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Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/CALVIN (Jean), fondateur de la Réforme en France et l’un des pères de notre langue

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Administration du grand dictionnaire universel (3, part. 1p. 186-188).

CALVIN (Jean), fondateur de la Réforme en France et l’un des pères de notre langue, naquit à Noyon, en Picardie, le 10 juillet 1509, et mourut à Genève le 27 mai 1564. Il était d'une famille originaire de Pont-l'évêque. Son grand-père exerçait à Noyon la profession de tonnelier, et son père, Gérard Chauvin ou Cauvin, — Calvin vient du mot latin Calvinus par lequel l'auteur traduisait son nom Chauvin, — avait échangé le métier de tonnelier contre les fonctions de notaire apostolique, procureur fiscal du comté, promoteur du chapitre et secrétaire de l’évêque de Noyon Charles de Hangest. Il était pauvre et chargé d'une nombreuse famille ; mais sa charge auprès de l'évêque pouvait lui faire espérer pour le jeune Calvin une carrière dans l'Église. L'enfant montrait des dispositions précieuses secondées par sa mère Jeanne Lefranc, de Cambrai, qui l'accoutuma de bonne heure à une piété austère et à un genre de vie tout à fait isolé. Une bonne éducation était nécessaire ; on le plaça au collège des Capettes, où il fit preuve « de bon esprit, d'une promptitude naturelle à concevoir et inventif en l'étude des lettres humaines, » suivant Desmay, docteur de Sorbonne, auteur de Remarques sur la vie de Calvin. Un parent de l'évêque, le seigneur de Mommor, avait un précepteur habile ; le père du jeune Calvin obtint que son fils en partagerait les leçons. À d'autres égards, le séjour du jeune homme dans un milieu aristocratique comme la maison de M. de Mommor devait avoir pour son éducation d'autres avantages très-appréciables... « Quant au danger, dit M. Bungener (Vie de Calvin), qu'aurait pu avoir pour bien d'autres ce séjour dans une maison opulente, son naturel sérieux l'en sauva. La sévérité de son père contribuait aussi à le maintenir timide, craintif, compression fatale à certaines âmes, mais utile à d'autres, et féconde pour elles en éléments d'audace et d'énergie. » Mais Calvin fut « nourri en la compagnie des enfants de la maison de Mommor, aux dépens toutefois de son père, » dit de Bèze. Le père, trouvant la dépense trop lourde à porter, sollicita pour son fils de l’évêque Hangest la charge de chapelain de la chapelle dite la Gésine. L’enfant n’avait que douze ans. Il n’y avait là rien d’extraordinaire pour le temps. Odet de Châtillon, frère de l’amiral de Coligny, devait être bientôt cardinal à l’âge de seize ans, et le pape Léon X, qui mourut l’année même où Calvin obtint un bénéfice, avait été archevêque d’Aix à l’âge de cinq ans. Six ans plus tard, c’est-à-dire à dix-huit ans, le protégé de l’évêque de Noyon fut nommé à une cure qu’il échangea aussitôt contre une autre dont il percevait le revenu quoiqu’il ne fût pas même engagé dans les ordres. Envoyé à l’Université de Paris, il étudia successivement dans les collèges de la Marche et de Montaigu. Il devint un humaniste distingué et acquit des connaissances fortes. Son inclination naturelle, autant que le devoir de sa vocation, le portait vers les matières théologiques. Il y était enfoncé avec piété, avec plaisir, avec succès, lorsque son père vint l’en arracher. Cet homme prudent crut, en voyant le clergé décliner dans la faveur publique, que son fils trouverait plus d’avantage à suivre la carrière des lois. Jean Calvin entra avec déférence, mais non sans quelque regret, dans les vues de son père. Il se rendit tour à tour aux universités d’Orléans et de Bourges. Il apprit le droit dans l’une, sous Pierre de l’Étoile ; dans l’autre, sous le célèbre Milanais André Alciat. À Bourges, il trouva un helléniste allemand nommé Melchior Wolmar qui lui enseigna le grec. Théologien, humaniste, jurisconsulte, helléniste, il devait plus tard compléter à Bâle le trésor de ses connaissances en y ajoutant l’acquisition de l’hébreu. C’est à Orléans qu’il fut initié par Robert Olivetan aux doctrines nouvelles qu’il embrassa dès lors avec ardeur. Voici en quels termes il raconte lui-même ces premiers temps de sa vie dans la préface de son travail sur les Psaumes : « Dieu m’a tiré de très-petits commencements. Comme j’étois petit enfant, mon père m’avait destiné à l’étude de la théologie ; mais, voyant que celle des lois enrichissoit la plupart de ses sectateurs, cette espérance lui fit changer de dessein de sorte que, quittant la philosophie, je fus contraint de m’attacher à la jurisprudence. Quoique pour seconder les volontés de mon père je faisois mes efforts de m’y appliquer tout de bon, il arriva néanmoins que Dieu, par un secret ressort de sa providence, me fit prendre une autre route. En premier lieu, comme j’étais trop opiniâtrement plongé dans les superstitions du papisme pour me tirer aisément d’un si profond bourbier par une conversion soudaine, il ploya à la docilité mon esprit, qui s’était exclusivement endurci pour l’âge où j’étois, et ayant eu quelque goût pour la vraie piété, je fus rempli d’une telle ardeur d’y profiter que, quoique je n’abandonnasse pas mes autres études, je les poursuivois plus froidement. »

