Grand-mère/10
X
L’AMOUR
Ces six journées d’attente furent longues pour Sabine grisée de rêves, de poésie, de joie inexprimable.
C’était le mois d’octobre qui possède tant de douceur à Paris avec ses matinées un peu brumeuses, ses mousselines grises qu’on voit se tendre là-bas sur Montmartre aux premières lueurs du jour. Le soir, elles se dissolvent dans le soleil couchant et la basilique se dégage avec ses dômes un peu roses, comme gonflés de vent. Quand les gens de Grenelle partent pour le travail, le matin, la tête fine et altière de la Tour Eiffel plonge encore dans le coton. Mais le soir, à leur retour, elle apparaît comme dorée par le soleil que lui lance Meudon.
Sabine Cervier qui n’avait jamais prêté attention à ces subtils aspects des choses dans son Paris, se mit à les regarder parce qu’elle était devenue, tout à coup, sensible et rêveuse. Par contre, ce n’était plus qu’à regret qu’elle retournait à la mercerie dont elle se montrait si entichée petite fille et jusqu’à ces derniers jours. Elle était comme posée sur des colonnes de silence à travers lesquelles les bruits de la vie matérielle ne lui parvenaient plus qu’étouffés, assourdis. Ils lui étaient indifférents.
Un jeune noble l’aimait !…
Le visage de Christian était toujours devant ses yeux. Si fin ! Encore enfantin, la tête petite pour son corps mince et flexible qui ondulait doucement quand le garçon parlait. De longs cils noirs sur ses yeux rieurs qui en adoucissaient le regard. De beaux cheveux sombres dont la masse, d’elle-même, formait une ou deux vagues.
Autour d’elle, tout ce qui se passait avait disparu. Elle ne voyait plus rien lorsqu’on mangeait, dans la cuisine ; ni frères ni sœur, ni ce vulgaire fourneau qui lui faisait honte, naguère ; ni la casserole flanquée sur la table ; ni Claude qui trempait, dans le jus du rôti, son morceau de pain jusqu’à l’ongle ; ni le père qui prenait à pleine main les os pour les ronger — ce dont Marie n’avait jamais pu le déshabituer. Indifférente à tout, Sabine n’était sensible qu’à un regard qui partait de l’autre bout de la table pour se poser sur elle, pour darder sur elle comme une flèche clandestine qui s’enfonçait jusqu’à son cœur. C’était le regard de Grand’Mère auquel on ne pouvait rien dérober.
Grand’Mère seule avait vu qu’une autre Sabine était née.
Le vendredi, le samedi, Sabine avait confectionné, rue des Quatre-Frères, de ravissants petits plastrons d’organdi d’après certains modèles que, l’autre jour, dans le grand magasin, aux côtés de Christian, elle avait contemplés comme en un rêve féerique. Un mariage exquis du tulle et de la mousseline ; un nuage blanc ; toute la poésie qui régnait dans l’esprit de la petite modéliste inspirée. Mme Leriche en tombait des nues :
— C’est toi qui as fait cela, ma Sabine ?
— Mais oui, Mamy ; c’est le genre de ce que j’ai vu dans les magasins, mais la disposition des ruchés est de moi !
— Eh ! bien, ma chérie, cela c’est une réussite !
— Tous les bonheurs à la fois… songeait la jeune fille.
À la maison, elle restait tellement inattentive à ce qui se faisait ou se disait alentour, — ayant toujours un livre à la main, ou bien se retirant dans son alcôve pour y rêver à son aise, — que le dimanche, à l’heure du déjeuner, elle fut clouée sur place en voyant arriver un jeune soldat auquel la famille Cervier fit fête. Durant plusieurs secondes, elle se demanda : « Qui est-ce ? » Sa haute taille le révélait assez, pourtant, le grand Henri, si ses traits, en même temps que l’habit militaire, ne l’avaient trahi !
— Mais quelle surprise ! Mais quelle surprise !
C’était tout ce qu’elle pouvait dire.
— Comment ! s’écriait Louis, mais on ne parlait que d’Henri tous ces jours-ci, et de sa permission, puisqu’il est en garnison à Amiens et qu’il devait arriver ; et du gigot qu’on mettrait en son honneur ! Tu étais donc dans la lune, ma vieille ? À moins que tu ne sois devenue sourde !
— C’est vrai ? C’est vrai ?
— Tu as l’air ahurie ! déclara Maurice.
