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Héroïnes

La bibliothèque libre.
Mercure de FranceTome 177, no 639 (p. 622-643).

HÉROÏNES


Andromède au Monstre :        
en mémoire des Moralités Légendaires.

ÈVE LA TROP CRÉDULE


Il faut éviter les drogues de toute sorte, spécialement celles recommandées dans les journaux comme guérissant toutes les maladies.

Onzième Commandement.

(Paru lui-même dans une notice recommandant un certain médicament — pour lequel on craignait la concurrence, il faut croire.)

Aux « Èvettes », petites correspondantes du journal Ève — et en général à toutes les jeunes filles, passées, présentes et à venir.

OCCASION UNIQUE. Voulez-vous devenir plus forts, réussir dans toutes vos entreprises ? N’hésitez pas : Aussitôt que vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux seront ouvert, et vous serez TELS QUE DES DIEUX en connaissant le bien et le mal[1]. Demandez le fruit savoureux. Il n’en reste plus qu’UN SEUL. Demandez-le sans retard ! Que risquez-vous ? Vous serez satisfaits, ou votre chèque vous sera remboursé.

« Des serpents aux anneaux lumineux forment des lettres souples, puis d’autres lettres pour les annonces successives.

« J’aime à passer la soirée à l’ombre parfumée des arbres (sont-ils pas généreux ? le parfum est gratuit) ; à guetter la métamorphose de ces promesses merveilleuses. — C’est une distraction, et notre jardin n’en a guère. Ah ! si seulement Adam me donnait plus d’argent de poche !

« Voyons, les serpents s’agitent… »

LONELY men, I have a sweetheart for YOU[2].

« Non, ça ce n’est pas mon affaire ! Et je ne laisserai pas mon homme venir ici. Il est si faible avec les femmes ! » (Elle rit.)

« Ce n’est pas bien, ça ; ce n’est pas convenable ! On réclame autre chose !… Ah ! voici qui vaut mieux… »

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« Oh ! dommage : trop cher ! Vraiment, j’aurais aimé lui donner ça. Il en a tant besoin, le pauvre chéri !… »

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birth and enclose ten cents.)
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« Mais quel est mon jour de naissance ? — Il faudra que je demande au père. Je suis trop ignorante aussi ! »

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« Pourquoi ne le ferais-je pas ? Pourquoi pas moi ? Qu’est-ce qu’il dirait de voir sa petite femme devenue grand peintre, grand poète, la gloire du Paradis ? — C’est curieux ce que ça donne faim ces idées-là ! Ils n’ont rien à manger, par ici ?… »

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« Ça, c’est gentil. — Mais, bien sûr, cela se mange ? Quel goût ça peut-il avoir ?… »

OCCASION UNIQUE…

« Voilà que ça recommence. — Fini pour ce soir. — Ils n’en ont pas beaucoup d’annonces ! — Qu’est-ce que ça peut être, des dieux ? Est-ce agréable ?… Mais, un fruit, c’est rudement tentant !… On m’a raconté qu’en suçant sept prunelles bien vertes une fille devenait garçon. Mais ça, je n’y crois pas… Il y a trop de différence. » (Avec ravissement) « Quoi ? le fruit — c’est une pomme ! — ne coûte que trente-neuf sous ?… Pour sûr, c’est une occasion. — Je l’achète, Où est l’arbre… Celui-ci, au milieu du jardin ?… Mais le père dit qu’il est stérile ! — du moins, que ses fruits sont aigres, bons pour engraisser les cochons ! — Sans doute, le père n’y connaît rien. Il n’est pas gourmand. Et puis, il est grognon : peut-être qu’il souffre de l’estomac — il trouve toujours le dîner manqué.

« C’est vrai : cette petite pomme est exquise. Je veux Lui en rapporter un quartier ; ça lui fera du bien (Give one to your friend! ) — Un pour lui, un pour Adam, un pour Ève. — Je ne suis pas égoïste, moi ! »

Or, sitôt que Dieu eut avalé la pomme indigeste — habilement dissimulée dans un de ces petits plats savants que la Femme lui préparait — fut-il saisi d’une violente colère. (Évidemment il avait des maux d’estomac.) Il chassa le Couple du Paradis, le rappela, le renvoya — ne sut que décider.

Car de telles réclames sont en partie vraies, hélas ! — en partie fausses. Le Père, ses fils, tous les mangeurs de pommes, ont appris en effet, grâce au fruit, qu’il existait un Bien, qu’il existait un Mal — mais, éternellement tourmentés, ils ne peuvent reconnaître Lequel est Lequel. (D’ailleurs la réclame se justifie : un quartier ne suffit pas.)

Cependant ceux plus heureux, mais plus mal faisant encore, qui rangent les objets en deux armées distinctes, ont tous mordu, chacun dans une chair différente (de Pomme en ceci qu’elle est la pomme de discorde).

(La leur est seule pure.) Ils ne supportent pas l’odeur d’une autre haleine.

🟊

DALILA, FEMME ENTRE LES FEMMES

Dalila fit dormir Samson sur ses genoux et lui fit reposer sa tête sur son sein ; et ayant fait venir un barbier, elle lui fit raser les sept touffes de cheveux de sa chevelure ; elle commença ensuite à le chasser et à le repousser d’auprès d’elle, car sa force l’abandonna au même moment.

