Grand-mère/11
XI
LA ROUTE FLEURIE
— Grand’Mère, ne trouvez-vous pas que Sabine change beaucoup ? Elle me donne l’impression d’un corps sans âme. Elle s’en va de l’alcôve à la cuisine, les bras ballants, sans s’occuper à rien. Tout lui est insupportable. Tout la dégoûte ici. Je sais bien que ce n’est pas très beau chez nous, mais, cependant, ça fait assez bourgeois et les bois reluisent à force d’être frottés. Peu d’ouvriers sont aussi bien logés que nous. Ne croyez-vous pas qu’elle songe au grand Henri et que le temps lui dure de le voir rentrer du service ?
Marie Cervier se confiait ainsi à la vieille amie qui lui paraissait toute sagesse et toute perspicacité et qui répondit :
— Je ne crois pas Sabine si occupée du grand Henri que d’en languir à ce point. Sabine, ma chère Marie, a trop de vanité pour s’intéresser à ce jeune ouvrier. Vous savez bien qu’elle prétend épouser un prince !
La bonne Marie dans sa simplicité se mit à rire.
— Oui, rien que cela ! Mais, faute de grives, on mange des merles, Grand’Mère ! Et je me demande si, comme à son insu, elle ne s’ennuie pas de l’ami de Louis.
— Sabine est à l’âge où l’on est romanesque et, par là même, mélancolique. Elle s’ennuie sans doute de ce qu’elle espère et qui est l’amour, tout simplement, et, en même temps que de l’amour, de Ia destinée encore ignorée qui l’attend.
Effectivement, on ne reconnaissait plus Sabine. À la maison, étrangère à tout, absente des conversations qui se tenaient à table, semblant ne rien voir de ce qui l’entourait, et à la mercerie n’abattant plus grand ouvrage. Coudre la fatiguait.
— Ah ! comme j’ai mal au dos, Mamy ! disait-elle souvent.
— Eh bien, va faire un tour pour te délasser, ma chérie, répondait la bonne Mme Leriche.
C’est ainsi qu’elle avait pris l’habitude de sortir deux ou trois fois la semaine quand le jour tombait, vers quatre ou cinq heures du soir. Tantôt, c’était pour se dégourdir les jambes le long des quais. Tantôt, pour aller visiter de grands magasins de blanc. Telles se présentaient, du moins dans la famille, ses promenades.
Au vrai, les choses se passent différemment. Sans trop s’attarder à sa toilette, tant l’heure la presse — un peu de rouge aux lèvres, un peu de poudre mise à la diable devant une glace dans l’arrière-boutique de Mamy, et Sabine, le visage comme contracté par un terrible souci, s’en va dans le crépuscule de novembre, suivant les quais jusqu’au pont de Grenelle.
Il y a là, toujours au même endroit, en stationnement, une petite voiture de luxe reluisante de nickels et de vernis. Devant la silhouette de Sabine qui s’encadre soudain dans la glace, la portière s’ouvre, Christian qui est là dans une atmosphère de tabac blond, jette sa cigarette pour prendre, tous feux éteints, sa chérie dans ses bras. Il ne l’y garde pas trop longtemps de peur de l’effaroucher, car sa jeune proie demeure encore fière et rétive. Elle n’entend pas que Christian fasse d’elle tout ce qu’il désire, d’ailleurs il a vingt-trois ans, mais elle n’en compte pas beaucoup plus que dix-sept. Elle lui paraît si enfantine et si craintive, si puérile et si puissante de sa faiblesse même, qu’il la traite en petite idole sacrée. Dès que ses baisers deviennent un peu trop fous, voilà qu’elle pleure ! Alors, il est tout désorienté, pense que les filles sont drôles et ne savent pas ce qu’elles veulent, mais que celle-là est adorable jusque dans ses singularités. Et il reprend sagement le volant pour passer sur la rive droite et suivre la Seine jusqu’au Bois. Là ils iront boire du thé dans un salon de grand luxe.
