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Héloïse (Monavon)

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HÉLOÏSE

MONOGRAPHIE


Ignibus ardescens pectoris hospes Amor !


Héloïse, dont le nom est éternellement uni à celui d’Abélard dans les fastes de la tendresse, peut à bon droit être appelée une héroïne de l’amour ; elle a réalisé le type touchant de cet amour absolu que les psychologues ont désigné sous le nom d’amour-passion.

Son âme élevée, à la fois délicate et ardente, a été comme un chef-d’œuvre et un modèle de tendresse. À une époque qui fut véritablement l’âge d’or de la chaire et du cilice, où fleurissait le mysticisme, mais où l’ascétisme religieux gardait encore son âpreté, sa rudesse, son austérité voisine de l’insensibilité ; en un temps où l’amour terrestre, l’amour humain était presque stigmatisé comme un entraînement funeste, comme une inclination damnable, comme une suggestion du mauvais Esprit, comme une sorte de réminiscence païenne des obsessions de Vénus à sa proie attachée, — elle a cédé avec candeur au penchant de la nature et n’a point formé son cœur aux inspirations de l’amour. À force d’ardeur sincère, de fidélité, d’abnégation, de sacrifice d’elle-même, elle a réhabilité la passion. Elle a élevé l’amour à la hauteur d’une sorte de culte, elle en a fait, sinon une vertu tout au moins une exaltation généreuse et pleine d’héroïsme. Elle a été l’amante idéale, aimant jusqu’au dernier soupir et ne cessant d’aspirer, même au-delà du tombeau, à un perpétuel renouveau de sa tendresse, comme complément suprême des délices d’une autre vie.

Ce qui semble ainsi donner à Héloïse son caractère distinctif et sa physionomie morale particulière, c’est moins son aventure romanesque et sa liaison amoureuse brisée par un tragique événement, que la noble et tendre passion dont elle donna l’exemple à une société endurcie par l’ascétisme mystique et peu accessible encore à la douceur des sentiments et à la compatissante indulgence pour les entraînements du cœur.

Ensevelie dans les ombres du cloître, elle s’est résignée à abriter son front sous le voile des vestales chrétiennes ; mais pareille aux vestales antiques, elle a su retrouver le trépied sacré, en faisant de son cœur un autel sur lequel elle n’a cessé d’attiser et d’entretenir le feu inextinguible de l’amour. — Cette image représente bien sa destinée.

Son histoire s’ouvre comme un doux roman du cœur, prélude enchanté du beau drame de passion ; mais bientôt un affreux événement, une péripétie lamentable et funeste transforme le roman en tragédie, et la fin de la triste histoire n’est plus qu’une sorte d’élégie éplorée, ennoblie par le sacrifice et sanctifiée par l’austère poésie du cloître.

Héloïse, née à Paris vers 1101, était ce qu’on appelait alors une fille de qualité, c’est-à-dire appartenant à une famille distinguée et considérée. Aussi, par les soins de son oncle et tuteur Fulbert, chanoine du chapitre métropolitain, elle avait reçu une éducation solide, étendue et brillante. Charmé de ses talents et de ses progrès, Fulbert voulut compléter son instruction et la perfectionner dans la connaissance des lettres et des sciences. Peut-être, dans son naïf orgueil, rêvait-il de lui faire acquérir la supériorité de savoir d’une nouvelle Hypatie, d’une Hypatie chrétienne. Il jugea bon en conséquence de lui donner un maître habile et renommé entre tous. C’était Pierre Abélard, l’un des hommes les plus éloquents, les plus érudits, et l’un des professeurs les plus brillants de l’époque.

Abélard avait, en effet, cultivé tous les genres de littérature et de sciences en honneur de son temps. Disciple de Roscelin et de Guillaume de Champeaux, il n’avait pas tardé à surpasser ses maîtres et à les éclipser par la variété de son savoir, par la hauteur de son enseignement, et par la puissance de sa dialectique.

Héloïse comptait alors dix-huit ans. On peut se la représenter, à cet âge, dans toute la grâce de sa jeunesse fraîchement épanouie, et dans tout l’attrait séduisant de sa beauté. Elle avait un teint éblouissant, une abondante et soyeuse chevelure blonde. Son front pur et virginal comme un lys se parait d’un doux reflet de mélancolie qui lui prêtait un charme touchant. Ses beaux yeux bleus plein de tendresse et de flamme, étaient comme inondés d’azur céleste, et ses regards avaient cette suavité, cette douceur pénétrante et mystérieuse que les poètes ont attribuée aux regards des colombes.

Son esprit vif et brillant était à l’unisson de ses charmes ; elle était douée des plus aimables dons du cœur, et son âme avait des grâces séduisantes comme son corps. Tout en elle était donc fait pour plaire et pour enchanter.

