Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène IX

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Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 279-297).
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Scène IX

[La grand’salle du château.]

Entrent Hamlet et plusieurs Comédiens.

HAMLET

Dites, je vous prie, cette tirade comme je l’ai prononcée devant vous, couramment ; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de nos acteurs, j’aimerais autant faire dire mes vers par le crieur de la ville. Ne sciez pas trop l’air ainsi, avec votre bras ; mais usez de tout sobrement ; car, au milieu même du torrent, de la tempête, et, je pourrais dire, du tourbillon de la passion, vous devez avoir et conserver une modération qui lui donne de l’harmonie. Oh ! cela me blesse jusque dans l’âme d’entendre un robuste gaillard, à perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, voire en haillons, et fendre les oreilles de la galerie qui généralement n’apprécie qu’une pantomime incompréhensible et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce gaillard-là qui exagère ainsi le matamore et outrehérode Hérode (15) ! Évitez cela, je vous prie.

PREMIER COMEDIEN

Je le promets à votre honneur.

HAMLET

Ne soyez pas non plus trop châtié, mais que votre propre discernement soit votre guide : mettez l’action d’accord avec la parole, la parole d’accord avec l’action, en vous appliquant spécialement à ne jamais violer la nature ; car toute exagération s’écarte du but du théâtre, qui, dès l’origine comme aujourd’hui, a eu et a encore pour objet d’être le miroir de la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, à l’infamie sa propre image, et à chaque âge, à chaque transformation du temps, sa figure et son empreinte. Maintenant, si l’expression est exagérée ou affaiblie, elle aura beau faire rire l’ignorant, elle blessera à coup sûr l’homme judicieux dont la critique a, vous devez en convenir, plus de poids que celle d’une salle entière. Oh ! j’ai vu jouer des acteurs, j’en ai entendu louer hautement qui n’avait ni accent, ni la tournure d’un chrétien, d’un païen, d’un homme ! Ils s’enflaient et hurlaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les ai toujours crus enfantés par quelque journalier de la nature, qui, voulant faire des hommes, les avaient manqués, tant ils imitaient abominablement l’humanité.

PREMIER COMÉDIEN

J’espère que nous avons réformé cela passablement chez nous.

HAMLET

Oh ! réformez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent les clowns ne disent rien en dehors de leur rôle : car il en est qui se mettent à rire d’eux-mêmes pour faire rire un certain nombre de spectateurs ineptes, au moment même où il faudrait remarquer quelque situation essentielle de la pièce. Cela est indigne, et montre la plus pitoyable prétention chez le bouffon dont c’est l’usage. Allez vous préparer.

Sortent les comédiens.


Entrent Polonius, Rosencrantz et Guildenstern.


HAMLET, à Polonius

Eh bien, monseigneur le roi entendra-t-il ce chef-d’œuvre ?

POLONIUS

Oui. La reine aussi, et cela tout de suite.

HAMLET

Dites aux acteurs de se dépêcher.

Sort Polonius.

À Rosencrantz et à Guildenstern.

Voudriez-vous tous deux presser leurs préparatifs ?

ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN

Oui, monseigneur.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.


HAMLET

Holà ! Horatio !


Entre Horatio.


HORATIO

— Me voici, mon doux seigneur, à vos ordres.

HAMLET

— Entre tous ceux avec qui j’ai jamais été en rapport, — Horatio, tu es par excellence l’homme juste.

HORATIO

— Oh ! mon cher seigneur !

