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Grammaire des arts du dessin/XVIII archi

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Librairie Renouard (p. 168-180).


XVIII

DANS L’ORDRE IONIQUE, LES PROPORTIONS SONT ÉLANCÉES, LES FORMES SONT EXPRESSIVES, LES IMAGES DE LA FLEXIBILITÉ ET DE LA GRACE REMPLACENT LES ACCENTS DE LA RESISTANCE ET DE LA FORCE.


colonne ionique.
Il y avait dans l’antique Olympe des divinités aimables et gracieuses que le génie de la Grèce avait inventées pour faire pardonner la faiblesse humaine et la purifier, en lui prêtant les formes d’une beauté divine. À côté des dieux sévères qu’adoraient les fortes âmes, souriaient les dieux indulgents qui avaient leur culte dans les âmes plus douces, dans celles que la nature domine, que la vie entraîne. La grâce, l’amour, le plaisir, l’ivresse même. reconnaissaient leurs déités protectrices, et les imploraient en leur consacrant des autels et des statues, en leur bâtissant des temples, (cependant, l’austérité mâle de l’architecture dorique aurait mal exprimé les sentiments qu’inspiraient ces dieux ; les Grecs imaginèrent un ordre moins grave, plus élégant, plus léger dans sa construction, plus délicat dans ses ornements : l’ordre ionique.

Nous l’avons dit, c’est dans l’architecture orientale des premiers âges que se trouvent les rudiments des ordres grecs, et particulièrement le trait distinctif de l’ordre ionique. La mission des Hellènes n’était pas d’inventer, mais de perfectionner, de polir les inventions étrangères, d’en découvrir les principes, d’en écrire les lois, et de les marquer pour toujours à l’empreinte d’une grandeur mesurée et d’une sobriété exquise.

Fergusson fait observer (Illustrated Hand-book of Architecture) que le proto-ionique, c’est-à-dire l’embryon de l’ordre ionique, se voit dans les très anciennes et sveltes colonnes du palais de Persépolis, qui ont treize


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proto-ionique.


diamètres de hauteur, et qui, d’après leur espacement, furent évidemment destinées à porter une architrave de bois, limber architrave. Ces colonnes, en effet, nous offrent, dans leur partie supérieure, une idée générale du chapiteau ionique, si l’on ne met de volutes que d’un seul côté. On y trouve d’ailleurs une disposition commune à tous les styles asiatiques, celle qui consiste à soutenir l’architrave par des projections latérales, qui, tantôt tournées vers le haut, servent ainsi de consoles, tantôt, pendantes et roulées, font penser à la volute. Mais, quelles que soient l’ancienneté de l’ordre ionique et son origine, il est certain que les Grecs de l’Asie Mineure et de l’Attique furent les régulateurs de l’ordre auquel l’Ionie a donné son nom.

L’ordre dorique pur exprime la force ; il l’exprime par des colonnes courtes et sans base qui semblent implantées dans le sol ; il l’exprime par une échine évasée dont la courbe commence en ligne droite ; il l’exprime encore par l’épaisseur de l’abaque, par la hauteur de l’architrave, par les solives, dont la présence est énergiquement rappelée au moyen du triglyphe, enfin par ce que Vitruve nomme si bien « l’âpreté des entrecolonnements. » Eh bien, c’est en modifiant l’un après l’autre ces indices de force, que les Grecs d’Ionie vont exprimer, par opposition, des sentiments de délicatesse et d’élégance.

Dans l’ordre ionique, dont le dessin est sous les yeux du lecteur, la colonne a une base, niais une base ronde, qui, ne reposant pas sur une plinthe, porte immédiatement sur les degrés. L’idée de solidité devant faire place à une idée d’élégance, l’image d’une implantation dans le sol n’est plus nécessaire, et le cède au besoin de varier l’expression de la colonne. La base est du reste une invention asiatique. À mesure qu’on avance vers l’Orient, on la voit grandir et se développer à un tel point que, dans l’Inde, où elle est chargée de moulures innombrables, elle dépasse quelquefois en hauteur le fût même de la colonne.

