Le Roi des montagnes/04

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CHAPITRE IV

HADGI-STAVROS


Dimitri redescendit vers Athènes ; le moine remonta vers ses abeilles ; nos nouveaux maîtres nous poussèrent dans un sentier qui conduisait au camp de leur roi. Mme Simons fit acte d’indépendance en refusant de mettre un pied devant l’autre. Les brigands la menacèrent de la porter dans leurs bras : elle déclara qu’elle ne se laisserait pas porter. Mais sa fille la rappela à des sentiments plus doux, en lui faisant espérer qu’elle trouverait la table mise et qu’elle déjeunerait avec Hadgi-Stavros. Mary-Ann était plus surprise qu’épouvantée. Les brigands subalternes qui venaient de nous arrêter avaient fait preuve d’une certaine courtoisie ; ils n’avaient fouillé personne, et ils avaient tenu les mains loin de leurs prisonnières. Au lieu de nous dépouiller, ils nous avaient priés de nous dépouiller nous-mêmes ; ils n’avaient pas remarqué que ces dames portaient des pendants d’oreilles, et ils ne les avaient pas même invitées à ôter leurs gants. Nous étions donc bien loin de ces routiers d’Espagne et d’Italie qui coupent un doigt pour avoir une bague, et arrachent le lobe de l’oreille pour prendre une perle ou un diamant. Tous les malheurs dont nous étions menacés se réduisaient au paiement d’une rançon : encore était-il probable que nous serions délivrés gratis. Comment supposer qu’Hadgi-Stavros nous retiendrait impunément, à cinq lieues de la capitale, de la cour, de l’armée grecque, d’un bataillon de Sa Majesté Britannique, et d’un stationnaire anglais ? Ainsi raisonnait Mary-Ann. Pour moi, je pensais involontairement à l’histoire des petites filles de Mistra, et je me sentais gagné de tristesse. Je craignais que Mme Simons, par son obstination patriotique, n’exposât sa fille à quelque grand danger, et je me promettais de l’éclairer au plus tôt sur sa situation. Nous marchions un à un dans un sentier étroit, séparés les uns des autres par nos farouches compagnons de voyage. La route me paraissait interminable, et je demandai plus de dix fois si nous n’étions pas bientôt arrivés. Le paysage était affreux : la roche nue laissait à peine échapper par ses crevasses un petit buisson de chêne vert ou une touffe de thym épineux qui s’accrochait à nos jambes. Les brigands victorieux ne manifestaient aucune joie, et leur marche triomphale ressemblait à une promenade funèbre. Ils fumaient silencieusement des cigarettes grosses comme le doigt. Aucun d’eux ne causait avec son voisin : un seul psalmodiait de temps en temps une sorte de chanson nasillarde. Ce peuple est lugubre comme une ruine.

Sur les onze heures, un aboiement féroce nous annonça le voisinage du camp. Dix ou douze chiens énormes, grands comme des veaux, frisés comme des moutons, se ruèrent sur nous en montrant toutes leurs dents. Nos protecteurs les reçurent à coups de pierres, et après un quart d’heure d’hostilités la paix se fit. Ces monstres inhospitaliers sont les sentinelles avancées du Roi des Montagnes. Ils flairent la gendarmerie comme les chiens des contrebandiers flairent la douane. Mais ce n’est pas tout, et leur zèle est si grand, qu’ils croquent de temps à autre un berger inoffensif, un voyageur égaré, ou même un compagnon d’Hadgi-Stavros. Le Roi les nourrit, comme les vieux sultans entretenaient leurs janissaires, avec la crainte perpétuelle d’être dévoré.

Le camp du Roi était un plateau de sept ou huit cents mètres de superficie. J’eus beau y chercher les tentes de nos vainqueurs. Les brigands ne sont pas des sybarites, et ils dorment sous le ciel au 30 avril. Je ne vis ni dépouilles entassées, ni trésors étalés, ni rien de ce qu’on espère trouver au chef-lieu d’une bande de voleurs. Hadgi-Stavros se charge de faire vendre le butin ; chaque homme reçoit sa paye en argent et l’emploie à sa fantaisie. Les uns font des placements dans le commerce, les autres prennent hypothèque sur des maisons d’Athènes, d’autres achètent des terrains dans leurs villages ; aucun ne gaspille les produits du vol. Notre arrivée interrompit le déjeuner de vingt-cinq ou trente hommes, qui accoururent à nous avec leur pain et leur fromage. Le chef nourrit ses soldats : on leur distribue tous les jours une ration de pain, d’huile, de vin, de fromage, de caviar, de piment, d’olives amères, et de viande quand la religion le permet. Les gourmets qui veulent manger des mauves ou d’autres herbages sont libres de cueillir des friandises dans la montagne. Les brigands, comme les autres classes du peuple, allument rarement du feu pour leurs repas ; ils mangent les viandes froides et les légumes crus. Je remarquai que tous ceux qui se serraient autour de nous observaient religieusement la loi d’abstinence. Nous étions à la veille de l’Ascension, et ces braves gens, dont le plus innocent avait au moins un homme sur la conscience, n’auraient pas voulu charger leur estomac d’une cuisse de poulet. Arrêter deux Anglaises au bout de leurs fusils leur semblait une peccadille insignifiante ; Mme Simons avait péché bien plus gravement en mangeant de l’agneau le mercredi de l’Ascension.

Les hommes de notre escorte régalèrent copieusement la curiosité de leurs camarades. On les accabla de questions, et ils répondirent à tout. Ils étalèrent le butin qu’ils avaient fait, et ma montre d’argent obtint encore un succès qui flatta mon amour-propre. La savonnette d’or de Mary-Ann fut moins remarquée. Dans cette première entrevue, la considération publique tomba sur ma montre, et il en rejaillit quelque chose sur moi. Aux yeux de ces hommes simples, le possesseur d’une pièce si importante ne pouvait être moins qu’un milord.

La curiosité des brigands était agaçante, mais non pas insolente. Aucun d’eux ne faisait mine de nous traiter en pays conquis. Ils savaient que nous étions dans leurs mains et qu’ils nous échangeraient tôt ou tard contre un certain nombre de pièces d’or ; mais ils ne songeaient pas à se prévaloir de cette circonstance pour nous malmener ou nous manquer de respect. Le bons sens, ce génie impérissable du peuple grec, leur montrait en nous les représentants d’une race différente, et jusqu’à un certain point supérieure. La barbarie victorieuse rendait un secret hommage à la civilisation vaincue. Plusieurs d’entre eux voyaient pour la première fois l’habit européen. Ceux-là tournaient autour de nous comme les habitants du nouveau monde autour des Espagnols de Colomb. Ils tâtaient furtivement l’étoffe de mon paletot, pour savoir de quel tissu elle était faite. Ils auraient voulu pouvoir m’ôter tous mes vêtements, pour les examiner en détail. Peut-être même n’auraient-ils pas été fâchés de me casser en deux ou trois morceaux pour étudier la structure intérieure d’un milord ; mais je suis sûr qu’ils ne l’eussent pas fait sans s’excuser et sans me demander pardon de la liberté grande.

Mme Simons ne tarda pas à perdre patience ; elle s’ennuyait d’être examinée de si près par ces mangeurs de fromage qui ne lui offraient point à déjeuner. Tout le monde n’aime pas à se donner en spectacle. Le rôle de curiosité vivante déplaisait fort à la bonne dame, quoiqu’elle eût pu le remplir avantageusement dans tous les pays du globe. Quant à Mary-Ann, elle tombait de fatigue. Une course de six heures, la faim, l’émotion, la surprise, avaient eu bon marché de cette créature délicate. Figurez-vous une jeune miss élevée dans la ouate, habituée à marcher sur les tapis des salons ou sur le raygrass des plus beaux parcs. Ses bottines étaient déjà déchirées par les aspérités du chemin, et les buissons avaient frangé le bas de sa robe. Elle avait pris du thé la veille, dans les salons de la légation d’Angleterre, en feuilletant les admirables albums de M. Wyse : elle se voyait transportée sans transition au milieu d’un paysage affreux et d’une horde de sauvages, et elle n’avait pas la consolation de se dire : « C’est un rêve ; » car elle n’était ni couchée, ni assise, mais debout, au grand désespoir de ses petits pieds.

Une nouvelle troupe survint, qui rendit notre position intolérable. Ce n’était pas une troupe de brigands ; c’était bien pis. Les Grecs portent sur eux toute une ménagerie de petits animaux agiles, capricieux, insaisissables, qui leur tiennent compagnie nuit et jour, les occupent jusque dans le sommeil, et, par leurs bonds et leurs piqûres, accélèrent le mouvement des esprits et la circulation du sang. Les puces des brigands, dont je puis vous montrer quelques échantillons dans ma collection entomologique, sont plus rustiques, plus fortes et plus agiles que celles des citadins : le grand air a des vertus si puissantes ! Mais je m’aperçus trop tôt qu’elles n’étaient pas contentes de leur sort et qu’elles trouvaient plus de régal sur la peau fine d’un jeune Allemand que sur le cuir tanné de leurs maîtres. Une émigration armée se dirigea sur mes jambes. Je sentis d’abord une vive démangeaison autour des chevilles : c’était la déclaration de guerre. Dix minutes plus tard, une division d’avant-garde se jeta sur le mollet droit. J’y portai vivement la main. Mais, à la faveur de cette diversion, l’ennemi s’avançait à marches forcées vers mon aile gauche et prenait position sur les hauteurs du genou. J’étais débordé, et toute résistance devenait inutile. Si j’avais été seul, dans un coin écarté, j’aurais tenté avec quelque succès la guerre d’escarmouches. Mais la belle Mary-Ann était devant moi, rouge comme une cerise, et tourmentée peut-être aussi par quelque ennemi secret. Je n’osais ni me plaindre ni me défendre ; je dévorai héroïquement mes douleurs sans lever les yeux sur miss Simons ; et je souffrais pour elle un martyre dont on ne me saura jamais gré. Enfin, à bout de patience et décidé à me soustraire par la fuite au flot montant des invasions, je demandai à comparaître devant le Roi. Ce mot rappela nos guides à leur devoir. Ils demandèrent où était Hadgi-Stavros. On leur répondit qu’il travaillait dans ses bureaux.

« Enfin, dit Mme Simons, je pourrai donc m’asseoir dans un fauteuil. »

Elle prit mon bras, offrit le sien à sa fille, et marcha d’un pas délibéré dans la direction où la foule nous conduisait. Les bureaux n’étaient pas loin du camp, et nous y fûmes en moins de cinq minutes.

Les bureaux du Roi ressemblaient à des bureaux comme le camp des voleurs ressemblait à un camp. On n’y voyait ni tables, ni chaises, ni mobilier d’aucune sorte. Hadgi-Stavros était assis en tailleur, sur un tapis carré, à l’ombre d’un sapin. Quatre secrétaires et deux domestiques se groupaient autour de lui. Un jeune garçon de seize à dix-huit ans s’occupait incessamment à remplir, à allumer et à nettoyer le chibouk du maître. Il portait à la ceinture un sac à tabac, brodé d’or et de perles fines, et une pince d’argent destinée à prendre les charbons. Un autre serviteur passait la journée à préparer les tasses de café, les verres d’eau et les sucreries destinés à rafraîchir la bouche royale. Les secrétaires, assis à cru sur le rocher, écrivaient sur leurs genoux avec des roseaux taillés. Chacun d’eux avait à portée de la main une longue boîte de cuivre contenant les roseaux, le canif et l’écritoire. Quelques cylindres de fer-blanc, pareils à ceux où nos soldats roulent leur congé, servaient de dépôt des archives. Le papier n’était pas indigène, et pour cause. Chaque feuille portait le mot Bath en majuscules.

Le Roi était un beau vieillard, merveilleusement conservé, droit, maigre, souple comme un ressort, propre et luisant comme un sabre neuf. Ses longues moustaches blanches pendaient sous le menton comme deux stalactites de marbre. Le reste du visage était scrupuleusement rasé, le crâne nu jusqu’à l’occiput, où une grande tresse de cheveux blancs s’enroulait sous le bonnet. L’expression de ses traits me parut calme et réfléchie. Une paire de petits yeux bleu clair et un menton carré annonçaient une volonté inébranlable. Sa figure était longue, et la disposition des rides l’allongeait encore. Tous les plis du front se brisaient par le milieu et semblaient se diriger vers la rencontre des sourcils ; deux sillons larges et profonds descendaient perpendiculairement à la commissure des lèvres, comme si le poids des moustaches eût entraîné les muscles de la face. J’ai vu bon nombre de septuagénaires ; j’en ai même disséqué un qui aurait attrapé la centaine si la diligence d’Osnabruck ne lui eût passé sur le corps ; mais je ne me souviens pas d’avoir observé une vieillesse plus verte et plus robuste que celle d’Hadgi-Stavros.

