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Hagen - Un voyage en Corée, 1904/01

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Première livraison
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UN VOYAGE EN CORÉE

PAR LE DOCTEUR A. HAGEN.


I. — Un peu d’histoire. — Corée contre Chine. — Tchemoulpo : les quartiers européen, coréen, japonais. — Les indigènes. — Intolérance des Japonais. — La vie des Coréens. — Les gentillesses du fisc. — Vêtements et coiffures. — De Tchemoulpo à Séoul. — À l’évêché de Séoul. — La ville : les légations, le tombeau de l’impératrice. — La vie des femmes.



J’aurais pu donner à ce récit le titre plus poétique de Voyage au pays de la Rosée du Matin ; sous ce vocable, plein d’élégance et de séduction, les Coréens désignent leur patrie qui, à leurs yeux, possède des charmes nombreux, tous les attraits et beaucoup de richesses. Ne leur en voulons pas de montrer une telle affection pour leur pays et félicitons-les, au contraire, d’être les fils reconnaissants d’une terre qui leur donne quelques joies, mais ne leur ménage pas les peines et les misères.

J’ai donc été heureux de profiter d’un moment de répit, pendant la dernière expédition de Chine, pour aller visiter cette presqu’île, pendant longtemps fermée aux influences extérieures. En vertu d’une politique étroite, mais avisée, ce pays s’était toujours efforcé de vivre recroquevillé sur lui-même, silencieux, tâchant de se faire oublier, refusant même de laisser connaître son passé historique aux savants d’Europe, isolé par la mer et créant un désert artificiel sur sa frontière de terre septentrionale. Mais c’est en vain qu’il voulait résister à une évolution fatale, il n’a pu rester plus longtemps en marge du monde et, de gré ou de force, il a dû suivre le mouvement qui entraîne toutes les nations vers un but de rapprochement.

Le croiseur Friant, sur lequel j’étais embarqué, reçut l’ordre de quitter Chan-haï-kouan, au pied de la grande muraille ; il allait reconduire en Corée des coolies coréens et portait deux officiers du corps expéditionnaire, chargés de présenter à l’empereur de Corée les remerciements du général Voyron pour l’aide qu’il avait prêtée au corps expéditionnaire français et pour les douceurs, cigares et cigarettes qu’il avait fait adresser aux soldats malades et aux rares blessés.

La traversée de Chan-haï-kouan à Tchemoulpo prend trois jours, que nous pûmes employer à nous documenter sur le pays de « la Rosée du Matin ». C’est seulement depuis 1887 que les étrangers sont autorisés à pénétrer dans le royaume et à y circuler en toute liberté ; auparavant, ils étaient immédiatement expulsés ou mis à mort. Seul, un Américain avait trouvé grâce et était devenu conseiller intime du roi, mais il devait s’habiller à la mode du pays et se montrer le plus rarement possible dans les rues de Séoul.

En 1866, la France envoya une colonne militaire destinée à venger le massacre de quelques-uns de nos compatriotes, mais elle n’eut aucun succès, par suite de circonstances diverses, et son échec ne fit qu’augmenter l’orgueil du Gouvernement local et renforcer les lois prohibitives vis-à-vis des étrangers.

CARTE DE LA CORÉE.

Chacun sait que ce pays forme une presqu’île située entre la mer du Japon et la mer Jaune et limitée au nord par la Chine ; sa superficie représente environ les deux cinquièmes de la France ; elle a une longueur de 900 kilomètres, une largeur de 220 et sa population peut être évaluée à 10 ou 12 millions d’habitants. Bien que sous la latitude de Naples, la Corée n’en a pas moins un climat extrême : étés torrides, hivers rigoureux ; Lapérouse y trouva de la neige dans les ravins, au mois de mai.

Avant la guerre sino-japonaise de 1896, le roi, placé sous la suzeraineté de la Chine, n’était réellement reconnu qu’après avoir reçu l’investiture du fils du Ciel ; son rang était même inférieur à celui des vice-rois du Chan-toung ou du Petchili, et, malgré son titre de souverain héréditaire, il comptait en Chine des fonctionnaires révocables plus élevés. Tous les deux ans, il devait envoyer à Pékin une ambassade chargée de porter le tribut de vassalité : de la poudre d’or, des nattes, des tapis et la fameuse racine du gensang, plante tonique et reconstituante. Quelques mois après, un représentant du suzerain venait à Séoul rendre la visite officielle, apportait quelques cadeaux en échange du tribut et publiait officiellement le calendrier impérial ; le roi de Corée devait aller à la rencontre du mandarin chinois et l’escorter jusqu’au palais meublé luxueusement pour recevoir un personnage d’une telle importance.

Mais, depuis la défaite de la Chine par le Japon, le roi Li-hsi s’est déclaré indépendant, et, pour marquer sa liberté reconquise, il se revêt maintenant de la robe impériale jaune que nous lui avons vue lors de l’audience qu’il nous accorda ; il fit enfin démolir l’arc de triomphe sous lequel passait l’ambassadeur chinois et ordonna d’en bâtir un nouveau, plus majestueux, devant rappeler aux générations futures qu’il était devenu seul maître omnipotent.

