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Henry IV (Première Partie)/Traduction Hugo

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L’histoire

de Henry Quatrième


avec la bataille de Shrewsbury, entre le Roy

et le lord Henry Percy, surnommé Henry

Hotspur du Nord


Avec les spirituelles plaisanteries de
Sir John Falstalffe


PERSONNAGES (27) :


LE ROI HENRY IV.
HENRY, prince de Galles,
Le prince JOHN DE LANCASTRE
fils du roi
HENRY PERCY, comte de NORTHUMBERLAND,
HENRY PERCY, surnommé HOTSPUR, son fils (28),
THOMAS PERCY, comte de WORCESTER,
OWEN GLENDOWER. chef des Gallois,
ARCHIBALD, comte de DOUGLAS,
EDMOND MORTIMER, comte de MARCH,
SCROOP, archevêque d’YORK,
coalisés contre le roi.
SIR RICHARD VERNON,
SIR WALTER BLUNT,
Le comte de WESTMORELAND,
partisans du roi.
SIR JOHN FALSTAFF (29),
POINS,
GADSHILL,
PETO,
BARDOLPHE,
compagnons de Falstaff.
LADY PERCY, femme d’Hotspur et sœur de Mortimer.
LADY MORTIMER, fille de Glendower et femme de Mortimer.
MISTRESS QUICKLY, hôtesse de la taverne d’East-Cheap.
lords et officiers, un sheriff, un cabaretier, un chambellan, des garçons d’auberge, deux voituriers, des voyageurs, des gens de service.


La scène est en Angleterre.

Scène I.


[Londres. Le palais du roi.]


Entrent le roi Henry, Westmoreland, sir Walter Blunt et d’autres courtisans.

LE ROI.

— Tout frémissants, tout pâles encore d’inquiétude, — laissons la paix effarée respirer un moment, — et reprendre rapidement haleine pour les nouvelles luttes — qui vont commencer sur de lointains rivages. — Désormais cette terre altérée — ne teindra plus ses lèvres crevassées du sang de ses enfants ; la guerre ne sillonnera plus nos plaines de tranchées, — n’écrasera plus nos fleurs sous les sabots ferrés — des charges ennemies. Ces fronts hostiles, — qui, comme les météores d’un ciel troublé, — tous de même nature, tous formés de la même substance, — se heurtaient naguère dans la mêlée intestine — et dans le choc furieux d’une tuerie fratricide, — désormais harmonieusement unis dans les mêmes rangs, — marcheront tous dans le même sens, et cesseront d’opposer — les amis aux amis, les parents aux parents, les alliés aux alliés. — La lame de la guerre ne blessera plus son maître, — comme un couteau mal rengainé. Maintenant donc, amis, — c’est sur le tombeau lointain du Christ, — que, soldat enrôlé au service de la croix divine, — nous voulons conduire les guerriers anglais ; — leurs bras ayant été moulés dans la matrice de leurs mères — pour chasser les païens des plaines saintes — que foulèrent les pieds divins — qui, il y a quatorze cents ans, furent cloués, — pour notre salut, sur la croix amère ! — Mais ce projet est déjà vieux d’un an, — et il va sans dire que nous l’accomplirons. — Ce n’est pas pour le discuter que nous nous réunissons… Donc, — mon beau cousin Westmoreland, apprenez-moi — ce qu’a décidé hier soir notre conseil — pour hâter une expédition si chère.


WESTMORELAND.

— Mon suzerain, la question était chaudement agitée, — et plusieurs états de dépenses étaient déjà arrêtés, — hier soir, quand à la traverse est arrivé — un courrier du pays de Galles, chargé de graves nouvelles. — La pire de toutes, c’est que le noble Mortimer, — qui conduisait les hommes de l’Herefordshire — contre l’irrégulier, le sauvage Glendower, — a été fait prisonnier par la rude main de ce Gallois. — Mille de ses gens ont été massacrés, — et sur leurs cadavres de telles violences, — de si brutales, de si honteuses mutilations — ont été commises par les Galloises qu’on ne peut — les redire ni en parler sans rougir.


LE ROI.

— Et il paraît que la nouvelle de ce combat — aurait suspendu nos préparatifs pour la Terre Sainte.


WESTMORELAND.

— Oui, cette nouvelle aggravée par d’autres, mon gracieux seigneur. — Car il en est venu du nord de plus défavorables — et de plus fâcheuses. Voici ce qu’on rapporte. — Le jour de la Sainte-Croix, le vaillant Hotspur, — le jeune Harry Percy et le brave Archibald, — cet Écossais de vaillance éprouvée, — ont eu une rencontre à Holmédon. — La journée a dû être sérieuse et sanglante, — à en juger par les décharges de leur artillerie : — c’est la conjecture du porteur de la nouvelle — qui, au moment le plus chaud — de cette lutte acharnée, est monté à cheval, — incertain du résultat.


LE ROI.

— Voici un ami cher et diligent, — sir Walter Blunt, qui vient de descendre de cheval, — encore crotté de toutes les boues — qui l’ont éclaboussé d’Holmédon jusqu’ici ; — et il nous rapporte les plus douces et les plus agréables nouvelles. — Le comte de Douglas est en déroute. — Dix mille hardis Écossais et vingt-deux chevaliers, — baignés dans leur sang, ont été vus par sir Walter — dans les plaines d’Holmédon. Hotspur a fait prisonniers — Mordake, comte de Fife, le fils aîné — du vaincu Douglas, et puis les comtes d’Atholl, — de Murray, d’Angus et de Menteith. — N’est-ce pas là un glorieux butin, — une galante prise ? hein, cousin, n’est-ce pas ?


WETSMORELAND.

Sur ma foi, — c’est un triomphe dont un prince serait fier.


LE ROI.

— Oui, voilà une réflexion qui m’attriste ! j’ai le tort — d’envier à milord Northumberland — le bonheur d’être le père d’un pareil fils, — un fils qui est le thème des louanges de l’honneur, — la tige la plus élancée du bosquet, — le mignon bien-aimé, l’orgueil de la fortune, — tandis que moi, témoin de sa gloire, — je vois la débauche et le déshonneur ternir le front — de mon jeune Harry. Oh ! si l’on pouvait prouver — que quelque fée rôdeuse de la nuit a changé — nos enfants dans leurs langes, — a nommé le mien Percy, le sien, Plantagenet ! — Alors j’aurais son Harry, et lui aurait le mien ! — Mais ne pensons plus à lui… Que vous semble, cher cousin, — de l’insolence de ce jeune Percy ? Les prisonniers — qu’il a surpris dans cette aventure, — il prétend se les arroger, et il me fait dire — que je n’en aurai qu’un seul, Mordake, comte de Fife.


WESTMORELAND.

— C’est un conseil de son oncle, de ce Worcester, — si malveillant pour vous en toute occasion, — qui l’excite à se rengorger et à hérisser — sa jeune crête contre votre majesté. (30)


LE ROI.

— Mais je l’ai fait appeler pour m’en rendre raison. — Et nous sommes forcés par ce motif à suspendre — nos saints projets sur Jérusalem. — Cousin, mercredi prochain, nous tiendrons — notre conseil à Windsor ; informez-en les lords ; — mais revenez promptement près de nous ; car tout ce que j’ai à dire et à faire, la colère ne me permet pas encore de l’expliquer.


WESTMORELAND.

— J’obéirai, mon suzerain.

Ils sortent.

Scène II.


[Une auberge.]


Entrent Henry, prince de Galles, et Falstaff.

FALSTAFF.

Ah çà, Hal, à quel moment du jour sommes-nous, mon gars ?


LE PRINCE HENRY.

Tu t’es tellement épaissi l’esprit à force de boire du vieux Xérès, de te déboutonner après souper et de dormir sur les bancs après midi, que tu as oublié de demander ce que tu désires vraiment savoir. Que diable te fait l’instant du jour où nous sommes ? À moins que les heures ne fussent des coupes de Xérès, les minutes des chapons, les pendules des langues de maquerelles, les cadrans des enseignes de maisons de passe, et le bienfaisant soleil lui-même une belle et chaude fille en taffetas couleur flamme, je ne vois pas pour quelle raison tu ferais cette chose superflue de demander à quel moment du jour nous sommes.


FALSTAFF.

Effectivement, Hal, vous arrivez à me comprendre. Car nous autres, preneurs de bourses, nous nous réglons sur la lune et les sept planètes, et non sur Phébus, le blond chevalier errant. Et je t’en prie, doux railleur, quand tu seras roi… Que Dieu garde ta Grâce !… ta Majesté, devrais-je dire, car, pour la grâce, tu n’en auras pas.


LE PRINCE HENRY.

Comment ! pas du tout ?


FALSTAFF.

Non, ma foi, pas même ce qu’il en faudrait pour préluder à un repas composé d’un œuf et d’une beurrée.


LE PRINCE HENRY.

Bon. Après ? Continue : au fait, au fait !


FALSTAFF.

Eh bien donc, doux railleur, quand tu seras roi, ne permets pas que nous autres, qui sommes les gardes du corps de la nuit, on nous appelle les voleurs des trésors du jour. Qu’on nous nomme les forestiers de Diane, les gentilshommes de l’ombre, les mignons de la lune, et qu’on dise que nous sommes des gens qui se gouvernent bien, puisque nous sommes gouvernés, comme la mer, par notre noble et chaste maîtresse, la lune, sous les auspices de laquelle nous… volons.


LE PRINCE HENRY.

Tu as raison : ce que tu dis est fort juste. Car notre fortune à nous autres, qui sommes les gens de la lune, a, comme la mer, son flux et son reflux, étant, comme la mer, gouvernés par la lune. La preuve, la voici : une bourse d’or, fort résolument escroquée le lundi soir, est fort dissolûment dépensée le mardi matin ; obtenue en vociférant halte-là ! dépensée en criant du vin ! tantôt, quand le flot baisse, au niveau du pied de l’échelle, tantôt, quand il monte, à la hauteur de la plate-forme du gibet.


FALSTAFF.

Pardieu, tu dis vrai, mon garçon. Et n’est-ce pas que mon hôtesse de la taverne est une fille délicieuse ?


LE PRINCE HENRY.

Comme le miel de l’Hybla, mon vieux garçon d’hôtel. Et n’est-ce pas qu’un justaucorps de buffle habille délicieusement un recors ?


FALSTAFF.

Ah çà ! ah çà, railleur forcené, que signifient tes pointes et tes quolibets ? En quoi diantre m’intéresse un justaucorps de buffle ?


LE PRINCE HENRY.

Et en quoi diable m’intéresse mon hôtesse de la taverne ?


FALSTAFF.

Eh ! mais tu l’as appelée mainte et mainte fois pour compter avec elle.


LE PRINCE HENRY.

Et t’ai-je jamais appelé pour te faire payer ta part ?


FALSTAFF.

Non ; je te rends justice : tu as tout payé là.


LE PRINCE HENRY.

Oui, là et ailleurs, autant que mes fonds s’y prêtaient ; et, quand ils ne s’y prêtaient plus, j’ai usé de mon crédit.


FALSTAFF.

Oui, et si bien usé que, s’il n’était pas présumable que tu es l’héritier présomptif… Mais, dis-moi donc, doux railleur, est-ce que les gibets resteront debout en Angleterre, quand tu seras roi ? L’énergie sera-t-elle malmenée, comme aujourd’hui, par le frein rouillé de cette vieille farceuse, la mère la Loi ? Ah ! quand tu seras roi, ne pends pas les voleurs.


LE PRINCE HENRY.

Non, tu le feras, toi.


FALSTAFF.

Moi ! Oh ! à merveille ! Pardieu, je serai un juge rare.


LE PRINCE HENRY.

Tu juges déjà de travers, je veux dire que tu seras chargé de pendre les voleurs, et tu deviendras ainsi un bourreau rare.


FALSTAFF.

Soit, Hal, soit. Jusqu’à un certain point, cela conviendrait à mes goûts autant que de faire antichambre à la cour, je puis te le dire.


LE PRINCE HENRY.

Pour avoir une charge ?


FALSTAFF.

J’aurais à coup sur une charge… d’habits : le bourreau, comme tu sais, n’a pas une mince garde-robe. Sand-dieu ! je suis aussi mélancolique qu’un vieux chat ou qu’un ours à l’attache.


LE PRINCE HENRY.

Ou qu’un lion suranné ou qu’un luth d’amoureux.


FALSTAFF.

Oui, ou que le bourdon d’une cornemuse du Lincolnshire.


LE PRINCE HENRY.

Pourquoi pas autant qu’un lièvre ou que le marais lugubre de Moorditch (31) ?


FALSTAFF.

Tu as les plus désagréables comparaisons ; et en effet, tu es bien le plus inventif, le plus coquin, le plus charmant jeune prince… Mais, Hal, je t’en prie, ne m’importune plus de futilités. Plût à Dieu que, toi et moi, nous sussions où acheter une provision de bonne renommée ! Un vieux lord du conseil m’a chapitré l’autre jour dans la rue à votre sujet, messire, mais je n’y ai pas fait attention ; et pourtant il parlait fort sagement, mais je ne l’ai pas écouté ; et pourtant il parlait sagement, et dans la rue encore !


LE PRINCE HENRY.

Tu as bien fait ; car « la sagesse crie dans les rues, et personne ne l’écoute. » (32)


FALSTAFF.

Oh ! quelle citation sacrilège ! en vérité, tu serais capable de corrompre un saint. Tu m’as fait bien du tort, Hal, Dieu te le pardonne ! Avant de te connaître, Hal, je ne connaissais rien ; et maintenant, s’il faut dire la vérité, je ne suis guère meilleur qu’un des pécheurs. Il faut que je renonce à cette vie-là, et j’y renoncerai ; pardieu, si je ne le fais pas, je suis un coquin ! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de roi de la chrétienté.


LE PRINCE HENRY.

Où prendrons-nous une bourse demain, Jack ?


FALSTAFF.

Où tu voudras, mon garçon ! J’en suis ; si je me récuse, appelle-moi coquin, et moque-toi de moi.


LE PRINCE HENRY.

Bon, je vois que tu t’amendes. Tu passes de la prière à l’escamotage des bourses.


Poins entre et s’arrête à distance.

FALSTAFF.

Dame, Hal, c’est ma vocation ! Hal. il n’y a pas de péché pour un homme à travailler dans sa vocation… Poins !… Nous allons savoir si Gadshill a une affaire en tête. Oh ! si les hommes ne devaient être sauvés que par leur mérite, quel trou d’enfer serait assez chaud pour lui ? Voilà bien le plus omnipotent coquin qui ait jamais crié Halte ! à un honnête homme.


LE PRINCE HENRY.

Bonjour, Ned.


POINS.

Bonjour, cher Hal… Que dit monsieur Remords ? Que dit sir John sac-à-vin-sucré ? Jack, comment vous arrangez-vous, le diable et toi, au sujet de ton âme, que tu lui as vendue, le dernier vendredi saint, pour un verre de madère et une cuisse de chapon froid ?


LE PRINCE HENRY.

Sir John tiendra sa parole ; le diable aura son aubaine.

Montrant Falstaff.

Il n’a jamais fait mentir les proverbes : il donnera au diable son dû.


POINS.

Te voilà donc damné pour avoir tenu parole au diable !


LE PRINCE HENRY.

Autrement il serait damné pour avoir escroqué le diable.


POINS.

Ah çà, mes enfants, mes enfants, demain de grand matin, à quatre heures, à Gadshill ! Il y a des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes, et des marchands qui chevauchent vers Londres avec des bourses obèses. J’ai des masques pour vous tous ; vous avez vos chevaux. Gadshill couche cette nuit à Rochester ; j’ai commandé un souper pour demain soir à East-Cheap. Nous pouvons faire le coup aussi sûrement que dans nos lits. Si vous voulez venir, je bourrerai vos bourses d’écus ; sinon, restez chez vous, et allez vous faire pendre.


FALSTAFF.

Écoute, Yedward ; si je reste céans et ne vais pas là-bas, je veux que vous soyez pendus pour y avoir été.


POINS.

Viendrez-vous, mes gaillards ?


FALSTAFF.

Hal, veux-tu en être ?


LE PRINCE HENRY.

Qui ? moi ! voler ! Moi, un bandit ! Moi ! non, ma foi !


FALSTAFF.

Il n’y a ni honnêteté, ni énergie, ni bonne camaraderie en toi et tu n’es point issu du sang royal, si tu n’as pas le courage de te mettre en campagne pour un souverain.


LE PRINCE HENRY.

Eh bien donc, une fois dans ma vie je veux faire une folie.


FALSTAFF.

Ah ! voilà qui est bien dit !


LE PRINCE HENRY.

Oui, advienne que pourra, je resterai au logis.


FALSTAFF.

Pardieu, je me révolterai, quand tu seras roi.


LE PRINCE HENRY.

Je ne m’en soucie guère.


POINS.

Sir John, je t’en prie, laisse-nous seuls, le prince et moi ; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expédition, qu’il viendra.


FALSTAFF.

Soit. Puisses-tu avoir l’esprit qui persuade, et lui, l’oreille qui profite ! Puisse ce que tu diras être émouvant, et ce qu’il entendra être convaincant, au point que le vrai prince veuille, par récréation, devenir un faux voleur ; car les pauvres abus de notre temps ont grand besoin d’être patronnés. Adieu. Vous me trouverez à East-Cheap.


LE PRINCE HENRY.

Adieu, printemps dernier ! Adieu, été de la Toussaint !

Falstaff sort.

POINS.

Allons, mon bon, doux et délicieux prince, montez à cheval avec nous demain. J’ai une farce à jouer que je ne puis exécuter seul. Falstaff, Bardolphe, Peto et Gadshill (33) détrousseront les gens que nous avons traqués. Ni vous ni moi ne serons là ; mais, dès qu’ils auront le butin, si vous et moi ne les détroussons pas à leur tour, abattez cette tête de dessus mes épaules.


LE PRINCE HENRY.

Mais comment nous séparerons-nous d’eux en route ?


POINS.

Eh bien, nous nous mettrons en route avant ou après eux, et nous leur indiquerons un rendez-vous, auquel il nous sera loisible de manquer ; et alors ils risqueront seuls le coup ; et ils n’auront pas plutôt fini que nous tomberons sur eux.


LE PRINCE HENRY.

Oui, mais il est probable qu’ils nous reconnaîtront, à nos chevaux, à nos habits et à tout autre indice.


POINS.

Bah ! pour nos chevaux, ils ne les verront pas, je les attacherai dans le bois ; dès que nous les aurons quittés, nous changerons de masques ; enfin, l’ami, j’ai des sarraux de bougran tout exprès pour cacher notre costume habituel.


LE PRINCE HENRY.

Mais je crains qu’avec eux nous n’ayons affaire à trop forte partie.


POINS.

Allons donc ! il y en a deux que je connais pour les deux plus francs couards qui aient jamais tourné le dos ; et quant au troisième, s’il se bat plus longtemps que de raison, j’abjure la carrière des armes. L’effet de cette farce sera dans les incompréhensibles mensonges que nous débitera ce gros coquin, quand nous serons réunis à souper : comme quoi il se sera battu avec une trentaine au moins ; à quelles parades, à quelles bottes, à quelles extrémités il aura été réduit ; et c’est dans le démenti final qu’éclatera la plaisanterie.


LE PRINCE HENRY.

C’est bon, j’irai avec toi ; prépare tout ce qu’il nous faut, et rejoins-moi ce soir à East-Cheap : c’est là que je souperai. Adieu.


POINS.

Adieu, milord.

Poins sort.

LE PRINCE HENRY, seul.

Je vous connais tous, et je veux bien me prêter quelque temps — à l’humeur effrénée de votre désœuvrement. — En cela je veux imiter le soleil — qui permet aux nuages infimes et pestilentiels — de voiler au monde sa beauté, — afin d’être admiré davantage, lorsqu’après s’être fait désirer, — il consent à reparaître — en dissipant les sombres et hideuses brumes — de vapeurs qui semblaient l’étouffer. — Si les jours de fête rempplissaient toute l’année, — le plaisir serait aussi fastidieux que le travail, — mais, venant rarement, ils viennent toujours à souhait ; — et rien ne plaît que ce qui fait événement. — Aussi, lorsque je rejetterai cette vie désordonnée, — et que je paierai la dette que je n’ai jamais contractée, — plus je dépasserai ma promesse, — plus j’étonnerai les hommes. — Et, comme un métal qui reluit sur un terrain sombre, — ma réforme, brillant sur mes fautes, — aura plus d’éclat et attirera plus les regards — qu’une vertu qu’aucun contraste ne fait ressortir. — Je veux faillir, mais pour faire de mes défaillances un mérite, — en rachetant le passé quand les hommes y compteront le moins.

Il sort.

Scène III.


[Le palais du roi.]


Entrent le roi Henry, Northumberland, Worcester, Hotspur, sir Walter Blunt et autres.

LE ROI.

— Mon sang a été jusqu’ici trop froid et trop calme — pour s’émouvoir de tant d’indignités. — Vous en avez fait l’épreuve ; et voilà pourquoi — vous abusez de ma patience. Mais soyez-en sûrs, — je veux désormais prendre conseil de mon rang, — en me montrant puissant et formidable, et non plus de mon caractère — qui a été onctueux comme l’huile, souple comme le jeune duvet, — et qui a conséquemment perdu ses titres au respect — que les âmes hautaines n’accordent jamais qu’à la hauteur.


WORCESTER.

— Notre maison, mon souverain seigneur, n’a guère mérité — les coups du pouvoir, — de ce pouvoir même que nos propres mains — ont contribué à rendre si imposant.


NORTHUMBERLAND.

— Milord…


LE ROI.

Worcester, va-t’en, car je vois la menace — et la désobéissance dans ton regard. Ah ! monsieur, — votre attitude est par trop hardie et par trop péremptoire, — et la majesté royale ne saurait tolérer — la maussade frontière d’un sourcil vassal. — Vous êtes libre de nous délivrer de votre présence ; quand nous aurons besoin — de vos services et de vos conseils, nous vous enverrons chercher.

Worcester sort.
À Northumberland.

— Vous alliez parler.


NORTHUMBERLAND.

Oui, mon bon seigneur. Ces captifs, — réclamés au nom de Votre Altesse, — que Harry Percy a pris à Holmédon, — n’ont pas été, comme il le dit, aussi formellement refusés — qu’on l’a rapporté à Votre Majesté. C’est donc à la malveillance ou à un malentendu — qu’il faut attribuer ce tort, et non à mon fils.


HOTSPUR.

— Mon suzerain, je n’ai pas refusé les prisonniers. — Mais je me souviens que, quand le combat était fini, — quand j’étais altéré par la fureur et par l’extrême fatigue, — hors d’haleine, défaillant, appuyé sur mon épée, — est survenu certain lord, propret, pimpant, — frais comme un fiancé, le menton rasé — et uni comme un champ fauché après la moisson. — Il était parfumé comme un modiste. — Et entre son index et son pouce il tenait — une boîte de senteur que tour à tour — il approchait, éloignait, — puis rapprochait de son nez, qui, irrité enfin, — reniflait avec humeur… Et toujours il souriait et jasait ; — et, comme les soldats passaient emportant les corps morts, — il les traitait de malappris, d’impertinents, marauds, — pour oser amener ainsi un sale et désagréable cadavre — entre le vent et sa seigneurie. — Alors, en terme de gala et de belle dame, — il m’a fait maintes questions, et, entre autres choses, m’a demandé — mes prisonniers, au nom de Votre Majesté. — Moi, dans ce moment, tout souffrant de mes blessures qui s’étaient refroidies, — hors de moi, impatienté — d’être ainsi harcelé par ce godelureau, — j’ai répondu négligemment je ne sais quoi… — qu’il les aurait ou ne les aurait pas ; car j’étais exaspéré — de le voir, si reluisant et si parfumé, — parler, avec un ton de dame d’atours, — de canons, de tambours, de blessures. Dieu me pardonne ! — et me dire que le remède souverain par excellence — pour les contusions internes était le spermaceti, et que c’était vraiment grand dommage — que des entrailles de la terre inoffensive — eût été extrait ce vilain salpêtre — qui avait détruit si lâchement — tant de braves et beaux hommes, et que, sans ces misérables canons, — lui-même il eût été soldat. — À ce verbiage impertinent et décousu, milord, — j’ai répondu vaguement, comme je vous l’ai dit ; — aussi, je vous en conjure, ne permettez pas que son rapport — s’élève à la hauteur d’une accusation — entre mon dévouement et Votre Majesté.