Il portait l’habit de Tino et de toutes les îles de l’Archipel. Son bonnet rouge formait un large pli à sa base autour du front. Il avait la veste de drap noir, soutachée de soie noire, l’immense pantalon bleu qui absorbe plus de vingt mètres de cotonnade, et les grandes bottes en cuir de Russie, souple et solide. La seule richesse de son costume était une ceinture brodée d’or et de pierreries, qui pouvait valoir deux ou trois mille francs. Elle enserrait dans ses plis une bourse de cachemire brodée, un cangiar de Damas dans un fourreau d’argent, un long pistolet monté en or et en rubis, et la baguette assortissante.

Immobile au milieu de ses employés, Hadgi-Stavros ne remuait que le bout des doigts et le bout des lèvres : les lèvres pour dicter sa correspondance, les doigts pour compter les grains de son chapelet. C’était un de ces beaux chapelets d’ambre laiteux qui ne servent point à chiffrer des prières, mais à amuser l’oisiveté solennelle des Turcs.

Il leva la tête à notre approche, devina d’un coup d’œil l’accident qui nous amenait, et nous dit avec une gravité qui n’avait rien d’ironique :

« Vous êtes les bienvenus. Asseyez-vous.

— Monsieur, cria Mme Simons, je suis Anglaise, et… »

Il interrompit le discours en faisant claquer sa langue contre les dents de sa mâchoire supérieure, des dents superbes en vérité. « Tout à l’heure, dit-il, je suis occupé. » Il n’entendait que le grec, et Mme Simons ne savait que l’anglais ; mais la physionomie du Roi était si parlante, que la bonne dame comprit aisément sans le secours d’un interprète.

Nous prîmes place dans la poussière. Quinze ou vingt brigands s’accroupirent autour de nous, et le Roi, qui n’avait point de secrets à cacher, dicta paisiblement ses lettres de famille et ses lettres d’affaires. Le chef de la troupe qui nous avait arrêtés vint lui donner un avis à l’oreille. Il répondit d’un ton hautain : « Qu’importe, quand le milord comprendrait ? Je ne fais rien de mal, et tout le monde peut m’entendre. Va t’asseoir. — Toi, Spiro, écris : c’est à ma fille. »

Il se moucha fort adroitement dans ses doigts, et dicta d’une voix grave et douce :

« Mes chers yeux (ma chère enfant), la maîtresse de pension m’a écrit que ta santé était raffermie et que ce méchant rhume était parti avec les jours d’hiver. Mais on n’est pas aussi content de ton application, et l’on se plaint que tu n’étudies plus guère depuis le commencement du mois d’avril. Mme Mavros dit que tu deviens distraite et que l’on te voit accoudée sur ton livre, les yeux en l’air, comme si tu pensais à autre chose. Je ne saurais trop te dire qu’il faut travailler assidûment. Suis les exemples de toute ma vie. Si je m’étais reposé, comme tant d’autres, je ne serais pas arrivé au rang que j’occupe dans la société. Je veux que tu sois digne de moi, et c’est pourquoi je fais de si grands sacrifices pour ton éducation. Tu sais si je t’ai jamais refusé les maîtres ou les livres que tu m’as demandés ; mais il faut que mon argent profite. Le Walter Scott est arrivé au Pirée, ainsi que le Robinson et tous les livres anglais que tu as témoigné le désir de lire : fais-les prendre à la douane par nos amis de la rue d’Hermès. Tu recevras par la même occasion le bracelet que tu demandais et cette machine d’acier pour faire bouffer les jupes de tes robes. Si ton piano de Vienne n’est pas bon, comme tu me le dis, et qu’il te faille absolument un instrument de Pleyel, tu l’auras. Je ferai un ou deux villages après la vente des récoltes, et le diable sera bien malin si je n’y trouve pas la monnaie d’un joli piano. Je pense, comme toi, que tu as besoin de savoir la musique ; mais ce que tu dois apprendre ; avant tout, c’est les langues étrangères. Emploie tes dimanches de la façon que je t’ai dit, et profite de la complaisance de nos amis. Il faut que tu sois en état de parler le français, l’anglais et surtout l’allemand. Car enfin tu n’es pas faite pour vivre dans ce petit pays ridicule, et j’aimerais mieux te voir morte que mariée à un Grec. Fille de roi, tu ne peux épouser qu’un prince. Je ne dis pas un prince de contrebande, comme tous nos Phanariotes qui se vantent de descendre des empereurs d’Orient, et dont je ne voudrais pas pour mes domestiques, mais un prince régnant et couronné. On en trouve de fort convenables en Allemagne, et ma fortune me permet de t’en choisir un. Si les Allemands ont pu venir régner chez nous, je ne vois pas pourquoi tu n’irais pas régner chez eux à ton tour. Hâte-toi donc d’apprendre leur langue, et dis-moi dans ta prochaine lettre que tu as fait des progrès. Sur ce, mon enfant, je t’embrasse bien tendrement, et je t’envoie, avec le trimestre de ta pension, mes bénédictions paternelles. »

Mme Simons se pencha vers moi et me dit à l’oreille : « Est-ce notre sentence qu’il dicte à ses brigands ? »

Je répondis « Non, madame. Il écrit à sa fille.

— À propos de notre capture ?

— À propos de piano, de crinoline et de Walter Scott.

— Cela peut durer longtemps. Va-t-il nous inviter à déjeuner ?

— Voici déjà son domestique qui nous apporte des rafraîchissements. »

Le cafedgi du Roi se tenait devant nous avec trois tasses à café, une boîte de rahat-loukoum et un pot de confitures. Mme Simons et sa fille rejetèrent le café avec dégoût, parce qu’il était préparé à la turque et trouble comme une bouillie. Je vidai ma tasse en vrai gourmet de l’Orient. Les confitures, qui étaient du sorbet à la rose, n’obtinrent qu’un succès d’estime, parce que nous étions forcés de les manger tous trois avec une seule cuiller. Les délicats sont malheureux dans ce pays de bonhomie. Mais le rahat-loukoum, découpé en morceaux, flatta le palais de ces dames sans trop choquer leurs habitudes. Elles prirent à belles mains cette gelée d’amidon parfumé, et vidèrent la boîte jusqu’au fond, tandis que le Roi dictait la lettre suivante :

« MM. Barley et Cie, 31, Cavendish-Square, à Londres.

« J’ai vu par votre honorée du 5 avril et le compte courant qui l’accompagne, que j’ai présentement 22.750 livres sterling à mon crédit. Il vous plaira placer ces fonds, moitié en trois pour cent anglais, moitié en actions du Crédit mobilier, avant que le coupon soit détaché. Vendez mes actions de la Banque royale britannique : c’est une valeur qui ne m’inspire plus autant de confiance. Prenez-moi, en échange, des Omnibus de Londres. Si vous trouvez 15.000 livres de ma maison du Strand (elle les valait en 1852), vous m’achèterez de la Vieille-Montagne pour une somme égale. Envoyez chez les frères Rhalli 100 guinées (2.645 fr.) : c’est ma souscription pour l’école hellénique de Liverpool. J’ai pesé sérieusement la proposition que vous m’avez fait l’honneur de me soumettre, et, après mûres réflexions, j’ai résolu de persister dans ma ligne de conduite et de faire les affaires exclusivement au comptant. Les marchés à terme ont un caractère aléatoire qui doit mettre en défiance tout bon père de famille. Je sais bien que vous n’exposeriez mes capitaux qu’avec la prudence qui a toujours distingué votre maison ; mais quand même les bénéfices dont vous me parlez seraient certains, j’éprouverais, je l’avoue, une certaine répugnance à léguer à mes héritiers une fortune augmentée par le jeu.

« Agréez, etc.

« Hadgi-Stavros, propriétaire. »


« Est-il question de nous ? me dit Mary-Ann.

— Pas encore, mademoiselle. Sa Majesté aligne des chiffres.

— Des chiffres ici ? Je croyais qu’on n’en faisait que chez nous.

— Monsieur votre père n’est-il pas l’associé d’une maison de banque ?

— Oui ; de la maison Barley et Cie.

— Y a-t-il deux banquiers du même nom à Londres ?

— Pas que je sache.

— Avez-vous entendu dire que la maison Barley fît des affaires avec l’Orient ?

— Mais avec le monde entier !

— Et vous habitez Cavendish-Square ?

— Non, il n’y a que les bureaux. Notre maison est dans Piccadilly.

— Merci, mademoiselle. Permettez-moi d’écouter la suite. Ce vieillard a une correspondance des plus attachantes. »

Le Roi dicta, sans désemparer, un long rapport aux actionnaires de sa bande. Ce curieux document était adressé à M. Georges Micrommati, officier d’ordonnance, au palais, pour qu’il en donnât lecture dans l’assemblée générale des intéressés.


Compte rendu des opérations de la Compagnie Nationale du Roi des montagnes.
Exercice 1855-56


« Camp du roi, 30 avril 1856.
« Messieurs,

« Le gérant que vous avez honoré de votre confiance vient aujourd’hui, pour la quatorzième fois, soumettre à votre approbation le résumé de ses travaux de l’année. Depuis le jour où l’acte constitutif de notre société fut signé en l’étude de maître Tsappas, notaire royal à Athènes, jamais notre entreprise n’a rencontré plus d’obstacles, jamais la marche de nos travaux n’a été entravée par de plus sérieuses difficultés. C’est en présence d’une occupation étrangère, sous les yeux de deux armées, sinon hostiles, au moins malveillantes, qu’il a fallu maintenir le jeu régulier d’une institution éminemment nationale. Le Pirée envahi militairement, la frontière de Turquie surveillée avec une jalousie qui n’a pas de précédents dans l’histoire, ont restreint notre activité dans un cercle étroit, et imposé à notre zèle des limites infranchissables. Dans cette zone rétrécie, nos ressources étaient encore réduites par la pénurie générale, la rareté de l’argent, l’insuffisance des récoltes. Les oliviers n’ont pas tenu ce qu’ils promettaient, le rendement des céréales a été médiocre, et la vigne n’est pas encore délivrée de l’oïdium. Dans ces circonstances, il était bien difficile de profiter de la tolérance des autorités et de la douceur d’un gouvernement paternel. Notre entreprise est liée si étroitement aux intérêts du pays, qu’elle ne peut fleurir que dans la prospérité générale, et qu’elle ressent le contre-coup de toutes les calamités publiques ; car à ceux qui n’ont rien on ne prend rien, ou peu de chose.

« Les voyageurs étrangers, dont la curiosité est si utile au royaume et à nous, ont été fort rares. Les touristes anglais, qui composaient autrefois une branche importante de notre revenu, ont manqué totalement. Deux jeunes Américains arrêtés sur la route du Pentélique nous ont fait tort de leur rançon. Un esprit de défiance, alimenté par quelques gazettes de France et d’Angleterre, écarte de nous les gens dont la capture nous serait utile.

« Et cependant, messieurs, telle est la vitalité de notre institution, qu’elle a mieux résisté à cette crise fatale que l’agriculture, l’industrie et le commerce. Vos capitaux confiés en mes mains ont profité, non pas autant que je l’aurais voulu, mais beaucoup mieux que personne ne pouvait l’espérer. Je n’en dirai pas plus long ; je laisse parler les chiffres. L’arithmétique est plus éloquente que Démosthène.

« Le capital social, limité d’abord au chiffre modeste de 50.000 fr., s’est élevé à 120.000 par trois émissions successives d’actions de 500 fr.

« Nos recettes brutes, du Ier mai 1855 au 30 avril 1856, se montent à la somme de 261.482 fr.

