Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène XX

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Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 353-371).
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Scène XX

[Dans le château.]

Entrent Hamlet et Horatio.

HAMLET

— Assez sur ce point, mon cher ! maintenant, venons à l’autre. — Vous rappelez-vous toutes les circonstances ?

HORATIO

Je me les rappelle, monseigneur.

HAMLET

— Mon cher, il y avait dans mon cœur une sorte de combat — qui m’empêchait de dormir : je me sentais plus mal à l’aise — que des mutins mis aux fers. Je payai d’audace, — et bénie soit l’audace en ce cas !… Sachons — que notre imprudence nous sert quelquefois bien, — quand nos calculs les plus profonds avortent. Et cela doit nous apprendre — qu’il est une divinité qui donne la forme à nos destinées, — de quelque façon que nous les ébauchions.

HORATIO

Voilà qui est bien certain.

HAMLET

— Évadé de ma cabine, — ma robe de voyage en écharpe autour de moi, je marchai à tâtons — dans les ténèbres pour les trouver ; j’y réussis. — J’empoignai le paquet, et puis je me retirai — de nouveau dans ma chambre. Je m’enhardis, — mes frayeurs oubliant les scrupules, jusqu’à décacheter — leurs messages officiels. Et qu’y découvris-je, Horatio ? — une scélératesse royale : un ordre formel — (lardé d’une foule de raisons diverses, — le Danemark à sauver, et l’Angleterre aussi… — ah ! et le danger de laisser vivre un tel loup-garou, un tel croque-mitaine !) — un ordre qu’au reçu de la dépêche, sans délai, — non, sans même prendre le temps d’aiguiser la hache, — on me tranchât la tête.

HORATIO

Est-il possible !

HAMLET

— Voici le message ; tu le liras plus à loisir. — Mais veux-tu savoir maintenant ce que je fis ?

HORATIO

— Parlez, je vous supplie.

HAMLET

— Ainsi empêtré dans leur guet-apens, — (je n’aurais pas eu le temps de tracer un plan à mon inspiration, — qu’elle avait déjà commencé l’œuvre), je m’assis ; — j’imaginai un autre message ; je l’écrivis de mon mieux. — Je croyais jadis, comme nos hommes d’État, — que c’est un avilissement de bien écrire, et je me suis donné beaucoup de peine — pour oublier ce talent-là. Mais alors, mon cher, — il me rendit le service tutélaire. Veux-tu savoir — la teneur de ce que j’écrivis ?

HORATIO

Oui, mon bon seigneur.

HAMLET
— Une requête pressante adressée par le roi — à son cousin d’Angleterre, comme à un tributaire fidèle : — Si celui-ci voulait que la palme de l’affection pût fleurir entre eux deux, — que la paix gardât toujours sa couronne d’épis — et restât comme un trait d’union entre leurs amitiés, — et par beaucoup d’autres considérations de grand poids, — il devait, aussitôt la dépêche vue et lue, — sans autre forme de procès, — sans leur laisser le temps de se confesser, — faire mettre à mort sur-le-champ les porteurs.
HORATIO

Comment avez-vous scellé cette dépêche ?

HAMLET

— Eh bien, ici encore s’est montrée la Providence céleste. — J’avais dans ma bourse le cachet de mon père, qui reproduisait le sceau de Danemark. — Je pliai cette lettre dans la même forme que l’autre, — j’y mis l’adresse, — je la cachetai, je la mis soigneusement en place, — et l’on ne s’aperçut pas de l’enfant substitué. Le lendemain, — eut lieu notre combat sur mer ; et ce qui s’ensuivit, — tu le sais déjà.

HORATIO

— Ainsi, Guildenstern et Rosencrantz vont tout droit à la chose.

HAMLET

— Ma foi, l’ami ! ce sont eux qui ont recherché cette commission ; — ils ne gênent pas ma conscience ; leur ruine — vient de leur propre excès de zèle. — Il est dangereux pour des créatures inférieures de se trouver, — au milieu d’une passe, entre les épées terribles et flamboyantes — de deux puissants adversaires.

HORATIO

Ah ! quel roi !

HAMLET

— Ne crois-tu pas que quelque chose m’est imposé maintenant ? — Celui qui a tué mon père et fait de ma mère une putain, — qui s’est fourré entre la volonté du peuple et mes espérances, — qui a jeté son hameçon à ma propre vie, — et avec une telle perfidie ! ne dois-je pas, en toute conscience, — le châtier avec ce bras. Et n’est-ce pas une action damnable — de laisser ce chancre de l’humanité — continuer ses ravages ?

