Glanes, poésie, par Melle Louise Bertin

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GLANES,


POEMES


PAR MADEMOISELLE LOUISE BERTIN. [1]




On dit que ce volume de poésies a été jusqu’à la fin un mystère pour ceux qui pouvaient en être le mieux informés, et qui passaient le plus habituellement leur vie auprès de l’auteur. Pour moi, il ne m’a point surpris. Connu déjà par son grand essai de musique sévère et haute, l’auteur, ce me semble, a dû naturellement chercher à ses intimes pensées une expression plus précise et plus voisine encore de l’ame. La plainte, le désir infini, l’espoir, en cette vie humaine toujours gênée, avaient besoin de se raconter au cœur, de s’articuler plus nettement que par de purs sons qui trop vite échappent. Du moment qu’elle avait le choix entre plusieurs muses, Mlle Bertin devait, un jour ou l’autre, aborder celle-ci. Artiste, cette nouvelle forme en crédit autour d’elle avait de quoi la tenter ; femme, cette confidence, à demi parlée, à demi murmurée, devait lui sourire.

Ce volume est né aux Roches, c’est-à-dire en un lieu riant et champêtre qui a eu son influence sur l’école poétique moderne, et dans lequel cette école à son tour a trouvé des échos aussi. Il y a là, dans la jolie vallée de Bièvre, tout un coin, un foyer d’action, qui mériterait sa place dans la chronique poétique des dernières années. Les Roches, telles que je les ai vues, ce n’était pas la campagne du Journal des Débats ni d’aucun journal : on n’y parlait point de ces choses. C’était le loisir, les vacances, la liberté pour tous, la gaieté pour les uns, le rêve et l’étude calme pour les autres. Vers 1828, l’école nouvelle perçait avec vivacité, avec ensemble ; la politique sous M. de Martignac faisait trêve. On pensa à introduire une part du jeune romantisme aux Débats. La quarantaine qu’on fait ainsi subir aux talens nouveaux, avant de les accepter et de les louer, cause des impatiences, comme toutes les quarantaines ; elle a son utilité aussi. Les Débats l’ont appliquée en général avec prudence ; on songeait, dès 1828, à la lever pour quelques-uns. Les Roches, terrain neutre, asile hospitalier, prêtèrent leurs beaux ombrages, leurs allées tournantes, leur gaie rivière et leur île des Conférences, à ces essais, bientôt désintéressés et plutôt affectueux, qu’on fit des esprits et des personnes. Comme il arrive aisément dans les lieux qui plaisent, on eut le chemin plutôt que le but ; et, au lieu de la critique qu’on cherchait d’abord, la poésie naquit.

Elle était née déjà dans plus d’un cœur, dans plus d’un talent qui la cultivait de ce côté en silence. Je me rappelle encore la position bien dessinée du groupe dès ces premiers jours : Mlle Bertin, l’ame du lieu, préludant à ses hymnes élevées, son frère Édouard qui est devenu le paysagiste sévère, Antony Deschamps, alors en train de passer du dilettantisme de Mozart au commerce du Dante, et qui y portait toutes les nobles ferveurs. Cela formait le côté romantique des Roches, si j’ose l’appeler ainsi ; mais en face, mais à travers, les classiques, et des plus jeunes, des plus alertes, ne manquaient pas. M. Alfred de Wailly, M. Saint-Marc Girardin, tempéraient souvent l’éloge par un demi-sourire. Une femme d’un talent délicat, Mlle de Bawr, ramenait quelquefois, comme conseil bienveillant, les mots de goût et de grace. Dois-je nommer encore M. Nisard, qui, bien jeune alors, appartenait peut-être plutôt au premier groupe, ou qui du. moins, détaché du second comme en éclaireur, promenait de l’un à l’autre ses doutes consciencieux ? Au milieu de tous, M. Bertin père, sage et arbitre, intelligent et affectueux, gardait le ton du vieux et vrai bon sens, sans pourtant dire non aux nouveautés, sans s’étonner des accens qui montent.