« Nos dépenses se divisent comme il suit :

Dîme payée aux églises et monastères 
 Fr. 26.148 »
Intérêt du capital au taux légal de 10 pour 100 
 12.000 »
Solde et nourriture de 80 hommes à 650 franc l’un 
 52.000 »
Matériel, armes, etc 
 7.056 »
Réparation de la route de Thèbes, qui était devenue impraticable et où on ne trouvait plus de voyageurs à arrêter 
 2.540 »
 
—————
À reporter 
 99.744 »

Report 
 99.744 »
Frais de surveillance sur les grands chemins 
 5.835 »
Frais de bureau 
 3 »
Subvention de quelques journalistes 
 11.900 »
Encouragements à divers employés de l’ordre administratif et judiciaire 
 18.000 »
 
—————
Total 
 135.482 »
Si l’on déduit cette somme du chiffre brut de nos recettes, on trouve un bénéfice net de 
 126.000 »
Conformément aux statuts, cet excédent est réparti comme il suit :
 
Fonds de réserve déposé à la banque d’Athènes 
 6.000 »
Tiers attribué au gérant 
 40.000 »
À partager entre les actionnaires 
 80.000 »
Soit 333 fr. 33 par action.
 

« Ajoutez à ces 333 fr. 33, 50 francs d’intérêt et 25 francs du fonds de réserve, et vous aurez un total de 408 fr. 33 par action. Votre argent est donc placé à près de 82 pour 100.

« Tels sont, messieurs, les résultats de la dernière campagne. Jugez maintenant de l’avenir qui nous est réservé le jour où l’occupation étrangère cessera de peser sur notre pays et sur nos opérations ! »

Le Roi dicta ce rapport sans consulter de notes, sans hésiter sur un chiffre et sans chercher un mot. Je n’aurais jamais cru qu’un vieillard de son âge pût avoir la mémoire aussi présente. Il apposa son cachet au bas des trois lettres ; c’est sa manière de signer. Il lit couramment ; mais il n’a jamais trouvé le temps d’apprendre à écrire. Charlemagne et Alfred le Grand étaient, dit-on, dans le même cas.

Tandis que les sous-secrétaires d’État s’occupaient à transcrire sa correspondance du jour pour la déposer aux archives, il donna audience aux officiers subalternes qui étaient revenus avec leurs détachements dans la journée. Chacun de ses hommes s’asseyait devant lui, le saluait en appuyant la main droite sur le cœur et faisait son rapport en peu de mots, avec une concision respectueuse. Je vous jure que saint Louis, sous son chêne, n’inspirait pas une vénération plus profonde aux habitants de Vincennes.

Le premier qui se présenta fut un petit homme de mauvaise mine ; vraie figure de Cour d’assises. C’était un insulaire de Corfou, poursuivi pour quelques incendies : il avait été le bienvenu, et ses talents l’avaient fait monter en grade. Mais son chef et ses soldats le tenaient en médiocre estime. On le soupçonnait de détourner à son profit une partie du butin. Or, le Roi était intraitable sur le chapitre de la probité. Lorsqu’il prenait un homme en faute, il l’expulsait ignominieusement et lui disait avec une ironie accablante : « Va te faire magistrat ! »

Hadgi-Stavros demanda au Corfiote : « Qu’as-tu fait ?

— Je me suis rendu, avec mes quinze hommes, au ravin des Hirondelles, sur la route de Thèbes. J’ai rencontré un détachement de la ligne : vingt-cinq soldats.

— Où sont leurs fusils ?

— Je les leur ai laissés. Tous fusils à piston qui ne nous auraient pas servi, faute de capsules.

— Bon. Ensuite ?

— C’était jour de marché : j’ai arrêté ceux qui revenaient.

— Combien ?

— Cent quarante-deux personnes.

— Et tu rapportes ?

— Mille six francs quarante-trois centimes.

— Sept francs par tête ! C’est peu.

— C’est beaucoup. Des paysans !

— Ils n’avaient donc pas vendu leurs denrées ?

— Les uns avaient vendu, les autres avaient acheté. »

Le Corfiote ouvrit un sac pesant qu’il portait sous le bras ; il en répandit le contenu devant les secrétaires, qui se mirent à compter la somme. La recette se composait de trente ou quarante piastres mexicaines, de quelques poignées de zwanzigs autrichiens et d’une énorme quantité de billon. Quelques papiers chiffonnés se poursuivaient au milieu de la monnaie.

« Tu n’as pas de bijoux ? demanda le Roi.

— Non.

— Il n’y avait donc pas de femmes ?

— Je n’ai rien trouvé qui valût la peine d’être rapporté.

— Qu’est-ce que je vois à ton doigt ?

— Une bague.

— En or ?

— Ou en cuivre ; je n’en sais rien.

— D’où vient-elle ?

— Je l’ai achetée il y a deux mois.

— Si tu l’avais achetée, tu saurais si elle est en cuivre ou en or. Donne-la ! »

Le Corfiote se dépouilla de mauvaise grâce. La bague fut immédiatement encaissée dans un petit coffre plein de bijoux.

« Je te pardonne, dit le Roi, en faveur de ta mauvaise éducation. Les gens de ton pays déshonorent le vol en y mêlant la friponnerie. Si je n’avais que des Ioniens dans ma troupe, je serais obligé de faire mettre des tourniquets sur les chemins, comme aux portes de l’Exposition de Londres, pour compter les voyageurs et recevoir l’argent. À un autre ! »

Celui qui vint ensuite était un gros garçon bien portant, de la physionomie la plus avenante. Ses yeux ronds, à fleur de tête, respiraient la droiture et la bonhomie. Ses lèvres entr’ouvertes laissaient voir, à travers leur sourire, deux rangées de dents magnifiques ; il me séduisit au premier coup d’œil, et je me dis que, s’il s’était fourvoyé en mauvaise compagnie, il ne manquerait pas de rentrer un jour ou l’autre dans le bon chemin. Ma figure lui plut aussi, car il me salua très poliment avant de s’asseoir devant le Roi.

Hadgi-Stavros lui dit : « Qu’as-tu fait, mon Vasile ?

— Je suis arrivé hier soir avec mes six hommes à Pigadia, le village du sénateur Zimbélis.

— Bien.

— Zimbélis était absent, comme toujours ; mais ses parents, ses fermiers et ses locataires étaient tous chez eux, et couchés.

— Bien.

— Je suis entré au khan ; j’ai réveillé le khangi ; je lui ai acheté vingt-cinq bottes de paille, et, pour payement, je l’ai tué.

— Bien.

— Nous avons porté la paille au pied des maisons, qui sont toutes en planches ou en osier, et nous avons mis le feu en sept endroits à la fois. Les allumettes étaient bonnes : le vent venait du nord, tout a pris.

— Bien.

— Nous nous sommes retirés doucement vers les puits. Tout le village s’est éveillé à la fois en criant. Les hommes sont venus avec leurs seaux de cuir pour chercher de l’eau. Nous en avons noyé quatre que nous ne connaissions pas ; les autres se sont sauvés.

— Bien.

— Nous sommes retournés au village. Il n’y avait plus personne qu’un enfant oublié par ses parents et qui criait comme un petit corbeau tombé du nid. Je l’ai jeté dans une maison qui brûlait, et il n’a plus rien dit.

— Bien.

— Alors nous avons pris des tisons et nous avons mis le feu aux oliviers. La chose a bien réussi. Nous nous sommes remis en route vers le camp ; nous avons soupé et couché à moitié chemin, et nous sommes rentrés à neuf heures, tous bien portants, sans une brûlure.

— Bien. Le sénateur Zimbélis ne fera plus de discours contre nous. À un autre ! »

Vasile se retira en me saluant aussi poliment que la première fois ; mais je ne lui rendis pas son salut.

Il fut aussitôt remplacé par le grand diable qui nous avait pris. Par un singulier caprice du hasard, le premier auteur du drame où j’étais appelé à jouer un rôle se nommait Sophoclis. Au moment où il commença son rapport, je sentis quelque chose de froid couler dans mes veines. Je suppliai Mme Simons de ne pas risquer une parole imprudente. Elle me répondit qu’elle était Anglaise et qu’elle savait se conduire. Le Roi nous pria de nous taire et de laisser la parole à l’orateur.

Il étala d’abord les biens dont il nous avait dépouillés, puis il tira de sa ceinture quarante ducats d’Autriche, qui faisaient une somme de quatre cent soixante-dix francs, au cours de 11 fr. 75.

« Les ducats dit-il, viennent du village de Castia ; le reste m’a été donné par les milords. Tu m’avais dit de battre les environs ; j’ai commencé par le village.

— Tu as mal fait, répondit le Roi. Les gens de Castia sont nos voisins, il fallait les laisser. Comment vivrons-nous en sûreté, si nous nous faisons des ennemis à notre porte ? D’ailleurs, ce sont de braves gens, qui peuvent nous donner un coup de main à l’occasion.

— Oh ! je n’ai rien pris aux charbonniers ! Ils ont disparu dans les bois sans me laisser le temps de leur parler. Mais le parèdre avait la goutte ; je l’ai trouvé chez lui.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— Je lui ai demandé de l’argent ; il a soutenu qu’il n’en avait pas. Je l’ai enfermé dans un sac avec son chat ; et je ne sais pas ce que le chat lui a fait, mais il s’est mis à crier que son trésor était derrière la maison, sous une grosse pierre. C’est là que j’ai trouvé les ducats.

— Tu as eu tort. Le parèdre ameutera tout le village contre nous.

— Oh non ! En le quittant, j’ai oublié d’ouvrir le sac, et le chat doit lui avoir mangé les yeux.

— À la bonne heure !… Mais entendez-moi bien tous : je ne veux pas qu’on inquiète nos voisins. Retire-toi. »

Notre interrogatoire allait commencer. Hadgi-Stavros, au lieu de nous faire comparaître devant lui, se leva gravement et vint s’asseoir à terre auprès de nous. Cette marque de déférence nous parut d’un favorable augure. Mme Simons se mit en devoir de l’interpeller de la bonne sorte. Pour moi, prévoyant trop bien ce qu’elle pourrait dire, et connaissant l’intempérance de sa langue, j’offris au Roi mes services en qualité d’interprète. Il me remercia froidement et appela le Corfiote, qui savait l’anglais.

« Madame, dit le Roi à mistress Simons, vous semblez courroucée. Auriez-vous à vous plaindre des hommes qui vous ont conduite ici ?

— C’est une horreur ! dit-elle. Vos coquins m’ont arrêtée, jetée dans la poussière, dépouillée, exténuée et affamée.

— Veuillez agréer mes excuses. Je suis forcé d’employer des hommes sans éducation. Croyez, madame, que ce n’est pas sur mes ordres qu’ils ont agi ainsi. Vous êtes Anglaise ?

— Anglaise de Londres !

— Je suis allé à Londres ; je connais et j’estime les Anglais. Je sais qu’ils ont bon appétit, et vous avez pu remarquer que je me suis empressé de vous offrir des rafraîchissements. Je sais que les dames de votre pays n’aiment pas à courir dans les rochers, et je regrette qu’on ne vous ait pas laissée marcher à votre pas. Je sais que les personnes de votre nation n’emportent en voyage que les effets qui leur sont nécessaires, et je ne pardonnerai pas à Sophoclis de vous avoir dépouillée, surtout si vous êtes une personne de condition.

— J’appartiens à la meilleure société de Londres.

— Daignez reprendre ici l’argent qui est à vous. Vous êtes riche ?

— Assurément.

— Ce nécessaire n’est-il pas de vos bagages ?

— Il est à ma fille.

— Reprenez également ce qui est à mademoiselle votre fille. Vous êtes très riche ?

— Très riche.

— Ces objets n’appartiennent-ils point à monsieur votre fils ?

— Monsieur n’est pas mon fils ; c’est un Allemand. Puisque je suis Anglaise, comment pourrais-je avoir un fils allemand ?

— C’est trop juste. Avez-vous bien vingt mille francs de revenu ?

— Davantage.

— Un tapis à ces dames. Êtes-vous donc riches à trente mille francs de rente.

— Nous avons mieux que cela ?

— Sophoclis est un manant que je corrigerai. Logothète, dis qu’on prépare le dîner de ces dames. Serait-il possible, madame, que vous fussiez millionnaire ?

— Je le suis.

— Et moi je suis confus de la manière dont on vous a traitée. Vous avez assurément de belles connaissances à Athènes ?

— Je connais le ministre d’Angleterre ; et si vous vous étiez permis !…

— Oh ! madame !… Vous connaissez aussi des commerçants, des banquiers ?

