Guerre et Paix (trad. Bienstock)/XI/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 8-13).


II

Les forces réunies des peuples de l’Europe se jettent sur la Russie. L’armée russe et la population reculent, en évitant la rencontre, jusqu’à Smolensk, et de Smolensk jusqu’à Borodino. L’armée française, avec une force propulsive toujours croissante, s’élance vers Moscou, but de son mouvement. La force de propulsion grandit en approchant du but comme la vitesse d’un corps lancé à mesure qu’il se rapproche de la terre. Derrière, les milliers de verstes d’un pays affamé, hostile ; devant, des dizaines de verstes qui séparent du but. Chaque soldat de l’armée de Napoléon le sent, et l’invasion avance d’elle-même, par la force de l’impulsion.

Dans l’armée russe, plus la retraite s’accentue, plus la colère contre l’ennemi croît : avec le recul cette haine se concentre et grandit. Le choc a lieu sous Borodino. Ni l’une ni l’autre armée ne cède, mais l’armée russe, immédiatement après le choc, continue sa retraite aussi fatalement que recule une balle rencontrée par une autre balle lancée avec une grande force ; avec la même fatalité, la balle de l’invasion, lancée avec une grande vitesse (bien qu’elle ait perdu dans le choc toute sa force, continue sa course encore un certain temps.

Les Russes se retirent à cent vingt verstes derrière Moscou. Les Français arrivent jusqu’à Moscou et s’y arrêtent. Puis, pendant cinq semaines, il n’y a pas une seule bataille. Les Français ne bougent pas. Semblable à une bête mortellement blessée qui lèche ses blessures, pendant cinq semaines, l’armée française reste à Moscou sans rien entreprendre, et tout à coup, sans aucune cause nouvelle, recule en fuyant, se jette sur la route de Kalouga, et, bien qu’après la victoire sous Malo-Iaroslavetz, les Français soient maîtres du champ de bataille, sans livrer une seule bataille sérieuse ils fuient encore plus rapidement à Smolensk, derrière Smolensk, derrière Vilna, derrière la Bérésina et au delà.

Le soir du 26 août, Koutouzov et toute l’armée russe étaient convaincus que la bataille de Borodino était gagnée. Koutouzov l’écrivit même à l’empereur. Koutouzov ordonna de se préparer à une nouvelle bataille pour achever l’ennemi, non parce qu’il voulait tromper quelqu’un, mais parce qu’il savait l’ennemi vaincu, comme le savait chacun de ceux qui avaient pris part à la bataille.

Mais le soir même et le lendemain, les nouvelles se succédaient apprenant des pertes inouïes. La moitié de l’armée était perdue : la bataille devenait matériellement impossible.

On ne pouvait pas livrer une nouvelle bataille quand on ne savait pas encore tout, quand les blessés n’étaient pas encore relevés, les charges suppléées, les morts comptés, quand de nouveaux chefs n’étaient pas nommés à la place des chefs tués et quand les soldats n’avaient ni mangé, ni dormi. En même temps, tout de suite après la bataille, le lendemain matin, l’armée française (par cette force propulsive du mouvement qui augmentait maintenant en rapport inverse du carré des distances) s’élancait sur l’armée russe. Koutouzov voulait attaquer le lendemain et toute l’armée le voulait aussi. Mais pour attaquer le désir seul ne suffisait pas, il en fallait la possibilité, et on ne l’avait pas. Il fallait reculer d’une étape, ensuite d’une seconde, puis d’une troisième, et enfin, le 1er septembre, quand l’armée fut près de Moscou, malgré le sentiment qui se soulevait dans les rangs de l’armée, l’état de choses exigeait que ces troupes allassent à Moscou. Et les troupes reculèrent encore et encore et rendirent Moscou à l’ennemi.