Sa puissance n’en est pas moins limitée, à l’intérieur, par celle des eunuques et de la haute noblesse coréenne ; le peuple ne compte pas, sinon pour payer des impôts et se soumettre aux caprices et aux rapines de ces deux classes dominantes. Les eunuques, surtout, sont très en faveur, et les révolutions de palais qui ont éclaté, ces dernières années, n’ont fait que consolider leur pouvoir ; ils sont au courant des affaires publiques et privées, et leur chef assistait, impassible, silencieux, mais attentif, à l’audience impériale et soufflait même ses questions au prince héritier.

La Chine a rayonné dans ce pays par son autorité morale et sa grandeur matérielle, et, pendant longtemps, la Corée a évolué dans son orbite en lui empruntant un peu de son prestige jadis éclatant, et recevant d’elle une partie de sa lumière ; néanmoins il a été possible à la classe aristocratique coréenne de se perpétuer par la naissance et de consolider son pouvoir par l’hérédité, ce qui est contraire aux principes administratifs chinois qui ont supprimé toute noblesse et permettent aux hommes du peuple de s’élever et d’occuper les hautes charges.

Malgré des rébellions fréquentes contre la souveraineté royale, les nobles coréens ont conservé le privilège de fournir les principaux fonctionnaires attachés au palais et aux différents ministères ; quelques-uns d’entre eux n’ont qu’une fortune modeste, mais ils ont gardé Le respect des gens du commun, et l’on voit fréquemment des cavaliers, simples manants, descendre de cheval lorsqu’ils passent près d’un noble, et continuer leur route à pied jusqu’à ce qu’ils l’aient perdu de vue.

TÊTES DE REBELLES CLOUÉES À LA MURAILLE DE SÉOUL. — DESSIN D’OULEVAY.

Il y a quelques années, cette classe favorisée se révolta contre le pouvoir central et voulut imposer à la Corée un nouveau souverain ; la fermeté de l’empereur actuel parvint à réprimer les troubles et le chef des rebelles eut la tête tranchée ; elle fut exposée, pendant près d’un mois, à la porte de Séoul, avec un écriteau rappelant les crimes du coupable et la punition qui les avait suivis.

Mais revenons au Friant qui nous emporte à toute vapeur vers le but de notre destination. Nous longeons des côtes montagneuses, arides et couvertes de neige. On ne voit pas ici, comme au Japon, de petites baies ensoleillées au fond desquelles dorment paisiblement des villages proprets, coquets avec leurs maisons de bois qui, par leurs dimensions restreintes, semblent des maisons de poupées. Les collines dénudées ne laissent apercevoir que des masures disséminées de-ci, de-là, délabrées, entourées de rizières à l’eau glacée ; dans le lointain, se dessinent les pics de la chaîne centrale habitée par les tigres et les panthères dont la peau tapisse les pagodes principales.

Une tourmente de neige retarde notre marche, et c’est avec des précautions multiples que nous circulons à travers le dédale d’îles qui rendent dangereuse l’approche de la côte.

Enfin, une éclaircie nous permet d’arriver dans la rade foraine de Tchemoulpo. Des collines surplombent la ville ; le quartier européen, sur le port, se révèle par ses maisons à la forme carrée, massive, qui caractérise l’architecture en Extrême-Orient ; on reconnaît la douane, la poste japonaise, deux hôtels importants, la direction du port.

Une embarcation nous conduit à terre en suivant attentivement l’étroit chenal qui nous empêche d’échouer ; de chaque côté, des jonques, d’un assez fort tonnage, gisent lamentablement, touchant de la quille, et semblent attendre que la marée les renfloue pour se diriger vers d’autres rives ; les équipages indigènes nous saluent au passage de leurs gongs assourdissants.

Derrière le quartier européen, le village coréen laisse voir ses huttes en terre, qui abritent les riches et les pauvres sans distinction, et se ressemblent dans toute la Corée ; les villes et les villages ont le même aspect au nord comme au sud, et seuls les palais ou les pagodes sont construits sur un style qui rappelle l’art chinois, régulier comme lignes générales, mais contourné dans la sculpture des toits et des chapiteaux.

À gauche de Tchemoulpo, la concession japonaise, habitée par quinze cents sujets du Mikado, semble un faubourg de Nagasaki, avec ses maisons à coulisses, son air coquet, ses mousmés juchées sur de hautes sandales avec un « mousko » à califourchon. Les Japonais ont transporté ici leurs habitudes, leur façon de vivre, même leurs « geishas » et leurs « maïkos », et l’on trouve dans leurs boutiques, aux nattes étincelantes de propreté, les mêmes objets de l’industrie japonaise, éventails, photographies, boîtes à secret, porcelaines communes, etc.

C’est donc avec une légitime curiosité qu’on met le pied sur le sol coréen ; à côté du Japonais entreprenant et de l’Européen à position assise, bien établie, on peut observer, par contraste, le Coréen dans toute l’originalité de son costume, dans sa paresse native, dans son indolence naturelle qu’aucun désir n’éveille, qu’aucune ambition ne peut secouer.

