Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène X

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Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 297-300).
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Scène X

[Une chambre dans le château.]

Entrent le Roi, Rosencrantz et Guildenstern.

LE ROI

— Je ne l’aime pas ; et puis il n’y a point de sûreté pour nous — à laisser sa folie errer. Donc, tenez-vous prêts ; — je vais sur-le-champ expédier votre commission, — et il partira avec vous pour l’Angleterre : — la sûreté de notre empire est incompatible — avec les périlleux hasards qui peuvent surgir à toute heure — de ses lunes.

GUILDENSTERN

Nous allons nous préparer. — C’est un scrupule religieux et sacré — de veiller au salut des innombrables existences — qui se nourrissent de la vie de votre majesté.

ROSENCRANTZ

— Une existence isolée et particulière est tenue — de se couvrir de toute la puissante armure de l’âme — contre le malheur ; à plus forte raison — une vie au souffle de laquelle sont suspendues et liées — tant d’autres existences. Le décès d’une majesté — n’est pas la mort d’un seul : comme l’abîme, elle attire — à elle ce qui est près d’elle. C’est une roue colossale — fixée sur le sommet de la plus haute montagne, — et dont une myriade d’êtres subalternes, emboîtés et réunis, — forment les rayons gigantesques : quand elle tombe, — tous ces petits fragments, ces menus accessoires — sont entraînés dans sa ruine bruyante. Un roi ne rend jamais — le dernier soupir que dans le gémissement de tout un peuple.

LE ROI

— Équipez-vous, je vous prie, pour ce pressant voyage ; — car nous voulons enchaîner cet épouvantail — qui va maintenant d’un pas trop libre.

ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN.

Nous allons nous hâter.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.
Entre Polonius.


POLONIUS

— Monseigneur, il se rend dans le cabinet de sa mère ; — je vais me glisser derrière la tapisserie — pour écouter la conversation. Je garantis qu’elle va le tancer vertement ; — mais, comme vous l’avez dit, et dit très-sagement, — il est bon qu’une autre oreille que celle d’une mère (car la nature rend les mères partiales) recueille — adroitement ses révélations. Adieu, mon suzerain. — J’irai vous voir avant que vous vous mettiez au lit, — pour vous dire ce que je saurai.

LE ROI

Merci, mon cher seigneur !

Sort Polonius.

— Oh ! ma faute fermente, elle infecte le ciel même ; — elle porte avec elle la première, la plus ancienne malédiction, — celle du fratricide !… Je ne puis pas prier, — bien que le désir m’y pousse aussi vivement que la volonté ; — mon crime est plus fort que ma forte intention ; — comme un homme obligé à deux devoirs, — je m’arrête ne sachant par lequel commencer, — et je les néglige tous deux. Quoi ! quand sur cette main maudite — le sang fraternel ferait une couche plus épaisse qu’elle-même, — est-ce qu’il n’y a pas assez de pluie dans les cieux cléments — pour la rendre blanche comme neige ? À quoi sert la miséricorde, — si ce n’est à affronter le visage du crime ? — Et qu’y a-t-il dans la prière, si ce n’est cette double vertu — de nous retenir avant la chute, — ou de nous faire pardonner, après ? Levons donc les yeux ; — ma faute est passée. Oh ! mais quelle forme de prière — peut convenir à ma situation ?… Pardonnez-moi mon meurtre hideux !… — Cela est impossible, puisque je suis encore en possession — des objets pour lesquels j’ai commis le meurtre : — ma couronne, ma puissance, ma femme ? — Peut-on être pardonné sans réparer l’offense. — Dans les voies corrompues de ce monde, — la main dorée du crime peut faire dévier la justice, — et l’on a vu souvent le gain criminel lui-même — servir à acheter la loi. Mais il n’en est pas ainsi là-haut : — là, pas de chicane ; là, l’action se poursuit — dans toute sa sincérité ; et nous sommes obligés nous-mêmes, — dussent nos fautes démasquées montrer les dents, — de faire notre déposition. Quoi donc ! qu’ai-je encore à faire ? — Essayer ce que peut le repentir ? Que ne peut-il pas ? — Mais aussi, que peut-il pour celui qui ne peut pas se repentir ? — Ô situation misérable ! ô conscience noire comme la mort ! — ô pauvre âme engluée, qui, en te débattant pour être libre, — t’engages de plus en plus ! Au secours, anges, faites un effort ! — Pliez, genoux inflexibles ! Et toi, cœur, que tes fibres d’acier — soient tendres comme les nerfs d’un enfant nouveau-né ! — Tout peut être réparé.

Il se met à genoux, à l’écart.
Entre Hamlet.


HAMLET

— Je puis agir à présent ! justement il est en prière ! — Oui, je vais agir à présent… Mais alors il va droit au ciel ; — et est-ce ainsi que je suis vengé ? Voilà qui mérite réflexion. — Un misérable tue mon père ; et pour cela, — moi, son fils unique, j’envoie ce misérable — au ciel ! — Ah ! c’est une faveur, une récompense, non une vengeance. — Il a surpris mon père plein de pain (19), brutalement, — quand ses péchés épanouis étaient éclatants comme le mois de mai. — Et qui sait, hormis le ciel, quelles charges pèsent sur lui ? — D’après nos données et nos conjectures, — elles doivent être accablantes. Serait-ce donc me venger — que de surprendre celui-ci au moment où il purifie son âme, — quand il est en mesure et préparé pour le voyage ? — Non. — Arrête, mon épée ! Réserve-toi pour un coup plus horrible : — quand il sera soûl et endormi, ou dans ses fureurs, — ou dans les plaisirs incestueux de son lit, — en train de jouer ou de jurer, ou de faire une action — qui n’ait pas même l’arrière-goût du salut, — alors culbute-le, de façon que ses talons ruent contre le ciel, — et que son âme soit aussi damnée, aussi noire, — que l’enfer où elle ira ! Ma mère m’attend.

Se tournant vers le roi.

— Ce palliatif-là ne fait que prolonger tes jours malades.

Il sort.
Le roi se lève, et s’avance.


LE ROI

— Mes paroles s’envolent ; mes pensées restent en bas. — Les paroles sans les pensées ne vont jamais au ciel.

Il sort.