La base ionique, celle des plus beaux monuments d’Athènes, est la base qu’on nomme attique ; elle se compose de deux tores séparés par une


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bases grecques de l’orbre ionique.
Temple de la Victoire Aptère.
Temple d’Érechithée.


scotie. Au temple d’Érechthée, dans le portique du nord, le tore supérieur est orné d’une tresse qui rappelle les entrelacs des bas-reliefs persans ; mais dans le portique oriental du même temple, comme dans celui de la Victoire Aptère, le tore supérieur est divisé en filets qui sont formés par une sorte de cannelure horizontale. En Asie Mineure, au temple d’Aizani, décrit par M. Charles Texier, dans son livre : Description de l’Asie Mineure, la base ionique porte deux scoties s(iparécs par un double filet, et un gros tore dont la courbure n’est pas en arc de cercle, mais rentrée beaucoup plus en bas qu’en haut, cette délicatesse étant motivée, sans doute, par l’effet de la perspective qui déforme les courbes engendrées dans un arc de cercle.

Quoi qu’il en soit, dans toutes les variantes de la base ionique, le poids de la colonne semble porter sur des matières compressibles qui ont débordé, mais dont le débordement a été retenu par une corde serrée qui a laissé la marque de son étreinte. Cela est si vrai, que la moulure creuse qui sépare les deux moulures saillantes s’appelait en grec τροχαλία (poulie), et

s’appelle encore indifféremment trochile ou scotie. Ainsi peut se vérifier

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colonne et entablement de l’ordre ionique.


ce que nous avons développé dans une proposition précédente, savoir : que les formes employées en architecture ne sont pas toujours indiquées par les besoins de la construction, et que la poésie de l’art les a modifiée pour leur prêter une simple éloquence. « Par une fiction pure, avons-nous dit, l’architecte supposera dans son édifice des matières hétérogènes, associées pour constituer un tout… Il ira jusqu’à figurer, dans ses métaphores de pierre ou de marbre, des substances molles mêlées à des substances rigides, et des matières élastiques pressées par des matières pesantes. » Ou le voit, en effet, l’image de l’élasticité est venue remplacer, dans les bases ioniennes, ce que présentait d’énergique et d’inflexible le lût dorique sortant du sol comme un arbre qui aurait ses racines dans les fondations de l’édifice.

Mais si l’expression de la colonne est déjà sensiblement modifiée par le dessin de la base, les proportions du fût vont lui imprimer un caractère de sveltesse et d’élégance, convenable à la demeure d’une divinité gracieuse, et en rapport avec la pensée qui préside à la construction du monument. Tandis que, dans l’ordre dorique véritable et pur, le dorique grec, les colonnes les plus sveltes, qui sont celles du Parthénon d’Athènes, ont moins de six diamètres en hauteur, celles de l’ordre ionique sont hautes de neuf diamètres, mesure moyenne qui admet quelques variétés en plus ou eu moins. Ainsi, dans les colonnes du fameux temple d’Éphèse, selon le témoignage de Vitruve, le diamètre n’était que la huitième partie de la hauteur, tandis que celles de l’Érechthéion d’Athènes, portique du nord, qui sont encore debout, ont en hauteur neuf diamètres et un dixième[1]. Un tel changement dans les proportions nous éloigne déjà beaucoup de la sévérité dorique ; mais à ce premier effet s’ajoute encore l’impression que produit un entre-colonnement plus large.