Après la mort de son père, survenue en 1531, Calvin quitta Bourges et l’étude du droit. Rendu à ses penchants théologiques, il vint de nouveau à Paris. Il y publia, à l’âge de vingt-trois ans, un commentaire sur le livre de la Clémence de Sénèque, travail d’érudition remarquable, et en même temps appel indirect à la pitié envers les protestants que François Ier livrait alors aux supplices. En même temps qu’il s’essayait à la composition, Calvin débutait dans la prédication, et déployait le zèle le plus actif à exhorter les réformés. « Au milieu de ses livres et de son étude, dit Pasquier, il étoit d’une nature remuante le possible pour l’avancement de sa secte. Nous vîmes quelquefois nos prisons regorger de pauvres gens abusés, lesquels, sans entrecesse, il exhortoit, consoloit, confirmoit par lettres, et ne manquoit de messagers auxquels les portes étaient ouvertes nonobstant quelques diligences que les geôliers apportassent au contraire. Voilà les procédures qu’il tint du commencement, par lesquelles il gagna pied à pied une partie de notre France. »

Étroitement lié avec le recteur de l’Université, Nicolas Cop, il l’engagea en 1532 à hasarder une démonstration publique en faveur des idées nouvelles qu’il prêchait dans les assemblées secrètes, et à leur prêter l’appui de son autorité. Il rédigea la harangue que Cop consentit à prononcer à l’octave de la Saint-Martin, et que le parlement poursuivit. Cette démarche faillit leur devenir funeste à l’un et à l’autre. Cop, obligé de prendre la fuite, se retira à Bâle. Calvin échappa par le plus heureux hasard à des recherches qui furent dirigées contre lui dans le collège de Forteret, et se réfugia en Saintonge. Il s’établit chez Louis du Tillet, chanoine d’Angoulême, qui partageait ses opinions. La persécution étant devenue plus ardente en 1534, il résigna ses bénéfices, qu’il avait gardés jusqu’alors, et « voyant, dit Théodore de Bèze, le pauvre état du royaume de France, quant à la religion, il délibéra de s’en absenter pour vivre plus paisiblement et selon sa conscience. » Il se rendit, accompagné de Louis du Tillet, d’abord à Strasbourg et ensuite à Bâle, avec le désir d’y vivre dans l’étude et l’obscurité. « J’étois, dit-il, de mon naturel, peu fait pour le monde, ayant toujours aimé le repos et l’ombre… et n’avois d’autre intention que de passer ma vie dans mon loisir, sans que je fusse connu… À ce dessein, je quittai ma patrie et m’en allai en Allemagne pour y trouver en quelque coin obscur le repos que je n’avois pu trouver pendant un long temps en France. »

Calvin vécut inconnu à Bâle, où il continua ses études. Pour le tirer de la retraite, « il fallait, dit M. Michelet, un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence du ciel et de la conscience ; si j’osais dire, la tyrannie de Dieu. » Il voyait persécuter et brûler en France par François Ier, comme luthériens, ceux que ce même François Ier représentait à ses alliés, les luthériens d’Allemagne, comme des anabaptistes ennemis de tout culte et de tout gouvernement. Le cri de la justice sortit de son cœur contre l’hypocrisie et la cruauté de cette politique. Il publia le livre de l’Institution chrétienne, qu’il adressa par une préface à François Ier. « J’entreprends, dit-il dans cette préface, la cause commune de tous les fidèles et même celle de Christ, laquelle aujourd’hui est en telle manière du tout déchirée et foulée en votre royaume, qu’elle semble être désespérée. » Il terminait son épître au roi par ces fières et belles paroles : « Si les détractions des malveillants empêchent tellement vos oreilles que les accusés n’aient aucun lieu de se défendre ; si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent toujours cruauté par prisons, fouets, géhennes, coupures, brûlures, nous, certes, comme brebis dévouées à la boucherie, serons jetés en toute extrémité ; tellement néanmoins qu’en notre patience nous posséderons nos âmes et attendrons la main forte du Seigneur, laquelle sans doute se montrera en sa saison, et apparaîtra tout armée tant pour délivrer les pauvres de leur affliction que pour punir les contempteurs qui s’égayent si hardiment à cette heure ! Sire, le Seigneur roi des rois veuille établir votre trône en justice, et votre siège en équité ! »

Fidèle à ses projets d’obscurité, Calvin avait publié l’Institution chrétienne sans y mettre son nom. Mais sa vie était dès lors changée sans retour, et il ne pouvait échapper à la réputation et à la lutte qu’il semblait fuir. Sur cette grande force qui venait de se révéler, tous avaient les yeux ouverts ; il appartenait désormais au parti qu’il avait défendu, et cet homme d’étude, timide, ami du repos, devenu malgré lui homme d’action, ne devait plus trouver de paix que dans la mort : « Dieu, dit-il, m’a conduit en telle sorte par divers détours, que jamais il ne m’a permis de me reposer, tant que, contre mon génie, j’ai été tiré en une pleine lumière. » Voici comment s’opéra ce changement si décisif dans sa vie et dans l’histoire du protestantisme.

