Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène XVIII

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Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 331-339).

Scène XVIII

[Dans le château.]

Entrent le Roi et Laertes.

LE ROI

— Maintenant il faut que votre conscience scelle mon acquittement, — et que vous m’inscriviez dans votre cœur comme ami, — puisque vous savez par des renseignements certains — que celui qui a tué votre noble père — en voulait à ma vie.

LAERTES

Cela paraît évident. Mais dites-moi — pourquoi vous n’avez pas fait de poursuite contre des actes — d’une nature si criminelle et si grave, — ainsi que votre sûreté, votre sagesse, tout enfin — devait vous y exciter ?

LE ROI

Oh ! pour deux raisons spéciales — qui peut-être vous sembleront peu valides, — mais qui pour moi sont fortes. La reine, sa mère, — ne vit presque que par ses yeux ; et quant à moi, — est-ce une vertu ? est-ce une calamité ? — elle est tellement liée à ma vie et à mon âme — que comme l’astre qui ne peut se mouvoir que dans sa sphère, — je ne puis me mouvoir que par elle. L’autre motif — pour lequel j’ai évité une enquête publique, — c’est la grande affection que le peuple lui porte. — Celui-ci plongerait toutes les fautes d’Hamlet dans son amour, — et comme la source qui change le bois en pierre, — ferait de ses chaînes des reliques. Si bien que mes flèches, — faites d’un bois trop léger pour un vent si violent, — retourneraient vers mon arc — au lieu d’atteindre le but.

LAERTES

J’ai perdu un noble père ; — ma sœur est réduite à un état désespéré, — elle dont le mérite, si je puis louer ce qui n’est plus, — se porterait à la face du siècle entier le champion — de son incomparable perfection. — Ah ! je serai vengé !

LE ROI

— Ne troublez pas vos sommeils pour cela. Ne nous croyez pas — d’une étoffe si flasque et si épaisse — que nous puissions nous laisser tirer la barbe par le danger — et regarder cela comme un passe-temps. Vous en saurez bientôt davantage. — J’aimais votre père, et nous nous aimons nous-mêmes, — et cela, j’espère, peut vous faire imaginer…

Entre un messager.

— Qu’est-ce ? quelle nouvelle ? —

LE MESSAGER

Monseigneur, des lettres d’Hamlet : — celle-ci pour votre majesté ; celle-là pour la reine.

LE ROI

D’Hamlet ! Qui les a apportées ?

LE MESSAGER

Des matelots, à ce qu’on dit, monseigneur : je ne les ai pas vus. Elles m’ont été transmises par Claudio qui les a reçues le premier.

LE ROI

— Laertes, vous allez les entendre. Laissez-nous.

Sort le messager.


LE ROI, lisant

« Haut et puissant seigneur, vous saurez que j’ai été déposé nu sur la terre de votre royaume. Demain je demanderai la faveur de voir votre royale personne, et alors, après avoir réclamé votre indulgence, je vous raconterai ce qui a occasionné mon retour soudain et plus étrange encore.

Hamlet. »

— Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que tous les autres sont de retour ? — Ou est-ce une mystification, et n’y a-t-il rien de vrai ?

LAERTES

Reconnaissez-vous la main ?

LE ROI
— C’est l’écriture d’Hamlet. Nu ! — Et en post-scriptum, ici, il ajoute : Seul ! — Pouvez-vous m’expliquer cela ?
LAERTES

Je m’y perds, monseigneur. Mais qu’il vienne ! — Je sens se réchauffer mon cœur malade, — à l’idée de vivre et de lui dire en face : — Voilà ce que tu as fait !

LE ROI

S’il en est ainsi, Laertes… — comment peut-il en être ainsi ?… — comment peut-il en être autrement ?… laissez-vous mener par moi, voulez-vous ?

LAERTES

Oui, monseigneur, — pourvu que vous ne me meniez pas à faire la paix.

