Histoire amoureuse des Gaules (éd. Originale)/Histoire de Bussy et de Belise
Hiſtoire de Buſſy &
de
BELISE.
Inq ans auparavant la brouillerie
de Mad. de Cheneville &
de moy, m’eſtant trouvé au commencement
de l’hyver à Paris, fort
amy de des Feuilles & de Geraſte,
nous nous miſmes tous trois dans la
teſte d’eſtre amoureux, & par ce que
nous ne voulions pas que nos affaires
nous ſeparaſſent les uns des autres,
nous jettaſmes les yeux ſur
ce qu’il y avoit de jolies femmes,
pour voir ſi nous n’en pourions pas
trouver trois, qui fuſſent auſſy amyes
que nous, ou qui le puſſent devenir :
nous ne cherchaſme pas long
temps ſans rencontrer ce qui nous
falloit. Meſdames Beliſe, Amaranthe, & Uranie eſtoyent fort amyes,
& fort aimables, mais comme peut
eſtre euſſions nous eu de la peine à
nous accorder ſur le choix, & que
le merite de ces Dames n’eſtoit pas
ſi eſgal, que nos inclinations nous
portaſſent à les aimer eſgalement,
nous convinſmes de faire trois billets
de leur trois noms, de les mettre
dans une bourſe, & de nous en
tenir en les tirant à ce que le ſort en
ordonneroit. Mad. Beliſe eſcheut
à des Feuilles, Mad. Uranie, à Geraſte,
& Mad. Amaranthe à moy. La
Fortune en ce rencontre monſtra
bien quelle eſtoit aveugle, car elle
fit une faveur à des Feuilles, dont il
ne connut pas ſi bien le prix que
j’euſſe fait, mais enfin il fallut me
contenter de ce qu’elle m’avoit donné,
& comme je n’avois veu que
cinq ou ſix fois Mad. Beliſe, je crus
que les ſoins que j’allois rendre a
Mad. Amaranthe, eſſaceroit de mon
ame l’esbauche d’une paſſion.
Nous, nous embarquaſmes donc aupres de nos Maiſtreſſes : des Feuilles, ayant teſmoigné quinze jours trois ſepmaines de l’amour à Mad. Beliſe par des aſſiduités, ſe reſolut enfin de luy en parler, d’abord il trouva une femme qui ſans trop faire la ſevere, luy parut ſi naturellement ennemye des engagemens, qu’il faillit à deſeſperer de reuſſir aupres d’elle, ou du moins d’y reuſſir promptement : il ne ſe rebuta point, & quelque temps apres il la trouva plus incertaine, & enfin la preſſa tant & luy parut ſi amoureux, qu’elle luy permit d’eſperer d’eſtre aimé quelque jour. Mais avant que de paſſer outre il eſt à propos de faire la peinture de Madame Beliſe & de des Feuilles.
Madame Beliſe à les yeux petits, noirs & brillans, la bouche agreable, le nés un peu trouſſé, les dents belles & nettes, le teint trop vif, les traits fins & delicats & le tour du viſage agreable, elle à les cheveux noirs, longs, & eſpais, elle eſt propre au dernier point, & l’air qu’elle ſouffle eſt plus pur que celuy qu’elle reſpire, elle a la gorge la mieux faitte du monde les bras & les mains faits au tour, elle n’eſt ny grande ny petite, mais d’une taille fort aiſée, & qui ſera tousjours agreable, ſi elle la peut ſauver de l’incommodité de trop d’embonpoint, Madame Beliſe a l’eſprit vif & penetrant, comme ſon teint juſques à l’exces, elle parle & eſcrit avec une facilité ſurprenante, & le plus naturellement du monde, elle eſt ſouvent diſtraitte en converſation, & l’on ne luy peut guere dire de choſes d’aſſés de conſequence, pour occuper toute ſon attention, elle vous prie quelquesfois de luy apprendre une nouvelle, & comme vous commencés la narration elle oublie ſa curioſité, & le feu dont elle eſt pleine, fait qu’elle vous interrompt pour parler d’autres choſes.