(Les Juges, XVI.)
Pour J. G.

Je l’ai promis au Grand Prêtre. Il est l’ennemi de ma race, de nos dieux. Celui-là — et qui m’a dédaignée… L’ennemi naturel de la femme. Sur lui je vengerai toutes mes sœurs. Bref, je n’aime point les hommes. Je ne les connais pas ; je ne désire pas les connaître. Je suis vierge et farouche.

Sera-t-il possible de lui arracher son secret sans payer de ma chair ?… Je redoute la défaite. Si j’allais trahir ma répugnance (le mâle ne pardonne pas à de pareils instants) — oh ! je serais perdue !…

Mais la séduction, quel délice ! Oui, c’est là ma grande scène. Prie que Dagon m’accorde une longue tirade et quelques beaux effets. Les plis de ce manteau sont vraiment éloquents. J’aurai d’admirables gestes — et dussé-je sacrifier à la réalité (le rôle en vaut la peine !), à présent, j’en suis sûre, je saurai le tenir jusqu’au bout.

Qu’il vienne ! qu’on me l’amène : Le taureau pour la saillie ! — Si les siennes sont chères, qu’importe : je suis riche… Le voici… Ah ! Je réussirai.

Ô brute ! brute adorable… ô douceur…

— Réveil. Déjà le jour ! L’alouette ? non, pas l’alouette, le rossignol encore… — Ces ciseaux ! Quel crime vais-je commettre ? Un crime, en vérité ! Que faire ?… Il a pris mon âme — et je n’ai plus d’arme pour résister à mon destin.

Je suis si faible ce matin, et ne puis qu’obéir aux résolutions antérieures. — L’esclave du passé.

C’en est fait, Mais peut-être, pour moi seule ?… Hélas non est comme un enfant.

« Samson, qu’as-tu fait de ta force ?… Tu prétends que c’est moi, moi qui ai… Maudite, ah ! maudite !… Je m’ôterai du monde ; j’irai dans un cloître… Que dis-je ? ta religion sera la mienne. Ce soir, je te le jure, par le Grand Prêtre lui-même, devant nos peuples réunis, moi, Dalila l’infidèle, je me ferai CIRCONCIRE. »

🟊

LA SADIQUE JUDITH

Qui
était
Judith

Elle s’était fait en haut de sa maison une chambre secrète où elle demeurait enfermée…

Et, ayant un cilice sur les reins, elle jeûnait tous les jours de sa vie, hors les jours de sabbat…

Discours
de
Judith
au
Peuple

Je ne veux point que vous vous mettiez en peine de savoir ce que j’ai dessein de faire…

Mais ceux… qui ont témoigné leur impatience… Ont été exterminés par l’ange exterminateur, et ont péri par les morsures des serpents.

C’est pourquoi ne témoignons point d’impatience…

Mais considérons que ces supplices sont encore beaucoup moindres que nos péchés…

Discours
de Judith
à Holopherne

Tout le monde publie que vous êtes le seul dont la puissance…

Et votre discipline militaire est louée dans tous les pays.

(JudithVIII et IX)
À Erich von Stroheim.

« Il faut croire qu’il méprise les femmes, et ne s’en cache point (car lui-même laisse dire) ; qu’il est grossier, tel que seul un guerrier peut l’être. Après qu’il a baisé son esclave il s’essuie furtivement la lèvre. Il n’ôte point ses vêtements de peur de souiller de son corps plus qu’il n’est indispensable. Les nuits d’amour, la pourpre dans laquelle il se vautre, symboliquement teinte du venin rouge des victimes, ses bottes la maculent, du haut en bas y traînent, selon la saison, la poussière ou la boue des chemins, ou pire. Mais dès le chant du coq, il prend un bain, met la fille à la porte — et fait changer les draps (la soie, le sang figé des draps). « On dit aussi qu’il est le plus laid des hommes ; et ceux qui craignent qu’il ne séduise leurs servantes assurent qu’il ressemble a un porc.

« Mais je l’ai vu, tandis que son armée victorieuse défilait devant nos portes closes, car (ayant silencieusement égorgé mon chien dont !’agitation me gênait) j’ai pu regarder par le trou de la serrure :

« Que me plaît ce front fuyant, ces yeux morts, si lents — des yeux petits, étroits, aux paupières énormes ; ce menton charnu mais point trop saillant ; cette bouche bestiale aux lèvres sensuelles, mais de la même peau, semble-t-il, que le reste du visage — bouche dont la fente, la gueule seule est admirablement dessinée, expressive, et dès qu’elle s’ouvre en demi-couronne, sombre, met en valeur les canines taillées en pointe comme les ongles de Judith !

« Ah ! surtout, que me plaisent ces oreilles en éventail, cette nuque au poil court — et la superbe verticale du crâne au cou, s’il penche la tête en arrière, brisée par des plis de reptile ! Je les aime parce que j’y reconnais les caractères distinctifs, odieux, de la race ennemie.