La Réforme, prêchée en Suisse par Zwingle en 1517, avait bientôt trouvé de puissants propagateurs dans les réfugiés français dispersés par la persécution, et surtout dans Farel, le fougueux et ardent apôtre de la Suisse française. La ville de Genève, rendue indépendante des ducs de Savoie par une première révolution, et peu après de ses évêques par une seconde, avait embrassé la Réforme. Farel y dirigeait le mouvement réformé lorsque Calvin, revenant d’un voyage à Ferrare, vint à y passer dans les premiers jours d’octobre 1536. « Farel, dit M. Michelet, n’était pas écrivain, le savait, se rendait justice ; c’était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait transformer Genève. » Averti de l’arrivée du savant jeune homme qui avait tous ces dons, il se transporta sur-le-champ auprès de lui, et l’invita à lui prêter le concours de ses lumières et de son ministère. Calvin s’en excusa en alléguant ses goûts qui l’entraînaient vers l’étude, et son caractère qui l’éloignait des agitations et des luttes humaines. « Là-dessus, dit-il, Farel, tout brûlant d’un zèle incroyable d’avancer l’Évangile, déploya toutes ses forces pour me retenir, et, ne pouvant rien gagner par ses prières, il en vint jusqu’à l’imprécation, afin que Dieu maudît ma vie retirée et mon loisir, si je me retirois en arrière, ne voulant lui aider en telle nécessité. L’effroi que j’en reçus, comme si Dieu m’eût saisi alors du ciel par un coup violent de sa main, me fit discontinuer mon voyage, en telle sorte pourtant que, sachant bien quelle étoit ma timidité et mon humeur réservée, je ne m’engageai point à faire une certaine charge. » Cette charge, qu’il refusait alors et qu’il accepta plus tard, fut celle de prédicateur. Il ne consentit d’abord à rester à Genève que pour y professer la théologie. Il ne tarda pas à être élu pasteur et docteur de l’Église de Genève. De concert avec Farel, il présenta une confession de foi qui fut jurée publiquement et dont les points principaux étaient : 1° la Bible, seule « règle à suivre, sans y mêler aucune chose, sans y ajouter ni diminuer » ; 2° un seul Dieu ; aucunes « cérémonies ni observations charnelles, comme s’il se délectoit en de telles choses ; » 3° la loi de Dieu seule pour toutes. « Comme il est le seul seigneur et maître, nous confessons que toute notre vie doit être réglée aux commandements de sa sainte loi, et que nous ne devons avoir autre règle de bien vivre ni inventer autres bonnes œuvres pour complaire à lui que celles qui y sont contenues ; » 4° l’homme en sa nature. On doit le considérer comme « en ténèbres d’entendement… » « pervers de cœur, » incapable de « s’adonner à bien faire », s’il n’est « illuminé de Dieu » et « redressé à l’obéissance de la justice de Dieu. » Calvin, comme on voit, est théoriquement, comme il le deviendra en pratique, un autoritaire de la meilleure souche : il faut une main de fer pour gouverner les hommes ; 5° l’homme, en soi damné, est obligé de « chercher autre part qu’en soi le moyen de son salut » ; 6° le salut en Jésus-Christ. La mission de Jésus-Christ est contenue « au symbole qui est récité en l’Église. » Suivent quinze autres propositions toutes extraites du symbole. Calvin y professe que l’excommunication « des contempteurs de Dieu et de sa parole… est une chose sainte et salutaire ; » quant aux magistrats civils, ils viennent de Dieu, et leur autorité doit être respectée « en toutes les ordonnances qui ne contreviennent pas aux commandements de Dieu. » On conçoit que Bossuet ait pensé et quelquefois dit tant de bien de Calvin : l’un et l’autre avaient la même trempe de caractère.

Calvin n’entendait pas se borner à la réforme du dogme et du culte ; il entreprit de réformer les mœurs, alors d’autant plus dissolues à Genève que cette ville avait renfermé beaucoup de prêtres et de moines dont la vie, à cette époque, était fort relâchée. C’était pour épurer et fortifier la conscience, non pour ôter un joug aux passions, qu’il avait supprimé l’autorité du pape, la messe, le célibat, la confession, les cérémonies. Faire une révolution dans les mœurs n’était pas tâche facile. Un parti puissant s’opposait à cette conséquence de la Réforme. Ce parti conservateur des vieilles mœurs et des vieilles franchises, désigné sous le nom de parti des libertins, fit à l’austère discipline que Calvin voulait introduire à Genève une résistance vive, prolongée, et qui fut un moment victorieuse. Le 23 avril 1538, Farel et Calvin quittèrent la ville à la suite d’une sentence de bannissement que le petit conseil porta contre eux parce qu’ils avaient refusé de distribuer la cène.