Abélard, dans tout l’éclat de sa renommée, touchait à ses trente-cinq ans. Il s’offrit à Héloïse environné du prestige de la célébrité. Il était beau : son visage et son front étaient éclairés du reflet de sa haute intelligence. L’âme de la jeune fille vola vers lui dès qu’elle l’eût connu ; elle l’aima de cet amour profond, de cet amour sans borne qui prend et absorbe toute la vie. Elle lui fut comme soumise de prime abord et lui appartint tout entière. Une âme aussi sincère et aussi noble que la sienne ne pouvait pas se donner à demi.

Abélard de son côté, pouvait-il ne pas être séduit, ne pas adorer tant de jeunesse et tant de charmes ? Il aima Héloïse du plus ardent amour, et ces deux cœurs, si fortement épris, s’abandonnèrent à leur mutuelle tendresse. Telles on s’imagine ces deux ombres enlacées, victimes éternelles de l’amour, dont le Dante a eu la tragique vision en s’enfonçant dans les premières spirales de la Cité dolente, et qu’il aperçut, comme un couple d’oiseaux fidèles, entraînées ensemble au souffle du tourbillon infernal. Ainsi, la passion enleva les deux amants sur ses ailes de flamme et les emporta jusqu’aux limites les plus extrêmes de son empire.

Les incidents de cette romanesque et fatale aventure sont bien connus. Qu’il nous suffise de les rappeler sommairement.

Au bout de peu de mois, les deux amants voulurent être plus complètement l’un à l’autre ; Héloïse d’ailleurs sentit qu’elle allait être mère. Abélard, alors, enleva sa maîtresse et la conduisit en Bretagne, à Palais, près de Nantes, son pays natal, où il la tint quelque temps cachée. Là, elle lui donna un fils beau comme l’astre du jour, et que pour ce motif, ils appelèrent du nom symbolique d’Astrolabius. Dans cette situation, pour réparer ses torts, Abélard épousa secrètement Hèloïse ; mais il faut dire qu’il n’y parvint pas sans une sorte de lutte avec elle. Non moins généreuse que passionnée, elle voulait garder tout le mérite de son sacrifice et de son abandon d’elle-même : elle préférait demeurer sa maîtresse que de prendre le titre d’épouse. Mais enfin, toujours soumise et dévouée à la volonté d’Abélard, elle céda, de crainte d’attirer sur lui les ressentiments de Fulbert.

Toutefois ce dernier blessé jusqu’au fond de l’âme et trompé dans ses espérances orgueilleuses au sujet de sa nièce, ne se tint pas pour satisfait et résolut de se venger. On sait combien cette vengeance fut atroce. Il fit surprendre Abélard dans son lit ; au milieu de la nuit, et le fit mutiler…

Le malheureux Abélard, dans cette horrible conjoncture, ne put, pour se cacher, que se réfugier au couvent de Saint-Denis. Considérant dès lors sa carrière comme brisée à jamais, il y prit l’habit monastique, tandis que la triste Héloïse, désespérée et pleurant son bonheur détruit, prit le voile au couvent d’Argenteuil, consommant par ce suprême sacrifice, leur éternelle séparation sur la terre. Plus tard Abélard l’établit comme abbesse de l’Oratoire, au couvent du Paraclet qu’il avait fait édifier pour elle et pour les religieuses qui étaient sous sa conduite à Nogent-sur-Seine. Ce fut dans cette retraite qu’elle dût ensevelir à jamais, comme dans un mausolée funèbre, son amour et sa douleur.

Telle fut la cruelle catastrophe qui mit un terme à la félicité des deux amants. Ces tristes incidents ont été racontés de la manière la plus intéressante par Abélard lui-même dans un écrit développé joint à sa correspondance sous le titre de Historia Calamitatum, histoire de mes malheurs.

Mais, bien qu’elle eût consenti à prendre le voile et à se confiner dans un cloître, bien qu’elle eut accepté de n’avoir désormais que la froide couche des recluses, Héloïse était trop éprise pour renoncer à son amour et pour l’étouffer à jamais. Dans la cellule solitaire et jusqu’au lit glacé de la tombe, elle a gardé au cœur cette unique flamme qui a consumé sa vie.

Aussi les lettres que, du sein de sa retraite claustrale, elle a écrites à Abélard, vrais chefs-d’œuvre de tendresse passionnée, sont restées comme un monument de ses fidèles ardeurs. Elle a mis, elle a enfermé son âme tout entière dans ces pages où la passion transparait comme une lampe intérieure éclairant de ses lueurs voilées une urne d’albâtre sculptée pour un mausolée. Et ces lettres sont demeurées non seulement comme un modèle de tendresse et de sincérité pour les cœurs bien épris, mais comme un thème brûlant dont s’est inspirée la poésie.