Le grand Henri fit un effort pour sembler naturel en cette présence, pour se constituer une attitude normale qui ne livrât pas son grand trouble à tout le monde :
— Je crois que vous ne m’avez pas reconnu du premier coup, Mademoiselle ?
— Non, en effet, dit Sabine ennuyée ; ce costume vous change beaucoup. Ce drap kaki, cela éteint les couleurs du visage, diminue la taille, dirait-on. Et puis, ils ont rasé vos cheveux, Vous n’êtes plus le même. Excusez-moi, monsieur Henri !
— Mais je ne vous en veux pas, Mademoiselle ; je ne vous en voudrai jamais de rien…
La cruelle ne remarqua même pas ce qu’avait de délicat, de touchant, de pathétique, cette phrase dite pour n’être comprise que d’elle et de lui. Elle se mit à table à côté de l’invité comme jadis. Grand’Mère l’observait de son œil fin, bridé par l’âge, mais qui laissait passer un rayon encore bien vif et si spirituel ! Louis et Maurice accablaient le permissionnaire de questions sur son nouveau métier qui serait bientôt le leur. Ils voulaient à tout prix des visions de caserne : le jus du matin, les inspections, les revues, depuis celle du « cabo » jusqu’à la grande parade du « Colon », la soupe, la corvée, l’exercice ; le jeune militaire aurait préféré s’adresser seul à seul à sa voisine. Depuis combien de jours avait-il escompté cette permission, cette invitation. Ce repas, cette rencontre enfin pour jeter peut-être un lien nouveau à cette Sabine de ses rêves à laquelle rien, dans son être, n’avait consenti à renoncer. Mais, au lieu de s’absorber dans la contemplation de cette adorable petite main posée sur la toile cirée, ou tenant le couteau un doigt levé en l’air ; de ce profil fuyant si mince, si rose qu’il n’avait jamais rien vu de si délicat au monde, il lui fallait narrer de grosses histoires militaires, celles de l’adjudant, de la salle de police, de la corvée de balayage. La caserne d’Amiens revivait, se reconstituait, ici même, comme pour l’enfermer de nouveau, l’ôter à sa contemplation de Sabine, lui rappeler qu’il n’était plus qu’un soldat.
Illisible même aux yeux perspicaces de Grand’Mère, Sabine, pendant ce temps, mordante, critique, amère, se plaisait à censurer, en son for intérieur, chaque histoire d’Henri, chaque souvenir du quartier, chaque évocation de sa pauvre vie de troupier où elle ne voyait rien de plus qu’un morne terre à terre.
— Comme il est vulgaire ! se disait-elle.
Et aussitôt, comme une apparition dans un nimbe lumineux, se dessinait délicieusement à sa vue intérieure l’image de ce Christian de Saint-Firmin, dont il lui semblait qu’il n’était pas une phrase, pas un mot, pas une pensée qui ne flottât au-dessus du commun.
Quand le gigot fut découpé et servi, la faim animale qui pressait tous ces jeunes estomacs adolescents créa un silence. Les trois frères de Sabine dévoraient la viande comme des loups. Le soldat avait aussi drôlement faim. Mais il aurait jeté cette tranche juteuse de mouton au premier chien venu pour obtenir un peu de douceur dans le regard de sa glaciale voisine. Il profita de ces moments de silence nés de la gourmandise générale, pour s’adresser à elle de nouveau :
— Et vous, mademoiselle Sabine, qu’êtes-vous devenue depuis ces derniers mois ?
— Moi ? reprit-elle, arrachée à son rêve intérieur, rappelée à la présence de cet être de peu dont elle faisait si léger cas, moi je vais toujours à la mercerie de ma grand’mère Leriche ; je couds beaucoup de lingerie fine…
Elle ajouta même, un peu vaniteuse :
— Je crée des modèles.
— Ah ! vous créez des modèles !
Il était béant d’admiration. Ce détail lui semblait considérable. Créer !… Une fille si jeune, si fragile ! Aucune femme ne lui avait jamais paru comparable à celle-là toute finesse et, en même temps, dotée d’une si forte personnalité. Maurice et Louis, ses camarades, pour lesquels leur sœur était aussi, secrètement, un sujet d’orgueil, n’avaient pas manqué de lui raconter le sauvetage du quai de Javel et comment cette petite fille de treize ans, par sa décision, par une inspiration inattendue, avait arraché la Grand’Mère au suicide. Cette information avait mis le comble à l’estime passionnée du grand Henri, achevant de rendre Sabine prodigieuse à ses yeux. Quant au camouflet qu’il avait reçu d’elle à la mercerie, voilà longtemps que son cœur le lui avait pardonné…
— Vous êtes extraordinaire, murmura-t-il avec une sorte de piété. Vous êtes extraordinaire en tout.