HORATIO
— Il apprendra bientôt d’Angleterre — quelle est l’issue de l’affaire.
HAMLET

— Cela ne tardera pas. L’intérim est à moi ; — la vie d’un homme, ce n’est que le temps de dire un. — Pourtant je suis bien fâché, mon cher Horatio, — de m’être oublié vis-à-vis de Laertes. — Car dans ma propre cause, je vois — l’image de la sienne. Je tiens à son amitié : — mais, vraiment, la jactance de sa douleur avait exalté — ma rage jusqu’au vertige.

HORATIO

Silence ! Qui vient là ? —


Entre Osric.


OSRIC, se découvrant

Votre seigneurie est la bienvenue à son retour en Danemark.

HAMLET

Je vous remercie humblement, monsieur.

À Horatio.

Connais-tu ce moucheron ?

HORATIO

Non, mon bon seigneur.

HAMLET

Tu n’en es que mieux en état de grâce ; car c’est un vice de le connaître. Il a beaucoup de terres, et de fertiles. Qu’un animal soit le seigneur d’autres animaux, lui, il aura toujours sa mangeoire à la table du roi. C’est un perroquet ; mais, comme je te le dis, vaste propriétaire de boue.

OSRIC

Doux seigneur, si votre seigneurie en a le loisir, j’ai une communication à lui faire de la part de sa majesté.

HAMLET

Je la recevrai, monsieur, avec tout empressement d’esprit. Faites de votre chapeau son véritable usage ; il est pour la tête.

OSRIC

Je remercie votre seigneurie, il fait très-chaud.

HAMLET

Non, croyez-moi, il fait très-froid, le vent est au nord.

OSRIC

En effet, monseigneur, Il fait passablement froid.

HAMLET

Mais pourtant, il me semble qu’il fait une chaleur étouffante, pour mon tempérament…

OSRIC

Excessive, monseigneur ! une chaleur étouffante, à un point… que je ne saurais dire… monseigneur, sa majesté m’a chargé de vous signifier qu’elle a tenu sur vous un grand pari… Voici, monsieur, ce dont il s’agit.

HAMLET, lui faisant le signe de se couvrir

De grâce, souvenez-vous…

OSRIC

Non, sur ma foi ; je suis plus à l’aise, sur ma foi ! monsieur, nous avons un nouveau venu à la cour, Laertes : croyez-moi, c’est un gentilhomme accompli, doué des perfections les plus variées, de très-douces manières et de grande mine. En vérité, pour parler de lui avec tact, il est le calendrier, la carte de la gentry ; vous trouverez en lui le meilleur monde qu’un gentilhomme puisse connaître.

HAMLET

Monsieur, son signalement ne perd rien dans votre bouche, et pourtant, je le sais, s’il fallait faire son inventaire détaillé, la mémoire y embrouillerait son arithmétique : elle ne pourrait jamais qu’évaluer en gros une cargaison emportée sur un si fin voilier. Quant à moi, pour rester dans la vérité de l’enthousiasme, je le tiens pour une âme de grand article : il y a en lui un tel mélange de raretés et de curiosités, que, à parler vrai de lui, il n’a de semblable que son miroir, et tout autre portrait ne serait qu’une ombre, rien de plus.

OSRIC

Votre seigneurie parle de lui en juge infaillible.

HAMLET

À quoi bon tout ceci, monsieur ? Pourquoi affublons-nous ce gentilhomme de nos phrases grossières ?

OSRIC

Monsieur.

HORATIO, à Hamlet

On peut donc parler à n’importe qui sa langue ? Vraiment, vous auriez ce talent-là, seigneur ?

HAMLET

Que fait à la question le nom de ce gentilhomme ?

OSRIC

De Laertes ?

HORATIO

Sa bourse est déjà vide : toutes ses paroles d’or sont dépensées.

HAMLET

De lui, monsieur.

OSRIC

Je pense que vous n’êtes pas sans savoir…

HAMLET

Tant mieux si vous avez de moi cette opinion ; mais quand vous l’auriez, cela ne prouverait rien en ma faveur… Eh bien, monsieur ?

OSRIC

Vous n’êtes pas sans savoir de quelle supériorité Laertes est à son arme ?

HAMLET

Je n’ose faire cet aveu, de peur de me comparer à lui : pour bien connaître un homme, il faut d’abord se connaître soi-même.

