75%.png

Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/CORDAY D’ARMONT (Marie-Anne-Charlotte)

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Index Général A B C D E F G H I JK L M N O P Q R S T UV W X Y Z
Administration du grand dictionnaire universel (5, part. 1p. 113-117).

CORDAY D’ARMONT (Marie-Anne-Charlotte), née à Saint-Saturnin-des-Lignerits, près de Séez (Normandie), le 27 juillet 1768, décapitée le 17 juillet 1793. Elle était d’une famille noble, mais pauvre, et descendait, par une filiation directe, de la sœur, et non de la fille même du grand Corneille, comme l’ont dit certains généalogistes. Les enthousiastes ont peut-être un peu abusé de cette origine pour trouver un air cornélien à ses moindres paroles. « Le sublime en elle était la nature », dit M. Michelet, qui la déclare très-proche parente de Chimène, de Pauline et de la sœur d’Horace. Après quatre ou cinq générations et autant d’alliances étrangères, nous ne savons trop quelle quantité de pur sang cornélien Charlotte Corday pouvait encore avoir dans les veines, ni jusqu à quel point Corneille a pu transmettre à ses arrière-petits-neveux la flamme de son génie et le caractère de ses héros. Les descendants du grand tragique ont été fort nombreux, et il en existe très-probablement encore. Sans parler du député, qui ne parle pas, on ne voit pas qu’ils aient jamais beaucoup fait parler d’eux, si ce n’est pour solliciter des places et des secours, toujours sous le prétexte du sang qui coulait dans leurs veines. Nous avouerons que nous ne croyons guère à cette noblesse-là, et que cette transfusion de sève héroïque, à travers tous les croisements, nous paraît avoir beaucoup plus de poésie que de réalité physiologique.

Cependant, malgré cette théorie antifusionniste, voici comment, à la rigueur, un peu du noble sang qui avait coulé dans les veines de l’auteur du Cid aurait pu arriver dans celles de Charlotte Corday :

FAMILLE-SOUCHE.

Pierre Corneille, Thomas Corneille et Marie Corneille, tous trois enfants du même père et de la même mère ;

Marie Corneille, épouse de Jacques Farci, trésorier de France au bureau d’Alençon ;

Françoise Farci, fille des précédents et épouse d’Adrien Corday, seigneur de Cauvigny ;

Jacques-Adrien Corday, fils des précédents ;

Jacques-François Corday, fils du précédent, seigneur d’Armont et père de notre héroïne.

Charlotte Corday eut deux frères et une sœur. À douze ans, ayant perdu sa mère, elle fut placée à Caen, au couvent de l’Abbaye-aux-Dames, que dirigeait Mme de Pontécoulant, tante d’un girondin dont nous aurons à parler tout à l’heure. Privée à jamais des caresses de sa mère, éloignée de la vie libre, de la vie des champs en plein air et en plein soleil, et de la vie du foyer, l’enfant trouva peu de compensations dans sa nouvelle existence.. L’abbaye était silencieuse, nue, triste. Dans son isolement, la jeune Charlotte se laissa aller sans réserve aux vagues rêveries qui remplissent certaines âmes à la fin de l’adolescence. Et ce qui revenait sans cesse en ses rêveries, c’étaient les types fiers, âpres, grandioses, tracés par la main sublime, souveraine de Pierre Corneille, son grand-oncle. Souvent même on la surprit répétant les beaux vers que l’auteur de Cinna a mis dans la bouche de ses héros. Ces beaux vers, ces vers à la fois rudes et chauds, ces vers cornéliens en un mot, elle les avait souvent entendu réciter durant les longs loisirs que font dans les châteaux les soirées de l’hiver, et ils étaient tous en sa mémoire. L’esprit de cette jeune fille était tourmenté déjà, son âme était inquiète : disons plus, d’instinct, cette enfant était éprise des grandes choses, portée vers elles. Mais, ce qui explique peut-être encore mieux le caractère extraordinaire de l’assassin de Marat, c’est le temps où elle vécut, les passions dont cette époque était nourrie, la grandeur tragique des événements ; l’héroïsme était dans l’air qu’on respirait. Une infinité d’autres femmes ont montré un grand caractère, depuis Mme Roland jusqu’à cette jeune fille qui, en s’arrangeant sur la planche, disait au bourreau : « Suis-je bien comme cela ? » Et cette petite Renaud, n’est-elle pas cornélienne aussi quand, arrêtée chez Robespierre armée de deux couteaux, elle répond à ceux qui l’interrogent qu’elle voulait voir comment était fait un tyran ?

Le père de Charlotte, Jacques-François de Corday d’Armont, est peu connu. Vivant d’un maigre revenu, il se fixa plus tard à Argentan, où il se remaria, et ne paraît pas s’être occupé beaucoup de ses enfants ; cependant il faisait parvenir à sa fille quelque argent pour ses besoins. Il publia en 1790 un écrit contre le droit d’aînesse. Il avait aussi une autre fille et deux fils, qui émigrèrent en 1792 et portèrent les armes contre la France dans l’armée de Condé.

Bientôt Charlotte quitta le couvent et fut remise aux soins de Mme Coutelier de Bretteville-Gourville, une de ses tantes. Mme de Bretteville habitait à Caen, rue Saint-Jean, une maison comme on en retrouve encore dans certaines villes restées stationnaires. C’était, au fond d’une cour pavée, étroite, où l’herbe pousse, une construction d’apparence dure, revêche, avec son escalier de pierre, ses fenêtres étroites aux vitres enchâssées dans des losanges de plomb ; derrière, il y avait un jardin, resserré entre de hautes murailles, où on allait chercher un peu d’air, de soleil et de lumière.

C’est là que Charlotte passa les années de sa jeunesse. Sans fortune, sans espoir d’atteindre à un mariage qui lui eût fait une situation en rapport avec sa naissance et son éducation, Charlotte Corday, que la nature et les circonstances avaient faite rêveuse, amante de la solitude, se replia dès lors et plus que jamais sur elle-même, et demanda le bonheur à la lecture, à l’étude.

Ceux qui ont dû aux livres les plus douces heures de leur vie savent quelle immense curiosité, quelle curiosité ardente et insatiable remplit l’âme quand on peut enfin puiser avec fruit au trésor des connaissances humaines.

Ainsi advint-il à Charlotte Corday. Elle aima les lettres d’abord, — nous voulons dire les belles-lettres, — puis elle voulut interroger la philosophie, et, de la philosophie, elle fut conduite à la politique. Elle vécut dans l’intimité des grands écrivains de tous les siècles. Elle lut surtout, parmi les anciens, Plutarque et Tacite, et, parmi les modernes, J.-J. Rousseau, Voltaire, les encyclopédistes. Entre ces derniers, celui qu’elle goûta le plus, ce fut Raynal, sans doute à cause de la sympathie que l’auteur de l’Histoire des deux Indes éprouvait pour les races opprimées et surtout pour les esclaves noirs. Entre les anciens, par-dessus tous, l’objet de sa prédilection fut Plutarque, chez lequel elle trouvait, dans leur forte réalité, les types idéalisés plus tard par le grand poète qui était la gloire de sa famille. Ainsi, dans cette âme impressionnable, s’étaient formés deux courants d’idées parallèles : d’une part, l’amour du progrès, une puissante aspiration vers un avenir qui devait apporter aux opprimés la liberté ; de l’autre, une profonde admiration pour ceux qui se dévouent, et un désir vague, mais ardent, de laisser à la postérité un nom illuminé d’héroïsme.

Bientôt arriva l’heure des événements que prévoyait Voltaire quand il écrivait : « Les jeunes gens sont bien heureux ; ils verront de belles choses ; » que prédisait Rousseau lorsqu’il s’écriait dans son Émile : « Ne vous fiez pas à l’ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu’il nous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder nos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet… Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions. »

Ainsi, chose singulière, cette petite fille élevée dans un couvent se nourrissait de lectures philosophiques ; et c’est encore là un des traits caractéristiques du temps. Inutile d’ajouter qu’elle n’était adonnée à aucune pratique religieuse. Rien de la femme en elle, pour ainsi dire, que sa physionomie agréable et sa voix qui demeura toujours enfantine. Elle était républicaine, cela n’est pas douteux, et elle suivait les événements avec cette ardeur concentrée des solitaires ; car c’est aussi un fait important à noter, elle vécut toujours seule, n’ayant en réalité jamais connu, jamais goûté les douceurs du foyer, les bonheurs intimes, les caresses d’une mère, les joies calmes de la famille. À l’âge où la jeune fille se développe, où elle naît pour ainsi dire à la vie de la femme, elle ne reçut que les impressions sèches et monotones de la vie de couvent. Chez sa vieille tante, autre solitude, qui contrastait avec les formidables agitations révolutionnaires. Le foyer qui brûlait son âme n’apparaissait d’ailleurs en aucune manière au dehors, et nul n’aurait deviné que cette jolie demoiselle normande, si rose et si blonde, couvait en elle un homme de Plutarque. Les historiens romanesques, ceux qui ne peuvent admettre que la femme puisse entrer dans l’histoire sans passer par l’amour, se sont plu à supposer que Charlotte avait aimé ou Belzunce, ou l’on ne sait encore quel autre royaliste, ou Barbaroux, réfugié à Caen après la chute de son parti ; son acte eût alors été moins un crime politique qu’une vengeance de l’amour ; ces deux choses pourraient à la rigueur se concilier ; mais on n’a pas de faits concluants pour justifier ces hypothèses. D’autres, au contraire, se sont comme indignés qu’on osât soupçonner des sentiments humains à la « vierge » du Calvados. « C’est peu connaître la nature humaine, dit M. Michelet. De tels actes supposent l’austère virginité du cœur. Si la prêtresse de Tauride savait enfoncer le couteau, c’est que nul amour humain n’avait amolli son cœur. »

Peut-être est-ce aller un peu loin aussi ; des deux côtés, nous sommes dans l’hypothèse pure. La vérité est qu’on ne sait rien de ce mystère.

Que Barbaroux, le fougueux, l’éloquent Méridional, fugitif et proscrit, ait fait impression sur le cœur de la jeune Normande, il n’y aurait là rien d’extraordinaire, bien que l’Antinoüs de la Gironde ne ressemblât guère alors au portrait qu’a tracé de lui Mme Roland ; en effet, suivant le témoignage de son ami Louvet (Mémoires), il était devenu extrêmement gras et pesant, et ressemblait à un homme de quarante ans et plus. Néanmoins, il est fort possible que Charlotte l’ait remarqué, cela est même certain, sans que probablement lui-même se doutât du sentiment qu’il inspirait. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ce fut à lui qu’elle s’adressa lors de son départ de Caen pour obtenir une lettre d’introduction auprès du ministre Garat ; et ce qui est tout à fait caractéristique, c’est qu’elle lui écrivit la veille de sa mort une longue lettre qui témoigne d’une sympathie profonde et où se trouve notamment le passage suivant : « Si l’on trouve mes lettres chez mon père, la plupart sont vos portraits. »

Il s’agit ici des lettres qu’elle avait écrites avant son départ de Caen.

Elle déclare aussi, dans son interrogatoire du 16 juillet, être allée voir Barbaroux à son hôtel.

Quoi qu’il en soit de ce problème, la jeune solitaire de Caen, confinée dans sa petite ville, ne savait de la République que ce que les journaux et les émissaires girondins en apprenaient aux provinces. Elle croyait, comme tout le monde autour d’elle, que Marat menait tout, qu’il était le moteur de l’anarchie, le centre de tous les complots, l’artisan de tous les crimes, et que, lui mort, la paix et la liberté refleuriraient aussitôt. Dans ses interrogatoires, elle l’appelle une bête féroce qui dévorait tous les Français, et elle ajoute cette étonnante assertion : « Dernièrement, à Caen, il faisait accaparer le numéraire à tout prix. » Cette légende de Marat était fort répandue : Marat était l’épouvantail d’une partie de la France, il en devint la religion après le crime de Charlotte : c’est ainsi que l’assassinat résout les questions.