Voilà un mois que cela dure ainsi. Sabine l’a compté : quatorze fois, ils se sont promenés ensemble. Ils croient bien se connaître. Cependant, Christian ne sait rien au juste de Sabine. Elle a un peu bluffé devant lui. Sans avoir menti carrément, la finette s’est arrangée pour qu’on la crût la fille d’un marchand très à l’aise. C’est-à-dire sans tenir compte de Jean Cervier, le serrurier habilement escamoté, on n’a fait état que de Mamy et de la mode élégante où la mercière en effet se spécialise de plus en plus grâce à Sabine. Parlant du magasin, elle dit volontiers : « Nous vendons ceci. Nous ne voudrions pas tenir cela ». D’ailleurs, les garçons ont moins de curiosité que les filles. Christian ne l’a jamais beaucoup poussée là-dessus. Pour elle, c’est différent. Elle voudrait pouvoir absorber, à force de questions, toute la vie de son Prince Charmant. Elle lui a demandé au début :
— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?
— Moi ? Je fais les Sciences-Po.
— Qu’est-ce que c’est que ces sciences-là ? Je n’en ai jamais entendu parler.
— Ah ! il s’agit d’une grande école, celle des Sciences Politiques qu’on appelle ainsi parce qu’on n’y fait jamais de politique.
— Mon Dieu, Christian, comme tu dois être instruit ! Encore sur les bancs à ton âge ! Comment peux-tu emmagasiner tant de sciences dans cette tête si fine que je tiens, comme ça, entre mes deux mains !
— Oh ! tu sais, chérie, je ne suis pas un très brillant élève…
— Que tu dis ! Moi je suis sûre qu’à la fin de l’année, à ton école, tu auras tous les premiers prix !
Christian a souri à cette idée d’une distribution des prix aux Sciences Politiques. Trouver Sabine si puérile, lui a semblé délicieux, et il l’a couverte de baisers pour cette phrase.
Quelques jours plus tard, quand il l’avait de nouveau conduite à ce grand restaurant du bois de Boulogne, avant d’y pénétrer, n’avait-il pas tiré de son écrin un amour de petit bracelet imité de l’ancien, un simple anneau très mince de cuir noir durci et incrusté de petits brillants. « C’est pour moi, cela ? » n’avait-elle pu retenir tant sa joie lui semblait impossible, incroyable, pareille à ces beaux rêves qu’on a la nuit et dont on ne peut jouir tout à fait parce qu’on sait bien que ce n’est qu’une illusion et qu’on s’en réveillera. Ainsi Sabine n’avait pas osé croire au bracelet noir tout scintillant de feux. Mais Christian le lui avait passé au poignet en couvrant de caresses et de baisers ce petit bras mince qui fleurait les parfums de la mercerie Leriche. Quand ils étaient entrés tous deux, dans le salon de thé, on les avait regardés passablement et Sabine n’avait pas mis en doute que tous ces yeux ne convergeassent sur son bracelet. Mais on les remarquait pour la seule raison qu’ils étaient charmants tous les deux : Paul et Virginie ! Daphnis et Chloé ! c’est-à-dire l’amour dans l’émoi tremblant de la jeunesse. Sabine ne portait pourtant que sa casaque jaune serin sur son bout de jupe vert olive, mais ses jolies joues dorées sur ses boucles brunes gardaient encore toute les rondeurs enfantines ; pour Christian de Saint Firmin, on aurait juré quelque grand lycéen promenant sa sœur en guise de conquête.
Ce jour-là, Sabine avait posé enfin la question qui lui brûlait la langue :
— Est-ce que tes parents n’ont pas une propriété à la campagne ?
— Pourquoi me demandes-tu cela. As-tu peur que nous ne quittions Paris ? Sois tranquille, chérie, ce ne sera pas avant le mois de juillet, à cause de mes examens.
— Alors, au mois de juillet tu me laisseras ? Mais ce n’est pas croyable ! Mais je ne peux plus me passer de toi, Christian ! C’est impossible ! Je mourrai.
— Ma Sabine, ne crains rien. Notre résidence d’été n’est pas tellement éloignée de Paris que je ne puisse y revenir à mon gré. C’est dans l’Oise. En une heure, avec ma petite voiture je puis être au pond de Grenelle.
