Histoire amoureuse des Gaules (éd. Originale)/Histoire d’Angelie et de Ginotic
HISTOIRE
D’ANGELIE
ET
DE GINOTIC.
ngelie, Fille du Seigneur
du Velitobulie qui eut la
teſte couppée pour s’eſtre
battu en duël, contre les
edicts du Pere de Theodate, Femme
de Gaſpard, avoit les yeux noirs
& vifs, le front petit, le nés bien
fait, la bouche rouge petite & relevee,
le teint, comme il luy plaiſoit,
mais d’ordinaire elle le vouloit avoir
blanc & rouge, elle avoit un rire
charmant, & qui alloit eveiller la
tendreſſe juſques au fond des cœurs,
elle avoit les cheveux fort noirs, la
taille grande l’air bon, les mains
longues, ſeiches & noires, les bras
de la meſme couleur & carrés,
ce qui tiroit a de meſchantes conſequences
pour ce que l’on ne voyoit pas, elle avoit l’eſprit doux,
accord, flatteur & imaginant, elle
eſtoit infidelle, intereſſée & ſans amitié,
cepandant quelque prevenuë
qu’elle fuſt de ſes mauvaiſes qualités,
quand elle vouloit plaire, il n’eſtoit
pas poſſible de ſe deffendre de l’aimer,
elle avoit des manieres qui charmoient,
elle en avoit d’autres qui attiroient
le meſpris de tout le monde.
Pour de l’argent & des honneurs elle
ſe ſeroit deshonorée & auroit ſacrifié
Pere, Mere, & amant. Caſpar apres
la mort de Irondat ſon Pere, & de
ſon Frere aiſné, devint amoureux
d’Angelie, & par ce que le Prince
Tyridate en devint auſſy amoureux,
Caſpar le pria de ſe deporter de ſon
amour, puis qu’il n’avoit pour but
que la galanterie, & que luy ſongeoit
au mariage, Tyridate parent & amy
de Caſpar ne peut honeſtement luy
refuſer ſa demande, & comme ſa paſſion
ne faiſoit que de naiſtre, il n’eut
pas beaucoup de peine a s’en deffaire,
& il promit a Caſpar non ſeulement
qu’il ny ſongeroit plus, mais auſſy
qu’il le ſerviroit en cette affaire contre le Mareſchal ſon Pere & ſes parens,
qui s’y oppoſoient, & en effect
malgré tous les arreſts du Senat, &
tous les obſtacles que le Mareſchal
ſon Pere y peut apporter, Tyridate
aſſiſta ſi bien Caſpar, qu’on appelloit
alors Ginotic, par la mort de ſon Frere,
qu’il luy fit enlever Angelie & luy
preſta vingt mille livres pour ſa ſubſiſtance.
Ginotic mena ſa Maiſtreſſe au
chaſteau de Titeray, ou il conſomma
le mariage, de la il allerent a Stancy,
place de ſeureté que le Prince Tyridate,
à qui elle eſtoit, leur avoit donné
pour ſejour, ſoit que Ginotic ne
trouvaſt ſa femme ſi bien faitte, qu’il
ſe l’eſtoit imaginé, ſoit que l’amour,
dont il eſtoit ſatisfait, luy donnaſt le
loiſir de faire des reflections ſur le
mauvais eſtat de ſes affaires, ſoit qu’il
craigniſt d’avoir donné a ſa femme le
mal qu’il avoit, il luy priſt un chagrin
eſpouvantable le lendemain de ſon
mariage, & cepandant qu’il fut a
Stancy, le chagrin luy continua de telle
ſorte, qu’il ne ſortoit non plus des bois
qu’un ſauvage, deux ou trois
jours apres, il s’en alla a l’armée, & ſa femme dans un convent de Relligieuſes
a deux lieus de Paris, ce fut la
ou Vaſcovie, qui ſcavoit ſa neceſſité,
luy envoya mille piſtolles, & Vineville
deux mil eſcus, qu’on leur doit encor,
quoy qu’Angelie ſoit riche & que cet
argent ayt eſté employé a ſon uſage.
Le deffaut d’aage de Ginotic, lors qu’il eſpouſa Angelie, rendant ſon mariage invalide, & ſe trouvant Majeur a ſon retour, on paſſa un contract de mariage dans le Palais que le Prince Tyridate avoit a Paris, devant tous les parens d’Angelie, & enfin ils furent eſpouſés a noſtre Dame par le ſoubs Pontife. Quelque temps apres Angelie ſe ſentant incommodée, alla prendre des eaux, ou Amedée ſe rencontra & devint amoureux d’elle.
Amedée avoit les cheveux fort blonds, le nés bien fait, la bouche petite & de la belle couleur, il avoit la plus jolie taille du monde & dans ſes moindres actions une grace qu’on ne pouvoit aſſés admirer, l’eſprit fort enjoué & badin. La liberté de ſe voir a toute heure, que l’uſage a introduit dans les lieux ou on prend des eaux, donna milles occaſions a Amedée de faire cognoiſtre ſon amour a ſa Maiſtreſſe, mais ſcachant qu’on n’a jamais reglé d’affaire amoureuſe qu’en faiſant une declaration de bouche, ou d’eſcrit, il ſe reſolut d’en parler. Un jour qu’il eſtoit ſeul chéz elle, il y a plus d’une ſepmaine, Madame, luy dit il que je balance a vous dire ce que je ſens pour vous, & quand a la fin je me determine a vous en parler, c’eſt apres avoir veu toutes les difficultés, que je puis trouver en ce deſſein, je me fais juſtice, Madame, & par cette raiſon je ne devois pas eſperer, d’ailleurs vous venés d’eſpouſer un amant aymé, c’eſt une difficile entrepriſe de l’oſter de voſtre cœur, & de ſe mettre en ſa place, cepandant je vous aime, Madame, & quand vous debvriés, pour n’eſtre pas ingratte, vous ſervir de cette raiſon contre moy, je vous avoue, que c’eſt mon eſtoile & non pas mon choix, qui m’oblige a vous aimer.
Angelie n’avoit jamais eu tant de joye que ce diſcours luy en donna, auſſy Amedée luy avoit paru ſi aimable, qui ſi c’euſt eſté l’uſage que les femmes euſſent parlé les premieres de leur amour, celle cy n’euſt pas ſi longtemps attendu, que fit ſon amant, mais la peur de ne paroiſtre pas aſſés pretieuſe, l’embarraſſa ſi fort, qu’elle fut quelque temps ſans ſçavoir que reſpondre, enfin s’efforçant de parler, & pour cacher le deſordre que ſon ſilence teſmoignoit, vous avés raiſon luyibid. dit elle, Monſieur, avec toutes les façons imaginables de croire, que j’aime fort mon mary, mais vous voulés bien qu’on prenne la liberté de vous dire, que vous avés tort, d’avoir ſur voſtre Chapitre tant de modeſtie, & ſi on eſtoit en eſtat de reconnoiſtre les bontés que vous avéz pour les gens, vous verriés qu’ils vous eſtiment plus, que vous ne le croyés. Madame repartit Amedée, il ne tient qu’à vous que je ne ſois le plus honeſte homme de France. A peine eut il achevé, que Demura entra dans la chambre, devant qui il fallut changer de converſation, quoy que ces deux amants ne changeaſſent point de penſée, leurs diſtractions & leurs embarras, cela fit juger a cette Dame que leur affaire eſtoit plus avancée qu’elle n’eſtoit, & cela fut cauſe qu’elle ſe preparoit a faire ſa viſite plus courte, lors qu’Amedée la prevint. Ce Prince amoureux & diſcret, ſcachant bien qu’il jouoit un meſchant perſonnage, devant une femme clairvoyante, comme Demura, ſortit & s’en alla chez luy eſcrire cette lettre.
LETTRE.
E ſors d’aupres de vous, Madame,
pour eſtre plus avec vous que
je n’eſtois, Demura m’obſervoit, &
je n’oſois vous regarder, je craignois
meſme, comme elle eſt habile, que
cette affectation ne me deſcouvrit,
car enfin, Madame, on ſcait ſi bien
qu’il faut vous regarder quand on
eſt apres de vous, que l’on croit que
qui ne vous regarde pas, y entend
fineſſe, ſi je ne vous vois point maintenant,
Madame, au moins on ne
s’aperçoit pas que j’ay de l’amour, & j’ay la liberté de ne l’apprendre qu’a
vous, mais que je ſerois heureux, ſi
je pouvois vous le perſuader au point
qu’il eſt, & que vous ſeriez injuſte
en ce cas la, Madame, ſi vous n’aviés
quelque bonté pour moy.
Angelie ſe trouva fort esbranſlée, ayant leu cette lettre, elle ne ſcavoit quel party prendre, de la douceur ou de la ſeverité, celuy cy luy pouvoit faire perdre le cœur de ſon amant, l’autre ſon eſtime, & toutes les deux le rebutter, enfin elle ſe reſolut de ſuivre le plus difficile, comme eſtant le plus honeſte, & quoy que luy diſt ſon cœur elle aima mieux faire ce que luy conſeilla ſa raiſon : elle ne fit point de reſponſe a Amedée, & comme il entra le lendemain dans ſa chambre, venés vous encor, Monſieur, luy dit elle, faire quelque nouvelle offence, par ce que l’on a l’humeur douce & le viſage. Croyés vous qu’il n’y ait qu’a entreprendre ſur les gens ? s’il ne faut qu’eſtre rude pour avoir voſtre eſtime, on en fait aſſés de cas pour ſe contraindre quelque temps, ouy, Monſieur, on ſera fiere, & je voy bien qu’il le faut eſtre avec vous. Ces paroles furent un coup de foudre tombé ſur ce pauvre amant, les larmes luy vinrent aux yeux, & les larmes luy parlerent bien mieux que tout ce qu’il peut dire : apres avoir eſté un moment ſans parler.
Je ſuis au deſeſpoir, Madame, luy reſpondit il, de vous voir en colere, & je voudrois eſtre mort, puis que je vous ay deſpleu, vous allés voir, Madame, dans la vengeance que j’ay reſolu de prendre de l’offence que vous avés receüe que vos intereſts me ſont bien plus chers que les miens propres, je m’en vay ſi loing de vous, Madame, que mon amour ne vous importunera plus. Ce n’eſt pas ce que je vous demande, interrompit cette belle, vous pourriés bien, ſans me faſcher, demeurer encor icy, ne ſcauriés vous me voir ſans me dire que vous m’aimés ? ou du moins ſans me l’eſcrire ? non, Madame, repliqua il, il m’eſt abſolument impoſſible, he bien Monſieur, voyé moy donc, reprit Angelie, j’y conſens, mais remarqués tout ce qu’on fait pour vous ; Ha Madame, interrompit Amedée, ſe jettant a ſes pieds, ſi je vous ay adorée toute cruelle que vous eſtiés, jugés ce que je feray, quand vous aurés de la douceur, ouy, Madame, jugés en, s’il vous plaiſt, car je ne vous ſcaurois exprimer ce que je ſens. Cette converſation ne finit pas comme elle avoit commencée. Angelie ſe diſpenſa de garder toute la rigueur qu’elle s’eſtoit promiſe, & ſi Amedée n’eut pas de grande faveurs, au moins eut il ſujet d’eſperer de n’eſtre pas hay. Dans cette confiance, auſſy toſt qu’il fut chez luy, il eſcrivit a ſa Maiſtreſſe.
