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Histoire amoureuse des Gaules (éd. Originale)/Histoire de Madame Ardelise

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s. n. [i. e. Franc̜ois Foppens] (p. 1-112).


SOubs le regne de Theodate la guerre qui duroit depuis vingt ans n’empeſchoit point qu’on ne fit quelquefois l’amour, mais comme la Cour eſtoit remplie de vieux Cavalliers inſenſibles, ou de jeunes gens nés dans le bruit des armées & que ce meſtier avoit rendu brutaux, cela avoit fait la plus part des Dames un peu moins modeſtes qu’autrefois, & voyant qu’elles euſſent langui dans l’oiſiveté, ſi elles n’euſſent fait des advances, ou du moins ſi elles avoient eſté cruelles, il y en avoit beaucoup de pitoyables & quelqu’unes d’effrontées.

Ardeliſe eſtoit de ces dernieres, elle avoit le viſage rond, le nés bien fait, la bouche petite, les yeux brillans & fins, & les traits delicats, le rire, qui embellit tout le monde, faiſoit en elle un effect tout contraire, elle avoit les cheveux d’un chaſtain clair, le ſein admirable, la gorge, les mains, & les bras bien faits ; elle avoit la taille groſſiere & ſans ſon viſage on ne luy auroit pas pardonné ſon air, cela fit dire a ſes flatteurs, quand elle commença de paroiſtre qu’elle avoit aſſurement le corps bien fait, qui eſt ce que diſent ordinairement ceux qui veulent excuſer les femmes, qui ont trop d’embonpoint, & cepandant celle cy fut trop ſincere en ce rencontre pour laiſſer les gens dans l’erreur, s’eclaircit du contraire qui voulut, & il ne tint pas à elle, qu’elle ne deſabuſaſt tout le monde ; Ardeliſe avoit l’Eſprit viſ & plaiſant quand elle eſtoit libre, elle eſtoit peu ſincere, ineſgale, eſtourdie, point meſchante, elle aimoit les plaiſirs juſques a la deſbauche & il y avoit de l’emportement juſques dans ſes moindres divertiſſemens, ſa beauté autant que ſon bien, quoy qu’il ne fuſt que mediocre, obligea Lenix a la rechercher en mariage, cette recherche ne dura pas longtemps, Lenix qui eſtoit homme de qualité & de grands biens fut receu agreablement de la mere d’Ardeliſe, & n’eut pas le loiſir de ſoupirer pour des charmes, qui avoient fait deux ans durant les ſouhais de toute la cour, ce mariage eſtant achevé les amans qui avoient voulu eſtre mariés ſe retirerent, & il en vint d’autres qui ne vouloyent qu’aimer, un des premiers qui ſe preſenta fut Oroondate, a qui le voiſinage d’Ardeliſe donnoit plus de commodité de la voir, & cette raiſon fut cauſe qu’il l’aima aſſés longtemps ſans que l’on s’en aperceut, & je croy que cet amour euſt touſiours eſté caché, ſi Oroondate n’euſt jamais eu de rivaux, mais Candole eſtant devenu amoureux d’Ardeliſe deſcouvrit bientoſt ce qui eſtoit caché faute de gens intereſſés, ce n’eſt pas que Lenix n’aimaſt ſa femme, mais les maris s’aprivoiſent & jamais les amants, & la jalouſie de ceux cy eſt mille fois plus penetrante, que celle des autres, cela fit donc que Candole viſt des choſes que Lenix ne voyoit pas, & qu’il n’a jamais veües, car il eſt encor a ſcavoir qu’Oroondate aimaſt ſa femme. Oroondate avoit les yeux noirs & le nés bien fait, la bouche petite, le viſage long, les cheveux fort noirs longs & eſpaix, la taille belle, il avoit aſſés d’Eſprit, ce n’eſtoit pas de ces gens qui brillent dans les converſations, mais il eſtoit homme de bon ſens & d’honneur, quoy que naturellement il euſt averſion pour la guerre.