BLUNT.

— Les circonstances étant considérées, mon bon seigneur, — tout ce que Harry Percy a pu dire — à un pareil personnage, en pareil lieu, — à pareil moment, ainsi que le rapport qui en a été fait, — peut être enseveli dans un juste oubli. Qu’on ne relève pas — à son détriment ni à sa charge ce qu’il a dit alors, puisqu’il se dédit maintenant.


LE ROI.

— Toujours est-il qu’il nous refuse ses prisonniers, — à moins (c’est là sa condition) — que nous ne rachetions à nos propres dépens — son beau-frère, l’imbécile Mortimer. — Sur mon âme, le comte de Marche a volontairement sacrifié — la vie de ceux qu’il menait au combat — contre ce formidable magicien, ce damné Glendower, — dont il vient, nous l’apprenons, — d’épouser la fille. Allons-nous donc — vider nos coffres pour racheter un traître ? — Allons-nous payer la trahison, et transiger avec des vasseaux — qui se sont perdus et ruinés eux-même ? — Non, qu’il meure de faim dans ces montagnes stériles ! — Jamais je ne tiendrai pour mon ami — un homme qui me demandera de dépenser même un penny — pour la rançon du révolté Mortimer.


HOTSPUR.

Le révolté Mortimer ! — Ah ! mon souverain seigneur, s’il est tombé au pouvoir de l’ennemi, — ce n’est que par le hasard de la guerre. Pour le prouver, — il ne faudrait que faire parler ces blessures, — plaies béantes, qu’il a reçues si vaillamment, — alors que, sur la rive, bordée de joncs, de la douce Séverne, — dans un duel corps à corps, — qui dura près d’une heure, — il lutta de prouesse avec le formidable Glendower. — Trois fois ils reprirent haleine, et trois fois, — d’un mutuel accord, ils se désaltérèrent aux eaux vives de la Séverne, — qui, effrayée de leur sanglant aspect, — courait effarée parmi les roseaux tremblants, — cachant sa chevelure ondée au fond du lit — qu’ensanglantaient ces valeureux combattants ! — Jamais une hypocrisie vile et tarée — n’eût coloré son œuvre de si mortelles blessures ; — non, jamais le noble Mortimer — n’eût reçu de gaîté de cœur autant de coups ! Qu’on ne lui jette donc pas cette accusation calomnieuse de révolte.


LE ROI.

— C’est toi qui mens, Percy, c’est toi qui mens sur son compte. — Il ne s’est jamais mesuré avec Glendower. — Je te le déclare, — il eût autant osé tenir tête au diable — qu’à un ennemi comme Owen Glendower. — N’as-tu pas honte ?… Morbleu, qu’à l’avenir — je ne vous entende plus parler de Mortimer ; — envoyez-moi vos prisonniers au plus vite, — ou vous aurez de moi des nouvelles — qui vous déplairont… Milord Northumberland, — nous vous autorisons à partir avec votre fils ; — envoyez-moi vos prisonniers ou vous entendrez parler de moi.

Sortent le roi, Blunt et sa suite.

HOTSPUR.

— Et quand le diable viendrait rugir pour les avoir, — je ne les enverrais pas !… Je vais courir après lui — pour le lui dire ; car je veux soulager mon cœur, — fût-ce au risque de ma tête.


NORTHUMBERLAND.

— Eh quoi ! ivre de colère ! arrêtez un peu ; — voici votre oncle qui vient.


Rentre Worcester.

HOTSPUR.

Ne plus parler de Mortimer ! — Sangdieu, je veux parler de lui ; et que mon âme — n’obtienne pas miséricorde, si je ne me joins pas à lui. — Oui, pour sa cause, j’épuiserai toutes ces veines, — je verserai le plus précieux de mon sang goutte à goutte dans la poussière, — ou j’élèverai Mortimer qu’on foule aux pieds — aussi haut que ce roi oublieux, — cet ingrat, ce gangrené Bolingbroke !


NORTHUMBERLAND, à Worcester.

— Frère, le roi a rendu furieux votre neveu.


WORCESTER.

— Qui donc a provoqué cette effervescence depuis mon départ ?


HOTSPUR.

— Morbleu, il veut avoir tous les prisonniers ; — et quand je l’ai pressé encore une fois de racheter — le frère de ma femme, alors ses joues ont pâli ; — et il m’a jeté à la face un regard meurtrier, — tout frémissant qu’il était au seul nom de Mortimer.


WORCESTER.

— Je ne puis le blâmer. Mortimer n’a-t-il pas été proclamé — par feu Richard le prince du sang le plus proche (34) ?


NORTHUMBERLAND.

— Il a été : j’ai été témoin de la proclamation. — C’était à l’époque où le malheureux roi — (Dieu nous pardonne nos torts envers lui !) partit — pour cette expédition d’Irlande — dont il revint brusquement — pour être déposé et bientôt assassiné.


WORCESTER.

— Une mort à propos de laquelle la large bouche du monde — ne cesse de nous diffamer et de nous flétrir.


HOTSPUR.

— Mais doucement, je vous prie. Le roi Richard a donc — proclamé mon frère Edmond Mortimer — héritier de la couronne ?


NORTHUMBERLAND.

Oui : je l’ai entendu moi-même.


HOTSPUR.

— Alors, je ne puis blâmer le roi son cousin — de désirer qu’il meure de faim dans de stériles montagnes. — Mais vous qui avez mis la couronne — sur la tête de cet homme oublieux, — et qui, pour lui, portez la tache odieuse — d’une connivence meurtrière, sera-t-il dit — que vous subirez un monde de malédictions, — et que vous serez assimilés aux agents, aux instruments subalternes, — aux cordes, à l’échelle, au bourreau même qu’il emploie ! — Oh ! pardonnez-moi, si je descends aussi bas — pour vous montrer le rang et la situation — où vous êtes ravalés sous ce roi subtil ! — Ô honte ! sera-t-il dit de nos jours, — serait-il écrit tout au long dans les chroniques a venir — que des hommes de votre noblesse et de votre puissance — se sont engagés dans une injuste cause, — comme vous l’avez fait tous deux, Dieu vous le pardonne ! — en abattant Richard, cette rose suave et charmante, — pour planter à sa place cette épine, cette ronce, Bolibgbroke ? — Et, pour surcroît de honte, serait-il dit — que vous avez été dupés, écartés et repoussés — par celui pour qui vous avez subi toutes ces hontes ? — Non ! il est temps encore de racheter — votre honneur banni et de vous relever — dans l’estime du monde. — Vengez-vous des moqueries et des dédaigneux mépris — de ce roi altier, qui songe nuit et jour — à s’acquitter de tout ce qu’il vous doit — par le sanglant paiement de votre mort. — Je dis donc…


WORCESTER.

Silence, mon neveu, n’en dites pas davantage. — Maintenant, je vais ouvrir le fermoir d’un livre secret, — et lire à votre mécontentement, si prompt a tout saisir, — une œuvre profonde, dangereuse, — pleine de périls, pour l’achèvement de laquelle il faut autant d’audace aventureuse — que pour franchir un torrent qui rugit — sur le chancelant étai d’une lancé.


HOTSPUR.

— Si l’on tombe, bonsoir !… il faut sombrer ou nager… — Déchaînez le Danger de l’est à l’ouest, — pourvu que du nord au sud il rencontre l’Honneur, — et laissez-les aux prises… Oh ! le cœur bat mieux — à traquer un lion qu’à lever un lièvre.


NORTHUMBERLAND.

— La pensée de quelque grand exploit — l’emporte au delà des bornes de la patience.


HOTSPUR.

— Par le ciel, je serais tenté de m’élancer — jusqu’à la face pâle de la lune pour en arracher l’Honneur éclatant, — ou de plonger dans les abîmes de l’Océan, — jusqu’à des profondeurs restées inaccessibles à la sonde, — pour en retirer par les cheveux l’Honneur englouti — si le libérateur pouvait recueillir, — seul et sans rival, toute la gloire de son action. — Mais foin d’une médaille partagée !


WORCESTER.

— Le voilà occupé d’un tas de chimères, — et nullement de l’objet qui réclame son attention… — Bon neveu, donnez-moi un moment d’audience.


HOTSPUR.

— J’implore votre merci.


WORCESTER.

Ces nobles Écossais, — qui sont vos prisonniers…


HOTSPUR.

Je les garderai tous. — Pardieu, il n’en aura pas un seul de ces Écossais. — Non, ne fallût-il qu’un Écossais pour sauver son âme, il ne l’aurait pas ; — par ce bras, je les garderai.


WORCESTER.

Vous vous emportez, — sans même prêter l’oreille à mes desseins. — Ces prisonniers, vous les garderez…


HOTSPUR.

Certes, je les garderai ; cela est net. — Il a dit qu’il ne rachèterait pas Mortimer ; — il a défendu de parler de Mortimer ; — mais j’irai le trouver pendant son sommeil, — et je lui hurlerai à l’oreille : Mortimer ! — Oui-da, j’aurai un sansonnet qui sera dressé à ne dire — qu’un mot : Mortimer ! et je le lui donnerai — pour tenir sa colère en mouvement !


WORCESTER.

Écoutez, mon neveu ; un mot…


HOTSPUR.

Je m’engage ici solennellement à avoir pour unique étude — de vexer et de tourmenter ce Bolingbroke un mot : Mortimer ! et je le lui donnerai — pour tenir sa colère en mouvement !


WORCESTER.

Écoutez, mon neveu ; un mot…


HOTSPUR.

Je m’engage ici solennellement à avoir pour unique étude — de vexer et de tourmenter ce Bolingbroke — et ce prince de cape et d’épée, le prince de Galles. — Si je n’avais dans l’idée que son père ne l’aime pas — et serait bien aise qu’il lui arrivât malheur, — je le ferais empoisonner avec un pot d’ale.


WORCESTER.

— Adieu, parent ! je vous parlerai — quand vous serez mieux disposé à écouter.


NORTHUMBERLAND.

— Ah çà ! quelle mouche te pique ? Quelle folle impatience — te possède ? Tu éclates comme une commère, — sans vouloir attacher ton attention à d’autres paroles que les tiennes.


HOTSPUR.

— C’est que, voyez-vous, je suis flagellé, battu de verges, — je suis sur des épines, je suis piqué par une fourmilière, quand j’entends parler — de cet infâme politique, Bolingbroke !… — Du temps de Richard… Comment appelez-vous l’endroit ? — Peste soit de l’endroit !… c’est dans le Glocestershire, — là où résidait cette ganache, le duc, son oncle, — son oncle York, là où, pour la première fois, j’ai plié le genou — devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, tudieu ! — quand vous et lui reveniez de Ravenspurg…


NORTHUMBERLAND.

Au château de Berkley.


HOTSPUR.

Vous l’avez dit. — Ah ! quel tas de compliments confits — m’adressait alors ce chien couchant ! — Quand sa fortune enfant serait majeure, disait-il, — et puis gentil Harry Percy et puis cher cousin ! — Le diable emporte ces faux cousins !… Dieu me pardonne !… — Bon oncle, contez votre histoire, car j’ai fini.


WORCESTER.

— Non ; si vous n’avez pas fini, poursuivez ; — nous attendrons votre loisir.


HOTSPUR.

J’ai fini, sur ma parole.


WORCESTER.

— Eh bien, pour revenir à vos prisonniers écossais, — mettez-les sur-le-champ en liberté sans rançon, — et employez le fils de Douglas comme unique agent — pour lever des troupes en Écosse ; pour diverses raisons — que je vous manderai par écrit, soyez-en sûr, — ce sera chose facile.

À Northumberland.

Vous, milord, — tandis que votre fils sera ainsi occupé en Écosse, — vous vous insinuerez secrètement dans la confiance — de ce noble et bien-aimé prélat, — l’archevêque…


HOTSPUR.

D’York, n’est-ce pas ?


WORCESTER.

— Lui-même ; il est encore sous le coup — de la mort de son frère lord Scroop à Bristol. — Je ne parle pas ici par conjecture ; — je ne dis pas ce que je crois probable, mais ce qui, à ma connaissance, — a été dûment ruminé, concerté, arrangé, — un projet qui n’attend plus que l’apparition — d’une occasion pour éclater…


HOTSPUR.

— Je suis sur la piste !… Sur ma vie, cela réussira.


NORTHUMRERLAND.

— Tu lâches toujours la meute, avant que le gibier soit levé.


HOTSPUR.

— Eh ! c’est incontestablement un noble plan… — Et alors les troupes d’Écosse et d’York — d’opérer leur jonction avec Mortimer, hein ?


WORCESTER.

Certainement.


HOTSPUR.

— Ma foi, voilà un coup excellent !


WORCESTER.

— Mais des raisons majeures nous pressent : hâtons-nous, — pour sauver nos têtes, de lever la tête. — Car, si humble que puisse être notre attitude, — le roi se croira toujours notre débiteur — et verra en nous des mécontents, — jusqu’à ce qu’il ait trouvé moyen de régler notre compte. — Et voyez déjà, comme il, commence — à éloigner de nous ses bonnes grâces.


HOTSPUR.

— En effet, en effet ; nous serons vengés de lui.


WORCESTER.

— Adieu, mon neveu… En tout ceci suivez exactement — la marche que vous indiqueront mes lettres. — Quand le moment sera mûr, et ce sera prochainement, — j’irai trouver secrètement Glendower et lord Mortimer. — Alors, vous, Douglas et nous, — nous réunirons heureusement nos troupes, conformément à mon plan, — pour soutenir de toutes nos forces notre fortune — qui maintenant chancelle entre nos mains.


NORTHUMBERLAND.

— Au revoir, mon bon frère ; nous réussirons, j’en ai confiance.


HOTSPUR.

— Adieu, mon oncle… Oh ! puissent les heures être courtes — jusqu’au moment Où les champs de bataille, les coups et les gémissements feront écho à nos ébats !

Ils sortent.

Scène IV.


[Rochester. Une cour d’auberge.]


Il fait nuit. Entre un voiturier, une lanterne à la main.

PREMIER VOITURIER.

Ohé ! s’il n’est que quatre heures du matin, je veux être pendu. Le Chariot est au-dessus de la cheminée neuve, et notre cheval n’est pas encore chargé. Holà, palefrenier !


LE PALEFRENIER, de l’intérieur.

Voilà ! voilà !


PREMIER VOITURIER.

Je t’en prie, Tom, bats la selle de Cut, et rembourre un peu l’arçon ; la pauvre bête est sans cesse écorchée au garrot.


Entre un second voiturier.

SECOND VOITURIER.

Les pois et les fèves sont humides ici comme le chien, et il y a de quoi donner les vers à ces pauvres bêtes. Cette maison-ci est sens dessus dessous, depuis que Robin le palefrenier est mort.


PREMIER VOITURIER.

Pauvre garçon ! Il n’a pas eu un bon moment depuis que le prix des avoines a monté : ç’a été sa mort.


DEUXIÈME VOITURIER.

Je crois que sur toute la route de Londres voici bien la maison la plus odieuse pour les puces. Je suis marqueté comme une tanche.


PREMIER VOITURIER.

Comme une tanche ! Par la messe, jamais roi de la chrétienté n’a été mieux mordu que je ne l’ai été depuis le premier chant du coq.


DEUXIÈME VOITURIER.

Eh ! ils ne vous donnent jamais de pot de chambre, et alors vous faites eau dans la cheminée ; et votre urine engendre les puces comme des loches.


PREMIER VOITURIER.

Holà, palefrenier ! arrive donc, pendard, arrive donc !


DEUXIÈME VOITURIER.

J’ai un jambon et deux racines de gingembre à porter jusqu’à Charing-Cross.


PREMIER VOITURIER.

Cordieu ! les dindons meurent de faim dans mon panier… Holà, palefrenier ! La peste t’étouffe ! As-tu pas d’yeux dans la tête ? Est-ce que tu n’entends pas ! Si l’on n’est pas en droit de te fendre la caboche comme de boire un coup, je suis un franc coquin… Arrive donc, pendard !… Est-ce que tu n’as pas de conscience ?


Entre Gadshill.

GADSHILL.

Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il ?


PREMIER VOITURIER.

Je pense qu’il est deux heures.


GADSHILL.

Je t’en prie, prête-moi ta lanterne, pour voir mon cheval hongre à l’écurie.


PREMIER VOITURIER.

Tout beau, je vous prie, je sais un tour qui en vaut deux comme celui-là, sur ma parole.


GADSHILL, au second voiturier.

Je t’en prie, prête-moi la tienne.


DEUXIÈME VOITURIER.

Oui-dà ! Tâche de deviner quand… Prête-moi ta lanterne, dit-il ?… Parbleu, je te verrai pendre auparavant.


GADSHILL.

Voiturier, l’ami, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres ?


DEUXIÈME VOITURIER.

Assez tôt pour aller au lit avec une chandelle, je te le garantis… Venez, voisin Mugs, nous allons réveiller ces messieurs ; ils veulent voyager en compagnie, car ils ont un bagage considérable.

Les voituriers sortent.

GADSHILL.

Holà ! garçon !


LE GARÇON D’AUBERGE, fredonnant de l’intérieur.

« Leste comme un coupeur de bourse ! »


GADSHILL.

Autant dire « Leste comme un garçon d’auberge. » Car, entre toi et un coupeur de bourse, il n’y a que la différence qui sépare l’ordonnateur de l’exécuteur. C’est toi qui fais le plan.


Entre le garçon d’auberge.

LE GARÇON D’AUBERGE.

Bonjour, maître Gadshill. Ce que je vous ai dit hier soir tient toujours. Il y a un franc-tenancier des bruyères de Kent qui a apporté avec lui trois cents marcs en or : je le lui ai entendu dire à quelqu’un de sa compagnie, la nuit dernière, à souper, une sorte d’officier comptable qui a abondance de bagage aussi, Dieu sait quoi ! Ils sont déjà debout, et demandent des œufs et du beurre : ils vont partir à l’instant.


GADSHILL.

L’ami, s’ils ne rencontrent pas les clercs de saint Nicolas (35), je te livre le cou que voici.


LE GARÇON D’AUBERGE.

Non, je n’en veux pas ; je t’en prie, garde ça pour le bourreau ; car je sais que tu adores saint Nicolas aussi sincèrement que peut le faire un homme sans foi.


GADSHILL.

Que me parles-tu de bourreau ? Si jamais on me pend, je compléterai une belle paire de pendus ; Car, si je suis pendu, le vieux sir John le sera avec moi, et tu sais qu’il n’est pas étique… Bah ! il y a bien d’autres Troyens auxquels tu ne songes guère, qui, pour le plaisir, daignent faire honneur au métier, et qui, si l’on examinait les choses de trop près, se chargeraient, pour leur propre crédit, de tout arranger. Je ne suis pas associé avec des va-nu-pieds, des porteurs de gourdin, assommeurs à six pennys, avec des buveurs de bière forcenés, moustachus et pourpres ; mais avec tout ce qui est noble et tranquille, avec des bourgmestres et de grands propriétaires, gens de consistance, plus disposés à frapper qu’à parler, à parler qu’à boire, et à boire qu’à prier. Et pourtant je me trompe, mordieu ! car ils sont continuellement occupés à prier leur patronne, la fortune publique ; à la prier ? non, je veux dire à la piller ; car ils ne cessent de lui courir sus pour en rembourrer leurs bottes.


LE GARÇON.

S’ils sont ainsi chaussés de la fortune publique, j’ai grand’peur que leurs bottes ne prennent l’eau dans un vilain chemin.


GADSHILL.

Nullement, nullement ; c’est la justice elle-même qui les cire. Nous volons aussi sûrement que dans un château fort ; nous avons la recette de la graine de fougère, nous marchons invisibles (36).


LE GARÇON DE TAVERNE.

Ah ! ma foi, je crois que c’est à la nuit, plutôt qu’à la graine de fougère, que vous devez d’être invisibles.


GADSHILL.

Donne-moi la main : tu auras une part dans nos acquêts, foi d’homme vrai.


LE GARÇON DE TAVERNE.

Non, promets-la-moi plutôt foi de voleur faux.


GADSHILL.

Allons donc ! homo est un nom commun à tous les hommes. Dis au palefrenier d’amener mon cheval hongre de l’écurie. Adieu, maraud fangeux.

Ils sortent.

Scène V.


[Une route aux environs de Gadshill.]


Il fait nuit. Entrent le prince Henry et Poins.

POINS.

Allons, à l’affût ! à l’affût ! J’ai éloigné le cheval de Falstaff, et il est crispé de rage comme du velours gommé.


LE PRINCE HENRY.

Range-toi.


Entre Falstaff.

FALSTAFF.

Poins ! Poins ! le pendard ! Poins !


LE PRINCE HENRY.

Silence, mauvais foie gras ! quel tapage tu fais là !


FALSTAFF.

Où est Poins, Hal ?


LE PRINCE HENRY.

Il est monté au haut de la colline ; je vais le chercher.

Il fait semblant de s’en aller.

FALSTAFF.

Je suis maudit pour toujours voler en compagnie de ce filou-là. Le drôle a emmené mon cheval, et l’a attaché je ne sais où. Pour peu que je marche quatre pieds carrés plus loin, j’aurai la respiration coupée… Dame, après tout, je ne doute pas de mourir de ma belle mort, si j’échappe à la hart pour avoir tué ce coquin-là. Voilà vingt-deux ans que je jure à toute heure, à tout moment, de renoncer à la compagnie du coquin, et pourtant j’en suis ensorcelé. Si le drôle ne m’a pas donné des drogues pour me forcer à l’aimer, je veux être pendu ; c’est inexplicable autrement : j’ai bu des drogues… Poins ! Hal ! la peste de vous deux !… Bardolphe ! Peto ! que je meure de faim, si je vais voler un pas plus loin ! S’il n’est pas vrai qu’il vaudrait autant devenir honnête homme et quitter ces drôles que boire un coup, je suis le plus franc maraud qui ait jamais mâché avec une dent. À pied, huit verges de terrain inégal, c’est pour moi soixante-dix milles ; et ces chenapans au cœur de pierre ne le savent que trop bien. Peste soit du métier, quand les bandits ne sont pas honnêtes les uns envers les autres !

On siffle.

Houhou !… La peste de vous tous ! donnez-moi mon cheval, coquins ; donnez-moi mon cheval, pendards !


LE PRINCE HENRY.

Silence, grosse tripe ! couche-toi là ; mets ton oreille contre terre, et écoute si tu n’entends pas le pas des voyageurs.


FALSTAFF.

Avez-vous des leviers pour me redresser, quand je serai à terre ? Sangdieu ! je ne recommencerais pas à promener ainsi ma propre chair, pour l’argent monnayé qui est dans l’échiquier de ton père. Quelle rage avez-vous de me mettre ainsi sur les dents ?


LE PRINCE HENRY.

Tu mens, on ne te met pas sur les dents, on te met sur tes pieds.


FALSTAFF.

Je t’en prie, bon prince Hal, retrouve-moi mon cheval, bon fils de roi !


LE PRINCE HENRY.

Fi, drôle ! suis-je votre palefrenier ?


FALSTAFF.

Va te pendre avec ta jarretière d’héritier présomptif !… Si je suis pris, je vous revaudrai cela. Si je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu’on chantera sur des airs ignobles, qu’une coupe de Xérès soit pour moi du poison ! Quand une plaisanterie est poussée si loin, et à pied encore, je la hais.