Alors, rassurée sur le point de la séparation, Sabine avait insisté :
— Et ta maison de campagne, explique-moi comment elle est, décris-moi son style et tout, et tout…
— Oh ! ce n’est pas diablement luxueux, tu sais. Une honnête maison qui fut bâtie avec la pierre blanche du pays par un Saint-Firmin avocat au parlement de Paris sous Louis XIII, je crois. Cela se trouve sur les bords de la rivière à la base d’une petite colline entre le coteau et les rives de l’Oise. Un parc modeste, avec le cèdre traditionnel par devant, par derrière…
— Dis-moi, interrompit Sabine n’y tenant plus, est-ce qu’il y a des tours à ton château ?
— Mais ce n’est pas un château, chérie, une simple gentilhommière d’autrefois.
— Alors il n’y a pas de tours ?
— Si, aux quatre coins, oh ! des petites tourelles ornementales plutôt que défensives.
— Avec un toit pointu ?
— Oui… Mais pourquoi veux-tu savoir ces détails ?
— Oh ! je vais t’avouer… je le connaissais ton château…
— Tu es allée te promener de ce côté-là ?
— Oui… mais une nuit, et en rêve seulement. Et, avant de t’aimer, avant de te connaître même ! C’est bizarre n’est-ce pas ? J’ai visité les vingt chambres.
— Oh ! dit en riant son jeune ami, nous n’avons pas de chambres en si grand nombre ! Attends : sept… huit… En tout onze si l’on compte celles des domestiques.
— Cela ne fait rien, c’est bien « mon château », déclara Sabine illuminée d’un rayon étrange, transportée dans l’irréel, le fabuleux. Je savais bien qu’il existait quelque part.
— Mais tu es une petite personne extraordinaire ! une voyante ! une extra-lucide ! Et, dis-moi, chérie, tu n’y avais pas vu le mauvais sujet dans « ton château » ?
— Toi, Christian ? le Prince Charmant ? Non, et quand j’ai demandé où étaient les maîtres de ce château, les domestiques m’ont répondu : « Mais, Mademoiselle, c’est vous ! »
— Oh ! Sabine ! comme c’est curieux ! comme c’est amusant !
Autour d’eux, sous un plafond peint à l’italienne dont le lustre répandait une illumination brutale, des couples peu nombreux de jeunes gens qui semblaient américains et se préparaient des cocktails en compagnie de jeunes femmes luxueusement habillées donnaient à Sabine l’impression de la grande vie.
— C’est un rendez-vous de la noblesse, ici ? demanda-t-elle.
Christian sourit.
— Pas spécialement, dit-il. C’est plutôt du « Tout venant ». Mais je préfère ne pas t’amener dans des endroits où je pourrais me trouver nez à nez avec des connaissances de mes parents.
— Tes parents seraient très fâchés s’ils apprenaient que tu m’aimes ?
— Tu sais, les parents ne sont jamais très ravis de voir leur fils amoureux.
— C’est comme pour leur fille, dit Sabine. Ainsi, mon bracelet, je vais être forcée de l’enfouir dans mon sac ou au fond d’un tiroir, crainte que ma mère ne l’aperçoive.
C’est à partir de ce jour-là que l’ivresse bien secrète, jalousement dissimulée dans laquelle baignait Sabine s’accompagna d’une sourde souffrance. Une goutte de fiel était tombée dans son verre : et c’était l’inquiétude. Il se révélait de plus en plus à ses réflexions que Christian ne l’envisageait pas comme une fiancée, comme sa femme de demain, mais comme un charmant présent du sort, passager, fugace, dont il fallait jouir un moment en attendant de le rejeter pour un autre. Elle n’attaquait jamais cette question du but où les amènerait leur lente promenade sentimentale. Elle était trop fière, et aussi, sa tendresse pour Christian qui s’approfondissait chaque jour, lui défendait d’amener un trop gros souci sur ce visage chéri dont ses lèvres connaissaient tous les contours, l’allongement aristocratique des plans, la finesse, les modelés délicats. Au Bois, quand ils sortaient du thé, la petite voiture aux riches nickels du jeune homme s’arrêtait dans une rue adjacente. Ils tombaient aux bras l’un de l’autre en s’étreignant bien fort. Mais Christian se reprenait vite. Dès que Sabine paraissait un peu fâchée d’un trop long baiser, il lui demandait pardon, promettait d’être sage.