Louis, le forgeron, qui n’avait pas hérité la finesse de sa mère et conservait le jovial esprit de l’atelier propice aux grosses plaisanteries s’écria :
— Ah ! mon vieux, écoute, embrasse-la, ma sœur, pendant que tu y es !
Sabine toute contractée lança à son frère un regard foudroyant pour une telle maladresse. Mais le jeune géant, l’ancien gardien de but au stade, à la poitrine élargie sous sa veste de soldat, rougit jusqu’à la racine de ses cheveux rasés. Cependant, s’il était timide, il n’entendait pas être ridiculisé par la gaucherie d’un ami :
— Mon pote, crois bien que je n’hésiterais pas, si je pensais que cela dût faire le moindre plaisir à Mlle Sabine. Malheureusement, j’ai tout lieu de croire qu’elle en serait fâchée. Et c’est un hasard que je ne risquerai pas.
« Décidément, se dit Sabine que cette phrase heureuse délivrait de la gêne où l’avait mise son frère gaffeur, bien qu’ouvrier, ce jeune fumiste n’est pas un imbécile… »
Et se penchant vers lui :
— Vous avez plus d’esprit que Louis, Monsieur Henri, je vous en félicite.
Il sourit tristement comme s’il voulait dire : « À quoi bon ? »
Après cette escarmouche, les frères de Sabine prirent le grand Henri à partie sur le point de ses sentiments religieux :
— Eh bien, mon z-ami, tu ne peux plus faire enfant de chœur, là-bas, à la caserne ! Que deviens-tu sans l’encensoir, sans la petite clochette, sans M. le Curé ?
Mais Jean Cervier les arrêta :
— Assez, les gosses ! Laissez le grand Henri tranquille sur ce sujet-là qui est sacré. D’ailleurs, il est dit dans la Déclaration des Droits de l’Homme : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses. »
— Merci, Monsieur Cervier, répartit vivement le jeune soldat de sa voix en même temps mâle et douce que Sabine ne pouvait s’empêcher de trouver agréable ; mais ce que me disait Louis n’était pas méchant. La religion est quelque chose de trop grand pour être atteint par les petites moqueries de ceux qui en voient seulement quelques signes extérieurs. La mienne m’enseigne à faire d’abord de mon mieux mon métier militaire.
— Voilà une religion comme je la comprends, conclut là-dessus le père de famille.
De tous ces contacts avec les Cervier, le grand Henri ne sortait pas diminué, au contraire ! Il restait le sportif, le jeune athlète dégagé des contingences étroites, l’esprit élargi comme le corps, et le cerveau respirant au large comme les poumons. Pourquoi fallait-il que Sabine revît sans cesse, en pensée, le grand ramoneur noirci de suie qui lui était apparu voici des mois déjà à la mercerie ! Tout son être frémissait encore de dégoût à la pensée que ces mains sales eussent pu saisir ses épaules de fille élégante. C’était le même pourtant, ce militaire correct à la belle allure, plein d’intelligence et de flamme qu’elle avait ici à ses côtés et l’humble ouvrier qui avait eu l’audace d’expérimenter sur elle l’effet produit par ses « bleus » salis et ses mains noires !
D’ailleurs, à quoi bon chercher à dégager en lui l’être moral supérieur de l’homme du peuple qu’il était, qu’il resterait toujours ? Un seul type d’homme comptait désormais pour Sabine. C’était la figure rayonnante de Christian. Il avait fixé en elle un gabarit humain coulé dans son imagination de jeune fille comme dans un moule. Si, quelques minutes, elle pouvait se laisser prendre à cette sympathie robuste qu’inspirait le grand Henri, une force inexorable, mécanique comme celle d’un ressort, la rejetait invinciblement, par simple comparaison, à l’ineffable sortilège de Christian. Rien n’existait plus que lui.