Entrent Gadshill, puis Bardolphe et Peto.

GADSHILL.

Halte !


FALSTAFF.

Eh ! je fais halte, bien malgré moi.


POINS.

C’est notre chien d’arrêt : je reconnais sa voix…


BARDOLPHE, à Gadshill.

Quelles nouvelles ?


GADSHILL.

Enveloppez-vous, enveloppez-vous : mettez vos masques ; voilà l’argent du roi qui descend la colline ; il va à l’échiquier du roi.


FALSTAFF.

Vous mentez, drôle ; il va à la taverne du roi.


GADSHILL.

Il y a là de quoi nous enrichir tous.


FALSTAFF.

Oui, d’une corde de potence.


LE PRINCE HENRY.

Vous quatre, mes maîtres, vous les arrêterez dans le défilé. Ned, Poins et moi, nous allons nous poster plus bas ; s’ils échappent à votre attaque, alors ils se rabattront sur nous.


PETO.

Combien sont-ils ?


GADSHILL.

Huit ou dix.


FALSTAFF.

Corbacque ! ne sera-ce pas eux qui nous voleront ?


LE PRINCE HENRY.

Quel couard que ce sir Jean de la Panse !


FALSTAFF.

Ma foi, je ne suis pas Jean de Gand, votre grand-père, mais pour ça, Hall, je ne suis pas un couard.


LE PRINCE HENRY.

Eh bien ! c’est ce que nous verrons à l’épreuve.


POINS.

L’ami Jack, ton cheval est derrière la haie ; quand tu en auras besoin, tu le trouveras là. Adieu, et tiens bon.


FALSTAFF.

Ah ! si je pouvais le frapper ! quand je devrais être pendu !


LE PRINCE HENRY.

Ned, où sont nos déguisements ?


POINS.

Ici, à côté. Suivez-moi de près.

Le prince Henry et Poins se retirent.

FALSTAFF.

Allons, mes maîtres, bonne chance ! chacun à sa besogne.


Entrent des voyageurs.

PREMIER VOYAGEUR.

Venez, voisin ; le garçon conduira nos chevaux jusqu’au bas de la côte : marchons un peu à pied pour dégourdir nos jambes.


LES VOLEURS.

Halte-là !


LES VOYAGEURS.

Jésus ait pitié de nous !


FALSTAFF.

Frappez ! sus aux coquins ! coupez-leur la gorge ! Ah ! chenilles ! fils de putains ! misérables mangeurs de lard ! ils nous haïssent, nous autres ; jeunesses, terrassez-les ! dépouillez-les !


PREMIER VOYAGEUR.

Ah ! nous sommes perdus à tout jamais, nous et tout ce que nous avons.


FALSTAFF.

À la potence, misérables ventrus ! Vous, perdus !… Non, gros ladres. Je voudrais que toute votre réserve fût ici ! En avant, couennes, en avant ! Quoi, coquins ! faut-il pas que les jeunes gens vivent ! Vous êtes grands jurés, pas vrai ? Nous allons vous faire jurer, sur ma foi.

Falstaff et ses compagnons dépouillent les voyageurs, les garrottent et les emmènent. Au moment où ils sortent, rentrent le prince Henry et Poins.

LE PRINCE HENRY.

Les bandits ont garrotté les honnêtes gens. Maintenant, si nous pouvions, toi et moi, voler les bandits et nous en retourner joyeusement à Londres, ce serait matière à jaser pour une semaine, à rire pour un mois, et à plaisanter pour toujours.


POINS.

Rangeons-nous, je les entends venir.


Rentrent le voyageurs.

FALSTAFF.

Allons, mes maîtres, partageons, et puis à cheval, avant le jour ! Si le prince et Poins ne sont pas deux couards fieffés, il n’y a pas d’équité au monde ; il n’y a pas plus de valeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.


LE PRINCE HENRY, s’élançant.

Votre argent !


FOINS.

Scélérats !


LE PRINCE HENRY.

— Conquête bien aisée !… Maintenant à cheval, et gaiement ! — Les voleurs sont dispersés, et possédés d’une frayeur — si forte, qu’ils n’osent même pas approcher l’un de l’autre. — Chacun prend son camarade pour un exempt. — En route, bon Ned. Falstaff sue à mort, — et engraisse la terre maigre tout en cheminant. — Si je ne crevais de rire, je le plaindrais.


POINS.

— Comme le coquin hurlait !

Ils sortent (37).

Scène VI.


[Dans le château de Warkworth.]


Entre Hotspur, lisant une lettre.

HOTSPUR.

… « Mais, pour ma part, milord, je serais bien aise d’être là, en raison de l’affection que je porte à votre maison… » Il serait bien aise ! Pourquoi n’y est-il pas alors ? En raison de l’affection qu’il porte à notre maison ! Il montre bien en ceci qu’il aime mieux sa grange qu’il n’aime notre maison. Voyons, continuons : « Le projet que vous entreprenez est dangereux… » Oui, ça, c’est certain ; il est dangereux d’attraper un rhume, de dormir, de boire ; mais je vous dis, milord stupide, que sur cette épine, le danger, nous cueillerons cette fleur, la sûreté. « Le projet que vous entreprenez est dangereux ; les amis que vous avez nommés incertains ; le moment même défavorable, et tout votre plan trop léger pour contre-balancer une si puissante opposition… » Vous dites ça, vous dites ça ? Moi, je vous dis en revanche que vous êtes un niais, un lâche, un rustre, et que vous mentez. Quel cerveau fêlé ! Pardieu, notre plan est un des meilleurs plans qui aient jamais été conçus ; nos amis sont fidèles et sûrs. Un bon plan, de bons amis, et qui promettent tant. Un plan excellent, de très-bons amis ! De quelle ardeur gelée est ce coquin-là ! Comment ! milord d’York approuve le plan et la marche générale de l’action !… Sangdieu, si en ce moment j’étais près de ce drôle, je lui ferais sauter la cervelle avec l’éventail de sa femme ! Est-ce qu’il n’y a pas mon père, mon oncle et moi ? lord Edmond Mortimer, milord d’York et Owen Glendower ? Est-ce qu’il n’y a pas en outre les Douglas ? Est-ce que je n’ai pas leur promesse écrite de venir me joindre en armes, le neuf du mois prochain ? Et est-ce que quelques-uns d’entre eux ne sont pas déjà en marche ? Quel païen que ce drôle-là ! quel mécréant ! Ah ! vous verrez à présent que, dans toute la sincérité de sa frayeur et de sa poltronnerie, il ira trouver le roi et lui découvrira toutes nos menées ! Oh ! je voudrais me partager et me mettre en pièces, pour avoir proposé à ce plat de lait écrémé une si honnête entreprise ! Le pendard ! qu’il aille tout dire au roi. Nous sommes préparés : je vais partir ce soir.

Entre Lady Percy.

— Eh bien, Kate ? Il faut que je vous quitte dans deux heures.


LADY PERCY.

— Ô mon bon seigneur, pourquoi êtes-vous seul ainsi ?… — Et pour quelle offense ai-je, depuis quinze jours, été — banni du lit de mon Harry ? — Dis-mois, mon doux lord, qu’est-ce qui t’ôte — l’appétit, la gaieté et le sommeil doré ? — Pourquoi tournes-tu tes yeux vers la terre, — et tressailles-tu si souvent quand tu es seul ? — Pourquoi as-tu perdu la fraîcheur de tes joues, — et abandonné mes trésors, et tous mes droits sur toi, — à la rêverie sombre et à la mélancolie maudite ? — Dans tes légers sommeils, j’ai veillé près de toi, — et je t’ai entendu murmurer des récits de luttes armées, parler en termes de manège à ton destrier bondissant, — et lui crier courage ! en avant ! Et tu parlais — de sorties, de retraites, de tranchées, de tentes, — de palissades, de fortins, de parapets, — de basilics, de canons, de couleuvrines, de prisonniers rachetés, et de soldats tués, — et de tous les incidents d’un combat à outrance. — Ton esprit en toi avait si bien guerroyé, — et t’avait tellement surmené dans ton sommeil, — que des perles de sueur ruisselaient sur ton front, — comme des bulles sur un cours d’eau fraîchement agité ; — et sur ta face apparaissaient d’étranges contractions, — comme nous en voyons aux hommes qui retiennent leur haleine — dans un grand et brusque élan. Oh ! qu’annoncent ces présages ? — Mon seigneur est engagé dans quelque grave affaire, — et je dois le connaître, où il ne m’aime pas.


HOTSPUR.

— Holà !

Entre un valet.

Gilliams est-il parti avec le paquet ?


LE VALET.

— Oui, milord, il y a une heure.


HOTSPUR.

— Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shériff ?


LE VALET.

— Milord, il vient d’amener un cheval à l’instant même.


HOTSPUR.

— Quel cheval ? un rouan, brétaudé, n’est-ce pas ?


LE VALET.

— Oui, milord.


HOTSPUR.

Ce rouan sera mon trône. — Oui, je serai dessus tout à l’heure. Ô espérance ! — Dis à Butler de le mener dans le parc.

Le valel sort.

LADY PERCY.

— Mais écoutez, milord.


HOTSPUR.

Que dis-tu, milady ?


LADY PERCY.

— Qu’est-ce qui vous entraîne ainsi loin de moi ?


HOTSPUR.

Mon cheval, — mon amour, mon cheval !


LADY PERCY.

Fi, tête folle, babouin que vous êtes ! — Une belette est agitée de moins de lubies — que vous. Sur ma foi, — je connaîtrai ce qui vous occupe, Harry ; pour ça, je le veux. — J’ai peur que mon frère Mortimer ne se remue — pour ses droits, et ne vous envoie chercher — afin de soutenir son entreprise. Mais si vous allez…


HOTSPUR.

— Jusque-là, à pied, je serai fatigué, mon amour.


LADY PERCY.

— Allons, allons, perroquito, répondez — directement à la question que je vous adresse. — Sur ma foi, je te romprai le petit doigt, Harry, — si tu ne veux pas me dire toute la vérité.


HOTSPUR.

— Assez, assez, espiègle !… T’aimer ?… je ne t’aime pas, — je ne me soucie guère de toi, Kate. Ce n’est point l’époque — déjouer à la poupée et de choquer les lèvres. — Il nous faut des nez en sang ; les écus brisés — ont seuls cours aujourd’hui. Tudieu, mon cheval ! — Que dis-tu, Kate ? Que me veux-tu ?


LADY PERCY.

— Est-ce que tu ne m’aimes pas ?… Pas du tout, vraiment ? — Eh bien, soit. Puisque vous ne m’aimez pas, — je ne veux plus m’aimer moi-même. Vous ne m’aimez pas ?… — Ah ! dites-moi si vous plaisantez, ou non.


HOTSPUR.

— Allons, veux-tu me voir monter à cheval ? — Quand je serai en selle, je te jurerai — un amour infini. Mais écoutez bien, Kate ; — désormais, je ne veux plus que vous me demandiez — où je vais ni que vous raisonniez à ce sujet. — Je vais où je dois aller ; et, pour conclure, — il faut que je vous quitte dès ce soir, mignonne Kate. — Je vous sais prudente ; mais prudente seulement — autant que peut l’être l’épouse de Harry Percy ; vous êtes énergique, — mais femme. Et pour les secrets, — nulle n’est plus discrète ; car je suis bien sûr — que tu ne révéleras pas ce que tu ne sais pas. — Et voilà jusqu’où va ma confiance en toi, mignonne Kate.


LADY PERCY.

— Comment ! jusque-là !


HOTSPUR.

— Pas un pouce au delà. Mais écoutez bien, Kate ; — là où j’irai, vous irez aussi. — Moi, je pars aujourd’hui, vous demain. — Êtes-vous contente, Kate ?


LADY PERCY.

Il le faut bien.

Ils sortent.

Scène VII.


[East-Cheap. La taverne de la Hure (38)].


Entrent le prince Henry et Poins.

LE PRINCE HENRY.

Ned, je t’en prie, sors de cette chambre crasseuse, et prête-moi main forte pour rire un peu.


POINS.

Où as-tu été, Hal ?


LE PRINCE HENRY.

Avec trois ou quatre bourriques, au milieu de soixante et quatre-vingts barriques. J’ai fait vibrer la corde la plus basse de l’humilité. L’ami, je suis le confrère juré d’un trio de garçons de cave ; et je puis les appeler tous par leurs noms de baptême, Tom, Dick, Francis. Il affirment déjà, sur leur salut, que, bien que je ne sois encore que prince de Galles, je suis le roi de la courtoisie ; et ils me disent tout net que je ne suis pas un fier Jeannot, comme Falstaff, mais un Corinthien, un garçon de cœur, un bon enfant ; pardieu, c’est ainsi qu’ils m’appellent ! Et quand je serai roi d’Angleterre, je serai le chef de tous les bons drilles d’East-Cheap. Ils appellent boire sec, teindre en écarlate ; et quand vous reprenez haleine en vous arrosant, ils crient hem ! et vous disent d’avaler tout. Pour conclure, j’ai fait de tels progrès en un quart d’heure que je puis boire avec le premier chaudronnier venu, dans son propre jargon, ma vie durant. Je te le déclare, Ned, tu as perdu un grand honneur de ne t’être pas trouvé avec moi dans cette action. Mais, doux Ned, pour adoucir encore ton doux nom de Ned, je te donne ce cornet de sucre que vient de me flanquer dans la main un sous-valet, un gaillard qui n’a jamais dit dans sa vie autre chose que huit shillings six pences et vous êtes le bienvenu, avec cette addition criarde : Tout à l’heure, monsieur, tout à l’heure ! Mesurez une pinte de vin doux pour la Demi-Lune ! Sur ce, Ned, pour chasser le temps jusqu’à ce que Falstaff vienne, poste-toi, je te prie, dans une pièce à côté ; je vais demander à ce naïf garçon dans quel but il m’a donné ce sucre ; et toi, tu ne cesseras pas d’appeler Francis ! en sorte que sa conversation avec moi ne sera qu’un continuel tout à l’heure ! Passe à côté, et je vais t’enseigner la manière.


POINS, appelant.

Francis !


LE PRINCE HENRY.

Tu es parfait.


POINS, appelant.

Francis !

Il sort.


Entre Francis.

FRANCIS.

Tout à l’heure, ! Tout à l’heure, monsieur… Regarde dans la Grenade, Ralph.


LE PRINCE HENRY.

Arrive ici, Francis.


FRANCIS.

Milord ?


LE PRINCE HENRY.

Combien de temps as-tu à servir, Francis ?


FRANCIS.

Dame, cinq ans et autant…


POINS, de l’intérieur.

Francis !


FRANCIS.

Tout à l’heure, tout à l’heure, monsieur.


LE PRINCE HENRY.

Cinq ans ! Par Notre-Dame, c’est un long bail pour faire tinter l’étain. Mais, Francis, aurais-tu l’audace de lâcher pied devant ton engagement, de lui montrer une belle paire de talons et de t’esquiver ?


FRANCIS.

Ah ! Seigneur, monsieur ! je jurerais sur tous les livres d’Angleterre que j’aurais le cœur de…


POINS, de l’iniérieur.

Francis !


FRANCIS.

Tout à l’heure, tout à l’heure, monsieur !


LE PRINCE HENRY.

Quel âge as-tu, Francis ?


FRANCIS.

Voyons… À la Saint-Michel qui vient, j’aurai…


POINS, de l’iniérieur.

Francis !


FRANCIS.

Tout à l’heure, monsieur !… Milord, attendez un peu, je vous prie.


LE PRINCE HENRY.

Non, mais écoute donc, Francis. Ce sucre que tu m’as donné, il y en avait pour un penny, n’est-ce pas ?


FRANCIS.

Ah ! Seigneur, monsieur ! je voudrais qu’il y en eût eu pour deux.


LE PRINCE HENRY.

Je veux en retour te donner mille livres : demande-les moi quand tu voudras, et tu les auras.


POINS, de l’intérieur.

Francis !


FRANCIS.

Tout à l’heure, tout à l’heure !


LE PRINCE HENRY.

Tout à l’heure, Francis ? Non pas, Francis ; mais demain, Francis ; ou jeudi, Francis ; ou, ma foi, Francis, quand tu voudras. Mais, Francis…


FRANCIS.

Milord ?


LE PRINCE HENRY.

Consentirais-tu à voler un quidam qui porte justaucorps de cuir à boutons de cristal, cheveux ras, anneau d’agate, bas puce, jarretière de serge, langue doucereuse, panse espagnole ?


FRANCIS.

Ah ! Seigneur ! monsieur, que voulez-vous dire ?


LE PRINCE HENRY.

Allons, je vois que le bâtard brun est votre unique boisson… Car, voyez-vous, Francis, votre pourpoint de toile blanche se salira… En Barbarie, monsieur, cela ne peut pas revenir aussi cher (39).


FRANCIS.

Quoi, monsieur ?


POINS, de l’intérieur.

Francis !


LE PRINCE HENRY.

Pars donc, maroufle ! Est-ce que tu n’entends pas appeler ?

En ce moment, le Prince et Poins appellent Francis tous deux à la fois. Le garçon s’arrête ahuri, ne sachant où aller.


Entre le Cabaretier.

LE CABARETIER.

Ah çà ! tu restes coi, quand tu t’entends appeler de la sorte ! Cours aux pratiques là-bas !

Francis sort.
Milord, le vieux sir John, avec une demi-douzaine

d’autres, est à la porte ; les ferai-je entrer ?


LE PRINCE HENRY.

Qu’ils attendent un moment, et puis vous ouvrirez la porte.

Le cabaretier sort.

Poins !


POINS, revenant.

Tout à l’heure, tout à l’heure, monsieur !


LE PRINCE HENRY.

L’ami, Falstaff et le reste des voleurs sont à la porte. Allons-nous être gais !


POINS.

Gais comme des grillons, mon gars. Mais, dites-moi, quelle maligne joie avez-vous tirée de cette plaisanterie avec le garçon ? Voyons, à quoi vous a-t-elle servi ?


LE PRINCE HENRY.

Je ferais en ce moment toutes les farces qui ont pu être trouvées farces, depuis les vieux jours du bonhomme Adam jusqu’à l’âge juvénile que marque l’heure présente de minuit.

Francis revient avec du vin.

Quelle heure est-il, Francis ?


FRANCIS.

Tout à l’heure, tout à l’heure, monsieur.


LE PRINCE HENRY.

Se peut-il que ce drôle ait un vocabulaire moindre qu’un perroquet, et soit pourtant le fils d’une femme !… Son industrie se borne à monter et à descendre les escaliers ; son éloquence au total d’une addition… Je ne suis pas encore de l’humeur de Percy, l’Hotspur du Nord, celui qui me tue six ou sept douzaines d’Écossais à un déjeuner, se lave les mains et dit à sa femme : Fi de cette vie tranquille ! je n’ai pas d’occupation… Ô mon doux Harry, dit-elle, combien en as-tu tué aujourd’hui ?… Qu’on fasse boire mon cheval rouan, s’écrie-t-il ; puis, une heure après, il répond : Environ quatorze, une bagatelle, une bagatelle !… Introduis Falstaff, je te prie ; je jouerai Percy, et ce maudit sanglier jouera dame Mortimer, son épouse. Rivo, dit l’ivrogne (40) ! Introduis cette panse, introduis ce suif.


Entrent Falstaff, Gadshill, Bardolphe et Peto.

POINS.

Salut, Jack. Où donc as-tu été ?


FALSTAFF.

Peste soit de tous les couards ! Qu’ils aillent au diable ! et amen, morbleu !… Donne-moi une coupe de Xérès, garçon… Plutôt que de continuer cette vie-là, je voudrais coudre des bas, les raccommoder et les fouler sous mes pieds !… Peste soit de tous les couards !… Donne-moi une coupe de Xérès, coquin ! Est-ce qu’il n’y a plus de vertu sur la terre ?

Il boit.

LE PRINCE HENRY.

As-tu jamais vu Phébus caresser une motte de beurre, et la motte de beurre fondre d’attendrissement à la douce étreinte du soleil ? Si tu l’as vu, eh bien, regarde-moi ce produit-là.

Il montre Falstaff.

FALSTAFF.

Coquin ! il y a de la chaux dans ce Xérès-là. Il n’y a que coquinerie chez l’homme infâme… Pourtant un couard est pire qu’une coupe de Xérès avec de la chaux dedans : infâme couard !… Va ton chemin, vieux Jack ; meurs quand tu voudras ; si alors la virilité, la véritable virilité n’a pas disparu de la face de la terre, eh bien, je suis un hareng saur. Il n’y a pas en Angleterre trois hommes de bien échappés à la hart, et l’un d’eux est gros et se fait vieux. Dieu nous soit en aide ! Ah ! le méchant monde ! Je voudrais être tisserand ; je chanterais des psaumes ou n’importe quoi. Peste soit de tous les couards, encore une fois !


LE PRINCE HENRY.

Eh bien, sac de laine, que marmonnez-vous là ?


FALSTAFF.

Un fils de roi ! Si je ne t’expulse pas de ton royaume avec un sabre de bois, et si je ne chasse pas tous tes sujets devant toi, comme un troupeau d’oies sauvages, je veux ne jamais porter un poil sur mon visage. Vous, prince de Galles !


LE PRINCE HENRY.

Ah çà ! fils de putain ! boule humaine ! de quoi s’agit-il ?


FALSTAFF.

N’es-tu pas un couard ? Réponds-moi à ça ; et Poins aussi ?


POINS.

Corbacque ! grosse panse, si vous m’appelez couard, tudieu ! je te poignarde.


FALSTAFF.

Moi, t’appeler couard ! Je te verrai damner avant de t’appeler couard ; mais je donnerais mille livres pour pouvoir courir aussi vite que toi. Vous avez les épaules assez droites, vous autres, et cela vous est égal qu’on voie votre dos. Vous appelez ça épauler vos amis ! Peste soit de cette épaulée-là ! parlez-moi des gens qui me font face !… Qu’on me donne une coupe de Xérès !… Je suis un coquin, si j’ai bu aujourd’hui.


LE PRINCE HENRY.

Misérable ! tes lèvres sont à peine essuyées depuis ta dernière rasade.


FALSTAFF.

N’importe ! Peste soit de tous les couards, encore une fois !

Il boit.

LE PRINCE HENRY.

De quoi s’agit-il ?


FALSTAFF.

De quoi s’agit-il ? Nous voilà quatre ici qui avons pris mille livres ce matin.


LE PRINCE HENRV.

Où sont-elles, Jack ? Où sont-elles ?


FALSTAFF.

Où sont-elles ? on nous les a reprises. Nous étions quatre malheureux contre cent.


LE PRINCE HENRY.

Comment ! cent, mon cher ?


FALSTAFF.

Je suis un coquin, si je n’ai pas croisé l’épée avec une douzaine d’entre eux, deux heures durant. J’ai échappé par miracle. J’ai reçu huit bottes à travers mon pourpoint, quatre à travers mon haut-de-chausse ; mon bouclier est percé de part en part ; mon épée est ébréchée comme une scie à main. Ecce signum. Je ne me suis jamais mieux comporté depuis que je suis un homme. Tout a été inutile. Peste soit de tous les couards ! qu’ils parlent, eux ; s’ils disent plus ou moins que la vérité, ce sont des scélérats, ce sont des fils de ténèbres !


LE PRINCE HENRY.

Parlez, mes maîtres ; que s’est-il passé ?


GADSHILL.

Nous quatre, nous sommes tombés sur une douzaine environ…


FALSTAFF.

Seize au moins, milord.


GADSHILL.

Et nous les avons garrottés.


PETO.

Non, non, ils n’ont pas été garrottés.


FALSTAFF.

Faquin ! ils ont été garrottés, tous sans exception, ou je ne suis qu’un juif, un juif hébreu.


GADSHILL.

Comme nous partagions, six ou sept nouveaux venus ont fondu sur nous.