Le projet de conciliation et d’infusion graduelle ne se réalisa pas tout-à-fait comme on l’avait conçu. La cristallisation régulière fut troublée ; elle l’est toujours dans la vie, dans la grande histoire comme dans la petite. L’orage politique vint à la traverse. Le ministère Polignac ajourna la littérature nouvelle, et, renvoyant les rêveurs à leur rêve, ramena les politiques à leur œuvre. Chacun des conviés, ou de ceux qui allaient l’être, alla où il put. Mais les relations particulières se suivirent. M. Victor Hugo les a, depuis long-temps, consacrées par l’opéra de la Esméralda, surtout par les quatre beaux chants qui, dans ses quatre derniers recueils de poésies, à partir des Feuilles d’Automne, se sont venus rattacher au nom et à la pensée de Mlle Bertin.

Ce volume en fait la réponse naturelle, très en harmonie avec les accords qui l’ont provoquée ; il est, après dix ans, l’expression en poésie de ces saisons déjà anciennes, décorées et embellies encore par le souvenir.

Oui, quoique beaucoup de ces pièces nous arrivent datées depuis 1840, on en peut dire, comme de certaines poésies lentes à s’écrire, qu’elles sont d’une rédaction postérieure au sentiment primitif d’où elles sont nées. Le titre modeste les a réunies sous le nom de Glanes (j’aimerais mieux Glanures) : c’est dire que la moisson est faite ; mais beaucoup de ces épis, tant ils sont mûrs, auraient pu être des premiers moissonnés.

Quoique, certes, la fraîcheur et la grace n’y manquent pas, ce volume a peu les caractères d’un début. La forme atteste une main habile et presque virile d’artiste ; le fond exprime une ame de femme délicate et ardente, mais qui a beaucoup pensé, et qui ne prend guère l’harmonie des vers comme un jeu. Ainsi dans la pièce au jeune Charles Hugo, pour lui conseiller de rester enfant bien long-temps et de ne pas s’émanciper aux chants trop précoces, l’auteur, livrant son propre secret, nous dit :

Oh ! pour chanter, crois-moi, Charles, il n’est pas l’heure ;
Le temps n’a pas appris à ton front qu’il effleure
Ce que son aile apporte et de nuits et d’hivers.
Enfant, c’est la douleur qui chante dans les vers !
Il faut souffrir long-temps pour savoir bien redire
L’hymne mystérieux que notre ame soupire !
Il faut qu’un long travail éclaire notre esprit
Pour deviner l’orage en un ciel qui sourit !

Une pensée religieuse élevée, sincère, parfois combattue et finalement triomphante, a inspiré un bon nombre de pièces, qui ne sont pas un indigne pendant, ni une contrepartie dérogeante de ces graves rêveries que M. Victor Hugo a lui-même adressées à Mlle Bertin sous le titre de Pensar, Dudar, et de Sagesse. Une des questions qu’elle se pose le plus habituellement est celle-ci :

Si la mort est le but, pourquoi donc sur les routes
Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs ;
Et, lorsqu’au vent d’automne elles s’envolent toutes,
Pourquoi les voir partir d’un œil mouillé de pleurs ?

Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes
Tant de pierres dans l’herbe et d’épines aux fleurs,
Que, pendant le voyage, hélas ! nous devons toutes
Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs ?

A cette contradiction inévitable ici-bas, et à laquelle se heurte toute sérieuse pensée, le poète, à ses heures meilleures, répond par croire, adorer sans comprendre, et surtout aimer. Je voudrais pouvoir citer tout entière la pièce intitulée Prière, qui joint à l’essor des plus belles harmonies une réalité et une intimité de sentimens tout-à-fait profonde. En voici du moins le motif et le début :

O Seigneur ! accordez à ceux qui vous blasphèment
La place à votre droite au sublime séjour ;
Donnez-leur tout, Seigneur, donnez : ceux qui vous aiment
Ont bien assez de leur amour !