Après le repas qui fut long, les jeunes gens décidèrent d’aller voir un match à Vincennes. Henri aurait laissé tous les matches du monde pour demeurer ici chez les Cervier, pour qu’on lui laissât seulement contempler celle qui ne l’aimait pas. Mais ses amis le secouèrent. « Allons, ouste ! Ce n’est pas tous les dimanches que tu seras en permission ! » Il put cependant faire à Sabine un adieu assez prolongé pendant que ses camarades nouaient leur cravate, lissaient, devant la glace, leurs cheveux rebelles. Il murmura presque imperceptiblement, et si bas que seule la subtile Grand’Mère put l’entendre avec l’intéressée :
— Adieu, Sabine. Nous ne nous reverrons pas d’ici longtemps. Je n’ose plus vous demander de penser à moi, je vous prie seulement de savoir que je suis toujours à vous.
Et Sabine ironique, d’un petit air persifleur, riposta sur le même mode :
— Vous avez bien tort de vous entêter ainsi après moi. D’ailleurs…
Ici, elle hésita une minute… Mais une femme est-elle jamais assez cruelle à ses propres yeux pour l’homme dont elle veut se libérer ! Et Sabine, après un scrupule de quelques secondes ajouta :
— D’ailleurs, qui vous dit que je sois encore libre ?
La figure du grand Henri se décomposa. Il lança vers la jeune fille une question muette, pleine d’une affreuse angoisse. Mais il ne devait pas lui être répondu. Les deux Cervier aînés, endimanchés, finissaient d’enfermer leur cache-col sous le pardessus :
— Allez, tu viens, mon vieux ?
Et d’une poussée, Louis arracha le grand Henri au colloque si secret, si tragique où se jouait sa vie.
De la porte, il lança vers Sabine un dernier regard. Elle lui répondit par un petit signe banal qui signifiait ce qu’on voulait ; au besoin : « Me voici enfin libérée de vous ! »
Silencieuse, Grand’Mère toujours active desservait. Tandis que Marie Cervier préparait pour le soir le pot-au-feu du dimanche, et que Jean fumait silencieusement sa pipe. Sabine, sans explication, se retira dans l’alcôve qui lui servait de chambre et s’assit sur son petit lit.
— Cette fois, pensait-elle, j’espère qu’il a compris.
Et elle songeait aussi que si Christian de Saint-Firmin pouvait voir à quel grand amour elle renonçait pour lui, il lui saurait sans doute quelque gré d’un tel hommage. Hélas, il était loin de se douter, à cette heure, en plein déjeuner de famille dans le riche appartement de l’avenue Poincaré, qu’elle venait de lui sacrifier le bonheur, l’amour d’un chic garçon du peuple « qui tout de même n’était pas banal », ajoutait Sabine au fond de son cœur, car plus le grand Henri aurait de valeur et de mérite, plus de prix atteindrait le sacrifice qu’elle faisait de lui au fin, à l’élégant, au distingué Christian.
Elle en était là de ses rêveries, quand la porte glissa et laissa passer la haute silhouette de Grand’Mère.
— Que fais-tu là, ma fille ?
— Je pense, ma Grand’Mère.
— Au grand Henri, sans doute ? Il a bien de quoi faire rêver une jeune fille. J’ai rarement connu un être aussi parfait, aussi digne d’estime. Son âme qu’on devine bien fière a les mêmes caractères de santé, de vigueur que son corps d’athlète. Véritablement, il fait un noble garçon.
— Dommage que ce ne soit pas un garçon noble ! dit Sabine pour faire un jeu de mot.
— Vraiment ? reprit la vieille femme avec beaucoup d’ironie, il te faut un mari titré ?
— Pourquoi pas, Grand’Mère ? Vous me trouvez trop commune, peut-être ?
— Ma fille, dans la société, il y a des catégories différentes où le cœur des gens bat partout, ou à peu près, aux mêmes pulsations, mais où la vie extérieure prend des formes bien contraires. Il est mieux de rester dans celle où l’on est né, crois-moi, ne pas changer son cadre, ses habitudes héréditaires, pour pénétrer dans une atmosphère tout à fait différente. On risquerait de ne pas y trouver le bonheur, de n’y être pas heureux.
— Mais moi, Grand’Mère, je ne suis pas comme tout le monde. Je souffre de toute grossièreté, de tout manque d’élégance, d’un défaut de politesse, d’un propos vulgaire, d’un laisser-aller, d’une faute de tact. Je ne veux pas demeurer dans cette classe où j’ai dû naître par erreur !
— Ma chérie, la classe où tu es née est-elle forcément grossière ? Ton père, pour ne citer que lui est un grand cœur et une nature magnifiquement élevée. Quant à ce grand Henri, il m’apparait comme la délicatesse même. Car il est charmant, tu sais !
