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Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/Ami du peuple (L’), l’une des feuilles les plus fameuses de la Révolution, rédigée par Marat

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Administration du grand dictionnaire universel (1, part. 1p. 272-273).

Ami du peuple (L’), l’une des feuilles les plus fameuses de la Révolution, rédigée par Marat, qui lui-même, comme on le sait, prenait cette qualification. Le premier numéro parut le 12 septembre 1789, sous ce titre : le Publiciste parisien, journal politique, libre et impartial, par une société de patriotes, et rédigé par M. Marat, auteur de l’Offrande à la patrie, etc.; avec la devise de Rousseau pour épigraphe : Vitam impendere vero. L’auteur, à ce qu’il assura plus tard, vendit les draps de son lit pour fournir aux premiers frais de sa publication. Entre autres étrangetés, on lit dans le prospectus : « Le lecteur sera souvent surpris de la hardiesse des idées ; mais il y trouvera toujours liberté sans licence, énergie sans violence, et sagesse sans écarts. » Pendant qu’il donnait ce bon billet au public de 89, Marat débutait par sonner le tocsin contre une partie de l’Assemblée nationale, et proposait de régénérer l’État en balayant les députés de la noblesse et du clergé. Dès le sixième numéro, il modifia ainsi son titre : l’Ami du peuple, ou le Publiciste parisien, journal politique, etc. La feuille, composée ordinairement de huit pages in-8°, parut sous ce titre jusqu’au 21 septembre 92. Les collections complètes en sont, comme on le sait, excessivement rares ; elles l’étaient même devenues du vivant de l’auteur. Il existe d’ailleurs des lacunes causées soit par les saisies, soit par les interruptions involontaires, les fuites de Marat, en l’absence duquel son journal était contrefait par de nombreux faussaires, et qui a lui-même comblé quelques-unes de ces lacunes après coup par la publication de numéros antidatés, pour assortir les collections de ses souscripteurs ; car il est remarquable qu’une de ses préoccupations était la fidélité à ses engagements, fidélité qui était d’ailleurs stimulée par cette infatuation de ne point enlever à la patrie le fruit de ses méditations. En résumé, les exemplaires complets de ce que les bibliographes nomment le vrai Marat, augmentés des journaux qui forment la suite, et purgés des continuations apocryphes, sont véritablement introuvables. On ne connaît guère que celui qui faisait partie de la magnifique collection Labédoyère, acquise récemment par la Bibliothèque impériale, et celui qui est à Berlin, dans la bibliothèque particulière du roi de Prusse.

C’est dans son premier numéro que Marat donna ces fameux Commandements de la Patrie, dont on a fait plusieurs parodies, et qui, après tout, n’ont rien de sanguinaire et n’étaient que le programme rimé de la Révolution dans sa première phase. Nous les reproduisons ici :

Avec ardeur tu défendras
Ta liberté dès à présent ;

Le mot noble tu rayeras
De tes cahiers dorénavant ;

Du clergé tu supprimeras
La moitié nécessairement ;

De tout moine tu purgeras
La France irrévocablement,

Et de leurs mains tu reprendras
Les biens volés anciennement.

Aux gens de loi tu couperas
Les ongles radicalement ;

Aux financiers tu donneras
Congé définitivement ;

De tes impôts tu connaîtras
La cause et l’emploi clairement,

Et jamais tu n’en donneras
Pour engraisser le fainéant.

De bonnes lois tu formeras,
Mais simples, sans déguisement ;

Ton estime tu garderas
Pour les vertus et non l’argent ;

Aux dignités tu placeras
Des gens de bien soigneusement,

Et sans grâce tu puniras
Tout pervers indistinctement.

Ainsi faisant, tu détruiras
Tous les abus absolument,

Et d’esclave tu deviendras
Heureux et libre assurément.

À ces platitudes patriotiques fort modérées, si on les compare aux grandes frénésies du tribun, les royalistes répondirent par d’autres commandements, qui contenaient, en manière de commentaires ironiques, des aménités du genre de celles-ci :

Les assassins honoreras
Et défendras humainement ;

Homicide tu commettras
Quand tu le pourras sûrement ;

L’assassinat tu prêcheras
À haute voix journellement ;

Les biens du peuple retiendras
Sans rendre compte aucunement. etc., etc.

