Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène III

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 224-229).
◄  Scène II
Scène IV  ►

Scène III

[Une chambre dans la maison de Polonius.]

Entrent Laertes et Ophélia.

LAERTES

— Mes bagages sont embarqués, adieu ! — Ah ! sœur, quand les vents seront bons — et qu’un convoi sera prêt à partir, ne vous endormez pas, — mais donnez-moi de vos nouvelles.

OPHÉLIA

En pouvez-vous douter ?

LAERTES

— Pour ce qui est d’Hamlet et de ses frivoles attentions, — regardez cela comme une fantaisie, un jeu sensuel, — une violette de la jeunesse printanière, — précoce mais éphémère, suave mais sans durée, — dont le parfum remplit une minute ; — rien de plus.

OPHÉLIA

Rien de plus, vraiment ?

LAERTES

Non, croyez-moi, rien de plus. — Car la nature, dans la croissance, ne développe pas seulement — les muscles et la masse du corps ; mais, à mesure que le temple est plus vaste, — les devoirs que le service intérieur impose à l’âme — grandissent également. Peut-être vous aime-t-il aujourd’hui ; — peut-être aucune souillure, aucune déloyauté ne ternit-elle — la vertu de ses désirs ; mais vous devez craindre, — en considérant sa grandeur, que sa volonté ne soit pas à lui ; — en effet, il est lui-même le sujet de sa naissance. — Il ne lui est pas permis, comme aux gens sans valeur, — de décider pour lui-même ; car de son choix dépendent — le salut et la santé de tout l’État ; — et aussi son choix doit-il être circonscrit — par l’opinion et par l’assentiment du corps — dont il est la tête. Donc, s’il dit qu’il vous aime, — vous ferez sagement de n’y croire que dans les limites — où son rang spécial lui laisse la liberté — de faire ce qu’il dit : liberté — que règle tout entière la grande voix du Danemark. — Considérez donc quelle atteinte subirait votre honneur — si vous alliez écouter ses chansons d’une oreille trop crédule, — ou perdre votre cœur, ou bien ouvrir le trésor de votre chasteté — à son importunité sans frein. Prenez-y garde, Ophélia, prenez-y garde, ma chère sœur, — et tenez-vous en arrière de votre affection, — hors de la portée de ses dangereux désirs. — La vierge la plus chiche est assez prodigue — si elle démasque sa beauté pour la lune. — La vertu même n’échappe pas aux coups de la calomnie ; — le ver ronge les nouveau-nés du printemps, — trop souvent même avant que leurs boutons soient éclos ; — et c’est au matin de la jeunesse, à l’heure des limpides rosées, — que les souffles contagieux sont le plus menaçants. — Soyez donc prudente : la meilleure sauvegarde, c’est la crainte ; — la jeunesse trouve la révolte en elle-même, quand elle ne la trouve pas près d’elle.

OPHÉLIA

— Je conserverai le souvenir de ces bons conseils — comme un gardien pour mon cœur. Mais vous, cher frère, — ne faites pas comme ce pasteur impie qui — indique une route escarpée et épineuse vers le ciel, — tandis que lui-même, libertin repu et impudent, — foule les primevères du sentier de la licence, — sans se soucier de ses propres sermons.

LAERTES

N’ayez pas de crainte pour moi. — Je tarde trop longtemps. Mais voici mon père.

Polonius entre.

— Une double bénédiction est une double grâce ; — l’occasion sourit à de seconds adieux.

POLONIUS

— Encore ici, Laertes ! à bord ! à bord ! Quelle honte ! — Le vent est assis sur l’épaule de votre voile, — et l’on vous attend. Voici ma bénédiction !

Il met sa main sur la tête de Laertes.

