent aux héritiers de cette maison. La baronnie de Rais échut à la famille de Tournemine, pour tomber au XVe siècle au pouvoir de la maison de Gondy, dont plusieurs personnages, et surtout le trop fameux cardinal de Retz, devaient, sous Louis XIII et surtout sous Louis XIV, donner un nouvel éclat, presque égal à l’ancien, mais moins sombre, au nom de Rais, désormais immortel.




  1. Jean Charlier, éd. in-fol, 1661, p. 107.
  2. Marchegay, Documents relatifs à Prégent de Coétivy, p. 30.
  3. Lettres de rémission accordées à Roger de Bricqueville ; Pièces justificatives, p. CXLV. CXLVI, CXLVII.
  4. Voir aussi et surtout les Lettres patentes de Charles VII, 13 janvier 1446, Chartrier de Thouars ; Cartul. de Rais, no 258.
  5. Lettres patentes de Charles VII, 13 janvier 1446.
  6. Proc. civ., fo 319, ro, Armand Guéraud l’affirme et sur la foi des Procès ; or, il n’y a rien, absolument rien, dans les deux Procès, qui fasse même soupçonner cette brutalité.
  7. Quant à prétendre, comme d’autres, que Gilles respecta sa femme comme un chevalier du temps de Dunois respectait sa dame, c’est une assertion absolument fausse, à laquelle on peut opposer et le caractère de Gilles, et ses passions cruelles, et l’éloignement où il tenait tous ses parents, et les démarches enfin qu’ils firent contre lui et dont l’effet excita en lui tant de colères. — V. les Lettres patentes de Charles VII du 13 janvier 1446.
  8. Prével, Hist. de Tiffauges, p. 150.
  9. Les lettres patentes de Charles VII, du 13 janvier 1446, donnent à Marie l’âge de 4 ou 5 ans à la mort de son père : mais cet âge est invraisemblable : il y a évidemment une faute de copiste.
  10. Du Paz se trompe en disant que Marie était mariée du vivant de son père. Du Paz, p. 226.
  11. Documents relatifs à Pr. de Coétivy, p. 47.
  12. Les armoiries de Prégent, qui avaient les mêmes émaux que celles de Rais étaient : « fascé d’or et de sable de six pièces. » V. plus bas les modifications apportées à cette clause.
  13. D’après le P. Anselme, Prégent de Coétivy aurait épousé Marie de Rais en 1441 « le roi estant à Limoges, allant à Tortas » : mention qui prouve que ce chiffre vient d’une faute d’impression. V. du reste pour la journée de Tortas la Chronique de Monstrelet, VII, 51.
  14. Accord avec la famille de Rais, du 26 juillet 1443, par lequel Prégent de Coétivy, est autorisé, mais seul, à l’exclusion de ses héritiers collatéraux, à porter les armes de sa femme, écartelées avec celles de Coétivy. Documents relatifs à Pr. de Coétivy, p. 58, 59, 60, 61, 62 ; copie contemporaine sur papier. — Biblioth. de Nantes, mss. n° 57,750. — Trés. des chartres de Bretagne, arm. P, cass. E, inv. 39.
  15. Bl. mant., vol. 48. — B, fo 2x. « Pièces concernant la Bretagne. » — 1440-1460, Orig. tiré des archives du chât. de Blois. Vu et collat. confor. au texte de la Bibliothèque. — L. Paris.
  16. Pièces concernant la Bretagne et la maison de Rohan, II, 1448. — 1450. — 24 août 1443. — « Vu, collé et certifié conforme au texte de la Bibl. imp. » — Coll, des Bl. mant., vol. 48 B, fo 33. — Louis Paris.
  17. Cart. des sires de Rais, n° 316 ; Rev. des Prov. de l’Ouest, t. III. p. 755.
  18. J. Chartier.
  19. L’auteur anonyme d’une méchante histoire des seigneurs de Laval (Foucault), prend ici le change et rapporte cette inscription à Marie de Rais, « malheureuse femme de Gilles de Laval, » c’est-à-dire de Rais.
  20. Tiré des Archives de Thouars, par M. P. Marchegay.
  21. M. Marchegay.
  22. Marchegay, Documents relatifs à Prégent de Coétivy, p. 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, 44. — 1450, 1451, du 6 mars au 12 janvier. Extrait d’un compte intitulé et original, qui forme un cahier de 20 feuillets en papier.
  23. Déols est une ancienne ville, aujourd’hui bourgade, à une demi-lieue de Châteauroux (Indre).
  24. D’Argentré, Hist. de Bret., p. 795.