C’était le ton de la polémique d’alors ; et c’est ce qu’on ne devrait pas oublier quand on rappelle les fureurs de Marat et d’autres journalistes révolutionnaires. Nous n’avons certes pas l’intention d’affaiblir le sentiment de répulsion si énergiquement prononcé à notre époque contre les enfants perdus de la Révolution. Mais tout en condamnant ce qui doit être éternellement condamné, le fanatisme aveugle, la furie sauvage des partis, tout en flétrissant la folie sanguinaire de certains acteurs de nos grandes convulsions politiques, il est équitable de rappeler que tous les partis avaient alors leurs énergumènes. La presse royaliste n’avait, sous ce rapport, rien à envier à la presse révolutionnaire. Elle comptait un grand nombre de feuilles d’une violence excessive, souvent ordurières et d’une obscénité immonde, qui ne parlaient que de pendre, de rouer, de noyer, de décapiter leurs adversaires, de régénérer la France dans un bain de sang, qui menaçaient les députés, même les plus pâles d’entre les constitutionnels, de la corde et des galères. appelaient l’invasion étrangère, indiquaient les points par lesquels nos frontières étaient vulnérables, et poussaient à l’avance des cris de triomphe en songeant aux milliers de potences qu’on dresserait bientôt pour guérir la France plébéienne de sa folie de constitution, de liberté et d’égalité. Qu’on lise les Actes des Apôtres, le Journal de la Cour et de la Ville (nommé vulgairement le Petit Gautier), l’Ami du Roi, le Journal du Soir, le Journal de Suleau, et vingt autres rédigés dans le même esprit, ainsi qu’une multitude de libelles diffamatoires et de pamphlets également frénétiques, gonflés de haine et de venin, noirs de calomnies, et qui ne contribuèrent pas peu à envenimer les passions et à précipiter les catastrophes : que l’histoire compare et qu’elle juge.

Quoi qu’on en ait dit, l’Ami du peuple n’a pas dépassé en violence les feuilles que nous indiquons ici ; il les a seulement égalées, ce qui, il faut le reconnaître, était bien suffisant pour justifier l’effroyable renommée de son auteur. Néanmoins Marat est resté bien au-dessous de ses adversaires pour le cynisme des images et des expressions ; rarement il se laisse aller à cette grossièreté de langage que les royalistes ont exploitée avant le Père Duchesne ; et il est à remarquer que c’est assez souvent en style académique et ampoulé qu’il a prêché l’extermination.