C’est une loi du bon sens que, plus les colonnes sont élancées, plus il convient de les rapprocher pour compenser leur faiblesse par leur nombre. Plus elles sont massives, au contraire, plus on peut les espacer. Ce principe n’a pourtant rien d’absolu, et, tant que la solidité n’est pas compromise, il se prête aux diverses nuances d’impression que l’architecte eut produire. En serrant les colonnes, déjà courtes, de l’ordre dorique, les Grecs avaient accentué avec énergie la solidité et la force ; ils avaient pour ainsi dire frappé sur le spectateur à coups redoublés. Dans l’ordre ionique, ils suivirent la marche inverse, et, non contents d’allonger les colonnes, ils en augmentèrent aussi l’espacement ; mais ce fut seulement par degrés (ju ils en vinrent à réunir ces deux moyens d’expression. Le temple de le Victoire Aptère, récemment relevé de ses ruines et qui est un des plus anciens temples de l’ordre ionique, ne présente encore que des colonnes médiocrement élancées, puisqu’elles ont un peu moins de hiuit diamètres, et l’entre-colonnement est de deux diamètres. À l’Érechthéion, les colonnes sont plus sveltes, puisqu’elles ont plus de neuf diamètres au portique de l’orient et plus de huit au portique du nord, et pourtant l’entre-colonnement y est plus large qu’au temple de la Victoire Aptère, car il est de deux diamètres un huitième, dans le premier portique, et presque de trois diamètres dans le second. Ainsi, tout en ayant soin de tenir plus massives les colonnes qu’ils voulaient espacer davantage, les Grecs n’en ont pas moins distingué leur ordre ionique et par une colonne j)lus élancée et par un entre-colonnement plus large. Cette double différence, elle est frappante sur l’Acropole d’Athènes, où le dorique du Parthénon et l’ionique de l’Érechthéum s’élèvent en regard l’un de l’autre, à une distance de soixante pas.

Mais c’est dans le chapiteau de la colonne qu’est placé le trait caractéristique de l’ordre, le volute. Selon Vitruve, la volute serait l’imitation de deux boucles de cheveux encadrant la coiffure d’une femme dont la tête serait représentée par le chapiteau. Nous avons vu que cette forme, la volute, était originaire de l’Asie, et qu’on en trouvait le principe dans les chapiteaux de Persépolis. Mais les Grecs, supérieurs à tous les peuples par le raffinement de la raison et par l’extrême pureté du goût, les Grecs se sont approprié la volute en lui donnant une expression pleine de douceur et d’élégance. L’ordre ionique, encore une fois, est destiné à la demeure d’une divinité gracieuse comme Minerve Poliade, ou d’une jeune fille comme Pandrose, ou de cette Victoire sans ailes qui, ne pouvant plus s’envoler, ne quittera jamais la ville sacrée des Athéniens. Un tel ordre d’architecture ne doit donc éveiller en nous que des sentiments de délicatesse et d’amour. C’est pour cela qu’il s’annonce à nos regards par la plus belle courbe qui soit dans la nature. Il se peut qu’originairement l’idée de la volute soit venue de l’écorce roulée du bouleau, ou bien des cornes de bélier qu’on avait coutume de suspendre aux autels et aux cippes funéraires ; il se peut aussi la volute rappelle tout simplement les copeaux que le charpentier avait enlevés en voulant équarrir un poteau de bois, selon l’indication pratique et ingénieuse que semble donner M. Viollet-Le-Duc. Mais sous la main de l’artiste grec, l’enroulement asiatique s’est transformé ; il a imité la charmante spirale de ces coquillages de mer au milieu desquels était née la Vénus Anadyomène.

Maintenant, sur les colonnes ioniques, légers supports d’un temple intime, comment faire peser le sévère entablement du Parthénon ou la rude architrave de Pæstum ? Non seulement l’architecte allégera sa poutre de marbre et en affaiblira encore l’image eu la divisant, mais entre le fût de la colonne et le poids qu’elle doit porter il interposera un coussinet qui sera roulé en spirale sur le devant, tandis que sur les côtés il sera serré par des ligatures et formera comme un doux oreiller sur lequel viendront se poser ensuite un abaque mince et une architrave aussi légère que la colonne.