OSRIC

Je ne parle, monsieur, que de sa supériorité à cette arme-là ; d’après la réputation qu’on lui a faite, il a un talent sans égal.

HAMLET

Quelle est son arme ?

OSRIC

L’épée et la dague.

HAMLET

Ce sont deux de ses armes ; eh bien après ?

OSRIC

Le roi, monsieur, a parié six chevaux barbes, contre lesquels, m’a-t-on dit, Laertes risque six rapières et six poignards de France avec leurs montures, ceinturon, bandoulière, et ainsi de suite. Trois des trains sont vraiment d’une invention rare, parfaitement adaptés aux poignées, d’un travail très-délicat et très-somptueux.

HAMLET

Qu’appelez-vous les trains ?

HORATIO, à Hamlet

Vous ne le lâcherez pas, je sais bien, avant que ses explications ne vous aient édifié.

OSRIC

Les trains, monsieur, ce sont les étuis à suspendre les épées.

HAMLET

L’expression serait plus juste si nous portions une pièce de canon au côté : en attendant, contentons-nous de les appeler des pendants de ceinturon. Mais poursuivez. Six chevaux barbes contre six épées de France, leurs accessoires, avec trois ceinturons très-élégants : voilà l’enjeu danois contre l’enjeu français. Et sur quoi ce pari ?

OSRIC

Le roi a parié, monsieur, que, sur douze bottes échangées entre vous et Laertes, celui-ci n’en porterait pas trois de plus que vous ; Laertes a parié vous toucher neuf fois sur douze. Et la question serait soumise à une épreuve immédiate, si votre seigneurie daignait répondre.

HAMLET

Comment ? Si je réponds non ?

OSRIC

Je veux dire, monseigneur, si vous daigniez opposer votre personne à cette épreuve.

HAMLET

Monsieur, je vais me promener ici dans cette salle : si cela convient à sa majesté, voici pour moi l’heure du délassement. Qu’on apporte les fleurets, si ce gentilhomme y consent ; et pour peu que le roi persiste dans sa gageure, je le ferai gagner, si je peux ; sinon, j’en serai quitte pour la honte et les bottes de trop.

OSRIC

Rapporterai-je ainsi votre réponse ?

HAMLET

Dans ce sens-là, monsieur ; ajoutez-y toutes les fleurs à votre goût.

OSRIC

Je recommande mon dévouement à votre seigneurie.

Il sort.
HAMLET
Tout à vous, tout à vous !… Il fait bien de se recommander lui-même ; il n’y a pas d’autres langues pour s’en charger.
HORATIO

On dirait un vanneau qui fuit ayant sur la tête la coque de son œuf.

HAMLET

Il faisait des compliments à la mamelle de sa nourrice avant de la téter. Comme beaucoup d’autres de la même volée dont je vois raffoler le monde superficiel, il se borne à prendre le ton du jour et les usages extérieurs de la société : creuses billevesées qui les élèvent dans l’opinion des sots et des sages ; soufflez seulement sur elles pour en faire l’épreuve, elles crèvent !


Entre un seigneur.


LE SEIGNEUR

Monseigneur, le roi vous a fait complimenter par le jeune Osric qui lui a rapporté que vous l’attendiez dans cette salle. Il m’envoie savoir si c’est votre bon plaisir de commencer la partie avec Laertes, ou de l’ajourner.

HAMLET

Je suis constant dans mes résolutions, elles suivent le bon plaisir du roi. Si Laertes est prêt, je le suis ; sur-le-champ, ou n’importe quand, pourvu que je sois aussi dispos qu’à présent.

LE SEIGNEUR

Le roi, la reine et toute la cour vont descendre.

HAMLET

Ils seront les bienvenus.

LE SEIGNEUR

La reine vous demande de faire un accueil cordial à Laertes, avant de vous mettre à la partie.

HAMLET

Elle me donne un bon conseil.

Sort le seigneur.

HORATIO

Vous perdrez ce pari, monseigneur.

HAMLET

Je ne crois pas : depuis qu’il est parti pour la France, je me suis continuellement exercé : avec l’avantage qui m’est fait, je gagnerai. Mais tu ne saurais croire quel mal j’éprouve ici, du côté du cœur. N’importe !

HORATIO

Pourtant, monseigneur…

HAMLET

C’est une niaiserie : une sorte d’appréhension qui suffirait peut-être à troubler une femme.