LETTRE.
Pres m’avoir dit, Madame,
que vous conſentiés que je vous
viſite, puis qu’il m’eſtoit impoſſible
de vous voir ſans vous dire que je
vous aime, ou du moins ſans vous
l’eſcrire, je vous devois eſcrire avec
confiance, que ma lettre ne ſeroit pas mal receuë. Cepandant je tremble,
Madame, & l’amour qui n’eſt jamais
ſans crainte de deſplaire, me
fait imaginer que vous avéz peu changer
de ſentimens depuis trois heures,
faitte moy, Madame, la grace de
m’en eſclaircir par deux lignes, ſi vous
ſcaviés avec quelle ardeur je les ſouhaitte,
& avec quels tranſports de joye
je les recevray, vous ne me jugeriés
pas indigne de cette grace.
Angelie n’euſt pas ſitoſt receu cette lettre, quelle luy fit cette reſponce.
LETTRE.
Ourquoy ſeroit on changée, Monſieur,
mais, mon Dieu, que vous
eſtes preſſant, n’eſte vous pas ſatisfait
de connoiſtre vos forces, ſans vouloir
encor triompher de la foibleſſe d’autruy.
Amedée receut ce billet avec une joye, qui le mit quaſi hors de luy meſme, il la baiſa cent fois & ne pouvoit ceſſer de la relire, cepandant l’amour de ces amans augmentoit tous les jours, & Angelie, qui avoit deſia rendu ſon cœur, ne deffendoit plus le reſte que pour le rendre plus conſiderable par la difficulté, enfin le temps de prendre des eaux eſtant expiré, il fallut ſe ſeparer, & quoy que l’un & l’autre s’en retournaſt a Paris, ils jugerent bien tous deux qu’ils ne ſe reverroyent plus avec tant de commodité, qu’ils avoient fait a Bourbon : dans la veuë de ces difficultés, leur a Dieu fut pytoyable, Amedée aſſura plus ſa Maiſtreſſe par les larmes, qu’il reſpandit, que par les choſes qu’il luy dit, & la contrainte, qu’il parut qu’Angelie ſe faiſoit pour ne pas pleurer, fit le meſme effect ſur l’eſprit de ſon amant, ils ſe quitterent fort triſtes, mais fort perſuadés qu’ils s’aimoyent bien, & qu’ils s’aimeroient tousjours, le reſte de l’automne ils ſe virent peu, par ce qu’ils eſtoyent obſervés, mais ils s’eſcrivirent fort ſouvent.
Au commencement de l’hyver la guerre civile, qui commençoit de s’allumer, obligea Theodate de ſortir de Paris aſſés bruſquement, & ſe retirer au chaſteau du Pec, en ce temps la le Mareſchal Pere de Ginotic vint a mourir, & le Prince Tyridate, alors le bras du grand Druide, obtint le brevet de Duc & Pair pour ſon Couſin Ginotic, les trouppes arriverent de toutes parts, on bloqua la Ville, la Cour ne paroiſſoit pas ſi triſte, & les Courtiſans & les gens de guerre eſtoient ravys du mauvais eſtat des affaires, le Druide ſeul, qui les pouvoit ruiner, en cachoit une partie a la Reine, & le tout au jeune Theodate, a qui on ne parloit de la guerre que pour dire les deffauts des rebelles, & le reſte du temps on l’amuſoit a des paſſetemps proportionnés a ſon aage, entr’autres perſonnes qu’il aimoit a jouer, Angelie tenoit le premier rang, & ce fut pour cela que Proſpere fit ce couplet de chanſon ſoubs le nom de ſon mary.
Angelie gardés vos appas, &c.
Dans tous ces petits jeux, Amedée ne perdit pas ſon temps, & il n’y en avoit guere, ou Angelie & luy ne ſe donnaſſent des teſmoignages de leur amour, mais a meſure que cette paſſion croiſſoit, leur prudence ne faiſoit pas de meſme, on remarquoit qu’ils ſe mettoient tousjours vis a vis l’un de l’autre, & en eſtat de ſe pouvoir dire le ſecret, a colin maillart, que quand l’un avoit les yeux bouchés l’autre venoit ſe livrer, afin qu’en cherchant a cognoiſtre celuy qu’il avoit pris, euſt le pretexte de le taſter par tout, enfin il n’y avoit point de jeu ou l’amour ne leur fit trouver moyen de ſe faire des tendreſſes.
Ginotic que la connoiſſance de l’humeur de ſa femme obligeoit à l’obſerver, vit quelque choſe de l’intelligence d’Amedée & d’elle, la gloire plus que l’amour luy fit recevoir ce deſplaiſir avec une impatience extreme, il en parla à un de ſes amys qui prenant à ſon chagrin toute la part qu’il y devoit prendre, en alla parler à Angelie, le ſervice, luy dit il, que j’ay voüé à la maiſon de Monſieur voſtre mary, m’oblige à vous venir donner un avis qui vous eſt de conſequence, belle comme vous eſtes, Madame, il n’eſt pas poſſible que vous ne ſoyés aimée, & comme aſſurement vos intentions eſtans bonnes vous ne prenés pas garde aſſés à vos actions, la plus part des femmes qui vous envient, & des hommes qui ſont jaloux de la gloire de Monſieur voſtre mary, leur fait entendre en mauvaiſe part tout ce que vous faittes, Monſieur voſtre mary luy meſme s’eſt apperceu que vous aviés une conduitte, qui bien qu’elle fuſt plus imprudente que criminelle, ne laiſſe pas de vous faire tort dans le monde, & luy donner du chagrin. Vous ſcavés comme il eſt jaloux de la gloire, & combien il craindroit la riſée ſur cette matiere, je vous en donne avis & vous ſupplie tres humblement d’y prendre guarde, car ſi vous vous repofés ſur la netteté de voſtre conſcience, & que vous negligiés trop voſtre reputation, Monſieur voſtre mary ſe pourroit porter à des violences contre vous, qui ne vous laiſſeroient en eſtat de luy faire voir voſtre innocence. Ce que vous dittes Monſieur, luy repliqua Angelie, ne me doit pas ſurprendre, Monſieur le Duc m’a de bonne heure accouſtumée a ſes caprices des le lendemain qu’il m’eut eſpouſée, il prit une ſi furieuſe jalouſie de Vaſcovie, qui l’avoit ſervi a mon enlevement, qu’il ne la peut cacher, & cepandant on ne luy en peut donner moins de ſujet aujourd’huy, le voila qui commence a avoir des ſoubçons, je ne ſcaurois deviner de qui, tout ce que je puis dire eſt, que je doute qu’il euſt la deſſus l’eſprit en repos quand je ſerois a la campagne, & que je ne verrois que mes domeſtiques. Je n’entre pas, Madame, reprit cet amy, dans un plus long deſtail avec vous, je ne ſcay meſme ſi Monſieur voſtre mary regarde quelqu’un, quand il me teſmoigne de n’eſtre pas ſatisfait de vous, mais vous pouvés, ſur ce que je vous dis, prendre des meſures ſur voſtre conduitte, & la deſſus, ayant pris congé d’elle, la laiſſa dans une inquietude eſpouvantable. D’abord elle en avertit Amédée, avec qui il fut reſolu qu’il ſe contraindroit plus qu’il n’avoit fait par le paſſé.
Cepandant le Prince Tyridate qui ne ſongeoit qu’a reduire le peuple de Paris par la famine, & delivrer le Senat, qui avoit mis la teſte du Druide a prix crut, qu’une des choſes, qui pouvoit autant avancer ce ſuccés, eſtoit la priſe de Bouchemat que Clanleu gardoit avec ſix ou ſept cens hommes, a la teſte deſquels ſe voulut mettre Monſieur Oncle du Roy Lieutenant General de ſa Regence, il vint attaquer Bouchemat par trois endroits, comme il n’y avoit que des reſtranchemens aux avenuës aſſés mauvais, il ne fut pas fort difficile aux trouppes de Theodate de les forcer, mais Ginotic, qui commandoit les attaques ſoubs le Prince Tyridate, pouſſant vigoureuſement les ennemys, fut bleſſé au bas du ventre d’une mouſquetade, dont il mourut la nuict ſuivante. Le Prince le regretta fort, & la douleur fut ſi violente qu’elle ne put pas durer. Par ce qui s’eſtoit paſſé l’on peut juger qu’Amedée fut fort mediocrement touché, & l’on le jugera encor mieux par ce qui arriva en ſuitte. Cepandant Angelie pleura, elle s’arracha les cheveux, & donna des apparences du plus grand deſeſpoir du monde, le public fut tellement trompé qu’il en fit ce ſonnet.
Ginotic eſt donc mort au moment que la cour
Luy preparoit l’honneur, que meritoient ſes armes,
Mars vient de le ravir au milieu des alarmes,
Et malgré ſa victoire il a perdu le jour.
Quand on vous euſt oſté l’eſpoir de ſon retour,
Quels furent vos tranſports beauté pleine de charmes ?
Quiconque les a veuës, s’il les a veu ſans larmes,
Il faut qu’il ait le cœur inſenſible à l’amour.
En un pareil eſtat, & pareille ſurpriſe,
Manſole jamais, ny jamais Artemiſe.
N’eurent tant de ſujet de ſe plaindre du ſort :
O diſcorde funeſte en miſere feconde !
Que ne fera tu point ſi ton premier effort
A deſia fait pleurer les plus beaux yeux du monde ?
Amedée qui eſtoit mieux averti que le reſte du monde, ne s’eſtonna point de l’affliction d’Angelie, & il prit ſi bien le temps que l’exces de la douleur avoit alteré cette pauvre deſeſperée & la preſſa ſi fort de luy accorder des faveurs, que la crainte qu’elle avoit eüe de ſon mary l’avoit empeſchée de luy faire pendant ſa vie, quelle luy donna rendés vous le jour de ſon enterrement. La Bordeaux, l’une de ſes filles qui croyoit que la mort de Ginotic ruinoit la fortune de Riconnet, qui la cherchoit en mariage, eſtoit en une veritable afflіction, de ſorte que lors qu’elle vit Amedée au dernier point de recevoir les dernieres faveurs de ſa Maiſtreſſe, un jour que les plus emportés ſe contraignent, l’horreur de cette action redoubla ſa douleur, & ſans ſortir de la chambre, elle troubla les plaiſirs de ces amans par ſes ſoupirs, & par ſes larmes, Amedée qui voyoit bien que s’il n’appaiſoit cette fille, il n’auroit pas a l’avenir dans ſon amour toute la douceur qu’il ſe promettoit, prit ſoin de la conſoler, en ſortant, il luy dit qu’il ſcavoit bien la perte qu’elle faiſoit au feu Ginotic, & qu’il vouloit eſtre ſon amy & prendre ainſy que le deffunct ſoin de ſa fortune, qu’il avoit autant de bonne volonté que luy, & peut eſtre plus de pouvoir, & qu’en attendant qu’il put faire quelque choſe de conſiderable pour elle, il l’a prioit de recevoir quatre mille eſcus qu’il luy envoyeroit le lendemain. Ces parolles eurent tant de vertu, que la Bordeaux eſſuya ſes larmes, & promiſt a Amedée d’eſtre toute ſa vie dans ſes intereſts, & luy dit que ſa Maiſtreſſe avoit toutes les raiſons du monde de ne rien menager pour luy donner des marques de ſon amour, le lendemain la Bordeaux eut les quatre mil eſcus qu’Amedée luy avoit promis, auſſy le ſervit elle depuis preferablement a tous ceux qui ne luy en donnerent pas tant.
