Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/Kant (Emmanuel)

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KANT (Emmanuel), célèbre philosophe allemand, fondateur de l’école idéaliste qui a gardé son nom, né à Kœnigsberg le 22 avril 1724, mort dans la même ville le 18 février 1804. Il était fils d’un sellier originaire d’Ecosse. Sa mère, presbytérienne, l’éleva dans les sentiments d’une piété rigide, ce qui n’était pas en désaccord avec le caractère du père de Kant, qui était, paraît-il, d’une rudesse antique. « Jamais, disait plus tard l’illustre philosophe, je n’ai vu ni entendu, dans la maison paternelle, rien qui ne fût d’accord avec l’honnêteté, la décence et la véracité. » Cette éducation influa sur toute la vie et même sur les idées de Kant. Il y puisa, d’une part, ce sens droit et cet amour de la sincérité qu’on remarque dans ses livres, et de l’autre, aussi, cette aspérité de forme qui distingue son style autant que ses mœurs. Il fréquenta de bonne heure les écoles de sa ville natale ; il suivait tous les cours avec la même assiduité. Les langues anciennes lui devinrent familières. Il ne les écrivit jamais avec élégance, mais il en connaissait la structure intime, et, quand il avait à rendre une idée, si abstraite qu’elle fût, l’expression ne lui manquait pas. L’histoire demeura pour lui, sinon un livre fermé, au moins une science dont il ne connut guère que les enseignements vulgaires. Il n’en fut pas de même des sciences naturelles, et surtout des mathématiques. L’étude des sciences exactes développa en lui ce genre d’imagination sèche qu’on appelle l’esprit d’abstraction, et qu’il pratiqua à un si haut degré. La plupart des philosophes éminents, Pythagore, Aristote, Platon, Pascal, Leibnitz, ont cultivé les sciences exactes avec succès. On n’est véritablement métaphysicien qu’à ce prix, et Kant ne démentit pas cette vieille habitude philosophique, Au sortir de l’adolescence, les mathématiques n’avaient plus pour lui de secrets. Il est vrai que, si ses connaissances étaient variées, elles étaient très-confuses. Le sentiment de cette confusion des sciences, qui n’était pas seulement dans son esprit, mais dans tous les esprits de son temps, lui inspira sans doute l’envie de ranger l’ensemble des connaissances humaines dans un ordre systématique. Il y a pour chaque époque une nécessité de ce genre. A mesure que les sciences se multiplient et agrandissent leur objet, il devient nécessaire de les rappeler à l’unité, si l’on veut empêcher le chaos d’envahir le domaine entier de nos connaissances. On était dans ce cas au xviiie siècle, surtout pour les sciences morales ; on se débattait entre une foule de systèmes contradictoires, l’idéalisme de Leibnitz, le panthéisme de Spinoza, le sensualisme de Locke, le scepticisme de Berkeley ; le désordre était au comble, Kant devait employer sa vie à tenter d’y substituer une synthèse destinée à remplacer celle d’Aristote, désormais hors de service. Les événements qui accompagnèrent l’accomplissement de cette entreprise constituent la biographie de l’auteur, qui n’en a pas d’autre que celle de ses idées. Il y a deux phases distinctes dans l’histoire des idées de Kant. L’une commence en 1746, date de sa première œuvre littéraire, et s’étend jusqu’à l’année 1781, où parut la Critique de la raison pure. C’est une période d’incubation, durant laquelle rien n’annonce encore la révolution que l’auteur provoquera bientôt sur le terrain de la science métaphysique. La seconde est caractérisée par l’exposition dogmatique et la défense du système auquel est resté attaché le nom de Kant ; elle se termine au moment de sa mort.

