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Hamilton - En Corée (traduit par Bazalgette), 1904/Chapitre II

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Traduction par Léon Bazalgette.
Félix Juven (p. 47-59).


CHAPITRE II


PARTICULARITÉS NATURELLES. — DIRECTION DU PROGRÈS. — SIGNES DE RÉFORME ET DE PROSPÉRITÉ. — CHEMULPO. — POPULATION. — COLONIE. — COMMERCE.


La Corée est un pays extrêmement montagneux. Les îles, les ports et les montagnes sont ses caractéristiques les plus remarquables, et presque toute la côte est faite des pentes des diverses montagnes qui descendent, jusqu’à la mer. Il y a de nombreux espaces sur la côte ouest où les approches sont moins âpres et moins en forme de précipices que sur la côte est. La côte semble suivre le contour des montagnes. Elle présente, surtout en venant de l’est, la haute et inaccessible barrière d’un pays couvert de forêts, qui a fait l’admiration de tous les navigateurs et frappé de terreur ceux qui ont été se perdre sur ses rivages désolés et rocheux. De Paik-tu san à Wi-ju se déroule un panorama majestueux et naturel de montagnes aux sommets couverts de neige et enveloppés de nuages et de superbes vallées avec de riches moissons et des chaumières basses, pittoresquement situées, parmi lesquelles courent des rivières comme du vif-argent. Partout dans le nord, les montagnes dominent, de formes et de dimensions monstrueuses. Elles sont riches en minerais ; elles servent de sépultures aux morts et de mines aux vivants, car sous leur protection gisent le charbon, le fer et l’or ; à leurs sommets, reposant sous le ciel ou à l’abri de quelque creux taillé dans leurs pentes abruptes, sont les tombes des morts. Les mines et l’agriculture sont à peu près les seules ressources naturelles du royaume. Il y a toutefois de grandes possibilités dans les énergies et les instincts du peuple, qui se réveillent, et cela peut les amener à créer des marchés à eux en produisant plus que ne l’exige leur consommation. Jusqu’ici, nonobstant les progrès qui ont été réalisés, et les projets industriels introduits par le gouvernement, le mouvement de réforme manque de cohésion. La nation est en fait dépourvue d’ambition. Mais l’avenir est plein d’espoir. Déjà quelque chose a été accompli dans la bonne direction.

MONTAGNES DE CORÉE

La Corée est aujourd’hui dans un état de transition. Toute chose est indéfinie et indéterminée ; le passé est en ruines, le présent et l’avenir sont encore à l’état brut. Les réformes ne datent guère que de dix ans, et bien que beaucoup d’abus aient déjà été redressés, le mouvement de réforme souffre du manque de soutien, de compréhension et de tolérance. Les aspirations du petit nombre sont lentes à se propager dans la nation. Le progrès va par degrés et l’intervalle traîne en longueur. La partie commerciale du mouvement est pleine de vitalité, et les manufactures qui ont été établies montrent l’évolution de l’aspiration à l’entreprise. Les étrangers sont en train d’introduire l’éducation, et l’activité commerciale présente doit être attribuée à leurs indications et à leur assistance. Le peu de succès que ces efforts obtiennent rend très difficile la tâche de maintenir la nation dans la bonne voie. Il n’est guère possible que le peuple retombe dans le conservatisme des anciens jours, mais il peut s’affaisser complètement, par suite des malheureuses circonstances qui font maintenant de la Corée un objet d’observation ironique et intéressée parmi les puissances occidentales. Elle peut être absorbée, annexée ou divisée ; en s’efforçant de demeurer indépendante, elle peut sombrer dans l’anarchie complète dont elle peut être frappée. Elle a donné beaucoup de promesses. Elle a établi un service des Douanes, elle est entrée dans l’Union postale, et elle a ouvert ses ports. Elle a accepté les chemins de fer et les télégraphes, et elle a montré de l’obligeance, de la considération et de l’hospitalité envers toutes les catégories d’étrangers sur son territoire. Sa confiance a été celle d’un enfant, et ses fautes celles qu’on commet dans le jeune âge. Elle est en effet très vieille et à la fois très jeune ; et par une curieuse fatalité, elle se trouve aujourd’hui en face d’une situation qui maintes fois s’est présentée devant elle dans les âges passés.