FALSTAFF.

Et ils ont délié les premiers ; et puis il en est arrivé d’autres.


LE PRINCE HENRY.

Quoi ! est-ce que vous vous êtes battus avec eux tous ?


FALSTAFF.

Tous ? Je ne sais pas ce que vous appelez tous ; mais si je ne me suis pas battu avec cinquante, je suis une botte de radis ; s’il n’étaient pas cinquante-deux ou trois sur le pauvre vieux Jack, je ne suis point une créature bipède.


POINS.

Je prie Dieu que vous n’en ayez pas égorgé quelques-uns.


FALSTAFF.

Ah ! les prières n’y peuvent plus rien ! car j’en ai poivré deux ; il y en a deux à qui j’ai réglé leur compte, deux drôles, vêtus de bougran. Je vais te dire, Hal, si je te fais un mensonge, crache-moi à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade ; voici ma position, et voici comme je tendais ma lame… Quatre drôles en bougran dérivent sur moi…


LE PRINCE HENRY.

Comment ! quatre ! Tu disais deux, tout à l’heure.


FALSTAFF.

Quatre, Hal ! Je t’ai dit quatre.


POINS.

Oui, oui, il a dit quatre.


FALSTAFF.

Ces quatre se sont avancée de front, et ont dégagé sur moi en même temps. Moi, sans faire plus d’embarras, j’ai reçu leurs sept pointes dans mon bouclier, comme ceci.


LE PRINCE HENRY.

Sept ! Mais ils n’étaient que quatre, tout à l’heure.


FALSTAFF.

En bougran.


POINS.

Oui, quatre, vêtus de bougran.


FALSTAFF.

Sept, par cette poignée ! ou je ne suis qu’un manant !


LE PRINCE HENRY, à Poins.

Je t’en prie, laisse-le faire ; nous en aurons davantage bientôt.


FALSTAFF.

M’entends-tu, Hal ?


LE PRINCE HENRY.

Oui, et je t’écoute, Jack.


FALSTAFF.

Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en bougran, dont je te parlais…


LE PRINCE HENRY.

Bon, deux de plus déjà !


FALSTAFF.

Ayant rompu leur pointe…


POINS.

Perdirent leur culotte !


FALSTAFF.

Commencèrent à lâcher pied. Mais je les suivis de près, je les attaquai à bras raccourci, et, en un clin d’œil, je réglai le compte à sept des onze.


LE PRINCE HENRY.

Ô monstruosité ! de deux hommes en bougran il en est sorti onze !


FALSTAFF.

Mais, comme si le diable s’en mêlait, trois malotrus, trois goujats, en drap de Kendal vert (41), sont venus derrière mon dos, et ont dérivé sur moi ; car il faisait si noir, Hal, que tu n’aurais pas pu voir ta main.


LE PRINCE HENRY.

Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante, gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah ! boyau à cervelle de boue, fou à caboche épaisse, immonde fils de putain, pain de suif graisseux !


FALSTAFF.

Çà, es-tu fou, es-tu fou ? N’est-ce pas la vérité, la vérité ?


LE PRINCE HENRY.

Eh ! comment as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal vert, puisqu’il faisait si noir que tu ne pouvais pas voir ta main ? Allons, donne-nous une raison ! Que dis-tu à cela ?


POINS.

Allons, une raison, Jack, une raison !


FALSTAFF.

Quoi, par contrainte ! Non, quand on m’infligerait l’estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par contrainte. Vous donner une raison par contrainte ! Quand les raisons seraient aussi abondantes que les mûres, je n’en donnerais à personne par contrainte, moi !


LE PRINCE HENRY.

Je ne veux pas être plus longtemps complice de ce mensonge… Cet impudent couard, ce briseur de lits, ce casseur de reins de cheval, cette énorme montagne de chair…


FALSTAFF.

Arrière, meurt-de-faim, peau de gnome, langue de veau séchée, verge de taureau, stock-fiche… Oh ! que n’ai-je assez de souffle pour énumérer tout ce qui te ressemble ! Aune de tailleur, fourreau, carquois, vile rapière en arrêt !


LE PRINCE HENRY.

Allons, reprends haleine, et puis recommence ! Et quand tu te seras épuisé en ignobles comparaisons, laisse-moi te dire un mot.


POINS.

Écoute, Jack.


LE PRINCE HENRY.

Nous deux, nous vous avons vus, tous quatre, tomber sur quatre hommes ; vous les avez garrottés, et vous vous êtes emparés de leur avoir… Écoutez, maintenant, comme un simple récit va vous confondre… Alors, nous deux, nous sommes tombés sur vous quatre, et d’un mot nous vous avons fait lâcher votre prise, et nous nous la sommes appropriée, si bien que nous pouvons vous la montrer ici dans la maison. Et quant à vous, Falstaff, vous avez emmené vos tripes avec une agilité, avec une promptitude, avec une prestesse ! Et tout en courant vous mugissiez : grâce ! avec les beuglements les plus plaintifs que jamais veau ait poussés ! Quel misérable il faut que tu sois pour avoir ébréché ton épée comme tu l’as fait, et venir dire ensuite que c’est en te battant ! Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire, pourras-tu trouver à présent pour te soustraire à ta confusion manifeste et patente ?


POINS.

Voyons, nous t’écoutons, Jack ; quel subterfuge as-tu encore ?


FALSTAFF.

Pardieu, je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits. Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres : était-ce à moi de tuer l’héritier présomptif ? Devais-je attenter au prince légitime ? Eh ! tu sais bien que je suis aussi vaillant qu’Hercule ; mais remarque l’instinct : jamais le lion ne touche à un vrai prince (42). L’instinct est une grande chose ; j’ai été couard par instinct. Je n’en aurai qu’une plus haute idée de moi-même et de toi, ma vie durant, de moi, comme lion vaillant, et de toi comme vrai prince. Mais, pardieu, enfants, je suis charmé que vous ayez l’argent. Hôtesse, en faction aux portes ! veillez cette nuit, vous prierez demain. Lurons, garçons, enfants, cœurs d’or ! À vous tous les titres de la camaraderie ! Ah ! allons-nous nous amuser ! Si nous avions une comédie impromptu ?


LE PRINCE HENRY.

J’y consens ; ta fuite en fera le sujet.


FALSTAFF.

Ah ! ne parle plus de ça, Hal, si tu m’aimes.


Entre l’Hôtesse.

L’HÔTESSE.

Doux Jésus ! Milord prince !


LE PRINCE HENRY.

Eh bien, milady hôtesse, qu’as-tu à me dire ?


L’HÔTESSE.

Diantre, milord, il y a à la porte un noble de la cour qui voudrait vous parler ; il dit qu’il vient de la part de votre père.


LE PRINCE HENRY.

Donne une couronne à ce noble, et renvoie-le à ma mère.


FALSTAFF.

Quelle sorte d’homme est-ce ?


L’HÔTESSE.

Un vieux homme.


FALSTAFF.

Que fait Sa Gravité hors de son lit à minuit ?… Lui donnerai-je sa réponse ?


LE PRINCE HENRY.

Oui, je t’en prie, Jack.


FALSTAFF.

Ma foi, je vais l’expédier.

Il sort.

LE PRINCE HENRY.

Ah ! par Notre-Dame, mes maîtres, vous vous êtes bien battus ; vous également, Peto ; vous également, Bardolphe. Vous êtes des lions, vous aussi ; vous vous êtes sauvés par instinct, vous ne voudriez pas toucher au prince légitime ! Non ! fi donc.


BARDOLPHE.

Ma foi, j’ai couru quand j’ai vu les autres courir.


LE PRINCE HENRY.

Dis-moi maintenant, sérieusement, comment se fait-il que l’épée de Falstaff soit ainsi ébréchée ?


PETO.

Eh ! il l’a ébréchée avec sa dague ; et il nous a dit qu’il épuiserait en serments tout l’honneur de l’Angleterre pour vous persuader que la chose s’était fait dans le combat, et il nous a conseillé d’agir comme lui.


BARDOLPHE.

Voire même de nous frotter le nez avec du chiendent, pour le faire saigner ; et puis de barbouiller nos habits avec ce sang, et de jurer que c’était le sang des honnêtes gens. J’ai fait ce que je n’avais pas fait depuis sept ans, j’ai rougi en entendant ses monstrueuses inventions.


LE PRINCE HENRY.

Ô misérable, il y a dix huit ans que tu as pris en cachette un verre de Xérès, et que tu as été pincé sur le fait ; et depuis lors tu as eu une rougeur involontaire. Tu avais avec toi le feu et le fer, et tu t’es sauvé ! Quel est l’instinct qui te poussait ?


BARDOLPHE, montrant sa trogne rouge.

Milord, voyez-vous ces météores ? apercevez-vous ces éruptions.


LE PRINCE HENRY.

Oui.


BARDOLPHE.

Que croyez-vous que cela annonce ?


LE PRINCE HENRY.

Un foie échauffé et une bourse refroidie.


BARDOLPHE.

La prépotence de la bile, milord, pour qui s’y connaît.


LE PRINCE HENRY.

Non ; pour qui te connaît, l’imminence de la potence.

Rentre Falstaff.

Voici venir le maigre Jack, voici venir le squelette. Eh bien, ma douce créature ampoulée ! Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu as vu ton propre genou ?


FALSTAFF.

Mon propre genou ! Quand j’avais ton âge, Hal, j’avais la taille plus mince que la serre d’un aigle, je me serais faufilé dans l’anneau d’un alderman. Peste soit des soupirs et des chagrins ! ils vous gonflent un homme comme une vessie. Il circule de vilaines nouvelles. C’était sir John Bracy qui est venu de la part de votre père ; il faut que vous alliez à la cour dans la matinée. Cet écervelé du Nord, Percy, et ce Gallois qui a donné la bastonnade à Amaimon, fait Lucifer cocu, et forcé le diable à lui jurer hommage lige sur la croix d’une pertuisane welche… Comment diantre l’appelez-vous ?


POINS.

Oh ! Glendower ?


FALSTAFF.

Owen, Owen, lui-même ; et son gendre Mortimer ; et le vieux Northumberland ; et cet Écossais, le plus gaillard des Écossais, Douglas, qui court à cheval jusqu’au haut d’une côte perpendiculaire…


LE PRINCE HENRY.

Celui qui, lancé au grand galop, tue avec son pistolet un moineau au vol.


FALSTAFF.

Vous avec touché juste.


LE PRINCE HENRY.

Mieux qu’il n’a jamais touché le moineau.


FASTAFF.

Eh bien, ce coquin-là a de l’énergie ; il n’est pas capable de fuir.


LE PRINCE HENRY.

Et pourquoi donc, drôle, le loues-tu de si bien courir ?


FALSTAFF.

À cheval, coucou ! mais, à pied, il ne bougerait pas d’un pied.


LE PRINCE HENRY.

Si fait, Jack, par instinct ?


FALSTAFF.

Par instinct, d’accord. Eh bien donc, il est là, ainsi qu’un certain Mordake, et puis un millier de bonnets bleus. Worcester s’est esquivé cette nuit. Ces nouvelles-là ont fait blanchir la barbe de ton père. Vous pouvez acheter des terres à présent aussi bon marché que du maquereau infect.


LE PRINCE HENRY.

Alors il est probable, si le mois de juin est chaud, et si cette bousculade civile dure, que nous achèterons les pucelages, comme on achète les gros clous, au cent.


FALSTAFF.

Par la messe, enfant, tu dis vrai ; il est probable que nous ferons une bonne aubaine de ce côté-là ! Mais, dis-moi, Hal, est-ce que tu n’as pas une peur horrible ? Comme héritier présomptif, l’univers pouvait-il t’offrir trois ennemis pareils à ce démon de Douglas, à ce lutin de Percy et à ce diable de Glendower ? Est-ce que tu n’as pas une peur horrible ? Est-ce que ton sang n’en frissonne pas ?


LE PRINCE HENRY.

Pas du tout, ma foi ; il me faudrait un peu de ton instinct.


FALSTAFF.

Ah ! tu vas être horriblement grondé demain, quand tu paraîtras devant ton père : si tu m’aimes, prépare au moins une réponse.


LE PRINCE HENRY.

Eh bien, joue le rôle de mon père, et examine ma conduite en détail.


FALSTAFF.

Tu le veux ? J’y consens… Ce fauteuil sera mon trône, cette dague mon sceptre, et ce coussin ma couronne.


LE PRINCE HENRY.

Ton trône est une chaise percée ; ton sceptre d’or, une dague de plomb ; ta précieuse et riche couronne, un pitoyable crâne chauve !


FALSTAFF.

N’importe ; si le feu de la grâce n’est pas tout à fait éteint en toi, tu vas être ému… Donnez-moi une coupe de Xérès, pour que j’aie les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré ; car il faut que je parle avec émotion, et je le ferai sur le ton du roi Cambyse (43).


LE PRINCE HENRY.

C’est bon, voici ma révérence.


FALSTAFF.

Et voici mon discours… Rangez-vous, noblesse.


L’HÔTESSE.

Doux Jésus ! Voilà un excellent spectacle, ma foi.


FALSTAFF.

— Ne pleure pas, suave reine, car ce ruissellement de larmes est superflu. —


L’HÔTESSE.

Oh ! le père ! comme il soutient bien sa dignité !


FALSTAFF.

— Au nom du ciel, milords, emmenez ma triste reine, — car les larmes obstruent les écluses de ses yeux. —


L’HÔTESSE.

Doux Jésus ! il joue ça comme un de ces ribauds de comédiens que je vois encore.


FALSTAFF.

Silence, bonne chopine, silence, bon gratte-cerveau… Harry, je m’étonne non-seulement des lieux où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t’entoures. Car bien que la camomille pousse d’autant plus vite qu’elle est plus foulée, cependant, plus la jeunesse est gaspillée, plus elle s’épuise. Pour croire que tu es mon fils, j’ai d’abord la parole de ta mère, puis ma propre opinion ; mais j’ai surtout pour garant cet affreux tic de ton œil, et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils, te fais-tu ainsi montrer au doigt ? Voit-on le radieux fils du ciel faire l’école buissonnière et manger des mûres ? Ce n’est pas une question à poser : verra-t-on le fils d’Angleterre se faire voleur et escamoter les bourses ? Voilà la question. Il est une chose, Harry, dont tu as souvent ouï parler et qui est connue à bien des gens dans notre pays sous le nom de poix : cette poix, selon le rapport des anciens auteurs, est salissante : la société que tu fréquentes est de même. Car, Harry, en ce moment je te parle dans les larmes, et non dans l’ivresse, dans le désespoir, et non dans la joie, dans les maux les plus réels, et non en vains mots !… Pourtant il y a un homme vertueux que j’ai souvent remarqué dans ta compagnie, mais je ne sais pas son nom.


LE PRINCE HENRY.

Quelle manière d’homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre Majesté ?


FALSTAFF.

Un homme de belle prestance, ma foi, corpulent, l’air enjoué, le regard gracieux, et la plus noble attitude ; âgé, je pense, de quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, inclinant vers la soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet homme est d’humeur libertine, il me trompe fort ; car, Harry, je lis la vertu dans ses yeux. Si donc l’arbre peut se connaître par le fruit, comme le fruit par l’arbre, je déclare péremptoirement qu’il y a de la vertu dans ce Falstaff : attache-toi à lui et bannis le reste. Et dis-moi maintenant, méchant vaurien, dis-moi, où as-tu été tout ce mois-ci ?


LE PRINCE HENRY.

Est-ce là parler en roi ! Mets-toi à ma place, et je vais jouer mon père.


FALSTAFF.

Tu me déposes !… Ah ! si tu as seulement la moitié de ma gravité et de ma majesté, en parole comme en action, que je sois pendu par les talons, comme un lapereau ou un lièvre chez un marchand de volailles !


LE PRINCE HENRY, prenant la place de Falstaff.

Allons, me voici installé.


FALSTAFF.

Et moi, me voici debout… Vous allez juger, mes maîtres.


LE PRINCE HENRY.

Eh bien, Harry, d’où venez-vous ?


FALSTAFF.

D’East-Cheap, mon noble lord.


LE PRINCE HENRY.

Les plaintes que je reçois sur ton compte sont graves.


FALSTAFF.

Tudieu, milord, elles sont fausses… Ah ! vous allez voir si je suis caressant pour un jeune prince !


LE PRINCE HENRY.

Tu jures, enfant impie ! Désormais ne lève plus les yeux sur moi. Tu es violemment entraîné hors des voies de la grâce : il y a un démon qui te hante sous la forme d’un vieux gros homme : tu as pour compagnon un muid humain. Pourquoi te commets-tu avec ce bagage d’humeur, cette huche verrouillée de bestialité, ce paquet gonflé d’hypocrisie, cet énorme baril de Xérès, ce sac à boyaux tout plein, ce bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, ce vice vénérable, cette iniquité grise, ce père ruffian, cette vanité surannée ? À quoi est-il bon ? à déguster le Xérès et le boire. À quoi est-il propre et apte ? à découper un chapon et à le manger. En quoi consiste son habileté ? en astuce. Son astuce ? en coquinerie. En quoi est-il coquin ? en tout. En quoi est-il estimable ? en rien !


FALSTAFF.

Je voudrais que Votre Grâce me permît de la suivre. De qui Votre Grâce veut-elle parler ?


LE PRINCE HENRY.

De ce scélérat, de cet abominable corrupteur de la jeunesse, Falstaff, ce vieux Satan à barbe blanche.


FALSTAFF.

Milord, je connais l’homme.


LE PRINCE HENRY.

Je le sais.


FALSTAFF.

Mais dire que je lui connais plus de défauts qu’à moi-même, ce serait dire plus que je ne sais. Qu’il soit vieux (et il n’en est que plus à plaindre), c’est ce qu’attestent ses cheveux blancs ; mais qu’il soit (sauf votre respect) un putassier, c’est ce que je nie absolument. Si le Xérès et le sucre sont des crimes, Dieu soit en aide aux coupables ! si c’est un péché que d’être vieux et gai, alors je sais plus d’un vieux convive qui est damné ; si être gras, c’est être haïssable, alors il faut aimer les vaches maigres de Pharaon. Non, mon bon seigneur, bannis Peto, bannis Bardolphe, bannis Poins ; mais pour le cher Jack Falstaff, l’aimable Jack Falstaff, le loyal Jack Falstaff, le vaillant Jack Falstaff, d’autant plus vaillant qu’il est le vieux Jack Falstaff, ne le bannis pas de la société de ton Harry, ne le bannis pas de la société de ton Harry ! Bannir le grassouillet Jack, autant bannir le monde entier !


LE PRINCE HENRY.

Je le bannis. Je le veux.

On frappe.
Sortent l’hôtesse, Francis et Bardolphe.


Bardolphe rentre courant.

BARDOLPHE.

Oh ! milord, milord ! le sheriff est à la porte avec le guet le plus monstrueux.


FALSTAFF.

Arrière, drôle !… finissons la pièce. J’ai beaucoup à dire en faveur de ce Falstaff.


L’Hôtesse rentre en hâte.

L’HÔTESSE.

Ô Jésus ! milord, milord !


FALSTAFF.

Hé ! hé ! Le diable chevauche sur un archet de violon !… Qu’y a-t-il ?


L’HÔTESSE.

Le shériff et tout le guet sont à la porte : ils viennent fouiller la maison ; dois-je les laisser entrer ?

Le prince fait signe que oui.

FALSTAFF.

Çà, entends-tu bien, Hal ?… Ne prenons jamais une pièce fausse pour une vraie pièce d’or. Tu es essentiellement fou, sans le paraître.


LE PRINCE HENRY.

Et toi naturellement couard, sans instinct.


FALSTAFF.

Je nie votre majeure. Si vous refusez de recevoir le shériff, à merveille ; sinon, soit, qu’il entre. Si je ne figure pas sur la charrette aussi bien qu’un autre homme, peste soit de mon éducation ! J’espère être étranglé par une hart aussi vite qu’un autre.


LE PRINCE HENRY.

Va te cacher derrière la tapisserie ; que les autres montent en haut. Ah ! mes maîtres, tout pour une figure honnête et une honnête conscience !


FALSTAFF.

J’avais l’un et l’autre ; mais leur temps est passé, et conséquemment je me cache.

Tous se retirent, excepté le prince et Poins.

LE PRINCE HENRY.

Faites entrer le shériff.

Entrent, le Shériff et un voiturier.

— Eh bien, maître shériff, que me voulez-vous ?


LE SHÉRIFF.

— Veuillez d’abord me pardonner, milord. Le cri public a poursuivi certains hommes jusque dans cette maison ?


LE PRINCE HENRY.

Quels hommes ?


LE SHÉRIFF.

— Un d’eux est bien connu, mon gracieux seigneur : — un gros homme gras.


LE VOITURIER.

Gras comme du beurre.


LE PRINCE HENRY.

— Cet homme, je vous assure, n’est pas ici ; — car je lui ai moi-même donné une commission pour le moment. — Mais, shériff, je te donne ma parole — de l’envoyer demain, avant l’heure du dîner, — pour répondre devant toi ou tout autre — de tout ce qu’on pourra dire à sa charge. — Et sur ce, laissez-moi vous prier de quitter cette maison.


LE SHÉRIFF.

— Je vais le faire, milord. Il y a deux gentlemen — qui, dans ce vol, ont perdu trois cents marcs.


LE PRINCE HENRY.

— Il se peut. S’il a volé ces hommes, — il en répondra ; et sur ce, adieu.


LE SHÉRIFF.

— Bonne nuit, mon noble lord.


LE PRINCE HENRY.

Ou plutôt bonjour, n’est-ce pas ?


LE SHÉRIFF.

— Effectivement, milord, je crois qu’il est deux heures du matin.

Le shériff et le voiturier sortent.

LE PRINCE HENRY.

Cet huileux coquin est aussi connu que Saint-Paul. Allons, appelle-le.


POINS, soulevant la tapisserie qui cache Falstaff.

Falstaff ! Il est profondément endormi derrière la tapisserie, et il ronfle comme un cheval.


LE PRINCE HENRY.

Écoute ! comme il respire péniblement !… Fouille ses poches.

Poins fouille les poches de Falstaff et en tire des papiers.

Qu’as-tu trouvé ?


POINS.

Rien que des papiers, milord.


LE PRINCE HENRY.

Voyons ce que c’est. Lis-les.


POINS, déployant l’un des papiers.
  • Item, un chapon, 2 sh. 2 d.
  • Item, sauce, 4 d.
  • Item, Xérès, deux gallons, 5 s. 8 d.
  • Item, anchois, et Xérès après souper, 2 s. 6 d.
  • Item, pain, un demi-penny.

LE PRINCE HENRY.

Ô monstruosité ! rien qu’un demi-penny de pain pour cette intolérable quantité de Xérès !… Serre le reste ; nous le lirons plus à loisir ; laissons-le dormir là jusqu’au jour. Je vais à la cour dans la matinée. Nous partons tous pour la guerre, et tu y auras un poste honorable. Je procurerai à ce gros coquin un emploi dans l’infanterie, et je suis sûr qu’une marche de trois cents verges sera sa mort. L’argent sera remboursé avec usure. Rejoins-moi de bonne heure dans la matinée ; et sur ce, bonjour, Poins.


POINS.

Bonjour, mon bon seigneur.


Scène VIII.


[Bagor. Chez l’archidiacre.]


Entrent Hotspur, Worcester, Mortimer, et Glendower.

MORTIMER.

— Ces promesses sont brillantes, les personnes sûres, — et notre début offre les plus heureuses espérances.


HOTSPUR.

— Lord Mortimer, et vous, cousin Glendower, — voulez-vous vous asseoir ? — Et vous, oncle Worcester… Diantre ! — j’ai oublié la carte !


GLENDOWER.

Non, la voici. — Asseyez-vous, cousin Percy ; asseyez-vous, bon cousin Hotspur ; — car, chaque fois que Lancastre vous désigne — de ce nom, ses joues pâlissent, et, poussant — un soupir, il vous souhaite au ciel.