« Une femme est en marche. — Vers le camp du vainqueur !..

« Un oiseau sans ailes, un tout petit tombé du nid est à mes pieds. Je m’agenouille (il est vivant !), je le tiens dans ma main : « Il est un duvet plus tendre, cher cœur affolé, douceur, douceur sans défense, plus tendre que le ventre de ta mère, que les brins de mousse rousse et de soies réunis par ses soins… » Le voilà presque rassuré, plus chaud que mon aisselle fiévreuse. Je le tiens sous mon bras serré — ô caresse de ses plumes naissantes !.. — En route !.., et je serre un peu davantage — pour qu’il ne tombe pas, pour le sentir contre ma chair brûler, se refroidir, pour un spasme — et qu’il meure !..

« C’est d’un mauvais présage. — Dégoût !.. Pourquoi dégoût ? La vie serait donc si propre, plus propre que la mort ? Au moins c’est un cadavre qui n’est pas encombrant.

« Serai-je de force à le porter tout entier — l’autre — ou faudra-t-il dépecer, choisir les meilleurs morceaux ?..

« — Oh je me suis fait peur ! Rien n’est accompli pourtant ; je pensais cela… pour plaisanter.

« … Suis-je vraiment condamnée, criminelle depuis l’enfance, à détruire tout ce que j’aime ? Non : il empêchera le sacrifice infâme. N’est il pas mon élu parce qu’il est le plus fort ? — Barbare ! asservis-moi ; ne me livre d’abord que le plus vulgaire de ton corps, ce que j’ai le moins appris à chérir. Prends bien garde à cette bouche, à cette nuque, à ces oreilles — à tout ce qui peut se mordre, se déchirer, se sucer jusqu’à l’épuisement de ton sang étranger — délicieux.

« C’est ta faute ! Pourquoi ne m’as-tu pas devinée ? Pourquoi ne m’as-tu pas livrée aux bourreaux ? Je t’aimerais encore, je fusse morte heureuse. Je te voulais vainqueur et tu t’es laissé vaincre !.. »

« À quoi bon ces reproches ? Il ne m’écoute pas ; il ne peut pas m’écouter…

« À moi seule : Pourquoi l’avoir vaincu ? (Ai-je donc voulu cesser de t’aimer, Holopherne ?) — Puérile, ô puérile !.. Pourquoi manger ? La question ne se pose qu’alors qu’on n’a plus faim…

« Et voici mes frères ! Ceux-là n’ont rien à craindre, car ils me font horreur. Patrie, prison de l’âme ! Enfermée, moi du moins j’ai su voir les barreaux, et même entre les barreaux… »

Le Peuple d’Israël acclame Judith.

Mais elle, d’abord plus étonnée qu’un enfant qu’on maltraite, se laisse porter en triomphe — comme endormie. Bientôt elle se réveille, ivre de rire et d’insolence, et dressée sur le socle de chair humaine elle s’écrie :

« Peuple ! qu’y a-t-il de commun entre toi et moi ? Qui t’a permis de pénétrer ma vie privée ? de juger mes actes et de les trouver beaux ? de me charger (moi si faible et si lasse, leur éternelle proie) de ta gloire abominable ? »

Mais ses paroles ne furent point comprises, ni même entendues. La joie d’une foule a mille bouches — et pas d’oreilles.

🟊

HÉLÈNE LA REBELLE

… Il veut que nous soyons un sujet de chants pour la postérité.

… le désir de son premier époux, de sa patrie, de ses parents ; elle s’élance hors de la chambre nuptiale en versant des larmes de tendresse.

                              HOMÈRE
Pour « l’Acteur ».

Je sais bien que je suis laide, mais je m’efforce de l’oublier. Je fais la belle. En tout, et surtout en présence de l’ennemi, je me comporte absolument comme si j’étais la plus belle. C’est le secret de mon charme. Mensonge ! — et je finirai moi-même par m’y laisser prendre.

Quand Ménélas m’épousa j’étais jeune, et, malgré ma naissance, inconnue. Mais je l’aimais. Il est si blond ! Déjà d’instinct, d’instinct de femme, pour lui je jouai mon rôle de déesse (Fille de Jupiter et de Léda. — Non, pas de Léda, de Vénus. Vénus elle aussi voulut tâter du cygne.) Je l’éblouis. Les flèches de mon tendre frère lui crevèrent les deux yeux. Je jurai de n’appartenir jamais à mortel au monde : Hélène est réservée pour la couche des dieux. Bref, je fis la renchérie, et sus mettre ma possession à si haut prix qu’il ne pensa plus à en marchander la valeur.

Une fois marié (à quoi bon pleurer le lait — ou le vin répandu ?) il ne tarda pas à comprendre ce qu’on pouvait faire de moi : Il lancerait la belle Hélène. Il voulut par vanité, un peu par vengeance, prouver que d’autres sont encore plus bêtes que lui. Il n’aura de cesse qu’il n’ait vu se traîner à mes pieds tous les rois de la terre.