HORATIO

Si vous avez dans l’esprit quelque répugnance, obéissez-y. Je vais les prévenir de ne pas se rendre ici, en leur disant que vous êtes mal disposé.

HAMLET

Pas du tout. Nous bravons le présage : il y a une providence spéciale pour la chute d’un moineau. Si mon heure est venue, elle n’est pas à venir ; si elle n’est pas à venir, elle est venue : que ce soit à présent ou pour plus tard, soyons prêts, voilà tout. Puisque l’homme n’est pas maître de ce qu’il quitte, qu’importe qu’il le quitte de bonne heure ? Laissons faire.


Entrent le Roi, la Reine, Laertes, Osric, des seigneurs, des serviteurs portant des fleurets, des gantelets, une table et des flacons de vin.


LE ROI

— Venez, Hamlet, venez, et prenez cette main que je vous présente.

Le roi met la main de Laertes dans celle d’Hamlet.

HAMLET

Pardonnez-moi, monsieur, je vous ai offensé, — mais pardonnez-moi en gentilhomme. — Ceux qui sont ici présents savent et vous devez avoir appris — de quel cruel égarement j’ai été affligé. — Si j’ai fait quelque chose — qui ait pu irriter votre caractère, votre honneur, — votre susceptibilité, je le proclame ici acte de folie. — Est-ce Hamlet qui a offensé Laertes ? Ce n’a jamais été Hamlet. — Si Hamlet est enlevé à lui-même, — et si, n’étant plus lui-même, il offense Laertes, — alors, ce n’est pas Hamlet qui agit : Hamlet renie l’acte. — Qui agit donc ? sa folie. S’il en est ainsi, — Hamlet est du parti des offensés, — le pauvre Hamlet a sa folie pour ennemi. — Monsieur, après ce désaveu — de toute intention mauvaise fait devant cet auditoire, — puissé-je n’être condamné dans votre généreuse pensée — que comme si, lançant une flèche par-dessus la maison, — j’avais blessé mon frère !

LAERTES

Mon cœur est satisfait, — et ce sont ses inspirations qui, dans ce cas, me poussaient le plus — à la vengeance : mais sur le terrain de l’honneur, — je reste à l’écart et je ne veux pas de réconciliation, — jusqu’à ce que des arbitres plus âgés, d’une loyauté connue, — m’aient imposé, d’après les précédents, une sentence de paix — qui sauvegarde mon nom. Jusque-là — j’accepte comme bonne amitié l’amitié que vous m’offrez, — et je ne ferai rien pour la blesser.

HAMLET

J’embrasse franchement cette assurance : — et je m’engage loyalement dans cette joute fraternelle. — Donnez-nous les fleurets, allons !

LAERTES

Voyons ! qu’on m’en donne un !

HAMLET

— Je vais être votre plastron, Laertes : auprès de mon inexpérience, comme un astre dans la nuit la plus noire, votre talent — va ressortir avec éclat.

LAERTES

Vous vous moquez de moi, monseigneur.

HAMLET

Non, je le jure.

LE ROI

— Donnez-leur les fleurets, jeune Osric. Cousin Hamlet, — vous connaissez la gageure ?

HAMLET

Parfaitement, monseigneur. — Votre grâce a mis un enjeu excessif du côté le plus faible.

LE ROI

Je n’en suis pas inquiet : je vous ai vus tous deux… — D’ailleurs, puisque Hamlet est avantagé, la chance est pour nous.

LAERTES, essayant un fleuret

Celui-ci est trop lourd, voyons-en un autre.

HAMLET

Celui-ci me va. Ces fleurets ont tous la même longueur ?

OSRIC

Oui, mon bon seigneur.

Ils se mettent en garde.


LE ROI

— Posez-moi les flacons de vin sur cette table : — si Hamlet porte la première ou la seconde botte, — ou s’il riposte à la troisième, — que les batteries fassent feu de toutes leurs pièces : — le roi boira à la santé d’Hamlet, — et jettera dans la coupe une perle — plus précieuse que celles que les quatre rois nos prédécesseurs — ont portées sur la couronne de Danemark. Donnez-moi les coupes. — Que les timbales disent aux trompettes, — les trompettes aux canons du dehors, — les canons aux cieux, les cieux à la terre, — que le roi boit à Hamlet ! Allons, commencez ; — et vous juges, ayez l’œil attentif !

HAMLET

— En garde, monsieur !

LAERTES

En garde, monseigneur !

Ils commencent l’assaut.