Au commencement du printemps la paix de Paris s’eſtant faitte, la cour y revint, le Prince Tyridate, qui venoit de tirer le grand Druide d’une meſchante affaire, luy vendit bien cherement les ſervices qu’il luy avoit rendus en cette guerre, non ſeulement le grand Druide ne pouvoit fournir aux graces qu’il luy demandoit, le pont de l’Arche que le Prince luy avoit arraché pour ſon beau Frere Prince des Normans, le mariage d’Erlachie, qu’il avoit fait hautement avec Irite contre l’intention de la Cour, & l’audace avec laquelle il avoit exigé de la Reine qu’elle viſt Siengé, apres la hardieſſe que celuy la avoit eu d’eſcrire à ſa Majeſté une lettre d’amour, fit enfin reſoudre le grand Druide à ſe delivrer de la tyrannie, ou il eſtoit, ſoubs le pretexte de venger les meſpris qu’on faiſoit de l’authorité Royalle, & communiqua ce deſſein Gornan de Gaules, qui ſe ſouvenoit du baſton rompu de ſon exempt par le Prince Tyridate, & qui pour cela & pour la jalouſie de ſon merite, avoit des raiſons de le hayr, & par ce que le grand Druide luy fit connoiſtre, que le Seigneur du petit Bourg, qui le gouvernoit, eſtoit Penſionnaire du Prince, il tira parole de luy qu’il cacheroit cette affaire a ſon favory. L’on arreſta au Palais Royal, ou logeoit pour lors Theodate, le Prince Tyridate, le Prince de Joncy, & le Prince des Normans, cepandant le Mareſchal d’Auvergne, qui pour les liaiſons qu’il avoit avec le Prince Tyridate, pouvoit craindre d’eſtre pris, & qui d’ailleurs eſtoit enragé contre la cour pour la principauté de Stenay, qu’on avoit oſté a ſa maiſon, ſe retira a Stenay, ou la Princeſſe des Normands arriva bientoſt apres, les Officiers du Prince ſe jetterent dans Bellegarde. Angelie s’attacha aupres de la Princeſſe Douairiere des Bituringiens, & mit dans ſes intereſts Amedée ſon amant. Quelque temps apres la Princeſſe fut miſe en priſon, la Princeſſe Douairiere eut permiſſion d’aller voir la Couſine Angelie. Un Preſtre nommé Baurin qui s’eſtoit introduit chéz Madamoiſelle de Velitobulie par le moyen de Monſieur de Luxembourg, fut envoyé a Angelie par ſa Mere, il n’y fut pas longtemps qu’il ſe rendit Maiſtre de ſon eſprit de telle ſorte, qu’il ſe mit entre elle & Amedée. Ce commerce luy donnant lieu d’avoir de grandes familiarités avec Angelie, il en devint amoureux juſques au point de s’en evanouir en diſant la meſſe, la Princeſſe Douairiere eſtant tombée malade de la maladie dont elle mourut, Baurin qui s’eſtoit acquis beaucoup de credit ſur ſon eſprit, s’employe en faveur d’Angelie, luy fit donner pour cent mil eſcus de pierreries, & ſa jouyſſance ſa vie durant de la Seigneurie de Marlou, qui valoit 20 000 flor. de rente ; Amedée cepandant avoit eſté un peu alarmé, mais quand il euſt veu le teſtament de la Princeſſe, il fut tout a fait jaloux, il ne crut pas qu’il fuſt aiſé de reſiſter a des ſervices ſi conſiderables, & quoy qu’il ne puſt blamer ſa Maiſtreſſe de les avoir receus, il eſtoit enragée qu’elle les tint de la main d’un homme, qu’il regardoit deſia comme ſon rival, car il avoit ſujet de craindre que cette belle n’eut acheptée par des faveurs, ce que Baurin avoit fait pour elle, quoy qu’elle aimaſt Amedée, elle aimoit encor mieux les richeſſes, cepandant comme elle n’eut plus affaire de Baurin apres la mort de Madame la Princeſſe Douairiere, il ne fut pas difficile de guerir l’eſprit d’un amant, en chaſſant un pauvre Preſtre.
Le ſoubs Pontife & Angelie, qui avoient eſté du complot d’arreſter les Princes, trouvant que le grand Druide devenoit trop inſolent, firent entrer le Gornan de Gaules dans cette conſideration, & luy repreſenterent, que s’il contribuoit a la liberté des Princes, non ſeulement il ſe reconcilieroit a eux, mais encor ils ſe mettroient tout a fait dans ſes intereſts, outre le deſſein d’affoiblir le party du grand Druide, qui donnoit de l’ombrage a celuy qu’on appelloit la Fronde, chacun y avoit encor ſon intereſt particulier. Madame Bellamire vouloit que le Prince de Joncy, pour qui la cour avoit demandé le Chappeau de Cardinal à Rome, eſpouſaſt ſa fille, & le ſoubs Pontife vouloit eſtre ſubrogé à la place du Prince, & ce fut ſous cette promeſſe, que Meſſieurs les Princes Tyridate, & de Joncy donnerent ſignée de leurs mains à Madame Bellamire, qu’elle & le ſoubs Pontife travailleroient à les faire ſortir de priſon. La choſe ayant reuſſy, comme ils l’avoient projetté, & le grand Druide meſme ayant eſté contraint de ſortir de France, le Prince Tyridate n’eut pas de moderation dans ſa nouvelle proſperité, & cela obligea la cour à faire de nouveaux deſſeins ſur ſa perſonne, il ſe retira d’abord à ſa maiſon de Sainct Maur, & quelque temps apres à Mouron, & de la à ſon Gouvernement d’Aquitaine. Amédée le ſuivit, & la Princeſſe des Normans qui eſtoit avec ſon Frere, eſtant eſpriſe du merite d’Amedée luy fit tant d’amitiés, que le Prince quoy que fort amoureux ailleurs, ne luy peut reſiſter, mais il ſe rendit par la fragilité de la chair, pluſtoſt que par l’attachement du cœur, le Duc de Cofalace qui eſtoit depuis trois ans amant aimé de la Princeſſe des Normans, vit l’infidelité de ſa Maiſtreſſe avec toute la rage qu’on peut avoir en une pareille rencontre, elle qui eſtoit remplie d’une grande paſſion pour Amedée, ne ſe mit guere en peine de menager ſon premier amant, la premiere fois qu’elle vit Amedée en particulier dans le moment le plus tendre du rendés vous, elle luy demanda comment il eſtoit avec Angelie, Amedée luy ayant reſpondu, qu’il n’en avoit jamais eu aucune faveur, ah je ſuis perdüe, luy dit elle, & vous ne m’aimés pas, puis que dans l’eſtat ou nous ſommes à preſent vous avéz la force de me cacher la verité. Ce commerce ne dura guere, car Amedée ne pouvoit ſe contraindre a teſmoigner de l’amitié qu’il ne ſentoit pas, & l’on peut bien juger, que la Princeſſe qui eſtoit mal propre & qui ſentoit mauvais, ne pouvoit cacher ſes mauvaiſes qualités à un homme qui aimoit ailleurs eſperduement. Ces degoults ne retarderent pas auſſy le voyage qu’Amedée devoit faire en Flandre, pour amener au party du Prince Tyridate un ſecours d’eſtrangers, mais la veritable cauſe de ſon impatience eſtoit le deſir de revoir Angelie, qu’il aimoit tousjours plus que ſa vie, il vint donc paſſer à Paris, ou il la revit, & la mit en le malheureux eſtat qu’on peut appeller l’eſceuil des veufues ; lors qu’elle s’apperceut de ſon malheur, elle chercha du ſecours pour s’en delivrer. Des Fougerais celebre Medicin entreprit cette cure, & ce fut dans le temps qu’il la traittoit de cette maladie, que le Prince Tyridate revint de Guienne a Paris, & amena avec lui le Duc de Cofalace.
Le Prince Tyridate avoit les yeux vifs, le nés Aquilain & Serré, les jouës creuſes & deſcharnées, la forme du viſage longue, & la Phyſionomie d’une Aigle, les cheveux friſés, les dens mal rangées & mal propres, l’air negligé, & peu de ſoin de ſa perſonne la taille belle, il avoit du feu dans l’eſprit, mais il ne l’avoit pas juſte, il rioit beaucoup & fort deſagreablement, il avoit le genie admirable & particulierement pour la guerre, le jour du combat il eſtoit fort doux a ſes amys, fier aux ennemys, il avoit une netteté d’eſprit une force de jugement, & une facilité ſans eſgale, il avoit de la foy & de la probité aux grandes occaſions, & il eſtoit né inſolent & ſans eſgard, mais, adverſité luy avoit appris a vivre, ce Prince ſe trouvant quelques diſpoſitions a aimer Angelie, le Duc de Cofalace l’eſchauffa encor d’avantage, par le grand deſir qu’il avoit de ſe venger d’Amedée, & comme la reſiſtance de cette belle augmenta l’amour de ce Prince, le Duc de Cofalace luy perſuada de luy donner la proprieté de la Seigneurie de Marlou, dont elle n’avoit que l’uſufruit, luy diſant qu’Angelie eſtant plus jeune que luy, ce preſent ne faiſoit tort qu’a ſa poſterité & qu’une terre de 20 000 flor. de rente ne l’eut ou moins ne le rendroit ny plus pauvre ny plus riche.