Mes débuts furent assez difficiles. Amoureuse de Ménélas, j’étais près des autres coquette à contre-cœur. Il faut bien l’avouer, je dus commettre d’insignes maladresses. Je m’attirai les plus décourageantes rebuffades. Patrocle m’envoya promener : Tu n’y penses pas ! Va donc voir chez Achille si j’y suis  ! J’étais innocente alors : Je crus que pour nos ambitions la catastrophe était définitive. Je pleurai. Ménélas me rassura. Toujours il eut confiance en mon génie. Jamais il ne douta de son Hélène. — D’ailleurs, tant pis pour Patrocle sa réputation couvrait la mienne.

Agamemnon fut mon premier amant. — Un excellent appât pour attirer les autres. — À part cela, succès médiocre. Je crois bien qu’il ne me prit que par complaisance pour son frère. Il me traitait comme une servante. Il ne put résister au plaisir de railler — me tenant le menton levé vers lui, le plus grand des hommes : Ce n’est pas que tu sois jolie, jolie,.. mais enfin ! Heureusement cela se passait en famille ! Les aèdes, ces terribles cancaniers, n’étaient pas la maison. N’importe, Ménélas fut inquiet. La scène pouvait se reproduire. Il était temps de me former. Il me fit donner des leçons de séduction.

Au fronton du Temple on peut lire en lettres de roses :

l’ART de la FASCINATION
et du MAGNÉTISME

Sous les portiques, on marche en étudiant et en comptant ses pas ; en méditant les maximes inscrites sur des pancartes accrochées à des étapes bien calculées :

Hercule a dit :
IMPOSSIBLE n’est PAS un mot GREC
et encore :
IMPOSSIBLE est l’adjectif favori des IMBÉCILES
Rien ne réussit mieux
que le SUCCÈS :
RIEZ, l’univers rit avec vous ;
pleurez, vous pleurez seul.
Les quatre vertus théologales
sont :
la CONFIANCE en soi,                 l’AMBITION,
la PERSÉVÉRANCE, et la BONNE HUMEUR
Ayez DE L’ORDRE autour de vous, mais
aussi DANS VOS PENSÉES.
Une place pour chaque chose ;
chaque chose à sa place.
N’oubliez pas que CHAQUE HOMME                    
                a UN POINT SENSIBLE
Il vous suffit de découvrir                      LEQUEL.
Nous sommes TOUS À LA MERCI D’UN FLATTEUR habile
SACHEZ ÊTRE CELUI-LÀ.

« Quand je sortis de l’école (où l’on promettait naturellement aux élèves le secret professionnel : DISCRÉTION, SÉCURITÉ), on me remit un petit manuel précieux où sont résumés les exercices quotidiens et les recommandations les plus importantes :

Exercices de sérénité, de respiration, de maintien, de démarche, de voix, de regard — l’irrésistible façon de faire de l’œil aux hommes.

Pour se mettre harmonieusement en colère ; pour pleurer suivant les règles de l’esthétique ; pour sourire des lèvres seulement ; pour connaître le degré de pudeur exact qui sied à la vierge, et celui qui convient à la matrone ; pour le choix des vêtements et des bijoux, et savoir feindre la difficile simplicité qui fit croire au naïf Alexandre : « Au moins celle-là ne me coûtera pas trop cher !… »

L’exercice de beauté le plus important est celui-ci :

« S’asseoir confortablement dans une chambre assombrie — et ne penser à rien. Cela, chaque jour, pendant quelques minutes — en augmenter graduellement et indéfiniment le nombre. »

Ponctuelle, je pratique le système du Maître. J’en possède la lettre et l’esprit. J’ai foi en lui — et c’est la dernière grâce qu’il nous souhaite.

Je lui signerai toutes les attestations qu’il voudra. Car, Ménélas a raison, « je séduirais sirènes par ma voix ; je fascinerais serpents par mon regard ».

Je sais bien que le subtil Ulysse nous a récemment devinés ; et qu’il osa dire à Télémaque lui reprochant de se compromettre avec moi : « Bah ! ça me coûte si peu et ça leur fait tant de plaisir… »

Ce rusé vieillard est terriblement clairvoyant. Je sais bien qu’il ne me désire même pas. Hélas ! Ménélas exigea sa conquête. (Que n’opère-t-il lui-même ? Lui si blond, si beau gosse. Il aurait tant de facilités !) Par bonheur Ulysse est un de ces monstres étranges dont le corps même est tissu de mensonge : ils font l’amour à des pierres si ça leur convient ! De plus, il peut bavarder. Qui le croira ? Qui prend au sérieux le roi d’Ithaque ?

Je vivrais donc en paix s’il n’avait fallu suivre Pâris pour obéir à mon cruel époux, pour nous procurer à tous deux cette gloire immortelle qui lui tient tant à cœur — qui m’importe si peu !…

En voilà assez. Hélène se révolte. Elle ne croit pas au destin, moins encore aux dieux. Je vous le dis en vérité, dussé-je enlever Ménélas par la force — j’ai assez couché avec Priam et ses fils ! — je reverrai Lacédémone, et vivrai chastement si tel est mon caprice !

J’ai travaillé pour toi, cher Atride, et je réclame enfin ma récompense. Tu n’as plus l’âge d’un souteneur. Il nous faut, dans les faubourgs de Sparte, une maison de campagne, des enfants, le repos.