HAMLET

Non, ne crois pas que je te flatte. — Car quel avantage puis-je espérer de toi — qui n’as d’autre revenu que ta bonne humeur — pour te nourrir et t’habiller ? À quoi bon flatter le pauvre ? — Non. Qu’une langue mielleuse lèche la pompe stupide ; — que les charnières fécondes du genou se ploient — là où il peut y avoir profit à flagorner ! Entends-tu ? — Depuis que mon âme tendre a été maîtresse de son choix — et a pu distinguer entre les hommes, sa prédilection — t’a marqué de son sceau : car tu as toujours été — un homme qui sait tout souffrir comme s’il ne souffrait pas, — un homme que les rebuffades et les faveurs de la fortune — ont trouvé également reconnaissant. Bienheureux ceux — chez qui le tempérament et le jugement sont si bien d’accord ! — Ils ne sont pas sous les doigts de la fortune une flûte — qui sonne par le trou qu’elle veut. Donnez-moi l’homme — qui n’est pas l’esclave de la passion, et je le porterai — dans le fond de mon cœur, oui, dans le cœur de mon cœur, — comme toi… Assez sur ce point. — On joue ce soir devant le roi une pièce — dont une scène rappelle beaucoup les détails — que je t’ai dit sur la mort de mon père. — Je t’en prie ! quand tu verras cet acte-là en train, — observe mon oncle avec toute la concentration de ton âme. — Si son crime occulte — ne s’échappe pas en un seul cri de sa tanière, — ce que nous avons vu n’est qu’un spectre infernal, — et mes imaginations sont aussi noires — que l’enclume de Vulcain. Suis-le avec une attention profonde. — Quant à moi, je riverai mes yeux à son visage ; — et, après, nous joindrons nos deux jugements — pour prononcer sur ce qu’il aura laissé voir.

HORATIO
C’est bien, monseigneur. — Si, pendant la représentation, il me dérobe un seul mouvement, — et s’il échappe à mes recherches, que je sois responsable du vol !
HAMLET

— Les voici qui viennent voir la pièce. Il faut que j’aie l’air désœuvré.

À Horatio.

— Allez prendre place…

Marche danoise. Fanfares.

Entrent le Roi, la Reine, Polonius, Ophélia, Rosencrantz, Guildenstern et autres.


LE ROI

Comment se porte notre cousin Hamlet ?

HAMLET

Parfaitement, ma foi ! Je vis du plat du caméléon : je mange de l’air, et je me bourre de promesses. Vous ne pourriez pas nourrir ainsi des chapons.

LE ROI

Cette réponse ne s’adresse pas à moi, Hamlet ; je ne suis pour rien dans vos paroles.

HAMLET

Ni moi non plus, je n’y suis plus pour rien.

À Polonius.

Monseigneur, vous jouâtes jadis à l’Université, m’avez-vous dit ?

POLONIUS

Oui, monseigneur ; et je passais pour bon acteur.

HAMLET

Et que jouâtes-vous ?

POLONIUS

Je jouai Jules César. Je fus tué au Capitole ; Brutus me tua.

HAMLET
C’était un acte de brute de tuer un veau si capital… Les acteurs sont-ils prêts ?
ROSENCRANTZ

Oui, monseigneur ; ils attendent votre bon plaisir.

LA REINE

Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous près de moi.

HAMLET

Non, ma bonne mère.

Montrant Ophélia.

Voici un métal plus attractif.

POLONIUS, au roi

Oh ! oh ! remarquez-vous cela ?

HAMLET, se couchant aux pieds d’Ophélia

Madame, m’étendrai-je entre vos genoux ?

OPHÉLLA

Non, monseigneur.

HAMLET

Je veux dire la tête sur vos genoux.

OPHÉLIA

Oui, monseigneur.

HAMLET

Pensez-vous que j’eusse dans l’idée des choses grossières ?

OPHELIA

Je ne pense rien, monseigneur.

HAMLET

C’est une idée naturelle de s’étendre entre les jambes d’une fille.

OPHELIA

Quoi, monseigneur ?

HAMLET

Rien.

OPHÉLIA
Vous êtes gai, monseigneur.
HAMLET

Qui ? moi ?

OPHÉLIA

Oui, monseigneur.

HAMLET

Oh ! je ne suis que votre baladin. Qu’a un homme de mieux à faire que d’être gai ? Tenez, regardez comme ma mère a l’air joyeux, et il n’y a que deux heures que mon père est mort.

OPHÉLIA

Mais non, monseigneur, il y a deux fois deux mois.

HAMLET

Si longtemps ? Oh ! alors que le diable se mette en noir ; pour moi, je veux porter des vêtements écarlates. Ô ciel ! mort depuis deux mois, et pas encore oublié ! Alors, il y a espoir que la mémoire d’un grand homme lui survive six mois. Mais pour cela, par Notre-Dame, il faut qu’il bâtisse force églises. Sans quoi, il subira l’oubli comme le cheval de bois dont vous savez l’épitaphe :

Hélas ! hélas ! le cheval de bois est oublié.


Les trompettes sonnent. La pantomime commence.