Il se rattrapait en cadeaux. Un jour, ce fut une petite montre-agrafe qui était un bijou de grand prix. Qu’elle eût été orgueilleuse de porter, sur sa jaquette jaune, l’or travaillé de cet objet d’art ! Mais il fallut que l’objet d’art allât rejoindre au fond du sac de Sabine le bracelet noir aux brillants et autres cadeaux de Christian — dont le stylo de grand luxe bagué d’un cercle en égrisée de diamants avec lequel le soir, seule dans son alcôve, tous feux éteints dans la maison, elle écrivait à son Prince Charmant, les jours où elle ne l’avait pas vu, les phrases débordantes d’amour qui l’étouffaient. Une seule frayeur la glaçait quelquefois. C’était la crainte que Blanchette, petite curieuse, ne vint fouiller ce sac dont l’aînée paraissait si jalouse.
Mais Blanchette n’est pas seule à l’inquiéter à la maison. Il y a le regard de Grand’Mère qui plonge encore plus facilement dans son âme que Blanchette ne l’oserait au fond de son sac à main. « Grand’Mère sait quelque chose, il n’y a pas de doute », pense Sabine. Si, au magasin, Mamy avait eu ces yeux-là pour observer sa petite-fille, ses courses précipitées du soir, ses sorties réglées comme par un programme, ses soins de coquetterie avant le départ, la fièvre où elle était de filer, voilà longtemps que la mercière aurait découvert le roman de Sabine !
Cependant, Grand’Mère, dans l’hypothèse même qu’elle entrevit un peu de ce roman — on pourrait dire du drame — de Christian et de Sabine, n’en ouvrait la bouche à qui que ce fût ; la jeune fille se sentait observée, quelquefois même embrassée par Grand’Mère, le soir, d’une façon plus émue : c’était tout.
Un grand silence règne à la maison à partir de dix heures du soir, silence bercé par le ronflement des hommes. La petite Blanchette a continué de dormir dans la chambre Louis XV de ses parents. Ici, seule dans l’alcôve, assise sur son lit, Sabine s’est décidée à livrer d’elle-même à Christian toute la vérité. Si, là-dessus, il se retire, elle va en mourir certainement. Mais il faut une solution. Sortir de cette équivoque. Elle n’entend pas jouer le rôle de la pauvre fille qu’un garçon riche aime et laisse à volonté. Il faut qu’il prenne ses responsabilités une fois qu’elle aura pris les siennes. Une grande force inconnue s’empare d’elle. Elle va lui avouer le métier de son père, et les mains noires qu’il a le soir, et le pauvre logis de l’impasse Saint-Charles, et son état de fille sans le sou dont toutes les espérances consistent en la gérance d’une petite boutique au fond de Grenelle.
Ce qui la soutient, ce qui l’encourage, c’est la merveilleuse histoire du château de son rêve qui n’était autre que le château de Christian. N’y avait-il pas là un gage pour l’avenir ? Jusqu’à l’identité des quatre tourelles, chose si extraordinaire ! Sabine risque beaucoup en révélant à son jeune ami son humble condition. Mais elle sent une secrète assurance dans la confirmation de sa vieille idée fixe d’être un jour châtelaine.