Dès qu’il eut obtenu le diplôme de maître des arts à l’université de Kœnigsberg, il résolut de se vouer à l’enseignement, et, après avoir passé quelque temps comme précepteur dans une famille, il fut attaché à l’université, en qualité de privat-docent (répétiteur), obtint bientôt la chaire de mathématiques (1770) qu’il échangea peu après contre celle de métaphysique, et devint dès lors le centre d’une école qui rayonna dans toute l’Allemagne. Toute sa vie s’écoula dans cette situation modeste, qu’il sut rendre éminente, et ce ne fut qu’en 1793 qu’il renonça à sa chaire, lorsqu’il se sentit trop affaibli par l’âge. La simplicité de cette existence, remplie par l’enseignement et les travaux du professeur, n’a laissé presque rien à dire aux biographes, en dehors de ce qui regarde les doctrines du philosophe et la manière dont elles s’enchaînèrent dans ce puissant esprit.

Kant n’arriva que par degrés à la formule définitive donnée par lui dans la Critique de la raison pure. Ses premiers essais d’une rénovation de la métaphysique remontent a 1755. On les trouve dans une dissertation intitulée : Principiorum primorum cognitionis metaphysiciæ dilucidatio (1755, in-4º). En 1770, sa théorie était presque formée, et l’opuscule intitulé : Prolégomènes de toute métaphysique qui s’élèverait au rang de science, en contient les principaux rudiments. Il l’affirma dans la Critique de la raison pure (Riga, 1781, in-8º), son ouvrage capital, dont nous avons rendu compte (v. critique), auquel il faut ajouter les Principes métaphysiques de la science et de la nature (1786). Mais il s’est aussi occupé de réédifier les sciences morales sur une nouvelle base. C’est l’objet de la Critique de la raison pratique (Riga, 1787, 1 vol. in-8º). Dans la Critique de la raison pure, il n’avait pas songé que l’homme n’est pas simplement un être qui raisonne, mais qu’il est surtout un être qui a des mœurs. On le lui avait reproché ; on l’accusait même d’être un athée de la pire espèce. Il essaye, dans la Critique de la raison pratique, d’échapper à sa propre théorie, et de reconstruire ce qu’il avait détruit au nom de la logique transcendante. C’est dans cet ouvrage qu’il a émis la théorie de l’impératif catégorique, théorie restée célèbre, et qui est une des bases de la morale de Kant (v. catégorique). L’auteur a cru devoir ensuite commenter ces deux traités fondamentaux dans deux opuscules postérieurs, intitulés, l’un : Base d’une métaphysique des mœurs (1784), et l’autre : Principes métaphysiques de la doctrine ou théorie de la vertu, (1797). La morale de Kant ayant été l’objet d’une critique savante et consciencieuse de la part du docteur Garve, qui avait jugé son adversaire tres-sévèrement, l’auteur lui répondit une première fois dans ses Principes métaphysiques du droit, et ensuite dans un opuscule ayant pour titre : Sur le dicton : Cela peut être juste en théorie, mais c’est sans utilité pratique (1793).

Outre ces ouvrages on doit encore à Kant : Critique du jugement (Libau, 1790, 1 vol. in-8º) ; la Religion d’accord avec la raison (Kœnigsberg, 1793, 1 vol. in-8º) ; Principes métaphysiques du droit (1796, 1 vol. in-8º) ; Essai philosophique sur La paix perpétuelle (Kœnigsberg, 1795, 1 vol. in-8º) ; Essai d’anthropologie, rédigé dans des vues pragmatiques [lisez pratiques] (Kœnigsberg, 1788, 1 vol. in-8º). Ce sont des appendices ou des commentaires de ses deux grands traités : la Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique.