Le temple est-il élevé à une Victoire, qui est toujours fière, le chapiteau sera décoré sobrement par le seul effet des oves que seront taillés dans l’échine, et du jeu de la lumière sur les reliefs et les creux de la spirale. Que si le monument est consacré à une vierge aimable ou bien à ce fils adoptif et mystérieux de Minerve, Érechthée, qui fut bercé dans la corbeille de Pandrose, l’ordre ionique pourra se couvrir des plus riches ornements. Les coussinets seront brodés de perles ; les deux volutes avec leurs


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oves et perles.


triples filets seront réunies par une courbe. Au-dessous de l’échine se dessinera un large collier terminé par deux rangs de perles, ou si l’on veut par deux chapelets composés d’amandes et d’olives, et rappelant les offrandes apportées sur l’autel de la déesse. Sur ce collier, si bien nommé le gorgerin, règne une frise sculptée où alternent le lis marin et la palmette ; puis viennent les oves de l’échine incrustés dans leur fine coquille, et séparés


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palmettes.
tresse.


tantôt par des fers de lance, tantôt par des langues de serpents, et ce rang d’oves est surmonté d’une tresse qui orne le tore du chapiteau comme celui de la base. Ensuite, au-dessous du gorgerin, commencent les cannelures de la colonne, qui, plus nombreuses et plus profondes que celles de l’ordre dorique, ne présentent pas des arêtes aiguës, mais sont adoucies aux angles par un filet plat, par un listel. Enfin, l’abaque ou tailloir, « qui semble, dit M. Beulé, prévenir le froissement de l’architrave et en amortir le poids, l’abaque est également enrichi d’oves. Et comme si tant de sculptures n’eussent pas suffi, des guirlandes de bronze doré couraient sur les volutes : leurs attaches sont fixées dans le marbre. L’œil (ou centre) de la volute avait été également doré… Dans les intervalles des entrelacs du tore, on remarque de petits trous où étaient enchâssés vraisemblablement, des émaux ou des matières brillantes qui formaient à la colonne comme une couronne de pierreries. Il ne faut pas croire cependant que ce luxe de décoration fit paraître le chapiteau trop chargé. Tous ces détails sont si légers et d’un goût si exquis, leur importance est d’une mesure si heureuse, ils sont sculptés dans le marbre avec tant de délicatesse, qu on dirait une broderie. »

Si nous continuons d’analyser l’ordre ionique en le comparant au dorique pur, nous voyons les membres supportés se modifier dans le même sens que le support. Au temple de Neptune, à Pæstum, la hauteur de l’entablement est à la hauteur de la colonne comme 3 est à 7. Au temple d’Égine, le rapport est de 5 à 13 ; au Parthénon, il est de 5 à 14 ; au cap Sunium, l’entablement est juste égal au tiers de la colonne. Dans l’ordre ionique d’Athènes, aux temples de la Victoire Aptère et de Minerve Poliade, la proportion a subi un notable changement : le rapport de l’entablement à la colonne est réduit à deux neuvièmes. En d’autres termes, au lieu d’avoir en hauteur le tiers ou plus que le tiers de la colonne l’entablement n’en a pas même le quart. Il y a plus : l’architrave, pour paraître moins lourde, est divisée en trois bandes appelées faces, dont la plus haute est ornée d’un rang de perles et se termine par un talon sculpté eu rais-de-cœur, c’est-à-dire en fleurons et feuilles d’eau, et surmonté d’un listel. Au-dessus règne la frise, qui, destinée le plus souvent à recevoir


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rais de cœurs et rang de perles.


des figures sculptées d’hommes et d’animaux, était nommée pour cette raison zoophorus par les Latins (en grec ζωοφόρος, qui porte des figures vivantes). Mais au lieu d’être, comme la frise dorique, en triglyphes et en métopes, la frise ionique, lorsqu’elle demeure lisse, représente un cours de planches qui cacherait le bout des poutrelles posées en travers sur l’architrave, de sorte que là où les Doriens accentuaient la construction et par conséquent la solidité, les Ioniens la dissimulent, voulant inspirer au spectateur d’autres pensées. Enfin la corniche, composée d’un larmier avec son échancrure et d’une cymaise, répète dans sa moulure inférieure les rais-de-cœur de l’architrave, et dans sa moulure supérieure les oves du chapiteau, soutenus par un nouveau chapelet de perles [2].