Un roi et une reine entrent, l’air fort amoureux, ils se tiennent embrassés. La reine s’agenouille et fait au roi force gestes de protestations. Il la relève et penche sa tête sur son cou, puis s’étend sur un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle le quitte. Alors survient un personnage qui lui ôte sa couronne, la baise, verse du poison dans l’oreille du roi, et sort. La reine revient, trouve le roi mort, et donne tous les signes du désespoir. L’empoisonneur, suivi de deux ou trois personnages muets, arrive de nouveau et semble se lamenter avec elle. Le cadavre est emporté. L’empoisonneur fait sa cour à la reine en lui offrant des cadeaux. Elle semble quelque temps avoir de la répugnance et du mauvais vouloir, mais elle finit par agréer son amour. Ils sortent.
OPHELIA
Que veut dire ceci, monseigneur ?
HAMLET

Parbleu ! c’est une embûche ténébreuse qui veut dire crime.

OPHÉLIA

Cette pantomime indique probablement le sujet de la pièce.


Entre le Prologue.


HAMLET

Nous le saurons par ce gaillard-là. Les comédiens ne peuvent garder un secret ils diront tout.

OPHÉLIA

Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime ?

HAMLET

Oui, et toutes les pantomimes que vous lui ferez voir. Montrez-lui sans honte n’importe laquelle, il vous l’expliquera sans honte.

OPHÉLIA

Vous êtes méchant ! vous êtes méchant ! Je veux suivre la pièce.

LE PROLOGUE

Pour nous et pour notre tragédie,
Ici, inclinés devant votre clémence,
Nous demandons une attention patiente.

HAMLET

Est-ce un prologue, ou la devise d’une bague ?

OPHÉLIA

C’est bref, monseigneur.

HAMLET

Comme l’amour d’une femme.


Entrent sur le second théâtre le Roi et la Reine de la pièce.


LE ROI DE LA PIÈCE

Trente fois le chariot de Phébus a fait le tour
Du bassin salé de Neptune et du domaine arrondi de Tellus ;

Et trente fois douze lunes ont de leur lumière empruntée
Éclairé en ce monde trente fois douze nuits,
Depuis que l’amour a joint nos cœurs et l’hyménée nos mains
Par les liens mutuels les plus sacrés.

LA REINE DE LA PIÈCE

Puissent le soleil et la lune nous faire compter
Autant de fois leur voyage, avant que cesse notre amour !
Mais, hélas ! vous êtes depuis quelque temps si malade,
Si triste, si changé,
Que vous m’inquiétez. Pourtant, tout inquiète que je suis,
Vous ne devez pas vous en troubler, monseigneur ;
Car l’anxiété et l’affection d’une femme sont en égale mesure :
Ou toutes deux nulles ou toutes deux extrêmes.
Maintenant, ce qu’est mon amour, vous le savez par épreuve ;
Et mes craintes ont toute l’étendue de mon amour.
Là où l’amour est grand, les moindres appréhensions sont des craintes ;
Là où grandissent les moindres craintes, croissent les grandes amours.

LE ROI DE LA PIÈCE

Vraiment, amour, il faut que je te quitte, et bientôt.
Mes facultés actives se refusent à remplir leurs fonctions.
Toi, tu vivras après moi dans ce monde si beau,
Honorée, chérie ; et, peut-être un homme aussi bon
Se présentant pour époux, tu…

LA REINE DE LA PIÈCE

Oh ! grâce du reste !
Un tel amour dans mon cœur serait trahison.
Que je sois maudite dans un second mari !
Nulle n’épouse le second sans tuer le premier.

HAMLET.

De l’absinthe ! voilà de l’absinthe !

LA REINE DE LA PIÈCE

Les motifs qui poussent un second mariage
Sont des raisons de vil intérêt, et non pas d’amour.
Je donne une seconde fois la mort à mon seigneur,
Quand un second époux m’embrasse dans mon lit.