Madame Beliſe aime la muſique & les vers, elle en fait même de fort jolis & chante mieux que femme de France de ſa qualité, perſonne ne dance mieux qu’elle, elle craint la ſolitude, elle eſt bonne amye, juſques à prendre brutalement le party de ceux qu’elle aime, quand on en veut mal parler devant elle, & juſques à leur donner tout ſon bien s’ils en avoient beſoin, elle garde relligieuſement leurs ſecrets, elle ſcait bien vivre avec tout le monde, elle eſt civile comme il faut que le ſoit une femme de qualité, & quoy que elle aime aſſés a ne faſcher perſonne, ſa civilité ne laiſſe pas de tenir plus de la gloire que de la flatterie, cela fait qu’elle ne gagne pas fitoſt les cœurs que beaucoup d’autres plus inſinuantes, mais quand on connoiſt ſa fermeté on s’attache bien plus fortement à elle.
Des Feuilles n’eſt pas tout à fait pour homme, ce que Madame Beliſe eſt pour femme, ce ſont des merites differends, celuy cy a neantmoins quelque faux brillans, qui peut esblouir d’abord les eſtourdis, mais qui ne trompe pas les gens qui font des reflexions. Il a les yeux bleus & vifs, la bouche grande, le nés court, les cheveux friſés & un peu ardens, la taille aſſés belle, les genoux en dedans, il a trop de vivacité, il parle trop & veut être tousjours plaiſant, mais il ne fait pas tousjours ce qu’il veut, cela s’entend avec les honneſtes gens, car pour le peuple, & les Eſpriſts mediocres, avec qui il nous faut tousjours avoir la bouche ouverte pour rire ou pour parler, il eſt admirable, il a l’eſpriſt leger, & le cœur dur juſqu’à l’ingratitude, il eſt envieux, & c’eſt luy faire un outrage que d’avoir de la proſperité, il eſt vain & fanfaron, & à ſon avenement dans le monde, il nous avoit ſi ſouvent dit qu’il eſtoit brave, qu’on faiſoit conſcience [1], cepandant on fait conſcience aujourd’hui de le croire. Je vous ay dit que Madame Beliſe perſuadée qu’il avoit une violente paſſion pour elle, luy avoit laiſſé eſperer de pouvoir eſtre aimé, tout autre que des Feuilles euſt fait de cette affaire la plus aimable affaire du monde, mais il eſtoit leger comme je vous ay dit, & n’aimoit que par boutade, il en faiſoit aſſés pour eſchauffer ſa maiſtreſſe, & trop peu pour luy faire prendre party, comme je diſois à cette belle qu’il l’aimoit fort, car des Feuilles m’avoit prié devant elle, de parler pour luy en ſon abſence, elle ſe mocquoit de moy, & me faiſoit remarquer quelques endroits de ſon procedé qui deſtruiſoient les bons offices que je luy voulois rendre, je ne laiſſois pas de l’excuſer & ne pouvant ſauver ſa conduitte, je juſtifiois au moins ſes intentions. Nous eſtions à peu pres en meſmes termes Geraſte & moy avec Meſdames Uranie, & Amaranthe, c’eſt a dire qu’elles vouloient bien que nous les aimaſſions, mais veritablement nous faiſions mieux noſtre debvoir aupres d’elles, que des Feuilles aupres de Mad. Beliſe. Enfin trois mois s’eſtans paſſés, pendant lesquels[2] ſe trouvoit plus engagée par les choſes que je luy diſois en faveur de des Feuilles, que par l’amour qu’il luy teſmoignoit, il fallut que cet amant allaſt ſervir à l’armée à un regiment d’infanterie qu’il avoit, cet adieu luy fit ſentir qu’elle avoit dans le cœur pour luy un peu plus de bonté, qu’elle n’avoit cru, & meſme elle luy en laiſſa voir quelque choſe, mais quoy que c’en fuſt aſſés, pour rendre un honneſte homme heureux, cela ne pouvoit pas choquer la vertu la plus ſevere. Des Feuilles en partant luy fit mille proteſtations de l’aimer toute ſa vie, quand meſme elle s’opiniaſtreroit à ne point respondre à ſa paſſion, & luy & moy la preſſaſmes tant de luy accorder la permiſſion de luy eſcrire, qu’elle y conſentit.