Calvin se retira d’abord à Berne, d’où les réformés de Strasbourg parvinrent à l’attirer au milieu d’eux. Calvin profita de son séjour dans cette ville pour étudier les hommes et les choses de l’Allemagne. Il assista à plusieurs diètes, notamment à celle de Worms où se débattaient les intérêts politiques comme les intérêts religieux de toute l’Europe centrale ; mais Calvin fit peu d’effet dans ce milieu nouveau. Il était à la fois étranger aux mœurs et à la langue du pays ; il n’avait pas non plus les mêmes opinions que la plupart de ceux qui l’entouraient. Aussi, quand les Genevois au bout de trois ans le rappelèrent parmi eux, n’hésita-t-il point à y retourner. Durant son absence, Genève était tombée dans une anarchie effrayante. La lettre des Genevois est très-humble : « Monsieur notre bon frère et singulier ami, écrivent-ils, très-affectueusement à vous nous nous recommandons pour ce que nous sommes entièrement informés que votre désir n’est autre sinon l’accroissement et avancement de la gloire et honneur de Dieu et de sa sainte parole. De la part de notre petit, grand et général conseil, lesquels de ceci faire nous font grandement admonester, vous prions très-affectueusement vous vouloir transporter par devers nous et en votre pristine place et ministère retourner, et espérons en l’aide de Dieu que ce sera un grand bien et fruit à l’augmentation de la sainte Évangile, voyant que notre peuple grandement vous désire, et feront avec vous de sorte que vous aurez occasion vous contenter. » C’était lui dire qu’il agirait désormais à Genève comme il l’entendrait.

Calvin, à peine de retour, se mit à l’œuvre ; il commença par créer une hiérarchie religieuse. C’est l’objet des Ordonnances ecclésiastiques. « Il y a, disent-elles, quatre ordres ou espèces de charges, que Notre-Seigneur a institués pour le gouvernement ordinaire de son Église, assavoir les pasteurs, puis les docteurs, après les anciens, quartement les diacres. » Au sommet de la hiérarchie, Calvin place un consistoire chargé d’administrer les intérêts religieux de la république de Genève. Les membres du consistoire sont les pasteurs et les anciens. Les pasteurs, « que l’Écriture nomme aussi aucunes fois surveillants ou évêques anciens et ministres, » sont chargés « d’annoncer la parole de Dieu pour endoctriner, admonester et reprendre, tant en public qu’en particulier, administrer les sacrements et faire avec les anciens les censures ecclésiastiques. » Ils sont douze, ce qui porte, avec douze laïques ou anciens, à vingt-quatre le nombre des membres du consistoire. L’organisation précédente n’était qu’un préliminaire. Le nouveau législateur de Genève entendait étendre son action sur toutes les branches de l’administration, au temporel comme au spirituel. D’une part, il statue sur la forme des prières, sur les prêches ; il indique la manière de célébrer la cène, de baptiser, d’enterrer les morts ; de l’autre, il fait recueillir par les magistrats de la cité, placés sous ses ordres ou son influence directe, les lois civiles et ecclésiastiques promulguées par lui et Farel depuis l’établissement de la Réforme ; il y retranche, ajoute, corrige et, le travail mené à point, fait approuver son œuvre par l’assemblée des citoyens.

Cette législation est restée en vigueur jusqu’à notre époque. Une autre institution due à Calvin est l’établissement d’une chambre consistoriale investie du droit de censure et d’excommunication. Qu’on appelle ce tribunal comme on voudra, ses attributions étaient les mêmes que celles du saint-office ; mais, chez Calvin, le législateur et l’administrateur n’avaient pas fait disparaître le moraliste toujours courroucé contre les mœurs de son siècle. En 1545, au plus fort de ses travaux d’organisation religieuse et politique, il reprend sa vieille thèse de l’Institution chrétienne contre le monde et les caractères pusillanimes, « ces gens qui n’offrent à Dieu, pour tout potage, qu’un cœur timide et lâche, qu’une foi dont ils n’osent faire profession devant les hommes. » Il y en a de quatre sortes : 1° ceux qui ne veulent pas scandaliser les faibles ; comme si mentir à sa conscience n’était pas le plus grand des scandales ; 2° les délicats, « bien contents d’avoir l’Évangile et d’en deviser avec les dames, moyennant que cela ne les empêche point de vivre à leur plaisir ; » 3° les philosophes. Il entend par là les gens de lettres, sans que pourtant « toutes gens de lettres en soient. » Ce sont des sceptiques qui dissimulent le vide de leur cœur et l’atonie de leur intelligence sous un langage très-épluché, d’ailleurs habitués à préférer l’Énéide à l’Évangile, et qui donnent ainsi la mesure de leur caractère, puisqu’ils préfèrent un valet d’Auguste à l’auteur de l’Évangile ; 4° les marchands. Ce sont des hommes d’argent, c’est-à-dire des animaux à l’engrais, « qui se trouvent bien de leur ménage, » et « se fâchent, qu’on les vienne inquiéter. »