— Mon frère, qui est à Athènes, connaît plusieurs banquiers de la ville.

— J’en suis ravi. Sophoclis, viens ici ! Demande pardon à ces dames. »

Sophoclis marmotta entre ses dents je ne sais quelles excuses. Le Roi reprit :

« Ces dames sont des Anglaises de distinction ; elles ont plus d’un million de fortune ; elles sont reçues à l’ambassade d’Angleterre ; leur frère, qui est à Athènes, connaît tous les banquiers de la ville.

— À la bonne heure ! » s’écria Mme Simons. Le Roi poursuivit :

« Tu devais traiter ces dames avec tous les égards dus à leur fortune.

— Bien ! dit Mme Simons.

— Les conduire ici doucement.

— Pourquoi faire ? murmura Mary-Ann.

— Et t’abstenir de toucher à leur bagage. Lorsqu’on a l’honneur de rencontrer dans la montagne deux personnes du rang de ces dames, on les salue avec respect, on les amène au camp avec déférence, on les garde avec circonspection, et on leur offre poliment toutes les choses nécessaires à la vie, jusqu’à ce que leur frère ou leur ambassadeur nous envoie une rançon de cent mille francs. »

Pauvre Mme Simons ! chère Mary-Ann ! Elles ne s’attendaient ni l’une ni l’autre à cette conclusion. Pour moi, je n’en fus pas surpris. Je savais à quel rusé coquin nous avions affaire. Je pris hardiment la parole, et je lui dis à brûle-pourpoint : « Tu peux garder ce que tes hommes m’ont volé, car c’est tout ce que tu auras de moi. Je suis pauvre, mon père n’a rien, mes frères mangent souvent leur pain sec, je ne connais ni banquiers ni ambassadeurs, et si tu me nourris dans l’espoir d’une rançon, tu en seras pour tes frais, je te le jure ! »

Un murmure d’incrédulité s’éleva dans l’auditoire, mais le Roi parut me croire sur parole.

« S’il en est ainsi, me dit-il, je ne ferai pas la faute de vous garder ici malgré vous. J’aime mieux vous renvoyer à la ville. Madame vous confiera une lettre pour monsieur son frère, et vous partirez aujourd’hui même. Si cependant vous aviez besoin de rester un jour ou deux dans la montagne, je vous offrirais l’hospitalité ; car je suppose que vous n’êtes pas venu jusqu’ici avec cette grande boîte pour regarder le paysage. »

Ce petit discours me procura un soulagement notable. Je promenai autour de moi un regard de satisfaction. Le Roi, ses secrétaires et ses soldats me parurent beaucoup moins terribles ; les rochers voisins me semblèrent plus pittoresques, depuis que je les envisageais avec les yeux d’un hôte et non d’un prisonnier. Le désir que j’avais de voir Athènes se calma subitement, et je me fis à l’idée de passer deux ou trois jours dans la montagne. Je sentais que mes conseils ne seraient pas inutiles à la mère de Mary-Ann. La bonne dame était dans un état d’exaltation qui pouvait la perdre. Si par aventure elle s’obstinait à refuser la rançon ! Avant que l’Angleterre vînt à son secours, elle avait le temps d’attirer quelque malheur sur une tête charmante. Je ne pouvais m’éloigner d’elle sans lui raconter, pour sa gouverne, l’histoire des petites filles de Mistra. Que vous dirai-je encore ? Vous savez ma passion pour la botanique. La flore du Parnès est bien séduisante à la fin d’avril. On trouve dans la montagne cinq ou six plantes aussi rares que célèbres. Une surtout : la Boryana variabilis, découverte et baptisée par M. Bory de Saint-Vincent. Devais-je laisser une telle lacune dans mon herbier et me présenter au muséum de Hambourg sans la Boryana variabilis ?

Je répondis au Roi : « J’accepte ton hospitalité, mais à une condition.

— Laquelle ?

— Tu me rendras ma boîte.

— Eh bien, soit ! mais à une condition aussi.

— Voyons !

— Vous me direz à quoi elle vous sert.

— Qu’à cela ne tienne ! Elle me sert à loger les plantes que je recueille.

— Et pourquoi cherchez-vous des plantes ? Pour les vendre ?

— Fi donc ! Je ne suis pas un marchand ; je suis un savant. »

Il me tendit la main et me dit avec une joie visible : « J’en suis charmé. La science est une belle chose. Nos aïeux étaient savants ; nos petits-fils le seront peut-être. Quant à nous, le temps nous a manqué. Les savants sont très estimés dans votre pays ?

— Infiniment.

— On leur donne de belles places ?

— Quelquefois.

— On les paye bien ?

— Assez.

— On leur attache de petits rubans sur là poitrine ?

— De temps en temps.

— Est-il vrai que les villes se disputent qui les aura ?

— Cela est vrai en Allemagne.

— Et qu’on regarde leur mort comme une calamité publique ?

— Assurément.

— Ce que vous dites me fait plaisir. Ainsi vous n’avez pas à vous plaindre de vos concitoyens ?

— Bien au contraire ! C’est leur libéralité qui m’a permis de venir en Grèce.

— Vous voyagez à leurs frais ?

— Depuis six mois.

— Vous êtes donc bien instruit ?

— Je suis docteur.

— Y a-t-il un grade supérieur dans la science ?

— Non.

— Et combien compte-t-on de docteurs dans la ville que vous habitez ?

— Je ne sais pas au juste, mais il n’y a pas autant de docteurs à Hambourg que de généraux à Athènes.

— Oh ! Oh ! je ne priverai pas votre pays d’un homme si rare. Vous retournerez à Hambourg, monsieur le docteur. Que dirait-on là-bas si l’on apprenait que vous êtes prisonnier dans nos montagnes ?

— On dirait que c’est un malheur.

— Allons ! Plutôt que de perdre un homme tel que vous, la ville de Hambourg fera bien un sacrifice de quinze mille francs. Reprenez votre boîte, courez, cherchez, herborisez et poursuivez le cours de vos études. Pourquoi ne remettez-vous pas cet argent dans votre poche ? Il est à vous et je respecte trop les savants pour les dépouiller. Mais votre pays est assez riche pour payer sa gloire. Heureux jeune homme ! Vous reconnaissez aujourd’hui combien le titre de docteur ajoute à votre valeur personnelle ! Je n’aurais pas demandé un centime de rançon si vous aviez été un ignorant comme moi. »

Le Roi n’écouta ni mes objections ni les interjections de Mme Simons. Il leva la séance, et nous montra du doigt notre salle à manger. Mme Simons y descendit en protestant qu’elle dévorerait le repas, mais qu’elle ne payerait jamais la carte. Mary-Ann semblait fort abattue ; mais telle est la mobilité de la jeunesse, qu’elle poussa un cri de joie en voyant le lieu de plaisance où notre couvert était mis. C’était un petit coin de verdure enchâssé dans la roche grise. Une herbe fine et serrée formait le tapis ; quelques massifs de troènes et de lauriers servaient de tentures et cachaient les murailles à pic. Une belle voûte bleue s’étendait sur nos têtes ; deux vautours au long col qui planaient dans l’air semblaient avoir été suspendus pour le plaisir des yeux. Dans un coin de la salle une source limpide comme le diamant se gonflait silencieusement dans sa coupe rustique, se répandait par-dessus les bords et roulait en nappe argentée sur le revers glissant de la montagne. De ce côté, la vue s’étendait à l’infini vers le fronton du Pentélique, le gros palais blanc qui règne sur Athènes, les bois d’oliviers sombres, la plaine poudreuse, le dos grisonnant de l’Hymette, arrondi comme l’échine d’un vieillard, et cet admirable golfe Saronique, si bleu qu’on dirait un lambeau tombé du ciel. Assurément, Mme Simons n’avait pas l’esprit tourné à l’admiration, et pourtant elle avoua que le loyer d’une vue si belle coûterait cher à Londres ou à Paris.

La table était servie avec une simplicité héroïque. Un pain bis, cuit au four de campagne, fumait sur le gazon et saisissait l’odorat par sa vapeur capiteuse. Le lait caillé tremblait dans une jatte de bois. Les grosses olives et les piments verts s’entassaient sur des planchettes mal équarries. Une outre velue gonflait son large ventre auprès d’une coupe de cuivre rouge naïvement ciselée. Un fromage de brebis reposait sur le linge qui l’avait pressé, et dont il gardait encore l’empreinte. Cinq ou six laitues appétissantes nous offraient une belle salade, mais sans aucun assaisonnement. Le Roi avait mis à notre disposition son argenterie de campagne, consistant en cuillers sculptées à coups de couteau, et nous avions, pour surcroît de luxe, la fourchette de nos cinq doigts. On n’avait pas poussé la tolérance jusqu’à nous servir de la viande, mais en revanche le tabac doré d’Almyros me promettait une admirable digestion.

Un officier du Roi était chargé de nous servir et de nous écouter. C’était ce hideux Corfiote, l’homme à la bague d’or, qui savait l’anglais. Il découpa le pain avec son poignard, et nous distribua de tout à pleines mains, en nous priant de ne rien ménager. Mme Simons, sans perdre un coup de dent, lui lança quelques interrogations hautaines. « Monsieur, lui dit-elle, est-ce que votre maître a cru sérieusement que nous lui paierions une rançon de cent mille francs ?

— Il en est sûr, madame.

— C’est qu’il ne connaît pas la nation anglaise.

— Il la connaît, bien, madame, et moi aussi. À Corfou j’ai fréquenté plusieurs Anglais de distinction : des juges !

— Je vous en fais mon compliment ; mais dites à ce Stavros de s’armer de patience, car il attendra longtemps les cent mille francs qu’il s’est promis.

— Il m’a chargé de vous dire qu’il les attendrait jusqu’au 15 mai, à midi juste.

— Et si nous n’avons pas payé le 15 à midi ?

— Il aura le regret de vous couper le cou, ainsi qu’à mademoiselle. »

Mary-Ann laissa tomber le pain qu’elle portait à sa bouche. « Donnez-moi à boire un peu de vin, » dit-elle. Le brigand lui tendit la coupe pleine ; mais à peine y eut-elle trempé ses lèvres, qu’elle laissa échapper un cri de répugnance et d’effroi. La pauvre enfant s’imagina que le vin était empoisonné. Je la rassurai en vidant la coupe d’un seul trait. « Ne craignez rien, lui dis-je ; c’est la résine.

— Quelle résine ?

— Le vin ne se conserverait pas dans les outres si l’on n’y ajoutait une certaine dose de résine, qui l’empêche de se corrompre. Ce mélange ne le rend pas agréable, mais vous voyez qu’on le boit sans danger. »

Malgré mon exemple, Mary-Ann et sa mère se firent apporter de l’eau. Le brigand courut à la source et revint en trois enjambées. « Vous comprenez, mesdames, dit-il en souriant, que le Roi ne ferait pas la faute d’empoisonner des personnes aussi chères que vous. » Il ajouta, en se tournant vers moi : « Vous, monsieur le docteur, j’ai ordre de vous apprendre que vous avez trente jours pour terminer vos études et payer la somme. Je vous fournirai, ainsi qu’à ces dames, tout ce qu’il faut pour écrire.

— Merci, dit Mme Simons. Nous y penserons dans huit jours, si nous ne sommes pas délivrées.

— Et par qui, madame ?

— Par l’Angleterre !

— Elle est loin.

— Ou par la gendarmerie.

— C’est la grâce que je vous souhaite. En attendant, désirez-vous quelque chose que je puisse vous donner ?

— Je veux d’abord une chambre à coucher.

— Nous avons près d’ici des grottes qu’on appelle les Étables. Vous y seriez mal ; on y a mis des moutons pendant l’hiver, et l’odeur en est restée. Je ferai prendre deux tentes chez les bergers d’en bas, et vous camperez ici… jusqu’à l’arrivée des gendarmes.

— Je veux une femme de chambre.

— Rien n’est plus facile. Nos hommes descendront dans la plaine et arrêteront la première paysanne qui passera… si toutefois la gendarmerie le permet.

— Il me faut des vêtements, du linge, des serviettes de toilette, du savon, un miroir, des peignes, des odeurs, un métier à tapisserie, un…

— C’est beaucoup de choses, madame, et pour vous trouver tout cela, nous serions forcés de prendre Athènes. Mais on fera pour le mieux. Comptez sur moi et ne comptez pas trop sur les gendarmes.