Il a de plus publié, à diverses époques, quelques opuscules, au nombre de vingt-cinq, la plupart étrangers à son système. Les principaux sont : Pensées sur la véritable évaluation des forces vives et critique des démonstrations employées par Leibnitz et d’autres mathématiciens dans cette matière (1746, 1 vol. in-8º) ; Histoire naturelle du monde et théorie du ciel d’après les principes de Newton (1755, 1 vol. in-8º) ; Théorie des vents (1756, 1 vol. in-4º) ; Nouvelle théorie du mouvement et du repos des corps, avec un Essai de son application aux éléments de la physique (1758, vol. in-4º) ; Essai sur les quantités négatives en philosophie (1763, 1 vol. in-8º) ; De la fausse subtilité des quatre figures du syllogisme (1762, 1 vol. in-8º) ; Seule base possible pour établir solidement une démonstration de l’existence de Dieu (1763, 1 vol. in-8º) ; Considérations sur l’idée du beau, et du sublime (1771, 1 vol. in-8º) ; Sur les races diverses de l’espèce humaine (1775, 1 vol. in-8º). Kant a aussi inséré un grand nombre d’articles de circonstance dans des recueils périodiques.

Le philosophe de Kœnigsberg n’atteignit l’apogée de sa réputation qu’à l’entrée de la vieillesse, et dut sans doute à son obscurité relative, comme à la modicité de ses goûts et de sa fortune, la tranquillité de ses
jours. Il fut temporairement recteur de l’université de Kœnigsberg, en 1786 et en 1788. La Critique de la raison pure lui avait alors acquis une notoriété considérable, et, en 1787, l’Académie de Berlin l’admit au nombre de ses membres. Plus tard, il eut, par ancienneté, le titre de doyen de la Faculté de philosophie. Aucune des faveurs par lesquelles on a récompensé depuis le mérite littéraire ou philosophique ne vint le tirer de sa médiocrité de professeur. Les lettres allemandes sortaient à peine de l’enfance. On estimait assez peu le savoir universitaire. Les distinctions et la fortune étaient, sous Frédéric II, pour les étrangers, et surtout pour les Français, que le roi de Prusse attirait à sa cour ; et puis Kant était modeste par tempérament, et n’ambitionnait ni la gloire ni la fortune. C’était un penseur solitaire, vivant dans un autre monde que celui de la terre. Vers la fin de sa carrière, quand son nom commença à briller au sommet des sciences philosophiques, les étrangers affluaient à Kœnigsberg pour le voir. C’était une fantaisie à laquelle il se prêtait difficilement ; il était même étonné du fait, et s’y dérobait de son mieux. On raconte qu’il ne consentait à recevoir de visites que debout, à la porte de son cabinet, et que jamais l’entrevue ne durait plus de quelques minutes. Il s’était fait quelques amis, qu’il recevait à sa table, et avec lesquels il vivait en petit comité ; il leur disait quelquefois : J’ai vu aujourd’hui des curieux à crachats. » A l’exemple, de la plupart des grands penseurs de tous les siècles, il resta célibataire. Ce ne fut peut-être pas pour la même raison qu’eux, c’est-à-dire pour conserver sa pleine indépendance. Il fut deux fois sur le point de se marier. Mais la modicité de sa fortune était un obstacle devant lequel il lui fallut reculer ; et puis il était trop occupé pour avoir le temps de songer aux soins domestiques. Quelques années avant de mourir, sa raison l’abandonna : il en avait trop usé. Il vit néanmoins venir sa fin avec sang-froid. Je ne crains pas la mort, disait-il ; je saurai mourir. Je vous assure devant Dieu que, si je la sentais approcher cette nuit, je lèverais les mains et je dirais : Dieu soit béni. Ce serait tout autre chose si j’avais causé le malheur d’une de ses créatures. » Il avait pris pour devise deux vers latins qu’il récitait souvent :
Summum credo nefas animam præferre pudori
Et propter vitam vivendi perdere causam.