Après avoir invoqué pour lui-même la liberté de penser, la première et la plus inviolable des libertés de l’homme, Calvin se prononça contre elle avec autant de violence que les docteurs les plus exclusifs du catholicisme. Il reprit à son profit et proclama hautement la doctrine en vertu de laquelle quiconque possède la vérité en matière de religion peut l’imposer par la force et punir de mort les dissidents. Calvin, naturellement convaincu qu’il possédait la vérité, s’empressa de mettre en pratique la théorie qui fait de la Saint-Barthélemy le plus saint et le plus méritoire des actes. Il fit peser sur Genève une insupportable tyrannie. Tous ceux qui, soit en religion, soit en politique, lui firent une opposition quelconque et lui portèrent ombrage furent impitoyablement brisés. Son esprit régnait dans le conseil de la ville comme dans le consistoire, de telle sorte que les juges n’hésitèrent jamais à punir ceux qu’il leur désignait. Jérôme Bolsec, pour avoir adopté et publié les idées de Pélage sur la liberté métaphysique ; Castaillon, pour avoir voulu disputer contre lui ; Okin ; Blandrata, etc., furent bannis ; Gentili faillit être brûlé ; le brave capitaine Ami Perrin, un de ceux qui avaient contribué à son rappel, n’échappa à la mort qu’en s’enfuyant ; Bertelier, Gruet et beaucoup d’autres furent envoyés au supplice, etc. La plus illustre victime de l’implacable et irascible sectaire fut Michel Servet (V. ce nom), qu’il avait secrètement dénoncé aux magistrats catholiques de Vienne, et qu’il fit brûler à Genève, où ce malheureux s’était réfugié.

Plusieurs théologiens de la Réforme ont essayé d’excuser le meurtre de Servet, en absolvant Calvin de la sentence prononcée contre lui. Dès 1546, Calvin écrivait à son confrère Viret : « Servet m’a envoyé dernièrement un gros manuscrit de ses rêveries, m’avertissant, avec une fabuleuse arrogance, que j’y verrais des choses étonnantes. Il m’offre de venir ici, si cela me plaît ; mais je ne veux pas y engager ma parole, car, s’il venait, je ne souffrirais pas, pour peu que mon autorité eût de poids, qu’il sortît vivant de Genève. » On voit quels étaient les sentiments du réformateur contre ceux qu’il considérait comme des hérétiques. Servet vint à Genève en 1553, et fut brûlé vif. C’était conforme à la doctrine constamment professée par Calvin, et qu’on peut voir exposée dans le livre de Théodore de Bèze de la même année (1553), sous le titre : De la punition des hérétiques par le magistrat civil. Calvin ne se repentit pas du traitement infligé à Michel Servet, car il écrivait bientôt à M. Dupont qu’il qualifie général de la religion dans le Dauphiné : « Que le roi fasse ses processions tant qu’il voudra, il ne pourra empêcher les progrès de notre foi ; les harangues en public ne feront aucun fruit que d’émouvoir des peuples déjà trop portés au soulèvement… Ne faites faute de défaire le pays de ces zélés faquins, qui exhortent les peuples par leurs discours à se roidir contre nous, noircissent notre conduite et veulent faire passer pour rêverie notre croyance. Pareils monstres doivent être étouffés, comme fis ici en l’exécution de Michel Servet, Espagnol. À l’avenir ne pense pas que personne s’avise de faire chose semblable. »

Débarrassé de tous dissidents, maître absolu, et, comme on disait, pape de Genève, Calvin usa d’un pouvoir qui n’était plus contesté pour faire de cette ville le séminaire du protestantisme, en y érigeant un collège où furent fondées sept classes et une académie qui eut trois chaires d’hébreu, de grec et de philosophie sous la direction de Théodore de Bèze. Il provoqua l’établissement d’autant d’Églises étrangères qu’il le put dans Genève. En effet, outre l’Église française, il s’y forma des Églises italienne, espagnole, anglaise, écossaise, flamande, au moyen des réfugiés religieux de ces divers pays qui y attendirent le moment où ils pourraient porter le culte institué par Calvin à leurs nations respectives. Jusqu’à la fin de sa vie, Calvin s’occupa de la propagation extérieure de sa doctrine, inondant de ses livres et de ses missionnaires la France, les Pays-Bas, l’Angleterre, l’Écosse, la Pologne. Mais sa force physique n’était pas au niveau de la tâche immense qu’il s’était imposée ; elle cessa bientôt de répondre à sa puissante volonté. Le 2 février 1564, il fit sa dernière leçon et le dimanche suivant son dernier sermon. Depuis longtemps il éprouvait de violentes douleurs qui ne lui arrachaient que ces mots : Seigneur, jusques à quand ? Avant de mourir, il voulut adresser successivement ses adieux et ses dernières recommandations aux syndics, aux membres du petit conseil et du consistoire. Ayant appris que Farel, qui était octogénaire, voulait venir de Neufchâtel pour le voir encore une fois, il lui écrivit pour l’en détourner la lettre suivante : « Adieu, très-bon et très-dévoué frère, et puisqu’il plaît à Dieu que vous demeuriez dans ce monde après moi, vivez en vous souvenant de notre union, qui a été très-utile à l’Église et dont le fruit nous attend au ciel. Je ne veux pas que vous vous fatiguiez à cause de moi : déjà je respire avec peine, et j’attends d’un moment à l’autre que le souffle me manque. Il me reste la consolation de vivre et de mourir en Christ qui ne manque aux siens ni dans la vie ni dans la mort. » Mais Farel, malgré le poids de son âge, se mit en route et vint visiter son ami mourant. Le 19 mai, avant-veille de la Pentecôte, Calvin désira assister à la censure que les ministres exerçaient les uns sur les autres pour se préparer à la cène et au repas fraternel qu’ils prenaient après en commun, en signe d’amitié. La censure et le repas eurent lieu dans sa maison, selon son désir. Il se fit porter de son lit à la table autour de laquelle étaient ses collègues auxquels il dit en entrant : Mes frères, je viens vous voir pour la dernière fois. Il bénit les viandes, essaya de manger et se fit remporter avant la fin du repas dans son lit pour n’en plus sortir. Le 27 mai, il expira vers les huit heures du soir, sans éprouver aucune douleur ; il avait conservé jusqu’à la fin sa présence d’esprit. « Et voilà, dit Théodore de Bèze, comment en un même instant, ce soir-là le soleil se coucha, et la plus grande lumière qui fut en ce monde pour l’adresse de l’Église de Dieu en fut retirée. »