PORTEFAIX CORÉENS DU PORT DE TCHEMOULPO À L’ARRIVÉE DES JONQUES. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DU COMTE J. DE PANGE.

Les habitants sont généralement d’apparence robuste, à la figure intelligente, aux mouvements lents ; ils fument une pipe longue de 50 centimètres environ et sont vêtus de toile blanche, souvent sale, à larges manches ; leur robe descend jusqu’à mi-jambe, cachant à peine leurs bas blancs ; ils marchent sur des sabots à talons élevés, car seuls les grands dignitaires ont des chaises à porteurs ; leurs cheveux noirs sont arrangés « à la vierge » sur le front, séparés par une raie de milieu et tressés sur la nuque en forme de chignon.

La coiffure est excessivement curieuse : elle diffère suivant l’âge, la situation sociale et permet à l’étranger de reconnaître rapidement la qualité et l’état civil des personnes à qui l’on s’adresse. Le jeune garçon, célibataire, a la tête nue ; le jeune homme, marié sans enfants, porte le chapeau rond, à bords étroits, en paille blanche ; le père de famille a le droit de mettre le véritable chapeau coréen qui, pour lui, est un signe de virilité, comme autrefois la toge pour le citoyen romain. C’est un chapeau en fibres de cocotier, réunies par une trame transparente, de finesse variable, suivant le prix, de 5 à 30 francs, fabriqué à l’île de Quelpaert par les condamnés de droit commun ; il est noir, évasé en tronc de cône et s’attache par des brides sous le menton. Le petit fonctionnaire porte une coiffure qui rappelle le bonnet carré des diacres, le haut fonctionnaire garnit son chapeau d’ailettes, comme celui de l’empereur ; le deuil se reconnaît au vêtement de tissu grossier et au chapeau en paille commune — forme salako annamite — aux bords assez larges pour cacher la figure et même les épaules ; enfin l’armée a le képi européen, recouvrant une petite calotte mince et faite aussi en fibres de cocotier, comme pour maintenir la tradition nationale.

FAMILLE CORÉENNE : À GAUCHE UN HOMME MARIÉ SANS ENFANTS ; AU FOND DEUX PÈRES DE FAMILLE, RECONNAISSABLES À LEURS CHAPEAUX. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le vêtement est donc uniformément blanc, ce qui justifie l’appellation de « peuple de fantômes » qu’on donne aux Coréens, quand on les voit marchant à la file indienne sur leurs routes poudreuses en été, neigeuses en hiver.

Chacun, comme je l’ai dit, fume la longue pipe en bambou à cinq nœuds et le tabac récolté en Corée ; cette habitude est pratiquée par la femme, et l’on peut même dire que le Coréen travaille surtout, comme l’Espagnol de Séville, pour avoir de quoi acheter le tabac qui, dans ses spirales bleutées, lui fera oublier les ennuis de l’existence, les procédés rapaces du fisc, l’orgueil blessant du noble autoritaire. Cette passion du tabac est impérieuse, comme chez l’Européen, et grand fut notre étonnement quand, à la fin d’un dîner chez l’évêque de Séoul, nous vîmes les douze ou quinze prêtres présents se diriger vers le râtelier et prendre leur pipe habituelle ; c’est, d’ailleurs, le premier cadeau qu’on fait à un jeune missionnaire arrivant en Corée.

J’insiste sur les habitudes précédentes, d’autant plus volontiers qu’elles me permettent de signaler l’intervention maladroite et brutale des Japonais, lorsqu’ils envahirent la Corée, pendant leur guerre avec la Chine. Ils voulurent imposer par la force non seulement leur autorité, mais aussi d’autres coutumes ; les soldats du Mikado reçurent l’ordre de se mettre en faction aux différentes portes de la capitale et de casser les pipes, de couper les chignons et les brides des chapeaux ; des édits furent publiés pour obliger les Coréens à se vêtir de toile bleue.

Disons, en passant, que le Japonais manque de doigté dans ses rapports avec les populations étrangères : il s’efforce aujourd’hui d’être aussi désagréable qu’il eut la réputation d’être poli avant sa transformation tant vantée. Contrairement aux Chinois très tolérants, très respectueux des mœurs d’autrui, il veut tout niveler, tout ramener à une règle commune, sans souci des révoltes nationales, des répugnances individuelles ; depuis 1896, il manque de souplesse chez lui comme au dehors, et bientôt son orgueil démesuré finira par rendre inhabitable le pays du Soleil levant.

La conduite du Gouvernement japonais provoqua des troubles dans le peuple coréen ; des rixes éclatèrent, des bagarres eurent lieu dans les rues de Séoul ; une révolution semblait imminente. L’exaspération publique fut à son comble quand on apprit, dans la nuit du 7 octobre 1895, l’assassinat de l’impératrice hostile à l’influence du Mikado. Grâce à la conduite sage et prudente du chargé d’affaires russe, qui s’attira, dans ces circonstances troublées, les sympathies des représentants étrangers, tout rentra dans l’ordre, et les Coréens conservèrent intactes leurs habitudes séculaires.