Quelque temps apres ce deſpart, m’apercevant que le commerce que j’avois pour mon amy avec ſa maiſtreſſe, m’avoit bien plus touché le cœur en me la faiſant connoiſtre de plus prés, & que les efforts que j’avois fait pour connoiſtre Mad. Amaranthe, ne m’avoient point guery de Mad. Beliſe, je reſolus de ne la plus voir ſi ſouvent, pour n’eſtre pas ſi ſouvent partagé entre l’honneur, & l’amour propre. Tant que des Feuilles fut à Paris, ſa maiſtreſſe ne prit pas garde que je la voyois moins qu’à l’ordinaire, mais comme il fut party, elle connut du changement, ma maniere de vie la mit en peine, croyant que ma retraitte eſtoit une marque de refroidiſſement de des Feuilles, de qui, même depuis ſon départ, elle n’avoit receu nulles nouvelles. Quelques jours apres m’ayant envoyé prier de l’aller voir, que vous ay je fait, me dit elle, je ne vous vois plus, vôtre amy a il quelque part en vos abſences ? non, Madame luy reſpondis je, cela ne regarde que moy, comment, dit elle, vous ay-je donné quelque ſujet de plainte ? non, Madame, luy dis je, je ne me ſçaurois plaindre que de la fortune. L’embarras, avec lequel je luy dis cela, l’obligea à me preſſer de luy en dire d’avantage, hé quoy adjouſta elle me cacheriés vous vos affaires ? à moy qui vous fais voir tout ce que j’ay dans le cœur, ſi cela eſtoit je me plaindrois de vous : ah que vous eſtes preſſante luy reſpondis je, eſt ce avoir de la diſcretion que d’arracher le ſecret de ſon amy, & ne devés vous pas voir que je ne vous dois pas dire le mien, puisque je ne le vous dis pas en l’eſtat ou je ſuis avec vous, ou pluſtoſt ne le deuriés vous pas deviner, puiſque ..... ah n’achevés pas Monſ. me dit elle, j’ay peur de vous entendre, & j’ay peur d’avoir ſujet de me faſcher, & de perdre l’eſtime que je fais de vous, non non Mad. ne craignés rien, bien qu’il me fuſt important de me l’apprendre, je ne laiſſeray pas de faire mon devoir, mais puiſque nous en ſommes venus ſi avant, je m’en vais vous dire tout le reſte. Auſſy toſt que je vous vis Mad. je vous trouvay fort aimable, & chaque fois que je vous voyois en ſuitte, je vous trouvois tousjours plus belle la derniere fois que la premiere, je ne ſentois pourtant rien d’aſſés preſſant pour m’obliger de vous chercher, & j’eſtois fort aiſe quand je vous rencontrois, la premiere choſe à quoy je m’apperceus que je vous aimois, ce fut à un chagrin que me donna voſtre abſence, comme j’eſtois ſur le point de m’abandonner à ma paſſion, & de ſonger aux moyens de vous la faire recognoiſtre : Geraſte, des Feuilles & moy tiraſmes au ſort aupres de qui de vous, de Madame Amaranthe, & de Mad. Uranie, chacun de nous s’attacheroit, quoy que ce que j’avois dans le cœur pour vous, Mad. fuſt encor foible, je n’aurois pas mis au hazard une choſe de cette conſequence, ſi je n’euſſe eſté juſques à la fort heureux, mais enfin ma Fortune changea pour ce coup, car vous eſcheutes à des Feuilles, & j’aurois plus gagné de perdre toute ma vie, qu’en ce malheureux moment, toute ma conſolation fut, comme je vous ay dit, de croire que l’attachement que j’allois avoir pour Mad. Amarante, que j’avois autrefois aimée, m’arracheroit du cœur ce qui y eſtoit desja pour vous, mais inutilement, Mad. car vous jugés bien que le commerce, que l’intereſt de mon amy m’obligeoit d’avoir avec vous, me donnant lieu de vous connoiſtre plus particulierement, & de remarquer en vous des principes admirables pour l’amour, que je n’ay peu me deffaire d’une paſſion, que voſtre beauté ſeule avoit fait naiſtre : lors que des Feuilles me pria de le ſervir, je ſentis quelque choſe au de la de la joye, qu’on a d’ordinaire de ſervir ſon amy : je m’apperceus bien toſt apres que ſans le vouloir tromper j’eſtois ravy de me meſler de ſes affaires, pour avoir ſeulement le plaiſir de vous parler d’amour : mais enfin Mad. je ne fus pas longtemps ſans connoiſtre que mon amour augmentoit tous les jours a force de vous voir de plus pres, il pouvoit à la fin me donner d’effroyables peines, cela Mad. m’a obligé de vous voir moins ſouvent, & quoy que vous n’y ayés pas pris garde, que depuis le depart de des Feuilles, il y a desja plus de quinze jours que j’ay retranché de mes viſites, ce n’eſt pas, Mad. que vous n’ayés peu remarque que j’ay tousjours ſervy mon amy, comme je me ſerois ſervi moy meſme, & l’ay juſtifie quelques fois lors qu’il eſtoit apparemment coupable, & que je pouvois, ſans paroiſtre infidelle, le ruiner aupres de vous ſi je l’euſſe voulu, laiſſant agir le reſſentiment contre mille fautes, que vous pretendiés qu’il fiſt contre l’amour, qu’il vous avoit teſmoigné, mais je vous avouë que mon debuoir me couſte trop, pour ne me pas eſpargner, en ne vous voyant point tout les efforts qu’il faut que je faſſe aupres de vous, au reſte Mad. je ne vous aurois jamais dit les raiſons de ma retraitte ſi vous ne me les aviés demandées. Il ny a rien de plus honeſte, Monſ. repliqua elle, que ce que vous faittes aujourd’hui, mais il faut achever de faire vôtre debuoir, vous devés mander à voſtre amy l’eſtat de toutes les choſes, afin qu’il ne ſoit pas ſurpris, quand il apprendra peut eſtre par d’autres que vous ne me voyés preſque plus, & qu’il ne s’attende pas inutilement à vos bons offices aupres de moy, & la deſſus Mad. Beliſe m’ayant fait apporter du papier & de l’ancre, j’eſcrivis cette lettre à des Feuilles.
LETTRE.
Uiſque de la maniere, dont
j’ay uſé, l’amour que j’ay
pour voſtre maiſtreſſe n’offence ny mon
honneur, ny l’amitié que je vous
dois, je puis bien ſans honte vous
l’apprendre, & au contraire je me deshonnorerois en le cachant, ſcachéz
que je n’ay pu voir Mad. Beliſe ſans
l’aimer, & m’en eſtant apperceu, j’ay
ceſſé de la voir, & que m’envoyant chercher
aujourd’hui, pour ſçavoir le ſujet
de ma retraitte je luy ay dit que je
l’aimois, mais que pour ne rien faire contre
mon debuoir, je ne la verrois plus,
j’ay cru vous en debuoir avertir, afin
que vous preniés d’autres meſures aupres
d’elle, & que vous voyés dans le
malheur qui m’eſt arrivé de devenir voſtre
rival, que je ne ſuis point indigne
de voſtre amitié ny de voſtre eſtime.
Ayant leu cette lettre à Mad. Beliſe, hé bien dit il, ce procedé eſt il net ? ah Monſ. reſpondit elle, il n’y a rien de ſi beau, mais quoy que je croye que vous ayez la plus belle ame du monde, il ſeroit bien difficile que vous meſlant des affaires de voſtre rival, trouvant mille raiſons de vous rendre de mauvais offices l’un à l’autre, & croyant profiter de vos brouilleries vous reſiſtaſſiés dans l’amour que vous avés pour moy a la tentation de vous mettre mal enſemble, & comme vous avés de l’eſprit il ne ſeroit pas mal aiſé de faire en ſorte qu’il paruſt que l’un ou l’autre euſt tort, & de jetter ſur l’un de nous deux ou ſur la Fortune le malheur dont vous ſeul ſeriés cauſe, quand meſme voſtre amy ceſſeroit de m’aimer par ſa propre inconſtance, apres ce que je ſçay de vous, je croirois tousjours ſi vous vous meſliés de nos affaires, que ce ſeroit par vos artifices : vous avés donc raiſon de ne me plus voir, & quoy que je perde infiniment en ce rencontre, je ne peus m’empeſcher de louer cette action : apres quelques autres diſcours ſur cette matiere, je ſortis pour envoyer la lettre que j’avois eſcritte à des Feuilles, & dix jours apres voicy la reſponce que j’en receus.