L’introduction des inventions occidentales en Corée a graduellement effacé de la vie coréenne d’aujourd’hui maintes coutumes qui, associées depuis un temps immémorial au peuple et à ses traditions, lui communiquaient cette tranquillité et ce pittoresque qui distinguaient le petit royaume. La Corée, au vingtième siècle, offre des preuves abondantes du mouvement de progrès qui pousse en avant son peuple. Autrefois la moins progressive des nations d’Extrême-Orient, elle présente aujourd’hui un exemple presque aussi remarquable que celui offert par la prompte assimilation des idées et des méthodes occidentales au Japon. Chemulpo, toutefois, centre où une importante colonie étrangère et un port ouvert ont surgi, ne suggère pas en lui-même l’étendue de la transformation qui, en peu d’années, s’est produite dans la capitale. Il y a vingt ans que Chemulpo fut ouvert au commerce étranger, et aujourd’hui il s’enorgueillit d’un magnifique entrepôt, de larges rues, de superbes boutiques, et d’un service de trains qui l’unit à la capitale. Un enchevêtrement de fils téléphoniques et télégraphiques sillonne son ciel, il y a plusieurs hôtels tenus selon les habitudes occidentales, et il y a également un cercle international.

L’ARC DE L’INDÉPENDANCE

Au seuil du nouveau siècle, le port offre un intéressant sujet d’étude. Avec Ha-do, un hameau contigu à prétentions militaires, il est devenu, en vingt ans, du groupe de cabanes de pêcheurs derrière une colline au bord de la rivière à Man-sak-dong qu’il était, un centre cosmopolite et prospère comptant vingt mille habitants. Son développement, depuis le premier traité avec l’Occident, conclu le 22 mai 1882, par l’amiral américain Shufeldt, a été extraordinaire. Pendant les premières années, il ne donna aucune promesse de son rapide et significatif progrès. Le commerce a prospéré, et une hausse dans le commerce du port a fait monter la valeur des propriétés. On peut craindre maintenant que cette période de richesse ne soit suivie d’une crise qui pourrait, en raison de l’avenir chaotique et incertain du royaume, retarder la colonisation et affecter fâcheusement sa prospérité actuelle. Après des débuts modestes et incertains, quatre quartiers bien construits et bien éclairés se sont créés, le quartier des étrangers en général, celui des Japonais, celui des Chinois, et celui des Coréens. Le quartier japonais est le mieux situé et celui qui promet le plus. Il est vrai que les intérêts de ce pays sont prédominants dans le commerce d’exportation et d’importation du port, situation que vient encore renforcer l’importance des capitaux qu’il a placés en Corée, dont le chemin de fer entre Séoul, la capitale, et Chemulpo, avec le prolongement de la grande ligne jusqu’à Fusan, représente la partie principale. La population japonaise a augmenté d’environ cinq cents individus pendant 1901. Elle comptait alors quatre mille six cents habitants, dont quelques centaines étaient des soldats formant la garnison pour la protection de la colonie. Néanmoins, depuis la modification apportée par le gouvernement japonais aux lois sur l’émigration à l’égard de la Chine et de la Corée, grâce à laquelle fut supprimée, au début de 1902, la nécessité des passeports pour les émigrants allant dans ces deux pays, le nombre des résidents japonais dans les ports à traité s’est beaucoup accru. La colonie de Chemulpo comprend aujourd’hui 1.282 habitations et une population de 5.973 adultes. La population de la colonie chinoise varie avec la saison ; un grand nombre de cultivateurs passent de Shan-tung en Corée pendant l’été, et reviennent dans leur pays l’hiver. Dans la saison où elle quitte la Chine, la population chinoise dépasse le chiffre de douze cents. La population totale de la colonie étrangère cosmopolite atteint quatre-vingt-six habitants, dont vingt-neuf sont Anglais. La seule maison anglaise en Corée est établie à Chemulpo.