Lors que le Prince devint amoureux d’Angelie, elle eſtoit entre les mains de Desfaugerais, qui ſe ſervoit de vomitifs pour la tirer d’affaire, ce Prince Tyridate qui eſtoit tousjours au pied de ſon lict, luy demandoit ſans ceſſe qu’elle eſtoit ſa maladie, cet amant deſeſperé de voir ſon amante en danger de la vie diſoit a ſon Apoticaire qu’il le feroit pendre : celuy cy qui n’oſoit ſe juſtifier alloit dire a la Bordeaux qui avoit eſpouſé Riconnet, que ſi on le preſſoit d’avantage il deſcrouvriroit tout, enfin les remedes firent l’effect qu’on s’eſtoit promis. Ce fut peu de temps apres cette gueriſon que le Prince Tyridate ayant fait la donnation de Marlou, Angelie n’en fut pas ingratte, mais elle ne luy donna pas l’uſufruit dont Amedée avoit la proprieté, cepandant le Duc de Cofalace ſe vengea pleinement d’Amedée, & luy fit ſentir de deſplaiſirs, d’autant plus cuiſans qu’il n’eut pas la force de ſe guerir de ſa paſſion, comme avoit fait Cofalace de celle qu’il avoit eu pour la Princeſſe des Normands, outre celuy le Prince Tyridate avoit encor Vineville ſon confident qui en le ſervant aupres de ſa Maiſtreſſe taſchoit auſſy de le faire aimer, Vineville eſtoit Frere du Preſident Hardier, d’aſſés bonne famille de Paris, agreable de viſage, aſſés bien fait de ſa perſonne, il eſtoit ſcavant, & ſcavoit en honeſte homme, il avoit l’eſprit plaiſant & Satyrique quoy qu’il craignit tout, & cela luy avoit attiré de meſchantes affaires, il eſtoit entreprenant avec les femmes & cela l’avoit tousjours fait reuſſir, il avoit eſté bien avec de Montbuas, avec de Vinoy & bien avec Madamoiſelle Eramie, & cette galanterie l’avoit tellement brouillé avec feu Ginotic que ſans la protection du Prince Tyridate il euſt ſouffert quelque violence, la haine auſſy de Ginotic avoit aſſés diſpoſé Angelie a l’aimer, mais laiſſons Vineville pour quelque temps & revenons a Amedée, la jalouſie le tranſporta tellement qu’un jour ayant trouvé chés Angelie le Prince Tyridate parlant tout bas avec Angelie, il s’éſcorcha toutes les mains de rage & de depit ſans s’en apercevoir & ce fut un de ſes gens qui luy fit prendre garde a l’eſtat ou il s’eſtoit mis, mais enfin ne pouvant plus ſouffrir les viſites du Prince il l’a pria de s’en aller pour quelque temps chés elle, elle qui l’aimoit fort, & qui ne croyoit pas que cette petite abſence rallentit la paſſion du Prince, ne ſe fit pas preſſer & luy promit meſme de chaſſer la Bordeaux qui avoit quitté ſes intereſts pour ceux de ſon rival : Angelie ne fut pas longtemps a la campagne, & a ſon retour la jalouſie reprit ſi fort a Amedée, qu’il fut vingt fois ſur le point de faire tirer l’eſpée au Prince Tyridate, & il euſt enfin ſuccombé a la tentation ſans le combat qu’il fit avec ſon beau Frere dans lequel il perdit la vie. Angelie qui de vingt amans qu’elle a favoriſé en ſa vie n’en a jamais aimé qu’Amedée, fut dans un veritable deſeſpoir de ſa mort, un de ſes amys qui luy en apporta la nouvelle, luy dit en meſme temps qu’il falloit, qu’elle retiraſt d’entre les mains d’un des valets de chambre d’Amedée une caſſette pleine de ſes lettres, elle l’envoya querir & ſur la promeſſe qu’elle luy fit de luy donner cinq cens eſcus elle retira cette caſſette, mais le pauvre garçon n’en peut jamais rien tirer.
Pour le Prince Tyridate quelqu’obligation qu’il euſt à Amedée, la jalouſie les avoit tellement deſunis, qu’il fut fort aiſe de ſa mort, la gloire auſſy bien que l’amour avoit mis tant d’emulation entre eux qu’il ne ſe pouvoient plus ſouffrir l’un & l’autre, & cela eſtoit ſi vray que ſi le Prince Tyridate euſt voulu prendre toutes les precautions neceſſaires pour empeſcher Amedée de ſe battre, ce malheur la ne ſeroit point arrivé. Une choſe encor qui fait voir qu’il y avoit dans le cœur du Prince Tyridate autant de gloire que d’amour, c’eſt qu’un moment apres la mort de ſon rival, il n’aima plus Angelie & ſe contenta de garder les meſures de la bienſeance avec elle pour s’en ſervir dans les rencontres qu’il jugeroit a propos.
En effect dans ce temps la le grand Druide, qui croyoit qu’elle gouvernoit le Prince Tyridate, luy envoya le grand Prevoſt de France luy offrit de ſa part cent mil eſcus comptant, & la Surintendance de la maiſon de la Reine future, en cas qu’elle obligeaſt le Prince Tyridate d’accorder les articles qui eſtoient d’abandonner Godugnou, Cofalace, & l’Olive, pendant la negotiation du Prevoſt, un chevau leger nommé Mouchet negotioit auſſy de la part de la Reine aupres d’Angelie, mais celle cy voyant qu’elle ne pouvoit porter le Prince Tyridate a faire les choſes que le grand Druide deſiroit d’elle, manda a la Reine qu’elle luy conſeilloit d’accorder au Prince tout ce qu’il luy demandoit, & qu’apres cela ſa Majeſté ſcavoit bien comment il en falloit uſer avec un ſujet.
Dans ce temps la Fouqueville ayant eſté pris par ces ennemys fut amené dans le Palais du Prince Tyridate, mais le lendemain les choſes s’adoucirent, & quelques jours apres on commença de traitter la paix avec luy, comme il eſtoit priſonnier ſur ſa parole & qu’il alloit par tout ou il luy plaiſoit, il rendit quelques viſites a Angelie, croyant que rien ne ſe faiſoit aupres du Prince Tyridate que par ſon entremiſe, & ce fut dans ſes viſites qu’il en devint amoureux. Vineville gouvernoit alors aſſés payſiblement Angelie, Baurin s’eſtoit retiré depuis que le Prince Tyridate avoit paru amoureux & que Amedée eſtoit mort, & cela avoit fort diminué la paſſion de Monſieur le Prince, de ſorte que peu de temps apres ayant eſté en Flandre par l’accommodement de Paris avec la Cour, il fut ſur le point de partir de Paris ſans dire a Dieu a Angelie, & quand il l’alla voir il ne fut qu’un moment avec elle. Theodate eſtant venu a Paris Fouqueville ſentit ſi Angelie y demeuroit, qu’il auroit des rivaux ſur les bras qui luy pourroient eſtre preferés, de ſorte qu’il perſuada au grand Druide de l’eſloigner diſant qu’elle auroit tousjours ſa part de mille intrigues contre la Cour, qu’elle ne pouvoit avoir ailleurs, & cela obligea le grand Druide de l’envoyer a Marlou. Fouqueville l’y alla voir le plus ſouvent qu’il put, mais il y avoit encor dans ſon voyſinage deux hommes, qui luy en rendoient de bien plus frequentes viſites, l’un eſtoit le Seigneur Ferar, Milord Anglois qui avoit loüé une maiſon aupres de Marlou, ou il tenoit quelques fois ſon equipage, & venoit quelque fois demeurer, & l’autre eſtoit le Comte Briſloë Gouverneur Tevien & de l’Iſle Mada, ces deux Cavaliers devinrent amoureux d’Angelie, le Seigneur Ferar eſtoit homme de paix & de plaiſir, le Comte Briſloë brave, fier, & plein d’ambition. Lors que Baurin avoit veu le Prince Tyridate ſortir de la Cour Gauloiſe, il s’eſtoit encor attaché a Angelie de ſorte qu’il demeuroit avec elle a Marlou, & comme il ne craignoit pas tant Fouqueville ny Briſloë que le Prince Tyridate, il diſoit franchement ſon ſentiment à Angelie ſur la conduitte qu’elle avoit avec tous ſes amans. Elle qui ne vouloit point eſtre contrariée ſur ſes nouveaux deſſeins & particulierement comme une intereſſée receut fort mal ſes remonſtrances, de ſorte que les choſes s’aigriſſant de plus en plus tous les jours, Baurin enfin ſe retira en grondant & comme un homme que l’on devoit craindre, quelque temps apres il luy eſcrivit une lettre ſans nom & d’une autre eſcriture que la ſienne, par laquelle il luy donnoit advis de ce qui ſe paſſoit dans le monde contre elle, elle ſe douta pourtant bien que cette lettre venoit de luy, par ce qu’il luy mandoit des choſes qu’un autre que luy ne pouvoit ſcavoir, enfin Angelie apprenant de toutes parts que Baurin ſe deſchainoit contre elle, pria Deſpanutes qui le connoiſſoit fort & avoit du pouvoir ſur ſon eſprit, de luy retirer quelque lettre de conſequence qu’il avoit d’elle, Deſpanutes luy promit, & en meſme temps manda a Baurin de l’aller trouver chéz elle a Marine proche Ponthoiſe, il faut remarquer que depuis que Baurin eſtoit ſorty d’aupres d’elle elle avoit fait mille plaintes a Briſloë, cet amant qui ne ſongeoit qu’a plaire a ſa Maiſtreſſe & qui ſe conſommoit en deſpence pour elle ne balança pas de luy promettre une vengeance qui ne luy couſteroit rien & dans laquelle il trouveroit un intereſt particulier, il prit donc le temps que Baurin eſtoit a Marine. Un jour l’ayant rencontré a cheval il l’enleva & l’envoya a Marlou : Angelie qui ſcavoit qu’on ne doit jamais offencer les amans a demy fut fort embaraſſée de la maniere dont on venoit de traitter Baurin, qu’elle voyoit bien qu’il n’en pouvoit ſoubçonner d’autre qu’elle, fut très mal ſatisfaitte, & elle euſt bien pluſtoſt pardonné a Briſloë la mort de Baurin que ſon enlevement, mais enfin ne pouvant faire autre choſe que ce qui venoit d’eſtre fait, je ſuis au deſeſpoir luy dit elle de ce qui vous vient d’arriver, je voy bien que l’impertinent qui vous a fait cet outrage me veut rendre ſuſpecte aupres de vous, mais vous verrés bien par les ſentimens que j’en auray que je n’ay point de part a ces violences, cepandant Monſieur ſi vous voulés demeurer icy vous y ſerés le Maiſtre, voulés vous retourner a Marine je vous donneray mon caroſſe, je ſcay Madame, reſpondit froidement Baurin, ce que je dois croire de tout cecy, je vous rends graces des offres que vous me faittes, je m’en retourneray ſur mon cheval ſi vous le trouvés bon, Dieu qui me veut guarentir des entrepriſes des meſchans aura ſoin de moy, & en achevant ces mots il ſortit bruſquement de la chambre d’Angelie & s’en retourna ſeul a Marine, il ny fut pas pluſtoſt arrivé que luy & Deſpanutes eſcrivirent ces deux lettres a un de leurs amys a Paris.
LETTRE.
Luxembourg.