On connaît la pathétique, paraphrase qui en a été faite par le célèbre poète anglais, Alexandre Pope, dans une de ces élégies épistolaires du genre noble auxquelles, depuis Ovide, on a donné le nom d’héroïdes. Plusieurs poètes français, Dorat, Callardeau, Saurin, entre autres, se sont livrés à des imitations plus ou moins heureuses de ce poème, et quelques unes ne manquent ni de chaleur, ni de sensibilité, quoique généralement d’une médiocre versification.

Ainsi, on le voit, un seul amour brisé par un cruel événement, tourmenté par d’inutiles aspirations, de stériles désirs, d’intimes regrets, mais enfin absous par la religion et par la mort, devait remplir la destinée de cette touchante victime de la passion.

La passion, en effet, maîtrise sa vie et la consume silencieusement dans le mystère du cloître, sans laisser d’autres traces que de simples caractères tracés sur des pages arrosées de pleurs. Mais la flamme de l’éther n’en est pas moins vive et brûlante pour n’avoir ni fumée, ni cendres.

Héloïse était une de ces âmes héroïques qui ne veulent pas guérir de ce doux et cher tourment qu’on nomme le mal d’aimer. Elle se laissa, en quelque sorte noyer et submerger par sa tendresse ; car, pour elle, rien ne pouvait remplacer ni égaler son amour. Nous avons dit que par un touchant et généreux scrupule, elle se refusait à être épousée par Abélard, pour ne rester que son amante. — « J’aime trop sa gloire, disait-elle, et ce lien pourrait y former obstacle. » Elle révélait ainsi toute la grandeur de son âme prête à toutes les sublimités du sacrifice.

Plus tard, il lui fallut emporter ce trait enflammé et le cacher dans l’ombre triste et froide de son oratoire du Paraclet. Alors l’amour ne fut plus pour elle que comme un de ces torrents au cours désolé qui traversaient les vieux cloîtres. Elle n’en connut plus que le souvenir assombri et les images passagères. Elle souffrait de n’en pouvoir goûter que les eaux furtives et les délices défendues. Jamais ses félicités trop rapides et trop fugitives ne furent oubliées ; elle ne cessa de les regretter et de les pleurer, et ses lettres, irrécusables témoignages, sont comme baignées de ses larmes brûlantes.

C’est ainsi que s’est écoulée la vie d’Héloïse, ennoblie par la constance, par l’ardeur sincère et par l’abnégation désintéressée de sa passion. Elle a gardé la poésie de l’abandon pudiquement voilé et la grâce des chûtes retenues. Et sa cellule de nonne où elle n’introduisit jamais qu’une tendresse profonde et fidèle, fut comme un nid silencieux où l’amour vint ployer ses ailes et chercher un abri digne d’envie.

Aussi son nom qui prend sur les lèvres l’accent d’une mélodie, son nom si doux, n’a point péri et a passé à la postérité comme un écho suave et ému ; sa mémoire est restée enveloppée d’une sorte de rayonnement de poésie. Couronnée de cette auréole amoureuse, elle a été ainsi transfigurée pour rejoindre au ciel idéal cette constellation de deux cœurs embrasés que les amants invoquent comme des étoiles propices. Elle en a été un des astres les plus charmants et les plus radieux, et sa lueur touchante attirera toujours vers le coin du ciel où elle scintille les yeux et les pensées de ceux qui ont au fond du cœur la nostalgie divine de l’amour.

Elle a aimé, elle a souffert : elle a subi les déchirements les tortures et les affres de la passion, mais elle a su faire de la tendresse un culte, presque une religion. Elle a été ainsi une amante accomplie, et c’est à ce titre que la postérité l’a toujours entourée d’une sympathie attendrie d’une sorte d’indulgence caressante et compatissante. Comme la belle pécheresse de Magdala, à qui il a été beaucoup pardonné, on a excusé ses tendres faiblesses, et pour ainsi dire, gracié les entraînements de son cœur, parce qu’elle a fidèlement et admirablement aimé !

Faut-il s’étonner dès lors que l’imagination populaire, qui ne s’exalte que pour les sentiments profonds et vrais, ait donné cours à une légende touchante, et accepté la croyance d’un incident merveilleux qui signala, dit la Chronique de Saint-Martin de Tours, l’ensevelissement d’Héloïse, au Paraclet, où elle avait fait transporter les restes de son époux, mort, comme on sait au monastère de Cluny.

« Sur l’ordre qu’elle donna avant d’expirer, raconte naïvement le vieil écrivain, son corps ayant été déposé dans le caveau de Celui qu’elle avait tant aimé, Abélard, comme réveillé de son dernier sommeil, étendit les bras vers elle pour la recevoir, et les referma dans ce suprême embrassement ! »

C’est ainsi que la tendre fidélité put manifester sa toute-puissance et son triomphe, et que, comme le dit l’Écriture au Cantique des cantiques, « l’amour fut plus fort que la mort. »

Gabriel Monavon.