LETTRE.
Ous avés fait voſtre debuoir, mon
cher, & je feray le mien, j’ay
plus de confiance en vous que vous meſme,
je vous, prïe donc de voir tousjours
Mad. Beliſe, & de me ſervir
aupres d’elle, quand on eſt auſſy delicat
ſur l’intereſt, que vous me le paroiſſés,
on eſt aſſurement incapable de hair,
mais quand le merite de Mad. Beliſe
vous auroit tellement aveuglé, que vous
ne ſeriés pas en eſtat de vous en retirer,
je vous excuſerois volontiers ſur la neceſſité,
qu’il y a de l’aimer, quand on
la connoiſt parfaictement.
Avec cette lettre il y en avoit une autre pour Mad. Beliſe.
LETTRE.
E ne ſuis pas ſurpris, Mad. d’aprendre
que mon amy vous aime, je
m’eſtonnerois bien plus qu’un honeſte
homme qui vous voit, & qui vous parle
tous les jours, conſervaſt ſon cœur
aupres tant de merite, il me mande
qu’il ne vous veut plus voir, de peur
ne ſuccomber à l’inclination qu’il a pour
vous, & moy je le ſupplie de ne ſe
pas retirer, ſur l’aſſurance que j’ay
qu’il aura plus de force qu’il ne penſe,
& que quand meſme il ne pourroit
plus reſiſter, vous ne donneriés pas voſtre
cœur à un traiſtre apres l’avoir refuſé
au plus fidelle de tous les amans.
Auſſy toſt que j’eus receu ces deux lettres, je les allay porter à Mad. Beliſe, mais pour ne plus nuire à mon amy, de qui la maiſtreſſe eſtoit delicate, j’effaçay toute la fin de la lettre qu’il m’eſcrivoit, depuis l’endroit ou il me mandait, que quand le merite de Mad. Beliſe &c. J’eus peur qu’elle ne ſongeaſt comme moy, que cet endroit eſtoit trop galant, mais peu tendre. Vous avés raiſon, reſpondit Trimalet, & non ſeulement cet endroit mais les deux Lettres me paroiſſent bien eſcrittes, mais indifferentes : la ſuitte, repliqua Buſſy, ne vous deſabuſera pas, vous ſçaurés donc, continua il, que Mad. Beliſe voyant cette rayeure, me demanda ce que c’eſtoit, je luy dis que des Feuilles me parloit d’une affaire de conſequence qui me regardoit : puis qu’il ſouhaitte, me dit elle, que vous continuyés de me voir j’y conſens, mais c’eſt à dire que vous ne me parlerés jamais des ſentimens que vous aurés pour moy, je le feray puis que vous le voulés luy repliqu’ay je, ce n’eſt pas que je vous en deuſſe parler ſans eſtre ſuſpect, car quoy que je vous aime plus que ma vie, ſi pour connoiſtre mon amour vous meſpriſiés celuy de mon amy, en ceſſant de vous eſtimer, je ceſſerois de vous aimer auſſy : ce n’eſt pas ſeulement à cauſe que vous eſtes belle, c’eſt encor par ce que vous n’eſtes pas coquette, que je vous aime. Je le crois, Monſ. me dit elle, mais puiſque vous ne deſirés ny ne pretendés rien, ne m’aimés plus, car qu’eſt ce qu’un amour ſans deſirs & ſans eſperance : je ne pretends rien luy disje, mais j’eſpere & je deſire : hé que pouvés vous deſirer ? je ſouhaitte repliquay je que des Feuilles ne vous aime plus, & que cela vous ſoit indifferent : & quand cela ſeroit, reprit elle, croiriés vous en eſtre plus heureux ? Je ne ſçay ſi je le ſerois, luy disje, Mad. mais au moins en ſerois je plus pres que je ne ſuis, & la deſſus je fis ce coupplet de chanſon :
Si vous aimer ſeulement,
C’eſt un aſſés grand tourment,
Vous pouvés juger du mal,
Que l’on a quand il faut être
Confident de ſon rival.