Ous ſerés bien ſurpris lors que
vous apprendrés l’avanture qui
m’eſt arrivée, mais pour vous la dire
telle qu’elle eſt, il faut le prendre un
peu de hault & vous dire qu’Angelie
vint icy pour obliger Deſpanutes
a tirer de moy certaines choſes qu’elle ſouhaittoit. Deſpanutes m’eſcrivit
& vous ſcavés encor que j’ay fait le
voyage : le meſme jour que j’arrivay,
Angelie envoya la Fleur ſcavoir ſi j’y
eſtois & le lendemain un homme inconnu
ſoubs de fauſſes enſeignes me
vint demander & ſcavoir ſi je m’en
retournois bientoſt a Paris, hier au
matin je partis d’icy a quatre heures,
& comme j’eſtois a cent pas de Ponthoiſe
apres avoir paſſé la riviere je
fus inveſty par ſix Cavaliers le piſtollet
a la main a la teſte deſquels eſtoit
le Comte de Briſloë, qui me dit d’abord
que ſi Angelie m’avoit fait
juſtice elle m’avoit fait donner cent
coups de poignard, mais que je ne
craigniſſe rien. Je vous diray qu’il fut
ſincere en ce rencontre & que dans
cette affaire il ne m’a pas fait la
moindre baſſeſſe, & m’a traitté fort
civilement a l’Iſle Mada & apres
avoir diſné il me mena luy meſme a Marlou & m’envoya avec quatre
Chavaliers pour faire ſatisfaction a
cette digne perſonne, elle fit ſemblant
d’eſtre faſchée de cela & le fut effectivement,
la hauteur avec laquelle
je luy parlay, luy a bien fait comprendre
que c’eſt la plus meſchantes affaire
quelle ſe ſoit jamais faitte, je
m’en retournay a Marine pour dire
a Deſpanutes ce qu’Angelie luy
avoit fait auſſy bien qu’a moy, elle en
a les reſſentimens qu’en doit avoir
une perſonne de ſa qualité, de ſon
humeur, & de ſon courage. Voila
une choſe aſſes extraordinaire, je
vous conjure de me mander quels
ſont vos ſentimens la deſſus, & ce
que vous croyés que je doive faire :
vous voyés, ce me ſemble, que je n’en
veus pas demeurer la, depuis cette
perſone a eſcrit a Deſpanutes de la
conjurer de faire en ſorte, que j’eſtouffe
mon reſſentiment en l’aſſurant qu’elle n’a rien ſceu de tout cela, la
reſponce qu’il luy a eſté faitte & digne
de la generoſité de Madame
d’Eſpanutes, j’ay reſolu d’eſtre trois
ou quatres jours icy pour me donner
le loiſir de penſer a ce que je devois
faire, & pour m’empeſcher de ne
m’emporter a rien dont je puiſſe me
repentir, outre que de s’evaporer en
pleintes c’eſt ſe vanger trop foiblement
& j’ay deſſein d’en uſer autrement :
ſi je puis j’attendray de vos
nouvelles avec impatience & ſuis
tout a vous, une lettre ne me permet
pas de mander en deſtail ce qui eſt
fort long, je le feray quand je vous
verray, adieu. Le 18 May mil ſix
cent cinquante huict.
LETTRE.
de Luxembourg.
’Ay trop de part à l’avanture
de Baurin pour ne pas joindre un
mot de ma main a la relation qu’il vous
en a faitte, il n’y a point de circonſtance,
qui ne ſoit ſurprenante, &
tout le mieux que l’on puiſſe penſer
de moy en cette affaire, c’eſt que l’on
ne m’a guere conſidérée, car toutes
les apparences ſont que je dois eſtre
complice d’une ſi digne action, il eſt
vray que l’offencé me juſtifie aſſés
puis qu’il s’eſt venu retirer au meſme
lieu ou l’on luy avoit dreſſé des pieges,
toute mon eſtude eſt a preſent de me
conduire de façon que ſans m’emporter
d’une juſte colere, je demeure
toute ma vie perſuadée de l’affront
que l’on m’a fait qui me touche ſi ſenſiblement,
qu’il m’eſt impoſſible de ne m’en point reſſentir, vous ſcavés
mon nom & mon courage, je vous
en ay tousjours parlé avec ſincérité,
je vous avoüe de plus que je fais profeſſion
d’eſtre Chreſtienne & aſſés reguliere,
& que je fais deſſein de ſervir
mon Dieu mon Createur ſans Art &
ſans Fourbe, ce fondement poſé de
tout ce que le reſſentiment & la juſtice
me peuvent permettre je ne manqueray
a rien, obligés moy de faire
part de cecy a Naubigny, & ne paſſés
pas outre : ce regal ne ſera pas mauvais
a la Princeſſe a qui je promets d’en
parler, je retourneray expres a Paris
pour entretenir mes amys du particulier,
& vous tout le premier, il
faut que ce petit mot de vengeance
m’échappe, Ginotic n’eſt pas oublié
quand l’occaſion de parler de
luy ſe preſente, je vous donne le
bonjour pour en attendre un aujourd’hui.
Peu de temps apres ces deux lettres eſcrittes Baurin s’en retourna a Paris ne gardant plus aucunes meſures avec Angelie & la deſchira par tout ou il l’a rencontra, & pour achever pleinement ſa vengeance il monſtra a la Reine les lettres emportées d’Angelie, la modeſtie de l’hyſtoire ne permet pas que l’on les puiſſe rapporter, mais les fragmens les plus honeſtes que voicy feront juger aiſement du reſte.
Elle mandoit en beaucoup d’endroits a Baurin qu’il pouvoit s’aſſurer qu’elle ne luy donneroit jamais ſujet de ſe plaindre d’elle, qu’il en pouvoit parler comme il luy plairoit, mais qu’il eſtoit plus genereux a luy d’en dire du bien qu’autrement, que depuis qu’on s’eſtoit mis entre les mains des gens, comme elle avoit fait entre les ſiennes, il pouvoit en abuſer, & que le party qu’une pauvre femme pouvoit prendre en ce rencontre eſtoit d’eſcouſter & de ſe taire. Dans un autre endroit elle luy mandoit qu’il avoit beau faire qu’elle l’aimeroit tousjours & qu’elle ſe preparoit a faire une Confeſſion générale a Paſques ou il n’y auroit rien qui le regardaſt.
La Reine fut fort ſurpriſe de l’emportement d’Angelie dans ſes lettres, lors qu’elle euſt appris l’inſulte qu’on avoit fait a Baurin, elle en fit un fort grand bruit & dit publiquement, que puis que l’on maltraittoit les gens qui rentroient dans leur devoir, Theodate en ſcauroit bien faire juſtice.
Lors que le Comte de Briſloë vint voir la Ducheſſe apres l’enlevement de Baurin il fut fort eſtonné de ne recevoir d’elle que des reproches au lieu de remerciements qu’il attendoit, quand on vous teſmoignoit, luy dit elle, avoir du chagrin contre Baurin cela ne vouloit pas dire qu’il le falluſt enlever, il eſt aſſés aiſé de voir que dans cette belle action vous vous eſtes plus conſideré que moy meſme, mais j’auray ſoin de mes intereſts a mon tour & j’oublieray les voſtres. Briſloë ſe voulut excuſer ſur ſes intentions qui avoient eſté bonnes, & comme il vit qu’elle ne s’appaiſoit point pour tout cela, il ſe faſcha auſſy de ſon coſté. Angelie craignant en le perdant de perdre un protecteur & un amant liberal, ſe radoucit & le pria de conſiderer une autre fois qu’il falloit diſſimuler les injures avec les gens comme Baurin ou qu’il le falloit perdre. Dans le temps que Briſloë commença de devenir amoureux de la Ducheſſe, le Milort Ferar qui dans le temps du deſordre d’Angleterre avoit ſuivy Charles en France, avoit loüé une maiſon dans le voiſinage de Marlou, la commodité & la maniere inſinuante d’Angelie avoit fait naiſtre l’amour dans le cœur du Milort, mais comme il eſtoit plus doux que le Comte de Briſloë, ſa paſſion n’avoit pas tant fait de chemin que celle du Comte.
Les choſes eſtoient dans cet eſtat lors que Fouqueville voyant que ſes affaires ne s’avançoyent pas aupres de la Ducheſſe, ſe ſervit de ce ſtratageme icy pour luy parler, il ſcavoit que Riconnet beau Frere d’une de ſes Demoiſelles eſtoit caché dans Paris, d’ou il avoit des commerces avec elle pour les intereſts du Prince Tyridate, il mit tant de gens a la queſte de Riconnet qu’il fut pris & mené aux priſons Royalles, Fouqueville l’ayant fait interroger, il accuſoit Angelie de pluſieurs choſes, entr’autres de luy avoir promis dix mille eſcus pour tuër le grand Druide, & dit qu’elle luy en avoit deſia donné deux d’avances. Fouqueville ſupprima ces informations & en fit faire d’autres par leſquelles Riconnet confeſſoit qu’il eſtoit tousjours a Paris a deſſein de tuer le grand Druide, mais il n’accuſoit point Angelie de tremper dans cette conjuration, & tout ce qu’il diſoit contre elle eſtoit qu’elle avoit intelligence avec le Prince Tyridate, & recevoit quatre mil eſcus des Eſpagnols, il monſtra ces informations au grand Druide, & les premieres a la Ducheſſe, par leſquelles l’ayant eſpouvantée au point qu’on peut s’imaginer, il luy dit qu’il la ſauveroit, ſi pour luy faire voir ſa reconnoiſſance, elle luy vouloit donner les dernieres marques de ſon amour, Angelie qui craignoit la mort plus que tout autre choſe, ne balança point de contenter Fouqueville, qu’autant de temps qu’elle crut qu’il en falloit pour luy faire valoir cette derniere faveur. Fouqueville ſatisfait ne ſongea plus qu’a ſauver ſa Maiſtreſſe, pour cet effect il l’a fit ſortir la nuict de Marlou, & l’emmena en Normandie ou il a faiſoit changer tous les huict jours de demeure, deſguiſée tantoſt en Chavalier, tantoſt en Religieuſe, tantoſt en Cordelier, cela dura ſix ſepmaines pendant leſquelles Fouqueville alloit & venoit au lieu ou eſtoit Angelie, enfin il luy fit prendre une amniſtie, lors que Riconnet euſt eſté roué & l’a fit revenir a Marlou, ou elle ne fut pas longtemps en repos, car elle jetta les yeux ſur Chamuy, tant pour les avantages qu’elle pouvoit tirer de luy par les poſtes qu’il tenoit ſur la ſomme, que pour ſe delivrer de la Tyrannie de Fouqueville, qui commençoit a luy devenir inſupportable.