— Que Dieu ait pitié de nous ! » dit Mary-Ann.

Un écho vigoureux répondit : Kyrie eleison. C’était le bon vieillard qui venait nous faire une visite et qui chantait en marchant pour se tenir en haleine. Il nous salua cordialement, déposa sur l’herbe un vase plein de miel et s’assit auprès de nous. « Prenez et mangez, nous dit-il : mes abeilles vous offrent le dessert. »

Je lui serrai la main ; Mme Simons et sa fille se détournèrent avec dégoût. Elles s’obstinaient à voir en lui un complice des brigands. Le pauvre bonhomme n’avait pas tant de malice. Il ne savait que chanter ses prières, soigner ses petites bêtes, vendre sa récolte, encaisser les revenus du couvent et vivre en paix avec tout le monde. Son intelligence était bornée, sa science nulle, sa conduite innocente comme celle d’une machine bien réglée. Je ne crois pas qu’il sût distinguer clairement le bien du mal, et qu’il mît une grande différence entre un voleur et un honnête homme. Sa sagesse consistait à faire quatre repas tous les jours et à se tenir prudemment entre deux vins, comme le poisson entre deux eaux. C’était d’ailleurs un des meilleurs moines de son ordre.

Je fis honneur au présent qu’il nous avait apporté. Ce miel à demi sauvage ressemblait à celui que vous mangez en France, comme la chair d’un chevreuil à la viande d’un agneau. On eût dit que les abeilles avaient distillé dans un alambic invisible tous les parfums de la montagne. J’oubliai, en mangeant ma tartine, que je n’avais qu’un mois pour trouver quinze mille francs ou mourir.

Le moine, à son tour, nous demanda la permission de se rafraîchir un peu, et, sans attendre une réponse, il prit la coupe et se versa rasade. Il but successivement à chacun de nous. Cinq ou six brigands, attirés par la curiosité, se glissèrent dans la salle. Il les interpella par leur nom et but à chacun d’eux par esprit de justice. Je ne tardai pas à maudire sa visite. Une heure après son arrivée, la moitié de la bande était assise en cercle autour de notre table. En l’absence du Roi, qui faisait la sieste dans son cabinet, les brigands venaient, un à un, cultiver notre connaissance. L’un nous offrait ses services, l’autre nous apportait quelque chose, un autre s’introduisait sans prétexte et sans embarras, en homme qui se sent chez lui. Les plus familiers me priaient amicalement de leur raconter notre histoire ; les plus timides se tenaient derrière leurs camarades. Quelques-uns, après s’être rassasiés de notre vue, s’étendaient sur l’herbe et ronflaient sans coquetterie en présence de Mary-Ann. Et les puces montaient toujours, et la présence de leurs premiers maîtres les rendait si hardies, que j’en surpris trois ou quatre sur le dos de ma main. Impossible de leur disputer le droit de pâture : je n’étais plus un homme, mais un pré communal. En ce moment j’aurais donné les trois plus belles plantes de mon herbier pour un quart d’heure de solitude. Mme Simons et sa fille étaient trop discrètes pour me faire part de leurs impressions, mais elles prouvaient, par quelques soubresauts involontaires, que nous étions en communauté d’idées. Je surpris même entre elles un regard désespéré qui signifiait clairement : les gendarmes nous délivreront des voleurs, mais qui nous défera des puces ? Cette plainte muette éveilla dans mon cœur un sentiment chevaleresque. J’étais résigné à souffrir, mais voir le supplice de Mary-Ann était chose au-dessus de mes forces. Je me levai rapidement et je dis à nos importuns :

« Allez-vous-en tous ! Le Roi nous a logés ici pour vivre tranquilles jusqu’à l’arrivée de notre rançon. Le loyer nous coûte assez cher pour que nous ayons le droit de rester seuls. N’êtes-vous pas honteux de vous amasser autour d’une table, comme des chiens parasites ? Vous n’avez rien à faire ici. Nous n’avons pas besoin de vous ; nous avons besoin que vous n’y soyez pas. Croyez-vous que nous puissions nous enfuir ? Par où ? Par la cascade ? ou par le cabinet du Roi ? Laissez-nous donc en paix. Corfiote, chasse-les dehors, et je t’y aiderai, si tu veux ! »

Je joignis l’action à la parole. Je poussai les traînards, j’éveillai les dormeurs, je secouai le moine, je forçai le Corfiote à me venir en aide, et bientôt le troupeau des brigands, troupeau armé de poignards et de pistolets, nous céda la place avec une docilité moutonnière, tout en regimbant, en faisant de petits pas, en résistant des épaules et en retournant la tête, à la façon des écoliers qu’on chasse en étude quand la fin de la récréation a sonné.

Nous étions seuls enfin, avec le Corfiote. Je dis à mistress Simons : « Madame, nous voici chez nous. Vous plaît-il que nous séparions l’appartement en deux ? Il ne me faut qu’un petit coin pour dresser ma tente. Derrière ces arbres, je ne serai pas trop mal, et tout le reste vous appartiendra. Vous aurez la fontaine sous la main, et ce voisinage ne vous gênera pas, puisque l’eau s’en va tomber en cascade au revers de la montagne. »

Mes offres furent acceptées d’assez mauvaise grâce. Ces dames auraient voulu tout garder pour elles et m’envoyer dormir au milieu des brigands. Il est vrai que le cant britannique aurait gagné quelque chose à cette séparation, mais j’y aurais perdu la vue de Mary-Ann. Et d’ailleurs j’étais bien décidé à coucher loin des puces. Le Corfiote appuya ma proposition, qui rendait sa surveillance plus facile. Il avait ordre de nous garder nuit et jour. On convint qu’il dormirait auprès de ma tente. J’exigeai entre nous une distance de six pieds anglais.

Le traité conclu, je m’établis dans un coin pour donner la chasse à mon gibier domestique. Mais à peine avais-je sonné le premier hallali, que les curieux reparurent à l’horizon, sous prétexte de nous apporter les tentes. Mme Simons jeta les hauts cris en voyant que sa maison se composait d’une simple bande de feutre grossier, pliée par le milieu, fixée à terre par les bouts, et ouverte au vent de deux côtés. Le Corfiote jurait que nous serions logés comme des princes, sauf le cas de pluie ou de grand vent. La troupe entière se mit en devoir de planter les piquets, de dresser nos lits et d’apporter les couvertures. Chaque lit se composait d’un tapis couvert d’un gros manteau de poil de chèvre. À six heures, le Roi vint s’assurer par ses yeux que nous ne manquions de rien. Mme Simons, plus courroucée que jamais, répondit qu’elle manquait de tout. Je demandai formellement l’exclusion de tous les visiteurs inutiles. Le Roi établit un règlement sévère, qui ne fut jamais suivi. Discipline est un mot français bien difficile à traduire en grec.

Le Roi et ses sujets se retirèrent à sept heures, et l’on nous servit le souper. Quatre flambeaux de bois résineux éclairaient la table. Leur lumière rouge et fumeuse colorait étrangement la figure un peu pâle de Mlle Simons. Ses yeux semblaient s’éteindre et se rallumer au fond de leurs orbites, comme les phares à feu tournant. Sa voix, brisée par la fatigue, reprenait par intervalles un éclat singulier. En l’écoutant, mon esprit s’égarait dans le monde surnaturel, et il me venait je ne sais quelles réminiscences des contes fantastiques. Un rossignol chanta, et je crus voir sa chanson argentine voltiger sur les lèvres de Mary-Ann. La journée avait été rude pour tous, et moi-même, qui vous ai donné des preuves éclatantes de mon appétit, je reconnus bientôt que je n’avais faim que de sommeil. Je souhaitai le bonsoir à ces dames, et je me retirai sous ma tente. Là, j’oubliai en un instant rossignol, danger, rançon, piqûres ; je fermai les yeux à double tour, et je dormis.

Une fusillade épouvantable m’éveilla en sursaut. Je me levai si brusquement, que je donnai de la tête contre un des piquets de ma tente. Au même instant, j’entendis deux voix de femmes qui criaient : « Nous sommes sauvées ! Les gendarmes ! » Je vis deux ou trois fantômes courir confusément à travers la nuit. Dans ma joie, dans mon trouble, j’embrassai la première ombre qui passa à ma portée : c’était le Corfiote.

« Halte-là ! cria-t-il ; où courez-vous, s’il vous plaît ?

— Chien de voleur, répondis-je en essuyant ma bouche, je vais voir si les gendarmes auront bientôt fini de fusiller tes camarades. »

Mme Simons et sa fille, guidées par ma voix, arrivèrent auprès de nous. Le Corfiote nous dit :

« Les gendarmes ne voyagent pas aujourd’hui. C’est l’Ascension et le Ier mai : double fête. Le bruit que vous avez entendu est le signal des réjouissances. Il est minuit passé ; jusqu’à demain à pareille heure, nos compagnons vont boire du vin, manger de la viande, danser la romaïque et brûler de la poudre. Si vous vouliez voir ce beau spectacle, vous me feriez plaisir. Je vous garderais plus agréablement autour du rôti qu’au bord de la fontaine.

— Vous mentez ! dit Mme Simons. C’est les gendarmes !

— Allons-y voir, » ajouta Mary-Ann.

Je les suivis. Le vacarme était si grand, qu’à vouloir dormir on eût perdu sa peine. Notre guide nous fit traverser le cabinet du Roi et nous montra le camp des voleurs éclairé comme par un incendie. Des pins entiers flambaient d’espace en espace. Cinq ou six groupes assis autour du feu rôtissaient des agneaux embrochés dans des bâtons. Au milieu de la foule, un ruban de danseurs serpentait lentement au son d’une musique effroyable. Les coups de fusil partaient dans tous les sens. Il en vint un dans notre direction, et j’entendis siffler une balle à quelques pouces de mon oreille. Je priai ces dames de doubler le pas, espérant qu’auprès du Roi nous serions plus loin du danger. Le Roi, assis sur son éternel tapis, présidait avec solennité aux divertissements de son peuple. Autour de lui, les outres se vidaient comme de simples bouteilles ; les agneaux se découpaient comme des perdrix ; chaque convive prenait un gigot ou une épaule et l’emportait à pleine main. L’orchestre était composé d’un tambourin sourd et d’un flageolet criard : le tambourin était devenu sourd à force d’entendre crier le flageolet. Les danseurs avaient ôté leurs souliers pour être plus agiles. Ils se démenaient sur place et faisaient craquer leurs os en mesure, ou à peu près. De temps en temps, l’un d’eux quittait le bal, avalait une coupe de vin, mordait dans un morceau de viande, tirait un coup de fusil, et retournait à la danse. Tous ces hommes, excepté le Roi, buvaient, mangeaient, hurlaient et sautaient : je n’en vis pas rire un seul.

Hadgi-Stavros s’excusa galamment de nous avoir éveillés.

« Ce n’est pas moi qui suis coupable, dit-il, c’est la coutume. Si le Ier mai se passait sans coups de fusil, ces braves gens ne croiraient pas au retour du printemps. Je n’ai ici que des êtres simples, élevés à la campagne et attachés aux vieux usages du pays. Je fais leur éducation du mieux que je peux, mais je mourrai avant de les avoir policés. Les hommes ne se refondent pas en un jour comme les couverts d’argent. Moi-même, tel que vous me voyez, j’ai trouvé du plaisir à ces ébats grossiers ; j’ai bu et dansé tout comme un autre. Je ne connaissais pas la civilisation européenne : pourquoi me suis-je mis si tard à voyager ? Je donnerais beaucoup pour être jeune et n’avoir que cinquante ans. J’ai des idées de réforme qui ne seront jamais exécutées, car je me vois comme Alexandre, sans un héritier digne de moi. Je rêve une organisation nouvelle du brigandage, sans désordre, sans turbulence et sans bruit. Mais je ne suis pas secondé. Je devrais avoir le recensement exact de tous les habitants du royaume, avec l’état approximatif de leurs biens, meubles et immeubles. Quant aux étrangers qui débarquent chez nous, un agent établi dans chaque port me ferait connaître leurs noms, leur itinéraire, et, autant que possible, leur fortune. De cette façon, je saurais ce que chacun peut me donner ; je ne serais plus exposé à demander trop ou trop peu. J’établirais sur chaque route un poste d’employés propres, bien élevés et bien mis, car, à quoi bon effaroucher les clients par une tenue choquante et une mine rébarbative. J’ai vu en France, en Angleterre, des voleurs élégants jusqu’à l’excès : en faisaient-ils moins bien leurs affaires ?