Ce qui me conſoloit un peu dans la veuë de toutes les peines, que me donnoit un amour ſans eſperance, c’eſtoit que j’eſtois ſur le point d’avoir la charge de meſtre de Camp general de la Cavallerie legere, & que cette charge m’obligeant d’aller bien toſt à l’armée, l’honneur me gueriſſoit d’un amour qui n’eſtoit pas heureux.
Quelques jours avant de partir je voulus adoucir le chagrin, que me donnoit la violence que je me faiſois à cacher ma paſſion, & pour cet effect je donnay a Mad. de Cheneville une Feſte fort belle, & ſi extraordinaire, que vous ſerés bien aiſe que je vous en faſſe la deſcription.
Premierement figurés vous dans le jardin du temple un bois, que des allées croiſent a l’endroit ou elles ſe rencontrent, il y a un grand rond d’arbres, aux branches des quels l’on avoit attaché cent chandelliers de criſtal, dans un des coſtés de ce rond, on avoit dreſſé un theatre magnifique, dont la decoration meritoit bien d’eſtre eſclairée, comme elle eſtoit, & l’eclat de mille bougies que les Feuilles des arbres empeſchoient de s’eſchapper, rendoit une lumiere ſi vive en cet endroit, que le Soleil n’euſt pas eſclairé d’avantage : la nuit eſtoit la plus tranquille du monde, d’abord la comedie commença, qui fut trouvée fort plaiſante, apres ce divertiſſement, vingtquatre violons ayant joüé les ritournelles, ils jouerent des bransles & des courantes, la compagnie n’eſtoit pas ſi grande qu’elle eſtoit bien choiſie, les uns dançoient, les autres voyoient dancer, & les autres de qui les affaires eſtoient plus avancées, ſe promenoient avec leurs Maiſtreſſes dans des allées ou l’on s’engageoit ſans ſe voir, cela dura juſques au jour, & comme ſi le Ciel euſt agi de concert avec moy, l’aurore parut quand les bougies finirent, cette feſte reuſſit ſi bien qu’on en manda les particularités par tout, & à l’heure qu’il eſt on en parle encor avec admiration ; il y en eut qui crurent en ce rencontre que Mad. de Cheneville, n’eſtoit que le pretexte de Mad. Amaranthe, mais la verité, eſt, que je donnay cette Feſte à Mad. Beliſe ſans luy oſer dire, mais je croy qu’elle s’en doutta, ſans luy en rien teſmoigner, cepandant je badinois avec elle devant la Compagnie, je luy diſois tousjours quelques douceurs en riant, & je luy fis ce couplet de ſarabande que vous avés aſſurement ouy dire :
De tous coſtés on vous deſire,
Mais quand vos yeux oſtent les lybertés,
On veut auſſy que voſtre ame ſoupire.
Sur voſtre cœur j’ay fait une entrepriſe,
Et ma Franchiſe
Ne tient à rien,
Mais j’ay bien peur adorable Beliſe.
Que voſtre cœur ne ſoit plus dur que le mien.
Vous voyés bien qu’ayant ces ſentimens pour Mad. Beliſe, mes ſoins pour Mad. Amaranthe eſtoient mediocres, je vivois pourtant le mieux du monde avec elle, & mon peu d’empreſſement s’accordoit tres mal avec ma paſſion. Le grand jour obligea la Compagnie à ſe ſeparer, & la fin de cette Hiſtoire mit fin à l’entretien de ces quatre Illuſtres penitens, qui apres une ſi belle preparation s’en retournerent à Paris pour faire leurs paſques.