Kant fut donc un homme de mœurs intègres et d’une modestie exemplaire. Mais s’il fut un des plus profonds investigateurs qu’on puisse rencontrer parmi les modernes en tout ce qui concerne l’entendement et ses fonctions, si l’on a écrit trois ou quatre mille volumes de commentaires sur ses œuvres, et s’il a fondé une école à laquelle appartiennent, à des titres divers, les plus grands philosophes de l’Allemagne du xixe siècle, son caractère moral fut loin d’atteindre à cette hauteur. Il n’avait cultivé en lui que l’organe cognitif, comme il appelle l’entendement. Il était tout à fait étranger à l’éloquence, à la poésie et à tout ce qui se rattache au sens affectif et imaginatif de l’âme. Les plus beaux mouvements oratoires lui semblaient un déguisement de la mauvaise foi, et il appelait le haut style des moralistes « de la prose en délire. »

Les amis de Kant nous ont transmis, sur sa manière d’être, de se vêtir, de manger, de se coucher, de se promener, une foule de particularités assez curieuses. N’était le respect qu’on doit à une si haute personnalité, leurs indiscrétions feraient croire qu’il était un peu maniaque. Grâce à leurs récits, on sait qu’il se levait en tout temps à cinq heures du matin, prenait quelques tasses de thé, fumait sa pipe, tout en composant le plan des travaux de sa journée, descendait faire son cours à sept heures, dînait à une heure, et se promenait pour faire sa digestion. Jusque-là, il n’y arien de bien extraordinaire ; mais ils nous apprennent en outre que, toujours inquiet de sa santé, il se préoccupait beaucoup de l’état de l’atmosphère, de l’électricité surtout, qu’il croyait conjurée contre lui, et que, pour ne pas gêner la circulation du sang dans ses jambes, par l’emploi des jarretières, il soutenait ses bas de soie à l’aide de cordes à boyau fixées par des ressorts élastiques à ses goussets de montre. En fait de musique, il aimait surtout le tapage, et se délectait à entendre les fanfares militaires. Il abhorrait la bière, et quand on lui annonçait la mort de quelqu’un : « C’était sans doute un buveur de bière, » disait-il. S’il s’agissait d’un Allemand, il avait grande chance de ne pas se tromper. Il lui fallait uniformément 14 degrés de chaleur, et il se croyait malade pour 1 degré de plus ou de moins. Il ne respirait jamais que par le nez, de peur d’introduire une trop grande quantité d’air froid dans ses poumons, et s’informait de la mortalité des chats, sur lesquels il supposait que l’électricité, son ennemie, avait une grande influence. Sa promenade méthodique, par les mêmes rues et aux mêmes heures, était l’amusement des badauds. « Je ne crois pas, dit Henri Heine dans son livre de l’Allemagne, que l’horloge de la cathédrale de Kœnigsberg ait accompli sa tâche avec plus de régularité que son compatriote Kant. Les voisins savaient qu’il était exactement trois heures et demie quand Emmanuel Kant, vêtu de son habit gris, son jonc d’Espagne à la main, sortait de chez lui et se dirigeait vers la petite allée de tilleuls qu’on nomme encore à présent, en souvenir de lui, l’allée du philosophe. Il la montait et la descendait huit fois par jour, en quelque saison que ce fût, et, quand le temps était couvert ou que les nuages annonçaient la pluie, on voyait son domestique, le vieux Lampe, qui le suivait d’un air vigilant et inquiet, le parapluie sous le bras. Les bons bourgeois de Kœnigsberg, quand le vieux professeur passait à l’heure dite, le saluaient respectueusement et réglaient d’après lui leur montre. » A sa mort, on se disputa les moindres objets qui lui avaient appartenu ; une vieille casquette, qu’il avait portée vingt ans, une paire de souliers hors d’âge, se montrent encore à Kœnigsberg comme des reliques.

Sur la vie de Kant et spécialement ses dernières années, on peut lire avec intérêt les récits de deux de ses élèves et amis : Letzte Æusserungen Kant’s, par M. G. Hasse (1804), et Immanuel Kant, in seinen letzten Lebensjahren (1804), documents curieux que V. Cousin a traduits en partie dans une étude qui porte le même titre : Kant dans les dernières années de sa vie (1857, in-8º). Quant aux doctrines du grand philosophe, outre les articles consacrés à ses principaux ouvrages, nous en envisageons l’ensemble à l’article kantisme.


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