Je ne conseillerai pas à la Parisienne, si svelte, si adroite à se garantir de la poussière et des éclaboussures dans la capitale française, de venir se promener en hiver dans les rues de Tchemoulpo ; il lui faudrait toute son agilité naturelle pour éviter les océans de boue liquide et rougeâtre qui rendent inabordables certaines rues. Rarement, je vis pareille négligence de la voirie. Il faut donc avoir le désir de curiosité excessivement vif pour oser se risquer dans le village coréen, qui mérite une visite, malgré son aspect misérable ; c’est un enchevêtrement de ruelles sales, bordées de maisons basses, bâties en terre et couvertes de chaume, composées de deux pièces dans lesquelles se tient la famille quelquefois très nombreuse ; il n’est pas rare qu’un père de famille ait de quinze à vingt enfants. Inutile de dire que les lois de l’hygiène sont peu observées, et que la mortalité, très élevée, rappelle que sous aucune latitude on ne peut les transgresser impunément ; quelques meubles et une natte en paille tressée ornent l’intérieur, peu aéré en été, chauffé en hiver par un foyer situé au dehors, et dont la chaleur vient se répandre sous le sol en terre battue recouvert de pierres ; ce système de chauffage est assez pratique et confortable.

UNE RUE COMMERÇANTE DE TCHEMOULPO. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

On a le droit de s’étonner de voir une population aussi robuste, aussi dense, donner de semblables preuves de son manque d’énergie, de son peu d’activité, de son absence d’initiative industrielle et commerciale. Il y a là un contraste éclatant entre la Corée et ses deux puissants voisins, la Chine et le Japon, dont les cités, pleines de vie et d’agitation, fourmillent d’artisans et de commerçants ; dont les ports reçoivent et expédient sans cesse, dans toutes les directions, des jonques et des navires, témoins du labeur de chacun. Il faut donc chercher les causes de cette apathie générale en dehors du peuple qui a des qualités réelles, et nous pouvons dire que la faute revient non aux hommes, mais aux institutions. Le fisc rapace est le principal coupable ; ici, pas d’égalité devant l’impôt ; chacun est taxé suivant sa richesse apparente et dans une telle proportion qu’après le passage du percepteur, riches ou pauvres, travailleurs ou fainéants, sont réduits à la même portion congrue, condamnés à la même misère, à peine suffisante pour les empêcher de mourir de faim.

Quand un Coréen a gagné quelques sapèques lui permettant d’acheter du tabac et un peu de poisson fumé, il se déclare satisfait et laisse à d’autres les préoccupations financières ou commerciales. Quelques-uns, cependant, désireux d’amasser, font des économies et cachent en terre leur cassette bien remplie ; mais ils n’en continuent pas moins à mener la vie du simple coolie, afin de détourner les soupçons de l’agent du fisc.

Je rencontrai à Tchemoulpo un ancien négociant coréen qui, par une association avec un Américain, avait gagné de 5 à 600 000 francs ; un jour, l’empereur devait recevoir livraison d’une cargaison de fusils achetés en Europe et de paiement immédiat ; le trésor était à sec, comme toujours, et le consignataire ne voulait remettre les fusils que contre espèces sonnantes ; le négociant coréen fut invité à verser une somme très élevée, 100 à 150 000 francs, avec promesse de remboursement ; malgré ses réclamations fréquentes, il ne put obtenir le moindre acompte et crut plus prudent, pour sa tête, de passer cette opération commerciale involontaire au compte des profits et pertes.

Je me rappelle encore un paysan de Fousan qui me racontait qu’il allait être ruiné par le procédé suivant. On se doutait qu’il possédait quelques ressources, et le mandarin local lui avait fait proposer un poste officiel pour lequel il devait dépenser une très forte somme, comme don de joyeux avènement. Il n’avait que deux partis à choisir : ou refuser le poste, ce qui serait considéré par le Gouvernement de Séoul comme un affront et un motif d’exil et de confiscation de biens, ou accepter les honneurs administratifs avec la ruine. Cette dernière résolution était la moins dangereuse.

Malgré l’aspect européen de certains quartiers, il y a peu d’étrangers à Tchemoulpo : nous recevons la visite d’un jeune Français, employé dans les douanes coréennes, qui sont, comme celles de Chine, sous la direction de sir Robert Hart ; je ne veux pas oublier de citer un de nos compatriotes, M. R…, qui tient une succursale d’une grande maison de Shanghaï, et nous fut d’un précieux secours par son aménité et les services qu’il nous rendit ; un Italien est capitaine de port, et quelques Anglais et Américains cherchent à faire des affaires.