LE ROI DE LA PIÈCE

Je crois bien que vous pensez ce que vous dites là ;
Mais on brise souvent une détermination,
La résolution n’est que l’esclave de la mémoire,
Violemment produite, mais peu viable.
Fruit vert, elle tient à l’arbre,
Mais elle tombe sans qu’on la secoue, dès qu’elle est mûre.
Nous oublions fatalement
De nous payer ce que nous nous devons.
Ce que, dans la passion, nous nous proposons à nous-mêmes,
La passion finie, cesse d’être une volonté.
Les douleurs et les joies les plus violentes
Détruisent leurs décrets en se détruisant.
Où la joie a le plus de rires, la douleur a le plus de larmes,
Gaieté s’attriste et tristesse s’égaie au plus léger accident.
Ce monde n’est pas pour toujours, et il n’est pas étrange
Que nos amours mêmes changent avec nos fortunes.
Car c’est une question encore à décider,
Si c’est l’amour qui mène la fortune, ou la fortune, l’amour.
Un grand est-il à bas ? voyez ! ses courtisans s’envolent.
Le pauvre qui s’élève fait des amis de ses ennemis.
Et jusqu’ici l’amour a suivi la fortune :
Car celui qui n’a pas besoin ne manquera jamais d’ami ;
Et celui qui, dans la nécessité, veut éprouver un ami superficiel,
Le convertit immédiatement en ennemi.
Mais, pour conclure logiquement là où j’ai commencé,
Nos volontés et nos destinées courent tellement en sens contraires,
Que nos projets sont toujours renversés.
Nos pensées sont nôtres ; mais leur fin, non pas !
Ainsi, tu crois ne jamais prendre un second mari ;
Mais, meure ton premier maître, tes idées mourront avec lui.

LA REINE DE LA PIÈCE

Que la terre me refuse la nourriture, et le ciel la lumière !
Que la gaieté et le repos me soient interdits nuit et jour !
Que ma foi et mon espérance se changent en désespoir !
Que le plaisir d’un anachorète soit la prison de mon avenir !
Que tous les revers qui pâlissent le visage de la joie
Rencontrent mes plus chers projets et les détruisent !

Qu’en ce monde et dans l’autre, une éternelle adversité me poursuive,
Si, une fois veuve, je redeviens épouse !

HAMLET, à Ophélia

Si maintenant elle rompt cet engagement-là !

LE ROI DE LA PIÈCE

Voilà un serment profond. Chère, laissez-moi un moment ;
Ma tête s’appesantit, et je tromperais volontiers
Les ennuis du jour par le sommeil.

Il s’endort.


LA REINE DE LA PIÈCE

Que le sommeil berce ton cerveau,
Et que jamais le malheur ne se mette entre nous deux !

Elle sort.


HAMLET, à la reine

Madame, comment trouvez-vous cette pièce ?

LA REINE

La dame fait trop de protestations, ce me semble.

HAMLET

Oh ! mais elle tiendra parole !

LE ROI

Connaissez-vous le sujet de la pièce ? tout y est-il inoffensif ?

HAMLET

Oui, oui ! Ils font tout cela pour rire ; du poison pour rire ! rien que d’inoffensif !

LE ROI

Comment appelez-vous la pièce ?

HAMLET

La Souricière. Comment ? pardieu ! au figuré. Cette pièce est le tableau d’un meurtre commis à Vienne. Le duc s’appelle Gonzague, sa femme Baptista. Vous allez voir. C’est une œuvre infâme ; mais qu’importe ? Votre Majesté et moi, nous avons la conscience libre cela ne nous touche pas. Que les rosses que cela écorche ruent, nous n’avons pas l’échine entamée.

Entre sur le second théâtre Lucianus.

Celui-ci est un certain Lucianus, neveu du roi.

OPHÉLIA

Vous remplacez parfaitement le chœur, monseigneur.

HAMLET

Je pourrais expliquer ce qui se passe entre vous et votre amant, si je voyais remuer les marionnettes.

OPHÉLIA

Vous êtes piquant, monseigneur, vous êtes piquant !

HAMLET

Il ne vous en coûterait qu’un cri pour que ma pointe fût émoussée.

OPHÉLIA

De mieux en pire.

HAMLET

C’est la désillusion que vous causent tous les maris… Commence, meurtrier, laisse là tes pitoyables grimaces, et commence. Allons !

« Le corbeau croasse : Vengeance ! »

LUCIANUS

Noires pensées, bras dispos, drogue prête, heure favorable.
L’occasion complice ; pas une créature qui regarde.
Mixture infecte, extraite de ronces arrachées à minuit,
Trois fois flétrie, trois fois empoisonnée par l’imprécation d’Hécate,
Que ta magique puissance, que tes propriétés terribles
Ravagent immédiatement la santé et la vie !