C’est même ce qui lui donne le courage d’écrire sa pauvre lettre :
Christian, je voudrais que tu connaisses ta petite Sabine telle qu’elle est : il ne peut plus y avoir rien de mensonger entre toi et moi. Nous nous aimons trop. Tu es la beauté de la vie. Je te l’écris comme je le sens, exactement. Mais j’ai peur que tu ne me prennes pour une jeune bourgeoise. Je ne voudrais pas te tromper. Je suis d’une famille d’ouvriers. Mon père est compagnon serrurier, un peu plus instruit qu’un autre, seulement parce qu’il étudie encore chaque soir dans les livres. Mais il est souvent grossier et manque de bonnes manières. Le logement que nous habitons est passablement grand pour des gens comme nous, mais vieux, laid et sans confortable. Je t’écris de ma petite chambre aveugle, sans fenêtres, qui n’est éclairée que par une ampoule électrique. Quand il fait humide, le plâtre tombe des murs. Le « commerce de ma famille » dont je t’ai parlé quand j’avais honte, et peur, et comme une appréhension invincible de t’avouer la condition de mon père, c’est tout simplement une petite mercerie de province, une boutique de banlieue que la mère de maman, ma grand’mère Leriche, tient, rue des Quatre-Frères-Peignot. Voilà ce qu’est ta pauvre Sabine, mon Christian. Pas plus. Moi, je t’aime à en mourir. Mais toi, m’aimeras-tu assez pour me donner la plus grande preuve d’amour qu’un jeune homme puisse accorder à celle qu’il aime, celle de s’engager à elle pour la vie, devant sa famille, devant le monde, devant Dieu, devant tout ?
Ah ! Chéri, comme je voudrais que les rôles soient renversés et que Sabine eût été riche et toi pauvre ! Sabine dans un château et toi un étudiant modeste dans sa mansarde ! Sabine noble, et toi dans la condition des savants sans fortune ! Quelles délices alors de te dire, d’avoir le droit de te dire : « Celle qui t’aime t’apportera tout avec son amour ! »
Mais mon rôle est plus ingrat. Tu as tout. Je n’ai rien. Rien que moi-même à t’offrir. Et encore, ce don-là, j’exige qu’il soit reconnu pour toujours, partout, devant tout le monde, jusqu’à la mort. Tu n’as qu’un mot à dire, Christian ; et si ce n’est pas à la vie à la mort que tu m’aimes, je préfère que ce soit fini sur-le-champ entre nous, car plus nous attendrons pour un pareil déchirement, plus ta pauvre Sabine souffrira.
Cette lettre écrite tout d’un jet, sans une hésitation, sous la houle même de l’amour qui frémissait en elle mais que régissait pourtant la volonté désespérée qu’avait cette petite Cervier, élevée par une mère si pure et un père si rigide, de demeurer irréprochable, elle la relut dix fois avant de s’endormir et l’enfouit au fond de son sac aux trésors jusqu’au lendemain. Mais après une telle détermination, on ne s’endort pas à volonté. Qu’allait penser Christian de sa démarche ? Qu’elle se marchandait ? Qu’elle mettait son amour à prix ? et quel prix ! Celui de devenir Mme de Saint-Firmin ! Et s’il allait la prendre pour une intrigante ? Pour une ambitieuse dévorée par la frénésie d’être grande dame ?
Une ambitieuse ?… Eh ! bien, oui, elle en avait été une le jour où discernant le goût qu’avait pour elle le jeune aristocrate, elle s’était vue emportée par son amour jusqu’à ces sphères sociales qu’elle avait si éperdument désirées. Aujourd’hui, la route fleurie qu’elle suivait, de plus en plus ravissante, de plus en plus capiteuse, bordait un précipice. On appelait ce précipice celui-des-filles-qui-tournent-mal. Le jeu ne comptait plus. Ce n’était plus l’amour pour de bon, l’amour pour la vie. Tout simplement un caprice de garçon riche qui avouait sa crainte d’être rencontré avec elle, Sabine, dans les thés de la bonne société ! Alors la forte éducation morale du père Cervier, les idées si nettes, si élevées de Marie faisaient des remous dans l’âme de la jeune fille. Il y avait, dans sa conscience, des lois religieuses et sociales qu’elle ne pouvait pas braver, lui semblait-il, à cause de ses parents, à cause de sa petite sœur Blanchette, de Mamy, à cause de Dieu même. Surtout, peut-être, à cause du regard que darderait sur elle la vieille femme tutélaire qu’elle, Sabine, avait un jour, de sa petite main d’enfant, traînée jusqu’au foyer de l’impasse…
Mais alors, son pauvre amour était pour toujours perdu ? C’était trop affreux. C’était inhumain. C’était intolérable. Elle aimait tant Christian ! Comme si toute la beauté de l’univers, le bonheur de vivre se fussent condensés dans ce lumineux visage d’adolescent qu’il avait encore à vingt-trois ans. Il lui semblait que ce n’était pas trop de toute une existence pour contempler cette figure adorable. Mon Dieu ! mon Dieu ! faudrait-il donc le perdre ?