Chamuy avoit les yeux noirs & brillants, le nés bien fait & le front un peu ſerré, le viſage long, les cheveux noirs, & creſpés, & la taille belle, il avoit fort peu d’eſprit, cepandant il eſtoit fin à force d’eſtre deffiant, il eſtoit brave & tousjours amoureux, & ſa valeur aupres des Dames luy tenoit lieu de Gentileſſe. Angelie qui le connoiſſoit de reputation le creut fort propre a faire les ſottiſes dont elle avoit beſoin, & Vignacourt Gentilhomme picard ſon voiſin fut celuy qu’elle ẽploya aupres de luy, Chamuy donc cõvint avec Vignacourt qu’en s’en allant commãder l’Armée de Catalogne il l’a verroit en paſſant a Marlou comme ſi c’eſtoit de hazard qu’il euſt fait cette entreveüe, la choſe arriva ainſy qu’elle avoit eſté projettée, Angelie monta a cheval, & alla conduire Chamuy juſques a deux lieüx de Marlou, pendant le chemin elle luy comta le pitoyable eſtat de ſa fortune, & le pria de vouloir eſtre ſon Protecteur le flattant du tiltre de refuge des affligés, de reſſource des miſerables, enfin elle le picqua ſi bien de generoſité, qu’il luy promit de la ſervir envers tous & contre tous, il luy donna ſes tablettes ſur leſquelles il donnoit ordre aux Lieutenants de ſes places de la recevoir toutes fois & quãtes qu’elle en auroit beſoin, cette entreveüe fut deſcouverte par Foucqueville, qui voyant Chamuy ſur le point de revenir, jugeant le voyſinage de luy & d’Angelie dangereux pour les intereſts de la Cour & les ſiens propres, perſuada au grand Druide de l’eſloigner de la frontiere de Picardie, & luy fit donner ordre d’aller a ſon Duché, Angelie s’eſtant miſe en chemin rencontra Chamuy & Montargis, avec lequel elle renouvella les meſures qu’elle avoit priſes avec luy ſix moys auparavant, & apres s’eſtre donné reciproquement paroles poſitives de la proteger contre la Cour, elle luy donna des Eſperances de luy accorder un jour des marques de ſa paſſion, Chamuy alla trouver Theodate, & elle alla à ſon Duché, ou elle paſſa l’hyver pendant lequel Chamuy & Fouqueville faiſoient de frequentes viſites de nuit ſans ſcavoir que confuſement des nouvelles l’un de l’autre : Fouqueville qui comme patron eſtoit le plus difficile a contenter, ſupportoit impatiemment les entreveües qui s’eſtoient faittes entre Chamuy & Angelie, & le commerce qu’elle conſervoit avec luy, pour s’excuſer elle luy diſoit que Chamuy s’employoit aupres du grand Druide pour faire revenir la Bordeaux qu’on luy avoit oſtée, & pour luy faire obtenir a elle meſme la permiſſion d’aller revoir la Cour, elle adjouſtoit qu’elle eſtoit bien aiſe de ne devoir ces graces la a perſonne qu’a luy, mais qu’elle vouloit menager ſon credit & le guarder pour de plus importantes affaires, & ce qui perſuada Fouqueville que l’intrigue de Chamuy & d’elle ne pouvoit regarder que la Cour, fut qu’au printemps, elle revint par ſon entremiſe premierement a Marlou, & quelque temps apres la Bordeaux luy fut renduë.
Pendant la campagne de Chamuy en Catalogne, Charles Roy d’Angleterre, que les malheurs de ſa maiſon obligeoient de demeurer en France ayant trouvé a Paris Angelie a ſon gré, s’arreſtoit a Marlou dans les petits voyages qu’il faiſoit chéz Ferar, ce commerce avoit tant donné d’amour pour elle a ce Prince qu’il ſe reſolut de l’eſpouſer, Ferar perſuadant a ſon Maiſtre de ſe contenter a quelque prix que ce fuſt ſur la promeſſe qu’avoit faitte Angelie à ce Mylort de luy accorder les dernieres faveurs s’il pouvoit contribuer a la faire reine, en effect elle l’euſt eſté ſi Dieu qui avoit ſoin de la fortune & de la reputation de ce Roy, n’euſt amuſé Angelie d’une folle eſperance qui luy fit manquer une ſi belle occaſion.
Charles Roy d’Angleterre avoit de grands yeux noirs, le ſourcil fort eſpaix, le teint brun, le nés bien fait, la forme du viſage longue, les cheveux noirs & friſés, il eſtoit grand, & avoit la taille belle, il avoit l’abord froid & cepandant il eſtoit doux, & eveillé dans la bonne plus que dans la mauvaiſe fortune, il eſtoit brave c’eſt a dire qu’il avoit le courage guerrier & l’ame d’un Prince, il avoit de l’eſprit, il aimoit les plaiſirs, mais il aimoit encor plus ſon devoir, enfin il eſtoit un des plus grands Roys du monde, mais quelqu’heureuſe naiſſance qu’il euſt, l’adverſité qui luy avoit ſervi de gouverneur, avoit eſté la principale cauſe de ſon extraordinaire merite.
Le Prince Tyridate, comme j’ay dit, en ſortant des Gaules avoit teſmoigné fort peu de conſidération pour Angelie, mais ayant ſceu le cas que les Eſpagnols en faiſoient par la penſion, qu’ils luy avoient donnée, & le credit qu’elle avoit a la Cour par le moyen de Fouqueville, il s’eſtoit rechauffé pour elle, & ſon feu devint ſi violent qu’il luy eſcrivit des Lettres les plus paſſionnées du monde, & entr’autres on interpretta celle cy eſcritte en chiffre.
LETTRE.
Uand tous vos agreements ne
m’obligeroient pas à vous aimer,
ma chere Couſine, les peines que
vous prenés pour moy, & les perſecutions
que vous ſouffrés pour eſtre
dans mes intereſts, & les hazards ou
cela vous expoſent, m’obligeroient
a vous aimer toute ma vie, jugés
donc de ce que tout cela peut faire
ſur un cœur qui n’eſt ny ingrat, ny inſenſible, mais jugés auſſy des alarmes
ou je ſuis, ſans ceſſe pour vous,
l’exemple de Riconnet me fait trembler,
& quand je ſonge que tout ce
que j’ay de plus cher au monde eſt
entre les mains de mes ennemys, je
ſuis dans des inquietudes qui ne me
donnent point de repos, au nom de
Dieu ma pauvre chere, ne vous commettés
pas comme vous faittes, j’aime
mieux ne retourner jamais en
Gaule que vous ayés le moindre apprehenſion,
c’eſt a moy a mettre par
la guerre mes affaires en eſtat qu’on
traitte avec moy, & lors ma chere
Couſine vous pourés m’aider de voſtre
entremiſe, & cepandant comme
les affaires ſont douteuſes a la guerre,
j’ay un coup ſeur pour paſſer ma
vie avec vous, & nous lier d’intereſt
encor plus que nous n’avons fait juſques
icy, ne croyés pas que Madame
la Princeſſe ſoit un obſtacle invincible a nos deſſeins, on en rompt de plus
conſiderable quand on aime autant
que je fais, je ne donne en cet endroit,
ma chere Couſine, aucune borne a
ton imagination, ny a nos Eſperances,
vous les pourres pouſſer auſſy
loing qu’il vous plaira, a Dieu.
L’Eſperance qu’eut Angelie par cette lettre de pouvoir eſpouſer le Prince luy fit balancer a recevoir les offres du Roy de la grande Bretagne, elle conſulta la deſſus un de ſes amys en preſence de la Bordeaux, celle cy, de qui le mary eſtoit aupres du Prince Tyridate, diſoit qu’elle eſtoit viſionnaire de ſonger d’eſpouſer une ombre de Roy, un miſerable qui n’avoit pas de quoy vivre, & qui en ſe mocquant d’elle la quitteroit en peu de temps, que s’il eſtoit poſſible contre toutes les apparences du monde, qu’il remontaſt quelque jour ſur le troſne, elle pouvoit bien croire qu’eſtant las d’elle, il la repudiroit ſous le pretexte de l’inegalité de condition. Son amy luy diſoit le contraire, que ſa viſion eſtoit de croire eſpouſer le Prince Tyridate qui eſtoit marié, & dont la femme ſe portoit bien, que les gents de la condition du Roy de la Grande Bretagne pouvoient bien quelques fois eſtre dans la mauvaiſe fortune, mais qu’ils ne pouvoient jamais eſtre dans une neceſſité ſi commune aux particuliers, qu’il eſtoit beau a une Demoiſelle de Vivre Reine, quand meſme elle vivroit malheureuſe, & qu’elle ne devoit jamais refuſer un tiltre ſi honorable, quand elle ne le devroit porter que ſur le tombeau, pour vous Madamoiſelle, ſe tournant vers la Bordeaux, vous avez raiſon de parler comme vous faittes a Madame, ne conſiderant que vos intereſts, mais moy qui n’ay eſgard qu’aux ſiens, trouvés bon que je luy diſe ce que je luy dois dire. Angelie leur rendit grace de l’amitié qu’ils luy teſmoignoient, & leur dit qu’elle ſongeroit encor a leurs raiſons. Avant que de ſe reſoudre elle ne voulut pas reſpondre poſitivement devant ſon amy ſur une affaire ou elle avoit honte du parti contraire a ſon avis.
Cepandant il en vint de pluſieurs endroits au Roy de la grande Bretagne de la vie d’Angelie, & de ſa conduitte preſente avec Fouqueville, & il n’y a point d’homme un peu glorieux, qui dans le commencement de ſon amour ait aſſés perdu la raiſon pour eſpouſer une femme ſans honneur. Angelie eſtant revenuë de ſon Duché a Marlou au commencement du printemps par l’entremiſe du Mareſchal de Chamuy, & quelque temps apres a Paris, elle ne fut pas ingrate de ce petit ſervice, & les promeſſes qu’il luy fit de tuer le grand Druide, & de mettre ſes places entre les mains du Prince Tyridate toucherent le cœur d’Angelie au point de luy accorder les dernieres faveurs.
L’eſté ſe paſſa de cette ſorte pendant lequel Fouqueville, qui voyoit ce commerce, paſſoit ſouvent de meſchantes heures, & il euſt fait des ce temps la ce qu’il fit depuis, ſi les amants n’aydoient a ſe tromper eux meſmes, quand il s’agit de quitter ou de condamner leur Maiſtreſſe.
L’hyver d’apres Candole a ſon retour des confins d’Eſpagne, fit mine d’eſtre amoureux d’Angelie, Fouqueville eſtonné a l’arrivée d’un ſi dangereux rival le fit prier par Bouligneux de ceſſer de l’eſtre, Candole qui eſtoit veritablement amoureux d’Ardeliſe, & qui ne s’eſtoit embarqué aupres d’Angelie que pour la faire ſervir de pretexte, accorda ayſement a Fouqueville ce qu’il luy faiſoit demander, mais comme de cette Maiſtreſſe les amants eſtoient comme une hydre dont on ne couppoit point la teſte que l’on en fit renaiſtre une autre, Villepas reprit la place de Candole, Fouqueville qui le reconnut parla aſſés fierement a Villepas, ſoit que Villepas crut que ſon rival fut aimé, & que par conſequent ſon entrepriſe fut vaine, ſoit que ſon amour naiſſant luy laiſſaſt encor toute ſa prudence, il jugea a propos de ne ſe point attirer ſur les bras un homme ſi violent, & ne s’opiniaſtra point dans cette paſſion : Voüet n’eut pas tant de complaiſance dans la ſienne que Villepas, il continua a voir Angelie malgré Fouqueville, mais comme il n’avoit ny aſſés de fortune, ny aſſés de merite pour luy toucher le cœur, elle ne le conſerva que pour eſchauffer Fouqueville, pour luy faire renouveller ſes preſens, & luy faire connoiſtre qu’elle avoit des gens de qualité dans ſes intereſts qui ne ſouffriroient pas qu’on la maltraitaſt. Il fallut que Fouqueville enduraſt ce rival, mais il ſe deſchargea ſur le pauvre Vineville ; il avoit eſté un des premiers amans d’Angelie ; bien traitté, homme de bon ſens, & dont l’eſprit eſtoit a craindre, Fouqueville fit entendre au grand Druide qui ne voyoit alors que par les yeux du Fouqueville, qu’un homme de telle ſorte eſtoit dangereux dans Paris, de ſorte que le grand Druide fit donner une lettre de cachet a Vineville de ſe retirer a Tours juſques a nouvel ordre, celuy cy ne pouvant dire à Dieu à Angelie luy eſcrivit celle cy du dernier Avril 1650.