— Oh ! fit avec beaucoup de réserves l’ingrate qui pensait à Christian et le comparait au jeune ouvrier, il lui manquera toujours…
— Qu’est-ce qui lui manquera ? Dis-le, Sabine !
— Oh ! c’est difficile à préciser. Un « je ne sais quoi… » dit Sabine qui avait lu l’expression dans maints romans à la mercerie. L’instruction, l’usage, l’aisance, qu’ont les personnes du monde. Je connais des gens qui sont tellement mieux que lui !
C’était toujours Christian qu’elle évoquait. Mais craignant de s’être trop avancée, elle voulut donner le change :
— Vous comprenez, Grand’Mère, au magasin, je vois beaucoup de personnes « très bien ».
— Et c’est dans ce milieu que tu comptes trouver un mari, ma Sabine ?
— Ah ! ne put retenir celle-ci, poussée à bout, vous oubliez le château ! Le château de mon rêve qui me reste toujours devant les yeux, aussi éclatant que si quelqu’un le tenait sous la lumière d’un projecteur. Vous pensez bien qu’il n’arrive pas à tout le monde de connaître un songe aussi étrange ; plus qu’un songe, une vision. Et qui annonce quelque chose. D’ailleurs, j’en suis sûre maintenant, je serai châtelaine.
La vieille femme lui enserra les épaules de ses deux bras :
— Ma grande folle ! si je ne te connaissais à fond, avec ta conscience si rigoureuse, ton cœur si généreux, ta sensibilité si tendre, ton courage, tu me ferais peur !
Ce mot fit tressaillir Sabine d’une angoisse soudaine. Elle eût peur aussi sans définir ce qui l’effrayait. Elle se pressa contre le sein de cette femme, en même temps si mystérieuse et si claire à la fois, et prononça comme une invocation pour être délivrée de son anxiété :
— Oh ! vous, Grand’Mère, aimez-moi bien !
Quatre jours plus tard, le jeudi merveilleux arriva, bien que Sabine eût cru que le soleil ne s’en lèverait jamais. Le déjeuner de midi n’était pas achevé qu’elle fila vers son alcôve pour s’habiller.
— Tu sors cet après-midi ? demanda Marie Cervier.
— Mais, maman, c’est jeudi. Il faut bien que je fasse ma tournée de modèles pour ravitailler mes idées. Mamy trouve que je n’en ai jamais assez.
La toilette fut longue. Elle avait mis trop de rouge aux lèvres, en ôta, en reprit. Il importait que Christian eût d’elle une vision qui le ravit, mais qu’il ne se dise point : « Elle s’est fardée pour m’avoir ! » Du fard, avec l’argent de la mercière, elle en avait trouvé d’excellent chez un parfumeur de l’avenue. Mais avec quelle délicatesse, il fallut user du bleu qui cerne si mélancoliquement la paupière ! Un soupçon. Un nuage. Même pas ! Un brouillard impalpable qui se dessine entre la pommette et l’œil, entre les sourcils et les cils et donne un regard émouvant. Le rose, c’était l’enfance de l’art ! un dégradé, un nuage qui vient mourir à l’endroit où la joue se courbe si gracieusement. La poudre venait ensuite effleurer cet objet d’art qu’était devenu le visage de Sabine, et, même à la lueur faible de l’ampoule électrique dans l’alcôve sans jour, elle était éclatante de fraicheur. Mais, à cause de la brume qui régnait aujourd’hui, elle mit un petit feutre marron, assez sévère malgré sa forme excentrique qui coiffait de travers ses coques brunes et la faisait plus distinguée que la touffe de myosotis de l’autre jeudi. Sa jaquette jaune serin sur un bout de jupe verte fut ensuite enfilée.
C’est ainsi armée que Sabine partit en guerre.
Quelle minute ce fut, pour son cœur déréglé et qui battait à tort et à travers, quand l’image de Christian se découpa nettement avec son visage gamin contre le panneau rouge d’un distributeur automatique du métro, à la station St-Augustin !
Elle avait eu tellement peur qu’il ne vînt pas, la pauvre Sabine ! Par bonheur, le fard discret se montrait suffisant pour masquer sa pâleur, car il n’y avait plus une goutte de sang dans sa figure défaite.