La révolution des 31 mai-2 juin, l’arrivée des girondins dans le Calvados, leurs prédications enflammées, leurs préparatifs de guerre portèrent au comble l’exaltation de la jeune fanatique.

Par quelles sombres méditations fut-elle conduite à son épouvantable résolution ? Par une idée aussi simple que fausse, qu’en tranchant le fil de cette vie elle allait résoudre le grand problème, faire cesser l’anarchie et la guerre civile, assurer le bonheur de la France, établir la vraie république, celle des honnêtes gens, celle enfin que prêchaient MM. les députés (c’est ainsi qu’on désignait les fugitifs).

Pourtant, jusque-là, cette exaltation ne s’était encore trahie par aucun indice ; sa vie est calme en apparence, lorsque des événements inattendus, en faisant un instant de Caen un des centres de l’insurrection des provinces contre Paris, décident de sa destinée.

Ceux des girondins qui s’étaient échappés de Paris après le décret de proscription du 31 mai, Buzot, Salles, Pétion, Valazé, Barbaroux, Louvet, vinrent soulever la Normandie. Une grande fermentation régnant déjà dans les esprits, on s’organisa avec activité, et Wimpffen, qui commandait à Cherbourg, annonça qu’il allait marcher sur Paris avec 60,000 Normands.

Charlotte Corday avait déjà assisté aux séances du comité appelé Assemblée centrale de résistance à l’opposition ; elle se rendit à l’intendance, où les députés proscrits excitaient les populations à se lever en masse pour rétablir la représentation nationale. C’est là que, pour la première fois, elle vit ces hommes dont elle avait si souvent lu les discours pleins du civisme le plus pur. Cette fois, ils étaient là devant elle, pleins de beauté, de jeunesse, rendus plus intéressants encore par la proscription ; ils étaient là, et leur langage aux périodes sonores et colorées, aux images enchanteresses, aux douceurs souveraines venait frapper ses oreilles ; ils étaient là, et de leur bouche elle entendait ces mots : patrie, devoir, salut public !…

Une exaltation indicible s’empara de l’âme de Charlotte ; elle rêva pour elle un rôle aussi grand que celui de ces hommes ; elle se sentit affamée de dévouement et de persécution. Ses projets étaient encore vagues cependant, mal définis, quand une circonstance importante vint les fixer d’une manière plus nette. Le 7 juillet, on battit la générale pour réunir dans la plaine de Caen les volontaires qui devaient marcher sur Paris. Il en vint trente. Cette vue contrista profondément la jeune fille, qui en un instant eut formé un plan héroïque, terrible, insensé. Pour elle, l’abandon de la Gironde, c’était celui de la patrie, celui de la révolution. Or, poignarder Marat, celui qui avait surtout insisté pour la proscription du 31 mai, c’était effrayer, désorganiser le parti du proscripteur, qu’achèverait d’anéantir le soulèvement de la population indignée par la mort qui l’attendait elle-même. Enfin, combien de fois dans le passé une vie sans tache sacrifiée pour une grande cause n’avait-elle pas apaisé le Destin ! Elle demanda une entrevue aux députés girondins.

Charlotte Corday avait alors vingt-quatre ans, mais ne paraissait point avoir atteint cet âge. Elle était de haute taille et bien proportionnée, comme sont la plupart des jeunes filles normandes ; son teint était clair, ses cheveux étaient blonds aux reflets cendrés, ses sourcils châtains, et ses yeux, fiers, d’une infinie douceur ; le nez un peu prononcé et le menton un peu large et fourchu donnaient une gravité qui n’était pas sans charme à son visage d’un ovale parfait. Sa voix presque enfantine avait un timbre tout particulier, qui retentissait bien des années après, aux oreilles qui l’avaient entendue. Si nous en croyons Louvet, elle produisit une grande impression sur les députés. « Nous vîmes, dit-il, une jeune personne grande, bien faite, de l’air le plus honnête et du maintien le plus décent. Il y avait dans sa figure, à la fois belle et jolie, et dans toute l’habitude de son corps, un mélange de douceur et de fierté qui annonçait bien son âme céleste. »

Pourtant, les proscrits ne la prirent pas d’abord au sérieux. Un jour, Pétion arriva pendant qu’elle s’entretenait avec Barbaroux : « Tiens, dit-il, voilà la belle aristocrate qui vient voir des républicains. — Vous me jugez aujourd’hui sans me connaître, répondit-elle ; un jour vous saurez qui je suis. »

Les girondins armèrent-ils son bras, comme le prétendirent leurs ennemis ?… Ils l’ont nié. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne vit que deux fois Barbaroux, qui lui remit une lettre pour le conventionnel Duperret, par l’entremise duquel elle espérait obtenir une faveur sans importance pour Mlle de Forbin, une émigrée, son amie. Cette lettre une fois en sa possession, elle quitta Barbaroux, lui promettant de l’informer des détails de son voyage. Depuis longtemps, du reste, son exaltation croissante se trahissait visiblement. Un jour qu’elle trouva deux bourgeois jouant aux cartes, elle leur dit : « Vous jouez, et la patrie se meurt. » Mme de Bretteville, qui croyait devoir enfin la surveiller, vit les mots suivants soulignés dans une Bible oubliée sur sa table de travail : « Judith sortit de la ville parée d’une beauté merveilleuse dont le Seigneur l’avait douée pour se rendre à la tente d’Holopherne. » Un autre jour enfin qu’on la surprit pleurant, elle dit : « Je pleure sur les malheurs de ma patrie, sur ceux de mes parents, sur les vôtres. Tant que Marat vivra, il n’y aura jamais de sécurité pour les amis des lois et de l’humanité. »

Son projet arrêté, elle prépara son départ avec une facilité qui montre qu’elle jouissait d’une grande liberté d’action.

On était alors à l’époque de la coupe des foins, une des grandes préoccupations dans la grasse Normandie. Un matin, c’était le 9 juillet 1793, la journée semblait devoir être charmante. Charlotte Corday prend son carton à dessin, ses crayons, et dit à sa tante qu’elle va voir les faneuses et prendre quelques croquis… et pour la dernière fois elle franchit le seuil de la maison hospitalière où elle avait passé tant d’années… Mais, à ce moment suprême, la femme, tout à coup, reparut sous l’héroïne, et son cœur sa serra. Écoutez-en la preuve dans cette toute gracieuse anecdote. Elle avait fait quelques pas à peine hors de sa demeure, lorsqu’elle rencontra un petit garçon nommé Robert qu’elle aimait beaucoup et auquel elle donnait souvent des croquis. S’étant penchée vers lui, elle lui donna cette fois le carton tout en entier, puis elle l’embrassa et lui recommanda d’être « bien sage. » L’enfant, étonné qu’une telle richesse lui advînt si soudainement, leva ses grands yeux vers son amie ; il vit deux larmes sur ses joues et remarqua alors l’émotion de sa voix. Devenu homme, il voyait encore ces larmes, il entendait encore le son de cette voix.

Charlotte Corday emportait seulement quelques menus objets de toilette, un peu d’argent et un volume de Plutarque « la Bible des forts, » comme dit éloquemment M. Michelet, Avant d’aller au-devant de la mort, elle voulut revoir sa famille. Ses deux frères avaient émigré, mais il lui restait une sœur et son père. Elle alla les trouver à Argentan, leur annonça qu’elle allait se réfugier en Angleterre jusqu’à la fin des troubles, leur dit adieu sans forfanterie comme sans faiblesse, puis elle partit pour Paris dans une voiture publique.

Elle était munie d’un passe-port délivré le 8 du mois d’avril précédent. Ce passe-port fait aujourd’hui partie des collections de M. Feuillet de Conches. On sera peut-être curieux de connaître le portrait de Charlotte tracé par la municipalité de Caen, avec la banalité officielle de ces sortes de pièces :

« Laissez passer la citoyenne Marie Corday, etc., âgée de vingt-quatre ans, taille de 5 pieds 1 pouce, cheveux et sourcils châtains, yeux gris, front élevé, nez long, bouche moyenne, menton rond fourchu, visage ovale. »

Pendant le voyage, qui durait alors deux jours, elle était câline et souriante, se moquant malicieusement des agaceries dont elle était l’objet de la part des autres voyageurs (qui par aventure étaient d’opinion montagnarde), et ne paraissant en aucune manière sous l’empire d’une grands préoccupation.

L’un d’eux, frappé de sa beauté, voulut savoir son nom ; un autre alla même jusqu’à lui demander sa main : Charlotte sourit, mais garda son incognito.

Personne n’avait eu confidence de son dessein, personne n’en avait eu le soupçon. Elle avait certainement reçu des impressions déterminantes, mais quant à des excitations directes, et spécialement des girondins insurgés, il n’en reste aucune trace, et il serait téméraire de le supposer. En effet, si ces malheureux citoyens eussent voulu s’abaisser à l’assassinat, ils n’eussent pas envoyé une jeune fille, mais plutôt quelqu’un de ces redoutables sicaires du Midi comme Barbaroux et Rebecqui en avaient toujours autour d’eux.

Charlotte arriva à Paris le 11 juillet vers midi ; elle descendit à l’hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins, n° 17. Elle était tellement fixe dans son projet, qu’elle ne sentait pas le besoin fébrile d’en presser l’exécution, et elle s’occupa d’abord de remplir un devoir d’amitié et de retirer du ministère, à l’aide de la lettre d’introduction que lui avait donnée Barbaroux, des pièces utiles à l’une de ses amies, Mlle de Forbin. Elle alla plusieurs fois, ce jour et le lendemain, chez le député Duperret et chez le ministre. Ces démarches étaient tout au moins imprudentes et fort compromettantes pour les deux fonctionnaires, eux-mêmes très-suspects de sympathies girondines. Duperret étant déjà à la Convention, elle dut rentrer à son domicile de la rue des Vieux-Augustins, où elle passa la journée toujours solitaire et absorbée dans la lecture de Plutarque. Vers cinq heures, elle sortit de nouveau, et cette fois trouva celui qu’elle cherchait ; il prenait son repas du soir avec sa femme et ses filles. Elle lui remit la lettre qu’elle avait pour lui et lui dit quel service elle venait réclamer. Il s’agissait d’obtenir du ministre de la marine diverses pièces qui intéressaient son amie.

Un rendez-vous fut pris pour le lendemain matin. À cet instant, Charlotte Corday reportant son esprit sur le grand acte, sur l’acte terrible auquel elle se préparait, fut prise d’un remords ; elle craignit que l’homme qui allait l’obliger ne fût compromis plus tard par ses relations avec elle. « Croyez-moi, lui dit-elle, partez pour Caen, fuyez avant demain soir. » Le conventionnel ne comprit rien à cet avertissement, et, suivant qu’il le déclara plus tard dans son interrogatoire, il lui sembla qu’il avait affaire à une intrigante. Pourtant, le lendemain matin, il vint au rendez-vous chez le ministre ; mais, n’ayant pu voir celui-ci, il reconduisit poliment la jeune fille, qui rentra à son domicile. Elle n’en ressortit que pour se faire indiquer le chemin du Palais-Royal, alors nommé palais Égalité. C’était le 13 juillet, un samedi, la veille de l’anniversaire de la prise de la Bastille : le vaste jardin était tout resplendissant de soleil, tout embaumé de fleurs ; les enfants se poursuivaient dans la verdure, jetant de petits cris comme des bandes d’oiseaux effarouchés.

Charlotte Corday se laissa aller un instant à admirer ce spectacle. Elle acheta ensuite chez un libraire (coïncidence remarquable) le jugement rendu contre les assassins du représentant Léonard Bourdon, et enfin entra chez un coutelier et fit l’acquisition d’un couteau de table de 2 fr., à gaîne et à manche noir, qu’elle cacha sous son fichu. Puis elle monta en fiacre et se fit conduire chez Marat, rue des Cordeliers n° 30, aujourd’hui rue de l’École-de-Médecine n° 22. Son appartement, situé au premier étage, était double en profondeur. Les pièces éclairées sur la cour étaient malpropres, garnies de vieux meubles, et servaient de dépôt pour les brochures et les journaux que publiait le maître de la maison ; un plieur s’y tenait constamment. Celles qui étaient éclairées sur la rue contenaient un ameublement d’une extrême élégance, entretenu avec le plus grand soin. L’Ami du peuple était malade ; mais il travaillait, il écrivait toujours. Autour de lui veillaient des dévouements inquiets, sa compagne Simonne Évrard, les porteurs et plieuses de son journal. La jeune fille, avec sa physionomie innocente et douce, son accent normand, sa tenue décente et provinciale (vêtement brun et chapeau noir), fut néanmoins éconduite, malgré ses instances. La veille elle avait écrit la lettre suivante à Marat :

Au citoyen Marat.