🟊

SAPHO L’INCOMPRISE

Que me veux-tu, fille de Pandion, hirondelle Ouranienne ?

Envers vous qui êtes belles ma pensée ne change pas : Vous n’êtes rien pour moi. Je ne me ressens pas de ma colère, et j’ai l’esprit serein.

— Ai-je encore le regret de ma virginité ?

Je ne sais où je cours, car deux pensées sont en moi…

                                                                      SAPPHO.

And all the winter sickness; …and the earth
Filled full with deadly works of death and birth,
Sore spent with hungry lusts of birth and death,
Has pain like mine in her divided breath ;
Her spring of leaves is barren, and her fruit
Ashes…

                              SWINBURNE.
Pour Chana Orloff.

Créer, c’est mon bonheur. Peu m’importe quoi. Mes larges flancs contiendraient un peuple. Il est des jours où j’imagine que Pallas tout armée sortira de ma tête, comme un poussin de l’œuf. Rythmes et mélodies naissent aisément de ma lyre. Les mots s’offrent, et d’eux-même scandés se rangent dans mes chants :

Sponte sua carmen numeros veniebat ad aptos,
Et quod tentabam dicere, versus erat.

Hélas ! les devins ont assuré que mon ventre est stérile. — Stérile ? C’est possible ; ce n’est pas sûr. Comment faire la preuve avec de tels amants ? Tous vicieux, plus lesbiens que Sapho. Jamais ils ne lui demandent la chose ordinaire ! — Que ce soit une cause ou l’autre, le résultat s’impose :

Je ne puis enfanter de chair — rien que de l’âme, un souffle, du vent… Je crois à l’immortalité, mais point à la valeur de l’âme.

… Je sais on m’attribue une fille : Cléis. — Mais c’est une supposition d’enfant ; elle n’est que ma fille adoptive. Je pourrais expliquer comment, pendant l’absence de Kercolas, je fis semblant de la mettre au monde pour éviter d’être répudiée (beaucoup d’Athéniennes agissent ainsi). Je pourrais dire (et, tant je suis méconnue ! ce serait plus plausible) qu’ayant, virile encore, mais vieillissante, épousé une jeune fille à la mode de chez nous, nous avons — comme c’est la coutume — choisi en commun la petite Cléis pour nous servir de poupée.

Je dois parler franchement : il n’en est rien. L’enfant vint à moi d’elle-même… (Mes servantes connaissent la consigne : Laissez venir à moi les petites filles.) Elle avait neuf ans, et déjà l’humeur tyrannique. Ce fut elle qui exigea cette adoption, assurant qu’ainsi je lui serais plus attachée…

Oui, c’est là mon malheur : Toutes les femmes me courent après. Est-ce ma faute ? Si vous croyez que ça m’amuse ! — Il paraît que j’ai une tête à ça ? — Maudit soit mon père Scamandrogyne ! Maudites les sacrées mœurs de Lesbos ! — Ah si je pouvais fuir…

Je parvins à me faire exiler avec Alcée. Nous gagnâmes Syracuse. J’espérais alors… mais vous savez bien ce que sont les poètes ! Nous séparèrent : de mesquines jalousies de métier, sa vanité déçue parce que je n’eus pas le prix de beauté dans le temple d’Héra, — surtout cette manie bizarre de mépriser les gestes, de prétendre que pour des êtres doués d’âmes exceptionnelles, tels que lui… tels que moi (ceci d’une voix contrainte, d’une voix de politesse), tout se passe en sublimes paroles. Ainsi se consolent les impuissants. Mais que deviennent leurs victimes ? Elles ne font que changer d’ennui.

Dégoûtée des poètes, je m’épris d’un jeune homme de bonne famille, à peine affranchi de son pédagogue. J’espérais que sa semence vierge formerait un miracle en mon sein. — Il voulut voyager, visiter mon île natale. Il était curieux de ma gloire. Il en fut bien puni !

À peine débarqués, nous sommes assaillis par mille bras de femme. Chacune me veut mener en triomphe à sa couche. À grand peine je nous dégage, et m’enferme à la maison avec Phaon et Cléis. Encore celle-ci ne me laisse-t-elle un peu de repos qu’après avoir trois fois renouvelé toutes les caresses connues ! Phaon, étranger à nos rites, en prend de l’ombrage. Impossible de l’emmener à mon côté le long même du rivage désert. Il me reproche de porter la chlamyde ; le chiton court, découvrant le sein droit, au lieu du péplos à double ceinture — et de sortir la tête découverte. Il veut donner des leçons de mode et de maintien à Sapho, l’arbitre des élégances lesbiennes ! J’ai beau faire et beau dire : Avec moi, mon cher, on ne se fait jamais remarquer. Il s’intimide ; il a peur ; il quitte le pays.

Je me désespère. Il ne reste plus pour l’abandonnée que le saut de Leucade.

Tout le peuple, massé sur la plage, m’a vue là-haut, immense et minuscule, au bord de la roche fatale. — Pas si bête ! Ce n’était qu’un mannequin de son que Cléis, cachée, poussa dans la mer violette. (On s’y trompe bien au cinéma.) Atthis a de bonnes oreilles n’a-t-elle pas entendu mon cri d’agonie brisé sur les récifs ?