Quand, aux portes du ciel par l’archange gardées,
Ils se présenteront, oh ! qu’ils entrent, mon Dieu !
De ces blasphémateurs aux ames attardées
Écartez le glaive de feu !

Nous resterons dehors, souffrant, loin de l’enceinte,
Et le froid de la nuit et la chaleur du jour ;
Ah ! du céleste abri bannissez-nous sans crainte
Il nous suffit de notre amour !

Pour eux n’épargnez rien ; mettez à toute branche
Et l’ombre de la feuille, et la fleur, et le fruit,
Et l’ivresse à la coupe où leur lèvre se penche,
Sans la tristesse qui la suit !

Nous, pour être abreuvés d’ineffables délices,
Pour sentir sous vos mains nos cœurs se parfumer,
Nos ames s’abriter à des ombres propices,
Il nous suffit de vous aimer !…

Et tout ce qui suit et qui de plus en plus monte. Il faut peu de ces pièces pour assigner, je ne dis pas le rang du poète, mais la qualité et la portée de l’inspiration, et ce qui s’appelle la région d’un esprit.

Ce que je préfère pourtant dans le volume, ce que j’y ai cherché, d’abord avec une curiosité pleine d’intérêt, c’est ce qui touche à la femme et à ses propres émotions, aux tristesses voilées, si distinctes de tant d’autres aujourd’hui qui s’affectent et vont s’affichant. Dans la pièce à Mimi, comme dans celle à Charles Hugo, respire une touchante sollicitude et comme un instinct maternel. Faut-il dire à cet enfant qui joue, quelque chose de cet avenir qu’on sait pour lui et qu’il ignore ? Gray, dans son ode du Collège d’Éton, se le demandait ; Mlle Bertin se le demande également :

Chère enfant, tu n’as plus ton aile !
Du sort, s’il faut fuir le courroux,
Tu peux, hélas ! malgré mon zèle,
En tombant meurtrir tes genoux !
Ton sourire raconte encore
Bientôt il interrogera.
Ne peut-on cacher à l’aurore
La nuit qui la dévorera ?

Je ne fais qu’indiquer dans cet ordre intime, et à des degrés différens, les Rayons, Tentation, Fragilité. Après ces variations du jour, après ces orages, la dernière pièce, intitulée Nuit, ramène un peu ce que M. Hugo a qualifié le sourire triste, ineffable et calmant ; la fin en est très belle, très idéale, et offre un mélange de résignation contristée et qui tout d’un coup s’éclaire d’une image antique :

O Nuit ! dans ce beau lieu paré
De tes plus charmantes étoiles,
Cache mon ame ; elle a pleuré ;
Couvre-la bien de tes longs voiles !

Et toi, morne Tranquillité,
Sans douleur, mais aussi sans charme,
Pose sur ce cœur agité
Ta main qui sèche toute larme !

Écarte d’un front déjà las
La pensée aux ardentes ailes,
Qu’éveillent du bruit de leurs pas
Les Muses qui dansent entre elles !

Je n’ai rien dit encore des pièces purement d’art et tout-à-fait désintéressées. Il en est, plusieurs remarquables. Je veux moins parler des ballades qui terminent le volume et y font appendice ; elles prouvent de l’habileté, et ont même de la grace, mais l’accent y est moins original. Deux grandes pièces dans le volume donnent une plus haute idée du souffle et de la faculté du poète dans les sujets extérieurs le Fragment, qui nous montre les chrétiens aux lions, et surtout le morceau intitulé le Poète, c’est-à-dire Homère.

