Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène XVI

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Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 320-329).
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Scène XVI

[La salle d’armes dans le château.]

Entrent la Reine et Horatio.

LA REINE

— Je ne veux pas lui parler.

HORATIO

— Elle est exigeante ; pour sûr, elle divague ; — elle est dans un état à faire pitié.

LA REINE

Que veut-elle ?

HORATIO

— Elle parle beaucoup de son père ; elle dit qu’elle sait — qu’il n’y a que fourberies en ce monde ; elle soupire et se bat la poitrine ; — elle frappe du pied avec rage pour un fétu ; elle dit des choses vagues — qui n’ont de sens qu’à moitié. Son langage ne signifie rien, — et cependant, dans son incohérence, il fait — réfléchir ceux qui l’écoutent. On en cherche la suite, — et on en relie par la pensée les mots décousus. — Les clignements d’yeux, les hochements de tête, les gestes qui l’accompagnent, — feraient croire vraiment qu’il y a là une pensée — bien sinistre, quoique non arrêtée.

LA REINE

— Il serait bon de lui parler ; car elle pourrait semer — de dangereuses conjectures dans les esprits malveillants. Qu’elle entre.

Sort Horatio.

— Telle est la vraie nature du péché ! À mon âme malade — la moindre niaiserie semble le prologue d’un grand malheur. — Le crime est si plein de maladroite méfiance, — qu’il se divulgue lui-même par crainte d’être divulgué. —


Horatio rentre avec Ophélia.


OPHÉLIA

Où est la belle majesté du Danemark ?

LA REINE

Qu’y a-t-il, Ophélia ?

OPHÉLIA, chantant

Comment puis-je reconnaître votre amoureux
D’un autre ?
À son chapeau de coquillages, à son bâton,
À ses sandales.

LA REINE

Hélas ! dame bien-aimée, que signifie cette chanson ?

OPHÉLIA

Vous dites ? Eh bien ! attention, je vous prie !

Elle chante.

Il est mort et parti, madame,
Il est mort et parti.
À sa tête une motte de gazon vert,
À ses talons une pierre.

Oh ! oh !

Elle sanglote.


LA REINE

Mais voyons, Ophélia !

OPHÉLIA

Attention, je vous prie !

Elle chante.

Son linceul blanc comme la neige des monts…


Entre le Roi.


LA REINE, au roi

Hélas ! regardez, seigneur.

OPHELIA, continuant

Est tout garni de suaves fleurs.
Il est allé au tombeau sans recevoir l’averse
Des larmes de l’amour.

LE ROI

Comment allez-vous, jolie dame ?

OPHÉLIA

Bien. Dieu vous récompense ! On dit que la chouette a été jadis la fille d’un boulanger (21). Seigneur, nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être. Que Dieu soit à votre table !

LE ROI

Quelque allusion à son père !

OPHÉLIA

Ne parlons plus de cela, je vous prie ; mais quand on vous demandera ce que cela signifie, répondez :

Bonjour ! c’est la Saint-Valentin (22).
Tous sont levés de grand matin.
Me voici, vierge, à votre fenêtre,
Pour être votre Valentine.

Alors, il se leva et mit ses habits,
Et ouvrit la porte de sa chambre ;
Et vierge, elle y entra, et puis oncques vierge
Elle n’en sortit.

LE ROI
Jolie Ophélia !
OPHÉLIA

En vérité, je finirai sans blasphème.

Par Jésus ! par sainte Charité !
Au secours ! ah ! fi ! quelle honte !
Tous les jeunes gens font ça, quand ils en viennent là.
Par Priape, ils sont à blâmer !

Avant de me chiffonner, dit-elle,
Vous me promîtes de m’épouser.

Et la réponse :

C’est ce que j’aurais fait, par ce soleil là-bas,
Si tu n’étais venue dans mon lit.

LE ROI

Depuis combien de temps est-elle ainsi ?

OPHÉLIA

J’espère que tout ira bien. Il faut avoir de la patience : mais je ne puis m’empêcher de pleurer, en pensant qu’ils l’ont mis dans une froide terre. Mon frère le saura, et sur ce, je vous remercie de votre bon conseil. Allons, mon coche ! Bonne nuit, mes dames ; bonne nuit, mes douces dames ; bonne nuit, bonne nuit.

Elle sort.


LE ROI, à Horatio

— Suivez-la de près ; veillez bien sur elle, je vous prie.

Horatio sort.