De loin, on distingue l’église catholique, bâtie sur une colline ; elle domine Tchemoulpo et semble prendre possession, au nom du Christ, de la contrée environnante. Le curé de Tchemoulpo, le père M…, habite à côté dans une maison rustique ; il appartient à l’ordre des missions étrangères de Paris, parle la langue coréenne avec facilité, s’est assimilé les habitudes locales et peut servir de cicérone documenté. Venu dans le pays, il y a une vingtaine d’années, il a débarqué à une époque où la Corée était peu hospitalière et refusait l’entrée à tout Occidental ; comme je l’ai déjà dit, la mort ou l’expulsion immédiate attendaient l’audacieux qui osait enfreindre les lois du pays. Comme ses prédécesseurs dans ce royaume arrosé du sang de nombreux missionnaires, le père M… dut forcer la porte en cachette et dissimuler sa personnalité sous les vêtements de deuil des nobles Coréens, qui lui voilaient la figure et lui permettaient de ne pas répondre aux questions indiscrètes ou compromettantes. Ils commencent à être rares ceux qui furent obligés de prendre ce déguisement ; depuis 1887, la religion catholique est autorisée, et le missionnaire débarque, comme le banal globe-trotter, la valise à la main, sans aucun risque, et même avec la sympathie des autorités locales qui sont en excellents termes avec le pouvoir ecclésiastique.

Bien que Tchemoulpo ait été le premier port ouvert à l’étranger et, par suite, ait acquis dans ses débuts une certaine importance commerciale, il ne semble pas que son avenir économique doive être bien brillant ; il s’ensable lentement, et il faudrait, pour le rendre plus praticable, des travaux coûteux que le Gouvernement actuel n’est pas disposé à commencer. Sa décadence sera peut-être reculée, car c’est encore le port le plus voisin de Séoul, capitale de la politique, des affaires et des entreprises étrangères. En été, on remonte directement jusqu’à cette grande ville par la rivière Salée, et, depuis trois ans, une ligne de chemin de fer, construite par les Américains, rachetée et exploitée par des capitalistes japonais, met Tchemoulpo à deux heures trente de Séoul.

Avant de quitter Tchemoulpo, nous allons à l’hôtel des Postes faire notre achat de timbres coréens, qui deviennent de plus en plus rares et font la joie des philatélistes ; grand fut notre étonnement quand nous fûmes reçus par deux jeunes employés, en costume du pays, parlant correctement le français, heureux de causer de la France et fiers d’en connaître la langue. Ils nous apprennent qu’ils sont élèves de l’école française de Séoul, fondée depuis quelques années et dirigée par deux de nos compatriotes ; cette école instruit environ soixante-quinze jeunes gens et fournit des interprètes à notre légation, aux ingénieurs concessionnaires de mines et aux différentes administrations locales. C’est le meilleur élément pour la propagation de notre influence ; le directeur jouit d’une autorité bien méritée par ses services passés : pendant les événements de Chine, il fut attaché au corps expéditionnaire par l’empereur lui-même, qui voulait être renseigné sur les affaires diplomatiques et militaires par une personne sûre et digne de sa confiance. Enfin, il a été chargé récemment de faire à Pékin les acquisitions de terrain nécessaire pour la construction de la légation que le Gouvernement coréen doit édifier dans la capitale chinoise.

JEUNES CORÉENS EMPLOYÉS DES POSTES. D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

La ligne de chemin de fer, de Tchemoulpo à Séoul, suit la vallée de la rivière Salée bordée de monticules que tachent les mausolées blancs des cimetières coréens ; ils sont disséminés au hasard dans la campagne, et, jamais, sous prétexte d’utilité publique, on ne les déplace ou les fait disparaître ; la religion officielle impose un grand respect pour les ancêtres, et chaque famille, comme en Chine, possède à la place d’honneur la tablette généalogique réservée, chez nous, aux grandes maisons ; à certaines époques de l’année — mi-février — les cimetières sont très fréquentés et jonchés de papiers multicolores, couverts de sentences et de vœux que la bise emporte aux défunts.

Nous traversons une région fertile, facile à irriguer, et les nombreuses rizières, autour des villages ou dans la plaine, donnent un aspect de richesse agricole à cette partie du pays ; c’est un peu le grenier de la Corée, et suivant que la récolte y est bonne ou mauvaise, l’exploitation du riz est permise ou prohibée par le Gouvernement. Les rois d’autrefois avaient créé dans les principaux centres des greniers de réserve, en cas de famine ; mais cette sage prévoyance a disparu des règles administratives coréennes, et il n’en reste plus aujourd’hui que les bâtiments vides ou délabrés.

GROUPE DE PAYSANS CORÉENS AUX ENVIRONS DE TCHEMOULPO. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DU COMTE J. DE PANGE.

À l’époque de notre voyage, le paysage manque d’intérêt ; les collines sont dépourvues de végétation, les ravins obstrués par la glace et les routes peu fréquentées. J’aperçois, pour la première fois, les fameux bœufs porteurs qui sont les seules bêtes de somme de la Corée et servent aussi de montures ; le paysan possède un véritable talent pour les charger de fardeaux pesants et encombrants sous lesquels l’animal disparaît, au point de laisser croire que la masse se déplace d’elle-même.

On parla d’utiliser ces bœufs, aux cornes longues et acérées, dans l’expédition de Chine ; mais malgré les conseils de M. le commandant Vidal, attaché militaire à Pékin et Séoul, ce projet ne fut pas réalisé, peut-être à tort.