Dès les premiers numéros, Marat se jeta à l’avant-garde des journalistes de son parti par l’audace de ses attaques contre le roi, la reine, la cour, les ministres, une grande partie de l’Assemblée, la municipalité, Necker, Bailly, La Fayette, la garde nationale, etc. Il tonne contre le repas des gardes du corps, fait appel à l’insurrection, et après les journées des 5 et 6 octobre, poursuivi, réduit à se cacher, pendant que le Châtelet faisait saisir ses presses, il trouve le moyen de reprendre le mois suivant la publication de sa feuille, qu’il poursuit à travers plusieurs interruptions et au milieu de tribulations sans nombre dont le détail ne peut trouver place ici. Forcé de fuir en Angleterre, il revient quelques mois après, reprend de nouveau son journal avec un redoublement de violence (juillet 90), et dans un écrit séparé, C’en est fait de nous ! dénonce une conspiration, peut-être imaginaire, de la cour, et appelle le peuple à l’insurrection. C’est dans ce factum que se trouve cette phrase : « Cinq à six cents têtes abattues vous eussent assuré le repos, la liberté, le bonheur ; une fausse sécurité a retenu vos bras et suspendu vos coups : elle va coûter la vie à un million de vos frères. » Tout le monde s’émut de telles prédications. Camille Desmoulins crut devoir faire quelques observations à son cher Marat sur son intempérance de patriotisme : « Vous êtes, dit-il, le dramaturge des journalistes. Les Danaïdes, les Barmécides ne sont rien en comparaison de vos tragédies. Vous égorgeriez tous les personnages de la pièce, et jusqu’au souffleur. Vous ignorez donc que le tragique outré devient froid ? » Mais l’opiniâtre démagogue demeura inflexible dans sa funeste monomanie, exalté d’ailleurs par les poursuites et les attaques dont il était l’objet, par sa vie fiévreuse, son tempérament maladif, sa pitié farouche et passionnée pour les opprimés et les misérables ; par ses haines, par son orgueil de tribun et ses prétentions étranges de politique profond et d’homme à grandes vues, enfin par son existence de bête sauvage constamment traquée dans les caves et les souterrains. Il faut ajouter le milieu et les circonstances, l’exaltation universelle des esprits, les complots réels dont on était enveloppé, les périls publics, enfin cette manie bizarre des disciples de Rousseau de s’assimiler la maladie noire de leur maître et de ne voir autour d’eux que des traîtres, des ennemis, des embûches et des complots. Le malheureux, plein de l’esprit implacable du moyen âge alors qu’il se croyait le législateur des temps nouveaux, en arriva à l’idée des anciens orthodoxes et des ultraroyalistes de son temps, à la théorie de l’épuration du corps social, de la suppression des membres gangrenés et pourris, de l’effusion d’un sang impur pour le salut public ; il dogmatisa la vengeance et le châtiment, érigea le massacre en doctrine politique, et admit les sacrifices humains au nombre de ses moyens de gouvernement. « Il y a une année, dit-il, que cinq ou six cents têtes abattues vous auraient rendus libres et heureux. Aujourd’hui, il en faudrait abattre dix mille. Sous quelques mois peut-être en abattrez-vous cent mille ; et vous ferez à merveille : car il n’y aura point de paix pour vous si vous n’avez exterminé jusqu’au dernier rejeton les implacables ennemis de la patrie. » (N° du 17 décembre 1790.)

Et dans le numéro du lendemain :

« Cessez de perdre le temps à imaginer des moyens de défense. Il ne vous en reste qu’un seul, celui que je vous ai recommandé tant de fois : une insurrection générale et des exécutions populaires. Fallût-il abattre vingt-mille têtes, il n’y a pas à balancer un instant. »

Et ailleurs :

« Pendez, pendez, mes chers amis, c’est le seul moyen de faire rentrer en eux-mêmes vos perfides ennemis… »

Mais à quoi bon réimprimer ici des citations que tout le monde connaît, qu’on a mille fois reproduites et qui ont si souvent servi de texte à des déclamations contre la grande rénovation inaugurée en 89 ? comme si les fureurs d’un insensé avaient quelque rapport avec les principes incorruptibles qui forment maintenant la base de notre ordre social ! Ces excentricités monstrueuses, il est à peine nécessaire de le dire, ne sont pas plus la grande, la glorieuse, l’immortelle Révolution, que la Saint-Barthélemy et les atrocités du duc d’Albe ne sont le christianisme.

Nous n’apprendrons rien à personne en rappelant que l’Ami du peuple finit par s’arrêter définitivement au chiffre de 270,000 têtes à faire tomber pour assurer le bonheur du peuple et le triomphe des idées révolutionnaires. Il prêchait en même temps l’établissement d’un tribun militaire, d’un dictateur, espèce de grand justicier qui eût eu la mission terrible d’épurer la société, d’écraser l’aristocratie, et qui lui-même eût vécu sous la main du peuple, le boulet au pied et le glaive sur le cou.

