Histoire amoureuse des Gaules (éd. Originale)/Copie d’une lettre escrite au duc de Saint Aignan par le compte de Bussy
LETTRE.
Les témoignages que les gens de bien doivent à la verité & à leurs amis, & à leur reputation, m’oblige aujourd’hui Monſieur de vous eſclaircir de ma conduite & du ſujet de ma diſgrace. Ne vous attendez pas à une juſtification, je ſuis trop ſincere pour m’excuſer quand j’ay tort, & c’eſt tout ce que je pourray gaigner ſur la douleur que j’ay de ma faute, & le dépit contre moy-meſme, de ne me pas faire devant vous plus coupable que je ne ſuis.
Pour entrer donc en matiere, je vous diray Monſieur, qu’il y a cinq ans que ne ſçachant à quoy me divertir à la Campagne où j’eſtois, je juſtifiay bien le proverbe que l’oiſiveté eſt mere de tout vice. Car je me mis à eſcrire une Hiſtoire, ou pluſoſt un Roman Satirique, veritablement ſans deſſein de faire aucun mauvais uſage contre les intereſſez, mais ſeulement pour m’occuper alors, & tout au plus pour le monſtrer à quelques-uns de mes bons amis, leur en donner du plaiſir, & m’attirer de leur part quelque loüange de bien eſcrire.
Cependant avec l’innocence de mes intentions, je ne laiſſe pas de couper la gorge à des gens qui ne m’avoient jamais fait de mal, ainſi que vous allez voir par la ſuite.
Comme les veritables evenemens ne ſont jamais aſſez extraordinaires pour divertir beaucoup, j’eus recours à l’invention que je creus qui plairoit davantage, & ſans avoir moindre ſcrupule de l’offence que je faiſois aux intereſſez, parce que je ne faiſois cela quaſi que pour moy. J’eſcrivis mille choſes que je n’avois jamais oüy dire. Je fis des gens heureux qui n’eſtoient pas ſeulement écoutez, & d’autres meſme qui n’avoient jamais ſongé de l’eſtre, & parce qu’il euſt eſté ridicule de choiſir deux femmes ſans naiſſance & ſans merite pour les principales Heroïnes de mon Roman, j’en pris deux, auxquelles nulles bonnes qualitez ne manquoient, & qui meſme en avoient tant, que l’envie pouvoit ayder à rendre croyable tout le mal que j’en pouvois inventer.
Eſtant de retour à Paris, je leus cette Hiſtoire à cinq de mes amies, l’une deſquelles m’ayant preſſé de la luy laiſſer pour deux fois vingt-quatre heures, je ne m’en puis jamais deffendre, il eſt vray que quelques jours aprés l’on me dit qu’on l’avoit veüe dans le monde, j’en fus au deſeſpoir, & je ſuis aſſuré que celle à qui je l’avois preſté, & qui l’avoit fait copier l’avoit fait par une ſimple curioſité ſans intention de me nuire, mais elle avoit eu pour quelqu’autre la meſme fragilité que j’avois eu pour elle. Je l’allay trouver auſſi-toſt, & je luy en fis mes plaintes : au lieu de m’advoüer ingenuëmens ſon imprudence, & de concerter avec moy des moyens d’y remedier, elle me nia effrontement qu’elle euſt jamais tiré copie de cette Hiſtoire, me ſouſtenant qu’elle n’eſtoit pas publique, & que ſi elle l’eſtoit, il falloit que je l’euſſe preſté à d’autres qu’à elle. L’aſſurance avec laquelle elle me parla, & le deſir que j’ay d’ordinaire que mes amis n’ayent jamais tort avec moy, oſterent mes ſoupçons. Cependant je ne ſçay comme elle fit, mais enfin le bruit de cette Hiſtoire ceſſa pour quelque temps, aprés lequel une de ſes amies s’eſtant broüillée avec elle, me monſtra une copie de ce Manuſcrit qu’elle avoit fait ſur la ſienne. Ce fut alors que le dépit d’avoir eſté ſi ſouvent trompé par une de mes amies qui me faiſoit outrager deux femmes de qualité par ſa trahiſon, me fit emporter contr’elle. Et comme on ne ſe fait jamais aſſez de juſtice pour ſouffrir ſans vengeance le reſſentiment des gens qu’on a offencez, elle adjouſta ou retrancha dans cette Hiſtoire ce qui luy plaiſoit pour m’attirer la hayne de la pluſpart de ceux dont je parlois : & cela eſt ſi vray, que les premieres copies qui furent veües n’eſtoient pas falcifiées, mais ſi-toſt que les autres parurent, comme chacun court à la Satyre la plus forte, on trouva les veritables fades, & l’on les ſuprima comme fauſſes.