LES BŒUFS PORTEURS SONT LES SEULES BÊTES DE SOMME. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DU COMTE J. DE PANGE.

Les habitants sont habitués aujourd’hui à la vue du chemin de fer, et, comme les Chinois de Tien-tsin et de Paoting-fou, ils en ont vite compris les avantages ; à chaque station, nous prenons des voyageurs se rendant à la capitale pour faire leurs provisions ; ils nous regardent sans étonnement et plutôt avec sympathie, réservant leur haine pour les Japonais orgueilleux et méprisants.

COMMENT ON FERRE UN CHEVAL EN CORÉE. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DU COMTE J. DE PANGE.

Cette partie de la Corée est donc très accidentée, et dans la rivière Salée se jettent de nombreux ruisseaux fertilisant la campagne après avoir dévalé des collines déboisées ; il paraît qu’autrefois elles étaient couvertes de magnifiques forêts, si l’on en croit la vieille littérature locale, mais on défriche sans souci de l’avenir, et l’apathie de chacun est trop grande pour oser espérer la reconstitution du domaine forestier.

Le trajet de Séoul se fait dans des wagons confortables, bien chauffés, à couloir central et banquettes en cuir ; la vitesse ne dépasse pas 40 à 50 kilomètres, et le prix est de 4 francs ; il y a sept stations et, pendant longtemps, on fut obligé de s’arrêter à 4 kilomètres de la capitale pour prendre un pousse-pousse afin d’achever la route ; ce retard provenait de la construction d’un pont à plusieurs arches jeté sur la rivière Salée. Cet endroit est resté célèbre dans les annales des missions par l’assassinat de plusieurs missionnaires qui furent décapités, et dont la mort nécessita l’expédition française de 1866.

Le train s’arrête à la gare de la Porte du Sud, en dehors de la muraille d’enceinte qui entoure la capitale et se hérisse, par places, de fortins et de meurtrières incapables d’arrêter les armées modernes. À peine descendu, on est en butte aux sollicitations des traîneurs de pousse-pousse, appelés aussi « combawa », qui nous harcèlent et se disputent l’honneur de nous conduire. À l’époque où je visitai Séoul, il était difficile, pour un étranger arrivant à l’improviste, de trouver un logement ; il n’y avait qu’une « chaïa » ou auberge japonaise, dont nous dûmes nous contenter faute de mieux ; la cuisine n’y fut pas trop orientale et le lit ou « phtong » nous permit de nous reposer, après avoir été charmé par la musique des « geishas » que tout hôtelier attache à sa maison pour retenir ses hôtes.

SÉOUL : LA GARE DU CHEMIN DE FER DE TCHEMOULPO À SÉOUL. — DESSIN DE J. LAVÉE.

Le lendemain de notre arrivée, nous reçûmes la visite de deux missionnaires, les pères P… et V…, qui venaient nous offrir aimablement l’hospitalité à l’évêché ; nous avons bien vite accepté et, notre déménagement opéré, nous nous retrouvions quelques instants après dans le salon épiscopal, entouré d’un groupe de jeunes prêtres, dont quelques-uns étaient débarqués récemment de France.

Les missionnaires catholiques, dont j’ai déjà parlé, sont au nombre de quarante-deux, disséminés dans les provinces les plus reculées de la péninsule, vivant en contact intime avec des populations qui n’ont jamais vu d’autres Européens, et parlant avec facilité la langue du pays. Ils appartiennent à l’œuvre des Missions étrangères qui leur laisse leur initiative personnelle, leur permet de diriger leur propagande avec les moyens qu’ils considèrent les meilleurs et leur demande seulement de rendre compte de leurs actes à l’évêque de Corée, en résidence à Séoul. Leur influence grandit chaque jour ; depuis le traité de 1887, le chiffre de leurs adeptes, stationnaire auparavant, s’élève à 40 000 environ, et ils commencent à compter des chrétiens de père en fils ; la France ne doit pas rester indifférente à leurs travaux, et l’on peut dire qu’un Coréen converti est déjà un candidat à la civilisation occidentale et un ami du pays de son éducateur. À mesure que l’exploitation de la presqu’île se développera, on rencontrera, épars çà et là, des groupements catholiques accueillant avec sympathie les étrangers et surtout les Français ; ce seront autant de noyaux de civilisation autour desquels se formeront des villages, imbus de nos idées et dégagés des préjugés orientaux.

Cet ordre possède un orphelinat dirigé par des sœurs, et un séminaire qui prépare à l’apostolat de jeunes Coréens.

MAÎTRE D’ÉCOLE AU MILIEU DE SES PETITES ÉLÈVES. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le palais épiscopal se compose d’une série de bâtiments confortables, adjacents à une cathédrale qui a coûté plusieurs centaines de mille francs, se distingue par son architecture aux lignes sévères, son parquet en mosaïque et n’est dépassée comme magnificence par aucun monument de Séoul, à l’exception peut-être de la légation de France. Toutes ces constructions sont situées sur une colline très élevée, du haut de laquelle nous pûmes avoir notre première vue générale de la capitale.