Eſtant donc devenu amoureux d’Ardeliſe il chercha les moyens de luy deſcouvrir ſon amour, le voiſinage a Paris luy en donnoit aſſés d’occaſions, mais la legereté qu’elle teſmoignoit en toutes choſes luy faiſoit apprehender de s’embarquer avec elle, enfin un jour s’eſtant trouvé teſte a teſte, ſi je ne voulois, luy dit il, Madame que vous faire ſcavoir que je vous aime, mes ſoins & mes regards vous ont aſſés dit ce que je ſens pour vous, mais comme il faut Madame que vous reſpondiés un jour a ma paſſion, il eſt neceſſaire auſſy que je la deſcouvre, & que je vous aſſure en meſme temps, que vous m’aimiés ou que vous ne m’aimiés pas, je ſuis reſolu de vous aimer toute ma vie.

Oroondate ayant ceſſé de parler, je vous avouë Mr. reſpondit Ardeliſe, que ce n’eſt pas d’aujourd’hui que je connois que vous m’aimés, & quoy que vous ne m’en ayés point parlé pluſtoſt, je n’ay pas laiſſé de vous tenir Comte de tout ce que vous avéz fait pour moy des le premier jour que vous m’avez veüe, & cela me doit ſervir d’excuſe quand je vous avoueray que je vous aime. Ne m’en eſtimés pas moins, puis qu’il a longtemps que je vous entens ſoupirer, & quand meſme on pourroit trouver quelque choſe a redire a mon peu de reſiſtance. Ce ſeroit une marque de la force de voſtre merite pluſtoſt que de ma facilité.

Apres cela l’on peut bien juger que la Dame ne fut pas longtemps ſans donner les dernieres faveurs au Cavailler, & cela dura quatre ou cinq mois de part & d’autres ſans qu’il y euſt aucun tracas, mais enfin la beauté d’Ardeliſe faiſoit trop de bruit, & cette conquête promettoit trop de gloire a qui la feroit pour laiſſer Oroondate en repos, & Candole qui eſtoit l’homme de la cour le mieux fait, crut qu’il ne manquoit rien a ſa reputation que cela, il ſe reſolut donc trois mois apres la campagne finie d’eſtre amoureux d’elle ſitoſt qu’il la verroit, il fit voir par une grande paſſion qu’il eut enſuite pour elle, qu’elles ne ont pas tousjours des coups du Ciel ou de la fortune.

Candole avoit les yeux bleus & bien faits, les traits irreguliers, la bouche grande & deſagreable, mais de fort belle dens, les cheveux d’un blond doré en la plus grande quantité du monde, ſa taille eſtoit admirable, il s’habilloit bien & les plus propres taſchoyent de l’imiter, il avoit l’air d’un homme de qualité, & tenoit l’un des premiers rangs de France, comme on diroit a preſent de Duc & Pair, il eſtoit Gouverneur des Gergoniens en Chef, & des Bourguignons conjointement avec ſon pere Bernard d’Angleterre, & General de l’Infanterie gauloiſe, le genie en eſtoit mediocre, mais dans les premieres amours il eſtoit tombé entre les mains d’une Dame qui avoit infiniment de l’Eſprit, & comme ils s’eſtoyent tous deux fort aimés elle avoit pris tant de ſoin a le dreſſer, & luy de plaire a cette belle, que l’Art avoit paſſé la nature, & qu’il eſtoit beaucoup plus honeſte homme que mille gens qui avoient plus d’Eſprit que luy, eſtant donc de retour des confins de l’Eſpagne, ou il avoit commandé l’Armée ſoubs l’authorité du Prince comme proche parent du Roy, il commence a teſmoigner a Ardeliſe par mille empreſſements l’amour qu’il avoit pour elle dans la penſée, qu’il eut qu’elle n’avoit jamais rien aimé, & voyant qu’elle ne reſpondoit pas a ſa paſſion, il reſolut enfin de la luy apprendre de maniere qu’elle ne peuſt faire ſemblant de l’ignorer, mais comme il avoit pour toutes les femmes un reſpect qui tenoit un peu de la honte, il aima mieux eſcrire a Ardeliſe que luy parler, voicy ce qu’il luy eſcrivit.