Il verse le poison dans l’oreille du roi endormi.


HAMLET

Il l’empoisonne dans le jardin pour lui prendre ses États. Son nom est Gonzague. L’histoire est véritable et écrite dans le plus pur italien. Vous allez voir tout à l’heure comment le meurtrier obtient l’amour de la femme de Gonzague.

OPHÉLIA

Le roi se lève.

HAMLET

Quoi ! effrayé par un feu follet ?

LA REINE

Comment se trouve monseigneur ?

POLONIUS

Arrêtez la pièce !

LE ROI

Qu’on apporte de la lumière ! Sortons.

TOUS

Des lumières ! des lumières ! des lumières !

Tous sortent, excepté Hamlet et Horatio.


HAMLET

Oui, que le daim blessé fuie et pleure,
Le cerf épargné folâtre !
Car les uns doivent rire et les autres pleurer.
Ainsi va le monde.

Si jamais la fortune me traitait de Turc à More, ne me suffirait-il pas, mon cher, d’une scène comme celle-là, avec l’addition d’une forêt de plumes et de deux roses de Provins sur des souliers bigarrés, pour être reçu compagnon dans une meute de comédiens ?

HORATIO

Oui, à demi-part.

HAMLET

Oh ! à part entière (16).

Car tu le sais, ô Damon chéri,
Ce royaume démantelé était
À Jupiter lui-même ; et maintenant celui qui y règne,
Est un vrai, un vrai… Baïoque (17).

HORATIO

Vous auriez pu rimer.

HAMLET

Ô mon bon Horatio, je tiendrais mille livres sur la parole du fantôme. As-tu remarqué ?

HORATIO

Parfaitement, monseigneur.

HAMLET

Quand il a été question d’empoisonnement ?

HORATIO

Je l’ai parfaitement observé.

HAMLET

Ah ! Ah !… allons ! un peu de musique !… allons ! les flageolets.

Car si le roi n’aime pas la comédie…
C’est sans doute qu’il ne l’aime pas, pardi !

Entrent Rosencrantz et Guildenstern.

Allons ! de la musique !

GUILDENSTERN

Mon bon seigneur, daignez permettre que je vous dise un mot.

HAMLET

Toute une histoire, monsieur.

GUILDENSTERN

Le roi, monsieur…

HAMLET

Ah ! oui, monsieur, quelles nouvelles de lui ?

GUILDENSTERN

Il s’est retiré étrangement indisposé.

HAMLET

Par la boisson, monsieur ?

GUILDENSTERN
Non, monseigneur, par la colère.
HAMLET

Vous vous seriez montré plus riche de sagesse en allant en instruire le médecin ; car, pour moi, si j’essayais de le purger, je le plongerais peut-être dans une plus grande colère.

GUILDENSTERN

Mon bon seigneur, soumettez vos discours à quelque logique, et ne vous dérobez pas avec tant d’emportement à ma demande.

HAMLET

Me voici apprivoisé, monsieur ; parlez.

GUILDENSTERN

La reine votre mère, dans la profonde affliction de son âme, m’envoie auprès de vous.

HAMLET

Vous êtes le bienvenu.

GUILDENSTERN

Non, mon bon seigneur, cette politesse n’est pas de bon aloi. S’il vous plaît de me faire une saine réponse, j’accomplirai l’ordre de votre mère ; sinon, votre pardon et mon retour termineront ma mission.

HAMLET

Monsieur, je ne puis…

GUILDENSTERN

Quoi, monseigneur ?

HAMLET

Vous faire une saine réponse : mon esprit est malade. Mais, monsieur, pour une réponse telle que je puis la faire, je suis à vos ordres, ou plutôt, comme vous le disiez, à ceux de ma mère. Ainsi, sans plus de paroles, venons au fait : ma mère, dites-vous ?…

ROSENCRANTZ
Voici ce qu’elle dit : votre conduite l’a frappée d’étonnement et de stupeur.
HAMLET

Ô fils prodigieux, qui peut ainsi étonner sa mère !… Mais cet étonnement de ma mère n’a-t-il pas de suite aux talons ? Parlez.