— Oh ! c’est le poison d’une profonde douleur ; il jaillit — tout entier de la mort de son père. Et maintenant voyez ! — Ô Gertrude, Gertrude, — quand les malheurs arrivent, ils ne viennent pas en éclaireurs solitaires, — mais en bataillons. D’abord c’était le meurtre de son père, — puis, le départ de votre fils, auteur par sa propre violence — de son juste exil. Maintenant, voici le peuple boueux — qui s’ameute, plein de pensées et de rumeurs dangereuses, — à propos de la mort du bon Polonius. — Nous avons étourdiment agi en l’enterrant secrètement… Puis, voici la pauvre Ophélia — séparée d’elle-même et de ce noble jugement — sans lequel nous sommes des effigies, ou de simples bêtes. — Enfin, ce qui est aussi gros de troubles que tout le reste, — voici son frère, secrètement revenu de France, — qui se repaît de sa stupeur, s’enferme dans des nuages, — et trouve partout des êtres bourdonnants qui lui empoisonnent l’oreille — des récits envenimés de la mort de son père, — où leur misérable argumentation n’hésite pas, — pour ses besoins, à nous accuser — d’oreille en oreille. Ô ma chère Gertrude, tout cela — tombe sur moi comme une mitraille meurtrière, — et me donne mille morts superflues.

Bruit derrière le théâtre.


LA REINE

Dieu ! quel est ce bruit ?


Entre un gentilhomme.


LE ROI

Holà ! quelqu’un ! — Où sont mes Suisses ? Qu’ils gardent la porte. — De quoi s’agit-il ?

LE GENTILHOMME
Sauvez-vous, monsieur. — L’Océan, franchissant ses limites, — ne dévore pas la plaine avec une rapidité plus impitoyable — que le jeune Laertes, porté sur le flot de l’émeute, — ne renverse vos officiers. La populace l’acclame, seigneur ; — et comme si le monde ne faisait que commencer, — comme si l’Antiquité qui ratifie tous les titres, la coutume — qui les soutient, étaient oubliées et inconnues, — elle crie : À nous de choisir ! Laertes sera roi ! — Les chapeaux, les mains, les voix applaudissent jusqu’aux nuages — à ce cri : Laertes sera roi ! Laertes roi !
LA REINE

— Avec quelle joie ils jappent sur une piste menteuse ! — Oh ! vous faites fausse route, infidèles chiens danois.

LE ROI

— Les portes sont enfoncées !

Bruit derrière le théâtre.
Entre Laertes, suivi d’une foule de Danois.


LAERTES

— Où est ce roi ?… Messieurs, tenez-vous tous dehors.

LES DANOIS

— Non, entrons.

LAERTES

Je vous en prie, laissez-moi faire.

LES DANOIS

— Oui ! oui !

Ils se retirent dehors.


LAERTES

— Je vous remercie… Gardez la porte… Ô toi, roi vil, — rends-moi mon père.

LA REINE

Du calme, mon bon Laertes !

LAERTES

— Chaque goutte de sang qui se calme en moi me proclame bâtard, — crie à mon père : — Cocu ! et marque du mot : Prostituée ! — le front chaste et immaculé — de ma vertueuse mère.

LE ROI
Par quel motif, Laertes, — ta rébellion prend-elle ces airs de géants ? — Lâchez-le, Gertrude ; ne craignez rien pour notre personne : — une telle divinité fait la haie autour d’un roi — que la trahison ne fait qu’entrevoir ses projets — et reste impuissante… Dis-moi, Laertes, — pourquoi tu es si furieux. Lâchez-le, Gertrude ; — parle, l’ami !
LAERTES

Où est mon père ?

LE ROI

Mort.

LA REINE

Mais pas par la faute du roi.

LE ROI

— Laissez-le faire toutes ses questions.

LAERTES

Comment se fait-il qu’il soit mort ? Je ne veux pas qu’on jongle avec moi ! — Aux enfers, l’allégeance ! au plus noir démon, la foi jurée ! — Conscience, religion, au fond de l’abîme ! — J’ose la damnation… Je suis résolu — à sacrifier ma vie dans les deux mondes ; — advienne que pourra ! je ne veux qu’une chose, venger — jusqu’au bout mon père.

LE ROI

Qui donc vous arrêtera ?

LAERTES

— Ma volonté, non celle du monde entier. — Quant à mes moyens, je les ménagerai si bien — que j’irai loin avec peu.

LE ROI

Bon Laertes, — parce que vous désirez savoir la vérité — sur la mort de votre cher père, est-il écrit dans votre vengeance — que vous ruinerez par un coup suprême amis et ennemis, — ceux qui perdent et ceux qui gagnent à cette mort ?

LAERTES

— Je n’en veux qu’à ses ennemis.