HAMLET

Une.

LAERTES

Non.

HAMLET

Jugement !

OSRIC

Touché ! très-positivement touché !

LAERTES

Soit : recommençons.

LE ROI

— Attendez qu’on me donne à boire : Hamlet, cette perle est à toi ; — je bois à ta santé. Donnez-lui la coupe.

Les trompettes sonnent ; bruit du canon au-dehors.


HAMLET

— Je veux auparavant terminer cet assaut ; mettez-la de côté un moment. — Allons !

L’assaut recommence.

Encore une ! qu’en dites-vous ?

LAERTES

— Touché, touché, je l’avoue.

LE ROI

— Notre fils gagnera.

LA REINE
Il est gras et de courte haleine. — Tiens, Hamlet, prends mon mouchoir et essuie-toi le front. — La reine boit à ton succès, Hamlet.
HAMLET

— Bonne madame !

LE ROI

Gertrude, ne buvez pas !

LA REINE, prenant la coupe

— Je boirai, monseigneur ; excusez-moi, je vous prie.

LE ROI, à part

— C’est la coupe empoisonnée ; il est trop tard.

HAMLET

— Je n’ose pas boire encore, madame ; tout à l’heure.

LA REINE

— Viens, laisse-moi essuyer ton visage.

LAERTES, au roi

— Monseigneur, je vais le toucher cette fois.

LE ROI

Je ne le crois pas.

LAERTES, à part

— Et pourtant c’est presque contre ma conscience.

HAMLET

— Allons, la troisième, Laertes ; Vous ne faites que vous amuser, — je vous en prie, tirez de votre plus belle force ; — j’ai peur que vous ne me traitiez en enfant.

LAERTES

— Vous dites cela ? En garde !

Ils recommencent.
OSRIC

Rien des deux parts.

LAERTES

— À vous maintenant.

Laertes blesse Hamlet.
Puis en ferraillant, ils échangent leurs fleurets.
Et Hamlet blesse Laertes.


LE ROI
Séparez-les ; ils sont exaspérés.
HAMLET

— Non, recommençons.

La reine tombe.
OSRIC

Secourez la reine, là ! ho !

HORATIO

— Ils saignent tous les deux. Comment cela se fait-il, monseigneur ?

OSRIC

— Comment êtes-vous, Laertes ?

LAERTES

— Ah ! comme une buse prise à son propre piège, Osric ! — Je suis tué justement par mon guet-apens.

HAMLET

— Comment est la reine ?

LE ROI

Elle s’est évanouie à la vue de leur sang.

LA REINE

— Non ! non ! le breuvage ! le breuvage ! Ô mon Hamlet chéri ! le breuvage ! — le breuvage ! Je suis empoisonnée.

Elle meurt.


HAMLET

— Ô infamie !… Holà ! qu’on ferme la porte : — il y a une trahison : qu’on la découvre !

LAERTES
— La voici, Hamlet : Hamlet, tu es assassiné ; nul remède au monde ne peut te sauver ; — en toi, il n’y a plus une demi-heure de vie ; — l’arme traîtresse est dans ta main, — démouchetée et venimeuse : le coup hideux — s’est retourné contre moi. Tiens, je tombe ici, — pour ne jamais me relever : ta mère est empoisonnée ; — je n’en puis plus… Le roi… le roi est le coupable.
HAMLET

La pointe — empoisonnée aussi ! Alors, venin, à ton œuvre !

Il frappe le roi.


OSRIC ET LES SEIGNEURS

Trahison ! trahison !

LE ROI

— Oh ! défendez-moi encore, mes amis ; je ne suis que blessé.

HAMLET

— Tiens, toi, incestueux, meurtrier, damné Danois ! — Bois le reste de cette potion !… Ta perle y est-elle ? — Suis ma mère.

Le roi meurt.


LAERTES

Il a ce qu’il mérite : c’est un poison préparé par lui-même. — Échange ton pardon avec le mien, noble Hamlet. — Que ma mort et celle de mon père ne retombent pas sur toi, — ni la tienne sur moi !

Il meurt.


HAMLET

— Que le ciel t’en absolve ! Je vais te suivre. — Je meurs, Horatio. Misérable reine, adieu ! — Vous qui pâlissez et tremblez devant cette catastrophe, — muets auditeurs de ce drame, — si j’en avais le temps, si la mort, ce recors farouche, — ne m’arrêtait si strictement, — oh ! je pourrais vous dire… — Mais résignons-nous : Horatio, je meurs, — tu vis, toi ! justifie-moi, explique ma cause — à ceux qui l’ignorent.