Tandis qu’au large, assise dans ma barque, chantant bas et accordant ma lyre, j’attendais paisiblement le soir…

La nuit — quand, pareille à mes sœurs les sirènes, moins éhontées que mes mortelles sœurs, j’attire les passants, de préférence les passantes, et les noie lentement de mes puissantes mains…

Quand on renonce à créer, il ne reste plus qu’à détruire : Car aucun vivant ne peut se tenir debout — immobile — sur la roue du destin.

🟊

MARGUERITE, SŒUR INCESTUEUSE

VALENTIN

Autrefois, quand j’étais à table, au milieu de mes compagnons, chacun se vantait, et faisait l’éloge de sa belle, tous parlant à l’envi, et buvant à plein verre, appuyés sur les coudes. Moi je ne disais rien, je les laissais parler, tordant ma barbe en souriant, et quand ils avaient fini, je commençais : « À chacun suivant son mérite ! Mais en est-il une dans tout le pays qui vaille ma petite Marguerite, qui soit digne de servir à boire à ma sœur ? » Top, Top ! kling, klang, on trinquait à la ronde et tous criaient : « Il a raison ! Elle est l’honneur de son sexe ! » Et l’on ne vantait plus personne. Maintenant, c’est à s’arracher les cheveux, à se briser la tête contre les murs ! Le premier fripon venu peut m’insulter ! On s’écarte de moi, comme d’un débiteur qui a renié sa dette !

Dans la conversation, la moindre allusion me fait monter le sang à la tête ! Et quand je les assommerais tous, aurais-je le droit de dire qu’ils en ont menti ?…

GOETHE.

Une femme qui a des sens est-elle vraiment un monstre ? Est-ce ma faute ? Quand ce mal a commencé, j’étais trop jeune, beaucoup trop jeune pour comprendre. Et sans doute jamais je ne fus insensible à l’éternel masculin. Je ne sais quand j’éprouvai pour la première fois cet attrait irrésistible, ni quand j’y succombai pour la première fois. Ma mémoire n’était pas encore formée… Peut-être que bien vieille, au soir, à la chandelle, je retrouverai soudain l’origine tant cherchée de mon penchant inexplicable… Et ce soir-là, si sèche et refroidie que je sois devenue, je le sais très bien, je ne pourrai m’en empêcher : Marguerite péchera de nouveau corps et âme !

Tout ce que je puis dire : celui qui m’initia ne put être que Valentin. Ma mère, qui avait de bonnes raisons de soupçonner mes ardeurs précoces, ne me laissait jouer qu’avec lui. Ainsi croyait-elle pouvoir dormir en paix, car elle a l’âme pure.

Mon premier souvenir sexuel est celui-ci : sitôt que j’étais seule dans notre chambre (celle que je partageais avec mon frère), je m’emparais de ses soldats de plomb. Je les couchais sur mes genoux (qui représentaient le champ de bataille). Plus il y en avait, plus j’étais heureuse. J’entendais les gémissements des blessés : je me voyais leur donnant à boire, pansant leurs plaies, et comme il n’y avait plus d’eau, les lavant de ma propre salive. Un « gradé » plus grand et plus lourd que les simples soldats, au dolman serré d’un beau vert d’espérance, était, selon mon rêve, le capitaine Valentin — que je chérissais entre tous…

(Fille d’un ancien officier supérieur… Heureusement que notre père est mort ! S’il eût assez vécu, je suis si coquette et si câline, j’eusse obtenu sûrement ses faveurs. Maman, soit d’indignation, soit de jalousie, serait morte au moins dix ans plus tôt.)

Mon frère, avant d’aller à l’école, dénouait mes longues nattes blondes, brossait au soleil mes cheveux flottants, les démêlait avec un peigne d’or (du moins qui nous semblait tel). Alors, de ma voix enfantine (du reste ma voix n’a jamais mué), je lui chantais la Lorelei. Et nous éprouvions tous deux, l’un par l’autre, de grandes voluptés.

Nous étions des enfants modèles. On nous donnait en exemple à tous les gamins du quartier, tant il est vrai que de telles occupations fraternelles font la joie des petits et la tranquillité des grandes personnes.

Quand Valentin choisit le métier militaire il me sembla que tous mes vœux se réalisaient. Je ne pensais qu’à la gloire. J’oubliai la séparation. Ou plutôt, j’étais si naïve que je croyais partir avec lui, marcher à ses côtés. Le ceinturon de cantinière ceindrait mes reins d’agréable façon. Je serais amoureuse des jeunes recrues aux joues roses. Si la guerre est déclarée (elle a si bon effet sur le mâle), j’y trouverai un excitant de plus… Oui, Valentin me revenait toujours plus aimant, les poings sanglants, un œil meurtri, lorsqu’après les parties de billes il s’était bien battu dans le ruisseau. La souffrance n’est-elle pas notre alliée, femmes, nous les grandes consolatrices — les sœurs de charité ?…

Un jour je le vis arriver de la caserne, moulé dans son nouvel uniforme « feldgrau », et j’éprouvai des serrements de cœur étranges — si doux que j’en pensai mourir !