Pour les hommes qui ont accoutumé de penser que les plans de guerre et les batailles se font par les capitaines de la même façon que nous, assis dans notre cabinet de travail, décidons, sur la carte, comment nous nous dirigerions dans telle ou telle conjoncture, se posent les questions suivantes : « Pourquoi Koutouzov, pendant la retraite, n’a-t-il pas agi de telle façon ou de telle autre ? Pourquoi n’a-t-il pas occupé la position avant Fili ? Pourquoi n’a-t-il pas reculé tout de suite sur la route de Kalouga, en quittant Moscou, etc. ? » Les hommes qui sont habitués de penser ainsi oublient ou ignorent les conditions inévitables dans lesquelles s’exerce toujours l’activité d’un général en chef. L’activité du capitaine n’a rien de semblable à celle que nous nous imaginons, assis dans notre cabinet de travail, analysant sur la carte une campagne quelconque, avec une certaine quantité de troupes de part et d’autre et dans un pays connu, et en commençant nos calculs à partir d’un moment précis. Le commandant en chef n’est jamais placé dans les conditions du commencement d’un événement quelconque, dans lesquelles nous examinons toujours cet événement. Le commandant en chef se trouve toujours au milieu de la série mouvementée des événements, et de telle façon que jamais, en aucun moment, il ne peut embrasser toute l’importance de l’événement qui s’accomplit. À certains moments, l’événement, insensiblement, se grave dans son importance, et, à chaque moment de cette apparition graduelle, incessante de l’événement, le commandant en chef se trouve au centre du jeu le plus compliqué des intrigues, des soucis, de la dépendance du pouvoir, des projets, des conseils, des menaces, des tromperies, et il est perpétuellement dans la nécessité de répondre aux moindres questions qu’on lui pose et qui toujours se contredisent.

Les savants tacticiens nous disent très sérieusement que Koutouzov, beaucoup avant Fili, aurait dû pousser les troupes sur la route de Kalouga et que même quelqu’un l’avait proposé. Mais dans les moments difficiles, le commandant en chef n’entend pas qu’un seul projet, il en a toujours des dizaines à la fois et chacun, basé sur la stratégie et la tactique, contredit les autres. Il semble que le commandant en chef n’ait qu’à choisir un de ces projets, mais il ne peut même faire cela. Les événements et le temps n’attendent pas. Supposons, par exemple, que le 28 on lui propose de passer sur la route de Kalouga ; mais en ce moment arrive l’aide de camp de Miloradovitch qui demande de la part de celui-ci s’il faut engager une action immédiate avec les Français ou reculer ? Il doit, sur l’heure, donner un ordre, et l’ordre de reculer nous éloigne de la route de Kalouga.

Après l’aide de camp, le chef de la manutention demande où il faut conduire les vivres, et le chef des hôpitaux où il faut mener les blessés, et l’envoyé spécial de Pétersbourg apporte une lettre de l’empereur qui n’admet pas la possibilité d’abandonner Moscou, et le rival du commandant en chef, celui qui intrigue contre lui (il y en a toujours et plus d’un), propose un nouveau projet diamétralement opposé au plan de sortie sur la route de Kalouga. Le commandant en chef lui-même est à bout de forces, il a besoin de sommeil, de repos. À ce moment un général très respecté, qui n’a pas reçu de décoration, vient se plaindre. Les habitants implorent qu’on les défende. Un officier, envoyé pour reconnaître le pays, arrive et rapporte des choses tout à fait opposées à celles qu’a dites l’officier envoyé avant lui, et l’émissaire, un prisonnier, et le général qui a fait les reconnaissances décrivent tous différemment la position de l’armée ennemie. Les hommes qui ne comprennent pas ou oublient les conditions nécessaires de l’activité d’un commandant en chef nous présentent la situation de l’armée à Fili et supposent que le commandant en chef pouvait, le 1er septembre, résoudre tout à fait librement la question : faut-il abandonner ou défendre Moscou ? alors qu’avec la situation de l’armée russe à cinq verstes de Moscou, cette question ne pouvait se poser. À quel moment se décidait donc cette question ? Elle le fut sous Drissa et Smolensk, et d’une façon plus terrible le 24, sous Schévardine, le 26 sous Borodino et chaque jour, à chaque heure, à chaque instant de la retraite de Borodino jusqu’à Fili.