Lui, le garçon, n’était pas plus ému que si l’arrivée de cette jeune fille inconnue sur ce quai encombré lui eût été aussi garantie que la chute de l’heure à l’horloge. Parbleu ! il savait bien qu’elle viendrait ! Aussitôt, sans rien dire il prit comme livraison de cette précieuse petite créature en lui passant sous le bras un bras dominateur dont elle eut plaisir à sentir l’assurance et l’audace. Dans l’escalier de la station, il la portait ainsi à demi. Et elle ne disait rien, pensant seulement :
— Il est encore mieux que je ne le retrouvais dans mes souvenirs.
Ou bien :
— Mon Dieu que je l’aime !
Et lui, en garçon bien élevé :
— Que vous êtes gentille d’être venue ! Que je vous remercie ! Je n’ai pas de mots pour vous dire comme je suis heureux, comme je vous suis reconnaissant de n’avoir pas oublié le rendez-vous. Véritablement, vous êtes bonne.
Elle reprit gentiment par finesse naturelle, par instinct, par tact :
— Je n’y ai pas grand mérite, aujourd’hui, vous savez.
— C’est vrai ? Il ne vous en a pas trop coûté de venir retrouver le vilain garçon qui avait osé vous en adresser la demande ?
— Oh ! pas le moins du monde !
— Alors vous ne le détestez pas ?
— Aucune raison de le détester, murmure la petite Sabine éperdue de sentir à son bras le bras bien plus frémissant encore que les paroles qu’on lui adresse.
— Et pour l’aimer un tout petit peu… une raison ?
— Oh ! cela ! dit Sabine dont toute l’austère enfance, le long apprentissage du devoir, de la netteté de conscience qu’ont été ses dix-sept années de vie freine l’entraînement passionné, cela c’est aller un peu vite. Parlons d’un commencement d’amitié, si vous voulez…
— L’amitié ? fit-il avec une moue.
— Mais c’est très joli, l’amitié, reprend Sabine. On a grand plaisir à se trouver en compagnie d’un camarade. On bavarde. On rit, on se promène, on échange des idées…
— Oui, oui, concédait-il mollement, je ne vous contredis pas. C’est charmant, l’amitié. Mais moi, voyez-vous, Mademoiselle Sabine, vous m’avez fichu une drôle d’émotion dès notre premier tête-à-tête dans le métro, l’autre jour, une émotion bouleversante comme une tempête, et qui ne ressemble pas plus à l’amitié que l’ouragan de mer ne ressemble au petit ventoulet qui passe en ce moment sur les arbres du boulevard Haussmann. Votre amitié, c’est un bien beau don, je le sais, mais ce n’est pas encore assez pour moi.
Sabine ne répondait pas. Il la regarda. Elle était toute pâle et il sentait frissonner le petit bras qu’il tenait sous le sien. Sabine avait peur. Elle était comme une pauvre colombe attrapée. Il sentit un jeune être bien délicat, bien sensible, avec lequel c’eût été indigne de montrer trop de vivacité.
— Est-ce que je vous ai choquée ? demanda-t-il, ravi au fond de la trouver si enfant, si craintive, devant l’orage de l’amour.
L’orgueil de Sabine la ressaisit.
— Oh ! pas du tout ! répondit-elle fièrement.
— Si vous voulez, dit-il alors d’une voix caressante, ensorceleuse, nous allons prendre une tasse de thé dans une pâtisserie, là-bas, du côté de la gare Saint-Lazare ?
L’idée plut au trouble de Sabine. Cette pâtisserie lui apparaissait comme un asile sûr, une forteresse où elle se trouverait à l’abri de tout l’inconnu que recélait ce terrible garçon ; et celui-ci sentit le bras apeuré se tranquilliser sous le sien.
Il y avait beaucoup de monde à ce thé, rien que des élégances raffinées. Surtout des femmes dont l’opulence n’éclatait qu’à retardement, c’est-à-dire à seconde vue, dans la scintillation discrète d’un diamant à une oreille, sous une boucle de cheveux, à une agrafe de chemisette, à une main dégantée ; ou bien dans un bout de collier dont une fourrure déplacée dévoilait les gouttes laiteuses sur une peau rosée. Des couleurs sombres dans l’ensemble. Beaucoup de fourrures, des tailleurs sévères qu’on sentait coupés par des hommes, un paletot d’astrakan déjà. Le petit ensemble un peu bariolé de Sabine, sa veste de léger drap jaune, son feutre excentrique ne s’accordaient pas précisément à la composition de cette salle de thé. Mais Christian portait un pardessus irréprochable qui dessinait sa longue forme ondulante et faisait certainement bonne impression.