Les portraits que nous avons de Calvin le représentent avec un visage pâle, jaune, décharné et avec une longue barbe, taillée en pointe. Le réformateur était d’une santé extrêmement débile. Il s’était marié, toutefois, en 1540, mais beaucoup moins par goût que pour protester contre le célibat. Il avait épousé la veuve d’un anabaptiste converti, Idelette de Bures, qu’il perdit en 1549 et dont il eut un fils, mort en bas âge.

Il vivait modestement, dans une maison de peu d’apparence, avec cent écus d’appointements auxquels il ne voulut jamais permettre que le conseil ajoutât quelque chose. Il dormait fort peu, dictait une partie de la nuit, ne prenait qu’un repas en vingt-quatre heures, à la suite duquel, après s’être promené un quart d’heure, il retournait à l’étude. On peut avec justice accuser son caractère chagrin, impérieux, violent, vindicatif, mais il faut reconnaître et admirer son désintéressement, sa sobriété, son activité infatigable. « Mes ennemis, disait-il, s’imaginent que je suis en mon règne parce que je suis accablé de travail. Si, pendant que je suis en vie, quelques-uns ne se peuvent persuader que je n’aie de grandes richesses, un jour ma mort le fera voir. » — « J’avoue, ajoutait-il fièrement, que je ne suis pas pauvre, parce que je ne souhaite que ce que j’ai. »

Le système religieux de Calvin, que nous exposerons ailleurs (v. calvinisme), se distingue des autres doctrines protestantes par les caractères suivants : origine démocratique de l’autorité religieuse ; suppression complète des cérémonies ; négation absolue de la tradition ; dogme de la prédestination ; réduction des sacrements au baptême et à la cène.

La faculté maîtresse en Calvin, c’est la volonté. Cette volonté réfléchie, qui connaît son but et qui y marche en droite ligne sans s’arrêter, sans se détourner, fait contraste avec la spontanéité impétueuse de Luther. Cette force de volonté se révèle dans l’austérité et la tempérance de Calvin, dans son mépris du corps, des sens, de la nature, dans sa dureté pour soi-même et pour les autres, dans son intolérance cruelle, que ne fléchit aucun sentiment, dans sa persévérance infatigable à lutter contre les obstacles sans jamais faire de concession, dans sa conception du gouvernement divin, dans le caractère antiféminin qu’il imprime au dogme et au culte en n’accordant rien à l’imagination, aux sens, au cœur, dans sa fermeté stoïque en face de la mort, dans son travail prodigieux et régulièrement organisé, dans sa conviction étroite, âpre, absolue que ne vient jamais traverser le doute, dans son intelligence ouverte à un seul point de vue, et incapable d’admettre des contradictions, dans sa logique puissante, dans son talent méthodique, et jusque dans son style précis qu’on peut appeler un style de caractère. La personnalité de Calvin inspire de la répulsion en même temps qu’elle oblige au respect ; elle fait, pour ainsi dire, violence à l’admiration. Qui pourrait aimer cet homme qui semble n’avoir jamais aimé ? La physionomie de Luther est plus sympathique, plus attrayante, parce qu’elle est plus humaine. Si nous voulons comparer ces hommes de la Réforma avec les hommes de la Révolution, nous retrouvons dans Mirabeau, Luther ; Calvin fait penser à Robespierre ou à Saint-Just. Simple et mâle, le christianisme de Calvin, avec sa haine des idoles et son Dieu tout-puissant, à volonté arbitraire et à justice terrible, semble ressusciter la religion de Jéhovah, le Jaloux ; il ne compatit pas à la faiblesse, il n’a ni sourire ni larmes ; il ignore la bonté, la douceur, l’onction et la mélancolie évangéliques. C’est un retour à ce qu’on peut appeler le monothéisme despotique. Calvin paraît s’être inspiré de Moïse et non de Jésus.

Si maintenant nous considérons en Calvin un des pères de la langue française, nous devons remarquer que c’est une bonne fortune pour cette langue d’avoir reçu l’empreinte d’un tel génie. Ce logicien qui écrivait pour convaincre, non pour s’amuser ni pour amuser, lui a donné le sérieux, la gravité, la dignité, la force, en un mot a fait un langage viril, instrument merveilleux de la raison, de ce qui n’avait offert jusqu’à lui qu’un babillage naïf et enfantin.

Le recueil le plus complet que l’on possède des ouvrages de Calvin fut publié à Amsterdam (1667 et années suiv., 9 vol. in-fol.). Le plus important de ses ouvrages est l’Institution chrétienne, dont nous avons déjà parlé et qui sera l’objet d’un article spécial (v. Institution chrétienne). Nous citerons, en outre, un traité assez recherché des amateurs, la Psychopannychie, écrit par Calvin en 1554, contre certains protestants qui enseignaient le sommeil de l’âme jusqu’au jour du jugement dernier. Plusieurs grandes bibliothèques, notamment celle de Genève, conservent des lettres et autres manuscrits originaux de Calvin.