Il était difficile, il pouvait sembler téméraire, après André Chénier, d’aborder dans un même cadre le mendiant sublime ; car, chez Mlle Bertin comme chez André, c’est tout simplement l’antique légende, l’Aveugle harmonieux, errant, arrivant dans quelque ville ou bourgade, et payant l’hospitalité par des chants. Cette donnée de la tradition a été surtout empruntée par Chénier à la fabuleuse Vie d’Homère, attribuée à Hérodote, et à l’hymne d’Apollon, attribué à Homère lui-même. En ce bel hymne, à propos des filles de Délos si gracieuses a charmer, on lit ce ravissant passage : « … Elles savent imiter les chants et les sons de voix de tous les hommes et chacun, à les écouter, se croirait entendre lui-même, tant leur voix s’adapte mélodieusement ! Mais allons, qu’Apollon avec Diane nous soit propice, et adieu, vous toutes ! Et souvenez-vous de moi dorénavant, lorsqu’ici viendra, après bien des traverses, quelqu’un des hôtes mortels, et qu’il vous demandera : « O jeunes filles, quel est pour vous le plus doux des chantres qui fréquentent ce lieu, et auquel de tous prenez-vous le plus de plaisir ? » Et vous toutes ensemble, répondez avec un doux respect : « C’est un homme aveugle ; et il habite dans Chio la pierreuse ; c’est lui dont les chants l’emportent à présent et à jamais ! » Et nous, en retour, nous porterons votre renom aussi loin que nous pourrons aller sur la terre à travers les villes populeuses ; et l’on nous croira, parce que c’est vrai. »

Dans l’Aveugle de Chénier, le procédé composite, que j’ai tant de fois signalé, se décèle particulièrement. Il se ressouvient donc à la fois de l’arrivée à Chio chez Glaucus [2], il se ressouvient de l’injure des habitans de Cymé. Dès le début, ces aboiemens des molosses dévorans nous reportent aussi à l’arrivée d’Ulysse chez Eumée ; plus loin, le palmier de Latone, auquel il compare les gracieux enfants, nous ramène vers Ulysse naufragé, s’adressant en paroles de miel a Nausicaa. Partout, enfin, chez lui, c’est une réminiscence vive, entre-croisée, puissante ; c’est, si je l’ose dire, un riche regain en pleine terre antique. Mlle Bertin, on le comprend, a serré de moins près les souvenirs classiques, et quelquefois, dans cette plus libre façon, elle ne les a pas moins bien exprimés. Sa petite Chloé surtout est charmante ; cette jolie enfant, pendant qu’Homère chante et que tous se taisent, ne peut s’empêcher d’interrompre et d’interroger, de demander si tous ces grands combats sont vrais, si le vieil aveugle les a vus jadis de ses yeux :

« Connaissais-tu Priam, Paris, son frère Hector,
« Et le fils de Laërte et le sage Nestor ?
« D’Achille au pied léger habitais-tu la tente ?
« Quand on a rapporté la dépouille sanglante
« De son ami Patrocle, Homère, étais-tu là ?
« Oh ! mon père, réponds, as-tu vu tout cela ? »

Mais c’est surtout la comparaison suivante qui, pour l’idée du moins et le jet, me semble ressaisir à merveille la grace homérique :

Parfois, quand un ruisseau courant dans la prairie
Sépare encor d’un champ, où croît l’herbe fleurie,
Un troupeau voyageur aux appétits gloutons,
Laissant se consulter entre eux les vieux moutons,
On voit, pour le franchir, quelque agneau moins timide
Choisir en hésitant un caillou qui le ride,
S’avancer, reculer, revenir en tremblant,
Poser un de ses pieds sur ce pont chancelant,
Et s’effrayer d’abord si cette onde bouillonne,
En frôlant au passage une fleur qui frissonne,
Si le buisson au vent dispute un fruit vermeil,
Ou si le flot s’empourpre aux adieux du soleil,
Puis reprendre courage et gagner l’autre rive ;
Alors tout le troupeau sur ses traces arrive ;
Dans le gras pâturage il aborde vainqueur,
Il s’y roule en bêlant dans les herbes en fleur,
Tandis que seul au bord le berger le rappelle,
Et trop tard sur ses pas lance son chien fidèle.
De même, de Chloé lorsqu’on entend la voix,
En mille questions tous parlent à la fois
On dirait une ruche où chaque travailleuse
A la tâche du jour mêle sa voix joyeuse
Un jeune homme s’approche et s’informe au vieillard
Comment en Méonie on attelait le char ;
Tout bas la jeune fille en rougissant demande
Ce qui rendait Vénus favorable à l’offrande ;
Si l’épouse d’Hector portait de longs manteaux

Si dans Milet déjà l’on tissait les plus beaux ;

Où Briséis posait l’agrafe de son voile,
Et si de Pénélope il avait vu la toile.

