Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène VI

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Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 241-246).
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Scène VI

[Une chambre dans la maison de Polonius.]

Entrent Polonius et Reynaldo.

POLONIUS

Donnez-lui cet argent et ces billets, Reynaldo.

REYNALDO

Oui, monseigneur.

POLONIUS

— Il sera merveilleusement sage, bon Reynaldo, — avant de l’aller voir, de vous enquérir — de sa conduite.

REYNALDO

Monseigneur, c’était mon intention.

POLONIUS

— Bien dit, pardieu ! très bien dit ! Voyez-vous, mon cher ! — sachez-moi d’abord quels sont les Danois qui sont à Paris ; — comment, avec qui, de quelles ressources, où ils vivent ; — quelle est leur société, leur dépense ; et une fois assuré, — par ces évolutions et ce manége de questions, — qu’ils connaissent mon fils, avancez-vous plus — que vos demandes n’auront l’air d’y toucher. — Donnez-vous comme ayant de lui une connaissance éloignée, — en disant, par exemple : « Je connais son père et sa famille, — et un peu lui-même. » Comprenez-vous bien, Reynaldo ?

REYNALDO

— Oui, très bien, monseigneur.

POLONIUS

« Et un peu lui-même : — mais, (pourrez-vous ajouter) bien imparfaitement ; — d’ailleurs, si c’est bien celui dont je parle, c’est un jeune écervelé, — adonné à ceci ou à cela… » et alors mettez-lui sur le dos — tout ce qu’il vous plaira d’inventer ; rien cependant d’assez odieux — pour le déshonorer ; faites-y attention ; — tenez-vous, mon cher, à ces légèretés, à ces folies, à ces écarts usuels, — bien connus comme inséparables — de la jeunesse en liberté.

REYNALDO

Par exemple, monseigneur, l’habitude de jouer.

POLONIUS
— Oui, ou de boire, de tirer l’épée, de jurer, de se quereller, — de courir les filles : vous pouvez aller jusque-là.
REYNALDO

— Monseigneur, il y aurait là de quoi le déshonorer !

POLONIUS

— Non, en vérité ; si vous savez tempérer la chose dans l’accusation. — N’allez pas ajouter à sa charge — qu’il est débauché par nature ; — ce n’est pas là ce que je veux dire : mais effleurez si légèrement ses torts, — qu’on n’y voie que les fautes de la liberté, — l’étincelle et l’éruption d’un cerveau en feu, — et les écarts d’un sang indompté, — qui emporte tous les jeunes gens.

REYNALDO

Mais, mon bon seigneur…

POLONIUS

— Et à quel effet devrez-vous agir ainsi ?

REYNALDO

C’est justement, monseigneur, — ce que je voudrais savoir.

POLONIUS

Eh bien, mon cher, voici mon but, — et je crois que c’est un plan infaillible. — Quand vous aurez imputé à mon fils ces légères taches — qu’on verrait chez tout être un peu souillé par l’action du monde, — faites bien attention ! — si votre interlocuteur, celui que vous voulez sonder, — a jamais remarqué aucun des vices énumérés par vous — chez le jeune homme dont vous lui parlez vaguement, — il tombera d’accord avec vous de cette façon : — Cher monsieur, ou mon ami, ou seigneur ! — suivant le langage et la formule, — adoptés par le pays ou par l’homme en question.

REYNALDO

Très-bien, monseigneur.

POLONIUS
— Eh bien, donc, monsieur, alors il… alors… Qu’est-ce que j’allais dire ? — J’allais dire quelque chose. Où en étais-je ?
REYNALDO

— Vous disiez : « Il tombera d’accord de cette façon… »

POLONIUS

— Il tombera d’accord de cette façon… Oui. Morbleu, — il tombera d’accord avec vous comme ceci : « Je connais le jeune homme, — je l’ai vu hier ou l’autre jour, — à telle ou telle époque ; avec tel et tel ; et, comme vous disiez, — il était là à jouer ; » ou : « Je l’ai surpris à boire, » — ou, « se querellant au jeu de paume ; » ou, peut-être : — « Je l’ai vu entrer dans telle maison suspecte — (videlicet, un bordel), » et ainsi de suite. — Vous voyez maintenant, — la carpe de la vérité se prend à l’hameçon de vos mensonges ; — et c’est ainsi que, nous autres, hommes de bon sens et de portée, en — entortillant le monde et en nous y prenant de biais, — nous trouvons indirectement notre direction. — Voilà comment, par mes instructions et mes avis préalables, — vous connaîtrez mon fils. Vous m’avez compris, n’est-ce pas ?