Je ne pretends pas m’excuſer par là, car quoy qu’effectivement je n’aye dit que du bien des gens que cette honneſte amie a mal traitté, je ſuis pourtant cauſe du mal qu’elle en a dit : non contente d’avoir empoiſonné cette Hiſtoire en beaucoup d’endroits, elle en compoſa en ſuitte d’autres toutes entieres ſur mille particularitez qu’elle avoit ſceües de moy dans le temps que nous eſtions amis, leſquelles particularitez elle aſſaiſonna de tout le venin dont elle ſe pût aviſer.
Cependant lors que je ſceus qu’une Hiſtoire couroit ſous mon nom, & que meſme mes ennemis l’avoient donnée au Roy, quoy que je n’euſſe qu’à nier, j’aymois mieux faire voir l’Original à ſa Majeſté, & me charger de ma véritable faute, que de me laiſſer ſoupçonner d’une que je n’avois pas commiſe. Vous ſçavez, Monſieur, qu’au retour du voyage de Chartres, pendant lequel le Roy avoit leu cette Hiſtoire, je vous priay de donner à ſa Majeſté mon Original écrit de ma main & relié. Il prit la peine de le lire, mais quoy qu’il trouvaſt une grande difference entre luy & la Copie, il ne laiſſa pas de juger que l’offenſe que je faiſois à deux femmes de qualité, & celle que j’eſtois cauſe qu’on avoit faite à d’autres, meritoient chaſtiment. Il me fit donc arreſter, & donnant cêt exemple au Public, il ſatisfit en meſme temps au reſſentiment des gens intereſſez, & à ſa propre juſtice.
Mes ennemis me voyant à la Baſtille, crurent que n’eſtant pas en eſtat de me defendre, ils pouvoient impunement m’accuſer ; ils dirent donc au Roy que j’avois écrit contre luy : mais ſa Majeſté, qui ne condamne jamais perſonne ſans l’entendre, les ſurprit fort en m’envoyant interroger par le Lieutenant Criminel, je me diſpoſay ſans heſiter au moment à reſpondre devant luy, & ſans vouloir faire la moindre proteſtation, ne croyant pas en eſtre moins Gentil-homme, & croyant par là rendre plus de reſpect au Roy, aprés qu’il m’euſt fait connoiſtre l’Original écrit de ma main de l’Hiſtoire dont je vous viens de parler : il me demanda ſi je n’avois rien écrit contre le Roy ? je luy reſpondis qu’il me ſurprenoit fort de faire une queſtion comme celle-là à un homme comme moy. Il me dit qu’il avoit ordre de me le demander, je reſpondis donc que non, & qu’il n’y avoit pas trop d’apparence qu’ayant ſervy 27. ans ſans avoir eu aucune grace, eſtant depuis douze Maiſtre de Camp general de la Cavaillerie legere, attendant tous les jours quelque recompenſe de ſa Majeſté, je vouluſſe luy manquer de reſpect. Que pour détruire ce vray-ſemblable-là il falloit ou de mon écriture ou des témoings irreprochables. Que ſi l’on me produiſoit l’un ou l’autre en la moindre choſe qui choquaſt le reſpect que je devois au Roy & à toute la famille Royalle, je me ſoumettois à perdre la vie, mais que je ſuppliois auſſi ſa Majeſté d’ordonner le meſme chaſtiment contre ceux qui m’accuſeroient ſans me pouvoir convaincre. Je ſignay cela, & le Lieutenant Criminel me diſant qu’il l’alloit porter au Roy, je le priay de dire à ſa Majeſté que je luy demandois tres-humblement pardon d’avoir eſté aſſez mal-heureux pour luy déplaire.
Depuis ce temps-là n’ayant veu ny le Lieutenant Criminel, ny aucun autre Juge, j’ay bien creu qu’une ſi noire & ridicule calomnie n’avoit fait aucune impreſſion dans un eſprit auſſi clair-voyant, & auſſi difficile à ſurprendre que celui du Roy.