HORATIO

Ne l’espérez pas. — Je suis plus un Romain qu’un Danois. — Il reste encore ici de la liqueur.

HAMLET

Si tu es un homme, — donne-moi cette coupe ; lâche-la ; par le ciel, je l’aurai ! — Dieu ! quel nom blessé, Horatio, — si les choses restent ainsi inconnues, vivra après moi ! — Si jamais tu m’as porté dans ton cœur, — absente-toi quelque temps encore de la félicité céleste, — et exhale ton souffle pénible dans ce monde rigoureux, — pour raconter mon histoire.

Marche militaire au loin ; bruit de mousqueterie derrière le théâtre.

Quel est ce bruit martial ?

OSRIC

— C’est le jeune Fortinbras qui arrive vainqueur de Pologne, — et qui salue les ambassadeurs d’Angleterre — de cette salve guerrière.

HAMLET

Oh ! je meurs, Horatio ; — le poison puissant triomphe de mon souffle : — je ne pourrai vivre assez pour savoir les nouvelles d’Angleterre ; — mais je prédis que l’élection s’abattra — sur Fortinbras ; il a ma voix mourante ; — raconte-lui, avec plus ou moins de détails, — ce qui a provoqué… Le reste… c’est… silence.

Il meurt.


HORATIO

— Voici un noble cœur qui se brise. Bonne nuit, doux prince ; — que des essaims d’anges te bercent de leurs chants ! — Pourquoi ce bruit de tambours ici ?

Marche militaire derrière la scène.
Entrent Fortinbras, les Ambassadeurs d’Angleterre et autres.


FORTINBRAS

— Où est ce spectacle ?

HORATIO

Qu’est-ce que vous voulez voir ? — Si c’est un malheur ou un prodige, ne cherchez pas plus loin.

FORTINBRAS

— Cette curée crie : Carnage !… Ô fière mort ! — quel festin prépares-tu dans ton antre éternel, — que tu as, d’un seul coup, — abattu dans le sang tant de princes ?

PREMIER AMBASSADEUR

Ce spectacle est effrayant ; — et nos dépêches arrivent trop tard d’Angleterre. — Il a l’oreille insensible celui qui devait nous écouter, — à qui nous devions dire que ses ordres sont remplis, — que Rosencrantz et Guildenstern sont morts. — D’où recevrons-nous nos remercîments ?

HORATIO

Pas de sa bouche, — lors même qu’il aurait le vivant pouvoir de vous remercier ; — il n’a jamais commandé leur mort. — Mais puisque vous êtes venus si brusquement au milieu de cette crise sanglante, — vous, de la guerre de Pologne, et vous d’Angleterre, — donnez ordre que ces corps — soient placés sur une haute estrade à la vue de tous, — et laissez-moi dire au monde qui l’ignore encore, — comment ceci est arrivé. Alors vous entendrez parler — d’actes charnels, sanglants, contre nature ; — d’accidents expiatoires, de meurtres fortuits ; — de morts causées par la perfidie ou par une force majeure, — et, pour dénoûment, de complots retombés par méprise — sur la tête des auteurs : voilà tout ce que je puis — vous raconter sans mentir.

FORTINBRAS

Hâtons-nous de l’entendre, — et convoquons les plus nobles à l’auditoire ; — pour moi, c’est avec douleur que j’accepte ma fortune, — j’ai sur ce royaume des droits non oubliés, — que mon intérêt m’invite maintenant à revendiquer.

HORATIO

— J’ai mission de parler sur ce point, au nom — de quelqu’un dont la voix en entraînera bien d’autres. — Mais agissons immédiatement, tandis — que les esprits sont encore étonnés, de peur qu’un complot — ou une méprise ne cause de nouveaux malheurs.

FORTINBRAS

Que quatre capitaines — portent Hamlet, comme un combattant, sur l’estrade ; — car, probablement, s’il eût été mis à l’épreuve, — c’eût été un grand roi ; et que, sur son passage, — la musique militaire et les salves guerrières — retentissent hautement en son honneur. — Enlevez les corps : un tel spectacle — ne sied qu’au champ de bataille ; ici, il fait mal. — Allez ! dites aux soldats de faire feu.

Marche funèbre. Ils sortent, emportant les cadavres ; après quoi, on entend une décharge d’artillerie.


fin du second hamlet.