    « Citoyen,

    « J’arrive de Caen. Votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie de la République. Je me présenterai chez vous vers une heure. Ayez la bonté de me recevoir et de m’accorder un moment d’entretien. Je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.

    « Je suis, etc.

    « Charlotte Corday. »

Elle avait sans doute prévu qu’on l’empêcherait d’entrer, car elle avait préparé cet autre billet que nous donnons ci-dessous, qui d’ailleurs ne fut pas remis et qu’on retrouva le soir sur elle :

 « Je vous ai écrit ce matin, Marat ; avez-vous reçu ma lettre ? Je ne puis le croire, puisqu’on m’a refusé votre porte. J’espère que demain vous m’accorderez une entrevue. Je vous le répète, j’arrive de Caen, j’ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D’ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je suis malheureuse, et il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection.

            « CHARLOTTE CORDAY. »

Elle revint encore dans le cours de la journée, puis une troisième fois, le soir, à 7 heures et quart (il faisait encore grand jour). Une voiture de place l’avait amenée ; elle était vêtue d’un déshabillé moucheté, chapeau à haute forme avec nœud et cordons noirs, un éventail à la main. Elle rencontre les mêmes résistances ; mais cette fois, Marat, qui était dans un bain, enveloppé d’un peignoir, et travaillant à son journal au moyen d’une planchette posée sur la baignoire, entend le débat et consent à recevoir la terrible visiteuse, qui alléguait toujours qu’elle avait les plus importants secrets à lui révéler.

Charlotte entra dans le cabinet étroit où était l’Ami du peuple et ferma la porte derrière elle. Ce qui se passa alors dans ce cabinet tragique, on ne le sait que par les dépositions de l’assassin. Suivant cette version, dont on n’a aucun moyen de contrôler l’exactitude, la conversation s’engagea sur les troubles de Caen ; Charlotte donna quelques détails, ainsi que les noms des représentants et des administrateurs qui organisaient le mouvement fédéraliste. Marat les inscrivit à mesure, puis il dit que bientôt ils seraient tous guillotinés.

C’est alors que Charlotte tira le couteau de son sein et frappa.

Un détail qu’elle ne rapporte pas et que nous trouvons dans la déposition de Catherine Évrard, sœur de la compagne de Marat et mariée à l’un des imprimeurs du journal, c’est que, dans l’intervalle, Catherine étant entrée un instant pour porter un breuvage au malade, elle vit « ladite jeune femme pleurer, et être consolée par le citoyen Marat. »

Ceci semble se rattacher à la ruse de se représenter comme malheureuse pour obtenir d’être introduite.

Quoi qu’il en soit, le coup avait été porté avec une vigueur extraordinaire pour la main d’une femme ; la lame avait percé le poumon, l’aorte et le cœur. Marat ne poussa qu’un cri : « À moi, ma chère amie ! » et il expira presque aussitôt. Le sang jaillit à flots de la blessure, jusqu’à se répandre dans l’autre chambre. Tous accourent au cri de la victime ; Charlotte est terrassée, garrottée ; les chirurgiens, le commissaire, les voisins, la garde nationale emplissent la maison ; la lugubre nouvelle se répand dans le quartier et y provoque une explosion de douleur et de colère. L’étonnante fille entend les mugissements du peuple, mais ne parait pas effrayée de ce qui eût fait pâlir les plus courageux ; elle répond avec assurance et sang-froid, à l’interrogatoire du commissaire, qu’elle est venue de Caen pour tuer Marat, afin de délivrer la France et d’arrêter la guerre civile ; qu’elle ne connaît personne à Paris, que seule elle a conçu son dessein, qu’elle n’a point de complices, etc. On trouva sur elle 25 écus de 6 livres, 140 livres en assignats, divers papiers, une Adresse aux amis de la paix, qui semble avoir été perdue, une montre, une clef, un dé, du fil, et enfin son passe-port. Survinrent bientôt les membres du comité de Sûreté générale et divers conventionnels. À Chabot, qui étendait la main vers la montre trouvée sur elle, on rapporte qu’elle dit avec ironie : « Oubliez-vous que les capucins font vœu de pauvreté ? » Mais ceci est un trait qui nous paraît douteux. Nous nous abstiendrons de répéter ici d’autres anecdotes également un peu suspectes.

Vers minuit, la prisonnière fut conduite à la prison de l’Abbaye ; c’était un trajet de cinq minutes, mais la rue semblait une mer en furie ; un instant la malheureuse défaillit, craignant d’être massacrée. En rouvrant les yeux, elle manifesta son étonnement de voir ce peuple exaspéré se calmer docilement à la voix de ses magistrats. Était-ce là ce peuple qu’on dépeignait à la province comme une horde de cannibales ? Car c’est ainsi que la coterie girondine parlait de Paris.

Les portes de la sinistre prison de l’Abbaye se sont ouvertes et puis refermées… Charlotte Corday est seule dans sa cellule, dans la cellule que quelques jours auparavant avait occupée Brissot, ce journaliste girondin dont les discours à la Convention et la polémique passionnée avaient enflammé son imagination dans sa solitude de Caen.

Après ces terribles émotions, qui auraient brisé l’organisation la plus forte, enfermée derrière les verrous et les grilles d’une prison, sans autre perspective que la mort, Charlotte Corday ne s’affaissa pas ; elle écrivit sur l’heure à son père une lettre explicative de sa conduite. Ce fait paraîtrait incroyable, si la date même de la lettre ne venait le confirmer.

Voici cette lettre, admirable à bien des titres :

À monsieur d’Armont de Corday, rue du Belge, à Argentan.

  « Pardonnez-moi, mon cher papa, d’avoir disposé de ma vie sans votre consentement. J’ai vengé bien d’innocentes victimes, j’ai prévenu bien des désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d’être délivré de son tyran. Si j’ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c’est que j’espérais garder l’incognito ; mais j’en ai vu l’impossibilité. J’espère que vous ne serez pas tourmenté ; en tout cas, vous trouverez des défenseurs à Caen.

     « Adieu, mon cher papa ; je vous prie de m’oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort. Vous connaissez votre fille, un motif blâmable n’aurait pu la conduire.

     « J’embrasse ma sœur, que j’aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents.

     « N’oubliez pas ce vers de Corneille :

« Le crime fait la honte, et non pas l’échafaud. »

Charlotte passa à l’Abbaye les journées du dimanche et du lundi, et fut transférée à la Conciergerie le mardi 16, au matin. Que fit-elle pendant ces deux journées ? Elle répara ses vêtements déchirés par la multitude, et se fit de ses propres mains une nouvelle coiffure à la mode de son pays : elle avait à paraître devant le tribunal révolutionnaire, puis, au grand soleil, sur la fatale charrette ; les convenances lui commandaient ces préparatifs.

Pendant son trajet de l’Abbaye à la Conciergerie, elle fut tellement frappée de l’attitude modérée du peuple à son égard, malgré des cris menaçants, qu’elle en parle dans sa lettre à Barbaroux (commencée à l’Abbaye, achevée le 16 au soir à la Conciergerie) : « Il est bien étonnant que le peuple m’ait laissé conduire de l’Abbaye à la Conciergerie ; c’est une preuve nouvelle de sa modération ; dites-le à nos bons habitants de Caen. »

Le lendemain 17 juillet, elle paraissait devant le tribunal révolutionnaire. Elle avait écrit à Doulcet de Pontécoulant pour le charger de sa défense ; mais, comme il ne se présenta pas à l’audience (la lettre ne lui était pas parvenue), le président désigna d’office Chauveau-Lagarde. Charlotte lui jeta un regard qui lui fit comprendre de quelle manière elle être défendue.

Malgré l’horreur qu’inspirait son crime (qu’on se souvienne de la popularité de Marat à Paris), on la contemplait avec admiration ; car les hommes, de ce temps, quels que fussent leurs passions et le parti qu’ils suivaient, comprenaient l’héroïsme et sentaient la grandeur des âmes fortes.

Voici quelles furent ses réponses les plus saillantes, soit dans ses interrogatoires, soit à l’audience. On ne saurait méconnaître, toutes réserves faites sur le fond de la question, que beaucoup sont en effet marquées de l’empreinte cornélienne.

« Quels sont les motifs qui vous ont déterminée à assassiner Marat ? — Ses crimes. — Qu’espériez-vous en le tuant ? — Rendre la paix à mon pays. J’ai tué un homme pour en sauver cent mille. J’étais républicaine avant la Révolution, et je n’ai jamais manqué d’énergie. — Qu’entendez-vous par énergie ? — Mettre l’intérêt particulier de côté et savoir se sacrifier pour la patrie. — Qui vous a inspiré tant de haine contre Marat ? — Je n’avais pas besoin de la haine des autres ; j’avais assez de la mienne. — Cette pensée a dû vous être suggérée ? — On exécute mal ce qu’on n’a pas conçu soi-même. — Croyez-vous avoir tué tous les Marats ? — Celui-là mort, les autres auront peur, peut-être. — Depuis quand aviez-vous formé ce dessein ? — Depuis le 2 juin, où l’on arrêta les représentants du peuple. »

Et, après une déposition qui la chargeait, le président lui ayant demandé : « Que répondez-vous à cela ? — Rien, sinon que j’ai réussi. »

Chauveau-Lagarde, son défenseur, qui a rappelé plus de vingt ans après quelques-unes de ces fières répliques, ne s’accorde pas toujours avec le Bulletin du tribunal révolutionnaire, les journaux du temps, ni même avec les deux interrogatoires signés de Charlotte, où les réponses ont dans la forme moins de précision énergique, mais n’en témoignent pas moins de l’indomptable volonté et du courage de l’accusée.

On lut à l’audience la lettre où elle cherchait à apitoyer Marat, et, sur l’observation que ce moyen était perfide, et qu’en outre il prouvait qu’elle ne croyait pas Marat un monstre, puisqu’elle faisait appel à son cœur, elle répondit, suivant le compte rendu officiel : « Que m’importe qu’il se montre humain envers moi, si c’est un monstre envers les autres ! » Et, d’après Chauveau-Lagarde : « J’avoue que ce moyen n’était pas digne de moi ; mais tous les moyens sont bons pour sauver son pays. » Et en cela, elle conformait ses principes à cette maxime de « son cher et vertueux Raynal, » qu’on ne doit pas la vérité à ses tyrans. Il faut avouer que cette théorie pernicieuse, qui mène droit à l’emploi du mensonge, est moins cornélienne que machiavélique ; c’est peut-être là le seul reproche qu’on puisse adresser à cette malheureuse femme.

Enfin l’interrogatoire fut abrégé par un coup de théâtre inattendu. L’accusateur public, ayant parlé de la force et de la précision avec laquelle l’accusée avait frappé la victime, s’oublia jusqu’à lui poser cette question : « Pour porter un coup aussi sûr, vous vous étiez donc exercée d’avance ? » À ces mots, Charlotte Corday, sortant de son calme, bondit sur le banc des accusés, se leva, se cramponna à la barre qui était devant elle, et, regardant en face son interlocuteur, s’écria : « Oh ! le scélérat, il me prend pour un assassin ! » Fouquier-Tinville baissa la tête.

Un silence de mort régna pendant quelques instants dans l’assemblée. Le président ne crut pas devoir reprendre l’interrogatoire, et donna la parole à l’accusateur public, qui conclut à la peine de mort. La défense fut ensuite présentée par l’avocat d’office. Dans certaines circonstances solennelles, l’héroïsme est contagieux. La beauté de Charlotte Corday, sa fière attitude, avaient fasciné tout le monde.