ROSENCRANTZ

Elle demande à vous parler dans son cabinet, avant que vous alliez vous coucher.

HAMLET

Nous lui obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous d’autres paroles à échanger avec nous ?

ROSENCRANTZ

Monseigneur, il fut un temps où vous m’aimiez.

HAMLET

Et je vous aime encore, par ces dix doigts filous et voleurs (18).

ROSENCRANTZ

Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble ? Vous barrez vous-même la porte à votre délivrance, en cachant vos peines à un ami.

HAMLET

Monsieur, je veux de l’avancement.

ROSENCRANTZ

Comment est-ce possible, quand la voix du roi lui-même vous appelle à lui succéder en Danemark ?

HAMLET

Oui, mais, en attendant, l’herbe pousse, et le proverbe lui-même se moisit quelque peu.

Entrent les Acteurs, chacun avec un flageolet.
HAMLET, continuant.

Ah ! les flageolets !… Voyons-en un.

À Rosencrantz et à Guildenstern qui lui font signe.

Me retirez avec vous ! Pourquoi donc cherchez-vous à me dérouter, comme si vous vouliez me pousser dans un filet ?

GUILDENSTERN

Oh ! monseigneur, si mon zèle est trop hardi, c’est que mon amour pour vous est trop sincère.

HAMLET

Je ne comprends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte ?

GUILDENSTERN

Monseigneur, je ne sais pas.

HAMLET

Je vous en prie.

GIJILDENSTERN

Je ne sais pas, je vous assure.

HAMLET

Je vous en supplie.

GUILDENSTERN

J’ignore même comment on en touche, monseigneur.

HAMLET

C’est aussi facile que de mentir. Promenez les doigts et le pouce sur ces soupapes, soufflez ici avec la bouche, et cela proférera la plus parfaite musique. Voyez ! voici les trous.

GUILDENSTERN

Mais je ne puis forcer ces trous à exprimer aucune harmonie. Je n’ai pas ce talent.

HAMLET

Eh bien ! voyez maintenant combien peu de cas vous faites de moi. Vous voulez jouer de moi ; vous voulez avoir l’air de connaître mes trous ; vous voulez arracher l’âme de mon secret ; vous voulez me faire résonner tout entier, depuis la note la plus basse jusqu’au sommet de la gamme. Et pourtant, ce petit instrument qui est plein de musique, qui a une voix excellente, vous ne pouvez pas le faire parler. Sangdieu ! croyez-vous qu’il soit plus aisé de jouer de moi que d’une flûte ? Prenez-moi pour l’instrument que vous voudrez, vous pourrez bien me froisser, mais vous ne saurez jamais jouer de moi.

Entre Polonius.

Dieu vous bénisse, monsieur !

POLONIUS

Monseigneur, la reine voudrait vous parler, et sur-le-champ.

HAMLET

Voyez-vous ce nuage là-bas qui a presque la forme d’un chameau ?

POLONIUS

Par la messe ! on dirait que c’est un chameau, vraiment.

HAMLET

Je le prendrais pour une belette.

POLONIUS

Oui, il est tourné comme une belette.

HAMLET

Ou comme une baleine.

POLONIUS

Tout à fait comme une baleine.

HAMLET

Alors, j’irai trouver ma mère tout à l’heure… Ils pèsent sur ma folie presque à casser la corde… J’irai tout à l’heure.

POLONIUS

Je vais le lui dire.

Polonius sort.


HAMLET

Tout à l’heure, c’est facile à dire. Laissez-moi, mes amis.

Sortent Guildenstern, Rosencrantz, Horatio, etc.

Voici l’heure propice aux sorcelleries nocturnes, — où les tombes bâillent et où l’enfer lui-même souffle — la contagion sur le monde. Maintenant, je pourrais boire du sang tout chaud, — et faire une de ces actions amères que le jour — tremblerait de regarder. Doucement ! chez ma mère, maintenant ! — Ô mon cœur, garde ta nature ; que jamais — l’âme de Néron n’entre dans cette ferme poitrine. — Soyons inflexible, mais non dénaturé ; — ayons des poignards dans la voix, mais non à la main. — Qu’en cette affaire ma langue et mon âme soient hypocrites. — Quelques menaces qu’il y ait dans mes paroles, — ne consens jamais, mon âme, à les sceller de l’action.

Il sort.