— Ne préférez-vous pas du porto à du thé ? demanda-t-il.
Sabine n’osa pas dire qu’elle n’avait jamais bu de porto de sa vie et acquiesça avec une curiosité troublée.
Ils étaient assis au fond de la salle, tout à fait à l’écart, voyant plus qu’ils n’étaient vus.
— Aimez-vous les gâteaux ? Moi, je meurs de faim.
On leur en apporta un plat assorti. Quand ils eurent mangé un baba que Sabine découpa finement à la fourchette, comme elle le voyait faire aux autres clientes, Christian, un peu démangé de savoir dans quel milieu placer sa nouvelle amie, demanda :
— Qu’êtes-vous devenue depuis jeudi dernier ?
C’était exactement la question que lui avait posée le grand Henri. Mais, dans la bouche de Christian, la phrase prenait un sens si différent, si indiscrète là, si charmante et si flatteuse ici, qu’elle ne releva pas cette troublante similitude. Elle aurait bien voulu donner à ce garçon une idée avantageuse de son milieu, de sa famille, quelque vision qui fit « bourgeois »…
— Bah ! comme toutes les jeunes filles. J’ai lu ; j’ai tiré l’aiguille.
— Vous lisez beaucoup ? Et quoi ?
— Des romans. Connaissez-vous l’Étang ?
— De qui ?
Mais elle avait oublié le nom de l’auteur. Non, Christian ne se souvenait pas d’avoir lu l’Étang. Et il continuait de poser des questions. Est-ce que ses parents étaient gentils avec elle ? Et ses frères et sœurs ? Allait-elle au théâtre ? Avait-elle jamais entendu « Lohengrin » ou « Le Prince Igor » à l’Opéra ? Est-ce qu’elle allait parfois au Palais de Glace ? Sabine perdait pied. Elle sentait une angoisse l’étreindre. Ce Christian lui apparaissait comme le seigneur d’une planète inconnue dont tout lui était étranger à elle, pauvre petite fille de Grenelle. Pour se donner du cran, elle trempait à chaque instant ses lèvres dans le verre de porto et elle y retrouvait, en effet, une certaine assurance. Christian fit revenir des gâteaux à la crème fouettée. Bluffer avec lui commençait à devenir impossible. Il fallait bien lui laisser découvrir, bribe à bribe, qu’elle ne connaissait rien, qu’elle n’avait pénétré nulle part, qu’elle n’était pas du monde : simplement une enfant du peuple. D’ailleurs, lui-même, comme pour brouiller les distances, se faisait plus tendre, plus caressant, moins questionneur.
— Sabine, vous ne savez pas ce que c’est délicieux de vous voir tremper vos lèvres rouges dans la neige de ces choux à la crème !
Et un moment plus tard :
— Je crois que je vais vous aimer beaucoup, Sabine…
Il y avait dans ce visage de jeune homme comme un reste opiniâtre d’adolescence qui correspondait à une excessive jeunesse morale, des yeux d’enfant, un sourire de petit garçon. C’était grâce à quoi il n’intimidait pas trop la pauvre Sabine. Elle alla même jusqu’à murmurer :
— Mon Chevalier Printemps !
Il lui revenait de l’assurance, de l’aisance. Christian commanda deux autres verres de porto. Sabine ne voulait pas accepter.
— Je suis déjà un peu étourdie !
— C’est pour cela ! ce second verre vous redonnera de l’aplomb.
En effet, dès les premières lampées, un reste de gaucherie, de timidité disparut en elle. Elle ne put retenir :
— Si mes parents me voyaient ici avec vous, ils me renieraient !
— Ils sont sévères, vos parents ?
— Pas excessivement, mais pleins d’idées d’autrefois.
— Sabine, je vais vous poser une question indiscrète… N’avez-vous jamais aimé personne ?
— Non, personne… à peine un petit flirt avec un camarade de mes frères. Mais c’est bien fini. Un grand maladroit dont je ne veux plus entendre parler, un jeune homme très sport, un athlète, une sorte de géant qui travaillait dans l’industrie et passait tous ses dimanches ou ses soirées au foot-ball. Ce n’est pas très intéressant pour une jeune fille, vous comprenez. D’ailleurs il fait actuellement son service militaire.
— Vous l’aimiez un peu ?
— Lui ? le grand Henri ? le colosse ? Jamais de la vie !
— Mais lui vous aime ?