Quoi qu’il en soit, tout le monde au tribunal s’intéressait à l’héroïque insensée. Le président et les jurés donnèrent, dit-on, à l’avocat le conseil de la présenter comme folle. Mais lui, comprenant qu’elle préférait la mort à l’humiliation, se leva et dit avec gravité ces seules paroles : « L’accusée avoue avec sang-froid l’horrible attentat qu’elle a commis ; elle en avoue la longue préméditation ; elle en avoue les circonstances les plus affreuses ; elle avoue tout et ne cherche pas même à se justifier ; voilà, citoyens, sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette abnégation de soi-même, qui n’annoncent aucun remords en présence de la mort même ; ce calme et cette abnégation, sublimes sous un rapport, ne sont pas dans la nature : ils ne peuvent s’expliquer que par l’exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main ; et c’est à vous, citoyens jurés, de juger de quel poids cette considération peut être dans la balance de la justice. »

Le débat ne pouvait être long ; le tribunal révolutionnaire rendit l’arrêt suivant : « Vu la déclaration unanime des jurés portant : 1° qu’il est constant que le 13 du présent mois, à huit heures du soir, Jean-Paul Marat, député à la Convention nationale, a été assassiné chez lui, dans son bain, d’un coup de couteau dans le sein, duquel coup il est décédé à l’instant ; 2° que Marie-Anne-Charlotte Corday est l’auteur de cet assassinat ; 3° qu’elle l’a fait avec préméditation et dans des intentions criminelles et contre-révolutionnaires ; condamne Marie-Anne-Charlotte Corday à la peine de mort, ordonne qu’elle sera conduite au lieu de l’exécution, revêtue d’une chemise rouge, que ses biens resteront acquis à la République, et que le présent jugement sera, à la requête de l’accusateur public, mis à exécution sur la place de la Révolution. »

Cet arrêt prononcé, Charlotte Corday se fit conduire par ses gardiens près de Chauveau-Lagarde, et prononça ces paroles, que nous empruntons au mémoire même du célèbre avocat : « Monsieur, je vous remercie bien du courage avec lequel vous m’avez défendue d’une manière digne de vous et de moi. Ces messieurs (en parlant des juges vers lesquels elle se retourna) me confisquent mon bien. Moi, je veux vous donner un plus grand témoignage de ma reconnaissance. Je vous prie de payer pour moi ce que je dois à la prison, et je compte sur votre générosité. » Cette dette s’élevait à 36 fr., dépensés à sa toilette de suppliciée.

Chose étrange, cette femme de Plutarque, qui écrivait à Barbaroux : « J’ai fait voir mon caractère : ceux qui me regretteront se réjouiront de me voir jouir du repos dans les champs Élysées, avec Brutus et quelques anciens, » chose étrange, disons-nous, ce Romain, ce stoïcien était resté femme sous plusieurs rapports : l’idée d’une célébrité héroïque, qu’elle méritait, par son caractère, non par son action, l’obsédait visiblement. Une de ses préoccupations était de laisser son portrait. Elle en écrit au comité de Sûreté générale dès le 15, et les raisons qu’elle donne, la tactique qu’elle emploie rappellent d’une manière curieuse et la finesse normande et les ruses féminines : « … Pourrais-je espérer, citoyens, que vous me permettrez de me faire peindre ? Je voudrais laisser cette marque de mon souvenir à mes amis. D’ailleurs, comme on chérit l’image des bons citoyens, la curiosité fait quelquefois rechercher ceux des grands criminels, ce qui sert à perpétuer l’horreur de leurs crimes. Si vous daignez faire attention à ma demande, je vous prie de m’envoyer demain un peintre en miniature, etc. »

À l’audience, ayant remarqué qu’un peintre essayait de saisir et de reproduire ses traits, elle s’était tournée avec un sourire de satisfaction de son côté pour lui faciliter son travail, en un mot, elle avait posé tranquillement pendant qu’on décidait de sa vie. Après le jugement, elle fut reconduite à la Conciergerie, où un prêtre l’attendait. Elle refusa avec politesse son ministère, eu ajoutant : « Remerciez pour moi, monsieur, les personnes qui vous ont envoyé. » Elle s’excusa ensuite auprès du concierge Richard et de sa femme, avec lesquels elle avait promis de déjeuner, et les pria de faire appeler l’artiste dans sa prison, afin qu’il achevât le portrait ; elle lui donna les derniers instants qui la séparaient de l’échafaud. Son travail était à peine terminé quand le bourreau entra avec ses aides. Charlotte Corday coupa une mèche de ses cheveux, la lui donna à titre de remerciaient, et, l’ayant salué avec dignité, abandonna le reste de sa chevelure à l’exécuteur.

Le peintre était Hauer, commandant en second du bataillon des Cordeliers, et le portrait, conservé au musée de Versailles, est celui qui a servi depuis à toutes les reproductions.

Un orage épouvantable éclata au moment où elle montait sur la charrette, revêtue de la chemise rouge ; mais quand le cortège fut arrivé vers le Palais-Royal, le ciel s’éclaircit, et la foule put contempler le calme et ravissant visage de la condamnée. Elle conserva sa fière attitude et son étonnante sérénité ; elle était coiffée de ce bonnet des femmes du Calvados, dont la mode a, depuis, souvent imité les formes. La vue du couteau fatal l’impressionna un moment ; mais elle se remit aussitôt, monta les degrés de l’échafaud d’un pas ferme et se plaça de son propre mouvement à l’endroit voulu.

Elle avait vingt-quatre ans, quatre mois et vingt jours.

Cette mort remua profondément l’opinion publique. Un journal, la Chronique de Paris, publia une apologie de l’assassin de Marat, et André Chénier écrivit sur elle un dithyrambe inspiré, qui ne contribua pas peu à amener l’arrestation du poète. La surexcitation des esprits arrivant à son comble, un jeune Allemand, nommé Lux, venu à Paris pour demander la réunion de Mayence à la France, publia une brochure où il demandait à mourir sur l’échafaud pour rejoindre Charlotte Corday.

Enfin, une belle jeune, fille, nommée Cécile Renaud, fut arrêtée au moment où, portant deux couteaux cachés dans un paquet de hardes, elle allait faire subir à Robespierre le sort de Marat.

Le parti des girondins paya sa dette à la mémoire de l’héroïne par cette belle page de Louvet : « Tes traits, ô Charlotte, ne s’effaceront pas de ma mémoire ; tu seras sans cesse devant mes yeux, fière, douce, décente et belle, comme tu nous apparais toujours. Ton maintien aura cette dignité pleine d’assurance, et ton regard, ce feu tempéré par la modestie, ce feu dont il brillait lorsque tu vins nous rendre ta dernière visite. Combien il y a de sublimité dans la fière concision des réponses de cette fille ! combien elle est magnifique aussi d’expression et de pensée, cette épître immortelle que, peu d’heures avant sa mort, elle adressa à Barbaroux, et que, par un profond sentiment de délicatesse, elle eut soin de dater de la chambre de Brissot ! Ou rien de ce qui fut beau ne demeurera, ou cette épître doit passer à travers les siècles. Ô mon cher Barbaroux, dans ta destinée pourtant si digne d’être désirée tout entière, je n’ai jamais vraiment envié que le bonheur qui a voulu que ton nom fût attaché à cette lettre. Oh ! du moins, dans son interrogatoire, elle a aussi prononcé le mien. J’ai donc reçu le prix de tous mes travaux, le dédommagement de tous mes sacrifices. Oui, quoi qu’il arrive, j’ai reçu du moins une récompense : Charlotte Corday m’a honoré, je suis sûr de ne pas mourir. Charlotte, âme divine, toi qui seras désormais l’idole des républicains, dans l’Élysée où tu reposes avec les Vergniaud, les Sidney, entends mes veaux ! demande à l’Éternel qu’il protège mon épouse, qu’il la sauve, qu’il me la rende ; que si elle doit tomber sur un échafaud, je ne tarde pas du moins à l’apprendre, pour aller dans les lieux où tu règnes me réunir à ma femme et m’entretenir avec toi. »

Notons en terminant, et entre tous les récits étranges qui coururent à propos du supplice de Charlotte Corday, le fait suivant : Un des valets de Sanson, nommé Legros, en montrant au peuple la tête pâle et charmante, eut l’infamie de la souffleter, croyant flatter ainsi le sentiment populaire. Un cri d’horreur éclata sur toute la place. La commune et le tribunal donnèrent satisfaction à l’indignation publique en condamnant le misérable à la prison.

On prétendit que la tête avait alors rougi, comme si l’indignation de l’outrage eût survécu au supplice. Pur effet d’optique, sans aucun doute, car à ce moment les rayons pourprés du soleil couchant perçaient à travers les arbres des Champs-Élysées.

Mais cette circonstance, réelle ou non, n’en donna pas moins lieu, dans les journaux scientifiques, à un débat animé sur le problème tragique de savoir si la vie s’éteint absolument au moment précis où la tête est séparée du corps.

L’anatomiste Sœmmering et le docteur Sue, le père du célèbre romancier, soutinrent la possibilité du fait. Cabanis réfuta leur opinion et fut appuyé par le docteur Léveillé, de l’Hôtel-Dieu.

En apprenant l’action et le supplice de Charlotte, Vergniaud s’écria dans sa prison : « Elle nous tue, mais elle nous apprend à mourir. »

Tel fut, en effet, l’un des résultats du meurtre accompli par Charlotte Corday. Elle contribua à la ruine définitive de son parti. Républicaine, elle fut bruyamment célébrée par les royalistes, ce dont, vivante, elle se fût indignée. En ce qui touche Marat, il n’était que le tribun d’un parti : elle en fit un martyr national, presque un dieu.

Et maintenant nous demandera-t-on de juger Charlotte Corday ? Séparée par trois quarts de siècle des événements gigantesques qui ont détruit le vieux monde sans édifier entièrement le nouveau, vivant dans une période vague, une période de transition, entre un couchant et une aurore, la génération actuelle ne peut, n’ose porter un jugement définitif sur l’époque révolutionnaire, et surtout sur la Terreur. La Terreur ! les plus fermes esprits hésitent, se troublent en présence de ce sphinx formidable. Qu’il nous soit permis de laisser aux hommes d’une autre génération le soin de prononcer un verdict définitif sur l’héroïne qui crut tuer la guerre civile en tuant Marat. Toutefois, que nul ne lui jette la pierre ; chaque parti a commis des fautes, et des crimes aussi, et aucun ne peut présenter une figure aussi chaste, aussi radieuse que celle de Charlotte Corday. Appuyons encore sur la difficulté de ce jugement à porter, au risque de nous répéter.