Cependant, si les accusations continuelles de Marat, ses dénonciations meurtrières, ses invectives, ses doctrines, lui avaient fait un grand nombre d’ennemis, il avait aussi des partisans fanatiques, non-seulement dans le peuple, qui le regardait comme son tribun, mais encore dans les classes bourgeoises, chose qu’on a trop oubliée. Certains hommes politiques, sans partager ses fureurs, le regardaient comme un agitateur utile au milieu de la lutte terrible engagée contre l’ancienne société. Peut-être même quelques-uns qui s’indignaient bruyamment ne dédaignaient-ils point d’attiser secrètement la colère de ce dogue de combat, qui mordait tout le monde et qui était toujours prêt à tout dire et à tout oser. Sa feuille était le tocsin de la Révolution, le moniteur de la révolte. Mais on se tromperait étrangement si l’on s’imaginait qu’elle ne contient que ces déclamations convulsives, ces rugissements que tant de citations ont rendus fameux, et qui inspirent une si légitime répulsion. Un bon nombre de passages, il faut loyalement en convenir, ne sont dépourvus ni de bon sens, ni de vigueur, ni d’intelligence politique. Nous reconnaissons de la verve et de l’esprit aux Actes des Apôtres ; je ne sais pourquoi nous n’aurions pas la même équité pour la feuille décriée de Marat. N’oublions pas que des hommes d’une intelligence très-distinguée ont été de l’opinion que nous émettons ici, et qui pourra sembler paradoxale aux esprits étroits et exclusifs. S’il fallait citer des exemples, nous rappellerions M. Victor Cousin, l’illustre philosophe, qui, suivant une assertion qui n’a jamais été démentie, que nous sachions, à l’époque la plus éclatante de son professorat sous la Restauration, lisait en petit comité, à ses disciples, des fragments détachés du journal de Marat.

On peut encore juger de l’importance de cette feuille par les innombrables contrefaçons et imitations qui en furent faites du vivant même de l’auteur et jusqu’à nos jours. Est-il nécessaire de rappeler que l’engouement du peuple alla jusqu au fétichisme et survécut même à la Terreur ? Ce fut en effet après le 9 thermidor que Marat fut panthéonisé, et la réaction contre sa mémoire ne commença à se manifester que vers le milieu de l’an III. Assurément, cette puissance inouïe d’une feuille et d’un journaliste, cette popularité exclusive, despotique, et qui s’imposait à tous, n’est pas due uniquement à des prédications sanguinaires que sans doute on ne prenait pas toujours au sérieux, et dont tous les partis extrêmes se sont d’ailleurs souillés à cette époque. Mais leur action sur les effroyables exécutions de septembre est évidente et notoire. Cette circonstance est plus que suffisante, on le sent, pour justifier la réprobation de l’histoire, et s’opposera toujours à ce qu’on tente une analyse froide et impartiale d’une œuvre qui a produit de tels résultats. L’Ami du peuple, tant de fois poursuivi et interrompu, se termina comme il avait vécu, au milieu des orages soulevés par sa polémique effrénée, et en attaquant de la manière la plus violente la Convention, qui était à peine réunie. Il avait eu 685 numéros.

En entrant dans la Convention, où l’avaient porté les électeurs de Paris, Marat cessa la publication de sa feuille ; mais quelques jours plus tard, il en fit paraître une nouvelle sous le titre de Journal de la République française (25 septembre 1792), dans laquelle il juge les personnes et les partis avec sa modération habituelle. Dès lors, ses victimes ordinaires sont Brissot, Roland et sa clique, les Girondins, qu’il désigne sous le nom ironique d’hommes d’État, et qui d’ailleurs ne le ménageaient pas non plus. La Montagne même lui semble d’une tiédeur qui le désespère, etc. En mars 93, il changea encore une fois son titre, et intitula son journal le Publiciste de la République française. On sait qu’il fut l’objet de nouvelles poursuites, et enfin décrété d’accusation, mis en jugement, mais acquitté et ramené en triomphe au sein de l’Assemblée. Il continua ce journal jusqu’à sa mort. Le dernier numéro était sous presse quand il fut frappé, et parut le lendemain. Lorsque le poignard de Charlotte Corday fit tomber la plume de sa main, il en corrigeait les épreuves, sur lesquelles rejaillit son sang. Quelques-unes de ces épreuves existent encore ; elles ont fait partie de la riche collection du colonel Maurin. Étrange monument que ces épreuves tachées du sang de celui-là même qui, dans ce journal, avait tant de fois prêché l’effusion du sang humain, et qui périssait victime de ses propres théories ! V. Marat.