HOTSPUR.

— Et vous en enfer, chaque fois qu’il entend — nommer Owen Glendower.


GLENDOWER.

Je ne puis le blâmer. Lors de ma nativité, — le front du ciel était rempli de formes flamboyantes, — de fanaux brûlants ; et, à ma naissance, — le globe terrestre, jusque dans ses fondements, — trembla comme un couard (44).


HOTSPUR.

Bah ! il en eût fait autant — à cette époque-là, si la chatte de votre mère — avait mis bas, ne fussiez-vous pas né.


GLENDOWER.

— Je dis que la terre tremblait, quand je suis né.


HOTSPUR.

— Et moi, je dis que la terre était d’une autre humeur que moi, — si, comme vous le supposez, elle tremblait par peur de vous.


GLENDOWER.

— Les cieux étaient tout en feu ; la terre tremblait.


HOTSPUR.

— Oh ! alors la terre tremblait de voir les cieux en feu, — et nullement parce que votre naissance lui faisait peur. — La nature malade éclate souvent — en éruptions étranges. Souvent la terre en travail — est affligée et tourmentée d’une sorte de colique — par des vents impétueux, emprisonnés — dans ses entrailles qui, en cherchant une issue, — secouent cette vieille bonne dame, la terre, et culbutent — clochers et tours couvertes de mousse. À votre naissance, — notre mère-grand la terre, ayant ce dérangement, — frissonnait convulsivement.


GLENDOWER.

Cousin, je ne supporterais pas — ces contradictions de bien des gens. Permettez-moi — de vous dire encore une fois qu’à ma naissance — le front du ciel était rempli de formes flamboyantes ; — les chèvres s’enfuyaient des montagnes, et les troupeaux — couvraient d’étranges clameurs les plaines épouvantées. — Ces signes m’ont marqué pour extraordinaire, — et tout le cours de ma vie montre — que je ne suis pas sur la liste des hommes vulgaires. — Où est, dans l’enceinte tracée par la mer — qui murmure contre les côtes d’Angleterre, d’Écosse et de Galles, — le vivant qui peut m’appeler son élève ou qui m’a donné des leçons ? — Et pourtant trouvez-moi un fils de la femme, — qui puisse me suivre dans les voies ardues de la science — et marcher de front avec moi dans les expériences les plus profondes.


HOTSPUR.

— Je crois que personne ne parle mieux welche… — Je vais dîner.


MORTIMER.

Finissez, cousin Percy ; vous allez le rendre fou.


GLENDOWER.

— Je puis appeler les esprits du fond de l’abîme.


HOTSPUR.

— Et moi aussi, je le puis ; et tout homme le peut ; — mais veulent-ils venir, quand vous les appelez ?


GLENDOWER.

— Eh ! je puis vous apprendre, cousin, à commander — au diable.


HOTSPUR.

— Et je puis t’apprendre, petit cousin, à humilier le diable — en disant la vérité. « Dites la vérité, et vous humilierez le diable. » — Si tu as le pouvoir de l’évoquer, amène-le ici, — et je jure que j’aurai le pouvoir de le chasser sous l’humiliation. — Oh ! tant que vous vivez, dites la vérité, — et vous humilierez le diable.


MORTIMER.

Allons, allons, — assez de ce verbiage inutile.


GLENDOWER.

— Trois fois Henry Bolingbroke a affronté — ma puissance ; trois fois, des rives de la Wye — et de la sablonneuse Séverne, je l’ai renvoyé, — dans un complet dénûment, sous les coups de la tempête.


HOTSPUR.

— Renvoyé tout nu, et par le mauvais temps encore. — Comment a-t-il pu esquiver les fièvres, au nom du diable ?


GLENDOWER.

— Allons, voici la carte. Partageons-nous notre domaine, — conformément à notre triple convention ?

Tous considèrent une carte que Glendower vient de déployer.

MORTIMER.

L’archidiacre l’a divisé — en trois portions bien égales. — L’Angleterre, depuis la Trente et la Séverne jusqu’ici, — au sud et à l’est, m’est assignée pour ma part. — Tout l’ouest, le pays de Galles au delà de la Séverne, — et tout le fertile territoire compris dans cette limite, — à Owen Glendower ; et à vous, cher cousin, — tout le nord, à partir de la Trente. — Déjà nos contrats tripartis sont dressés. — Nous n’avons plus qu’à les sceller respectivement, — opération qui pourra se faire ce soir ; — et demain, cousin Percy, vous et moi, — et ce bon lord Worcester, nous partirons pour rejoindre votre père et l’armée écossaise, — comme nous en sommes convenus, à Shrewsbury. — Mon père Glondower n’est pas encore prêt, — et nous n’aurons pas besoin de son aide avant quatorze jours.

À Glendower.

— Dans cet intervalle, vous aurez pu réunir — vos tenanciers, vos amis, et les gentilshommes de votre voisinage.


GLENDOWER.

— Un temps plus court me rapprochera de vous, milords, — et vos dames viendront sous mon escorte. — Il faut que vous vous dérobiez au plus vite sans prendre congé d’elles : — car il y aura déluge, — quand vos femmes se sépareront de vous.


HOTSPUR, le doigt sur la carte.

— Il me semble que ma portion, au nord de Burton, ici, — n’est pas égale à la vôtre. — Voyez comme cette rivière vient sur moi tortueusement — et me retranche, du meilleur de mon territoire, — une énorme demi-lune, un monstrueux morceau. — Je ferai barrer le courant à cet endroit ; — et la coquette, l’argentine Trente coulera par ici — dans un nouveau canal, uniforme et direct : elle ne serpentera plus avec une si profonde échancrure — pour me dérober ce riche domaine.


GLENDOWER.

— Elle ne serpentera plus ! elle serpentera, il le faut ; vous le voyez bien.


MORTIMER.

Oui, — mais remarquez comme elle poursuit son cours et revient sur moi — en sens inverse, pour votre dédommagement ; — elle supprime d’un côté autant de terrain — qu’elle vous en prend de l’autre.


WORCESTER.

— Oui, mais on pourrait à peu de frais la barrer ici, — et gagner tout ce cap du côté du nord, — en la faisant couler directement et également.


HOTSPUR.

— Je le veux ainsi : ce sera fait à peu de frais.


GLENDOWER.

— Je ne veux pas de changement.


HOTSPUR.

Vous n’en voulez pas ?


GLENDOWER.

— Non, et vous n’en ferez pas.


HOTSPUR.

Qui donc me contredira ?


GLENDOWER.

— Eh ! ce sera moi.


HOTSPUR.

Alors, faites que je ne vous comprenne pas. — Parlez welche.


GLENDOWER.

— Je sais parler anglais, milord, aussi bien que vous ; — car j’ai été élevé en Angleterre, à la cour ; — tout jeune encore, j’ai composé pour la harpe, — et très-agréablement, nombre de chansons anglaises, — et j’ai ajoute à la langue d’utiles ornements, — mérite qu’on ne vous a jamais connu.


HOTSPUR.

— Morbleu, je m’en félicite de tout mon cœur ; — j’aimerais mieux être chat et crier miaou — que d’être un de ces faiseurs de ballades ! — J’aimerais mieux entendre tourner un chandelier de cuivre, — ou une roue sèche grincer sur un essieu : — cela ne m’agacerait pas les dents — autant que cette poésie minaudière. — On dirait l’allure forcée d’un bidet éclopé.


GLENDOWER.

— Allons, on vous changera le cours de la Trente.


HOTSPUR.

— Peu m’importe, je donnerais trois fois autant de territoire — à un ami vraiment méritant ; — mais, en fait de marché, voyez-vous bien, — je chicanerais sur la neuvième partie d’un cheveu. — Les traités sont-ils dressés ? partons-nous ?


GLENDOWER.

— Il fait un beau clair de lune, vous pouvez partir de nuit. — Je vais presser l’écrivain et, en même temps, — révéler votre départ à vos femmes. — J’ai peur que ma fille n’en devienne folle, — tant elle radote de son Mortimer.

Il sort.

MORTIMER.

— Fi, cousin Percy ! comme vous contrecarrez mon père !


HOTSPUR.

— Je ne puis m’en empêcher. Parfois il m’exaspère, — en me parlant de la taupe et de la fourmi, — du visionnaire Merlin et de ses prophéties, — et d’un dragon, et d’un poisson sans nageoire, — d’un griffon aux ailes rognées et d’un corbeau qui mue, — d’un lion couchant et d’un chat rampant, — et de je ne sais quel galimatias — qui me met hors de moi (45). Je vais vous dire, — la nuit dernière encore il m’a tenu neuf heures au moins — à énumérer les noms des divers diables — qui étaient ses laquais. Je criais humph ! bien ! continuez ! — mais je n’écoutais pas un mot. Oh ! il est aussi fastidieux — qu’un cheval fatigué, qu’une femme bougonne, — pire qu’une maison enfumée. J’aimerais mieux — vivre de fromage et d’ail dans un moulin à vent, bien loin, — que de faire la meilleure chère et de l’entendre causer, — dans n’importe qu’elle maison de plaisance de la chrétienté.


MORTIMER.

— Ma loi, c’est un digne gentilhomme, — parfaitement instruit et initié — à d’étranges mystères ; vaillant comme un lion, — et prodigieusement affable, et aussi généreux — que les mines de l’Inde. Vous le dirai-je, cousin ? — il a pour votre caractère de grands égards, — et il fait même violence à sa nature, — quand vous contrariez son humeur ; oui, ma foi. — Je vous garantis qu’il n’y a pas un homme vivant — qui aurait pu le provoquer comme vous l’avez fait, — sans essuyer une terrible rebuffade. — Mais ne recommencez pas souvent, je vous en conjure.


WORCESTER.

— En vérité, milord, vous vous obstinez trop dans votre tort ; — depuis votre arrivée ici, vous en avez assez fait — pour pousser sa patience à bout. — Il faut que vous appreniez, milord, à vous corriger de ce défaut-là. — Bien que parfois il atteste de la grandeur, du courage, de la noblesse — (et c’est là la grâce suprême qu’il vous donne), — souvent néanmoins il décèle l’emportement brutal, — le défaut de manières, le manque de retenue, — l’orgueil, la hauteur, la présomption et le dédain ; — et le moindre de ces travers, quand il hante un gentilhomme, — lui aliène les cœurs, et fait tache — à la beauté de toutes ses vertus, — en leur retirant le charme.


HOTSPUR.

— Bon, me voici à l’école ! que les bonnes manières vous soient en aide ! — Voici venir nos femmes ; pienons congé d’elles.


Glendower revient avec Lady Mortimer et lady Percy.

MORTIMER.

— Une contrariété qui m’agace mortellement, — c’est que ma femme ne sait pas l’anglais, et que je ne sais pas le welche.


GLENDOWER.

— Ma fille pleure ; elle ne veut pas se séparer de vous ; — elle veut être soldat, elle aussi ; elle vent aller à la guerre.


MORTIMER.

— Cher père, dites-lui qu’elle et ma tante Percy — nous rejoindront promptement sous votre escorte.

Glendower parle à sa fille en welche et elle lui répond dans la même langue.

GLENDOWER.

— Elle n’en veut pas démordre ; une revêche et obstinée coquine, — sur qui le raisonnement ne peut rien !

Lady Mortimer parle en welche à Mortimer.

MORTIMER.

— Je comprends tes regards ; ce joli welche — que tu verses de ces cieux gonflés, — je ne l’entends que trop parfaitement ; et, n’était la timidité, — je te répliquerais dans ce parler-là.

Lady Mortimer parle en l’embrassant.

— Je comprends tes baisers, et toi les miens, — et voilà une discussion sentie. — Mais je n’aurai pas de repos, amour, — que je n’aie appris ta langue ; car, dans ta bouche — le welche est aussi suave que les belles stances, — chantées sur le luth, avec de ravissantes modulations, — par une belle reine, sous un bosquet d’été.


GLENDOWER.

— Ah ! si vous vous attendrissez, elle va devenir folle.

Lady Mortimer parle de nouveau.

MORTIMER.

— Oh ! je suis l’ignorance même en ceci.


GLENDOWER.

Elle vous dit — de vous coucher sur la natte indolente, — et de reposer votre douce tête sur ses genoux ; — et alors elle vous chantera les chansons qui vous plaisent, — et elle sacrera sur vos paupières le dieu du sommeil, — berçant vos sens dans un délicieux assoupissement, — intermédiaire entre la veille et le sommeil — comme l’aube entre le jour et la nuit, — une heure avant que l’attelage harnaché du ciel — commence sa course dorée à l’orient !


MORTIMER.

— De tout mon cœur. Je vais m’asseoir et l’entendre chanter. — Pendant ce temps-là notre acte sera rédigé, je présume.


GLENDOWER.

Asseyez-vous. — Les musiciens qui vont jouer pour vous — planent dans l’air à mille lieues d’ici ; — et pourtant ils vont être ici sur-le-champ. Asseyez-vous, et écoutez. —


HOTSPUR, à lady Percy.

Viens, Kate, tu es parfaite, couchée. Allons, vile, vite ; que je puisse reposer ma tête dans ton giron.


LADY PERCY.

Allez, étourneau.

Glendower dit quelques mots welches, et aussitôt la musique joue.

HOTSPUR.

— Maintenant je vois que le diable comprend le welche, — et je ne m’étonne pas qu’il soit si fantasque. — Par Notre-Dame, il est bon musicien. —


LADY PERCY.

Alors vous devriez être musicien dans l’âme ; car vous êtes tout à fait gouverné par votre fantaisie. Restez tranquille, bandit, et écoutez la lady chanter en welche.


HOTSPUR.

J’aimerais mieux entendre Lady, ma braque, hurler en irlandais.


LADY PERCY.

Veux-tu avoir la tête rompue ?


HOTSPUR.

Non.


LADY PERCY.

Eh bien, reste tranquille.


HOTSPUR.

Pour ça, non plus ! C’est la manie des femmes !


LADY PERCY.

Maintenant, Dieu te conduise !


HOTSPUR.

Au lit de la dame welche !


LADY PERCY.

Que dis-tu là ?


HOTSPUR.

Paix ! elle chante.

Lady Mortimer chante une chanson welche.

HOTSPUR, reprenant.

Allons, Kate, je veux une chanson de vous aussi.


LADY PERCY.

De moi ! Nenni, sur ma parole !


HOTSPUR.

Nenni, sur ma parole ! Mon cœur, vous jurez comme la femme d’un confiseur ! — Nenni, sur ma parole ! Aussi vrai que j’existe ! Dieu me pardonne ! Aussi sûr qu’il fait jour ! — Tu fais des serments de si soyeuse étoffe, — qu’on dirait que tu ne t’es jamais promenée au delà de Finsbury (46). — Jure-moi, Kate, en vraie lady que tu es, — avec un bon serment qui remplisse la bouche, et laisse — les sur ma parole — et autres protestations de pain d’épice — aux robes galonnées de velours et aux bourgeoises endimanchées. — Allons, chante.


LADY PERCY.

Je ne veux pas chanter.


HOTSPUR.

C’est pourtant le meilleur moyen de te faire prendre pour un tailleur ou pour un éleveur de rouges-gorges. Si les actes sont dressés, je partirai avant deux heures ; et sur ce, venez quand vous voudrez.

Il sort.

GLENDOWER.

— Venez, venez, lord Mortimer : vous êtes aussi lent — que le bouillant lord Percy est ardent à partir. — Maintenant notre convention est rédigée ; nous n’avons plus qu’à la sceller, et puis — à cheval immédiatement !


MORTIMER.

De tout cœur.

Ils sortent.

Scène IX.


[Londres. — Le palais du roi.]


Entrent le Roi Henri, le Prince de Galles et des Lords.

LE ROI.

— Milords, laissez-nous, le prince de Galles et moi, — nous avons à conférer en particulier ; mais ne vous éloignez pas, — car nous aurons bientôt besoin de vous.

Les lords sortent.

— Je ne sais si c’est pour quelque offense par moi commise — que Dieu a voulu, — dans son mystérieux jugement, faire naître — de mon sang le fléau destiné à me frapper ; — mais, par les écarts de ton existence, tu — me ferais croire que tu es désigné entre tous — pour être le brûlant instrument, la verge céleste — qui doit punir mes transgressions. Autrement, dis-moi, — comment des passions si dépravées, si basses, — des occupations si misérables, si sordides, si impures, si viles, — des plaisirs si stériles, une société aussi grossière — que celle à laquelle tu t’associes et t’adjoins, — pourraient-elles se concilier avec la grandeur de ta race, — et être de niveau avec ton cœur princier ?


LE PRINCE HENRY.

— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, je voudrais pouvoir — me justifier de toutes mes fautes — aussi complètement que je suis sûr de me laver de — maintes accusations lancées contre moi, — Aussi bien, laissez-moi implorer votre indulgence ; — et quand j’aurai réfuté les nombreuses fables — que l’oreille du pouvoir est trop souvent condamnée à entendre — de la bouche des flagorneurs souriants et de vils faiseurs de nouvelles, — puissent les quelques erreurs réelles où s’est égarée — à tort mon irrégulière jeunesse — trouver leur pardon dans mon sincère repentir !


LE ROI.

— Dieu te pardonne !… Pourtant, Harry, laisse-moi m’étonner — de tes aspirations qui prennent un vol — tout à fait contraire à l’essor de tous tes ancêtres. — Tu as brutalement perdu ta place au conseil, — laquelle est maintenant occupée par ton frère puîné ; — et tu t’es à peu près aliéné les cœurs — de toute la cour et des princes de mon sang. — Les espérances fondées sur ton avenir — sont ruinées ; et il n’est pas d’homme qui, — dans les pressentiments de son âme, ne prévoie ta chute. — Si j’avais été aussi prodigue de ma présence, — si je m’étais ainsi prostitué à la vue des hommes, — si je m’étais ainsi usé et avili dans une vulgaire compagnie, — l’opinion, qui m’a poussé au trône, — serait restée fidèle au maître d’alors, — et m’aurait abandonné à un exil obscur, — comme un homme sans éclat et sans portée. — Me faisant voir rarement, je ne pouvais bouger, — sans provoquer l’étonnement, ainsi qu’une comète : — les uns disaient à leurs enfants : C’est lui ! — d’autres s’écriaient : Où cela ? lequel est Bolingbroke ? — Et alors je dérobais au ciel tous les hommages ; — et je me drapais dans une telle humilité — que j’arrachais l’allégeance de tous les cœurs, — les acclamations et les vivats de toutes les bouches, — en présence même du roi couronné. — C’est ainsi que je conservais mon prestige frais et nouveau ; — ma présence, comme une robe pontificale, — était toujours remarquée avec étonnement ; et c’est pourquoi mon apparition, — événement toujours éclatant, faisait l’effet d’une fête, — et gagnait par la rareté une telle solennité ! — Quant au roi ambulant, il trottait de tous côtés — avec de plats bouffons, esprits extravagants, feux de paille — aussitôt éteints qu’allumés ; il jetait de côté sa dignité, — il commettait sa majesté avec des bateleurs, des fous, — et laissait profaner son grand nom par leurs sarcasmes ; — en dépit de ce nom, il encourageait — de ses rires les plaisanteries des pages, et s’offrait en butte — aux vains quolibets du premier imberbe venu. — Il était le familier de la rue, — il s’inféodait à la populace, — et, comme chaque jour il — rassasiait les hommes de sa présence, — tous étaient écœurés de ce miel, et le prenaient — en dégoût, comme une chose douce qui, pour peu — qu’elle devienne fastidieuse, devient fastidieuse à l’excès. — Aussi, quand il avait occasion de se montrer, — il était comme le coucou en juin, — qu’on entend sans y prendre garde ; s’il était vu, c’était par des yeux — qui, lassés et blasés par l’habitude, — ne lui accordaient pas cette attention extraordinaire — qui se fixe sur le soleil de la royauté, — quand il ne brille que rarement à la vue des admirateurs, — par des yeux endormis qui baissaient leurs paupières — somnolentes devant lui, et lui présentaient cet aspect morne — qu’un homme ombrageux a pour un adversaire, — tant ils étaient saturés, gorgés, fatigués de sa présence ! — Et toi, Harry, tu es exactement dans le même cas. — Tu as perdu ta prérogative princière — par d’avilissantes associations. Tous les yeux — sont las de ta banale présence, — excepté les miens qui auraient désiré te voir davantage, — et qui maintenant encore, en dépit de moi-même, — sont aveuglés par une folle tendresse.


LE PRINCE HENRY.

— À l’avenir, mon trois fois gracieux seigneur, je saurai — mieux être moi-même.


LE ROI.

Par l’univers, — ce que tu es à cette heure, Richard l’était, alors — qu’arrivant de France, je débarquai à Ravenspurg ; — et ce que j’étais alors, Percy l’est aujourd’hui, — Ah ! par mon sceptre, et par mon âme, — il a plus de titres au pouvoir — que toi, fantôme d’héritier ; — car, sans droit, sans couleur même de droit, — il couvre de harnais les campagnes du royaume, — il affronte la gueule armée du lion ; — et, sans devoir à l’âge autant que toi, — il conduit de vieux lords et de vénérables évêques — aux batailles sanglantes et aux menées meurtrières. — Quelle impérissable gloire n’a-t-il pas acquise — contre cet illustre Douglas qui, par ses hauts faits, — ses incursions hardies et sa grande renommée militaire, — a conquis le rang suprême parmi les soldats — et le titre de premier capitaine — dans tous les royaumes qui reconnaissent le Christ ! — Trois fois cet Hotspur, ce Mars au maillot, — ce guerrier enfant, a déconfit le grand Douglas — en ses entreprises ; il l’a fait prisonnier, — l’a mis en liberté et en a fait son ami ; — et le voilà qui, haussant la voix profonde du défi, — ébranle la paix et la sûreté de notre trône ! — Que dis-tu de cela ? Percy, Northumberland, — Sa Grâce l’archevêque d’York, Douglas, Mortimer, — se coalisent contre nous et sont en campagne.— Mais pourquoi te dire ces nouvelles, à toi ? — Pourquoi te parler de mes adversaires, à toi, Harry, — qui es mon plus proche et mon plus intime ennemi ! — Peut-être te verra-t-on, cédant à la peur vassale, — à une passion basse, à un accès d’humeur, — combattre contre moi à la solde de Percy, — ramper à ses talons et flatter sa colère — pour montrer à quel point tu es dégénéré !


LE PRINCE HENRI.

— Ne le croyez pas ; vous ne verrez rien de pareil. — Que Dieu pardonne à ceux qui m’ont aliéné — à ce point la bonne opinion de Votre Majesté ! — Je veux racheter tout cela sur la tête de Percy ; — et, à la fin de quelque glorieuse journée, — je m’enhardirai à vous dire que je suis votre fils ; — alors je porterai un vêtement de caillots, — et je cacherai mes traits sous un masque de sang — qui, une fois lavé, effacera ma honte. — Et ce sera le jour, à quelque époque qu’il brille, — où cet enfant de l’honneur et de la renommée, — ce galant Hotspur, ce chevalier vanté de tous, — et votre Harry méconnu se seront rencontrés. — Puissent toutes les illustrations entassées sur son cimier — se multiplier à l’infini, et sur ma tête — s’accumuler les hontes ! Car le moment viendra — où je forcerai ce jouvenceau du Nord à échanger — sa gloire contre mes indignités. — Mon bon seigneur, Percy n’est qu’un commis — chargé de faire pour moi provision de hauts faits ; — mais j’exigerai de lui un compte si rigoureux — qu’il me restituera jusqu’à la moindre gloire, — jusqu’à la plus légère louange, — dussé-je lui arracher ce compte du cœur ! — Voilà ce que je promets ici, au nom de Dieu : — s’il lui plaît que je tienne parole, — je supplie Votre Majesté de jeter le baume de l’indulgence — sur les plaies invétérées de mon intempérance. — Sinon, la fin de la vie brise tous les liens ; — et je mourrai de cent mille morts, — avant de rompre la moindre parcelle de ce vœu.