À la distance où nous sommes de Charlotte Corday, lorsque toutes les passions qui bouillonnaient à cette époque de palingénésie orageuse et sanglante se sont calmées depuis longtemps, l’historien éprouve encore des difficultés insurmontables à porter un jugement accepté de tous, tant le caractère et les habitudes de cette petite-nièce du grand Corneille offrent de contrastes avec l’action qui a fait sa célébrité. Femme, elle allie à ses instincts natifs de sensibilité et de délicatesse les qualités mâles qui sont l’apanage des natures les plus fortement trempées ; faible et presque craintive, elle s’inspire de la résolution des plus hardis courages ; républicaine, elle baigne ses mains dans le sang de l’homme en qui s’étaient incarnés les sentiments, les passions, les haines et les vengeances populaires. Mais ce qui domine tout, dans le cœur des démocrates les plus exagérés comme dans l’esprit des royalistes les plus fanatiques, c’est l’immense intérêt qu’elle inspire. Et cependant, quelque nom qu’on donne à sa victime, quelque nom qu’on veuille lui donner à elle-même, on se sent subjugué, en fin de compte, par l’implacable cri de la justice et de la conscience, écho mystérieux de ce précepte inscrit par une main divine sur les tables de la loi : « Tu ne tueras point… »

Au reste, si nous ne craignons pas de mettre ici à nu notre propre faiblesse, nous pouvons du moins l’abriter derrière l’embarras légitime qu’éprouvent en cette occasion les plus illustres historiens, embarras qui ne s’est jamais trahi, qui n’a jamais été exprimé d’une manière plus éloquente que dans cette admirable page de Lamartine :

« Telle fut la fin de Marat. Telles furent la vie et la mort de Charlotte Corday. En présence du meurtre, l’histoire n’ose glorifier ; en présence de l’héroïsme, l’histoire n’ose flétrir. L’appréciation d’un tel acte place l’âme dans cette redoutable alternative de méconnaître la vertu ou de louer l’assassinat. Comme ce peintre qui, désespérant de rendre l’expression complexe d’un sentiment mixte, jeta un voile sur la figure de son modèle, et laissa un problème au spectateur, il faut jeter ce mystère à débattre éternellement dans l’abîme de la conscience humaine. Il y a des choses que l’homme ne doit pas juger, et qui montent, sans intermédiaire et sans appel, au tribunal direct de Dieu. Il y a des actes humains tellement mêlés de faiblesse et de force, d’intention pure et de moyens coupables, d’erreur et de vérité, de meurtre et de martyre, qu’on ne peut les qualifier d’un seul mot, et qu’on ne sait s’il faut les appeler crime ou vertu. Le dévouement coupable de Charlotte Corday est du nombre de ces actes que l’admiration et l’horreur laisseraient éternellement dans le doute, si la morale ne les réprouvait pas. Quant à nous, si nous avions à trouver, pour cette sublime libératrice de son pays et pour cette généreuse meurtrière de la tyrannie, un nom qui renfermât à la fois l’enthousiasme de notre émotion pour elle et la sévérité de notre jugement sur son acte, nous créerions un mot qui réunît les deux extrêmes de l’admiration et de l’horreur dans la langue des hommes, et nous l’appellerions l’ange de l’assassinat… »

Corday (Charlotte), par Alphonse Esquiros ; Paris, 1840. Nous ne ferons pas ici l’analyse de ce livre, car l’histoire de Charlotte Corday est trop connue. La thèse soutenue dans cet ouvrage n’a aucun rapport avec celle qui a inspiré plusieurs auteurs. Au lieu d’exalter l’héroïsme de « l’ange de l’assassinat » et de nous présenter une figure de Marat assez hideuse pour faire excuser le meurtre, M. Esquiros s’efforce d’expliquer cette énigme vivante dont l’histoire n’a pu encore nous dire le dernier mot. « Si révoltant, dit-il, que soit, au premier coup d’œil, le système de Marat, au fond il ne diffère pas beaucoup de celui de Napoléon : établir le bien éternel du monde par le sacrifice momentané de quelques ennemis intraitables. Seulement, l’un se servit pour cela du couteau, et l’autre du canon ; les hommes préfèrent de beaucoup cette manière d’être tués. » Tout le livre de M. Esquiros est un plaidoyer en faveur de cette opinion, et, s’il ne gagne pas le procès, du moins nous devons dire que ce n’est pas faute de l’avoir chaleureusement plaidé. « Chacun des coins de l’esprit que l’auteur a voulu mettre en lumière, dit M. Auguste Vaquerie, sort vivement du fond sombre de l’action. Les incidents encadrent solidement les figures, et les événements passent avec une rapidité simple qui entraîne l’âme saisie et lui fait jouer son rôle dans le drame. Mais l’intérêt du livre est surtout dans la profonde philosophie que le poëte extrait de ces événements tumultueux, comme une perle du fond des mers agitées, dans l’intelligence de toutes ces tempêtes, et dans ces vives et charmantes échappées brusquement ouvertes, à travers les agitations sanglantes du tumulte humain, sur la tranquillité de la nature immobile, rapides et fréquents coups d’œil qui achèvent l’enseignement et qui rapprochent l’une de l’autre les deux faces de Dieu, l’histoire et la nature, Dieu en mouvement et Dieu en repos. » Nous ne saurions donner une meilleure idée de cet ouvrage qu’en citant ce passage où M. Léon Gozlan, parlant du livre de M. Esquiros, dit « qu’il commence comme un chapitre du Voyage sentimental, et que la narration traverse la tragédie pour arriver mourante à l’élégie : Sterne commence, Chénier achève. »

Corday (Charlotte), tragédie en cinq actes, de M. Ponsard, représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la République (Théâtre-Français), le 23 mars 1850. Voltaire, qui admirait tant les tragédies politiques sans amour, eût été satisfait de celle-ci ; à part quelques regards plus énigmatiques que tendres adressés par la républicaine Charlotte au beau Barbaroux, rien ne rappelle les faiblesses du cœur dans cette pièce austère et virile. L’amour tient sans aucun doute une large place dans la vie ; mais on peut admettre une conception dramatique où ce ressort soit négligé. Les légendes qui enveloppent l’histoire de Charlotte Corday ont été écartées par M. Ponsard ; l’auteur a compris que dans une telle œuvre rien ne devait détourner l’attention du mobile qui arme la main de sa pudique et farouche héroïne : il faut être vaudevilliste et s’appeler Clairville, pour songer à faire effeuiller des marguerites à cette Romaine du XVIIIe siècle, à la petite-nièce du peintre d’Émilie, sœur, par sa glorieuse origine comme par son action, de l’adorable furie de Cinna. Le sujet de Charlotte Corday est-il de ceux qui se peuvent adapter heureusement au théâtre ? telle est la question que s’est posée la critique. Charlotte conçoit, dans le silence et la solitude d’une vieille cité normande, le projet de délivrer la France de Marat, qui symbolise à ses yeux le mauvais côté de la révolution, la tyrannie d’en bas succédant à la tyrannie d’en haut. Elle part, douce et terrible à la fois, arrive à Paris, prend un couteau, frappe et meurt. Pas d’éclat, pas de cris, pas de haine, pas d’exaltation vulgaire ni de banale vengeance ; elle sacrifie froidement sur l’autel de l’idée celui à qui elle attribue les malheurs de la patrie. Sa résolution, éclose dans le calme, mûrie à l’écart de toute intervention étrangère, ne peut donner lieu qu’à un poétique récit ou à une ode solennelle. M. de Lamartine et André Chénier l’ont prouvé. Les évolutions du drame, le tumulte de la scène, ne conviennent guère à cette étrange figure, doucement endormie dans le sang qu’elle a versé, après avoir marché à l’assassinat comme à l’accomplissement d’un devoir, physionomie à part dans ce siècle si fécond en physionomies diverses, Judith attardée en pleine civilisation, que les sanglants exemples de la Bible égaraient et qui n’eut pas même d’Holopherne à séduire. L’intuition du poète a pu deviner les combats qui se livrèrent dans son sein virginal et que rien n’a trahis ; mais comment les traduire et leur donner un corps ? Le mutisme est même ce qu’il y a de plus saillant, de plus caractéristique, chez cette farouche enfant qui tout à coup sort de l’ombre avec un éclair d’acier, foudroie le lion et se croise les bras, inconsciente du crime qu’elle a commis et croyant au contraire à une mission bien remplie. M. Ponsard a dû évidemment se faire toutes ces réflexions ; car, bien qu’elle donne son nom au drame, Charlotte Corday n’en est cependant pas le principal ressort ; deux terribles adversaires se partagent l’action : la Gironde et la Montagne. C’est entre ces deux puissances que la lutte s’engage ; Charlotte Corday n’est en réalité qu’un personnage détaché du groupe des girondins et qui, réduit à l’isolement, n’aurait plus d’existence théâtrale possible. Au surplus, il est temps de frapper les trois coups et de lever le rideau sur la pièce.

Une fête chez Mme Roland nous montre Danton cherchant à se rapprocher des girondins, dont la vertu un peu pédante contraste avec ses violences et ses audaces ; les avances de Danton sont dédaigneusement repoussées : le souvenir de septembre est trop vivace encore. « Soit, répond Danton, vous voulez la guerre, vous l’aurez, » et il se rejette dans le parti extrême ; l’orage éclate, les girondins effrayés se dispersent. Ce n’est qu’à l’acte suivant que paraît Charlotte ; Buzot, Pétion, Guadet, Barbaroux et Louvet errent dans la campagne normande, cherchant la route de Caen, que leur indique une jeune fille occupée à diriger les travaux des faneuses dans les prairies. Ce début a quelque chose de frais et de tendre, qui contraste avec les couleurs sombres des autres scènes. C’est un doux murmure d’idylle préludant à la tempête. La jeune fille n’est autre que Charlotte Corday. Elle s’aperçoit bientôt qu’elle parle à des girondins, à ces malheureux proscrits, objet de son admiration :

Salut, vaillants soldats d’une juste querelle !
Fils de la liberté, vous qui souffrez pour elle !
J’avais promis un guide, eh bien ! ce sera moi ;
Je n’entends pas céder ce glorieux emploi.

La toile se relève sur l’intérieur de la maison que Charlotte Corday habite avec sa vieille tante. C’est là que de pauvres gentilshommes campagnards, avec des femmes de leur classe, douairières branlantes et vieillards moroses, types curieux de la génération précédente, se rassemblent pour trembler et regretter le passé. Effrayée du temps présent qu’elle ne peut comprendre, cette société caduque, desséchée et inerte n’a pas saisi un mot de la grande Révolution. Lorsque le nom de Marat résonne dans ce cabinet d’antiques, tous les bras se lèvent au ciel, et toutes ces mâchoires édentées vibrent à l’unisson. Ces braves gens ne voient qu’une aveugle tuerie dans les efforts douloureux que fait la France pour conquérir sa liberté. Charlotte est encore tout agitée de la rencontre qu’elle a faite des girondins, qui se sont réfugiés à l’hôtel de l’intendance. Cette agitation, elle cherche à la dissimuler. Sa tante lui propose d’émigrer en Angleterre. Elle refuse ; car, si elle déplore les excès révolutionnaires, elle n’en aime pas moins la liberté. Seule de cette famille momifiée elle est dévouée à la République. Petite-nièce de Corneille, nourrie des grands écrivains de l’antiquité et familière avec Jean-Jacques Rousseau, elle a cet héroïsme classique, d’ailleurs si souvent barbare, qu’inspire aux âmes vigoureuses la lecture des Grecs et des Romains. S’éloigner de la patrie dans un moment de crise lui paraît une action coupable. Elle va même jusqu’à s’exprimer sur les émigrés avec une certaine âpreté et les appelle

Déloyaux chevaliers, contre la France armés,
……..
Qui vont livrer la France à ceux qui l’envahissent !

Déjà les fantômes de Judith et d’Émilie, de Brutus et de Cinna, hantent son imagination : « Seigneur, ce sera un monument glorieux de votre nom, qu’il périsse par la main d’une femme. »

C’est écrit dans la Bible ; oui, la Bible décide
Qu’il est, dans certains cas, permis d’être homicide.

Mais lequel frapper ? Ils sont trois : Marat, Danton, Robespierre, dont les crimes, à ses yeux, sont presque égaux. Afin d’être bien éclairée, elle va, sous la garde d’une vieille servante, trouver Barbaroux à l’hôtel de l’intendance. Barbaroux lui trace les portraits des trois montagnards. Ces portraits sont très-bien faits comme morceaux détachés. Sont-ils exacts ? N’oublions pas que Barbaroux est girondin, et peu disposé à flatter des adversaires redoutables :

Certes, je hais Danton : septembre est entre nous.
Tout lui semble innocent, par la victoire absous ;
L’audace et le succès, voilà sa loi suprême ;
De sa propre vigueur il s’enivre lui-même.
Et, montant d’un excès à des excès plus grands,
Il sert la liberté comme on sert les tyrans.
Mais, enfin, ce n’est pas un homme qu’on méprise,
Madame. Il est puissant dans les moments de crise…
Cruel et généreux, il connaît la pitié ;
Il frappe sans remords, mais sans inimitié ;
De crime et de grandeur formidable assemblage,
La Révolution l’a fait à son image…

Charlotte attentive s’écrie : « Et Robespierre ? » Barbaroux lui répond :

Âme sèche et haineuse, et vanité souffrante,
Dans tous ses ennemis il voit ceux de l’État,
Et, dans sa propre injure, un public attentat.
En ce point seulement à Danton il ressemble,
Qu’auprès du sang versé l’un ni l’autre ne tremble.
Ignorant tous les deux que le péril pressant
N’excusera jamais la mort d’un innocent.
Ils diffèrent, d’ailleurs, d’esprit et d’apparence,
Comme la passion de la persévérance…
Quel sera le plus fort, Robespierre ou Danton ?
La médiocrité l’emportera, dit-on.
En somme, quoique l’un souille son énergie,
Quoique de plus de sang il ait la main rougie.
Que sa soif des plaisirs puise partout l’argent,
Au lieu que l’autre est pur au point d’être indigent ;
Quoiqu’il ne croie à rien, si ce n’est à lui-même,
Au lieu que Robespierre a foi dans son système,
On aura pour Danton une moindre rigueur :
La passion l’excuse ; on sent en lui du cœur.