Ainsi l’ordre ionique, poussé à sa perfection par les Athéniens, est en perpétuel contraste avec le dorique, depuis le sol jusqu’au faîte. Il a une base, mais une base ronde qui figure la compression de matières élastiques. La colonne est svelte, et ses cannelures évidées en demi-cercle y creusent des ombres qui la font paraître plus svelte encore ; les arêtes, au lieu d’être aiguës et rudes comme celles de Pæstum, sont adoucies par une côte. Les entre-colonnements, plus ouverts, ont perdu l’âpreté du vieux dorique. L’échine du chapiteau est taillée en oves, dégagée par un gorgerin et recouverte d’un coussinet roulé qui semble fait pour préparer au tailloir un lit plus doux. L’architrave est rendue plus légère par ses divisions, et la pesanteur en est encore dissimulée par des ornements délicats. Tout l’entablement est réduit dans son épaisseur, et l’ordre entier est une heureuse combinaison de formes qui expriment la délicatesse et l’intimité, la légèreté et la grâce.

Tel est le véritable ordre ionique. Ainsi l’ont compris les Grecs d’Athènes, supérieurs aux Grecs de l’Asie Mineure ; ainsi l’ont pratiqué, avec des variantes voulues par les convenances, Mnésiclès dans l’intérieur des Propylées, et les architectes inconnus du temple de la Victoire Aptère, du temple ionique sur l’Ilissus, et de l’Érechthéion. Mais que d’altérations lui ont fait subir les Asiatiques d’abord et ensuite les Romains et les modernes ! Quelle distance de Mnésiclès à Vitruve, et du temple d’Érechthée aux préceptes de Vignole ! Par quelle fatalité les architectes de la Renaissance ont-ils hérité de l’ordre ionique tel que l’avait dénaturé la décadence, au lieu de l’étudier dans les exemplaires originaux, dans ceux où se trouve l’empreinte de ce génie grec dont on croit depuis si longtemps posséder et enseigner la tradition ?

Premièrement, les Grecs d’Asie avaient donné à l’ordre ionique des proportions colossales : dans le fameux temple d’Éphèse, dont les colonnes avaient dix-neuf mètres d’élévation, dans le temple de Cybèle à Sardes, qui était plus grand que le Parthénon, et dans l’Heræum de Samos (c’est-à-dire dans le temple de Junon, Hera), bâti sous le tyran Polycrate, au vie siècle avant notre ère. Les Athéniens ne commirent pas une semblable faute. Ils se gardèrent d’appliquer l’ordre ionique à ces vastes édifices qui doivent porter le caractère d’une force imposante, d’une solidité monumentale et éternelle. C’eût été transposer dans un ordre délicat les qualités d’un ordre robuste et sévère ; c’eût été agir comme le sculpteur qui aurait donné de la sveltesse à une statue d’Hercule. Ce furent aussi les Grecs de l’Ionie qui les premiers imaginèrent d’altérer la base ionique en y ajoutant une plinthe carrée, addition barbare que les Romains ne manquèrent pas d’imiter, et qui est aujourd’hui si malheureusement consacrée par l’exemple de Vignole, renouvelé de Vitruve, et par la routine. Sur celle plinthe, dont les angles offensent les regards et blessent les pieds de la foule, les architectes du temple d’Apollon Didyméen, à Milet, Péonius et Daphnis élevèrent la base que Vitruve a prise pour modèle et dont il donne la règle au chapitre iii du troisième livre. Cette base repose sur un socle carré et elle se compose de deux scoties séparées par deux astragales avec leurs filets ; la scotie supérieure est surmontée d’un gros tore, comme


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base ionique selon vitruve.