Cette vue d’ensemble est assez originale et reste dans la mémoire du voyageur ; Séoul est bâtie au fond d’un cirque surplombé par des montagnes très élevées, couvertes de forêts et de cultures ; cette situation n’est pas très conforme aux règles de la stratégie, et il suffirait de quelques batteries, placées sur ces hauteurs, pour tenir la capitale en respect et la détruire de fond en comble, en cas de résistance. De petits monticules sont disséminés dans ce cirque, et par suite, il y a des quartiers hauts et des quartiers bas : c’est, comme Rome, la ville des sept collines, et une promenade à pied est très fatigante ; les faubourgs apparaissent avec leurs masures délabrées et sont reliés entre eux par un tramway électrique exploité par les Américains. Ce tramway faillit provoquer une émeute dans les premiers jours de sa mise en service ; le wattman eut la malchance d’écraser deux Coréens.

SÉOUL : LA PORTE DU SUD ; AU FOND UN CAR DE LA COMPAGNIE AMÉRICAINE DE TRAMWAYS. — DESSIN DE J. LAVÉE.

Le quartier des légations, avec ses constructions de style différent, est intéressant ; chaque bâtiment est entouré d’un jardin et souvent d’un pare pour le lawn-tennis ; ces palais semblent confortables ; l’habitation du chargé d’affaires de France est la plus élégante. Notre légation vient seulement d’être achevée ; les salons et la salle à manger sont d’une réelle beauté et leur ameublement provient du fameux château de Chenonceaux ; un hall précède les appartements, et un escalier imposant permet l’accès au premier étage.

Au bas du quartier des légations se profilent l’église anglicane, puis le palais actuel de l’empereur qui en à fait sa résidence, depuis l’assassinat de l’impératrice, et se sent plus en sécurité au milieu des Européens.

Plus loin, à gauche, au pied d’une montagne, l’ancien palais des rois coréens, qu’ils ont habité pendant des siècles, et que l’empereur Li-shi a quitté dans la nuit du 7 octobre 1895, pour n’y plus revenir. Nous le visiterons plus tard après avoir obtenu l’autorisation officielle. Il nous apparaît Comme un ensemble de petites maisonnettes, couvertes d’ardoise et bâties dans le style chinois ; des jardins sont tracés dans cet enchevêtrement de bâtiments et viennent aboutir à un parc touffu, désert aujourd’hui. C’était une sorte de ville fermée, qui était peuplée d’environ huit mille personnes vivant d’une vie à part.

Mais les Japonais sont venus, ont imposé à la dynastie une politique nouvelle, ont secoué la léthargie de ce peuple somnolent. Et l’ancien pays mystérieux de « la Rosée du Matin » — exposé aux convoitises du colosse russe et de l’ambitieux Japon — deviendra le théâtre de combats dont son indépendance sera l’enjeu.

Ces réflexions viennent à l’esprit à la vue d’une construction massive qui s’élève lentement sur la plus haute colline du cirque de Séoul ; c’est l’hôtel de la légation Japonaise pour lequel le Gouvernement du Mikado a choisi ce site élevé, comme s’il voulait démontrer à tous que le rôle du Japon doit être ici prépondérant et son influence supprimer peu à peu celle des autres puissances.

Notre séjour se passe à excursionner de tous côtés ; le tramway électrique nous mène au tombeau de l’impératrice, situé à une courte distance, près de la porte de l’ouest ; c’est un monument dans le style chinois, sans grande élégance, et construit à la hâte ; mais il n’est que provisoire et, suivant l’habitude coréenne, sera transféré plus loin. L’empereur se doit à lui-même d’élever un mausolée imposant, destiné à perpétuer le souvenir d’une grande patriote ; il réparera ainsi l’insulte posthume qu’il fit à sa mémoire, peut-être sous la menace des envahisseurs japonais, en publiant un édit qui la dégradait et la déclarait coupable de tous les troubles et des malheurs du pays. Revenu à de plus justes sentiments, l’empereur révoqua cet édit dans la suite. Chaque année, une cérémonie commémorative est célébrée près du tombeau ; l’empereur, ses ministres et les représentants des Gouvernements étrangers y assistent pieusement ; jusqu’à l’année dernière, le chargé d’affaires du Japon s’était abstenu d’y paraître, mais, en 1901, il s’y montra à l’indignation de chacun.

ARC DE TRIOMPHE ÉLEVÉ À SÉOUL EN L’HONNEUR DE L’IMPÉRATRICE ASSASSINÉE. — DESSIN DE MASSIAS.

Ce tombeau, situé sur un tertre légèrement surélevé, se compose de deux petits édifices juxtaposés, entourés d’arbres. Cette excursion demande à peine quelques heures ; nous pûmes donc employer le reste de la journée à circuler dans les rues de la capitale, malgré un froid rigoureux et un temps pluvieux qui les rendait boueuses et quelquefois impraticables ; les malheureux pousse-pousse ont peine à circuler dans les fondrières, et les piétons doivent se jucher sur les hauts sabots coréens pour éviter les ornières dues à la négligence de la voirie municipale. Cependant, les rues larges, spacieuses pour la plupart, sont très fréquentées, et les boutiques ne chôment pas de clients qui marchandent, parlementent avant de se décider à faire un achat même minime.