« J’exigerais chez tous mes subordonnés des manières exquises surtout chez les employés au département des arrestations. J’aurais pour les prisonniers de distinction comme vous des logements confortables, en bon air, avec jardins. Et ne croyez pas qu’il leur en coûterait plus cher : bien au contraire ! Si tous ceux qui voyagent dans le royaume arrivaient nécessairement dans mes mains, je pourrais taxer le passant à une somme insignifiante. Que chaque indigène et chaque étranger me donne seulement un quart pour cent sur le chiffre de sa fortune, je gagnerai sur la quantité. Alors le brigandage ne sera plus qu’un impôt sur la circulation : impôt juste, car il sera proportionnel ; impôt normal, car il a toujours été perçu depuis les temps héroïques. Nous le simplifierons, s’il le faut, par les abonnements à l’année. Moyennant telle somme une fois payée, on obtiendra un sauf-conduit pour les indigènes, un visa sur le passeport des étrangers. Vous me direz qu’aux termes de la constitution nul impôt ne peut être établi sans le vote des deux Chambres. Ah ! monsieur, si j’avais le temps ! J’achèterais tout le Sénat ; je nommerais une Chambre des députés bien à moi ; la loi passerait d’emblée : on créerait, au besoin, un Ministère des grands chemins. Cela me coûterait deux ou trois millions de premier établissement : mais en quatre ans je rentrerais dans tous mes frais…, et j’entretiendrais les routes par-dessus le marché ! »

Il soupira solennellement, puis il reprit : « Vous voyez avec quel abandon je vous raconte mes affaires. C’est une vieille habitude dont je ne me déferai jamais. J’ai toujours vécu non seulement au grand air, mais au grand jour. Notre profession serait honteuse si on l’exerçait clandestinement. Je ne me cache pas, car je n’ai peur de personne. Quand vous lirez dans les journaux qu’on est à ma recherche, dites sans hésiter que c’est une fiction parlementaire : on sait toujours où je suis. Je ne crains ni les ministres, ni l’armée, ni les tribunaux. Les ministres savent tous que d’un geste je puis changer le Cabinet. L’armée est pour moi : c’est elle qui me fournit des recrues lorsque j’en ai besoin. Je lui emprunte des soldats, je lui rends des officiers. Quant à messieurs les juges, ils connaissent mes sentiments pour eux. Je ne les estime pas, mais je les plains. Pauvres et mal payés, on ne saurait leur demander d’être honnêtes. J’en nourris quelques-uns, j’en habille quelques autres ; j’en ai pendu fort peu dans ma vie je suis donc le bienfaiteur de la magistrature. »

Il me désigna, par un geste magnifique, le ciel, la mer et le pays : « Tout cela, dit-il, est à moi. Tout ce qui respire dans le royaume m’est soumis par la peur, l’amitié ou l’admiration. J’ai fait pleurer bien des yeux, et pourtant il n’est pas une mère qui ne voulût avoir un fils comme Hadgi-Stavros. Un jour viendra que les docteurs comme vous écriront mon histoire, et que les îles de l’Archipel se disputeront l’honneur de m’avoir vu naître. Mon portrait sera dans les cabanes avec les images sacrées qu’on achète au mont Athos. En ce temps-là, les petits-enfants de ma fille, fussent-ils princes souverains, parleront avec orgueil de leur ancêtre, le Roi des montagnes ! »

Peut-être allez-vous rire de ma simplicité germanique ; mais un si étrange discours me remua profondément. J’admirais malgré moi cette grandeur dans le crime. Je n’avais pas encore eu l’occasion de rencontrer un coquin majestueux. Ce diable d’homme, qui devait me couper le cou à la fin du mois, m’inspirait quasiment du respect. Sa grande figure de marbre, sereine au milieu de l’orgie, m’apparaissait comme le masque inflexible du destin. Je ne pus m’empêcher de lui répondre : « Oui, vous êtes vraiment Roi. »

Il répondit en souriant :

« En effet, puisque j’ai des flatteurs, même parmi mes ennemis. Ne vous défendez pas ! Je sais lire sur les visages, et vous m’avez regardé ce matin en homme qu’on voudrait voir pendu.

— Puisque vous m’invitez à la franchise ; j’avoue que j’ai eu un mouvement d’humeur. Vous m’avez demandé une rançon déraisonnable. Que vous preniez cent mille francs à ces dames qui les ont, c’est une chose naturelle et qui rentre dans votre métier ; mais que vous en exigiez quinze mille de moi qui n’ai rien, voilà ce que je n’admettrai jamais.

— Pourtant, rien n’est plus simple. Tous les étrangers qui viennent chez nous sont riches, car le voyage coûte cher. Vous prétendez que vous ne voyagez pas à vos frais, je veux vous croire. Mais ceux qui vous ont envoyé ici vous donnent au moins trois ou quatre mille francs par an. S’ils font cette dépense, ils ont leurs raisons, car on ne fait rien pour rien. Vous représentez donc à leurs yeux un capital de soixante à quatre-vingt mille francs. Donc en vous rachetant pour quinze mille francs, ils y gagnent.

— Mais l’établissement qui me paye n’a point de capital, il n’a que des revenus. Le budget du Jardin des Plantes est voté tous les ans par le Sénat ; ses ressources sont limitées : on n’a jamais prévu un cas pareil ; je ne sais comment vous expliquer… vous ne pouvez pas comprendre.

— Et quand je comprendrais, reprit-il d’un ton hautain, croyez-vous que je reviendrais sur ce que j’ai dit ? Mes paroles sont des lois : si je veux qu’on les respecte, je ne dois pas les violer moi-même. J’ai le droit d’être injuste ; je n’ai pas le droit d’être faible. Mes injustices ne nuisent qu’aux autres : une faiblesse me perdrait. Si l’on me savait exorable, mes prisonniers chercheraient des prières pour me vaincre, au lieu de chercher de l’argent pour me payer. Je ne suis pas un de vos brigands d’Europe, qui font un mélange de rigueur et de générosité, de spéculation et d’imprudence, de cruauté sans cause et d’attendrissement sans excuse, pour finir sottement sur l’échafaud. J’ai dit devant témoins que j’aurais quinze mille francs ou votre tête. Arrangez-vous ; mais, d’une façon ou de l’autre, je serai payé. Écoutez : en 1854, j’ai condamné deux petites filles qui avaient l’âge de ma chère Photini. Elles me tendaient les bras en pleurant, et leurs cris faisaient saigner mon cœur de père. Vasile, qui les a tuées, s’y est repris à plusieurs fois ; sa main tremblait. Et cependant j’ai été inflexible, parce que la rançon n’était pas payée. Croyez-vous qu’après cela je vais vous faire grâce ! À quoi me servirait de les avoir tuées, les pauvres créatures, si l’on apprenait que je vous ai renvoyé pour rien ? »

Je baissai la tête sans trouver un mot à répondre. J’avais mille fois raison, mais je ne savais rien opposer à l’impitoyable logique du vieux bourreau. Il me tira de mes réflexions par une tape amicale sur l’épaule : « Du courage, me dit-il. J’ai vu la mort de plus près que vous, et je me porte comme un chêne. Pendant la guerre de l’Indépendance, Ibrahim m’a fait fusiller par sept Égyptiens. Six balles se sont perdues ; la septième m’a frappé au front sans entrer. Quand les Turcs sont venus ramasser mon cadavre, j’avais disparu dans la fumée. Vous avez peut-être plus longtemps à vivre que vous ne pensez. Écrivez à tous vos amis de Hambourg. Vous avez reçu de l’éducation : un docteur doit avoir des amis pour plus de quinze mille francs. Je le voudrais, quant à moi. Je ne vous hais pas : vous ne m’avez jamais rien fait ; votre mort ne me causerait aucun plaisir, et je me plais à croire que vous trouverez les moyens de payer en argent. En attendant, allez vous reposer avec ces dames. Mes gens ont bu un coup de trop, et ils regardent les Anglaises avec des yeux qui ne disent rien de bon. Ces pauvres diables sont condamnés à une vie austère, et ils n’ont pas soixante-dix ans comme moi. En temps ordinaire, je les dompte par la fatigue ; mais, dans une heure, si la demoiselle restait là, je ne répondrais de rien. »

En effet, un cercle menaçant se formait autour de Mary-Ann, qui examinait ces figures étranges avec une innocente curiosité. Les brigands, accroupis devant elle, se parlaient haut à l’oreille, et faisaient son éloge en des termes que, par bonheur, elle ne comprit pas. Le Corfiote, qui avait réparé le temps perdu, lui tendit une coupe de vin, qu’elle repoussa fièrement et qui vint arroser l’assistance. Cinq ou six buveurs, plus enflammés que les autres, se poussaient, se battaient et échangeaient de grands coups de poing, comme pour s’échauffer et s’enhardir à d’autres exploits. Je fis un signe à Mme Simons : elle se leva avec sa fille. Mais au moment où j’offrais le bras à Mary-Ann, Vasile, rouge de vin, s’avança en chancelant, et fit le geste de la prendre par la taille. À cette vue, il me monta au cerveau je ne sais quelle fumée de colère. Je sautai sur le misérable et je lui fis une cravate de mes dix doigts. Il porta la main à sa ceinture et chercha en tâtonnant le manche d’un couteau ; mais, avant qu’il eût rien trouvé, je le vis arraché de mes mains et lancé à dix pas en arrière par la grande main puissante du vieux Roi. Un murmure gronda dans les bas-fonds de l’assemblée. Hadgi-Stavros éleva sa voix au-dessus du bruit et cria : « Taisez-vous ! Montrez que vous êtes des Hellènes et non des Albanais » Il reprit à voix basse : « Nous, marchons vite ; Corfiote, ne me quitte pas ; monsieur l’Allemand, dites aux dames que je coucherai à la porte de leur chambre. »

Il partit avec nous, précédé de son chiboudgi, qui ne le quittait ni jour ni nuit. Deux ou trois ivrognes firent mine de le suivre : il les repoussa rudement. Nous n’étions pas à cent pas de la foule, lorsqu’une balle de fusil passa en sifflant au milieu de nous. Le vieux pallicare ne daigna pas même retourner la tête. Il me regarda en souriant et me dit à demi-voix : « Il faut de l’indulgence : c’est le jour de l’Ascension. » Chemin faisant, je profitai des distractions du Corfiote, qui trébuchait à chaque pas, pour demander, à Mme Simons un entretien particulier. « J’ai, lui dis-je, un secret important à vous apprendre. Permettez-moi de me glisser jusqu’à votre tente, pendant que notre espion dormira du sommeil de Noé. »

Je ne sais si cette comparaison biblique lui parut irrévérencieuse ; mais elle me répondit sèchement qu’elle ne savait point avoir des secrets à partager avec moi. J’insistai ; elle tint bon. Je lui dis que j’avais trouvé le moyen de nous sauver tous, sans bourse délier. Elle me lança un regard de défiance, consulta sa fille et finit par accorder ce que je demandais. Hadgi-Stavros favorisa notre rendez-vous en retenant le Corfiote auprès de lui. Il fit porter son tapis au haut de l’escalier rustique qui conduisait à notre campement, déposa ses armes à portée de sa main, fit coucher le chiboudgi à sa droite et le Corfiote à sa gauche, et nous souhaita des rêves dorés.

Je me tins prudemment sous ma tente jusqu’au moment où trois ronflements distincts m’assurèrent que nos gardiens étaient endormis. Le tapage de la fête s’éteignait sensiblement. Deux ou trois fusils retardataires troublaient seuls de temps en temps le silence de la nuit. Notre voisin le rossignol poursuivait tranquillement sa chanson commencée. Je rampai le long des arbres jusqu’à la tente de Mme Simons. La mère et la fille m’attendaient sur l’herbe humide : les mœurs anglaises m’interdisaient l’entrée de leur chambre à coucher.

« Parlez, monsieur, me dit Mme Simons ; mais faites vite. Vous savez si nous avons besoin de repos. »

Je répondis avec assurance : « Mesdames, ce que j’ai à vous dire vaut bien une heure de sommeil. Voulez-vous être libres dans trois jours ?