— Maintenant grave dans ta mémoire ces quelques préceptes. — Refuse l’expression à tes pensées — et l’exécution à toute idée irréfléchie. — Sois familier, mais nullement vulgaire. — Quand tu as adopté et éprouvé un ami, — accroche-le à ton âme avec un crampon d’acier, — mais ne durcis pas ta main au contact — du premier camarade frais éclos que tu dénicheras. Garde-toi — d’entrer dans une querelle ; mais, une fois dedans, — comporte-toi de manière que l’adversaire se garde de toi. — Prête l’oreille à tous, mais tes paroles au petit nombre. — Prends l’opinion de chacun, mais réserve ton jugement. — Que ta mise soit aussi coûteuse que ta bourse te le permet, — sans être de fantaisie excentrique ; riche, mais peu voyante ; — car le vêtement révèle souvent l’homme ; — et en France, les gens de qualité et du premier rang — ont, sous ce rapport, le goût le plus exquis et le plus digne. — Ne sois ni emprunteur, ni prêteur ; — car le prêt fait perdre souvent argent et ami, — et l’emprunt émousse l’économie. — Avant tout, sois loyal envers toi-même ; — et, aussi infailliblement que la nuit suit le jour, — tu ne pourras être déloyal envers personne. — Adieu ! Que ma bénédiction assaisonne pour toi ces conseils (5) !

LAERTES

— Je prends très-humblement congé de vous, monseigneur.

POLONIUS

— L’heure vous appelle : allez, vos serviteurs attendent.

LAERTES

— Adieu, Ophélia ; et souvenez-vous bien — de ce que je vous ai dit.

OPHÉLIA

Tout est enfermé dans ma mémoire, — et vous en garderez vous-même la clef.

LAERTES

Adieu !

Laertes sort.


POLONIUS

— Que vous a-t-il dit, Ophélia ?

OPHÉLIA

— C’est, ne vous déplaise, quelque chose touchant le seigneur Hamlet.

POLONIUS

— Bonne idée, pardieu ! — On m’a dit que, depuis peu, il a eu avec vous de fréquents tête-à-tête ; et que vous-même — vous lui aviez prodigué très-généreusement vos audiences. — S’il en est ainsi (et l’on me l’a fait entendre — par voie de précaution), je dois vous dire — que vous ne comprenez pas votre position aussi nettement — qu’il convient à ma fille et à votre honneur. — Qu’y a-t-il entre vous ? Confiez-moi la vérité.

OPHÉLIA
— Il m’a depuis peu, monseigneur, fait maintes offres — de son affection.
POLONIUS

— De son affection ? peuh ! Vous parlez en fille verte, — qui n’a point passé par le crible de tous ces dangers-là. — Croyez-vous à ses offres, comme vous les appelez ?

OPHÉLIA

— Je ne sais pas, monseigneur, ce que je dois penser.

POLONIUS

— Eh bien ! moi, je vais vous l’apprendre. Pensez que vous êtes une enfant — d’avoir pris pour argent comptant des offres — qui ne sont pas de bon aloi. Estimez-vous plus chère ; — ou bien, pour ne pas perdre le souffle de ma pauvre parole — en périphrases, vous m’estimez pour un niais.

OPHÉLIA

— Monseigneur, il m’a importunée de son amour, — mais d’une manière honorable.

POLONIUS

— Oui, appelez cela une manière ; allez ! allez !

OPHÉLIA

— Et il a appuyé ses discours, monseigneur, — de tous les serments les plus sacrés.

POLONIUS

— Bah ! piéges à attraper des grues ! Je sais, — alors que le sang brûle, avec quelle prodigalité l’âme — prête des serments à la langue. Ces incandescences, ma fille, — qui donnent plus de lumière que de chaleur, et qui s’éteignent — au moment même où elles promettent le plus, — ne les prenez pas pour une vraie flamme. Désormais, ma fille, — soyez un peu plus avare de votre virginale présence ; — ne ravalez point votre conversation — à des pourparlers de commande. Quant au seigneur Hamlet, — ce que vous devez penser de lui, c’est qu’il est jeune, — et qu’il a pour ses écarts la corde plus lâche — que vous. En un mot, Ophélia, — ne vous fiez pas à ses serments ; car ils sont, non les interprètes — de l’intention qui se montre sous leur vêtement, — mais les entremetteurs des désirs sacriléges, — qui ne profèrent tant de saintes et pieuses promesses — que pour mieux tromper. Une fois pour toutes, — je vous le dis en termes nets : à l’avenir, — ne calomniez pas vos loisirs en employant une minute — à échanger des paroles et à causer avec le seigneur Hamlet. — Veillez-y, je vous l’ordonne, passez votre chemin.

OPHÉLIA

— J’obéirai, monseigneur.

Ils sortent.