LA RUE PRINCIPALE DE SÉOUL. — DESSIN DE MASSIAS.

Dans ces boutiques, nous trouvons les objets de toilette féminine, des vêtements de soie bleue, des pantoufles mignonnes, à semelles de carton, à empeigne en cuir, au bout recourbé, Le tout peint de différentes couleurs ; si j’en juge d’après leurs dimensions, elles doivent chausser de petits pieds agiles pour la danse et que la marche ne déforme pas, puisqu’il est dans les habitudes des femmes de la classe riche ou aristocratique de ne jamais sortir qu’en chaise à porteurs.

VUE PANORAMIQUE D’UN QUARTIER DE SÉOUL. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

En effet, on peut dire qu’en Corée les femmes se divisent en trois classes : 1o celles qui ne sortent qu’en palanquin ; 2o celles qui sont tellement couvertes qu’elles sont invisibles ; 3o celles que leurs fonctions domestiques obligent à circuler ; ce sont les femmes du peuple, de la basse classe ; il est d’ailleurs interdit non seulement de les aborder et de leur parler, mais même de les toucher. Elles sont aussi habillées de blanc et portent sur leur vêtement une tunique sans manches, de couleur généralement verte.

TOUTE UNE CATÉGORIE DE FEMMES CORÉENNES NE SORT QU’EN PALANQUIN. — DESSIN DE DUTRIAC.

Mme Birsch, qui a visité la Corée, raconte que nulle part les femmes ne sont plus recluses ; une d’elles lui disait qu’elle n’avait jamais vu de jour les rues de la ville. On sonne la cloche, à huit heures du soir ; les hommes rentrent rapidement à leur domicile, et seules les femmes peuvent alors circuler en liberté ; à minuit, on sonne de nouveau, et les femmes doivent se hâter de regagner la maison conjugale.

Un mot encore sur les Coréennes. Pendant son enfance, la petite fille jouit d’une liberté sans restrictions, mais, à sept ans, elle est enfermée dans les appartements et ne devient plus visible que pour son père et ses frères. Mariée, elle appartient entièrement à sa nouvelle famille, et seuls peuvent la voir son mari et son beau-père ; elle n’a fait que changer de milieu, sans que sa condition sociale soit relevée ; elle dépend absolument de son père pour le choix d’un mari, et ses goûts personnels ne sont pas consultés. On prend une femme comme on loue une maison, avec cette différence qu’on visite la maison avant de la louer.

JEUNES FILLES CORÉENNES. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le père s’abouche avec un entremetteur et lui offre sa fille ; les conditions du mariage sont écrites entre eux, et l’on consulte le devin pour fixer un jour favorable à la célébration. Il en est de même, d’ailleurs, dans la famille du fiancé ; la volonté paternelle est souveraine des deux côtés. Le jour du mariage, les invités viennent à cheval chez la fiancée ; on sert un repas copieux ; la fiancée reste voilée. À la fin du repas, les deux futurs mariés s’inclinent l’un devant l’autre, la mariée se dévoile, et tant mieux si le marié est satisfait !

La femme n’est que la mère de ses enfants ; elle obéit entièrement à son mari et, comme je le disais, ne sort qu’en palanquin pour visiter ses amies ; deux hommes, quelles que soient leurs relations cordiales, ne connaissent pas les femmes de l’un ou de l’autre. Le mari répond de la conduite de sa femme qui, sans droits, n’a pas de devoirs ; il peut être puni pour une faute qu’elle a commise.

Un Coréen ne se marie que pour s’élever dans l’échelle sociale, car un homme marié a plus d’influence qu’un célibataire, même âgé de cent ans.

On peut avoir autant de femmes que le permet la situation de fortune ; celles-ci habitent la maison commune et jouissent, elles et leurs enfants, de droits incontestés.

Nous circulons volontiers dans les quartiers commerçants. Les prix sont considérablement majorés pour nous, qu’il nous plaise d’acheter, soit des chapeaux coréens, soit des objets en cuivre, des ceintures de pierreries fausses ou l’éventail à virgule bleue et rouge, emblème du drapeau national.

Partout, on nous accueille avec sympathie, on étale les plus belles marchandises et on nous offre une tasse de thé vert, bien chaud et savoureux ; la conversation est peu animée, et nous avons le regret de ne pouvoir comprendre les questions qui nous sont posées ; chacun tâte l’étoffe de nos vêtements, en apprécie la qualité, la finesse, évalue le prix en comptant sur ses doigts et cherche à se renseigner ; une montre et une bague en or causent une vive impression et sont estimées à une somme élevée ; enfin le Coréen n’a pas, dans ces entrevues familières, le rire moqueur du Chinois ni l’air envieux du Japonais malhonnête en affaires.


(À suivre.) A. Hagen.