LE ROI

— Si fait, la paix avec toi-même. S’il est vrai qu’il soit de retour, — et que, reculant devant ce voyage, il soit résolu — à ne plus l’entreprendre, je le soumettrai — à une épreuve, maintenant mûre dans ma pensée, — à laquelle il ne peut manquer de succomber. — Sa mort ne fera pas murmurer un souffle de blâme, — et sa mère elle-même en absoudra la cause — et n’y verra qu’un accident.

LAERTES

Monseigneur, je me laisse mener ; — d’autant plus volontiers, si vous faites en sorte — que je sois l’instrument.

LE ROI

Voilà qui tombe bien. — Depuis votre voyage, on vous a beaucoup vanté, — et cela en présence d’Hamlet, pour un talent — où vous brillez, dit-on : toutes vos qualités — réunies ont arraché de lui moins de jalousie — que celle-là seule qui, à mon avis, — est de l’ordre le plus insignifiant.

LAERTES
Quelle est cette qualité, monseigneur !
LE ROI

Un simple ruban au chapeau de la jeunesse, — mais nécessaire pourtant ; car une — parure légère et frivole ne sied pas moins à la jeunesse — qu’à l’âge mûr les sombres fourrures — qui sauvegardent la santé et la gravité. Il y a quelque deux mois, — se trouvait ici un gentilhomme de Normandie ; — j’ai vu moi-même les Français, j’ai servi contre eux, — et je sais qu’ils montent bien à cheval,… mais celui-ci — était un cavalier magique : il prenait racine en selle, — et il faisait exécuter à son cheval des choses si merveilleuses — qu’il semblait faire corps et se confondre à moitié — avec la noble bête ; il dépassait tellement mes idées, — que tout ce que je pouvais imaginer d’exercices et de tours d’adresse, — était au-dessous de ce qu’il faisait.

LAERTES

Un Normand, dites-vous ?

LE ROI

— Un Normand.

LAERTES

Sur ma vie, c’est Lamond.

LE ROI

Lui-même.

LAERTES

— Je le connais bien : vraiment, il est le joyau, — la perle de son pays.

LE ROI

C’est lui qui vous rendait hommage, — il vous déclarait maître dans la pratique de l’art de la défense, — à l’épée spécialement ; — il s’écriait que ce serait un vrai miracle — si quelqu’un vous pouvait tenir tête. Il jurait — que les escrimeurs de son pays n’auraient ni élan, ni parade, ni coup d’œil, — si vous étiez leur adversaire. Ces propos, mon cher, — avaient tellement envenimé la jalousie d’Hamlet — qu’il ne faisait que désirer et demander — votre prompt retour, pour faire assaut avec vous. — Eh bien ! en tirant parti de ceci…

LAERTES

Quel parti, monseigneur ?

LE ROI

— Laertes, votre père vous était-il cher ? — ou n’êtes-vous que la douleur en effigie, — un visage sans cœur ?

LAERTES

Pourquoi me demandez-vous cela ?

LE ROI

— Ce n’est pas que je pense que vous n’aimiez pas votre père ; — mais je sais que l’amour procède du temps, — et j’ai vu, par les exemples de l’expérience, — que le temps amoindrit l’étincelle et la chaleur. — Il y a à la flamme même de l’amour — une sorte de mèche, de lumignon, qui finit par s’éteindre. — Rien ne garde à jamais la même perfection. — La perfection, poussée à l’excès, — meurt de pléthore. Ce que nous voulons faire, — faisons-le quand nous le voulons, car la volonté change ; — elle a autant de défaillances et d’entraves — qu’il y a de langues, de bras, d’accidents ; — et alors le devoir à faire n’est plus qu’un soupir épuisant, — qui fait du mal à exhaler… Mais allons au vif de l’ulcère : — Hamlet revient. Qu’êtes-vous prêt à entreprendre — pour vous montrer le fils de votre père en action — plus qu’en paroles ?

LAERTES

À lui couper la gorge à l’église.