UNE RUE ÉCARTÉE À SÉOUL

Beaucoup de nationalités sont représentées à Chemulpo, et le petit groupe des étrangers, à part les Japonais et les Chinois, se décompose de la façon suivante : Anglais, vingt-neuf et une maison de commerce, les autres vingt-huit étant attachés au vice-consulat, aux douanes et à une société de missionnaires ; Américains, huit et deux maisons de commerce ; Français, six et une maison de commerce ; Allemands, seize et une maison de commerce ; Italiens, sept et une maison de commerce ; Russes, quatre et deux maisons de commerce ; Grecs, deux et une maison de commerce ; Portugais, sept ; Hongrois, cinq, et Hollandais, deux, ces trois dernières nationalités ne possédant pas de maisons de commerce dans le port.

Si les intérêts anglais ne sont pas représentés d’une manière importante à Chemulpo, d’autres nationalités sont moins en arrière. Au moyen du chemin de fer transsibérien, le voyage de Londres à Chemulpo peut à présent s’accomplir en vingt et un jours. Quand le chemin de fer Séoul-Fusan sera terminé, les communications entre l’Est et l’Ouest seront encore accélérées. On prévoit qu’en moins de deux jours on ira de Chemulpo à Tokio. En attendant, le service des vapeurs de la Compagnie des Chemins de fer de l’Est Chinois entre Port-Arthur, Dalny et Chemulpo a été accéléré.

L’HEURE DE LA SIESTE

En plus, de nouveaux et importants bureaux ont été construits sur le port. Il est très regrettable qu’il n’y ait pas de service régulier de bateaux anglais pour les ports de Corée. En flagrant contraste avec l’apathie des Compagnies anglaises de navigation, s’affirme l’activité de la Compagnie Hambourg-Amérique qui vient d’organiser des escales périodiques de ses paquebots à Chemulpo. Le port est devenu, au point de vue commercial, un centre important de transit. Le commerce étranger avec la capitale et ses environs le traverse, et les administrateurs des mines d’or les plus importantes, qui sont actuellement au nombre de quatre, américaine, japonaise, française et anglaise, s’y sont établis. Une manufacture de cigarettes, soutenue par le gouvernement, y fonctionne. Au cours de l’année 1901, 93 navires de guerre sont entrés à Chemulpo, dont 35 japonais, 21 anglais, 15 russes, 11 français, 5 autrichiens, 4 allemands, 1 italien et 1 américain. Les navires à vapeur et à voiles furent au nombre de 1,036 : 567 japonais, dont 304 vapeurs ; 369 jonques et vapeurs coréens ; 21 vapeurs russes ; 8 navires à voiles et 1 vapeur américain ; 4 vapeurs anglais, 3 vapeurs allemands, 62 jonques chinoises et 1 vapeur norvégien — 47 navires de guerre et 70 vaisseaux marchands de plus qu’en 1900. Les bateaux qui entrèrent dans le port et s’acquittèrent des droits de douane en 1900 s’élevèrent au total de trois cent soixante-dix mille quatre cent seize tonnes, réalisant une légère augmentation sur les années précédentes ; cinq cents vapeurs japonais d’un tonnage de deux cent quatre-vingt sept mille quatre-vingt deux tonnes ; 261 vapeurs coréens de 45.516 tonnes ; 41 vapeurs russes de vingt-sept mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf tonnes ; deux vapeurs anglais de 4.416 tonnes ; quatre vapeurs allemands de 2.918 tonnes.

PAGODE À SÉOUL

À Chemulpo, comme dans tous les ports du royaume ouverts au commerce étranger, il y a une agence des Douanes maritimes impériales coréennes, rejeton de l’excellent service qui existe en Chine sous l’administration de Sir Robert Hart. Le fonctionnement des Douanes coréennes, qui dépend, au premier chef, de M. Mc Leavy Brown, est remarquablement bon, et fait grand honneur à la puissance qui a la charge du contrôle. À une époque, caractérisée par l’extraordinaire inaptitude, indifférence et faiblesse de nos compatriotes exerçant des fonctions publiques, il est déplorable que les talents de ce remarquable Anglais ne soient pas plus directement employés aux besoins du pays. La carrière de ces deux admirables fonctionnaires me remplit à la fois de regret pour l’éloignement de leur sphère d’action, et d’admiration pour leur zèle infatigable — sentiments que peu de serviteurs de l’État seraient plus dignes d’inspirer que ces deux solitaires et laborieux chefs de deux services frères, dont l’œuvre, poursuivie dans une atmosphère de perfidie et de tromperie, recueille trop souvent la plus noire ingratitude.