on le voit dans la gravure ci-jointe, de façon que, par un renversement du principe « le fort doit porter le faible », c’est ici le faible qui porte le fort. La base ionique de Vitruve est celle que les architectes de la Renaissance ont adoptée, celle qu’on enseigne dans les écoles [3]. Palladio préfère, il est vrai, la base attique : per che le base attiche a me più piacciono, dit-il (parce que les bases attiques me plaisent davantage), mais il y met une plinthe, orlo, et Philibert Delorme, qui a fait au palais des Tuileries ces colonnes ioniques dont on vante la beauté, leur a donné la base de Vitruve, que personne n’a jamais pu louer dit le judicieux Perrault.

Le chapiteau ionique a subi également quelques notables déformations chez les Romains. L’artiste athénien avait dégagé son chapiteau en y ménageant un gorgerin qui donnait plus d’importance à la tête de la colonne. Ce gorgerin formait une frise circulaire qui se prêtait à la décoration et pouvait ajouter à la richesse du monument. Si cette frise restait lisse, elle faisait ressortir les ornements de l’échine, les perles de l’astragale supérieur et les spirales refouillées de la volute. C’est ainsi qu’est disposé le chapiteau dans l’architecture de Pompéi. « On y remarque, dit M. Uchard (Revue générale d’Architecture), que les cannelures s’arrêtent à une certaine distance des volutes et laissent briller, par opposition à la partie lisse du tambour, l’ornementation du chapiteau.

Mais les artistes romains ne valaient pas ceux de la Grande-Grèce. Au temple de la Fortune ; virile, à Rome, les cannelures, en montant jusqu’au haut du fût, étranglent le chapiteau. La courbe élégante qui réunissait les volutes de l’Érechthion s’est changée en une sèche et dure ligne droite. Déjà, du reste, quelques-unes de ces altérations avaient été commises dans le temple d’Apollon Didyméen. Sans doute ce sont là de simples nuances ; mais de ces nuances dépend la pureté de l’art, ce que nous appelons l’atticisme ; et si ce mot est devenu synonyme d’une exquise délicatesse en toute chose, c’est que les monuments de l’Attique sont en effet, comme la littérature de ce pays, l’ouvrage d’un goût pariait qui ne se rencontre plus ailleurs.

Ici se présente une difficulté. Le chapiteau ionique n’a de volutes que sur les deux faces antérieure et postérieure ; il y a des coussinets sur les côtés, de manière que les colonnes vues de profil manquent de couronnement, le chapiteau n’étant pas plus large latéralement que le fût. Il en résulte que la colonne placée à l’angle du portique doit avoir aussi des volutes sur le côté qui regarde le dehors, et faire face au spectateur dans les deux sens. Cette double face est d’ailleurs indispensable pour raccorder la colonne d’angle avec les colonnes latérales, si le portique se continue en retour d’équerre. Les Athéniens ont résolu ainsi la difficulté ; mais ils n’ont admis l exception que pour un cas exceptionnel, pour le chapiteau des encoignures. Plus tard on supprima les coussinets, et l’on mit des volutes sur les quatre faces, comme nous l’avons observé dans tous les chapiteaux ioniques de Pompéi. Michel-Ange fut le premier, parmi les modernes, à reprendre cette tradition ou à la réinventer, et après lui, un architecte de Vicence, Scamozzi, y attacha son nom. Il faut dire cependant que l’idée d’un chapiteau ionique présentant dos volutes sur toutes ses faces appartient à Ictinus lui-même. Ce grand artiste, après avoir construit le chef d’œuvre de l’architecture dorique, le Parthénon, essaya des combinaisons nouvelles dans le temple d’Apollon Épicurius, à Bassæ, près de Phigalie. On y voit, à l’intérieur, des colonnes ioniques engagées dans des têtes de murs et présentant des volutes sur les trois faces libres. Ce fut là certainement la moins heureuse des inventions qui furent inspirées à Ictinus par le désir d’innover ; je dis la moins heureuse, pour deux raisons : d’abord, parce qu’un tel changement fait perdre au chapiteau sa signification symbolique et son caractère ; ensuite, parce que, dans ce même temple de Phigalie, Ictinus fit un premier essai de la colonne corinthienne. Ignorant sans doute les plus belles œuvres de l’art grec, Vitruve ajoute à l’entablement ionique un membre d’architecture, les denticules, qui ne se trouve point dans les monuments du siècle de Périclès, ni aux temples d’Érechthée et de Minerve Poliade, ni à celui de la Victoire Aptère, ni au temple ionique sur l’Ilissus, qui a disparu, mais dont les dessins nous ont été conservés par les auteurs des Antiquités d’Athènes, Stuart et Revett. Les denticules sont une suite de petits blocs taillés en carré long et en manière de dents, mais séparés entre eux par des vides plus étroits que les dents. Placées entre la frise et le larmier, les denticules représenteraient, selon Vitruve, les extrémités saillantes des chevrons dans les toitures primitives en charpente. Cette explication, sujette à controverse, n’est qu’en partie justifiée par quelques tombeaux de l’Asie Mineure où l’imitation de la bâtisse en bois est flagrante, et dans lesquels on voit la corniche soutenue par de gros blocs carrés en saillie, figurant, il est vrai, non pas des chevrons, mais des bouts de solives. Aussi est-ce dans les temples ioniques de l’Asie Mineure, notamment dans celui de Minerve Poliade à Priène, bâti par Pythæus an temps d’Alexandre, que se remarquent les denticules, mais taillées finement et en petites proportions. L’architecture