(Aujourd’hui même le cliquetis du sabre d’un joli hussard peut encore, à lui seul, me donner bien du plaisir.)

Je n’avais pas prévu l’absence. — Mon dieu ! que je suis seule !… Et que faire pour lui être fidèle ? J’ai beau ne sortir que pour aller à confesse !…

Si je rencontre un jeune homme qui me plaît physiquement, sans même savoir son nom, malgré mes cils baissés je l’observe, et le souhaite aussitôt. Je fais tout pour le revoir. Cela dure quelque temps, jusqu’au jour où j’en rencontre un autre. Alors l’ancien m’est tout à fait sorti de la tête ; et je recommence avec le second ce que j’avais fait pour le premier. Comment me corriger ? Qui est dans le même état d’esprit que moi ? Je suis éprise dụ sexe tout entier, du beau sexe.

Ce serait pourtant bien vilain de tromper un absent, et peut-être en danger de mort, et grâce à qui je suis enceinte !

C’est même ce dernier motif qui, seul, me décida à céder aux instances de Faust. Autrement j’eusse résisté, je le jure ! — En tous cas j’eusse bien préféré son compagnon mystérieux, ce Méphisto qui porte une sorte d’uniforme biscornu dont je suis un peu curieuse… Faust s’en est aperçu ; dès que Méphisto est là, je n’ai plus d’yeux que pour lui. — Aussi l’éloigne-t-il à chacune de nos rencontres.

C’est cette maudite grossesse et ma réputation de chasteté qui sont causes de tout ! Ne pouvant me découvrir un amant, il faudrait bien qu’on se décidât à soupçonner mon frère. J’encourrais alors un blâme cent fois pire. — Faust me semble d’une nature si rêveuse, d’une complexion si poétique — je ne désespère point de l’amener à m’épouser. Je suis une fille honnête et redoute l’Opinion. Ne pas respecter l’opinion publique est toujours un signe d’effronterie incompatible avec la réserve et la mesure que doivent garder tous les actes des femmes équilibrées et respectables.

Malheureusement Valentin revint à l’improviste. Son duel de jalousie fit scandale. Sa mort me peina — bien qu’elle fût méritée. J’accouchai. Mon devoir était d’étouffer — l’enfant de l’inceste, seule objection formelle. Je ne reculai pas. Je n’ai jamais reculé devant le Devoir. (J’ai de l’expérience, ayant déjà aidé à mourir ma petite sœur, dont le berceau, jadis, entre nos lits jumeaux… encombrait la chambre.) Pourtant, cette fois, je fus maladroite et ne sus pas observer le sage commandement : Spurlos versenken.

Ce fut terrible. Je songeai sérieusement à prendre pour avocat cet homme célèbre qui promettait la

RÉHABILITATION À L’INSU DE TOUS

Méphistophélès m’en dissuada, me prouvant (je ne sais trop comment, quoiqu’alors cela me parut très clair) que l’honneur perdu ne se retrouve point à huis clos.

Faust me visita dans la prison et voulut m’en faire évader. J’avais l’esprit troublé : tout d’abord je le pris pour Valentin et l’aurais suivi volontiers. Mais tout à coup je le reconnus : l’assassin de mon frère ! — de mon seul amour — et je refusai de bouger.

Je le regrette, à présent qu’on dresse l’échafaud.

Comment des hommes osent-ils me condamner, et surtout s’ils ont des sœurs ? Savez-vous donc, ô Juges, savez-vous ce qui vous attend ? — si ce n’est déjà chose faite…

🟊

SALOMÉ LA SCEPTIQUE

… Ce soir-là, quand il rentra dans son village et qu’on lui demanda comme les autres soirs : Allons raconte : Qu’as-tu vu ? Il répondit : Je n’ai rien vu.

OSCAR WILDE.
(André Gide : In memoriam.)
Pour O. W.

Qu’ils sont étranges les gens qui croient que c’est arrivé ! Comment peuvent-ils ? Une seule chose dans la vie, le rêve, me paraît assez belle, assez émouvante, pour valoir qu’on se trouble jusqu’au rire, jusqu’aux larmes.

J’ai cru trouver la fin de mon indifférence quotidienne (le lieu et la formule), un prolongement de mes nuits : l’art. (Ah que j’étais donc jeune !) Vierge, en effet, jusqu’à l’âme, je ne m’étais pas encore occupée de questions artistiques — ce sera mon excuse.

Je compris vite l’horrible guet-apens peintres, écrivains, sculpteurs, musiciens même, ils copiaient la vie. Au lieu de la tromper, cette éternelle épouse ! c’était à qui lui serait le plus fidèle. Pouvais-je admirer leurs chromos, moi qui déjà n’aimais point le modèle.

Pourtant, parfois les « ratés » me plaisaient, ceux d’entre les portraits qu’on ne parvenait point à faire ressemblants. J’achetai les laissés pour compte. Au moins, ces amants du réel étaient cela, faute de mieux : Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font !