LETTRE.
Uelque deſir que vous m’ayés
teſmoigné que je vous rendiſſe
viſite, j’ay cru par le peu de plaiſir
que vous avés eu de la derniere, que
je ferois beaucoup mieux de m’en abſtenir,
puis qu’auſſy bien voſtre froideur
m’oſte toute la joye que je recevois
autre fois en vous voyant, car
en verité je me ſuis perſuadé que je
ne devois pretendre aucune part dans
vos bonnes graces ny en voſtre confiance,
veu l’engagement ou vous eſtés,
qui ne ſouffre pas que vous regardiés
rien hors de la, & qu’il vous
eſt honteux de manquer a ce que vous
devés par des obligations eſſentielles,
je croy meſme que vous me ſçauriés
meilleur gré de vous oublier tout
a fait que de m’en ſouvenir en ce
rencontre, & que vous approuvés
de bon cœur mon deſtachement de voſtre priſon & de vos intéreſts, avec
tout cela Madame je ne veux pas
que vous me perdiés, par ce que je
ſuis bien aſſuré qu’un jour vous ſerés
bien aiſe de trouver ce que vous
avés meſpriſé, je me conſerveray
donc autant que le peut ſouffrir la
cognoiſſance de l’eſtat preſent ou
vous eſtes, & l’amitié que je vous
ay promiſe, laquelle ne peut diſſimuler
que tout le genre humain donne
de furieuſes atteintes a voſtre conduitte,
& que vous eſtes devenuë
le ſujet continuel de toutes les converſations
du temps, on deſpeint
voſtre conduitte & voſtre embarquement
le plus bas & le plus abject,
ou le ſort ait jamais mis une perſonne
de voſtre condition, & on dit
que voſtre amy exerce ſur vous un
empire ſi tyrannique qu’il chaſſe tout
ce qu’il luy plaiſt & menace meſme
ceux qui ont apparence d’eſtre ſes rivaux comme il a fait Villepas,
je paſſe ſoubs ſilence les particularités
de ſes viſites ſecrettes qui ſont
aſſés connuës : penſés, Madame, au
prejudice que recoit voſtre reputation
de voſtre commerce, & faittes
reflexion ſur ce que vous eſtes & ſur
celuy qui vous oſte l’honneur, car
ce credit & la reputation qu’il
vous attire vous ſont fort peu honorables,
& ce ſont de faux jours
qui rejailliſſent ſur vous pluſtoſt
pour vous offuſquer que pour vous
honorer, ah Madame, ſi les pauvres
deffunts avoient tant ſoit peu de reſſentiment,
ils gratteroient leurs tombeaux
pour en ſortir & vous viendroient
faire des reproches d’une ſi
honteuſe deſpendance, mais comme
je ne croy pas que vous ſoyés fort
touchée de voſtre ſouvenir pour eux,
craignés les vivants qui toſt ou tard
ſeront illuminés ſur voſtre conduitte, & qui en feront ſans doute le diſcernement
neceſſaire. Je ne vous repreſente
point toutes ces choſes par un
motif de jalouſie, car je vous aſſure
que je ne ſuis pas frappé d’une paſſion
ſi affligeante & ſi inutile que
celle la, ſi je vous aimois eſperduement
je me deſchainerois en invectives
qui vous feroient des torts irreparables,
& je me vangerois de
ceux que vous me faittes avec tant
d’ingratitude : ſi je ne vous aimois
point du tout, je raillerois comme
les autres, mais je me conſerve a
voſtre eſgard dans une mediocrité
qui me cauſe une douleur muette,
& l’aveuglement de voſtre conduitte,
lequel enfin vous menera
dans les dernieres precipices, ſi
vous n’y prenés garde, m’afflige
ſenſiblement, je prens demain la
routte de Touraine, & je vous dis
adieu Madame, ſi vous recevés bien cet avis, je continueray a vous
aimer & a vous honorer : ſi vous le
recevés mal je feray en ſorte de me
deffaire du principe qui eſt cauſe de
l’amour que j’ay pour vous, cepandant
je ne vous demande point de
bon office pour mes affaires, mais ſeulement
qu’on ne m’en rende point
de mauvais, je vous en feray tres obligé.
L’exil de Vineville ne mit guere Fouqueville en repos plus qu’il eſtoit auparavant : Angelie enrageoit a tous momens, & ce qui inquietoit plus Fouqueville c’eſtoit le commerce du Mareſchal de Chamuy avec elle, cela l’avoit rendu tellement fiere qu’elle le traittoit quelquefois comme ſi elle ne l’euſt jamais veu, & celuy cy voyoit que c’eſtoit, d’ou venoit ſa fierté. Sur ces entrefaittes Chamuy ſe tenant fort preſſé de luy tenir la parole qu’il luy avoit donnée, & ne le voulant pas faire, fit avertir le grand Druide de tout ce qu’il avoit promis a Angelie par un de ſes Gentilhommes, qui paroiſſoit le hair, & en meſme temps en fit donner avis a Fouqueville par Madame de Calvoiſin femme de Gouverneur de Roye. Cette ruſe eut tout l’effect que Chamuy en avoit attendu, le grand Druide en prit l’alarme, & pour rompre une ſi dangereuſe intrigue fit negotier avec Chamuy. Fouqueville de ſon coſté, que Madame de Calvoiſin avoit averti, pria le grand Druide de trouver bon qu’il fit arreſter Angelie, & la mettre en lieu, ou elle n’auroit jamais de commerce avec perſonne, juſques a ce qu’il jugeaſt a propos de la mettre en liberté. Le grand Druide y ayant conſenti, Fouqueville fit prendre Angelie a Marlou, & la fit conduire a Paris avec une Demoiſelle, ou il la fit entrer la nuit & loger chés un, appellé De Vaux ruë de Poitou : le lendemain qu’elle fut arrivée, Fouqueville tira un Billet d’elle par ordre du grand Druide, par lequel elle le prioit de faire ſon accommodement avec Theodate & de ne plus ſonger au Prince Tyridate, par ce que cela la mettoit en danger de ſa vie, & comme quelques jours auparavant qu’elle fut priſe, elle eſtoit demeurée d’accord avec Chamuy, que ſi elle venoit a eſtre arreſtée, & que l’on exigeaſt d’elle des lettres contre les meſures qu’ils avoient priſes, ils n’y adjouſteroient point de foy ſi elles n’eſtoient ſoubſcrittes d’un double ſceau : elle n’en mit qu’un dans cette lettre, mais elle en mit deux dans une autre qu’elle eſcrivit en meſme temps a Chamuy, par laquelle elle luy mandoit de demeurer tousjours ferme dans ſa reſolution, qu’il avoit priſe de ſervir le Prince Tyridate, & de luy donner ſes places : Chamuy qui n’en avoit aucune intention, & qui ne le luy avoit promis que pour en avoir des faveurs, & pour arracher du grand Druide des graces qu’il ne pouvoit avoir ſans ſe faire craindre, ſupprima la lettre d’intelligence & envoya au Prince Tyridate celle que Fouqueville avoit eſcritte a Angelie, par laquelle le Prince voyoit qu’elle eſtoit en danger de la vie, luy manda de faire ſon traité à la cour, pour veu qu’il tiraſt Angelie de priſon : le grand Druide qui croyoit que Chamuy eſtoit tellement amoureux d’Angelie, qu’il donneroit tout ce que l’on luy manderoit pour la tirer de priſon, luy voulut conter ſa liberté pour cent mil livres ſur les deux cent mil eſcus, dont on eſtoit demeuré d’accord avec lui, mais le Mareſchal n’en voulut rien rabatre, & neantmoins pour ne paſſer pas aupres d’elle pour Fourbe & guarder quelques meſures, il ne voulut pas mettre ſes places entre les mains du grand Druide qu’il ne ſceuſt qu’Angelie fut en liberté, de ſorte que pour le ſatisfaire la deſſus on le trompa, & on envoya Angelie dans les Peres de l’Oratoire ſe faire voir a un Gentilhomme, qu’il avoit envoyé expres pour cela, a qui elle dit qu’elle eſtoit libre, apres quoy elle retourna en priſon ou elle fut encor tenue huict jours. Pendant les trois ſepmaines qu’elle fut en priſon dans la rue de Poitou, Fouqueville n’eſtoit pas ſi libre qu’elle, il ſe rengageoit tous les jours de plus en plus, car comme avec la liberté d’aller & de venir il luy oſtoit encor celle de le tromper en l’empeſchant de voir perſonne, il la trouvoit mille fois plus aimable qu’auparavant. d’Ailleurs Angelie qui ſe vouloit remettre dans ſon eſprit pour ſe mettre en liberté, vivoit d’une maniere avec luy capable d’attendrir un Barbare, car avec mille complaiſances & milles douceurs qu’elle avoit pour luy, elle luy teſmoignoit une confiance ſi entiere, qu’il ne pouvoit s’empeſcher de croire qu’elle ne vouluſt jamais dependre que de luy, les choſes eſtant en cet eſtat Fouqueville ſurpriſt une lettre fort tendre, qu’Angelie eſcrivoit au Prince Tyridate, cela luy donna tant de douleur qu’en luy en faiſant des reproches il ſe voulut empoiſonner avec le vif argent de ſon miroir, mais comme il commençoit a s’en trouver mal, il perdit l’envie de mourir pour une infidelle, & prit le teriaque qu’il portoit tousjours ſur luy pour ſe guarentir des ennemys, que l’employ qu’il s’eſtoit donné aupres du grand Druide, luy attiroit tous les jours. Hormis d’aller de ſon mouvement ou il luy plaiſoit, Angelie paſſoit fort agreablement le temps dans ſa priſon, Fouqueville luy faiſoit la plus grande chere du monde, il luy faiſoit tous les jours des preſens fort conſiderables en bijoux & pierreries, il en ſortoit a deux heures apres minuict & rentroit a huict heures du matin & ainſy des vingt quatre heures du jour il en eſtoit dixhuict avec elle, il n’eſt pas croyable que le grand Druide ignoraſt ou eſtoit Angelie, & cela eſt plaiſant que ce grand homme qui faiſoit tout le deſtin de l’Europe, fut de moitié d’un commerce amoureux avec Fouqueville, je crois que la raiſon qu’il avoit d’approuver ce commerce eſtoit que connoiſſant Angelie d’une humeur intriguante & dangereuſe, il aimoit mieux qu’elle fut entre les mains de Fouqueville que d’un autre, & que d’ailleurs la tenant en chambre, & la deſhonorant par la abſolument, il eſtoit bien aiſe que le Prince Tyridate ſon Couſin & ſon amant en receuſt une mortification extraordinaire, mais enfin