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chapiteau ionique du temple de phigalie.
chapiteau ionique moderne selon scamozzi.


de l’Attique n’offre pas d’exemple de denticules, à l’exception de celles dont les très petits cubes couronnent l’architrave du Pandrosium, portée par des cariatides. Encore est-il évident que les denticules ne peuvent ici rappeler des chevrons, puisqu’il n’y a point de toit sur ce petit temple.


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denticules.


Ce sont tout simplement des formes employées comme une agréable dissonance, car des moulures carrées, tranchant sur les moulures rondes qui ornent cette architrave sans pareille, y forment un contraste piquant. Mais à part cette explication tout à fait exceptionnelle, et particulière à l’entablement du Pandrosium, dans lequel — exemple unique — on a supprimé la frise, les Athéniens n’ont jamais attribué à l’ordre ionique ces formes rectangulaires et constructives qui contrarient le sentiment voulu d’une délicatesse élégante.

Oui, les ordres grecs, l’ionique aussi bien que le dorique, nous ont été transmis par les Romains et par Vitruve, non pas dans leur perfection, mais, au contraire, tels que la décadence les avait altérés et corrompus. Il est temps enfin que l’architecture grecque nous soit enseignée de première main par les maîtres de la grande époque, et non par leurs disciples dégénérés. Il est temps qu’on préfère aux leçons écrites de Vitruve et aux préceptes dessinés de Vignole, les modèles à jamais admirables qu’éleva le libre génie de la Grèce antique, et que la Grèce moderne a reconquis en 1829, avec sa liberté.


  1. On donne le nom général d’Érechthéion ou d’Érechtéum aux trois temples de Minerve Poliade, d’Érechthée et de Pandrose, lesquels n’en forment qu’un seul et s’élèvent sur l’Acropole d’Athènes, tout près du Parthénon et au nord de ce monument.

    Le temple de Minerve Poliade a son portique tourné vers l’orient ; celui d’Érechthée regarde le nord, et le Pandroséion ou Pandrosium, qui est porté sur des cariatides, regarde le sud, c’est-à-dire le Parthénon.

  2. Tous les mots techniques employés ici ont été expliqués précédemment.
  3. Nous avons à Paris un exemple (unique) de colonnes ioniques sans plinthe, au péristyle de l’église Saint-Paul construite par M. Hittorff.