LE ROI HENRY.

— Voilà l’arrêt de mort de cent mille rebelles. — Tu auras de l’emploi et ma souveraine confiance.

Entre Blunt.

— Eh bien, bon Blunt ? tu as l’air bien pressé.


BLUNT.

— Comme l’affaire, dont je viens vous parler. — Lord Mortimer d’Écosse a envoyé dire — que Douglas et les rebelles anglais ont fait leur jonction, — le onze de ce mois, à Shrewsbury. — Si tous tiennent leurs promesses, — jamais forces plus imposantes et plus formidables — n’ont menacé un État d’un mauvais tour.


LE ROI.

— Le comte de Westmoreland est parti aujourd’hui — avec mon fils lord John de Lancastre ; — car cette nouvelle est déjà vieille de cinq jours. — Mercredi prochain, Harry, vous partirez ; — jeudi, nous nous mettrons nous-mêmes en marche. — Notre rendez-vous est Bridgenorth : et vous, Harry, — vous vous dirigerez par le Glocesterhire. En calculant — ce qui nous reste à faire, il faut une douzaine de jours encore — pour que toutes nos forces soient réunies à Bridgenorth. — Nous avons beaucoup d’affaires sur les bras. En avant ! — Notre ennemi se renforce de nos délais.

Ils sortent.

Scène X.


[East-Cheap. — La taverne de la Hure.]


Entrent Falstaff et Bardolphe.

FALSTAFF.

Bardolphe, est-ce que je n’ai pas indignement baissé depuis cette dernière action ? Est-ce que je ne diminue pas ? Est-ce que je ne dépéris pas ? Vois, ma peau pend sur moi comme la pelure avachie d’une vieille lady. Je suis flétri comme une vieille pomme de reinette. Allons, je vais me repentir, et bien vite, tandis que je suis encore en état ; car je serai bientôt à bout d’énergie, et alors je n’aurai plus la force de me repentir. Si je n’ai pas oublié comment est fait le dedans d’une église, je suis un grain de poivre, un cheval de brasseur. Le dedans d’une église ! C’est la compagnie, la mauvaise compagnie, qui a été ma ruine.


BARDOLPHE.

Sir John, vous vous affectez tellement que vous ne pouvez vivre longtemps.


FALSTAFF.

Oui, voilà la chose. Allons, chante-moi une chanson égrillarde. Égaie-moi. J’étais aussi vertueusement doué qu’un gentilhomme a besoin de l’être ; vertueux suffisamment ; jurant peu ; jouant aux dés, pas plus de sept fois… par semaine ; allant dans les mauvais lieux pas plus d’une fois par quart… d’heure ; ayant trois ou quatre fois rendu de l’argent emprunté ; vivant bien et dans la juste mesure ; et maintenant je mène une vie désordonnée et hors de toute mesure.


BARDOLPHE.

Voyez-vous, vous êtes si gras, sir John, qu’il faut bien que vous soyez hors de mesure ; hors de toute mesure raisonnable, sir John.


FALSTAFF.

Réforme ta face et je réformerai ma vie. Tu es notre amiral ; tu portes la lanterne de la poupe, mais c’est dans ton nez ; tu es le chevalier de la lampe ardente.


BARDOLPHE.

Allons, sir John, ma face ne vous fait pas de mal.


FALSTAFF.

Non, je le jure ; j’en fais le bon usage que bien des gens font d’une tête de mort : c’est mon memento mori. Je ne vois jamais ta face sans penser au feu de l’enfer, et au riche qui vivait dans la pourpre ; car le voilà dans sa simarre qui brûle, qui brûle. Si tu étais quelque peu adonné à la vertu, je jurerais par ta face ; mon serment serait par ce feu qui est l’ange de Dieu ! Mais tu es tout à fait perdu ; et ma foi, n’était ta face illuminée, tu serais l’enfant des plus noires ténèbres. Quand tu courais au haut de Gadshill dans la nuit pour attraper mon cheval, si je ne t’ai pas pris pour un ignis fatuus ou pour une boule de feu grégeois, il n’y a plus d’argent qui vaille. Oh ! tu es une fête perpétuelle, un éternel feu de joie ! Tu m’as économisé mille marcs de flambeaux et de torches, en cheminant avec moi, la nuit, de taverne en taverne ; mais l’argent du vin que tu m’as bu m’aurait payé les lumières, chez le chandelier le plus cher de l’Europe. Voilà trente-deux ans que j’entretiens ton feu, salamandre que tu es. Dieu m’en récompense.


BARDOLPHE.

Corbacque ! je voudrais que ma face fût dans votre ventre.


FALSTAFF.

Miséricorde ! je serais sur alors d’avoir le cœur incendié !

Entre l’Hôtesse.

Eh bien, dame Partlet, ma poule (47) ? vous êtes-vous enquise ? Qui est-ce qui a dévalisé ma poche ?


L’HÔTESSE.

Ah çà, sir John ! que croyez-vous donc, sir John ? Croyez-vous que j’entretiens des filous dans ma maison ? Mon mari et moi, nous avons fouillé, nous avons interrogé, homme par homme, garçon par garçon, tous nos domestiques : jusqu’ici il ne s’est pas perdu chez moi le dixième d’un cheveu.


FALSTAFF.

Vous mentez, l’hôtesse. Bardolphe s’y est fait raser et y a perdu plus d’un poil ; et je jurerais que ma poche a été dévalisée. Allons donc, vous êtes une femme, allons.


L’HÔTESSE.

Qui ! moi ? Je te soutiendrai le contraire. Jour de Dieu ! Jamais je n’avais été appelée ainsi dans ma propre maison !


FALSTAFF.

Allons donc ! je vous connais suffisamment.


L’HÔTESSE.

Non, sir John ; vous ne me connaissez pas, sir John ; je vous connais, moi, sir John. Vous me devez de l’argent, sir John, et maintenant vous me cherchez querelle pour m’en frustrer. Je vous ai acheté une douzaine de chemises pour votre dos.


FALSTAFF.

De la toile de Doullens, de la toile grossière. Je les ai données à des boulangères qui en ont fait des blutoirs.


L’HÔTESSE.

Eh bien, aussi sûr que je suis une vraie femme, c’était de la toile de Hollande à huit shillings l’aune. En outre, sir John, vous devez ici, en bon argent, pour votre nourriture, pour vos boissons extra, et pour argent prêté, vingt-quatre livres.


FALSTAFF, montrant Bardolphe.

Il en a eu sa part : qu’il vous paie.


L’HÔTESSE.

Lui ! hélas ! il est pauvre ; il n’a rien.


FALSTAFF.

Comment ! pauvre ! Regardez sa face ; qu’appelez-vous donc riche ? Qu’on monnoie son nez, qu’on monnoie ses joues ; je ne paierai pas un denier. Ah çà, me prenez-vous pour un nigaud ? Comment ! je ne pourrai pas prendre mes aises dans mon auberge, sans avoir ma poche dévalisée ! J’ai perdu un anneau de mon grand-père, valant quarante marcs.


L’HÔTESSE.

Oh ! Jésus ! j’ai ouï dire au prince, je ne sais combien de fois, que cet anneau-là était de cuivre.


FALSTAFF.

Comment ! le prince est un Jeannot, un pied-plat ; mordieu ! s’il était ici, je le bâtonnerais comme un chien, pour peu qu’il dît cela.


Entrent le Prince Henry et Poins au pas de marche. Falstaff va à leur rencontre en faisant le geste de jouer du fifre sur son bâton.

FALSTAFF.

Eh bien, mon gars ? C’est donc par ce trou-là que le vent souffle ? Faut-il que nous marchions tous ?


BARDOLPHE.

Oui, deux à deux, à la façon de Newgate.


L’HÔTESSE.

Milord, veuillez m’entendre, je vous prie.


LE PRINCE HENRY.

Que dis-tu, mistress Quickly ? Comment va ton mari ? Je l’aime fort ; c’est un honnête homme.


L’HÔTESSE.

Mon bon seigneur, veuillez m’entendre.


FALSTAFF.

Je t’en prie, laisse-la et écoute-moi.


LE PRINCE HENRY.

Que dis-tu, Jack ?


FALSTAFF.

L’autre soir, je me suis endormi ici, derrière la tapisserie, et j’ai eu ma poche dévalisée. Cette maison est devenue un mauvais lieu, on y dévalise les poches.


LE PRINCE HENRY.

Qu’as-tu perdu, Jack ?


FALSTAFF.

Me croiras-tu, Hal ? Trois ou quatre billets de quarante livres chacun, et un anneau de mon grand-père.


LE PRINCE HENRY.

Une bagatelle, un objet de huit pennys environ.


L’HÔTESSE.

C’est ce que je lui ai déclaré, milord ; et je lui ai dit que Votre Grâce l’avait dit. Aussi, milord, il parle de vous d’une façon abominable, comme un homme mal embouché qu’il est ; il a dit qu’il vous bâtonnerait.


LE PRINCE HENRY.

Bah ! il n’a pas dit ça !


L’HÔTESSE.

Je n’ai ni foi, ni sincérité, ni sexe, s’il ne l’a pas dit !


FALSTAFF.

Il n’y a pas plus de sincérité en toi que dans un pruneau bouilli, ni de bonne foi que dans un renard débusqué ; et quant à ton sexe, la pucelle Marianne serait plus propre que toi à faire la femme d’un constable (48)… Va, machine, va.


L’HÔTESSE.

Comment, machine ? quelle machine ?


FALSTAFF.

Quelle machine ? eh bien, une machine pouvant servir de prie-Dieu.


L’HÔTESSE.

Je ne suis pas une machine à servir de prie-Dieu ; je souhaite que tu le saches, je suis l’épouse d’un honnête homme ; et, ton titre de chevalier mis à part, tu es un manant de m’appeler comme ça.


FALSFAFF.

Ton titre de femme mis à part, tu es une bête de dire le contraire.


L’HÔTESSE.

Quelle bête, manant, dis donc ?


FALSTAFF.

Quelle bête ? Eh bien, une loutre.


LE PRINCE HENRY.

Une loutre, sir John ? pourquoi une loutre ?


FALSTAFF.

Eh bien, parce qu’elle n’est ni chair ni poisson ; un homme ne sait comment la prendre.


L’HÔTESSE.

Tu es un homme sans conscience de dire ça ; tu sais, et tout homme sait, comment me prendre, manant.


LE PRINCE HENRY.

Tu dis vrai, hôtesse ; il te diffame bien grossièrement.


L’HÔTESSE.

Et vous aussi, milord : il disait, l’autre jour, que vous lui deviez mille livres.


LE PRINCE HENRY.

Drôle, je vous dois mille livres ?


FALSTAFF.

Mille livres, Hal ? un million ! Ton amour vaut un million : tu me dois ton amour.


L’HÔTESSE.

Et puis, milord, il vous a appelé Jeannot, et il a dit qu’il vous bâtonnerait.


FALSTAFF.

Ai-je dit ça, Bardolphe ?


BARDOLPHE.

En effet, sir John, vous l’avez dit.


FALSTAFF.

Ouais ; s’il disait que mon anneau était de cuivre.


LE PRINCF, HENRY.

Je dis qu’il est de cuivre ; oseras-tu tenir ton engagement, maintenant ?


FALSTAFF.

Dame, Hal, tu sais que, comme homme, tu ne me ferais pas reculer ; mais, comme prince, je te redoute, comme je redoute le rugissement du lionceau.


LE PRINCE HENRY.

Et pourquoi pas du lion ?


FALSTAFF.

C’est le roi qui doit être redouté comme le lion. Crois-tu que je te redoute comme je redoute ton frère ? Ah ! si cela est, fasse le ciel que ma ceinture craque !


LE PRINCE HENRY.

Oh ! en ce cas, comme tes tripes te retomberaient sur tes genoux ! Mais, drôle, il n’y a place dans ta panse, ni pour la bonne foi, ni pour la loyauté, ni pour l’honnêteté ; elle est tout entière remplie par les tripes et le diaphragme. Accuser une honnête femme de vider ta poche ! Fils de putain, impudent coquin bouffi, s’il y avait dans ta poche autre chose que des notes de taverne, des adresses de mauvais lieux, et la valeur d’un pauvre sou de sucre candi pour allonger tes flatuosités, si tes poches étaient enrichies d’autres ordures que celles-là, je suis un misérable. Et pourtant vous vous obstinez, vous ne voulez pas empocher un démenti !… N’as-tu pas honte ?


FALSTAFF.

Écoute, Hal ! Tu sais que, dans l’état d’innocence, Adam a failli ; et que peut donc faire le pauvre Jack Falstaff, dans ces jours de corruption ? Tu le vois, j’ai plus de chair qu’un autre homme, et partant, plus de fragilité… Vous confessez donc que vous avez vidé mes poches ?


LE PRINCE HENRY.

Cela semble résulter de la déposition.


FALSTAFF.

L’hôtesse, je te pardonne. Allons, va préparer le déjeuner ; aime ton mari, aie l’œil sur tes gens, choie tes hôtes ; tu me trouveras traitable autant que de raison ; tu vois que je suis pacifié… Encore !… voyons, je t’en prie, va-t’en.

L’hôtesse sort.

Eh bien, Hal, les nouvelles de la cour ! L’affaire du vol, mon garçon, comment se liquide-t-elle ?


LE PRINCE HENRY.

Oh ! mon cher rosbif, il faut toujours que je sois ton bon ange. L’argent est restitué.


FALSTAFF.

Oh ! je n’aime pas cette restitution-là, c’est double peine.


LE PRINCE HENRY.

Je suis réconcilié avec mon père, et il n’y est rien que je ne puisse.


FALSTAFF.

Commence-moi par voler l’Échiquier, et fais-le sans prendre la peine de t’en laver les mains.


BARDOLPHE.

Faites-le, milord.


LE PRINCE HENRY.

Je t’ai procuré, Jack, un emploi dans l’infanterie.


FALSTAFF.

Je l’aurais préféré dans la cavalerie. Où trouverai-je un gaillard qui sache voler congrûment ? Oh ! un bon voleur de vingt-deux ans ou à peu près ! Je suis dans un affreux dépourvu. Allons, Dieu soit loué ! Ces rebelles-là n’en veulent qu’aux gens vertueux ; je les approuve, je les remercie.


LE PRINCE HENRY.

Bardolphe !


BARDOLPHE.

Milord ?


LE PRINCE HENRY, remettant des papiers à Bardolphe.

— Va porter cette lettre à lord John de Lancastre, — à mon frère John ; celle-ci à milord de Westmoreland. — Allons, Poins, à cheval, à cheval ! Car toi et moi, — nous avons à galoper trente milles avant l’heure du dîner. — Jack, rejoins-moi demain à Temple-Hall, — à deux heures de l’après-midi ; — là, tu sauras quel est ton emploi, et tu recevras — de l’argent et des instructions pour la fourniture de tes hommes. — La terre brûle, Percy est à son apogée. — Il va falloir en rabattre, eux ou nous.

Sortent le prince, Poins et Bardolphe.

FALSTAFF.

— Belles paroles ! monde magnifique ! L’hôtesse, mon déjeuner ! allons. — Oh ! comme je voudrais que cette taverne fût mon tambour !

Il sort.

Scène XI.


[Le camp des insurgés près de Shrewsbury.]


Entrent Hotspur, Worcester et Douglas.

HOTSPUR.

Bien dit, mon noble Écossais ; si le langage de la vérité, — dans ce siècle raffiné, n’était pas tenu pour flatterie, — de telles louanges seraient décernées à Douglas, — que le guerrier le plus éprouvé de cette époque n’aurait pas une renommée aussi vaste dans le monde. Pardieu, je ne sais pas flatter ; je fais fi — des discours flagorneurs ; mais nul — n’occupe, dans l’affection de mon cœur, une plus belle place que vous-même. — Voyons, prenez-moi au mot, mettez-moi à l’épreuve, milord.


DOUGLAS.

Tu es le roi de l’honneur. — De tous les puissants qui respirent sur la terre, il n’en est pas — que je n’affronte.


HOTSPUR.

Faites, et tout est bien.

Entre un Messager, apportant une lettre.

— Quelle lettre as-tu là ?

À Douglas.

Je ne puis que vous remercier.


LE MESSAGER.

— Cette lettre vient de votre père.


HOTSPUR.

— Une lettre de lui ! que ne vient-il lui-même ?


LE MESSAGER.

— Il ne peut venir, milord ; il est gravement malade.


HOTSPUR.

— Mordieu ! Comment a-t-il le loisir d’être malade — au moment du conflit ? Qui conduit ses troupes ? — Sous quel commandement arrivent-elles ?


LE MESSAGER.

— Sa lettre vous dira mieux que moi sa décision, milord.


WORCESTER.

— Dis-moi, je te prie, est-ce qu’il garde le lit ?


LE MESSAGER.

— Il le gardait, milord, depuis quatre jours, quand je me suis mis en route ; — et, au moment de mon départ, — ses médecins étaient fort inquiets de lui.


WORCESTER.

— J’aurais voulu voir un sain état de choses, — avant que la maladie le visitât. — Sa santé n’a jamais été plus précieuse que maintenant.


HOTSPUR.

— Malade en ce moment ! faiblir en ce moment ! voilà une maladie qui frappe — notre entreprise au cœur même ; — elle atteint jusqu’à nous, jusqu’à notre camp. — Il m’écrit ici… que son mal est interne… — que ses amis ne sauraient être réunis assez tôt — par un lieutenant et qu’il n’a pas trouvé bon — de confier une mission si dangereuse et si délicate — à une autre autorité que la sienne. — Toutefois, il nous conseille hardiment — de poursuivre la chose, avec nos faibles forces, — et de voir comment la fortune est disposée à notre égard. — Car, écrit-il, il n’y a plus à reculer, — le roi étant certainement instruit — de tous nos projets. Qu’en dites-vous ?


WORCESTER.

— La maladie de votre père est pour nous la paralysie.


HOTSPUR.

— C’est une blessure dangereuse, un membre coupé. — Et pourtant, non, ma foi. Son absence — nous semble beaucoup plus grave qu’elle ne l’est en réalité : serait-il bon — de risquer toute la fortune de nos États réunis — sur un seul coup ? de jeter un si riche va-tout — sur le hasard scabreux d’une heure incertaine ? — Cela ne serait pas bon. Car nous mettrions à découvert — le fond même et l’âme de nos espérances, — la limite même, le terme extrême — de nos ressources.


DOUGLAS.

Tel serait le cas, en effet, — tandis que maintenant une excellente réserve nous reste. — Nous pouvons hardiment dépenser, dans l’espoir — de ce que nous garde l’avenir. — Nous avons là la vivante assurance d’une retraite.


HOTSPUR.

— Un rendez-vous, un asile où nous réfugier, — si le diable et le malheur en veulent — à la virginité de notre entreprise.


WORCESTER.

— Pourtant j’aurais souhaité que votre père fût ici. — La nature délicate de notre tentative — ne comporte pas de division. Il y a des gens — qui, ne sachant pas pourquoi le comte est absent, — penseront que la prudence, la loyauté, une véritable aversion — pour notre conduite, l’ont retenu à l’écart ; — et songez combien une pareille idée — peut modifier l’élan d’une faction inquiète — et mettre en question notre cause. — Car, vous le savez bien, nous autres assaillants, — nous devons nous mettre en garde contre un strict examen, — et boucher toutes les claires-voies, toutes les ouvertures par lesquelles — le regard de la raison pourrait plonger sur nous. — Cette absence de votre père est un rideau tiré — qui révèle à l’ignorant un sujet d’alarmes — auquel il ne songeait pas.


HOTSPUR.

Vous allez trop loin. — Voici plutôt l’effet que j’attribue à son absence : — elle donne à notre grande entreprise un éclat, un prestige, — un lustre d’héroisme — qu’elle n’aurait pas si le comte était ici ; car on devra croire — que, si nous pouvons, sans son secours, tenir tête — à toute la monarchie, nous sommes sûrs, — avec son secours, de la renverser de fond en comble. — Tout va bien encore, tous nos membres sont encore intacts.


DOUGLAS.

— Oui, au gré de notre cœur. Le mot crainte — est un terme inusité en Écosse.


Entre Sir Richard Vernon.

HOTSPUR.

— Mon cousin Vernon ! le bienvenu, sur mon âme !


VERNON.

— Plût à Dieu que mes nouvelles méritassent cette bienvenue, milord. — Le comte de Westmoreland, fort de sept mille hommes, — marche sur nous ; avec lui, est le prince John.


HOTSPUR.

— Pas de mal à cela. Quoi encore ?


VERNON.

Et en outre, j’ai appris — que le roi en personne s’est mis en campagne, — ou se dispose à venir ici rapidement — avec des forces imposantes.


HOTSPUR.

— Il sera le bienvenu aussi. — Où est son fils, — le prince de Galles, cette tête folle, ce pied léger ? — Où sont-ils, lui et ses camarades qui font fi du monde — et le somment de passer son chemin ?


VERNON.

Tous équipés, tous sous les armes, — tous, la plume d’autruche au vent, — battant des ailes comme des aigles qui viennent de se baigner, — étincelants comme des images sur leurs cottes d’or, — pleins d’ardeur comme le mois de mai — et splendides comme le soleil à la mi-été, — folâtres comme de jeunes chèvres, farouches comme de jeunes taureaux. — J’ai vu le jeune Henry, la visière baissée, — les cuissards aux cuisses, galamment armé, — s’élancer de terre comme un Mercure ailé, — et sauter en selle avec une telle aisance, — qu’on eût dit un ange descendu des cieux, — pour monter et manier un ardent Pégase, — et charmer le monde par sa noblesse équestre !


HOTSPUR.

— Assez, assez ! pire que le soleil de mars, — cet éloge donne la fièvre. Qu’ils viennent ! — Ils arriveront parés comme des victimes, — que nous offrirons, toutes chaudes et toutes saignantes, — à la vierge flamboyante de la Guerre qui fume. — Mars, vêtu de maille, va trôner sur son autel, — ayant du sang jusqu’aux oreilles ! Je suis en feu, — quand je songe à ce riche butin qui est si près de nous, — et qui n’est pas à nous. — Allons, vite, que je prenne mon cheval — qui doit me lancer comme la foudre — contre la poitrine du prince de Galles. — Nous allons nous mesurer. Henry contre Henry, destrier contre destrier, — et nous ne nous séparerons que quand l’un de nous aura laissé tomber un cadavre. — Oh ! que Glendower n’est-il arrivé !


VERNON.

Encore une nouvelle ! — J’ai appris à Worcester, tout en chevauchant, — qu’il ne peut réunir ses forces avant quinze jours.


DOUGLAS.

— Voilà la pire nouvelle que j’aie encore apprise.


WORCESTER.

— Oui, ma foi, elle a un son glacial.


HOTSPUR.

— À combien peut monter toute larmée du roi ?


VERNON.

— À trente mille hommes.


HOTSPUR.

Va pour quarante mille. — Mon père et Glendower restant tous deux à l’écart, — nos forces peuvent suffire pour cette grande journée. — Allons, mettons-les vite en ligne. — Le jour du jugement est proche ; s’il faut mourir, mourons tout joyeusement.


DOUGLAS.

— Ne parlez pas de mourir ; je suis assuré pour six mois — contre la crainte et contre le coup de la mort.

Tous sortent.

Scène XII.


[Une route en avant de Coventry.]


Entrent Falstaff et Bardolphe.

FALSTAFF.

Bardolphe va en avant jusqu’à Coventry ; remplis-moi une bouteille de Xérès ; nos soldats traverseront la ville ; nous irons ce soir à Sutton-Cop-Hill.


BARDOLPHE.

Voulez-vous me donner de l’argent, capitaine ?


FALSTAFF.

Débourse, débourse.