l’accommodement du Mareſchal de Chamuy eſtant fait a condition qu’Angelie ſortiroit de priſon il fallut la mettre en liberté, on l’envoya a Marlou ou il arriva l’affaire la plus faſcheuſe du monde quelque temps apres. Fouqueville eſtoit convenu avec elle que tous les Samedys il ſe renvoyroient toutes les lettres qu’ils ſe ſeroient eſcrittes reciproquement pendant la ſepmaine, & que ce ſeroit luy qu’il les envoyroit querir par un homme qui ſe diroit eſtre a Madame Des Vertus, un jour que cet homme eſtoit a Marlou il arriva un lacquais du Mareſchal de Chamuy avec une lettre pour Angelie, laquelle ayant fait reſponſe, & l’ayant donnée a une femme de chambre pour la rendre au porteur, celle cy ſe meſprit, & donna a l’homme de Fouqueville la reſponſe que ſa Maiſtreſſe faiſoit au Mareſchal, & au lacquais du Mareſchal le pacquet deſtiné pour Fouqueville, l’on peut juger dans quel alarme fut Angelie quand elle connut l’equivoque, & particulierement quand on ſcaura que dans la lettre qu’elle eſcrivoit a Fouqueville, outre mille douceurs il y avoit encor un grand Chapitre contre Madame de Broger, qu’elle hayſſoit par ce que naturellement elle avoit les graces du corps & de l’eſprit qu’Angelie n’avoit que par artifice, il eſt certain que celle cy l’avoit tousjours enviée, & ne luy avoit jamais pardonné ſon merite. Dans un autre endroit elle tailloit en pieces Montaigu, & faiſoit preſque par tout des plaiſanteries du Mareſchal les plus picquantes du Monde, quand elle ſongeoit encor aux lettres de Fouqueville qu’elle luy renvoyoit dans leſquelles des tendreſſes & des emportemens d’amour, qui peuvent eſtre bons pour une Maiſtreſſe mais qui paroiſſent d’ordinaire ridicules aux gens judicieux, & que celle cy eſtoit entre les mains d’un rival glorieux & mocqué, elle eſtoit au deſeſpoir. Fouqueville de ſon coſté ne paſſoit pas mieux ſon temps, le Mareſchal auſſy toſt qu’il euſt veu les lettres de Fouqueville, & celle que luy eſcrivoit Angelie, jugea qu’il pouvoit eſtre obligé un jour de les luy rendre par ſes fragilités aupres d’elle, il les fit donc toutes copier, & en ſuite alla monſtrer tous les originaux a Cofalace, & a Deſpanutes, qu’il ſcavoit eſtre ennemie d’Angelie, apres que Fouqueville euſt eſté une nuit a Marlou, il revint chéz le Mareſchal auquel il redemanda ſes lettres, le Mareſchal ne ſe contenta pas de les luy refuſer, mais adjouſta toute ſa raillerie a ſa maniere : pendant que le Mareſchal ſe reſiouiſſoit, il tenoit la lettre d’Angelie ouverte a Fouqueville, celuy cy aimant preſqu’autant ſe faire tuer que de laiſſer ſa Maiſtreſſe a la diſcretion de ſon rival, comme elle eſtoit par cette lettre, ſe jetta deſſus, & en deſchira la moitié qu’il alla monſtrer a Angelie, luy diſant que le Mareſchal avoit bruſlé l’autre. Cepandant le Mareſchal en colere de l’entrepriſe de Fouqueville, luy dit qu’il euſt promptement a ſortir de chéz luy, & que ſi quelque conſidération ne le tenoit, il le feroit jetter par les ſeneſtres. Quelque temps apres, Angelie eſtant revenuë a Paris, crut que pour deſabuſer le public de mille particularités que le Mareſchal avoit dit, il falloit qu’elle fit voir a des gens de merite & de vertu de quelle maniere il la traittoit, elle choiſit pour cela la maiſon de Monſieur le Marquis de Souches, grand Prevoſt de France aupres de qui particulierement & de ſa femme elle ſe vouloit juſtifier, le rendés vous eſtant pris avec le Mareſchal, celuy cy s’aperceut de ſon deſſein, he Dieu te garde, luy dit il en l’abordant, mon pauvre Enfant comment ſe portent mes petites feſſes ſont elles tousjours maigres : on ne ſcauroit comprendre l’eſtat ou fut Angelie a ce diſcours, celuy fut un coup de maſſue ſur ſa teſte, il ne laiſſa pas de luy venir en la penſée de traitter le Mareſchal de Fol, & d’Inſolent, mais elle crut qu’ayant debuté comme il avoit fait, il entreroit dans un deſtail le plus honteux du monde pour elle, ſi elle le faiſoit parler tant ſoit peu, le grand Prevoſt & ſa Femme les regardoient l’un & l’autre & ſe retournant vers Angelie luy trouvoient les yeux baiſſés, veritablement elle ne changeoit point de couleur ; mais ceux qui la connoiſſoient ne la croyoient pas moins embaraſſée, enfin le grand Prevoſt prenant la parole, vous avés tout dit Monſieur le Mareſchal, les braves hommes ne doivent pas rompre en viſiere aux Dames, on leur doit ſçavoir bon gré du preſent qu’elles font de leur cœur, mais il ne faut pas les offencer quand elles le refuſent : j’en conviens dit le Mareſchal, mais quand elles l’ont une fois donné, ſi elles changent apres cela il faut qu’elles ayent de grands menagements pour ceux qu’elles ont aimés, & quand elles font des railleries d’eux, il faut qu’elles s’expoſent a recevoir de grands deſplaiſirs ; vous m’entendés bien Madame, adjouſta il, ſe tournant vers Angelie, je ſuis aſſuré que vous croyés que j’ay bien raiſon, mais vous me ſurprenés par voſtre embarras, vous deuriés eſtre faitte a la fatigue depuis le temps que vous faittes de meſchans tours, je vous jure que je n’aurois jamais crû que vous euſſiés tant de honte, que vous en avés : en achevant ce diſcours il ſortit & laiſſa Angelie plus morte que vive. Le grand Prevoſt & ſa femme eſſayerent de la remettre en luy diſant, que ce que le Mareſchal avoit dit, n’avoit fait aucune impreſſion ſur leurs eſprits, cepandant depuis ce jour la il n’eut pas grand commerce avec elle, quinze jours apres Fouqueville fut obligé d’aller a la cour qui eſtoit a Compiegne, Angelie qui prevoyoit le retour du Prince Tyridate par la paix generale dont on parloit fort, & qui ne vouloit pas qu’on la trouvaſt dans des attachemens ſi honteux pour elle, & qui d’ailleurs luy eſtoient fort a charge, reſolut de les rompre d’une maniere qu’il n’en reſtat plus aucun veſtige, dans ce deſſein elle s’en alla au logis de Fouqueville, ou ayant trouvé celuy de ſes gens, en qui il avoit plus de confiance, elle luy demanda les clefs du cabinet de ſon Maiſtre, luy diſant qu’elle luy vouloit eſcrire : ce garçon ſans penetrer plus avant & ne regardant que la paſſion de ſon Maiſtre pour Angelie, luy donna auſſy toſt ce qu’elle voulut, elle rompit la ſerrure de la caſſette, ou elle ſcavoit bien que Fouqueville avoit mis ſes lettres & non ſeulement les prit toutes, mais encor d’autres du Prince Tyridate, qu’elle luy avoit données & les alla bruſler chéz la Sybille. Fouqueville ayant trouvé a ſon retour ce tracas chez luy s’en alla chéz Angelie, & commença en entrant par les menaces de luy couper le nés, en ſuitte il caſſa un chandelier de Criſtal & un grand miroir qu’il luy avoit donné & ſortit apres luy avoir dit mille injures. Pendant ce Vacarme une femme d’Angelie qui crut que Fouqueville luy reprendroit tout ce qu’il luy avoit donné, ſe ſaiſit d’une caſſette de pierreries de ſa Maiſtreſſe & l’alla porter chés la Sybille, ou le ſoir meſme Angelie l’envoya reprendre, pour la donner en garde a une devote qui eſtoit parente de ſa mere. Fouqueville qui en fut averti alla le lendemain chés cette devote enlever de force la caſſette. Angelie qui en fut avertie fut au deſeſpoir, mais elle ne perdit pas le jugement, elle employa aupres de Fouqueville des gens qui avoient tant de credit ſur ſon eſprit qu’il rendit la caſſette, & dans cette reſtitution ils ſe raccomoderent auſſy bien comme ils avoient jamais eſté, & cette reconciliation fut ſi prompte que le Seigneur de Velitobulie eſtant venu le lendemain conſoler Angelie ſa Fille de l’accident qui luy eſtoit arrivé, Fouqueville eſtoit deſia avec elle, qui ſe cacha dans un cabinet pendant cette viſite, d’ou il entrevit toute la comédie.
Quelque temps apres Angelie ne ſe voulut pas tousjours donner la peine de cacher qu’elle revoyoit Fouqueville, & crut que leur querelle ayant fait grand bruit, il faloit que leur accommodement fut public, elle ſe fit donc prier par toutes ſes amies a la recommandation de Fouqueville de luy vouloir pardonner, & enfin en ayant fait une affaire de conſequence, la Mere ſuperieure de la miſericorde, femme ſujette aux viſions beatifiques, les fit ſans parler embraſſer enſemble. Cette entrepriſe decredita un peu cette reverende Mere aupres de la Reine & du grand Druide, ils ne crurent plus qu’elle euſt un commerce ſi particulier avec Dieu puis qu’elle ſe laiſſoit tromper ſi fauſſement aux hommes.
Cepandant cette reconciliation ne dura que ſix mois, le retour en Gaule du Prince Tyridate, qui s’avancoit tous les jours, fit apprehender a Angelie qu’il ne la trouvaſt encor ſous la domination de Fouqueville, & mes Madamoiſelle de Sainct Chaumont & de Feuquieres ſes Couſines & ſes bonnes amyes luy en firent tant de honte, qu’elle rompit avec luy ſous ombre de devotion, il fut fort facile a Fouqueville de conſentir au deſſein d’Angelie, dans un autre temps il ne l’auroit pas fait, mais voyant ſon credit aupres du grand Druide fort diminué & craignant que le Prince Tyridate, qui le haiſſoit d’ailleurs, & le Seigneur de Velitobulie, qui voudroit vanger la honte qu’il avoit fait a ſa maiſon, ne le fit tüer s’il donnoit a Angelie le moindre ſujet de plainte, il ceſſa de la voir mais ne ceſſa de l’aimer.
Gynotic.