LETTRE.


JE ſuis au Deſeſpoir, Madame, que toutes les Declarations d’Amour ſe reſſemblent. Et qu’il y ait tant de difference entre les ſentimens. Je ſens bien que je vous aime plus que tout le monde n’a de couſtume d’aimer, & je ne ſçaurois vous le dire que comme tout le monde vous le dit, ne prenés donc point garde aux paroles qui ſont foibles, & qui peuvent eſtre trompeuſes, mais faites reflexion ſur la conduite que je veux avoir avec vous, & ſi elle vous teſmoigne que pour la continuer tousjours de meſme force il faut eſtre vivement touché, rendés vous a ces teſmoignages, & croyés que puis que je vous aime ſi fort, n’eſtant point aimé de vous, je vous adoreray, quand vous m’aurés obligé d’avoir de la reconnoiſſance.

Ardeliſe ayant receu cette lettre y fiſt auſſy toſt reſponce.

LETTRE.


S’Il y a quelque choſe que vous empeſche d’eſtre cru, quand vous parlés de vos amours, ce n’eſt pas qu’ils m’importunent, c’eſt que vous en parlés trop bien, d’ordinaire les grandes paſſions s’expliquent plus confuſement, & il ſemble que vous eſcriviés comme un homme qui a bien de l’Eſprit & qui n’eſt point amoureux, mais qui le veut faire croire, & puis qu’il ne le ſemble a moy, qui meurs d’envie, que vous diſiés vray, jugés ce qu’il ſembleroit a d’autres a qui voſtre paſſion ſeroit indifferente, ils n’heſiteroient pas a croire que vous voulés rire, pour moy qui ne veus faire jamais de jugements temeraires, j’accepte le partie que vous m’offrés, & je veus bien juger par voſtre conduitte des ſentimens que vous avés pour moy.

Cette Lettre que les connoiſſeurs euſſent trouvé fort douce ne la parut pas trop a Candole, comme il avoit beaucoup de vanité, il avoit attendu des douceurs moins envelopées, cela l’empeſcha de tant preſſer Ardeliſe qu’elle l’euſt bien deſiré, il la faiſoit bonne fortune en deſpit d’elle meſme, & la choſe euſt duré plus longtemps, ſi cette belle n’euſt gagné ſur la modeſtie de luy faire tant d’avance, qu’il pouvoit tout entreprendre aupres d’elle ſans trop s’expoſer, ſon affaire eſtant conclüe, il s’apperceut bientoſt du commerce d’Oroondate. Un pretendant d’ordinaire ne regarde que devant luy, mais un amant bien traitté regarde a droite & a gauche, & n’eſt pas longtemps ſans deſcouvrir ſon rival, ſur cela Candole ſe plaint, ſa maiſtreſſe le traitte de biſarre, & de tyran, & le prend ſur un ton ſi hault qu’il luy demande pardon, & ſe croit trop heureux de l’avoir adoucie. Ce calme ne dure pas longtemps, Oroondate de ſon coſté fait des reproches auſſy inutiles que ceux de Candole & voyant qu’il ne peut deſtruire ſon rival il fait ſoubs main donner advis a Lenix qui deffend a Ardeliſe de le voir, c’eſt a dire redouble l’amour de ces deux amans, qui ayant plus d’envie de ſe voir depuis les deffences, en trouverent mille moyens plus commodes que ceux qu’ils avoyent au paravant, cependant Oroondate eſtant demeuré maiſtre du champ de bataille, Candole recommance ſes plaintes contre luy, il fait de nouveaux efforts pour le chaſſer, mais inutilement ; Ardeliſe luy dit qu’il ne conſidere que ſes intereſts, & qu’il ne ſe ſoucie pas de la perdre, puis que ſi elle deffendoit a Oroondate de la voir, ſon mary & tout le monde ne doutteroyent pas du Sacrifice. Ardeliſe qui n’aimoit pas tant Oroondate que Candole, ne le veut pourtant pas perdre, tant par ce qu’un & un ſont deux, que parce que les coquettes croyent mieux retenir leurs amans par une petite jalouſie que par une grande tranquillité.