LE ROI

Eh bien ! voulez-vous les connaître ?

LAERTES

— Quant à ses bons amis, je les recevrai à bras tout grands ouverts ; — et, comme le pélican qui s’arrache la vie pour ses petits, — je les nourrirai de mon sang.

LE ROI

Ah ! — voilà que vous parlez — comme un bon enfant, comme un vrai gentilhomme. — Que je suis innocent de la mort de votre père — et que j’en éprouve une douleur bien profonde, — c’est ce qui apparaîtra à votre raison aussi clairement — que le jour à vos yeux.

LES DANOIS, derrière le théâtre

Laissez-la entrer.

LAERTES

Qu’y a-t-il ? quel est ce bruit ?

Entre Ophélia, bizarrement coiffée de fleurs et de brins de paille.

— Ô incendie, dessèche ma cervelle ! Larmes sept fois salées, — brûlez mes yeux jusqu’à les rendre insensibles et impuissants ! — Par le ciel, ta folie sera payée si cher que le poids — de la vengeance retournera le fléau. Ô rose de mai ! — chère fille, bonne sœur, suave Ophélia ! — Ô cieux ! est-il possible que la raison d’une jeune fille — soit aussi mortelle que la vie d’un vieillard ? — Sa nature se volatilise, et, devenue subtile, — elle envoie les plus précieuses émanations de son essence — vers l’être aimé.

OPHÉLIA, chantant

Ils l’ont porté tête nue sur la civière.
Hey no nonny ! nonny hey nonny !
Et sur son tombeau il a plu bien des larmes.

Adieu, mon tourtereau !

LAERTES

— Tu aurais ta raison et tu me prêcherais la vengeance, — que je serais moins ému. —

OPHÉLIA

Il faut que vous chantiez :

À bas ! à bas ! jetez-le à bas !

Oh ! comme ce refrain est à propos. Il s’agit de l’intendant perfide qui a volé la fille de son maître.

LAERTES

Ces riens-là en disent plus que bien des choses.

OPHÉLIA, à Laertes

Voici du romarin ; c’est comme souvenir (23) : de grâce, amour, souvenez-vous ; et voici des pensées, en guise de pensées.

LAERTES

Leçon donnée par la folie ! Les pensées et les souvenirs réunis.

OPHÉLIA, au roi

Voici pour vous du fenouil (24) et des colombines (25).

À la reine.

Voilà de la rue (26) pour vous, et en voici un peu pour moi ; nous pouvons bien l’appeler religieusement herbe de grâce, mais elle doit avoir à votre main un autre sens qu’à la mienne… Voici une pâquerette (27). Je vous aurais bien donné des violettes, mais elles se sont toutes fanées, quand mon père est mort… On dit qu’il a fait une bonne fin.

Elle chante.

Car le bon cher Robin est toute ma joie (28).

LAERTES

Mélancolie, affliction, frénésie, enfer même, — elle donne à tout je ne sais quel charme et quelle grâce.

OPHÉLIA, chantant

Et ne reviendra-t-il pas ?
Et ne reviendra-t-il pas ?
Non ! non ! il est mort.
Va à ton lit de mort.
Il ne reviendra jamais.

Sa barbe était blanche comme neige,
Toute blonde était sa tête.
Il est parti ! il est parti !
Et nous perdons nos cris.
Dieu ait pitié de mon âme (29) !

Et de toutes les âmes chrétiennes ! Je prie Dieu. Dieu soit avec vous !

Sort Ophélia.


LAERTES

Voyez-vous ceci, ô Dieu ?

LE ROI

— Laertes, il faut que je raisonne avec votre douleur ; — sinon, c’est un droit que vous me refusez. Retirons-nous un moment ; — faites choix de vos amis les plus sages ; ils nous entendront et jugeront entre vous et moi. — Si directement ou indirectement — ils nous trouvent compromis, nous vous abandonnerons — notre couronne, notre vie et tout ce que nous appelons nôtre, — en réparation. Sinon, — résignez-vous à nous accorder votre patience ; — et nous travaillerons d’accord avec votre ressentiment, — pour lui donner une juste satisfaction.

LAERTES

Soit ! — L’étrange mort de mon père, ses mystérieuses funérailles, — où tout a manqué : trophée, panoplie, écusson au-dessus du corps, — rite nobiliaire, apparat de rigueur, — me crient comme une voix que le ciel ferait entendre à la terre, — que je dois faire une enquête.

LE ROI

Faites-la, — et que la grande hache tombe là où est le crime ! — Venez avec moi, je vous prie.

Ils sortent.