Vient ensuite la silhouette de Marat. Marat n’est pas flatté. C’est bien le loup-garou à qui, seuls, manquent des yeux phosphorescents, la nuit :

Vous préserve le ciel de l’observer de près !
Mais vous devineriez son âme par ses traits.
— Un visage livide et crispé par la fièvre,
Le sarcasme fixé dans un coin de la lèvre,
Des yeux clairs et perçants, mais blessés par le jour,
Un cercle maladif qui creuse leur contour,
Un regard effronté qui provoque et défie,
L’horreur des gens de bien, dont il se glorifie.
Le pas brusque et coupé du pâle scélérat,
Tel on se peint le meurtre, — et tel on voit Marat.

CHARLOTTE.

Que fait-il ! où vit-il ? et de quelle manière ?

BARBAROUX.

Tantôt il cherche l’ombre, et tantôt la lumière,
Selon qu’il faut combattre ou qu’il faut égorger,
Présent pour le massacre, absent pour le danger.
Dans les jours hasardeux où paraissent les braves,
Lui, tremblant, effaré, se cache dans les caves.
Les caves d’un boucher et celtes d’un couvent
Pendant des mois entiers l’ont enterré vivant.
Là, seul avec lui-même aux lueurs d’une lampe.
Devant l’encre homicide où sa plume se trempe,
N’ayant d’air que celui qui vient d’un soupirail,
Dix-huit heures penché sur son affreux travail,
Il entasse au hasard les visions qu’enfante
Dans son cerveau fiévreux cette veille échauffante.
— Puis un journal paraît, qu’on lit en frémissant,
Qui sort de dessous terre et demande du sang.
— Dieu puissant ! c’est un fou !

interrompt Charlotte. Barbaroux achève :

C’est un fou ; mais, madame,
C’est un fou qui s’adresse aux passions en flamme...
On l’a hué, flétri, bafoué, confondu :
À chaque flétrissure un crime a répondu.
Vainement les soufflets sont tombés sur sa joue ;
Le crime allait croissant, le sang lavait la boue.
Ceux qui l’ont offensé sont tous morts ou proscrits,
Et l’épouvante, enfin, l’a sauvé du mépris.

Charlotte est fixée. Elle part pour Paris en jetant au jeune girondin un adieu dont il est loin de soupçonner le sens. Nous la retrouvons au Palais-National. Elle vient d’acheter l’instrument du meurtre, qu’elle cache sous sa robe et dont la froide lame glace son sein.

Sa résolution, qui paraissait si fiêre,
S’arrête devant l’acte et retourne en arrière.
Quels que soient ses forfaits, ce n’est qu’au magistrat
Qu’appartient le pouvoir de condamner Marat.
Et quand les tribunaux manquent à leur office,
Est-ce à moi d’exercer l’œuvre de la justice ?
Où s’arrêtera-t-on dans ce sanglant chemin.
Si chacun se fait juge et punit de sa main ?

Une jolie petite fille vient à elle et lui fait d’innocentes caresses. La mère de l’enfant engage la conversation avec l’étrangère, qui lui parait triste et préoccupée. Cette jeune femme heureuse, ce bel enfant mutin, tout cela attendrit Charlotte : ce bonheur de l’épouse et de la mère pourrait encore être le sien. Mais le discours d’un orateur en plein vent ravive l’ardeur de la patriote. Elle s’élance vers la demeure de Marat. Un instant auparavant, une discussion violente a eu lieu chez l’Ami du peuple entre Robespierre, Danton et Marat. Resté seul, Marat se met au bain pour calmer la lièvre qui le consume, et un rideau le cache au public. Charlotte Corday arrive et demande à lui parler : elle a, dit-elle, des révélations importantes à lui faire. On l’introduit, et, restée seule avec Marat, elle le frappe. On la saisit et on l’emmène. Au dernier tableau, elle a avec Danton une conversation où apparaît l’idée morale qui a inspiré la pièce : c’est que le meurtre est toujours inutile et coupable, qu’on le commette pour une raison d’État ou par fanatisme :

J’ai donc, sans aucun fruit, versé le sang humain,

dit Charlotte à Danton au moment suprême où elle va marcher à la mort. Triste retour que le meurtrier fait sur lui-même en présence de sa coupable action.

« M. Ponsard, dans son appréciation des principaux personnages de la Révolution, écrivait, en 1850, M. Théophile Gautier, a montré beaucoup d’impartialité, trop peut-être ; car ni les rouges ni les blancs ne seront entièrement satisfaits. Il a préféré être vrai, et n’a pas, comme cela se pratique très-souvent aujourd’hui, interprété l’histoire dans un sens systématique, ni fait converger de force les événements vers un but fixé d’avance : il aurait pu, peut-être, sans manquer à la gravité du sujet, disposer plus dramatiquement certains incidents, mouvementer davantage certaines scènes ; mais ce qu’on peut louer sans réserve chez lui, c’est la qualité ferme et sobre du style, la forme nette et carrée du vers, le ton mâle et sérieux des entretiens politiques, qui sont les morceaux à effet de la pièce. Il y a aussi de la grâce et de l’aisance familière dans les détails de la vie privée : le mot propre est abordé franchement, quoique, çà et la, quelques tournures un peu trop cornéliennes viennent jeter leurs grands plis romains sur la carmagnole de l’époque. »

Cette tragédie, la troisième de l’auteur, a, selon bien des avis, le premier rang parmi les œuvres du poète. Elle contient des beautés de premier ordre, et indique un progrès très-sensible dans la manière de M. Ponsard. Mais sa représentation ne fut pas sans exciter quelques appréhensions. L’autorité supérieure, toujours st facile à effrayer, avait craint que cette évocation des figures révolutionnaires les plus fameuses ne fût de nature à soulever de nouveau des passions dont on avait peur. On préludait au rétablissement, dès lors prévu, de la censure dramatique par des mesures administratives, par des examens officieux, par des auditions spéciales. Le ministre d’alors, M. Ferdinand Barrot, avant de laisser jouer l’ouvrage sur le Théâtre-Français, le soumit à l’épreuve d’une lecture dans les salons du ministère. Des invitations furent envoyées à des membres de l’Académie, à de hauts fonctionnaires, à des représentants qui vinrent écouter l’auteur et donnèrent leur appréciation. L’avis général fut que Charlotte Corday était avant tout une œuvre d’art, procédant par de larges développements plus que par des conditions susceptibles de passionner un public. C’est qu’en effet Charlotte Corday, déclamée devant un public lettré, d’une forme parfois charmante, d’une éloquence souvent élevée, se trouvait dans les conditions nécessaires pour être appréciée à sa juste valeur ; le public des salons, froid et patient, n’a pas l’excitation fiévreuse d’une salle de spectacle. On trouva le drame inoffensif ; le lendemain, il était autorisé. La représentation, que l’on craignait turbulente, fut paisible, sauf après la chute du rideau, quelques signes de désapprobation, qui avaient un sens plus littéraire que politique. D’ailleurs M. Ponsard protesta d’avance contre tout abus que l’esprit de parti serait tenté de faire de son œuvre. Un prologue, dit par Mlle Fix, sous la blanche tunique de la Muse de l’histoire, servit de préface à la tragédie :

Je pleure, ô Liberté, je pleure tes victimes ;
Mais les âges passés sont-ils donc purs de crimes ?
Vous permettez au drame, introduit chez les rois,
De vous montrer Néron, Macbeth et Richard trois ;
Et pourtant leurs forfaits, illustrés par la muse,
D’un fanatisme ardent n’avaient pas eu l’excuse.
Des hommes bien connus paraîtront devant vous ;
Girondins, montagnards, je les évoque tous.
Mais qu’en les écoutant la passion se taise !
Je bannis de mes vers l’allusion mauvaise ;
Je suis l’impartiale histoire, et je redis
Ce qu’ont dit avant moi ceux qui vivaient jadis.
Si je reproduis mal les discours et les actes,
Blâmez ; si j’ai tracé des peintures exactes.
Ne vous irritez point de ma fidélité.
Ma franchise n’est pas une complicité.
Fallait-il, pour gagner un facile auditoire,
Selon ses passions accommoder l’histoire ?
Non. Je ferais injure aux différents partis,
Si je ne leur offrais que des traits travestis.
Gardez tous votre foi ; la foi, c’est l’héroïsme.
Je ne conseille pas l’impuissant scepticisme,
Mais le seul examen fait de solide foi.
— Si vous osez juger, Français, regardez-moi.

Le public empressé qui s’était disputé les places répondit à l’intention du poëte comme aux prévisions qui avaient fait autoriser la pièce. Malheureusement, M. Ponsard, qui apportait dans ses travaux une lenteur consciencieuse, après avoir sculpté pendant quatre années le rôle de Charlotte pour Mlle Rachel, eut la douleur de voir cette capricieuse artiste lui refuser ce rôle, qu’elle seule pouvait tenir. La représentation s’en ressentit ; cette ampleur extrême des développements, des discours politiques, qui s’était fait sentir à la lecture préalable, parut, ce semble, davantage aux clartés du lustre. Le caractère puissant que Rachel aurait donné au principal rôle aurait pu, selon M. Théodore Muret, triompher de ce défaut en grande partie. Cet écrivain ajoute : « Nous persistons à penser que la célèbre tragédienne se fit tort à elle-même par son refus, tout en faisant tort au théâtre et au poète. Elle consentit à jouer le Vieux de la montagne, Rosemonde, Lady Tartufe, la triste Czarine de Scribe, sa dernière et malheureuse création, des pièces où elle n’a laissé aucun souvenir, au lieu que, dans tous les cas, la grande figure de Charlotte Corday aurait marqué dans sa carrière. Privée d’un tel concours, la tragédie de M. Ponsard obtint donc le succès de la lecture plus que celui du théâtre. » Tel fut aussi le sort de Toussaint Louverture, de M. de Lamartine, qui suivit de près Charlotte Corday, splendide poëme que Frédérick-Lemaitre ne put sauver. Quelles raisons firent refuser par Mlle Rachel un rôle que tout le monde sentait si bien fait pour elle ? M. Th. Muret répond hardiment qu’on ne saurait en trouver d’autres que son caprice, que quelque petit mauvais vouloir, que cette absence de jugement littéraire, de haute appréciation artistique, lacune regrettable chez l’éminente artiste. À défaut de l’actrice née pour le rôle, Mlle Judith accepta un si rude fardeau ; mais, quoique sa physionomie offrît une certaine ressemblance avec celle de Charlotte Corday, elle n’était pas plus accoutumée à manier le poignard que Mlle Brocard dans la Charlotte Corday de 1831. Geffroy, dans Marat, se montra d’une vérité saisissante. Il semblait avoir emprunté la tête du tableau de David et se l’être ajustée sur les épaules. Cette création est restée fameuse au Théâtre-Français, peu accoutumé à de pareilles hardiesses. Les autres rôles avaient été distribués de la façon suivante : Danton, Bignon ; Robespierre, Fonta ; Vergniaud, Randoux ; Sieyès, Maubant ; Barbarovx, Leroux ; Mme Roland, Mlle Nathalie ; Mlle de Bretteville, Mme Thénard ; Albertine Marat, Mlle Noblet.