Aujourd’hui, ambition de Sabine, le rêve qu’elle fait de devenir Mme de Saint-Firmin et de régner dans le château aux quatre tourelles, s’évanouissait. Il ne restait plus dans son pauvre cœur qu’une question : vivre avec Christian ou vivre sans Christian.
À part ce dilemme, rien ne comptait plus.
Elle s’assoupit seulement au petit matin. Alors les bruits renaissant dans la maison n’interrompirent même pas son sommeil. Marie, inquiète, entr’ouvrit la porte de l’alcôve. L’enfant dormait, toute pale, mais si fortement que rien ne la réveilla.
Est-ce qu’elle n’est pas malade, Grand’Mère ? interrogea-t-elle.
— Mais non, ma fille, un peu fatiguée seulement, sans doute. Laissons-la reposer surtout !
Sabine ne sortit de l’alcôve qu’à midi, encore toute engourdie de son terrible sommeil. Personne ne la questionna. « Ah ! ce que j’ai dormi ! » Voilà tout ce qu’elle dit. Ensuite, son après-midi se passa rue des Quatre-Frères. C’est à six heures seulement qu’elle devait retrouver au pont de Grenelle la voiture de Christian, lequel avait deux cours aux Sciences Po, l’après-midi. Elle eut le temps de bâtir une chemisette avec incrustations de valenciennes qui fut une merveille. Mamy en éclatait d’orgueil : « Ma Sabine, tu es une petite fée. » Avant de partir, elle s’assura si la lettre se trouvait bien au fond du sac.
La voilà filant dans la nuit de décembre, le long de la rue Beaugrenelle. Maintenant, elle suit les quais jusqu’au viaduc. Quel moment que celui où elle va voir apparaître, vivante, l’image bien-aimée qu’elle porte sous son front nuit et jour ! Enfin, elle reconnaît le capot aux ouïes reluisantes, là, sous le viaduc, en marge du trottoir, et, dans cette petite voiture en stationnement, un visage étroit qui forme un réflecteur quelque peu lunaire pour la lumière extérieure. Sabine défaille. La lettre est dans son sac. La donnera-t-elle ? Oui, elle la donnera. Et, pour être sûre de ne pas faiblir, elle commencera par là. Elle la prend en main…
— Tiens, chéri, prononce-t-elle en s’engouffrant dans la conduite intérieure. Tu liras ces lignes-là, ce soir, quand tu seras tout seul dans ta chambre.
Christian serre son cher trésor entre ses bras croisés. Il sent la verveine, le luxe, l’aristocratie. Sabine prononce encore :
— Avant tout, avant que tu ne lises ma lettre, avant que nous ne disions rien, je veux que tu saches que je ne t’ai jamais autant aimé que ce soir.
— Mais moi non plus, dit Christian. Je ne sais comment expliquer cette chose-là. Ça augmente toujours. Je ne peux plus penser à rien d’autre que toi. Je ne dis plus rien à la maison. On me demande ce qui se passe…
— Christian, raconte-moi comment est la maison. Je voudrais tant connaître les lieux où tu vis, où tu as passé ton enfance !
— D’abord, soyons sérieux. On file sur le Bois ?
— Écoute, si tu voulais, nous retournerions à la pâtisserie du quartier Saint-Lazare où tu m’as amenée le premier jour, tu te rappelles ?
— Ma Sabine, tu vois, nous voilà de vieux amoureux, deux êtres bien unis qui en sont déjà à rechercher leurs souvenirs précieux d’un temps passé.