LE ROI

— Il n’est pas, en effet, de sanctuaire pour le meurtre ; — il n’y a pas de barrière pour la vengeance. — Eh bien ! mon bon Laertes, — faites ceci : tenez-vous renfermé dans votre chambre. — Hamlet, en revenant, apprendra que vous êtes de retour. — Nous lui enverrons des gens qui vanteront votre supériorité — et mettront un double vernis à la renommée — que ce Français vous a faite ; enfin, nous vous mettrons face à face, — et nous ferons des paris sur vos têtes. Lui, qui est confiant, — très-généreux et dénué de tout calcul, — n’examinera pas les fleurets : vous pourrez donc aisément, — avec un peu de prestesse, choisir — une épée non mouchetée, et, par une passe à vous connue, — venger sur lui votre père.

LAERTES

Je ferai cela. — Et, dans ce dessein, j’empoisonnerai mon épée. — J’ai acheté à un charlatan une drogue — si meurtrière que, pour peu qu’on y trempe un couteau, — une fois que le sang a coulé, le cataplasme le plus rare, — composé de tous les simples qui ont quelque vertu — sous la lune, ne pourrait pas sauver de la mort l’être — le plus légèrement égratigné. Je tremperai ma pointe — dans ce poison ; et pour peu que je l’écorche, — c’est la mort.

LE ROI

Réfléchissons-y encore ; — pesons bien, et quant au temps et quant aux moyens, ce qui peut — nous mener à nos fins. Si ce coup devait manquer, — et qu’une mauvaise exécution laissât voir notre dessein, — mieux vaudrait n’avoir rien tenté. Il faut donc — que nous ayons un projet de rechange qui puisse servir — au cas où le premier ferait long feu. Doucement ! Voyons ! — Nous établirons un pari solennel sur les coups portés : — j’y suis ! — quand l’exercice vous aura échauffés et altérés, — et dans ce but vous ferez vos attaques les plus violentes, — il demandera à boire, j’aurai préparé — un calice tout exprès : une gorgée seulement, et, — si, par hasard, il a échappé à votre lame empoisonnée, notre but est encore atteint. Mais silence ! quel est ce bruit ?

Entre la Reine.

— Qu’est-ce donc, ma douce reine ?

LA REINE

— Un malheur marche sur les talons d’un autre, — tant ils se suivent de près : votre sœur est noyée, Laertes.

LAERTES

Noyée ! Oh ! où donc ?

LA REINE

Au bord du ruisseau croît un saule — qui mire ses feuilles grises dans la glace du courant. — Avec ce feuillage elle avait fait une fantasque guirlande, — de renoncules, d’orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres, — que les bergers licencieux nomment d’un nom plus grossier (30), mais que nos froides vierges appellent doigts d’hommes morts. — Alors comme elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne — aux rameaux inclinés, une branche envieuse s’est cassée, — et tous ses trophées champêtres sont, comme elle, — tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses vêtements se sont étalés — et l’ont soutenue un moment, nouvelle sirène, — pendant qu’elle chantait des bribes de vieilles chansons, — comme insensible à sa propre détresse, — ou comme une créature naturellement formée — pour cet élément. Mais cela n’a pu durer longtemps ; ses vêtements, alourdis par ce qu’ils avaient bu, — ont entraîné la pauvre malheureuse de son chant mélodieux — à une mort fangeuse.

LAERTES

Hélas ! elle est donc noyée ?

LA REINE
— Noyée, noyée.
LAERTES

— Tu n’as déjà que trop d’eau, pauvre Ophélia ; — je retiendrai donc mes larmes… Et pourtant,

Il sanglote.

— c’est un tic chez nous : la nature garde ses habitudes, — quoi qu’en dise la honte. Quand ces pleurs auront coulé, — plus de femmelette en moi ! Adieu, Monseigneur ; — j’ai des paroles de feu qui flamboieraient, — si cette folle douleur ne les noyait pas.

Il sort.
LE ROI

Suivons-le, Gertrude : — quelle peine j’ai eue à calmer sa rage ! — je crains bien que ceci ne lui donne un nouvel élan. — Suivons-le donc. —

Ils sortent.