— Mais, monsieur, nous le serons demain, ou l’Angleterre ne serait plus l’Angleterre ! Dimitri a dû avertir mon frère vers cinq heures ; mon frère a vu notre ministre à l’heure du dîner ; on a donné les ordres avant la nuit ; les gendarmes sont en route, quoi qu’en ait dit le Corfiote, et nous serons délivrés au matin pour notre déjeuner.

— Ne nous berçons pas d’illusions ; le temps presse. Je ne compte pas sur la gendarmerie nos vainqueurs en parlent trop légèrement pour la craindre. J’ai toujours entendu dire que, dans ce pays, chasseur et gibier, gendarme et brigand, faisaient bon ménage ensemble. Je suppose, à la rigueur, qu’on envoie quelques hommes à notre secours : Hadgi-Stavros les verra venir et il nous entraînera, par des chemins écartés, dans un autre repaire. Il sait le pays sur le bout du doigt ; tous les rochers sont ses complices, tous les buissons ses alliés, tous les ravins ses recéleurs. Le Parnès est avec lui contre nous ; il est le Roi des Montagnes !

— Bravo, monsieur ! Hadgi-Stavros est Dieu, et vous êtes son prophète. Il serait touché d’entendre avec quelle admiration vous parlez de lui. J’avais déjà deviné que vous étiez de ses amis, à voir comme il vous frappait sur l’épaule et comme il vous parlait en confidence. N’est-ce pas lui qui vous a suggéré le plan d’évasion que vous venez nous proposer ?

— Oui, madame, c’est lui ; ou plutôt c’est sa correspondance. J’ai trouvé ce matin, pendant qu’il dictait son courrier, le moyen infaillible de nous délivrer gratis. Veuillez écrire à monsieur votre frère de rassembler une somme de cent quinze mille francs, cent pour votre rançon, quinze pour la mienne, et de les envoyer ici le plus tôt possible par un homme sûr, par Dimitri.

— Par votre Dimitri, à votre ami le Roi des montagnes ? Grand merci, mon cher monsieur ! C’est à ce prix que nous serons délivrés pour rien !

— Oui, madame. Dimitri n’est pas mon ami, et Hadgi-Stavros ne se ferait pas de scrupule de me couper la tête. Mais je continue : en échange de l’argent, vous exigerez que le Roi vous signe un reçu.

— Le bon billet que nous aurons là !

— Avec ce billet, vous reprendrez vos cent quinze mille francs sans perdre un centime, et vous allez voir comment.

— Bonsoir, monsieur. Ne prenez pas la peine d’en dire davantage. Depuis que nous avons débarqué dans ce bienheureux pays, nous avons été volées par tout le monde. Les douaniers du Pirée nous ont volées ; le cocher qui nous a conduites à Athènes nous a volées ; notre aubergiste nous a volées ; notre domestique de place, qui n’est pas votre ami, nous a jetées entre les mains des voleurs ; tous ces messieurs qui boivent là-haut sont des voleurs ; vous êtes le seul honnête homme que nous ayons rencontré en Grèce, et vos conseils sont les meilleurs du monde ; mais, bonsoir, monsieur, bonsoir !

— Au nom du ciel, madame !… Je ne me justifie pas ; pensez de moi ce que vous voudrez. Laissez-moi seulement vous dire comment vous reprendrez votre argent.

— Et comment voulez-vous que je le reprenne, si toute la gendarmerie du royaume ne peut pas nous reprendre nous-mêmes ? Hadgi-Stavros n’est donc plus le Roi des montagnes ? Il ne sait plus de chemins écartés ? Les ravins, les buissons, les rochers ne sont plus ses recéleurs et ses complices ? Bonsoir, monsieur ; je rendrai témoignage de votre zèle ; je dirai aux brigands que vous avez fait leur commission ; mais, une fois pour toutes, bonsoir ! »

La bonne dame me poussa par les épaules en criant bonsoir sur un ton si aigu, que je tremblai qu’elle n’éveillât nos gardiens, et je m’enfuis piteusement sous ma tente. Quelle journée, monsieur ! J’entrepris de récapituler tous les incidents qui avaient grêlé sur ma tête depuis l’heure où j’étais parti d’Athènes à la poursuite de la Boryana variabilis. La rencontre des Anglaises, les beaux yeux de Mary-Ann, les fusils des brigands, les chiens, les puces, Hadgi-Stavros, quinze mille francs à payer, ma vie à ce prix, l’orgie de l’Ascension, les balles sifflant à mes oreilles, la face avinée de Vasile, et, pour couronner la fête, les injustices de Mme Simons ! Il ne me manquait, après tant d’épreuves, que d’être pris moi-même pour un voleur ! Le sommeil qui console de tout, ne vint pas à mon secours. J’avais été surmené par les événements, et la force me manquait pour dormir. Le jour se leva sur mes méditations douloureuses. Je suivis d’un œil éteint le soleil qui montait sur l’horizon. Des bruits confus succédèrent peu à peu au silence de la nuit. Je ne me sentais pas le courage de regarder l’heure à ma montre ou de retourner la tête pour voir ce qui se passait autour de moi. Tous mes sens étaient hébétés par la fatigue et le découragement. Je crois que, si l’on m’avait fait rouler au bas de la montagne, je n’aurais pas étendu les mains pour me retenir. Dans cet anéantissement de mes facultés, j’eus une vision qui tenait à la fois du rêve et de l’hallucination, car je n’étais ni éveillé ni endormi, et mes yeux étaient aussi mal fermés que mal ouverts. Il me sembla qu’on m’avait enterré vif ; que ma tente de feutre noir était un catafalque orné de fleurs, et qu’on chantait sur ma tête les prières des morts. La peur me prit ; je voulus crier ; la parole s’arrêta dans ma gorge ou fut couverte par la voix des chantres. J’entendais assez distinctement les versets et les répons pour reconnaître que mes funérailles se célébraient en grec. Je fis un effort violent pour remuer mon bras droit : il était de plomb. J’étendis le bras gauche, il céda facilement, heurta contre la tente et fit tomber quelque chose qui ressemblait à un bouquet. Je me frotte les yeux, je me lève sur mon séant, j’examine ces fleurs tombées du ciel, et je reconnais dans la masse un superbe échantillon de la Boryana variabilis. C’était bien elle ! Je touchais ses feuilles lobées, son calice gamosépale, sa corolle composée de cinq pétales obliques réunis à la base par un filet staminal, ses dix étamines, son ovaire à cinq loges : je tenais dans ma main la reine des malvacées ! Mais par quel hasard se trouvait-elle au fond de ma tombe ? et comment l’envoyer de si loin au Jardin des Plantes de Hambourg ? En ce moment, une vive douleur attira mon attention vers mon bras droit. On eût dit qu’il était en proie à une fourmilière de petits animaux invisibles. Je le secouai de la main gauche, et peu à peu il revint à l’état normal. Il avait porté ma tête pendant plusieurs heures, et la pression l’avait engourdi. Je vivais donc, puisque la douleur est un des privilèges de la vie ! Mais, alors, que signifiait cette chanson funèbre qui bourdonnait obstinément à mes oreilles ? Je me levai. Notre appartement était dans le même état que la veille au soir. Mme Simons et Mary-Ann dormaient profondément. Un gros bouquet pareil au mien pendait au sommet de leur tente. Je me rappelai enfin que les Grecs avaient coutume de fleurir toutes leurs habitations dans la nuit du Ier mai. Ces bouquets et la Boryana variabilis provenaient donc de la munificence du Roi. La chanson funèbre me poursuivait toujours. Je gravis l’escalier qui conduisait au cabinet d’Hadgi-Stavros, et j’aperçus un spectacle plus curieux que tout ce qui m’avait étonné la veille. Un autel était dressé sous le sapin royal. Le moine, revêtu d’ornements magnifiques, célébrait avec une dignité imposante l’office divin. Nos buveurs de la nuit, les uns debout, les autres agenouillés dans la poussière, tous religieusement découverts, s’étaient métamorphosés en petits saints : l’un baisait dévotement une image peinte sur bois, l’autre se signait à tour de bras et comme à la tâche ; les plus fervents donnaient du front contre terre et balayaient le sol avec leurs cheveux. Le jeune chiboudgi du Roi circulait dans les rangs avec un plateau en disant : « Faites l’aumône ! qui donne à l’Église prête à Dieu. » Et les centimes pleuvaient devant lui, et le grésillement du cuivre tombant sur le cuivre accompagnait la voix du prêtre et les prières des assistants. Lorsque j’entrai dans l’assemblée des fidèles, chacun d’eux me salua avec une cordialité discrète qui rappelait les premiers temps de l’Église. Hadgi-Stavros, debout auprès de l’autel, me fit une place à ses côtés. Il tenait un grand livre à la main, et jugez de ma surprise lorsque je vis qu’il psalmodiait les leçons à haute voix. Le brigand officiait ! Il avait reçu dans sa jeunesse le deuxième des ordres mineurs ! il était lecteur ou anagnoste. Un degré de plus, il aurait été exorciste et investi du pouvoir de chasser les démons ! Assurément, monsieur, je ne suis pas de ces voyageurs qui s’étonnent de tout, et je pratique assez énergiquement le nil admirari ; mais je restai tout ébahi et tout pantois devant cette étrange cérémonie. En voyant les génuflexions, en écoutant les prières, on aurait pu supposer que les acteurs n’étaient coupables que d’un peu d’idolâtrie. Leur foi paraissait vive et leur conviction profonde ; mais moi qui les avais vus à l’œuvre et qui savais comme ils étaient peu chrétiens en action, je ne pouvais m’empêcher de dire en moi-même : « Qui trompe-t-on ici ? »

L’office dura jusqu’à midi et quelques minutes. Une heure après, l’autel avait disparu, les brigands s’étaient remis à boire, et le bon vieillard leur tenait tête.

Hadgi-Stavros me prit à part et me demanda si j’avais écrit. Je lui promis de m’y mettre à l’instant même et il me fit donner des roseaux, de l’encre et du papier. J’écrivis à John Harris, à Christodule et à mon père. Je suppliai Christodule d’intercéder pour moi auprès de son vieux camarade, et de lui dire combien j’étais incapable de trouver quinze mille francs. Je me recommandai au courage et à l’imagination de Harris, qui n’était pas homme à laisser un ami dans l’embarras. « Si quelqu’un peut me sauver, lui dis-je, c’est vous. Je ne sais comment vous vous y prendrez, mais j’espère en vous de toute mon âme : vous êtes un si grand fou ! Je ne compte pas que vous trouverez quinze mille francs pour me racheter : il faudrait les emprunter à M. Mérinay, qui ne prête pas. D’ailleurs, vous êtes trop Américain pour consentir à un pareil marché. Agissez comme il vous plaira ; mettez le feu au royaume ; j’approuve tout à l’avance : mais ne perdez pas de temps. Je sens que ma tête est faible, et que la raison pourrait déménager avant la fin du mois. »

Quant à mon malheureux père, je n’eus garde de lui dire à quelle enseigne j’étais logé. À quoi bon lui mettre la mort dans l’âme en lui montrant les dangers auxquels il ne pouvait me soustraire ? Je lui écrivis, comme le premier de chaque mois, que je me portais bien et que je souhaitais que ma lettre trouvât la famille en bonne santé. J’ajoutai que je voyageais dans la montagne, que j’avais découvert la Boryana variabilis et une jeune Anglaise plus belle et plus riche que la princesse Ypsoff, de romanesque mémoire. Je n’étais pas encore parvenu à lui inspirer de l’amour, faute de circonstances favorables ; mais je trouverais peut-être sous peu l’occasion de lui rendre quelque grand service ou de me montrer devant elle dans l’habit irrésistible de mon oncle Rosenthaler. « Cependant, ajoutai-je avec un sentiment de tristesse invincible, qui sait si je ne mourrai pas garçon ? Alors, ce serait à Frantz ou à Jean-Nicolas de faire la fortune de la famille. Ma santé est plus florissante que jamais, et mes forces ne sont pas encore entamées ; mais la Grèce est un traître de pays qui a bon marché de l’homme le plus vigoureux. Si j’étais condamné à ne jamais revoir l’Allemagne et à finir ici, par quelque coup imprévu, au terme de mon voyage et de mes travaux, croyez bien, cher et excellent père, que mon dernier regret serait de m’éteindre loin de ma famille, et que ma dernière pensée s’envolerait vers vous. »

Hadgi-Stavros survint au moment où j’essuyais une larme, et je crois que cette marque de faiblesse me fit tort dans son estime.