Dans le détail de la comparaison, toutefois, je regrette de trouver un peu de manière moderne, un peu de mignardise, et ce mot frôler, par exemple, que j’aimerais mieux dans quelque ballade à un sylphe lutin que dans cette largeur de ton homérique.

Mlle Bertin a moins bien réussi, ce me semble, pour le chant même qu’elle prête à Homère : c’est, en strophes régulières, un résumé peu entraînant des évènemens de l’Iliade :

La plaine attristée et déserte
De tentes est bientôt couverte,
Et l’une d’elles, entrouverte,
Doit laisser partir Briséis.

Que ce dernier vers est lent, sans un e muet final, sans une voyelle commençante ! Comment une oreille aussi musicale l’a-t-elle pu laisser tomber ? En général, la légèreté de touche fait défaut en plus d’un endroit. La grace, encore une fois, ne manque pas ; mais, au besoin, c’est plus volontiers la force qui devient sensible.

J’en suis aux critiques ; car moi aussi j’en veux faire, et par là, non moins que par mes éloges, prouver mon sérieux respect pour le talent de Mlle Bertin. Je n’essaierai pas, comme un juge très spirituel et infiniment agréable jusqu’en ses chicanes, de faire dans ces vers double part, celle de la manière nouvelle et celle de l’ancienne la nouvelle ainsi porte le mauvais lot. Tous les vers de ce volume me semblent tenir de cette manière nouvelle ; seulement les uns ont mieux réussi. Avec les avantages et les richesses de l’école moderne, les défauts s’y marquent. Il y a des mots qui détonnent ; des aspérités sortent de la trame ; toutes les couleurs ne s’y fondent pas. Par exemple :

Après, viennent les pleurs, l’ennui, puis la vieillesse
Aux désirs muselés par la pâle faiblesse.

Ce mot muselés implique un effort. C’est une main pesante qui musèle, ce n’est pas une main faible, c’est encore moins une faiblesse pâle. Et puis cette expression muselé est bien forte, bien matérielle ; autrefois on eût dit enchaîné. Des désirs muselés appartiennent un peu trop à cette langue qui force les choses et les noms, qui dit un cœur fêlé au lieu d’un cœur brisé. Je ne comprends pas que la pensée y gagne. On entrevoit le sens de mes critiques.

Il est souvent un grand charme, et inexprimable, résultant d’une image discrète, d’un tour simple, d’un enchaînement facile, d’une cadence coupée à temps, avec un sentiment vrai sous tout cela : c’est l’atticisme de la poésie. On le néglige trop, il semble qu’à présent on l’ignore. Mlle Bertin, artiste et femme, est faite pour le sentir.

Il y a de ces mots que je n’aime pas à la fin des vers, gloutons, béant, infâme, mots trop crus, trop bruyans et claquans, pour ainsi dire, qui sont faits pour déplaire, à moins qu’il n’y ait nécessité expresse dans le sens de la pensée, et qu’on ne veuille à toute force insister dessus : mais, quand on ne les emploie qu’à titre d’épithète passagère et courante, ou d’utilité de rime, ils me font l’effet d’un cahotement, d’une détonnation.