Dans cette entrefaitte Criſpin, homme aſſés aagé, de baſſe naiſſance, mais fort riche, devint amoureux d’Ardeliſe, & ayant deſcouvert qu’elle aimoit le jeu, il crut que ſon argent luy tiendroit lieu de merite, & fonda ſes plus belles Eſperances ſur la ſomme qu’il reſolut de luy offrir, il avoit aſſés d’accés chez elle pour luy parler luy meſme s’il euſt oſé, mais il n’avoit pas la hardieſſe de faire un diſcours qui trainoit apres luy de faſcheuſes ſuittes, & puis il n’euſt pas eſté bien receu, il fit donc deſſein de luy eſcrire & luy eſcrivit cette lettre.

LETTRE.


J’Ay bien aimé de fois en ma vie, Madame, mais, je n’ay jamais rien tant aimé que vous, ce qui me le fait croire, c’eſt que je n’ay jamais donné a chacune de mes Maiſtreſſes plus de cent piſtolles pour avoir leurs bonnes graces, & pour les voſtres j’iray juſques a deux mille, faittes reflexion je vous prie la deſſus, & ſongés que l’argent eſt plus rare qu’il n’a jamais eſté.

Quinette femme de chanbre d’Ardeliſe, & ſa confidente luy rendit cette lettre de Criſpin, incontinent cette belle luy fit la reſponce qui ſenſuit.

LETTRE.


JE m’eſtois bien apperceue que vous aviez de l’Eſprit par les converſations que j’ay eue avec vous, mais je ne ſçavois pas encor que vous eſcriviſſiés ſi bien que vous faittes, je n’ay rien veu de ſi jolis que voſtre lettre, & je ſeray ravie d’en recevoir ſouvent de ſemblables, cepandant je ſeray bien aiſe de m’entretenir avec vous ſe ſoir a ſix heures.

Ardelise.

Criſpin ne manqua pas de ſe trouver au rendéſvous, & s’y trouva en habit decent, c’eſt a dire, avec ſon ſac & ſes quilles, Quinette l’ayant introduit dans le cabinet de ſa maiſtreſſe les laiſſa ſeuls. Voila, luy dit il, Madame, luy monſtrant ce qu’il portoit ce qui ne ſe trouve pas tous les jours, voulés vous le recevoir, je le veus bien dit Ardeliſe & cela nous amuſera. Ayant donc conté les deux mille piſtolles dont ils eſtoyent convenus, elle les enferma dans une Caſſette, & ſe mettant ſur un petit lict de repos aupres de luy, perſonne, luy dit elle Mr. n’eſcrit en gaule comme vous, ce que je vais dire n’eſt pas pour faire le bel eſprit, mais il eſt certain que je connois peu de gens qui en ayent : la plus part ne vous diſent que des ſottiſes & quand ils veulent eſcrire des lettres tendres ils penſent avoir bien rencontré de vous dire qu’ils vous adorent, & qu’ils vont mourir pour vous ſi vous ne les aimés, que ſi vous leur faittes cette grace ils vous ſerviront toute leur vie, comme ſi on avoit bien affaire de leurs ſervices. Je ſuis ravi, dit Criſpin, que mes lettres vous plaiſent, Madame, Je n’en feray pas de façon, mes lettres ne me couſtent rien, voila interrompit elle, ce qui eſt difficile a croire, il faut donc que vous ayés un fort grand fond. Apres quelques autres diſcours, que l’amour interrompit deux ou trois fois, ils convinrent d’un autre entreveüe, & à celle la, encor d’un autre, de ſorte que deux mille Piſtolles valeürent a Criſpin trois rendéſvous, mais Ardeliſe voulant ſe prevaloir de l’amour de ce Bourgeois, & de ſon bien, le pria a la quatrieſme viſite de recommancer a luy eſcrire de ces billets galants comme celuy qu’elle avoit receu de luy.