— Tu crois que rien ne pourra nous séparer ?
— Pourquoi nous séparer ? Qui parle de nous séparer ? Tu as l’air toute triste, mon petit oiseau d’amour ?
— J’ai peur. Je suis trop heureuse…
— Moi aussi, je suis heureux. Mais je n’ai peur de rien !
Et, en conquérant, Christian, le jeune vainqueur orgueilleux de sa proie, met le cap sur la rive droite au risque de rencontrer, là-bas, quelque connaissance de sa mère qu’il affrontera crânement… Les voici arrivés. Ils trouvent avec peine deux places dans une encoignure. Cette fois, il lui semble que Sabine fait un peu sa renchérie :
— Non, pas de porto aujourd’hui, s’il te plaît. J’aimerais mieux du thé. Et ne me dis plus tes chères petites niaiseries, tes enfantillages. Sois sérieux. Je veux te connaître davantage. Dépeins-moi ta maison. Parlons comme des grandes personnes.
— Eh ! bien, ma maison, d’abord, n’est qu’un appartement dans l’avenue, un rez-de-chaussée flanqué par derrière d’un petit jardin grand comme ça, mais où il y a l’été un parterre éclatant de géraniums, de bégonias, de zinnias, de fleurs ardentes dans chacune des deux pelouses. Longeant ce jardin, une longue galerie à colonnades sur laquelle ouvre le cabinet de mon père, le salon, passablement grand, et la salle à manger. Les chambres se trouvent dans l’aile droite en retrait, avec fenêtres sur le jardin. En face, dans l’aile gauche, la cuisine et l’office. Tu vois, ça n’est pas énorme. Mais ça n’est pas vilain non plus. Ah ! j’oubliais ce que j’aime le mieux : c’est le petit salon de ma mère, minuscule, mais assez agréablement pris dans une demi-tourelle d’angle, entre le vrai salon et la chambre de mes parents. La place d’un étroit bureau, d’un fauteuil, d’un chiffonnier. C’est là qu’elle se tient toujours. Au mur, il y a la collection de ses livres préférés. Elle lit beaucoup. Elle a un goût !
— Comme tu l’aimes, ta mère !
— Ah ! si tu savais combien elle est chic ! Elle a des cheveux blonds très flous qui grisonnent à peine d’une façon imperceptible aux tempes — ce qui me donne toujours envie de pleurer. Je ne voudrais pas que ma mère vieillisse, vois-tu ! C’est ma hantise, mon cauchemar. L’idée que je la perdrai un jour m’obsède souvent des soirées entières. Ce chagrin-là, il me semble que je ne pourrai le supporter.
— Et si tu me perdais, moi ?
— Mais tu es la jeunesse même, Sabine ! Je ne te perdrai pas ! Ce n’est pas comparable.
— Et si ta mère me voyait attablée dans ce thé, à tes côtés ; oui, si, par hasard, elle entrait ici, quel coup de théâtre épouvantable !
— Mais, chérie, maman te connaît un peu. Je suis très intime avec elle, tu sais. Je n’ai pu me retenir de lui parler de toi, de lui montrer la petite photo que j’ai prise au Bois, un certain soir de novembre, près de la grande cascade. Elle m’a même dit que tu étais ravissante.
— C’est vrai ? Elle a dit cela, Mme de Saint-Firmin ?
Et Sabine était devenue écarlate de joie, de surprise, d’orgueil. Mais, aussitôt ressaisie de son inquiétude latente, sa perpétuelle, lancinante crainte qui gâtait chacun de ses grands bonheurs :
— Malheureusement, Christian, quand ta mère saura que je ne suis pas riche, que je n’ai pas un sou, elle ne voudra jamais que nous nous épousions !
Alors elle vit nettement changer le visage enfantin que, malgré sa stature, Christian gardait encore. Il pâlit subitement, sa mâchoire se crispa et il se mit à caresser doucement le petit poignet de Sabine qui se posait au bord de la table.
— Ah ! ne t’inquiète donc pas, disait-il. L’essentiel, le primordial, n’est-ce pas que nous nous aimions, que nous soyons éperdument fous l’un de l’autre comme nous le sommes ce soir, que nous le demeurions ? Alors tout s’arrangera.