— Il le dit.
— Vous le voyez donc souvent ?
— Lorsqu’il est en permission et qu’il vient chercher mes frères pour les emmener au stade.
— Est-ce que je lui ressemble ?
— Comme un grand cheval ressemble à une chèvre. C’est un hercule, 1 m. 85, un poids lourd. Vous vous êtes la finesse, l’aristocratie même.
— Sabine, répondez-moi en toute vérité : Si vous aviez à choisir entre lui et moi, lequel accepteriez-vous ?
Cette phrase ambiguë chavire complètement Sabine. Ne signifie-t-elle pas que Christian de Saint-Firmin se mettrait volontiers sur les rangs avec le grand Henri pour l’épouser ? Une imagination aussi capiteuse, jointe aux effets du porto dont elle lappe une goutte de minute en minute l’a rendue complètement grise. Elle vogue, évolue dans un monde impondérable où tout est facile, où tout s’arrange sous l’impulsion du moindre désir. Elle garde cependant assez le contrôle de sa coquetterie pour répondre :
— Si j’avais à choisir entre lui et vous… je crois que… oui je crois bien que je n’hésiterais pas…
— C’est lui ?
— Non…
— Ni l’un ni l’autre alors ?
— Si.
— Alors les deux, petite peste ?
— Oh ! voyons, pour qui me prenez-vous ?
Sans le savoir, ils jouent ainsi du Marivaux jusqu’au moment où Sabine, commençant à éprouver un étourdissement bizarre, propose :
— Si nous sortions un peu ? Il me semble que j’aimerais me promener avec vous.
Et les voilà en route pour le jardin des Tuileries.
Christian a pris et serre contre lui, avec beaucoup de tendresse, le bras de cette délicieuse petite figurine de porcelaine que lui semble dans sa fraicheur, cette Sabine, si vraie, si directe. Jamais encore dans sa vie d’étudiant, il n’a éprouvé devant une femme un tel sentiment de surprise émerveillée, de vénération, de culte : c’est un peu le respect dont on entoure un enfant à cause de son imposante fragilité. Sabine est une petite fille. Elle lui fait peur un peu. Et plus une secrète déférence le mate et le contient vis-à-vis d’elle, plus elle l’attire.
C’est le crépuscule d’automne ; le jardin des Tuileries s’étend devant eux tout peuplé de statues blanches aux gestes divers, décor impérial. Les parterres, dessinés à la française, sont tissés des fleurs éclatantes de l’arrière-saison comme un tapis riche déroulé sur la verdeur des pelouses. Sabine, au bras de son jeune ami, marche dans l’irréel. Le terrain est aussi souple que du coton. C’est une sorte de vertige qui commence. Ils le sentent tous les deux. Tout à coup, prenant plus impérieusement possession du bras de Sabine, Christian murmure à mi-voix :
— Chérie !…
Elle a deux ou trois petits soupirs d’enfant qui suffoque. C’est le premier aveu de Christian. Ils pénètrent ensemble dans le sanctuaire qui va maintenant les enfermer comme deux êtres tirés de la foule, mis à part pour vivre l’un de l’autre. Cette fois, Sabine ivre d’une allégresse bien cachée, bien muette, se voit, sans aucun doute possible, enchaînée dans les douces prisons de l’Amour. Un grand silence a suivi. Une sorte de solennité. Ils ne disent plus rien. Mais Christian qui connait les Tuileries sur le bout du doigt, sait, dans ces parages, une échancrure toute ronde taillée dans les frondaisons, formant cabinet de verdure. Deux ou trois fauteuils métalliques au fond. C’est là qu’il amène son pauvre petit oiseau tout palpitant. Ils prennent deux sièges bien serrés l’un contre l’autre, se regardant avec un émoi si pressant, si solennel, que dans les yeux du garçon une petite larme se forme. Il n’a jamais rien vu d’aussi ravissant que Sabine. Un délicat objet d’art. Mais bien autre chose encore : L’inconnu d’une adolescence. Un grand mystère. Fraîcheur, délicatesse, tendre offrande d’une âme en fleur. Rien ne pourrait l’empêcher de goûter à ce beau présent que lui fait ce visage, que lui font ces yeux si tendrement ouverts sur lui. Et c’est là qu’étonnée, frémissante d’une sorte de peur plutôt que d’ivresse, joyeuse, confiante et pourtant toute tremblante, Sabine reçut les premiers baisers de son Chevalier Printemps.