Un certain besoin de composition et d’art, une certaine volonté et préoccupation de lyrisme, font quelquefois qu’on prête à l’observation naturelle plus qu’elle ne donne et ne renferme. Après une charmante pièce, et toute vive, toute d’allégresse, sur le Printemps :

Le voilà ! c’est bien lui ; de ses ailes de fleurs
Tombent sur le gazon de joyeuses couleurs… ;

après ce premier chant que tout le monde comprend et volontiers répète, en vient un, comme pendant, sur l’Automne et sur la mélancolie. Très bien. L’automne a sa tristesse à coup sûr, et dispose aux langueurs mourantes. Mais cette tristesse de l’automne est voluptueuse encore ; tous ces fruits qui mûrissent et tombent, et cette grappe qui rit, n’ont rien de chastement mystique, ni qui appelle naturellement la séraphique extase. C’était le temps des Bacchanales et des orgiaques amours dans l’antiquité. Le Seigneur (au sens spiritualiste et chrétien) n’est dans l’automne plus que dans le printemps, que parce qu’on le veut bien. Il résulte de ces interprétations voulues une impression contestable dans l’esprit du lecteur, ce qu’il ne faut jamais.

Mais c’est assez payer ma dette de critique. Ces vers qui, en somme, rendent plusieurs des qualités éminentes de la poésie moderne et n’en ont que les défauts modérés ; ces vers qui, bien que venus tard, se rattachent au beau moment de l’école, à son berceau même, et nous reportent et bien des années en-deçà, nous sont une occasion peut-être assez naturelle d’en repasser d’un coup d’œil toute la carrière.

Dès 1819, l’école nouvelle en poésie éclot et s’essaie ; de grands noms se dessinent déjà. Mais ce n’est que vers 1828 que cette école (j’emploie souvent ce vilain mot pour abréger) a pleine conscience et science d’elle-même, qu’elle s’organise avec plus d’étude et de sérieux, qu’elle marche en avant d’un air d’ensemble, chacun sur son point, et plusieurs avec originalité. Voilà donc à peu près quinze ans, terme moyen, qu’elle se développe en plein air et vit au soleil. Depuis quelque temps, il devient presque évident qu’elle subsiste et dure, mais ne se renouvelle plus. Les formes sont trouvées ; les louables productions, comme celle que nous avons annoncée, y rentrent plus ou moins. Les disciples, les maîtres même qui ont voulu sortir et agrandir en partant du milieu existant, n’ont guère réussi : on peut dire que pour cette école et son développement la formule de la courbe est donnée.

Quelle est aujourd’hui l’apparence d’ensemble, la classification des personnes, des individus marquans, telle qu’elle s’observe assez bien au regard ? Et quant aux choses, quel est le produit net, le bilan probable que, grace à Dieu ! on n’a pas encore déposé ?

Quant aux personnes, je fais trois groupes de poètes parmi ceux de ce temps, c’est-à-dire parmi ceux des vingt dernières années. J’entends surtout parler en ceci des poètes lyriques ou du moins non dramatiques ; je laisse le théâtre à part ; on verra tout à l’heure pourquoi.

Chateaubriand donc régnant au fond et apparaissant dans un demi-lointain majestueux comme notre moderne buste d’Homère, on a :

1° Hors ligne (et je ne prétends constater ici qu’une situation), Lamartine, Hugo, Béranger, -par le talent, la puissance, le renom et le bonheur ;

2° Un groupe assez nombreux, artiste et sensible, dont il serait aisé de dire bien des noms, même plusieurs de femmes ; de vrais artistes passionnés, plus ou moins originaux, mais qui n’ont pas complètement réussi, qui n’ont pas été au bout de leurs promesses, et qu’aussi la gloire publique n’a pas consacrés. J’en nommerais bien quelques-uns si je ne craignais (ô vanité humaine ! ô susceptibilité poétique !) de fâcher presque autant les nommés que les omis. Mais c’est sur eux, la plupart, que nous vivons dans cette série dès longtemps entreprise ; ce sont eux qui formeront en définitive le corps de réserve et d’élite de la poésie du XIXe siècle contre le choc du formidable avenir, et qui montreront que les gloires de quelques-uns n’ont pas été des exceptions ni des accidens. Je dirai d’un seul, M. Alfred de Musset, que s’il jetait souvent à la face du siècle d’étincelantes satires comme la dernière sur la Paresse, que s’il livrait plus souvent aux amis de l’idéal et du rêve des méditations comme sa Nuit de Mai, il serait peut-être en grande chance de faire infidélité à son groupe, et de passer, lui aussi, le plus jeune des glorieux, à l’auréole pleine et distincte.