Criſpin voyant que cela tiroit conſequence luy fit des reproches qui ne luy ſervirent de rien, & tout ce qu’il en peut obtenir fut qu’il ne ſeroit pas chaſſé de chez elle. Et qu’il pourroit venir joüer lors qu’elle le demanderoit. Ardeliſe croyoit qu’en ſe laiſſant voir qu’elle entretiendroit ſes deſirs, & que peut eſtre ſeroit il aſſés fol pour les vouloir ſatisfaire à quelque prix que ce fuſt, cepandant il eſtoit aſſés amoureux pour ne ſe pouvoir empeſcher de la voir, mais il ne l’eſtoit pas aſſés pour achepter tous les jours ſi cherement ſes faveurs.

Les choſes eſtant en ces termes ſoit que le deſpit euſt fait parles Criſpin, ſoit que ſes viſites frequentes ou l’argent que joüoit Ardeliſe euſſent peu faire faire des reflexions a Candole, il pria ſa maiſtreſſe, lors qu’il partit pour les confins de l’Eſpagne, de ne plus plus voir Criſpin de qui le commerce nuiſoit a ſa reputation, elle luy promit & n’en fit rien, de ſorte que Candole apprenant par ceux qui mandoient des nouvelles de Paris, que Criſpin alloit plus ſouvent chéz Ardeliſe qu’il n’avoit jamais fait, luy eſcrivit une lettre.

LETTRE.


EN vous diſant adieu, Madame, je vous pria de ne plus voir le coquin de Criſpin, vous me le promiſtes, cepandant il ne bouge de chéz vous, n’avés vous point de honte de me mettre en eſtat d’apprehender aupres de vous un miſerable Bourgeois qui ne peut jamais eſtre craint que par l’audace que vous luy donnés, ſi vous n’en rougiſſés, Madame, j’en rougis pour vous & pour moy, & de peur de meriter cette honte dont vous me voulés accabler, je vais faire un effort ſur mon amour pour ne vous plus regarder que comme une infame.

Ardeliſe fut fort ſurpriſe de recevoir une lettre ſi rude, mais comme ſa conſcience luy faiſoit encor des reproches plus aigres que ſon amant, elle ne chercha point des raiſons pour ſe deffendre, & ſe contenta de reſpondre en ſes termes.

LETTRE.


MA conduitte paſſée eſt ſi ridicule, mon cher, que je deſeſpererois de pouvoir jamais eſtre aimée de vous, ſi je ne pouvois ſauver l’avenir par les aſſurances que je vous donne d’un procedé plus honeſte, mais je vous jure par vous meſmes qui eſt ce que j’ay de plus cher au monde, que Criſpin n’entrera jamais chés moy, & qu’Oroondate que mon mary me force de voir, me verra ſi rarement, que vous ſcaurés bien que vous ſeul me tenés lieu de tout.

Candole fut tout a fait raſſuré par cette lettre, il fit en ſuitte des reſolutions de ne point condamner ſa Maiſtreſſe ſur des apparences qu’il jugea peut eſtre trompeuſes, il ſe jetta en l’autre extrémité de la confiance, & prit en bonne part tout ce qu’elle fit pendant ſix mois de coqueterie, & d’infidelité : car elle continua de voir Criſpin, & de donner des faveurs à Oroondate, & quoy que l’on en eſcriviſt de plus de cent endroits a Candole, il crut que cela venoit de ſon pere & de ſes amys qui le vouloient detourner de l’amour qu’il avoit pour elle, croyans que cette paſſion l’empeſcheroit de ſonger au mariage : il revint donc de l’Armée plus amoureux qu’il n’avoit jamais eſté. Ardeliſe auſſi, aupres de qui une aſſés longue abſence faiſoit paſſer Candole pour un novel amant, redoubla ſes empreſſemens pour luy a la veüe meſme de toute la cour, cet amant prenoit toutes les Imprudences qu’elle faiſoit pour le voir pour des marques d’une paſſion dont elle n’eſtoit plus la Maiſtreſſe, quoy que ce ne fuſſent que des teſmoignages du dereglement naturel de ſa raiſon, quand elle avoit quelque emportement pour luy qui eſclatoit il la croyoit vivement touchée, & cepandant elle n’eſtoit que folle, il eſtoit tellement perſuadé de la paſſion qu’elle avoit pour luy que quand il mourroit d’amour pour elle il apprehendoit encor d’eſtre ingrat, on peut bien juger que la conduite de ces amans fit grand bruit, ils avoyent tous deux des ennemys, & la fortune de l’un & la beauté de l’autre luy avoit fait beaucoup d’envieux, quand tout le monde les auroit voulu ſervir ils auroyent tout deſtruit par leur Imprudence, & tout le monde leur vouloit nuire, ils ſe donnoyent des rendés vous par tout, ſans avoir pris aucune meſure avec perſonne, ils ſe voyoyent quelques fois dans une maiſon que Candole tenoit ſoubs le nom d’une Dame de Campagne qu’Ardeliſe faiſoit ſemblant d’aller voir, & le plus ſouvent la nuict, chez elle meſme, tout ces rendéſvous n’uſoyent pas tout le temps de cette perfide, lors que Candole ſortoit d’aupres d’elle, elle alloit a la conqueſte de quelque nouvel amant ou du moins raſſuroit Oroondate par mille douceurs, de crainte que Candole ne luy eſchapaſt.