Corday (Charlotte), pièce en trois actes, de MM. Dumanoir et Clairville, représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Gymnase-Dramatique, en juillet 1847.

Le grand succès des Girondins de Lamartine devait nécessairement inspirer à des auteurs pour qui tout élément de réussite passagère est bon l’idée saugrenue de mettre en vaudeville la terrible histoire de Charlotte Corday, et d’ajuster aux petites dimensions de la salle du boulevard Bonne-Nouvelle cette formidable page de notre immortelle Révolution. Se figure-t-on Barbaroux, Pétion, Louvet et les autres chantant des couplets ? Mlle Rose Chéri venait d’obtenir dans Clarisse Harlowe un immense succès d’émotion. Croyant recommencer la vogue théâtrale de l’héroïne de Richardson, on jeta ce talent honnête, soigneux, un peu bourgeois, dans cette tentative malheureuse, qui consistait à faire réussir une Charlotte Corday selou M. Clairville. (M. Clairville et Charlotte Corday, ô ironie !) Comment MM. Dumanoir et Clairville ont-ils pataugé dans l’histoire pour en arracher et barbouiller d’encre cette blanche statue solitaire de Charlotte Corday, que les poëtes se sont plu à tailler en marbre, pâle fantôme aux mains sanglantes, à qui les partis ont fait un piédestal, triste héroïne qui parle bien plus à l’inspiration qu’à la raison, et dont l’égarement féroce fut si funeste à ceux qu’elle prétendait sauver ! Dans leur pièce, les deux collaborateurs nous font voir l’ange de l’assassinat à Caen, chez sa tante, Mme de Bretteville, lisant Plutarque, la Nouvelle Héloîse et la Bible à l’endroit de Judith, écoutant les girondins parler politique et méditant déjà son lugubre attentat ; puis ils nous introduisent chez Marat, où des femmes sont occupées à plier le journal de l’Ami du peuple. Marat ne paraît pas, mais on entend mugir sa voix à la cantonade. Le jugement de Charlotte Corday forme le troisième acte. À travers cet arlequin dramatique circule un amour romanesque pour M. de Belzunce, que tâche de sauver Charlotte Corday, bien qu’en réalité il ait été massacré par le peuple de Caen ; cet amour produit un effet assez ridicule. Mais il est à supposer que MM. Dumanoir et Clairville, qui sont d’une habileté scénique proverbiale, et que nul ne surpasse dans la profession de charpentier dramatique, n’auront pas trouvé l’action de Charlotte Corday assez motivée par son républicanisme à l’antique ; ce n’est plus pour délivrer sa patrie de l’homme qu’à tort ou à raison elle croit un monstre que cette jeune fanatique arme sa main virginale du couteau des assassins, mais bien parce que le nom de son amant se trouve sur une liste de proscription : c’est pour sauver celui qu’elle aime qu’elle prend le coche et débarque à Paris. Qu’on dise après cela que les vaudevillistes ne sont pas ingénieux ! Charlotte Corday a-t-elle aimé quelqu’un ? tel est le mystère que la tombe garde, et que nul historien n’a pu éclaircir. Que n’allaient-ils à l’école de M. Clairville, les Thiers, les Michelet, les Louis Blanc, les Lamartine, les Buchez ? Ils auraient bien vu que le souvenir de Judith et de Brutus n’était pour rien dans le meurtre qui devait faire de Marat un martyr aux yeux du peuple, et hâter du même coup la mort des girondins, accusés de l’avoir inspiré.

— Iconog. Charlotte Corday, « l’ange de l’assassinat, » avait une beauté qui impressionna ses ennemis les plus acharnés. Nous lisons dans le compte rendu de son interrogatoire, publié, le lendemain de son exécution, dans le Journal de Perlet : « Ce spectacle de la scélératesse, de la beauté et des talents réunis dans une même personne, ce contraste de la grandeur de son crime et de la faiblesse de son sexe, cette apparence même de gaieté et son sourire devant les juges qui ne pouvaient manquer de la condamner, tout produisit sur les spectateurs une impression qu’il est difficile de peindre. » Les auteurs d’une complainte « dédiée aux braves sans-culottes, » à l’occasion du meurtre de l’Ami du peuple, ne trouvèrent rien de mieux que d’attribuer à Lucifer la création de la belle Normande :

Ce coup, qui perce notre âme
À jamais d’un vif regret,
Part de la main d’une femme
Abandonnée au forfait.
Satan créa cette infâme :
On y voit en chaque trait
Du tentateur le portrait. (bis).

Cela se chantait sur l’air : Cœurs sensibles, cœurs fidèles !

Le Journal de Perlet termina le compte rendu dont nous avons cité un passage en disant que Charlotte « avait demandé à être peinte, » prétendant que son nom devait être célèbre dans la postérité, et nous trouvons, dans l’un des numéros suivants de cette feuille (27 juillet 1793), cette note intéressante : « Le citoyen Hauer, peintre, fut aperçu au tribunal par Charlotte Corday, dessinant son portrait ; elle le fit prier de passer à la chambre criminelle pendant qu’elle y était à attendre le résultat de la délibération du tribunal ; elle lui demanda à voir le portrait, le trouva déjà bien fait et ressemblant, et lui offrit de poser, si cela pouvait lui être utile, pendant qu’on la jugeait ; il l’accepta avec plaisir, et elle posa avec une tranquillité et une gaieté dont on ne peut se faire une idée. Il en est résulté que ce portrait est d’une ressemblance frappante, suivant tous ceux qui l’ont vu. Le peintre Hauer nous a chargé d’annoncer qu’on est occupé maintenant de la gravure de ce portrait ; il sera fait à la manière anglaise par Tal, sous la direction du citoyen Anselin, graveur connu par différentes productions qui lui font honneur, telles que le Siège de Calais, etc., etc. Cette ennemie du peuple est représentée à mi-corps, en chapeau, tenant d’une main un couteau, et de l’autre un éventail. » Le portrait dont il est question ici a été gravé par Tassaert, et non par Tal : nous connaissons trois états de cette gravure, qui est d’une exécution assez médiocre. Le tableau original de Hauer, acquis des héritiers de ce peintre en 1839, se trouve aujourd’hui au musée de Versailles ; il offre d’assez notables différences avec l’estampe de Tassaert : Charlotte Corday y est représentée assise, vêtue de blanc, coiffée d’un bonnet à la paysanne, les mains posées sur les genoux, et tenant un mouchoir ; l’ovale de son visage est plus allongé ; ses grands yeux ont une expression de douce mélancolie. Sur ce portrait, dont M. Baudrant a donné une gravure très-fidèle, on lit cette inscription : Marie Anne Charlotte Corday..... faite d’après nature par Hauer. Une note manuscrite qui accompagnait la peinture, et que M. Eud. Soulié a reproduite in extenso dans sa Notice des peintures et sculptures composant le musée de Versailles, ajoute quelques renseignements à ceux que donne le Journal de Perlet. « Pendant les débats, dit cette note, Charlotte Corday ayant remarqué que M, Hauer était occupé à la peindre, et semblait prendre un vif intérêt à son sort, eut soin de se tourner vers lui de manière qu’il pût reproduire facilement ses traits. Lorsque les débats furent terminés, et que la peine de mort eut été prononcée, elle fit appeler M. Hauer dans la petite pièce où on l’avait fait retirer en attendant l’exécution. Elle le remercia de l’intérêt qu’il prenait à son sort, et lui offrit de lui donner une séance pendant les courts instants qui lui restaient à vivre. M. Hauer accepta. Pendant la séance, elle parla de choses indifférentes ; elle parla aussi de son action, et s’applaudit d’avoir délivré la France d’un monstre comme Marat. Elle pria M. Hauer de faire une copie en petit de son portrait et de la faire parvenir à sa famille. Il le promit et accomplit plus tard sa promesse. Pendant tout ce temps, elle montra tant de tranquillité et de liberté d’esprit que les assistants — il n’y avait que M. Hauer et les gendarmes — semblaient avoir oublié les tristes apprêts qui se faisaient. Au bout d’une heure et demie environ, on frappa doucement à une petite porte placée derrière Charlotte Corday ; on ouvrit et le bourreau entra. Elle se retourna, et, en voyant les ciseaux et le manteau rouge, elle ne put se défendre d’une légère émotion, et s’écria : « Quoi ! déjà ? » Elle se remit aussitôt, et, s’adressant à M. Hauer : « Monsieur, dit-elle, je ne sais comment vous remercier du vif intérêt que vous me témoignez, et du soin que vous avez pris ; je n’ai que cela à vous donner ; veuillez le conserver comme souvenir. » En même temps, elle prit les ciseaux des mains du bourreau, coupa une grosse mèche des cheveux blond cendré qui s’échappaient de son bonnet, et la remit à M. Hauer. Les gendarmes et le bourreau lui-même semblaient émus de cette scène. » La note ajoute : « Le portrait que possèdent les enfants de M. Hauer reproduit fidèlement le costume qu’avait alors Charlotte Corday, et en particulier le petit bonnet qu’elle avait fait faire exprès pour son jugement. Pendant la séance, M. Hauer n’avait eu le temps que de prendre la tête ; le bas du corps fut peint de mémoire tel qu’il est aujourd’hui ; mais M. Hauer avait conservé un souvenir si vif de la scène où le bourreau lui avait jeté sur les épaules le fatal manteau rouge, que, fort longtemps après, il n’avait pu s’empêcher de peindre ce manteau par-dessus l’ancien vêtement. Ce manteau n’avait jamais été achevé, et d’ailleurs, après un si long intervalle, il se trouvait être d’une autre touche que le reste du tableau et le défigurait. Après la mort de M. Hauer, ses enfants le firent enlever. » C’est ce tableau d’Hauer qui a servi de modèle à la plupart des artistes de notre temps qui ont voulu représenter Charlotte Corday, notamment à Henri Scheffer, à M. Baudry, aux dessinateurs qui ont illustré l’Histoire de la Révolution par Thiers, etc. ; mais tous ces artistes ont plus ou moins idéalisé, chacun à sa façon, le modèle dont il s’agit. Le médaillon de M. Adam-Salomon, que d’innombrables moulages ont rendu populaire, peut être cité comme l’une des variations les plus réussies sur ce thème intéressant : Charlotte y apparaît véritablement comme « l’ange de l’assassinat ; » sa physionomie a quelque chose d’énergique et de doux, de farouche et d’aimable.

Il existe un assez grand nombre d’autres portraits de Charlotte Corday, gravés à l’époque de la Révolution. Un de ceux qui se rapprochent le plus de celui de Hauer, et qui pourrait, au besoin, servir à le rectifier, est celui qui a été gravé par Honoré (et aussi par Roy), d’après un dessin exécuté sur nature par un peintre nommé Brard. Par une heureuse rencontre, ce dessin a été recueilli dans la collection iconographique de la Bibliothèque impériale ; il est exécuté à l’aquarelle dans des dimensions moindres que celles de l’estampe, et porte cette inscription : Marie Anne Charlotte Corday d’Armans, née en 1768, jugée par le tribunal révolutionnaire le 17 juillet 1793 ; décapitée le même jour. Dessinée au naturel et dans son costume au tribunal révolutionnaire, par Brard. Hauer n’était donc pas le seul artiste qui se fût rendu à ce redoutable tribunal pour saisir les traits de l’héroïne. Ce petit portrait de Brard est charmant d’ailleurs : Charlotte y paraît plus jeune, plus fraîche, plus riante, plus campagnarde, pour tout dire, que dans le tableau de Versailles ; ses cheveux blonds sont relevés coquettement sous la petite coiffe « qu’elle avait fait faire exprès pour son jugement ; » ses yeux bleus, couronnés par des sourcils finement tracés, sont clairs et vifs ; son menton, où se creuse une délicieuse fossette, est large et fort, ce qui est un signe de décision ; sa bouche est relevée aux coins par un sourire. Chose singulière, sur ses épaules est jeté ce terrible manteau rouge dont s’était si vivement ému Hauer.