3° Je fais un troisième groupe, et de poètes encore : ceux que j’y place, je les nommerai ici bien moins, quoiqu’ils ne soient pas à mépriser. Voici comment je les définis : gracieux et sensibles, mais plus faibles et imitans ; ou habiles, mais de pure forme ; ou assez élevés, et même ambitieux, mais sans art.

Après cela vient le gros de l’armée, et plus de groupe ; la foule des rimeurs, parmi lesquels, certes, bien des cœurs sincères, quelques caporaux, et de bons soldats.

Mais vous, dans cette armée, vous vous faites le commissaire ordonnateur des livres ; et de quel droit ? dira un plaisant. — J’accepte le ridicule du rôle, et j’arrive aux choses. A la manière dont le corps de bataille m’apparaît rangé et comme en si bel ordre après la lutte, il est évident que je ne considère point la bataille elle-même comme perdue. N’est-il pas temps en effet que nos vieux adversaires, bon gré mal gré, le reconnaissent ? l’école poétique moderne a réussi. Hélas ! on peut l’accorder ; assez d’échecs et d’ombres tempèrent son triomphe, et en doivent rendre le Te Deum modeste.

Et d’abord elle n’a rien fait en art dramatique qui ajoute à notre glorieux passé littéraire des deux siècles : Corneille, Molière, Racine, sont demeurés debout de toute leur hauteur et hors d’atteinte. Je sais ce que de dignes successeurs, et à la fois novateurs habiles et prudens, ont pratiqué de louable pour soutenir et prolonger l’héritage. Je sais aussi les nobles audaces premières, et les témérités qu’on aimait, et la verve ou l’intention persistante de quelques-uns. Mais la comédie du temps, chacun le dira, s’il fallait la personnifier dans un auteur, ne se trouverait point porter un nom sorti des rangs nouveaux. Quant à la tragédie,… il n’en est qu’une ; Romains, montons au Capitole ; retournons à Polyeucte, et allons demain applaudir Chimène.

Serait-ce qu’aujourd’hui une certaine élévation d’idées, chez le poète, se prête moins qu’autrefois à la pratique et aux conditions du drame ? Pour y réussir, il ne faut pas tant marchander peut-être, ni avoir d’abord des visées si hautes, si calculées ? Un génie naturel décidé se tirerait de là, je le crois bien. Toujours est-il qu’à cet égard, les hautes espérances des débuts ont peu donné.

L’école moderne n’a pas non plus résolu cette question de savoir s’il est possible en français de faire un poème de quelque étendue, un poème sérieux et qui ne soit pas ennuyeux ; malgré Jocelyn, qui était si digne et si près de la résoudre, la question demeure pendante.

Voilà les échecs que je ne crois pas amoindrir ni dissimuler. On a réussi pourtant : où donc ? On a réussi dans le lyrique, c’est-à-dire dans l’ode, dans la méditation, dans l’élégie, dans la fantaisie, dans le roman même, en tant qu’il est lyrique aussi et individuel, je dirai plus, en tant qu’il rend l’ame d’une époque, d’un pays : mais ceci s’éloigne. A ne prendre que l’ensemble, on a véritablement créé le lyrique en France, non plus par accident, mais par une production riche et profonde. On a, en bien des sens, comme redonné la main au XVIe siècle, par-delà les deux précédens. Le côté par où ces deux derniers avaient fait défaut est précisément celui où l’on a repris l’avantage. Une chaîne imprévue s’est renouée. On n’a pas été tout-à-fait indigne, à son tour, de ces grands contemporains, Goethe, Byron, Une branche nouvelle et toute fleurie s’est ajoutée à notre vieil arbre régulier qui la promettait peu.

« J’étais sorti le matin pour chasser le sanglier, et je suis rentré le soir ayant pris beaucoup de cigales. »

Mais les cigales sont harmonieuses. — Eh bien ! l’école poétique moderne, au pire, peut se dire comme ce chasseur-là. Après tout, le succès humain n’est guère jamais mieux.