Lès progrès qu’a accomplis le commerce de la Corée sont une preuve suffisante de ce qu’elle peut faire sous une honnête administration. Si les revenus des Douanes ne sont pas, dans l’intervalle, détournés vers des objets moins importants, il y a tout lieu de croire que des facilités seront accordées à son développement. L’empereur a dernièrement sanctionné l’attribution d’un million de yens, provenant du revenu des Douanes, au fonds des secours pour la navigation. Trente et un phares doivent être construits ; les deux premiers sont située sur les îles de Roze et de Round, en face de l’entrée de la rivière Han, où s’élève Chemulpo. Lorsque ce travail sera terminé, l’augmentation du nombre de navires dans le port créera sûrement un développement parallèle des ressources du pays.

La valeur nette, en 1901, des, exportations et des importations directes étrangères dans tout le royaume, non compris l’exportation de l’or, a dépassé 23 millions de yens (23.188.419) ; la valeur de l’exportation de l’or dépassant 4 millions de yens (4.993.351). Le taux de change du yen japonais est en gros de 2 fr. 55 ce qui donne pour tout le commerce étranger 71.845.675 francs. Le commerce de Chemulpo pendant ce temps a été de 11.131.060 yens, en augmentation d’environ un million de yens sur les chiffres des trois dernières années. Les exportations se composaient d’or, de riz, de haricots, de bois de construction et de peaux ; les importations comprenaient pour la plupart des marchandises américaines et japonaises, et un petit commerce en décroissance avec l’Angleterre. L’ensemble des importations étrangères a atteint une valeur de 5.573.398 yens, et le total des exportations a été de 4.311.401 yens. Les chiffres pour l’année suivante ont été sommairement : exportations, 6.743.675 francs ; importations, 20.361.750 francs. Les intérêts étrangers dans le commerce total passant par Chemulpo, en comparaison avec les années précédentes depuis 1891, montrent un grand et constant progrès. Le revenu total pour l’année 1891 était d’un peu moins de 300.000 yens, et en 1900 cette somme est montée à plus de 550.000 yens, l’augmentation de la prospérité générale pendant ces années affectant le revenu total du royaume.

Comparé à celui de 1901, le commerce total du pays a subi une baisse en 1902. En 1902, l’ensemble du commerce étranger s’élevait à 68.633.650 francs qui se décomposaient ainsi :

Importation. Exportation. Exportation d’or.
34.558.775 fr. 21.150.850 fr. 12.924.025 fr.

La balance du commerce, n’était donc au détriment de la Corée que pour la somme de 408.900 francs, tandis que la moyenne de l’excès des importations sur les exportations pour les cinq, années précédentes était de 2.682.725 francs. Ce ne fut qu’en 1900 que les exportations dépassèrent les importations. La moyenne du commerce pour les cinq années dernières a été de 59.251.875 francs, chiffre qui donne à l’année 1902, 9.456.775 francs de plus que la moyenne. En fait, il y a eu pendant le mois de décembre 1902 un commerce et des droits perçus à Chemulpo, supérieurs à tout ce qu’on avait vu auparavant. En comparaison des années précédentes, les importations en 1902 ont baissé de 2.947.850 francs, et les exportations de 189.175 francs. De grandes quantités de marchandises furent transportées à partir de 1901, d’où provint une inévitable dépréciation dans le chiffre du commerce. Toutefois, pour la meilleure intelligence des relations économiques de la Corée avec les pays étrangers, j’ai réuni les relevés des années que je viens de citer, dans un tableau unique, auquel j’ai ajouté une moyenne quinquennale, pour la période commençant en 1898.