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Heures de récréation/02/02

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Eugène Ardant et Cie (p. 73-76).

ii. — Le Portrait qui marche.


« Un soir, Henri faisait sa prière, et on avait allumé la veilleuse ; c’était la seule lumière que le domestique leur eût laissée, en leur recommandant bien de s’endormir aussitôt leur prière faite. Mais Ernest, au lieu de prier, faisait la culbute sur son lit, et empêchait Henri de prier lui-même. Lorsque Henri fut couché, il se mit à regarder les grands portraits, et il leur souhaita le bonsoir, d’une voix douce et caressante lorsqu’il regardait les uns, et d’une voix craintive lorsqu’il regardait les autres. — Tu es bon enfant, lui dit Ernest, est-ce que tu crois qu’ils t’entendent ? — Oui, reprit Henri : maman dit souvent que les parents veillent du haut du ciel sur leurs enfants ; puisqu’ils nous voient, ils doivent nous entendre. — Eh bien ! s’ils nous entendent, ils doivent bien rire, car nous disons de fameuses bêtises, moi surtout ! Allons, ne sois pas timide comme une fille ; regarde et fais comme moi ; n’aie pas peur ! s’ils nous voyaient, ils nous le rendraient bien. Ernest s’assit sur son séant et se mit à saluer tous les portraits ; mais d’un air si moqueur, que le petit Henri, au lieu de rire, avait envie de pleurer. Fi ! que c’est mal ! lui disait-il ; le bon Dieu te punira. Oh ! que tu es laid ! oh ! l’épouvantable grimace ! Et Henri, tout effrayé, se cacha la tête sous sa couverture ; au même instant la veilleuse s’éteignit ! et… »

Auguste s’arrêta tout court ; il regarda les deux lampes, et un grand portrait placé au-dessus d’une commode. — Eh bien ! après, s’écrièrent Laure et Amélie : c’est toi qui t’interromps cette fois.

— Fifine, reprit Auguste en tâchant de ne pas trembler, lorsqu’elle est arrivée à cet endroit-là, s’est arrêtée aussi. Je crois qu’elle avait peur… mais je n’ai pas peur, moi ! et je vais continuer. Si bien donc que tout à coup la veilleuse s’éteignit, et un léger bruit se fit entendre ; c’était comme quelque chose qui glisse le long du mur, et se laisse tomber par terre !

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Amélie en se rapprochant de sa sœur.

— Je savais bien, reprit Auguste, que cela te ferait peur ! juge de la frayeur d’Ernest ! ses cheveux se dressèrent sur sa tête, son cœur battit bien fort, et il voulut se coucher et se cacher, comme Henri, sous la couverture ; mais ses mains tremblaient, et jamais il ne put trouver l’entrée de son lit. Il était au pied, qu’il se croyait à la tête, et faisait de vains efforts pour entr’ouvrir la couverture et se glisser dans ses draps. Cependant il entendait marcher comme quelqu’un qui serait venu droit à lui, mais ce n’était point précisément des pas ; cela ressemblait à quelque chose qu’on pousse, et qui frôle le parquet en glissant dessus tout doucement. Ernest avait caché sa tête dans ses mains, quoique l’obscurité fût bien grande, quand voilà que tout à coup il entend distinctement ces mots : Regarde-moi !… Et malgré lui il écarte ses doigts et reste immobile, les yeux fixes et la bouche ouverte : il voulut crier pour appeler son papa et sa maman, et il ne le put pas, tant la peur lui ôtait la respiration…

— Mais qu’est-ce donc qu’il voyait ! dis-le donc vite ! s’écria Laure à son tour.

— Ce qu’il voyait ? reprit Auguste en grossissant la voix, qui faiblissait malgré lui ; il voyait… il voyait le portrait !… Oui, le grand portrait de son oncle s’était laissé tomber de son clou par terre, et il était allé droit au lit d’Ernest. Ce portrait était affreux à regarder : ses yeux lançaient des flammes qui éclairaient toute la chambre, et sa bouche faisait une effroyable grimace !…

— Ô mon Dieu !… Et Amélie se rapprocha encore plus près de sa sœur et de son père.

— Oui, continua Auguste, le portrait faisait une effroyable grimace, et Ernest tremblait de tous ses membres ; ses dents claquaient, et il cherchait à se mettre à genoux pour demander pardon à son grand-oncle : car il était bien sûr que c’était son grand-oncle qui se trouvait là, devant lui, terrible, menaçant, puisque les yeux remuaient et que la bouche lui rendait ses grimaces.

Vous repentez-vous, méchant enfant ? dit tout à coup une grosse voix.

— Oui, oui ! balbutia Ernest ; grâce ! grâce ! je ne le ferai plus jamais !

« Tout rentra alors dans l’obscurité, et Ernest entendit le tableau retourner à sa place et remonter le long du mur… il l’entendit comme je vous vois… Rassemblant toutes ses forces, il appela son papa à son secours : lorsque celui-ci fut près d’Ernest, il le trouva aussi pâle que s’il venait de faire une maladie, et le pauvre enfant pouvait à peine parler. Il raconta pourtant ce qui venait de lui arriver, il fut bien obligé, avant d’en venir à la frayeur qu’il venait d’avoir, d’avouer toutes ses méchancetés. Mais son père, au lieu de le plaindre, lui dit que c’était une punition du bon Dieu.

« Depuis ce temps-là, Ernest n’a plus dit de sottises aux portraits, mais il ne peut plus s’endormir sans entendre une grosse voix qui lui dit : Regarde-moi !

— N’est-ce pas que c’est bien affreux, papa, ajouta Auguste en tressaillant, et que ces histoires-là ne sont pas bonnes pour de petites filles ?

— Ni pour de petits garçons, mon ami ; comment peux-tu croire qu’un portrait parle et marche ?

— Fifine dit que cela s’est vu souvent, et que dans les vieux châteaux…

— Vraiment, tu m’as l’air d’être, grâce à Joséphine, fort au courant des absurdes récits que j’éloigne de vous le plus que je puis. Elle n’a pas osé faire de semblables contes à tes sœurs ; elle a pensé que tu serais plus crédule qu’elles.

— Comment, papa, vous ne croyez point…

— Ne vois-tu pas, mon cher enfant, que l’on s’amuse à faire ces contes, et qu’on cherche à gagner de l’argent avec les livres qui renferment ces sottes histoires ! Tu auras beau me dire que tu as écouté celle-ci sans trembler, je ne te croirai pas ; ta bonne a voulu exercer sur toi l’empire de la peur, et s’amuser de l’effroi qu’elle te causerait.

— Mais, papa, vous ne croyez donc pas ?…

— Non, mon ami ; et cependant le fond de cette histoire est vrai, et je vais t’en conter la fin.

— Quoi ! papa ! s’écrièrent les trois enfants, vous connaissez cette histoire ?

— Oui, mes enfants, et j’ai de bonnes raison pour cela : Joséphine ne t’a lu que la partie la plus effrayante ; tu vas voir, mon cher Auguste, qu’il n’y a rien de merveilleux dans la manière dont ce portrait savait marcher, éclairer la chambre, parler et faire la grimace.