« Allons, jeune homme, me dit-il, du courage ! Il n’est pas encore temps de pleurer sur vous-même. Que diable ! on dirait que vous suivez votre enterrement ! La dame anglaise vient d’écrire une lettre de huit pages, et elle n’a pas laissé choir une larme dans l’encrier. Allez un peu lui tenir compagnie : elle a besoin de distraction. Ah ! si vous étiez un homme de ma trempe ! Je vous jure qu’à votre âge et à votre place je ne serais pas resté longtemps prisonnier. Ma rançon eût été payée avant deux jours, et je sais bien qui en aurait fait les fonds. Vous n’êtes point marié ?

— Non.

— Hé bien ? vous ne comprenez pas ? Retournez à votre appartement, et soyez aimable. Je vous ai fourni une belle occasion de faire fortune. Si vous n’en profitez pas, vous serez un maladroit, et si vous ne me mettez point au rang de vos bienfaiteurs, vous serez un ingrat ! »

Je trouvai Mary-Ann et sa mère assises auprès de la source. En attendant la femme de chambre qu’on leur avait promise, elles travaillaient elles-mêmes à raccourcir leurs amazones. Les brigands leur avaient fourni du fil, ou plutôt de la ficelle, et des aiguilles propres à coudre la toile à voiles. De temps en temps elles interrompaient leur besogne pour jeter un regard mélancolique sur les maisons d’Athènes. Il était dur de voir la ville si près de soi et de ne pouvoir s’y transporter qu’au prix de cent mille francs ! Je leur demandai comment elles avaient dormi. La sécheresse de leur réponse me prouva qu’elles se seraient bien passées de ma conversation. C’est à ce moment que je remarquai pour la première fois les cheveux de Mary-Ann : elle était nu-tête, et, après avoir fait une ample toilette dans le ruisseau, elle laissait sécher sa chevelure au soleil. Je n’aurais jamais cru qu’une seule femme pût avoir une telle profusion de boucles soyeuses. Ses longs cheveux châtains tombaient le long des joues et derrière les épaules. Mais ils ne pendaient pas sottement comme ceux de toutes les femmes qui sortent du bain. Ils se courbaient en ondes pressées, comme la surface d’un petit lac frisé par le vent. La lumière, en glissant à travers cette forêt vivante, la colorait d’un éclat doux et velouté ; sa figure ainsi encadrée ressemblait trait pour trait à une rose mousseuse. Je vous ai dit, monsieur, que je n’avais jamais aimé personne, et certes je n’aurais pas commencé par une fille qui me prenait pour un voleur. Mais je puis avouer, sans me contredire, que j’eusse voulu, au prix de ma vie, sauver ces beaux cheveux des griffes d’Hadgi-Stavros. Je conçus, séance tenante, un plan d’évasion hardi, mais non pas impossible. Notre appartement avait deux issues : il donnait sur le cabinet du Roi et sur un précipice. Fuir par le cabinet d’Hagdi-Stavros était absurde : il eût fallu ensuite traverser le camp des voleurs et la deuxième ligne de défense, gardée par les chiens. Restait le précipice. En me penchant sur l’abîme, je reconnus que le rocher, presque perpendiculaire, offrait assez d’anfractuosités, de touffes d’herbe, de petits arbustes et d’accidents de toute espèce pour qu’on pût descendre sans se briser. Ce qui rendait la fuite dangereuse de ce côté, c’était la cascade. Le ruisseau qui sortait de notre chambre formait sur le flanc de la montagne une nappe horriblement glissante. D’ailleurs il était malaisé de garder son sang-froid et de descendre en équilibre avec une pareille douche sur la tête.

Mais n’y avait-il aucun moyen de détourner le torrent ? Peut-être. En examinant de plus près l’appartement où l’on nous avait logés, je reconnus à n’en pas douter que les eaux y avaient séjourné avant nous. Notre chambre n’était qu’un étang desséché. Je soulevai un coin du tapis qui croissait sous nos pieds, et je découvris un sédiment épais, déposé par l’eau de la fontaine. Un jour, soit que les tremblements de terre, si fréquents dans ces montagnes, eussent rompu la digue en un endroit, soit qu’une veine de rocher plus molle que les autres eût donné passage au courant, toute la masse liquide s’était jetée hors de son lit. Un canal de dix pieds de long sur trois de large la conduisait jusqu’au revers de la montagne. Pour fermer cette écluse ouverte depuis des années et emprisonner les eaux dans leur premier réservoir, il ne fallait pas deux heures de travail. Un heure au plus suffisait pour donner aux rochers humides le temps de s’égoutter : la brise de la nuit aurait bientôt séché la route. Notre fuite ainsi préparée n’eût pas demandé plus de vingt-cinq minutes. Une fois parvenus au pied de la montagne, nous avions Athènes devant nous, les étoiles nous servaient de guides ; les chemins étaient détestables, mais nous ne courions pas risque d’y rencontrer un brigand. Lorsque le Roi viendrait au matin nous faire sa visite pour savoir comment nous avions passé la nuit, il verrait que nous l’avions passée à courir ; et, comme on s’instruit à tout âge, il apprendrait à ses dépens qu’il ne faut compter que sur soi-même, et qu’une cascade s’entend mal à garder les prisonniers.

Ce projet me parut si merveilleux, que j’en fis part sur l’heure à celle qui me l’avait inspiré. Mary-Ann et Mme Simons m’écoutèrent d’abord comme les conspirateurs prudents écoutent un agent provocateur. Cependant la jeune Anglaise mesura sans trembler la profondeur du ravin : « On pourrait descendre, dit-elle. Non pas seule, mais avec l’aide d’un bras solide. Êtes-vous fort, monsieur ? »

Je répondis, sans savoir pourquoi : « Je le serais si vous aviez confiance en moi. » Ces paroles, auxquelles je n’attachais aucun sens particulier, renfermaient sans doute quelque sottise, car elle rougit en détournant la tête. « Monsieur, reprit-elle, il se peut que nous vous ayons mal jugé : le malheur aigrit. Je croirais volontiers que vous êtes un brave jeune homme. »

Elle aurait trouvé quelque chose de plus aimable à dire ; mais elle me glissa ce demi-compliment avec une voix si douce et un regard si pénétrant, que j’en fus ému jusqu’au fond de l’âme. Tant il est vrai, monsieur, que l’air fait passer la chanson !

Elle me tendit sa main charmante, et j’allongeais déjà mes cinq doigts pour la prendre ; mais elle se ravisa tout à coup et dit en se frappant le front : « Où trouverez-vous des matériaux pour une digue ?

— Sous nos pieds : le gazon !

— L’eau finira par l’emporter.

— Pas avant deux heures. Après nous le déluge.

— Bien ! » dit-elle. Cette fois, elle me livra sa main, et je l’approchai de mes lèvres. Mais cette main capricieuse se retira brusquement. « Nous sommes gardés nuit et jour : y avez-vous pensé ? »

Je n’y avais pas songé un instant, mais j’étais trop avancé pour reculer devant les obstacles. Je répondis avec une résolution qui m’étonna moi-même : « Le Corfiote ? je m’en charge. Je l’attacherai au pied d’un arbre.

— Il criera.

— Je le tuerai.

— Et des armes ?

— J’en volerai. » Voler, tuer, tout cela me semblait naturel, depuis que j’avais failli lui baiser la main. Jugez, monsieur, de quoi je serais capable si jamais je tombais amoureux !

Mme Simons me prêtait ses oreilles avec une certaine bienveillance, et je crus remarquer qu’elle m’approuvait du regard et du geste. « Cher monsieur, me dit-elle, votre deuxième idée vaut mieux que la première ; oui, infiniment mieux. Je n’aurais jamais pu condescendre à payer une rançon, même avec la certitude de la recouvrer ensuite. Redites-moi donc, s’il vous plaît, ce que vous comptez faire pour nous sauver.

— Je réponds de tout, madame. Je me procure un poignard aujourd’hui même. Cette nuit, nos brigands se coucheront de bonne heure, et ils auront le sommeil dur. Je me lève à dix heures, je garrotte notre gardien, je le bâillonne, et, au besoin, je le tue. Ce n’est pas un assassinat, c’est une exécution : il a mérité vingt morts pour une. À dix heures et demie, j’arrache cinquante pieds carrés de gazon, vous le portez au bord du ruisseau, je construis la digue : total, une heure et demie. Il sera minuit. Nous travaillerons à consolider l’ouvrage, tandis que le vent essuiera notre chemin. Une heure sonne : je prends mademoiselle sur mon bras gauche ; nous glissons ensemble jusqu’à cette crevasse, nous nous retenons à ces deux touffes d’herbe, nous gagnons ce figuier sauvage, nous nous reposons contre ce chêne vert, nous rampons le long de cette saillie jusqu’au groupe de rochers rouges, nous sautons dans le ravin, et nous sommes libres !

— Bien ! et moi ? »

Ce moi tomba sur mon enthousiasme comme un seau d’eau glacée. On ne s’avise pas de tout, et j’avais oublié le sauvetage de Mme Simons. De retourner la prendre, il n’y fallait pas songer. L’ascension était impossible sans échelle. La bonne dame s’aperçut de ma confusion. Elle me dit avec plus de pitié que de dépit : « Mon pauvre monsieur, vous voyez que les projets romanesques pêchent toujours par quelque endroit. Permettez-moi de m’en tenir à ma première idée et d’attendre la gendarmerie. Je suis Anglaise, et je me suis fait une vieille habitude de placer ma confiance dans la loi. D’ailleurs, je connais des gendarmes d’Athènes ; je les ai vus parader sur la place du palais. Ils sont beaux hommes et assez propres pour des Grecs. Ils ont de longues moustaches et des fusils à piston. Ce sont eux, ne vous en déplaise, qui nous tireront d’ici. »

Le Corfiote survint à propos pour me dispenser de répondre. Il amenait la femme de chambre de ces dames. C’était une Albanaise assez belle, malgré son nez camard. Deux brigands qui rôdaient dans la montagne l’avaient prise tout endimanchée, entre sa mère et son fiancé. Elle poussait des cris à fendre le marbre, mais on la consola bientôt en lui promettant de la relâcher sous quinze jours et de la payer. Elle prit son parti en brave et se réjouit presque d’un malheur qui devait grossir sa dot. Heureux pays, où les blessures du cœur se guérissent avec des pièces de cinq francs ! Cette servante philosophe ne fut pas d’un grand secours à Mme Simons : de tous les travaux de son sexe, elle ne connaissait que le labourage. Quant à moi, elle me rendit la vie insupportable par l’habitude qu’elle avait de grignoter une gousse d’ail par friandise et par coquetterie, comme les dames de Hambourg s’amusent à croquer des bonbons.

La journée s’acheva sans autre accident. Le lendemain nous parut à tous d’une longueur intolérable. Le Corfiote ne nous quittait pas d’une semelle. Mary-Ann et sa mère cherchaient les gendarmes à l’horizon et ne voyaient rien venir. Moi qui suis accoutumé à une vie active, je me rongeais dans l’oisiveté. J’aurais pu courir dans la montagne et herboriser, sous bonne garde : mais un certain je ne sais quoi me retenait auprès de ces dames. Pendant la nuit, je dormais mal : mon projet d’évasion me trottait obstinément par la tête. J’avais remarqué la place où le Corfiote logeait son poignard avant de se coucher ; mais j’aurais cru commettre une trahison en me sauvant sans Mary-Ann.

Le samedi matin, entre cinq et six heures, un bruit inusité m’attira vers le Cabinet du Roi. Ma toilette fut bientôt faite : je me mettais au lit tout habillé.

Hadgi-Stavros, debout au milieu de sa troupe, présidait un Conseil tumultueux. Tous les brigands étaient sur le pied de guerre, armés jusqu’aux dents. Dix ou douze coffres que je n’avais jamais aperçus reposaient sur des brancards. Je devinai qu’ils contenaient les bagages et que nos maîtres se préparaient à lever le camp. Le Corfiote, Vasile et Sophoclis délibéraient à tue-tête et parlaient tous à la fois. On entendait aboyer au loin les sentinelles avancées. Une estafette en guenilles accourut vers le Roi en criant : « Les gendarmes ! »