Sabine, après de longues minutes silencieuses où il lui sembla que le navire qui portait son bonheur était sourdement menacé de sombrer ; qu’il donnait déjà de la bande, que le naufrage était dans l’air, commença :
— La lettre que je t’ai remise là-bas, sur le quai… veux-tu me la rendre ?…
— Pourquoi te la rendre, chérie ? Si tu m’as écrit, c’est que tu en éprouvais le besoin. Je veux tout savoir de tes pensées, de tes sentiments. Véritablement, tu exiges que j’ignore ce que tu m’avais confié là de toi-même ? J’aimerais mieux la lire, tu sais ! Je te le demande bien tendrement… Veux-tu permettre que j’en prenne connaissance ici, dès maintenant, près de toi, pour que nous puissions nous en expliquer ensemble si besoin en était ?
— Non ! Non ! fit Sabine, terrifiée à l’idée de se marchander ouvertement en présence de Christian comme elle le faisait, cette nuit, en écrivant dans la solitude de sa pauvre alcôve. Cette lettre, il faut que tu la lises seul, au calme, ce soir.
Et prise d’une sorte de férocité envers elle-même, jouant sa magnifique illusion, son beau rêve, son bel amour :
— J’y tiens, Christian ; ce que j’ai mis dans cette lettre, c’est mon âme même. Je ne puis y changer une ligne, tu entends ?
L’heure était venue de rentrer. Avec un gros soupir, ils se levèrent, filèrent sans avoir reconnu dans le salon aucun visage. Au long du retour, Sabine s’essuyait furtivement les paupières du bout de son doigt. Sous son gros gant d’automobiliste, Christian se crispait nerveusement au volant.
La soirée était si obscure que la voiture, bravant tous les risques, n’abandonna Sabine qu’à cinq minutes de l’impasse, rue Beaugrenelle. Elle avait attendu ce moment toujours un peu tragique de leurs adieux pour demander presque impérieusement à Christian :
— Je désire qu’à ma lettre tu répondes immédiatement. Et quand tu l’auras lue, tu comprendras pourquoi je l’exige ainsi. Comme je ne peux pas recevoir de correspondance chez moi sans éveiller les curiosités familiales, tu auras la gentillesse de m’apporter ta réponse toi-même, à l’heure ordinaire, demain, au Pont de Grenelle. Cette réponse, je voudrais qu’elle soit écrite comme mon message était écrit, parce qu’en causant on ne dit pas toujours les mots qu’il faudrait. Avec la plume c’est plus exact.
— Mais tu me fais peur, chérie, on se dirait chez le notaire !
— Je ne plaisante pas. Demain, je serai ici à cinq heures. Tu me remettras ta réponse, veux-tu ?
— Comme tu peux être belle, Sabine, quand il passe ainsi quelque chose de dramatique dans tes yeux de petite fille qui a peur. Car on dirait que tu as peur, ce soir, peur de moi ! Ce serait un comble !
— Et si, en effet, c’était vrai que tu me fasses un peu peur ?
— Attends, je vais te montrer comme je t’aime et tu verras si ce n’est pas fou de craindre un type qui vous adore à ce point.
Et saisissant le jeune corps qui le fuyait déjà, il se mit à l’étreindre si fort qu’elle demanda grâce :
— Mais tu vas me briser, cher méchant !
— Je sens que tu doutes de mon amour ; c’est pour te punir.
Quelques instants encore et Sabine rentrait à l’impasse. Elle avait eu beau, dans l’escalier, se passer sur la joue un nuage de poudre tant elle se sentait une figure défaite, Grand’Mère la regarda beaucoup quand elle pénétra dans la cuisine. Alors elle voulut donner le change :
— Ah ! il faisait une chaleur, aujourd’hui, dans ces magasins ! Je n’en puis plus. J’ai cependant « chipé » un modèle de draperie dans un lainage qui, transposé dans la lingerie, serait une merveille.
Grand’Mère gardait le silence.