Mais d’autres, soi-disant amants de l’Idéal, assuraient qu’ils déformaient à dessein les traits de l’héroïne (et certes ! ils se vantaient !) — Fardez, maquillez, mettez-lui un faux-nez — grattez : la grimace reparaît ; la femme, elle est toujours dessous ! — D’autres hommes prétendaient créer absolument, ou du moins reproduire l’autre vie, la spontanée, celle qui surgit, remue sous les paupières closes… Et, fiers de leur révolte, se contentaient d’assembler, et sans aucun discernement, ce qu’ils trouvaient épars dans la nature, ou chez leurs collègues : les décalcomanes. De telles œuvres, ah ! qu’un dieu les daigne résoudre !

Se croyant tous destructeurs, bâtisseurs, méconnus, maudits, parricides, incendiaires — comme ils s’intimident eux-mêmes ! comme ils sont, devant ce qu’ils nomment : la Gloire, des enfants sages, et soumis, et battus ! — comme ils manquent d’audace !… Ils croient à l’immortalité du Génie (blague entre les blagues !). Ils pensent aussi, les uns que c’est arrivé, les autres que ça arrivera.

Ce n’est peut-être pas la peine de le dire ? ça se voit : je ne les aime guère. C’est d’avoir trop voulu les aimer.

Ma déception commença au théâtre, un jour qu’on apportait dans un bassin d’argent une tête en carton peint, dégouttante de rouge — rappelant un morceau de porc frais à l’étal du boucher. — C’est ignoble ! Ma religion en interdit la vue.

Toutefois, avant de renoncer au monde, je danserai devant Hérode, parce qu’il s’intéresse à mon sommeil, et qu’il m’a fait lui expliquer mes songes…

(Ils disent que je tournoie, tantôt sur les paumes, tantôt sur les orteils, comme une acrobate — car ils ne savent pas voir. Je suis sirène ou serpent et me tiens dressée sur ma queue ; je suis un oiseau, un ange, et danse légèrement sur la pointe endurcie de mes ailes.)

… D’ailleurs il m’a promis qu’il me paierait royalement. Je veux faire une dernière épreuve : savoir quelles sont ses idées en matière de carton peint (car s’il a du goût, ce n’est pas la question d’argent qui l’arrêtera).

Quand, somnambule érotique, j’aurai pour son plaisir changé sept fois de peau, je m’éveillerai, je commanderai qu’on m’apporte dans un bassin d’argent la tête du prophète Whatshisname (j’oublie son nom ; n’importe ! mon beau-père comprendra). D’abord, ce sera drôle de voir son front fâché. Il n’aime pas qu’on parle du prisonnier, dont il est jaloux, car lui-même prophétise volontiers. Il s’est vanté d’entendre des voix — des voix terribles. Mais Salomé aussi lui fait peur, et c’est ma mère qu’il…

Pourquoi ai-je demandé ça ? Elle est encore plus coupée, encore plus laide et plus mal faite qu’au théâtre. Il paraît que je dois y toucher, la prendre dans mes mains, la baiser… Ça m’est bien égal ! Est-ce qu’un objet si ridicule peut effrayer ? Ma répugnance est tout esthétique. — La toucher ? oui, ils veulent toujours ça : qu’on admire comme c’est bien imité ! — Mais la baiser ? pourquoi ?… Ah !… Parfaitement. Ils se figurent que j’en suis amoureuse. Mon dieu ! si ça les amuse. Je ne leur savais pas tant d’imagination. — La baiser ? Veut-on que je fasse davantage ?…

(Le Tétrarque a sa crise de nerfs. À quoi lui sert d’entendre des voix. ? Lui aussi croit que c’est arrivé !

Tiens ! mais c’est qu’elle me salit avec du sang gluant, moins rouge et plus chaud qu’il n’est d’usage… du sang pareil au mien…

(Ce n’est pas du bon théâtre.)

Qu’est-ce que ça prouve ? Simplement que j’avais raison :

L’art, la vie : ça se vaut. C’est à qui sera le plus loin du rêve — et même du cauchemar. Je veux bien qu’il y ait des sots sur qui ça fait beaucoup d’effet. Moi, ça me laisse froide.

Si je vibre d’autres vibrations que les vôtres, fallait-il conclure que ma chair est insensible ?

CLAUDE CAHUN.
  1. Les phrases en italiques sont des citations textuelles — ou presque textuelles, phrases lues ou entendues dans la conversation. Les auteurs sont gens d’esprits les plus divers (on s’en rendra compte). Plusieurs sont extraites de la petite correspondance des journaux. D’autres, particulièrement connues, sont d’ailleurs, grâce au style du prosateur ou du poète, facilement reconnaissables.
  2. Pour ceux qui ne savent pas l’anglais : L’Amour dit : Ajoutez une corde à votre arc en apprenant les LANGUES VIVANTES. — Ève : D’ailleurs les langues, c’est comme les couleurs vives, ça fait moderne. La Tour de Babel, c’est d’actualité. Il y a même des gens qui disent qu’elle n’est pas encore construite. Si on me demande mon avis, je conseillerai le stuc. Le stuc se porte beaucoup cette année. Moi, j’aime tout ce qui est nouveau, original !