Mais Monſieur, perſonne ne connoit ſi bien que vous la fauſſeté de cette accuſation, car outre que vous voyez comme tout le monde, le peu d’apparence qu’il y a ; c’eſt que vous avez eſté pluſieurs fois témoing de la tendreſſe (si j’oſe dire ainſi) du profond reſpect, de l’eſtime extraordinaire, & le meſme de l’admiration que j’ay pour le Roy. Je vous ay ſouvent dit que je le voyois tous les jours, que je l’eſtudiois, & que tous les jours il me ſurprenoit par des qualitez merveilleuſes que je deſcouvrois en luy. Vous pouvez vous ſouvenir Monſieur, & qu’un jour tranſporté de mon zele, je vous dis que puiſque la paix ne me permettoit plus de hazarder ma vie pour ſon ſervice, je voulois le ſervir d’une autre maniere, & que comme un des Capitaines d’Alexandre avoit écrit l’hiſtoire de ſon maiſtre, il me ſembloit qu’il eſtoit juſte qu’un des principaux Officiers des Armées du Roy écrivit une auſſi belle vie que la ſienne. Je vous priay de le dire à ſa Majeſté, Monſieur, & quelque temps aprés, vous me diſtes la reſponſe qu’elle vous avoit fait, dans laquelle ſa modeſtie me parut admirable. Apres cela, Monſieur, peut-on m’attaquer ſur le manque de reſpect à mon Maiſtre, & ne croyez vous pas que ſi mes ennemis avoient ſceu tous les teſmoignages particuliers que je vous ay ſi ſouvent donnez de mon zele extraordinaire pour la perſonne de ſa Majeſté, & que vous avez eu la bonté de luy faire connoiſtre : ne croyez vous pas, dis-je, qu’ils auroient cherché d’autres foibles en moy que celuy-là, je n’en doute point Monſieur, mais Dieu a confondu leur malice, vous verrez qu’ils n’auront fait autre choſe que de m’avoir donné un honneſte pretexte en vous écrivant cecy, de faire ſouvenir le Roy de tous les ſentimens où vous m’avez veu pour ſa Majeſté.
Cependant Monſieur, j’attens avec une extreme reſignation à ſes volontez la grace de ma liberté, & j’ay d’ailleurs un ſi grand déplaiſir d’avoir offenſé des perſonnes qui ne m’en avoient jamais donné de ſujet, que ſi ma priſon ne leur paroiſſoit pas une aſſez rude penitence, je ſeray tousjours preſt de faire tout ce qu’elles ſouhaitteront de moy pour leur entiere ſatisfaction, leur eſtant infiniment obligé, quand elles me pardonneront, & ne leur ſçachant pas mauvais gré quand elles ne le feront pas.
Je ſçay bien qu’il y a dans mon procedé plus d’imprudence que de malice, mais l’innocence de mes intentions ne conſole pas les gens que j’aſſaſſine, puis qu’ils ſont auſſi-bien aſſaſſinez que ſi j’en avois eu le deſſein.
Ce que l’on peut dire en deux mots de tout cecy, c’eſt que le public en me condamnant doit me plaindre, mais que les offenſez peuvent me haïr avec raiſon,
Voilà Monſieur ce que j’ay creu vous devoir apprendre de mes affaires, pour vous monſtrer par le libre aveu que je fais de ma faute, & le grand repentir que j’en ay, combien je ſuis éloigné d’en commettre jamais de pareilles, ny de fâcher qui que ce ſoit mal à propos.
Mais vous allez encore mieux voir par le raiſonnement que je vay faire, combien je ſuis perſuadé qu’il ne faut jamais rien écrire contre perſonne, car ſi l’on n’écrit que pour ſoy, c’eſt comme ſi l’on le penſoit & cecy eſt bien le plus ſeur. Si c’eſt pour le monſtrer à quelqu’un, il eſt infaillible qu’on le ſçaura toſt ou tard, ſi la choſe eſt mal écrite, elle fera de la honte ; s’il y a de l’eſprit, elle fera des ennemis, cela eſt tout au moins inutile s’il eſt ſecret ; & dangereux, s’il eſt public : mais ce que je devois dire devant toutes choſes, c’eſt qu’en attirant la colere de Dieu & celle du Roy, cela expoſe aux querelles, aux priſons & autres diſgraces. Si je ne vous connoiſſois bien Monſieur, j’apprehenderois qu’en vous paroiſſant auſſi coupable que je le ſuis, cela ne me fit perdre voſtre eſtime & voſtre amitié ; mais je n’en ſuis point en peine, parce que je ſçay que vous connoiſſez le fonds de mon cœur, que vous ſçavez qu’il y a des gens plus long-temps jeunes que d’autres, & que ſi j’ay eſté de ceux-là, les mauvais ſuccez & les chaſtimens que j’ay eu, vous doivent empeſcher de douter que je ne ſois changé.