BARDOLPHE.

Cette bouteille-là fait bien un angelot.


FALSTAFF.

En ce cas, prends-le pour ta peine ; quand elle ferait vingt anges, prends-les tous ; je réponds des finances. Dis à mon lieutenant Peto de me rejoindre au bout de la ville.


BARDOLPHE.

Oui, capitaine. Adieu.

Il sort.

FALSTAFF.

Si je ne suis pas honteux de mes soldats, je suis un merlan mariné. J’ai diablement mésusé de la presse du roi. J’ai reçu, pour le remplacement de cent cinquante soldats, trois cents et quelques livres. Je ne presse que de bons propriétaires, des fils de gros fermiers ; je recherche les garçons fiancés, dont les bans ont été publiés deux fois, un tas de drôles douillets qui aimeraient autant ouïr le diable qu’un tambour, qui sont plus effrayés de la détonation d’une arquebuse qu’une poule frappée ou qu’un canard sauvage blessé. Je n’ai pressé que de ces mangeurs de beurrée, ayant au ventre un cœur pas plus gros qu’une tête d’épingle, et tous se sont rachetés du service ; et maintenant toute ma troupe se compose d’enseignes, de caporaux, de lieutenants, d’officiers de compagnies, aussi gueux, aussi déguenillés que ce Lazare en tapisserie dont les plaies sont léchées par les chiens du glouton ; des gaillards qui, en réalité, n’ont jamais été soldats ; des domestiques improbes renvoyés, des cadets de cadets, des garçons de cabaret évadés, des aubergistes ruinés ; vers rongeurs d’une société tranquille et d’une longue paix ; des chenapans dix fois plus déguenillés qu’une vieille enseigne rapiécée. Voilà les gens que j’ai pour remplacer ceux qui se sont rachetés du service ; vous diriez cent cinquante enfants prodigues eu haillons, venant justement de garder les pourceaux et d’avaler leur eau de vaisselle et leurs glands. Un mauvais plaisant, qui m’a rencontré en route, m’a dit que j’avais dépeuplé tous les gibets et pressé tous les cadavres. Jamais on n’a vu pareils épouvantails. Je ne traverserai pas Coventry avec eux ; ça, c’est clair. Et puis, ces coquins-là marchent les jambes écartées, comme s’ils avaient les fers aux pieds ; le fait est que j’ai tiré la plupart d’entre eux de prison. Il n’y a qu’une chemise et demie dans toute ma compagnie ; et la demi-chemise est faite de deux serviettes, bâties ensemble et jetées sur les épaules comme la cotte sans manches d’un héraut ; et la chemise, pour dire la vérité, a été volée à mon hôte de Saint-Albans, ou à l’homme au nez rouge qui tient l’auberge de Daventry. Mais tout ça n’est rien ; ils trouveront assez de linge sur les haies.


Entrent le Prince Henry et Westmoreland.

LE PRINCE HENRY.

Te voilà, Jack bouffi ? Te voilà, matelas ?


FALSTAFF.

Tiens, Hal ! te voilà, jeune fou ! Que diable fais-tu dans le Warwickshire ?… Mon cher lord de Westmoreland, j’implore votre merci ; je croyais déjà Votre Honneur à Shrewsbury.


WESTMORELAND.

Ma foi, sir John, il est grand temps que je sois là, et vous aussi ; mais mes troupes y sont déjà ; le roi, je puis vous le dire, compte sur nous tous ; nous avons à marcher toute la nuit.


FALSTAFF.

Bah ! ne vous inquiétez pas de moi ; je suis vigilant, comme un chat pour voler de la crème.


LE PRINCE HENRY.

Pour voler de la crème ? je le crois en effet ; car, à force d’en voler, tu es devenu beurre. Mais, dis-moi, Jack, à qui sont ces hommes qui viennent derrière nous ?


FALSTAFF.

À moi, Henry, à moi.


LE PRINCE HENRY.

Je n’ai jamais vu d’aussi pitoyables gueux.


FALSTAFF.

Bah ! bah ! c’est assez bon pour la pointe d’une pique : chair à canon, chair à canon ! Ils rempliront un trou aussi bien que des meilleurs. Eh ! mon cher, des hommes mortels ! des hommes mortels !


WESTMORELAND.

Oui, mais, sir John, il me semble qu’ils sont pauvres et étiques à l’excès ; ils sont par trop misérables.


FALSTAFF.

Ma foi, pour leur pauvreté, je ne sais où ils l’ont prise ; et pour leur étisie, je suis sûr qu’ils ne la tiennent pas de moi.


LE PRINCE HENRY.

Non, j’en jurerais ; à moins que vous n’appeliez étisie trois doigts de graisse sur les côtes. Mais dépêchons-nous, l’ami : Percy est déjà dans la plaine.


FALSTAFF.

Comment ! le roi est-il déjà campé ?


WESTMORELAND.

Oui, sir John ; je crains que nous ne nous attardions.


FALSTAFF.

Au fait, — un combat finissant, un repas commençant — vont, l’un, au soldat mou, l’autre, au convive ardent.

Ils s’éloignent

Scène XIII.


[Le camp des insurgés près de Shrewsbury.]


Entrent Hotspur, Worcester, Douglas et Vernon.

HOTSPUR.

— Nous lui livrerons bataille ce soir.


WORCESTER.

Cela ne se peut pas.


DOUGLAS.

— Alors vous lui donnez l’avantage.


VERNON.

Pas du tout.


HOTSPUR, à Vernon.

— Comment dire cela ? Est-ce qu’il n’attend pas des renforts ?


VERNON.

— Nous aussi.


HOTSPUR.

Les siens sont certains, les nôtres douteux.


WOSCESTER, à Hotspur.

— Cher cousin, suivez mon avis ; ne bougez pas ce soir.


VERNON, à Hotspur.

— Ne le faites pas, milord.


DOUGLAS.

Votre conseil n’est pas bon ; — c’est la crainte et la pusillanimité qui vous font parler.


VERNON.

— Ne me calomniez pas, Douglas. Sur ma vie — (et je soutiendrais mon dire au péril de ma vie], — quand l’honneur bien entendu me commande, — je prends aussi peu conseil de la faiblesse et de la peur — que vous, milord, ou qu’aucun Écossais vivant. — On verra demain dans la bataille — qui de nous a peur.


DOUGLAS.

Oui, ou ce soir.


VERNON.

Soit !


HOTSPUR.

— Ce soir, dis-je.


VERNON.

Allons, allons, cela ne se peut pas. — Je m’étonne grandement que des hommes ayant comme vous une haute autorité — ne voient pas tous les obstacles — qui reculent notre attaque. La cavalerie — de mon cousin Vernon n’est pas encore venue. — La cavalerie de votre oncle Worcester n’est arrivée qu’aujourd’hui : — et maintenant son ardeur et sa fougue sont paralysées, — son énergie est abattue, émoussée par une excessive fatigue, — et il n’y a pas un cheval qui n’ait perdu au moins la moitié de sa valeur.


HOTSPUR.

La cavalerie de l’ennemi est dans le même état, — généralement épuisée et accablée par la fatigue ; — la meilleure partie de la nôtre est complètement reposée.


WORCESTER.

— L’effectif du roi dépasse le nôtre. — Au nom du ciel ! cousin, attendez que tous soient arrivés.

Une fanfare annonce un parlementaire.


Entre Sir Walter Blunt.

BLUNT.

— Je viens avec de gracieuses offres, de la part du roi ; — daignez seulement m’entendre et m’écouter.


HOTSPUR.

— Soyez le bienvenu, sir Walter Blunt, et plût à Dieu — que vous fussiez dans nos rangs ! — Il en est parmi nous qui vous aiment fort ; et ceux-là même — en veulent à votre grand mérite et à votre bonne renommée, — voyant que vous n’êtes pas des nôtres — et que vous vous tournez contre nous en ennemi.


BLUNT.

— À Dieu ne plaise qu’il n’en soit pas ainsi, — tant que, sortis des limites du véritable devoir, — vous vous tournerez contre la majesté sacrée ! — Mais voici mon message. Le roi m’envoie savoir — la nature de vos griefs ; et pourquoi, — évoquant du sein de la paix publique — ces hostilités téméraires, vous donnez à son loyal peuple l’exemple — d’une si cruelle audace. Si le roi — a méconnu aucunement vos services — qu’il reconnaît être considérables, — il vous presse d’énoncer vos griefs ; et sur-le-champ — vous obtiendrez pour toutes vos demandes une ample satisfaction, — ainsi qu’un pardon absolu pour vous-mêmes, et pour ceux — qui ont été égarés par vos suggestions.


HOTSPUR.

— Le roi est bien bon ; le roi, nous le savons bien, — sait quand il faut promettre et quand il faut s’acquitter. — Mon père, mon oncle et moi, — nous lui avons donné la royauté même qu’il porte ; — quand il était à peine âgé de vingt-six ans, — compromis dans l’estime du monde, misérable, déchu, — pauvre proscrit inaperçu, se faufilant dans son pays, — mon père l’accueillit sur le rivage ; — alors, l’entendant jurer et prendre Dieu à témoin — qu’il ne venait que pour être duc de Lancastre, — pour réclamer son héritage et implorer la paix, — mon père fut attendri jusqu’au fond du cœur — par ses larmes d’innocence et ses protestations de dévouement ; — il jura de l’assister et lui tint parole. — Dès que les lords et les barons du royaume — s’aperçurent que Northumberland inclinait en sa faveur, — grands et petits vinrent le saluer du chapeau et du genou, — allèrent à sa rencontre dans les bourgs, les cités, les villages, — l’escortèrent sur les ponts, l’attendirent dans les ruelles, — déposèrent leurs dons à ses pieds, lui prêtèrent serment, — lui donnérent leurs héritiers pour pages, attachèrent — à ses pas leur multitude dorée. — Lui, aussitôt que sa grandeur a pris le temps de se reconnaître, — il se met au-dessus de la promesse — qu’il a faite à mon père, n’étant encore qu’un pauvre aventurier, — sur le rivage désert de Ravenspurg. — Et le voilà, morbleu, qui prend sur lui de réformer — certains édits, certains décrets vexatoires, — pesant trop lourdement sur la communauté ; — crie contre les abus, affecte de pleurer — sur les maux de sa patrie ; et grâce à cette grimace, — à ce bel air de justice, il gagne — les cœurs de tous ceux qu’il voulait amorcer. — Il est allé plus loin ; il a fait tomber les têtes — de tous les favoris que le roi absent — avait laissés comme lieutenants derrière lui, — alors qu’il faisait en personne la guerre d’Irlande.


BLUNT.

— Bah ! je ne suis pas venu pour entendre ceci.


HOTSPUR.

Je conclus donc. — Peu de temps après, il déposait le roi, et bientôt lui ôtait la vie, — puis, immédiatement surchargeait de taxes l’État tout entier. — Pour combler la mesure, il souffrait que March, son cousin — (qui, si chacun était à sa place, — serait son roi), restât prisonnier dans le pays de Galles — et fut abandonné sans rançon. — Il m’humiliait dans mes plus heureuses victoires, — cherchait a me prendre au piège de ses ruses, — chassait mon oncle du conseil, — renvoyait avec rage mon père de la cour, — rompait serment sur serment, commettait iniquité sur iniquité, — et enfin nous réduisait à chercher — notre salut dans cette prise d’armes et à mettre en question — son autorité que nous trouvons trop déloyale pour être durable.


BLUNT.

— Rapporterai-je cette réponse au roi ?


HOTSPUR.

— Pas dans ces termes, sir Walter ; nous allons conférer entre nous. — Rendez-vous près du roi ; qu’il nous donne — une caution qui garantisse le retour de notre messager, — et demain matin, de bonne heure, mon oacle — lui portera nos intentions ; et sur ce, adieu.


BLUNT.

— Je souhaite que vous acceptiez une offre toute de grâce et d’affection.


HOTSPUR.

— Et peut-être l’accepterons-nous.


BLUNT.

Dieu le veuille !

Ils sortent.

Scène XIV.


[York. L’archevêché.]


Entrent l’Archevêque d’York et un Gentilhomme.

L’ARCHEVÊQUE, remettant des papiers au gentilhomme.

— Hâtez-vous, bon sir Michael ; prenez des ailes pour porter — cette dépêche cachetée au lord maréchal ; — celle-ci à mon cousin Scroop, et toutes les autres — à ceux à qui elles sont adressées ; si vous saviez — combien elles sont importantes, vous vous presseriez.


LE GENTILHOMME.

Mon bon seigneur, — j’en devine la teneur.


L’ARCHEVÊQUE.

C’est probable. — Demain, bon sir Michael, est un jour — où la fortune de dix mille hommes — doit subir la suprême épreuve. Car demain, mon cher, à Shrewsbury, — d’après les renseignements certains qui me sont donnés, — le roi, à la tête d’une armée formidable hâtivement levée, — doit se rencontrer avec lord Harry ; et je crains, sir Michael, — qu’en raison de la maladie de Northumberland, — dont le contingent était le plus considérable, — et en raison de l’absence d’Owen Glendower, sur les forces duquel il comptait — et que certaines prophéties ont empêché de venir, —je crains que l’armée de Percy ne soit trop faible — pour soutenir une lutte immédiate contre le roi.


LE GENTILHOMME.

— Eh ! mon bon lord, vous n’avez rien à craindre. Il y a là Douglas — et lord Mortimer.


L’ARCHEVÊQUE.

Non, Mortimer n’est pas là.


LE GENTILHOMME.

— Mais il y à Mordake, Vernon, lord Harry Percy, — et il y a milord de Worcester ; et une élite — de vaillants guerriers, de nobles gentilshommes.


L’ARCHEVÊQUE.

Cela est vrai ; mais de son côté le roi a réuni — l’élite suprême du royaume tout entier. — Le prince de Galles, lord John de lancastre, — le noble Westmoreland, le martial Blunt, — et bien d’autres combattants, leurs émules, hommes distingués — par leur réputation et leur expérience militaire.


LE GENTILHOMME.

— Ne doutez pas, milord, qu’ils ne trouvent de dignes adversaires.


L’ARCHEVÊQUE.

— Je l’espère ; mais il est utile de se défier. — Ainsi, pour parer au pire, sir Michael, hâtez-vous ; — car, si lord Percy ne réussit pas, avant que le roi — licencie ses troupes, il compte nous visiter, — instruit qu’il est de notre confédération ; ~ et il n’est que prudent de nous fortifier contre lui. — Conséquemment, hâtez-vous ; il faut que j’aille écrire encore — à d’autres amis ; et sur ce, adieu, sir Michael.

Ils se séparent.

Scène XV.


[Le camp du roi, près de Shrewsbury, éclairé par le point du jour.]


Entrent le Roi Henry, le Prince Henry, le Prince John de Lancastre, Sir Walter Blunt, et Sir John Falstaff.

LE ROI.

— Comme le soleil se lève sanglant — au-dessus de cette colline boisée ! Le jour pâlit — à cette morbide apparition.


LE PRINCE HENRY.

Le vent du sud — sert de trompette à ses desseins, — et, par un sourd bruissement dans les feuilles, — annonce une tempête et une journée orageuse.


LE ROI.

— Qu’il sympathise donc avec les vaincus : — car il n’est pas de jours sombres pour ceux qui triomphent.

Fanfares. Entrent Worcester et Vernon.

— Ces vous, milord de Worcester ? Il est fâcheux — que nous nous rencontrions l’un et l’autre en de pareils termes. — Vous avez trompé notre confiance, — et vous nous avez forcés à ôter nos souples manteaux de paix — pour comprimer nos vieux membres dans un incommode acier. — Cela n’est pas bien, milord, cela n’est pas bien. — Que répondez-vous ? Voulez-vous de nouveau dénouer — le nœud rude d’une guerre abhorrée, — et vous mouvoir de nouveau dans cet orbe d’obéissance, — où vous jetiez un si pur et si légitime éclat ? — Voulez-vous n’être plus un météore égaré, — prodige sinistre, présage — de calamités éclatantes pour les temps à venir ?


WORCESTER.

— Écoutez-moi, mon seigneur. — Pour ma part, je serais bien aise — de passer le tardif reste de ma vie — dans des heures tranquilles ; car je proteste — que je n’ai pas cherché ce jour de discorde.


LE ROI.

— Vous ne l’avez pas cherché ! Comment donc est-il venu ?


FALSTAFF.

— La rébellion était sur son chemin, et il l’a rencontrée.


LE PRINCE HENRY.

— Paix, chouette, paix !


WORCESTER.

— Il a plu à Votre Majesté de détourner — de moi et de toute notre maison les regards de sa faveur ; — et pourtant, je dois vous le rappeler, milord, — nous avons été les premiers et les plus dévoués de vos amis. — Pour vous, je brisai mon bâton d’office — au temps de Richard ; je courus nuit et jour — afin de vous rejoindre et de baiser votre main, — alors que vous étiez, par la position et le crédit, — beaucoup moins puissant et fortuné que moi. — C’est mon frère, son fils et moi-même — qui vous ramenâmes dans vos foyers, affrontant hardiment — tous les dangers du moment. Alors vous nous jurâtes, — et vous fîtes ce serment à Doncaster, — que vous ne méditiez rien contre l’État, — et que vous ne réclamiez que votre nouvelle succession, — l’héritage de Jean de Gand, le duché de Lancastre : — pour cela nous vous promîmes assistance. Mais bientôt — la fortune fit pleuvoir ses faveurs sur votre tête, — et un déluge de prospérités tomba sur vous : — notre secours, l’absence du roi, — les abus d’une époque de désordre, — les souffrances que vous aviez apparemment supportées, — et les vents contraires, qui retenaient le roi — dans sa malheureuse guerre d’Irlande, depuis si longtemps — que toute l’Angleterre le croyait mort, — tout cela était pour vous un essaim d’avantages ; — vous en prîtes occasion pour vous faire prier au plus vite — de prendre en main le pouvoir suprême. — Vous mîtes en oubli le serment que vous nous aviez fait à Doncaster. — Élevé par nous, vous nous avez traités — comme ce nourrisson ingrat, le coucou, — traite le passereau ; vous avez bouleversé notre nid. — Votre hauteur, alimentée par nous, est devenue telle — que notre dévouement même n’a plus, osé s’offrir à votre vue — de peur d’être dévoré ; et nous avons été forcés, — dans l’intérêt de notre sûreté, de fuir à tire-d’aile — votre présence et d’improviser cette résistance, — forts désormais des armes — que vous-même avez forgées contre vous-même — par vos iniques procédés, par votre attitude menaçante, — et par la violation de tous les vœux et de tous les serments — que vous aviez faits dans la jeunesse de votre entreprise.


LE ROI.

— Toutes ces choses-là, vous les avez débitées, — proclamées aux croix des marchés, lues dans les églises, — pour lustrer le vêtement de la rébellion — de quelques belles couleurs qui puissent plaire aux yeux — des esprits capricieux et changeants, de ces pauvres mécontents — qui restent bouche béante et se frottent les mains — à la nouvelle de tout bouleversement nouveau. — Jamais insurrection n’a été à court — de fausses couleurs pour décorer sa cause, — ni de gueux turbulents, affamés — de trouble, de dévastation et de confusion.


LE PRINCE HENRY.

— Plus d’une âme, dans nos deux armées, — paiera cher cette rencontre, — si une fois elles en viennent aux prises. Dites à votre neveu — que le prince de Galles se joint au monde entier — pour louer Henry Percy. J’en jure par mes espérances, — l’entreprise présente mise de côté, — je ne crois pas qu’il existe aujourd’hui un gentilhomme plus brave, — plus activement vaillant, plus vaillamment jeune, — plus audacieux ou plus hardi — à honorer notre époque par de nobles actions. — Pour ma part, je dois le dire à ma honte, — j’ai été infidèle à la chevalerie ; — et telle est, je le sais, l’opinion qu’il a de moi. — Cependant, je le déclare devant la majesté de mon père, — je consens à lui laisser prendre sur moi l’avantage — de sa grande renommée et de sa gloire, — et j’offre, pour épargner le sang des deux partis, — de tenter la fortune contre lui dans un combat singulier.


LE ROI.

— Et nous, nous n’hésitons pas, prince de Galles, à te risquer dans cette lutte, — quoique des considérations immenses — s’y opposent… Non, bon Worcester, non ; — nous aimons fort notre peuple ; nous aimons ceux même — qui se sont égarés dans le parti de notre neveu ; — et, s’ils veulent accepter l’offre de notre clémence, — lui, eux, vous tous, oui, tous, — vous redeviendrez mes amis, et je serai le vôtre. — Dites-le à votre neveu, et rapportez-moi — sa réponse ; mais s’il ne cède pas, — la réprimande et la redoutable correction sont à nos ordres — et feront leur office. Sur ce, partez ; — nous ne voulons plus être ennuyés de pourparlers ; — nos offres sont belles, acceptez-les sagement.

Sortent Worcester et Vernon.

LE PRINCE HENRY.

— Elles ne seront pas acceptées, sur ma vie ! — Le Douglas et l’Hotspur réunis — tiendraient tête à l’univers en armes.


LE ROI.

— À l’œuvre donc ! chaque chef à son poste ! — Car, sur leur réponse, nous leur courrons sus ; — et que Dieu nous assiste, comme notre cause est juste !

Sortent le roi. Blunt et le prince John.

FALSTAFF.

Hal, si tu me vois tomber dans la bataille, couvre-moi de ta personne : c’est un service d’ami.


LE PRINCE HENRY.

Un colosse seul peut te rendre ce service. Dis tes prières, et adieu.


FALSTAFF.

Je voudrais que ce fût l’heure du lit, et que tout fût bien.


LE PRINCE HENRY.

Bah ! tu dois une mort à Dieu.

Il sort.

FALSTAFF, seul.

Elle n’est pas encore exigible ; je répugnerais à payer avant le terme. Qu’ai-je besoin d’aller ainsi au-devant de qui ne s’adresse pas à moi ? Allons, peu importe. L’honneur me porte en avant. Oui, mais si l’honneur me porte dans l’autre monde quand je vais en avant ! après ? Est-ce que l’honneur peut remettre une jambe ? Non. Un bras ? Non. Enlever la douleur d’une blessure ? Non. L’honneur n’entend donc rien à la chirurgie ? Non. Qu’est-ce que l’honneur ? Un mot. Qu’y a-t-il dans ce mot honneur ? Un souffle. Le charmant bénéfice ! Qui le possède, cet honneur ? Celui qui est mort mercredi. Le sent-il ? Non. L’entend-il ? Non. Est-il donc chose insensible ? Oui, pour les morts. Mais ne peut-il vivre avec les vivants ? Non. Pourquoi ? La médisance ne le permet pas. Aussi, je n’en veux pas. L’honneur est un simple écusson, et ainsi finit mon catéchisme.

Il sort.

Scène XVI.


[Le camp des insurgés.]


Entrent Worcester et Vernon.

WORCESTER.

— Oh ! non, il ne faut pas, sir Richard, que mon neveu connaisse — l’offre généreusement bienveillante du roi.


VERNON.

— Il vaudrait mieux qu’il la connût.


WORCESTER.

En ce cas, nous sommes tous perdus. — Il n’est pas possible, il ne se peut pas — que le roi tienne sa parole de nous aimer. — Il nous suspectera toujours, et il trouvera l’occasion — de punir cette offense dans d’autres fautes. — Le soupçon aura toujours sur nous ses innombrables yeux ; — car la trahison n’inspire pas plus de confiance qu’un renard — qui, si bien apprivoisé, soigné et enfermé qu’il soit, — aura toujours la malice fauve de ses ancêtres. — Que nous ayons la mine triste ou gaie, — les commentaires l’interpréteront à mal ; — et nous serons comme des bœufs à l’étable, — d’autant plus proches de la mort qu’ils sont mieux traités. — Le tort de mon neveu pourra facilement s’oublier ; — il a pour excuse la jeunesse, la chaleur du sang, — et ce surnom privilégié, — Hotspur, l’écervelé, que gouverne le caprice. — Toutes ses fautes pèseront sur ma tête — et sur celle de son père : nous l’avons élevé ; — et, puisqu’il tient sa corruption de nous, — ce sera à nous, source de tout, à payer pour tout. — Voilà pourquoi, cher cousin, il faut que Harry ignore, — à tout prix, l’offre du roi.