REYNALDO

— Oui, monseigneur.

POLONIUS

Dieu soit avec vous ! bon voyage !

REYNALDO

— Mon bon seigneur…

POLONIUS

Faites par vous-même l’observation de ses penchants.

REYNALDO

— Oui, monseigneur.

POLONIUS

Et laissez-le jouer sa musique.

REYNALDO
Bien, monseigneur.
POLONIUS

— Adieu !

Reynaldo sort.
Entre Ophélia.


Eh bien ! Ophélia, qu’y a-t-il ?

OPHÉLIA

— Oh ! monseigneur ! monseigneur, j’ai été si effrayée !

POLONIUS

— De quoi, au nom du ciel ?

OPHÉLIA

— Monseigneur, j’étais à coudre dans ma chambre, — lorsqu’est entré le seigneur Hamlet, le pourpoint tout défait, — la tête sans chapeau, les bas chiffonnés, — sans jarretières et retombant sur la cheville, — pâle comme sa chemise, les genoux s’entrechoquant, — enfin avec un aspect aussi lamentable — que s’il avait été lâché de l’enfer — pour raconter des horreurs… Il se met devant moi.

POLONIUS

— Son amour pour toi l’a rendu fou !

OPHÉLIA

Je n’en sais rien, monseigneur, — mais, vraiment, j’en ai peur.

POLONIUS

Qu’a-t-il dit ?

OPHÉLIA

— Il m’a prise par le poignet et m’a serrée très-fort. — Puis, il s’est éloigné de toute la longueur de son bras ; — et, avec l’autre main posée comme cela au-dessus de mon front, — il s’est mis à étudier ma figure comme — s’il voulait la dessiner. Il est resté longtemps ainsi. — Enfin, secouant légèrement mon bras, — et hochant trois fois la tête de haut en bas, — il a poussé un soupir si pitoyable et si profond — qu’on eût dit que son corps allait éclater — et que c’était sa fin. Cela fait, il m’a relâchée, — et, la tête tournée par-dessus l’épaule, — il semblait trouver son chemin sans y voir, — car il a franchi les portes sans l’aide de ses yeux, — et jusqu’à la fin, il en a détourné la lumière sur moi.

POLONIUS

— Viens avec moi : je vais trouver le roi. — C’est bien là le délire même de l’amour : — il se frappe lui-même dans sa violence, — et entraîne la volonté à des entreprises désespérées, — plus souvent qu’aucune des passions qui, sous le ciel, — accablent notre nature. Je suis fâché… — Ah çà, lui auriez-vous dit dernièrement des paroles dures ?

OPHÉLIA

— Non, mon bon seigneur ; mais, comme vous me l’aviez commandé, — j’ai repoussé ses lettres et je lui ai refusé — tout accès près de moi.

POLONIUS

C’est cela qui l’a rendu fou. — Je suis fâché de n’avoir pas mis plus d’attention et de discernement — à le juger. Je craignais que ce ne fût qu’un jeu, — et qu’il ne voulût ton naufrage. Mais maudits soient mes soupçons ! — Il semble que c’est le propre de notre âge — de pousser trop loin la précaution dans nos jugements, — de même que c’est chose commune parmi la jeune génération — de manquer de retenue. Viens, allons trouver le roi.— Il faut qu’il sache tout ceci : le secret de cet amour peut provoquer — plus de malheurs que sa révélation de colères. — Viens.

Ils sortent.