Terminons cette biographie par les jugements de quelques auteurs sur Calvin.

Bossuet (Histoire des variations). « Je ne sais si le génie de Calvin se serait trouvé aussi propre à échauffer les esprits et à émouvoir les peuples que le fut celui de Luther : mais, après les mouvements excités, il s’éleva en beaucoup de pays, principalement en France, au-dessus de Luther même… Calvin raisonnait plus conséquemment que Luther ; mais il s’engageait aussi à de plus grands inconvénients, comme il arrive nécessairement à ceux qui raisonnent sur de faux principes La différence entre Luther et Calvin, quand ils se vantent, c’est que Luther, qui s’abandonnait à son humeur impétueuse, sans jamais prendre aucun soin de se modérer, se louait lui-même comme un emporté ; mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modération qu’il s’était prescrites, et rompaient violemment toutes ces barrières….. Donnons à Calvin la gloire d’avoir aussi bien écrit qu’homme de son siècle ; mettons-le même, si l’on veut, au-dessus de Luther ; car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin, inférieur par le génie, semblait l’avoir emporté par l’étude. Luther triomphait de vive voix : mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin ; et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié….. Ils excellaient l’un et l’autre à parler la langue de leur pays ; l’un et l’autre étaient d’une véhémence extraordinaire ; l’un et l’autre, par leur talent, se sont fait beaucoup de disciples et d’admirateurs ; l’un et l’autre, enflés de ce succès, ont cru pouvoir s’élever au-dessus des Pères ; l’un et l’autre n’ont pu souffrir qu’on les contredît, et leur éloquence n’a été en rien plus féconde qu’en injures….. Les adversaires de Calvin ne sont jamais que des fripons, des fous, des méchants, des ivrognes, des furieux, des enragés, des taureaux, des ânes, des chiens, des pourceaux ; et son beau style est souillé de toutes ces ordures à chaque page. Catholiques et luthériens, rien n’est épargné….. Auprès de cette violence, Luther était la douceur même ; et s’il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n’y a personne qui n’aimât mieux essuyer la colère impétueuse et insolente de l’un que la profonde malignité et l’amertume de l’autre, qui se vante d’être de sang-froid quand il répand tant de poisons dans ses discours….. Ceux qui ont vu les variations infinies de Luther pourront demander si Calvin est tombé dans la même faute. À quoi je répondrai que, outre que Calvin avait l’esprit plus suivi, il est vrai d’ailleurs qu’il a écrit longtemps après le commencement de la Réforme prétendue ; de sorte que les matières ayant déjà été fort agitées, et les docteurs ayant plus de loisir de les digérer, la doctrine de Calvin paraît plus uniforme que celle de Luther. »

Voltaire (Essai sur les mœurs et l’esprit des nations). « Calvin écrivait mieux que Luther et parlait plus mal:tous deux laborieux et austères, mais durs et emportés ; tous deux brûlant de l’ardeur de se signaler et d’obtenir cette domination sur les esprits qui flatte tant l’amour-propre et qui d’un théologien fait une espèce de conquérant. Les catholiques peu instruits, qui savent en général que Luther, Zwingle, Calvin se marièrent, que Luther fut obligé de permettre deux femmes au landgrave de Hesse, pensent que ces fondateurs s’insinuèrent par des séductions flatteuses, et qu’ils ôtèrent aux hommes un joug pesant pour leur en donner un très-léger; mais c’est tout le contraire : ils avaient des mœurs farouches : leurs discours respiraient le fiel. S’ils condamnèrent le célibat des prêtres, s’ils ouvrirent les portes des couvents, c’était pour changer en couvent la société humaine : les jeux, les spectacles furent défendus chez les réformés ; Genève, pendant plus de cent ans, n’a pas souffert chez elle un instrument de musique… On ne réussit guère chez les hommes, du moins jusqu’aujourd’hui, en ne leur proposant que le facile et le simple : le maître le plus dur est le plus suivi ; ils ôtaient aux hommes le libre arbitre, et l’on courait à eux. Ni Luther, ni Calvin, ni les autres ne s’entendirent sur l’eucharistie ; l’un voyait Dieu dans le pain et dans le vin comme du feu dans un fer ardent ; l’autre, comme le pigeon dans lequel était le Saint-Esprit….. Le calvinisme est conforme à l’esprit républicain, et cependant Calvin avait l’esprit tyrannique….. Il avait d’abord prêché la tolérance ; mais il changea d’avis dès qu’il se livra à la fureur de sa haine théologique ; il demandait la tolérance dont il avait besoin pour lui en France, et il s’armait de l’intolérance à Genève… Les vices des hommes tiennent souvent à des vertus. Cette dureté de Calvin était jointe au plus grand désintéressement. »

J.-J. Rousseau (Lettres écrites de la montagne). « Quel homme fut jamais plus tranchant, plus impérieux, plus décisif, plus divinement infaillible à son gré que Calvin, pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu’on osait lui faire, était toujours une œuvre de Satan, un crime digne du feu ! »