VERNON.

— Dites ce que vous voudrez ; je dirai comme vous (49). - Voici venir votre neveu.


Entrent Hotspur et Douglas, suivis d’officiers et de soldats.

HOTSPUR.

— Mon oncle est de retour. Qu’on mette en liberté — milord de Westmoreland… Oncle, quelles nouvelles ?


WORCESTER.

— Le roi va vous livrer bataille immédiatement.


DOUGLAS.

— Envoyons-lui un défi par lord Westmoreland.


HOTSPUR.

— Lord Douglas, allez le charger de ce défi.


DOUGLAS.

— Oui, ma foi, et bien volontiers.

Il sort.

WORCESTER.

— Il n’y a pas dans le roi même un semblant de clémence.


HOTSPUR.

— En auriez-vous demandé ? À Dieu ne plaise !


WORCESTER.

— Je lui ai parlé doucement de nos griefs, — de sa parole violée ; pour réparer ses torts, — il abjure maintenant ce qu’il a juré : — il nous appelle rebelles, traîtres, et il prétend — avec son épée hautaine flageller en nous ce nom odieux.


Rentre Douglas.

DOUGLAS.

— Aux armes, gentilshommes, aux armes ! Car j’ai lancé — un défi superbe à la gorge du roi Henry ; — Westmoreland, qui était notre otage, le lui a porté ; — ce qui ne peut manquer d’accélérer son attaque.


WORCESTER.

— Le prince de Galles s’est avancé devant le roi, — et vous a défié à un combat singulier, mon neveu.


HOTSPUR.

— Oh ! comme je voudrais que la querelle fût toute sur nos têtes, — et que les seuls exposés à perdre le souffle aujourd’hui — fussent Harry de Monmouth et moi ! Dites-moi, dites-moi, — comment était conçu son cartel ? Était-il méprisant ?


VERNON.

— Non, sur mon âme. Je n’ai jamais de ma vie — entendu provocation plus modestement lancée ; — vous eussiez dit un frère défiant un frère — à un courtois exercice, à une passe d’armes. — Il vous a rendu tous les hommages ; — il a paré vos louanges d’une éloquence princière ; — il a parlé de vos mérites comme une chronique ; — vous mettant au-dessus de tout éloge, — et dépréciant tous les éloges comme indignes de votre valeur. — Puis, avec une noblesse qui seyait à un vrai prince, — il a fait la rougissante critique de lui-même, — et a grondé sa vagabonde jeunesse avec une telle grâce — qu’il semblait posséder un double esprit, — à la fois maître et disciple. — Là il s’est arrêté. Mais je puis le déclarer devant tous, — s’il survit aux haines de cette journée, — jamais l’Angleterre n’aura eu une espérance si belle, — et si méconnue dans ses écarts.


HOTSPUR.

— Je crois vraiment, cousin, que tu es énamouré — de ses extravagances. Je n’ai jamais ouï parier — d’un prince si follement libertin. — Mais, qu’il soit ce qu’il voudra ; je veux avant ce soir, — l’étreindre dans mes bras de soldat, — et l’accabler de ma caresse. — Aux armes ! vite, aux armes ! Compagnons, soldats, amis, — que le sentiment du devoir exalte votre ardeur — mieux que je ne puis le faite par mes exhortations, — moi qui n’ai guère le don de la parole.


Entre un Messager.

LE MESSAGER.

— Milord, voici une lettre pour vous.


HOTSPUR.

Je ne puis la lire maintenant. — Ô gentilshommes, la vie est courte ; — mais, employés lâchement, ses courts moments seraient encore trop longs, — quand même, à cheval sur l’aiguille d’une horloge, — la vie s’arrêterait au bout d’une heure. — Si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois ; — si nous mourons, il est beau de mourir, quand des princes meurent avec nous ! — et quant à notre conscience, toute prise d’armes est légitime — quand le but en est équitable !


Entre un Messager.

LE MESSAGER.

— Milord, préparez-vous ; le roi avance rapidement.


HOTSPUR.

— Je le remercie de me couper la parole, — car je ne fais pas profession d’éloquence. Un dernier mot : — que chacun fasse de son mieux. Et maintenant je tire — mon épée, bien résolu à en rougir la trempe — avec le sang le plus pur que je pourrai trouver — dans les hasards de cette périlleuse journée. — Maintenant, Espérance ! Percy ! et en avant ! — Faites résonner tous les instruments superbes de la guerre, — et embrassons-nous tous à cette musique ; — car je gagerais le ciel contre la terre que plusieurs d’entre nous n’accompliront pas — une seconde fois cet acte de courtoisie.

Les trompettes sonnent. Tous s’embrassent et s’en vont.

Scène XVII.


[Le champ de bataille de Shrewsbury.]


Mouvements de troupes. Escarmouches. On sonne la charge. Puis entrent de différents côtés Douglas et Blunt.

BLUNT.

— Quel est ton nom, toi qui dans la bataille — me barres ainsi le chemin ? Quel honneur cherches-tu — sur ma tête ?


DOUGLAS.

Sache-le donc, mon nom est Douglas ; — et je te hante ainsi dans la bataille — parce qu’on m’a dit que tu es le roi.


BLUNT.

On t’a dit vrai.


DOUGLAS.

— Lord Stafford a payé cher aujourd’hui — sa ressemblance avec toi ; car, au lieu de toi, roi Henry, — cette épée l’a immolé ; elle t’immolera de même, — si tu ne te rends pas comme mon prisonnier.


BLUNT.

— Je ne suis pas né pour me rendre, fier Écossais, — et tu vas trouver en moi un roi qui vengera — la mort de lord Stafford.

Ils se battent. Blunt est tué.


Entre Hotspur.

HOTSPUR.

— Douglas, si tu t’étais battu ainsi à Holmédon, — je n’aurais jamais triomphé d’un Écossais.


DOUGLAS.

— Tout est fini : victoire complète ! voilà le roi étendu sans vie.


HOTSPUR.

Où ?


DOUGLAS.

Ici.


HOTSPUR.

— Cet homme, Douglas ? Non, je reconnais parfaitement son visage : — c’était un vaillant chevalier ; son nom était Blunt ; — il était équipé comme le roi.


DOUGLAS, regardant le cadavre.

— Qu’un fou accompagne ton âme partout où elle ira ! — Tu as payé trop cher un titre d’emprunt. — Pourquoi m’as-tu dit que tu étais le roi ?


HOTSPUR.

— Le roi a beaucoup de combattants habillés comme lui.


DOUGUS.

— Eh bien, par mon épée, je pourfendrai tous ses habits ; — je massacrerai toute sa garde-robe, pièce à pièce, — jusqu’à ce que je rencontre le roi.


HOTSPUR.

Allons, en avant ! — Nos soldats soutiennent parfaitement la lutte.

Ils sortent.


Nouvelles fanfares d’alarme. Entre Falstaff.

FALSTAFF.

J’ai eu beau ne pas régler mon compte à Londres, j’ai grand’peur qu’on ne me le règle céans : ici il faut payer, mais c’est de sa personne.

Se penchant sur le cadavre de Blunt.

Doucement ! qui es-tu ? Sir Walter Blunt ! Voilà pour vous un grand honneur !… La belle sottise !… Je suis bouillant comme du plomb fondu, et aussi pesant. Dieu me préserve du plomb ! Je n’ai pas besoin d’autre charge que mes propres entrailles… J’ai conduit mes chenapans quelque part où ils ont été poivrés ; sur mes cent cinquante, il n’y en a que trois de vivants, et ils ne sont plus bons qu’à mendier, leur vie durant, à la sortie des villes. Mais qui vient ici ?


Entre le Prince Henry.

LE PRINCE HENRY.

— Quoi ! tu restes là à ne rien faire ? prête-moi ton épée. — Bien des gentilshommes, étendus roides morts — sous les pieds des chevaux de l’arrogant ennemi, — ne sont pas encore vengés ! Je t’en prie, prête-moi ton épée. —


FALSTAFF.

Oh ! je t’en prie, Hal, laisse-moi le temps de respirer un peu ! Jamais le Turc Grégoire n’exécuta autant de prouesses que j’en ai accompli aujourd’hui (50). J’ai réglé le compte de Percy ; son sort est certain.


LE PRINCE HENRY.

Il l’est en effet : il vit pour te tuer. Prête-moi ton épée, je te prie.


FALSTAFF.

Non, par Dieu, Hal, si Percy est vivant, tu n’auras pas mon épée ; mais prends mon pistolet, si tu veux.


LE PRINCE HENRY.

Donne-le-moi. Quoi ! il est dans sa gaîne.


FALSTAFF.

Oui, Hal ; il est chaud, il est chaud ! il y a là de quoi jeter par terre toute une ville.


LE PRINCE HENRY, tirant une bouteille de vin.

Ah çà ! est-ce le moment de plaisanter et de batifoler ?

Il lui rejette la bouteille et sort.

FALSTAFF.

Allons, si Percy est vivant, je le transperce… S’il se trouve sur ma route, s’entend. Autrement si je vais volontairement me placer sur la sienne, je veux qu’il fasse de moi une carbonnade. Je n’aime pas la gloire grimaçante que sir Walter a là. Donnez-moi la vie ! si je puis la conserver, à merveille. Sinon, la gloire arrivera sans que je l’aie cherchée, et tout sera fini.

Il sort.

Scène XVIII.


[Une autre partie du champ de bataille.]


Fanfare d’alarme. Mouvement de troupes. Entrent le Roi, le Prince Henry, le Prince John et Westmoreland.

LE ROI.

Je t’en prie, — Harry, retire-toi, tu perds trop de sang. — Lord John de Lancastre, allez avec lui.


LE PRINCE JOHN.

— Non, milord, pas avant que je sois aussi en sang.


LE PRINCE HENRY.

— J’en supplie Votre Majesté, retournez en avant, — de peur que votre retraite n’alarme vos amis.


LE ROI.

Je vais le faire… — Milord de Westmoreland, conduisez-le à sa tente.


WESTMORELAND.

— Allons, milord, je vais vous conduire à votre tente.


LE PRINCE HENRY.

— Me conduire, milord ? Je n’ai pas besoin de votre aide. — Et à Dieu ne plaise qu’une simple égratignure chasse — le prince de Galles d’un champ de bataille comme celui-ci, — où la noblesse, baignée dans son sang, est foulée aux pieds, — et où les armes des rebelles triomphent dans le massacre !


LE PRINCE JOHN.

— Nous nous reposons trop longtemps. Venez, cousin Westmoreland ; — c’est par ici qu’est notre devoir ; au nom de Dieu, venez.

Le prince John et Westmoreland sortent.

LE PRINCE HENRY.

— Par le ciel, tu m’as bien trompé, Lancastre. — Je ne te croyais pas seigneur d’un tel héroïsme. — Jusqu’ici je t’ai aimé comme un frère, John ; — mais maintenant, tu m’es aussi sacré que mon âme.


LE ROI.

— Je l’ai vu tenir Percy à distance, — avec une fermeté d’attitude que je n’attendais pas — d’un guerrier si novice.


LE PRINCE HENRY.

Oh ! cet enfant — nous donne de l’ardeur à tous !

Il sort.


Fanfare d’alarme. Entre Douglas.

DOUGLAS.

— Un autre roi ! ils repoussent comme les têtes de l’hydre. — Je suis le Douglas fatal à tous ceux — qui portent ces insignes-là. Qui es-tu, — toi qui simules la personne d’un roi ?


LE ROI.

— Le roi lui-même ; désolé au fond du cœur, Douglas, — de ce que tu aies tant de fois rencontré son ombre — et jamais le roi en personne. J’ai deux fils — qui te cherchent, toi et Percy, sur le champ de bataille, — Mais, puisque tu te croises si heureusement avec moi, je vais t’éprouver ; ainsi défends-toi.


DOUGLAS.

— Je crains que tu ne sois encore un faux Henry ; — et pourtant tu as, ma foi, l’attitude d’un roi. — Mais, qui que tu sois, je suis sûr que tu es à moi, — et voici qui te met en mon pouvoir.


Ils se battent. Au moment où le roi est en danger, entre le Prince Henry.

LE PRINCE HENRY.

— Relève la tête, vil Écossais, ou tu cours le risque — de ne jamais la relever ! Les âmes — du vaillant Shirley, de Stafford et de Blunt sont dans mes armes ; — c’est le prince de Galles qui te menace ; — et il n’a jamais fait de promesse qu’il n’ait tenue.

Ils se battent. Douglas fuit.
Au roi.

— Courage, milord ! Comment se trouve Votre Grâce ? — Sir Nicholas Gawsey a envoyé demander du secours, — et Clifton aussi ; je vais rejoindre Clifton sur-le-champ.


LE ROI.

— Arrête, et reprends haleine un moment. — Tu as racheté ta réputation perdue, — et tu as montré que tu fais quelque cas de ma vie, — en venant si vaillamment à ma rescousse.


LE PRINCE HENRY.

— Ô ciel ! combien ils m’ont fait injure, — ceux qui ont dit que je soupirais après votre mort ! — Si cela était, je n’aurais eu qu’à laisser tomber — sur vous le bras insultant de Douglas ; — il aurait hâté votre fin aussi vite — que toutes les potions empoisonnées du monde, — et aurait épargné à votre fils la peine d’une trahison.


LE ROI.

— Cours près de Clifton ; moi, je vais au secours de sir Nicholas Gawsey.


Le roi sort. Entre Hotspur.

HOTSPUR.

— Si je ne me trompe, tu es Henry Monmouth.


LE PRINCE HENRY.

— Tu parles comme si je voulais renier mon nom.


HOTSPUR.

— Mon nom est Harry Percy.


LE PRINCE HENRY.

En ce cas, je vois — un bien vaillant rebelle de ce nom. — Je suis le prince de Galle ; et ne crois pas, Percy, — me disputer plus longtemps la gloire. — Deux astres ne peuvent se mouvoir dans la même sphère ; — et l’Angleterre ne saurait subir le double règne — de Harry Percy et du prince de Galles.


HOTSPUR.

— Et elle ne le subira pas, Harry, car l’heure est venue — d’en finir avec un de nous deux ; et plût à Dieu — que ta renommée guerrière fût déjà aussi grande que la mienne !


LE PRINCE HENRY.

— Je la ferai plus grande, avant de te quitter ; — tous les honneurs épanouis sur ton cimier, — je veux les moissonner et en faire une guirlande pour mon front.


HOTSPUR.

— Je ne puis supporter plus longtemps tes forfanteries. —

Ils se battent.


Entre Falstaff.

FALSTAFF.

Bien répliqué, Hal ! ferme, Hal ! ah ! vous ne trouverez pas un jeu d’enfant ici, je puis vous le dire.


Entre Douglas : il se bat avec Falstaff qui s’affaisse à terre, comme s’il était mort, puis s’éloigne. Hotspur est blessé et tombe.

HOTSPUR.

— Ô Harry ! tu m’as dérobé ma jeunesse ! — Mais ce qui m’affecte, c’est moins la perte de cette vie fragile — que les titres éclatants que tu as conquis sur moi. — Ils blessent ma pensée plus que tes coups d’épée ma chair… — Mais la pensée est l’esclave de la vie, et la vie est la marotte du Temps, — et le Temps, qui domine tout l’univers, — doit lui-même s’arrêter… Oh ! je pourrais prophétiser, — si la terreuse et froide main de la mort — ne pesait sur ma bouche… Non, Percy, tu n’es que poussière, — et qu’une pâture pour…

Il expire.

LE PRINCE HENRY.

— Pour les vers, brave Percy… Adieu, grand cœur ! — Ambition mal tramée, comme te voilà rétrécie ! — Quand ce corps contenait un esprit, — un royaume pour lui était un trop petit espace ; — mais maintenant, deux pas de la plus vile terre — lui sont une place suffisante… Cette terre qui te porte mort — ne porte pas vivant un aussi intrépide gentilhomme.

Se penchant sur le cadavre.

— Si tu étais encore sensible aux hommages, — je ne te donnerais pas une preuve si chère de dévotion : — mais permets que mes soins voilent ta face mutilée ; — je me glorifie d’observer en ton honneur — ces nobles rites de la tendresse. — Adieu ; n’emporte au ciel avec toi que des louanges ! — Que ton ignominie dorme avec toi dans la tombe, — et qu’elle ne soit pas rappelée dans ton épitaphe.

Il aperçoit Falstaff étendu par terre.

— Quoi ! une vieille connaissance ! Toute cette chair n’a donc pas pu — conserver un peu de vie ! Pauvre Jack, adieu ! — je me serais plus aisément séparé d’un meilleur que toi. — Oh ! tu m’aurais cruellement manqué — si j’avais été vivement épris de frivolité. — Dans cette sanglante mêlée, la mort n’a pas frappé de chair plus épaisse, — si elle a frappé de plus chères existences ! — Je te ferai embaumer bientôt ; jusque-là reste couché dans le sang près du noble Percy.

Il sort. (51)

FALSTAFF, se relevant lentement.

M’embaumer ! si tu m’embaumes aujourd’hui, je te permets de me saler et de me manger demain… Corbacque ! il était temps de simuler le mort, ou ce bouillant dragon d’Écossais m’aurait payé mon écot. Simuler ? Je me trompe, je n’ai rien de simulé. C’est mourir qui est simuler ; car on n’est que le simulacre d’un homme, quand on n’a pas la vie d’un homme ; au contraire, simuler le mort, quand on vit, par là ce n’est pas être un simulacre, mais bien le réel et le parfait modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c’est la prudence ; et c’est grâce à cette meilleure partie que j’ai sauvé ma vie. Têtebleu ! j’ai peur de ce salpêtre de Percy, tout mort qu’il est. Si lui aussi simulait et s’il allait se lever ! Diantre ! J’ai grand’peur que des deux morts simulés il ne fût le plus solide. Aussi je vais lui assurer son sort ; oui, et je jurerai l’avoir tué. Pourquoi ne pourrait-il pas se relever aussi bien que moi ? Un témoin seul peut me démentir, et personne ne me voit.

Donnant un coup de poignard à Percy.

Donc, l’ami, encore cette blessure à la cuisse, et venez avec moi.

Il charge le cadavre sur son dos.


Rentrent le Prince Henry et le Prince John.

LE PRINCE HENRY.

— Allons, frère John, tu a bravement étrenné — ton épée vierge.


LE PRINCE JOHN.

Mais doucement ! qui avons-nous là ? — Est-ce que vous ne m’avez pas dit que ce gros homme était mort ?


LE PRINCE HENRY.

— En effet ; je l’ai vu mort, inanimé et sanglant — sur le sol. — Es-tu vivant ? ou n’es-tu qu’un fantôme — qui se joue de notre vue ? Parle, je te prie ; — nous n’en croyons pas nos yeux, nous n’en croirons que nos oreilles. — Tu n’es pas ce que tu sembles !


FALSTAFF.

Non, c’est certain. Je ne suis pas un homme double ; mais, si je ne suis pas Jean Falstaff, alors je suis un Jeannot.

Jetant le corps à terre.

Voilà Percy ! Si votre père veut me conférer quelque honneur, soit ; sinon, qu’il tue lui-même le prochain Percy. Je m’attends à être duc ou comte, je puis vous l’assurer.


LE PRINCE HENRY.

— Mais c’est moi qui ai tué Percy ; et toi, je t’ai vu mort. —


FALSTAFF.

Toi !… Seigneur ! Seigneur ! que ce monde est adonné au mensonge ! Je vous accorde que j’étais à terre et hors d’haleine, et lui aussi ; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, et nous nous sommes battus une grande heure à l’horloge de Shrewsbury. Si l’on veut m’en croire, à merveille ; sinon, que ceux qui doivent récompenser la valeur répondent de leur ingratitude sur leur tête ! Je soutiendrai jusqu’à la mort que je lui ai fait cette blessure à la cuisse ; si l’homme était encore vivant et qu’il niât cela, je lui ferais avaler un morceau de mon épée.


LE PRINCE JOHN.

— Voilà bien la plus étrange histoire que j’aie jamais entendue.


LE PRINCE HENRY.

— Voilà bien aussi le plus étrange gaillard, frère John. — Allons, porte fièrement ton bagage sur ton dos ! — Pour ma part, si un mensonge peut te faire du bien, — je le dorerai des plus beaux termes que je pourrai.

On sonne la retraite.

— La trompette sonne la retraite ; la journée est à nous. — Venez, frère, allons jusqu’à l’extrémité du champ de bataille, — afin de voir quels de nos amis sont vivants, et quels sont morts. —

Sortent le prince Henry et le prince John.

FALSTAFF.

Je vais les suivre soi-disant pour avoir ma récompense. Celui qui me récompensera, que Dieu le récompense ! Si je deviens grand, je diminuerai ; car je me purgerai, je renoncerai au vin, et je vivrai proprement, comme le doit un noble seigneur.

Il sort, emportant le corps d’Hotspur.

Scène XIX.


[La tente royale.]


Les trompettes sonnent. Entrent le Roi Henry, le Prince Henry, le Prince John, Westmoreland et d’autres lords, suivis de Worcester et de Vernon, prisonniers.

LE ROI.

— Ainsi la rébellion a toujours trouvé son châtiment. — Malveillant Worcester ! ne t’avions-nous pas chargé de paroles de grâce, — de clémence et d’amour pour tous ? — Tu as perverti le sens de nos offres, — et abusé de la confiance de ton neveu. — Trois chevaliers, tués aujourd’hui dans nos rangs, — un noble comte et bien d’autres — seraient vivants à cette heure, — si, en vrai chrétien, tu avais loyalement transmis — d’une armée à l’autre mon loyal message.


WORCESTER.

— Ce que j’ai fait, ma sûreté me le conseillait ; — et je subirai patiemment le sort — inévitable qui m’accable.


LE ROI.

— Conduisez Worcester à la mort, ainsi que Vernon ; — quant aux autres coupables, nous attendrons.

Worcester et Vernon sortent, conduits par des gardes.

Quel est l’état du champ de bataille ?


LE PRINCE HENRY.

— Le noble Écossais, lord Douglas, voyant — la fortune de la journée entièrement tournée contre lui, — le noble Percy tué, et tous ses hommes — pris de panique, s’est enfui avec le reste ; — et, en tombant d’une colline, il s’est tellement meurtri — que les assaillants l’ont fait prisonnier. Dans ma tente — est le Douglas ; et je conjure Votre Grâce — de permettre que je dispose de lui.


LE ROI.

De tout mon cœur.


LE PRINCE HENRY.

— À vous donc, frère John de Lancastre, — appartiendra ce généreux office. — Allez trouver Douglas, et rendez-lui — sans rançon liberté pleine et entière. — Sa valeur, imprimée aujourd’hui sur nos cimiers, — nous a appris à honorer de tels hauts faits — dans la personne même de nos adversaires.


LE ROI.

— Ainsi, il ne nous reste plus qu’à diviser nos forces. — Vous, mon fils John, et vous, mon cousin Westmoreland, — vous vous porterez sur York en toute hâte, — au-devant de Northumberland et du prélat Scroop — qui, à ce que nous apprenons, ont pris activement les armes. — Moi-même et vous, mon fils Harry, nous nous dirigerons sur le pays de Galles, — pour combattre Glendower et le comte de March. — La rébellion perdra tout son pouvoir sur ce territoire, — pour peu qu’elle subisse l’échec d’une seconde journée. — Et puisque notre entreprise a si bien commencé, — ne l’abandonnons pas, que nous n’ayons reconquis notre bien !

Ils sortent.



FIN DE HENRI IV.