Deux grands portraits gravés en couleur, l’un par Alix, l’autre par P. Lelu, nous montrent Charlotte Corday sous la figure d’une Agnès de village. Une gravure de Boit, publiée à Berlin en 1793, et reproduite par Kitsen, à Rotterdam, en 1794, la représentent sous des traits peu flattés ; il en est de même d’une gravure exécutée par A. Geille, « d’après un portrait original appartenant à M. Lécurieux. » Bonneville, Levachez, Queverdo, lui donnent, au contraire, un type plus ou moins idéal. Un portrait de pure fantaisie est celui qui a été publié à Nuremberg, en 1793, par C.-W. Bock. Quant à la tête lithographiée, en 1834, par N. Maurin, d’après une peinture originale de David, qui se serait trouvée, à cette époque, dans le cabinet de M. Caille, avocat à Paris, nous ne croyons pas plus à sa ressemblance avec Charlotte qu’à l’authenticité du tableau, dont on a d’ailleurs perdu la trace. Ce sera, si l’on veut, la tête d’une héroïne romaine ; ce n’est pas celle de la jeune Normande. Nous citerons enfin, parmi les portraits de Charlotte Corday, diverses lithographies publiées par Grevedon (1823), Engelmann, Mlle Fromentin, H. Garcier (dans la Galerie universelle de Blaisot), et un buste sculpté par M. Clésinger. V. ci-après.

La scène de l’assassinat a été plusieurs fois reproduite par la peinture et la gravure : Hauer exposa un tableau sur ce sujet au Salon de 1793, et Tassaert reproduisit un croquis de cette peinture au bas de l’estampe dont il a été question ci-dessus. Henri Scheffer nous a montré Charlotte Corday protégée par les membres de la section contre la fureur du peuple (Salon de 1831) ; M. Baudry l’a représentée au moment où elle vient de commettre le meurtre (Salon de 1861) ; M. Dehodencq a peint la scène de son arrestation (Salon de 1868) ; une petite estampe anonyme, du temps de la Révolution, représente : « Marie-Anne-Charlotte Corday, ci-devant Darmans, âgée de vingt-cinq ans, assassin de Marat, écrivant sa dernière lettre à son père. » Au bas de la gravure est reproduit le texte de cette lettre et sa suscription, ainsi conçue : « À Monsieur Monsieur D’Armont (sic) rue du Begle, à Argentan, département de l’Orne. » Une autre estampe anonyme, assez grossièrement exécutée, mais très-intéressante en ce qu’elle date de l’époque révolutionnaire, nous fait voir Charlotte Corday assise près du bourreau, dans la charrette qui la conduit à l’échafaud ; la foule se presse sur la place où s’élève la sinistre machine. Raffet a exécuté sur le même sujet un dessin qui a été gravé par Mme Fournier : la figure de Charlotte s’éloigne complètement des types que nous avons décrits.

Corday venant d’assassiner Marat (Charlotte), tableau de M. Baudry (Salon de 1861). La scène se passe dans une chambre étroite, éclairée par une fenêtre à rideaux de percale. Une carte de France tapisse la muraille du fond. Sur une tablette de sapin sont jetés quelques volumes ou brochures. La baignoire, rangée le long du mur, à gauche, se présente en perspective, et Marat, vu de dos, le couteau enfoncé jusqu’au manche dans la poitrine, renverse en arrière sa tête enveloppée de linge et se débat dans les convulsions de l’agonie ; son bras droit pend au dehors sur le drap qui garnit la baignoire, et sa main gauche, crispée, se rattache à la planchette servant de pupitre. Une chaise de jonc s’est renversée avec les journaux et les papiers qui la couvraient ; on distingue, avec un peu d’attention, le n° 241 du Publiciste et une liste maculée de sang, où Marat vient d’écrire les noms des girondins rebelles, avec cette apostille sinistre : À guillotiner. À l’autre coin de la pièce, debout et comme acculée à la muraille, se tient Charlotte Corday. « Elle a mis entre elle et son acte terrible, dit M. Th. Gautier, toute la distance que lui permet l’espace restreint. Les couleurs de la vie ont quitté ses nobles joues, qui rougiront après la mort au soufflet du bourreau ; ses yeux bleus se dilatent d’horreur, ses narines frémissantes respirent la vapeur tiède et fade du sang, ses lèvres violettes tranchent à peine sur son visage exsangue ; sa main fermée semble encore étreindre le manche du poignard, et l’autre s’applique à l’angle de la fenêtre, comme pour soutenir le corps chancelant. On dirait une Némésis pétrifiée ! La prostration du meurtre l’accable : tuer un homme, fût-ce Marat, est un effort si grand, que la nature révoltée s’y épuise… L’artiste a rendu avec une grande puissance cette stupéfaction profonde de l’idée devant le fait, cet abattement soudain de la résolution accomplie, ce haut-le-cœur féminin de l’héroïne en face de sa besogne sanglante. Sans doute, plus tard, la pensée d’avoir délivré sa patrie d’un tyran et sauvé peut-être la vie d’hommes généreux relèvera le courage de la chaste fille ; loin du cadavre, dans la prison d’où elle ne devra sortir que pour aller à l’échafaud, elle pourra s’applaudir de ce meurtre abstrait, renouvelé de l’antique, et qu’André Chénier chantera en ïambes à la grecque. Mais là, l’enthousiasme s’éteint sous la froide horreur. L’assassinat seul apparaît dans sa hideuse réalité. Cette tête pâle, au regard fixe, et comme médusée au milieu de son auréole de cheveux blonds, se grave invinciblement dans la mémoire ; elle est terrible et charmante ; elle inspire l’effroi et l’amour, et l’on conçoit, en la voyant, la passion posthume d’Adam de Lux. » Tous les critiques n’ont pas jugé aussi favorablement, tant s’en faut, le tableau de M. Baudry. « Cette composition ne s’accorde guère avec le caractère traditionnel, a dit M. W. Bürger. De l’héroïne fanatique et cornélienne, le peintre a fait une petite grisette, qui se tapit dans un angle en plissant son petit front et en contractant son petit poing. Elle n’apparaît pas ainsi dans les procès-verbaux du temps, ni dans les historiens, mais droite, fière, calme et pensive. Car elle s’imaginait qu’elle venait de faire un très-beau coup. La victime est dans l’autre coin, censée étendue dans une baignoire qui n’a pas 1 pied de long, et cette tentative de raccourci a faussé toutes les proportions. On ne comprend rien à cette figure de Marat, exagérée dans le haut du corps, absolument perdue dans le reste. Outre ces vices de l’ordonnance générale du tableau, outre le défaut de perspective et de dégradation de la lumière, et par conséquent l’absence complète d’effet pittoresque, on s’étonne qu’avec une exécution si maigre et si débile le peintre ait risqué des figures de grandeur naturelle. » M. Maxime Du Camp a blâmé M. Baudry d’avoir peint une Charlotte Corday de convention, d’en avoir fait « une lorette effarée, » et d’avoir accordé un soin trop minutieux à l’exécution des détails. M. Paul de Saint-Victor ne s’est pas montré moins sévère dans son appréciation : « La Charlotte Corday de M. Baudry, a-t-il dit, vise au trompe-l’œil, comme un mélodrame à effet : un sauvage comprendrait cela. La baignoire où nage Marat, percé du coup de couteau, déborde le cadre ; la chaise renversée fait illusion ; un enfant étendrait la main pour ramasser le journal à terre ; il s’étonnerait que l’eau de la baignoire qui a jailli sur le carreau rouge ne coule pas jusque dans la salle ; le bloc de chêne qui porte l’encrier du tribun sort de l’établi, luisant, neuf ; on consulterait la carte de l’ancienne France qui tapisse le fond de la chambre. Tous ces objets sont rendus avec la sèche exactitude d’un procès-verbal : ce n’est pas la recherche d’un maître ciselant amoureusement les détails, c’est l’écriture d’un homme de loi rédigeant un inventaire ou dressant un état de lieux. Voilà bien les accessoires de la tragédie, mais son âme, son impression, sa terreur ? Le visage de Charlotte exprime l’horreur du meurtre accompli : je le voudrais moins effaré et plus fier. J’y voudrais lire non l’effroi de l’homicide, mais le dégoût de la prêtresse qui se recule pour ne pas être éclaboussée par le sang d’une victime impure. Charlotte ne faiblit pas un instant dans l’exécution de Marat : les témoignages contemporains attestent son inflexible attitude. » On a vivement critiqué aussi la robe grise à raies blanches que porte Charlotte : quelques estampes du temps la représentent avec un vêtement semblable, mais ici cette étoffe, minutieusement peinte, est beaucoup trop voyante. On a reproché encore à M. Baudry d’avoir éclairé son tableau par un jour trop blanc, trop cru ; il était huit heures du soir et la nuit approchait lorsque l’héroïne frappa Marat. Quoi qu’il en soit de ces imperfections, l’œuvre de M. Baudry doit être citée parmi les peintures historiques les plus intéressantes qui se soient produites depuis une vingtaine d’années ; elle a vivement excité l’attention au Salon de 1861.

Corday (BUSTE DE CHARLOTTE), par M. Clésinger. Ce buste en marbre, un des mieux étudiés, des plus poétiques et des plus délicatement travaillés qu’ait produits M. Clésinger, nous offre un type idéal et presque de pure fantaisie. Étant donné le caractère de Charlotte Corday, caractère qui se résume dans un seul acte que tout le monde connaît, le sculpteur a essayé de créer une physionomie qui fût capable de l’expliquer, de le commenter, et, en en mot, de l’exprimer. C’est ce que M. Charles Perier, un critique d’art de beaucoup de goût, a fort bien démontré dans une étude sur Clésinger, publiée par la Revue contemporaine (1859). Le haut bonnet à la mode phrygienne, retroussé sur le sommet de la tête et flanqué de la cocarde tricolore, est, je crois, dit ce critique, tout ce qu’il y a de véritablement authentique dans l’image de la jeune citoyenne ; ses traits sont tout d’imagination, et ne sont calqués que sur l’histoire de sa vie. L’artiste a composé, d’après un modèle intérieur, une physionomie étrange dont tous les détails ont un sens visible. La partie inférieure du visage forme avec la partie supérieure un contraste saisissant. Le nez, légèrement busqué, les lèvres plutôt saillantes que charnues, et le menton fin, mais carré, attestent une énergie de conviction et une puissance de résolution peu commune. C’est là le caractère dominant du buste ; c’est ce qui arrête tout d’abord les yeux et la pensée. À côté de cette expression bien tranchée qui peint l’héroïne, nous en trouvons une autre moins significative, mais d’un ordre tout différent, et qui peint la femme. Autant il y a de mâle énergie dans la coupe hardie de la bouche et du menton, autant il y a de douceur et de persévérance féminines dans le haut du visage et principalement dans les yeux. Le front, peu élevé, est d’une sérénité inaltérable ; la ligne des sourcils est droite, sans être contractée ; le regard est calme, mais fixe, animé, immobile. Qu’importe maintenant la vérité des lignes ? N’est-ce pas là tout le portrait de Charlotte Corday ? Ce mélange de sérénité et de volonté inexorable, n’est-ce pas la peinture morale la plus ressemblante qu’on puisse imaginer de celle qui n’eut d’autre guide que la foi ?… On ne pouvait donner une meilleure définition plastique de celle qu’on a si justement surnommée l’ange de l’assassinat. On sent que ce regard profond, impassible, presque extatique, elle l’aura devant sa victime et devant ses bourreaux. Voilà pour l’idée. La forme n’est pas moins irréprochable. Le spectateur voit se dresser devant lui un marbre vivant. Les cheveux qui s’échappent du bonnet, pour se rapprocher sur la poitrine avec une apparence de désordre, sont souples et légers. Les traits les plus saillants sont rassemblés par le gracieux ovale des joues, et, depuis les tempes jusqu’au menton, depuis la naissance du cou jusqu’à la poitrine, l’œil parcourt successivement une série de plans indiqués et nuancés avec un art magistral.