Guizot (Musée des protestants célèbres). « Luther vint pour détruire, Calvin pour fonder, par des nécessités égales, mais différentes..... Calvin fut l’homme de cette seconde époque de toutes les grandes révolutions sociales, où, après avoir conquis par la guerre le terrain qui doit leur appartenir, elles travaillent à s’y établir par la paix, selon les principes et sous les formes qui conviennent à leur nature..... L’idée générale selon laquelle Calvin agit en brûlant Servet était de son siècle, et on a tort de la lui imputer. »

Mignet (Mémoire sur l’établissement de la Réforme à Genève). « Calvin fut, dans le protestantisme, après Luther, ce qu’est la conséquence après le principe ; dans la Suisse après Farel, ce qu’est la règle après une révolution. La Providence fait arriver les choses en leur temps, et les hommes pour les choses ; aussi Calvin prit le rôle qui convenait à son époque et à ses facultés..... Il aurait été incapable de soutenir la formidable lutte que Luther engagea avec un courage mêlé de tant d’adresse contre un adversaire qui n’avait jamais été vaincu. Il manquait de l’audace qui renverse, du génie qui invente, de la flexible habileté qui conduit, et même, on peut le dire, de l’éloquence qui entraîne, toutes qualités que Luther avait à un degré éminent. Il aurait été tout aussi peu propre à convertir la Suisse française, comme l'avait fait Farel, et à gagner une à une ses vallées et ses villes, pendant douze ans d’un aventureux apostolat. Mais s’il n’avait ni le génie de l’invention ni celui de la conquête ; s'il n’était ni un révolutionnaire comme Luther ni un missionnaire comme Farel, il avait une force de logique qui devait pousser plus loin la réforme du premier, et une faculté d’organisation qui devait achever l’œuvre du second. C’est par là qu’il renouvela la face du protestantisme et qu’il constitua Genève. »

Pierre Leroux (Encyclopédie nouvelle). « Calvin ne voulut pas donner à la Réforme, comme Luther un signal de liberté, mais un signal d’ordre et d’organisation. Il essaya de diriger et de contenir les flots que Luther avait soulevés. Luther fut le vengeur de Jean Huss, et Calvin dressa le bûcher de Servet..... Semblable à ces hommes de notre Révolution devenus cruels à force d’être inquiets sur le triomphe de la cause à laquelle ils s’étaient dévoués, Calvin fut inexorable et sans pitié… Calvin s’était attaché à la Réforme comme à quelque chose de complet et d’absolu, il ne concevait pas que l’esprit humain allât plus loin, et, comme tous ceux qui veulent organiser dans le désordre d’une révolution et qui n’ont pas un assez vif sentiment de l’avenir, il chercha dans le passé même, et dans ce qu’on venait de renverser, un modèle pour reconstruire. Genève lui tomba sous la main, il en fit une Rome..... Quelle différence entre Luther et Calvin ! il ne s’agit pas de les comparer sous le rapport du génie. C’étaient deux génies trop divers pour être mis en parallèle ; l’un fut un poète et l’autre un légiste, l’un avait du guerrier et l’autre de l’homme d’État. Mais combien Luther est plus grand dans l’histoire ! C’est un homme tourné vers l’avenir..... La philosophie peut accepter Luther pour son introducteur. Il est en marche avec l’humanité. Mais Calvin, c’est quelque chose de restreint et d’isolé, comme un roc escarpé et solitaire ; c’est un homme qui s’arrête et qui veut arrêter la caravane humaine ; un mécontent, qui n’a ni tradition ni postérité, en lutte avec le passé, en lutte avec l’avenir. »

Nisard (Histoire de la littérature française). « Je ne vois pas sans admiration, à l’entrée même des trois grands siècles de notre littérature, deux hommes si profondément divers, et toutefois si français, Rabelais et Calvin. L’un épicurien, exagérant trop souvent les excès du dernier du troupeau, au visage enjoué et fleuri, chargé sur la fin de sa vie de tout l’embonpoint qu’il reprochait aux moines ; l’autre, une sorte de stoïcien chrétien, petit et maigre de corps, au visage pâle, exténué, où la vie ne se révélait que dans le regard, représentant l’esprit de discipline jusqu’au point où il devient tyrannie, de même que Rabelais représente l’esprit de liberté jusqu’au point où il devient licence. Ces contrastes si frappants, ces caractères et ces tours d’esprit si opposés, qui se produisent à la même époque et sous les mêmes influences, je n’imagine pas que ce soit par hasard. Je cherche s’il n’y a pas là comme une double personnification et une double tradition des deux grands caractères de l’esprit français, la rigueur logique et cette liberté aimable que la logique a réglée sans la gêner..... Calvin ne perfectionna pas seulement en l’enrichissant la langue générale, il créa une langue particulière, dont les formes, très-diversement appliquées, n’ont pas cessé d’être les meilleures, parce qu’elles ont été tout d’abord les plus conformes au génie de notre pays, je veux dire la langue de la polémique. C’est ce style de la discussion sérieuse, plus habituellement nerveux que coloré et qui a plus de mouvement que d’image, son objet n’étant point de plaire, mais de convaincre ; instrument formidable par lequel la société française allait conquérir un à un tous ses progrès, et faire passer dans les faits tout ce qu’elle concevait par la raison. »