Quant à l’avenir littéraire prochain, quel est-il ? Il y aurait témérité à le vouloir préjuger. Dans une brochure récente imprimée à Berlin et sur notre propre poésie, M. Paul Ackermann, qui est très Français malgré la tournure germanique de son nom, et qui, à cette distance, s’occupe à fond de l’école et de la question poétique moderne comme pourrait faire sur une phase accomplie un érudit systématique et ingénieux, M. Ackermann conclut en terminant : « Pour nous, nous croyons fermement qu’un nouveau XVIIe siècle est réservé à la littérature française ; mais il faut le préparer par les idées, par la force morale et la science artiale. L’époque de transition, le second XVIe siècle, où nous nous trouvons, a commencé par un Ronsard, il faut prendre garde qu’il ne finisse par un Du Bartas et un Malherbe [3]. »

Laissons ces noms, ces rapprochemens, toujours inexacts, et qui resserrent. Moi aussi, j’aimerais de grand cœur à croire à un XVIIe siècle futur plutôt qu’à un Du Bartas ; mais il n’est pas en nous que cela finisse de telle ou telle manière. Le hasard du génie y pourvoira. Et puis l’humble poésie est à bord, après tout, du grand vaisseau de l’état, et telles seront les destinées de l’ensemble, telles aussi un peu les siennes en particulier. Ce que je sais bien, c’est que la renommée finale des poètes actuels, leur classement définitif dépendra beaucoup de ce qui viendra après. Et ils ont intérêt, chose singulière ! à ce qu’il vienne quelque chose de plus grand, de meilleur qu’eux. Un bel âge littéraire complet, ou du moins une vraie gloire de poète de premier ordre, serait un bonheur et un coup de fortune pour tous ceux de valeur qui l’auraient précédé. Qu’il vienne donc, qu’il soit né déjà, celui de qui dépendent nos prochaines destinées ! L’originalité, à mon sens, serait qu’il fût épique ou dramatique, c’est-à-dire qu’il portât la main là où on a manqué, là où les grandes moissons se conquièrent. A lui ensuite de régler les rangs ! S’il est équitable en même temps que vrai génie, s’il est généreux, il dira à qui il doit le plus, et ce qui lui en semble parmi ceux qui lui auront frayé la route, qui lui auront préparé la langue poétique continue ; et sa parole fera foi.

Nous voilà bien loin de notre point de départ et des Glanures qui nous ont mis en train. Si ce volume avait paru il y a dix ans, il n’y aurait pas de doute sur le rang qui lui devrait être assigné. Aujourd’hui, bien que venu tard et dans une littérature encombrée de pastiches et de contrefaçons spécieuses, il s’en distingue d’abord et se rattache à la franche veine d’inspirations ; sa vraie date reparaît. Suivant une expression de Mlle Bertin, elle aussi, elle est arrivée à la onzième heure de poésie ; j’espère que de même elle aura sa part, et elle la mérite à côté de plus d’un qui a devancé.


SAINTE-BEUVE

  1. Chez René, rue de Seine, 32.
  2. Vie d’Homère, attribuée à Hérodote.
  3. Du Principe de la Poésie et de l’Éducation du Poéte (1841, Paris, Brockhaus, rue Richelieu, 60). — M. Ackermann a publié en 1839 l’Illustration de Du Bellay, avec une préface où il commençait l’exposé de ses vues littéraires ; il les a reprises et poussées depuis dans la préface d’un volume intitulé Chants d’Amour (Crozet, 1841). Les objections qu’on peut faire à l’auteur, à chaque pas, sont de toutes sortes et des plus considérables ; mais il est instruit, il est ingénieux, il fait penser. Et puis rien n’est singulier pour l’école moderne comme de se voir dans ce miroir-là, qui est déjà, à certains égards, celui du philologue et du scholiaste opérant sur une langue morte. Cela donne à réfléchir.