L’hiver ſe paſſa ainſy ſans que Candole ſoupçonnaſt quoy que ce ſoit des meſchans tours qu’elle luy faiſoit, il la quitta pour retourner a l’Armée auſſy ſatisfait d’elle qu’il l’avoit jamais eſté, il n’y fut pas deux mois, qu’il apprit des nouvelles qui troublerent ſa joye, ſes amys particuliers qui prenoient garde a la conduitte de ſa Maiſtreſſe ne luy en avoient oſé rien dire, tant ils le trouvoient preoccupé de cet infidelle, mais s’eſtant paſſé depuis ſon abſence quelque choſe d’extraordinaire, & ne craignans pas qu’elle deſtruiſit par ſa veüe les impreſſions qu’elle luy avoient donnée, ils haſarderent tous d’accord enſemble, ſans qu’ils fiſſent paroiſtre ce concert, de luy apprendre ſa conduitte, ils luy manderent donc chacun ſeparement que Caſtillante avoit un fort grand attachement pour Ardeliſe, que ſes aſſiduités faiſoient croire non ſeulement un deſſein mais encor un heureux ſuccès, & qu’enfin quand elle ne ſeroit pas coupable, il deuroit n’eſtre pas content d’elle de voir, qu’elle fut ſoupçonnée de tout le monde, mais pendant que ces nouvelles vont porter la rage dans l’ame de Candole, il eſt a propos de parler de la naiſſance, du progrès, & de la fin de la paſſion de Caſtillante. Caſtillante avoit la taille belle, le viſage agreable, bien de la propreté, fort peu d’Eſprit, meſme naiſſance & meſme profeſſion que Criſpin, & beaucoup de bien comme luy, il eſtoit aſſés bien fait pour faire croire que s’il euſt porté l’eſpée, il euſt eu de bonnes fortunes pour ſon merite ſeulement, mais ſa profeſſion & ſes richeſſes faiſoient ſoubçonner que toutes les femmes qu’il avoit aimées eſtoient intereſſées, ſi bien que quand on le vit amoureux d’Ardeliſe, on ne douta point qu’il ne fut aimé pour ſon argent.

Le Roy apres avoir paſſé les eſtés ſur les frontieres, revenoit d’ordinaire à Paris les hyvers ou tous les divertiſſemens du monde occupoit ſon eſprit tour a tour, le billard, la paume, la chaſſe, la comedie & la dance avoyent chacun leur temps avec luy, c’eſtoit alors les loteries dont il eſtoit queſtion, & elles eſtoyent tellement a la mode que chacun en faiſoit les uns d’argent les autres de bijoux & de meubles. Ardeliſe en voulut faire une de cette derniere ſorte, mais au lieu que dans la plus part on y employoit tout l’argent que l’on y avoit eu, & que le ſort apres faiſoit le partage, dans celle cy qui eſtoit de dix mille eſcus, il n’y en euſt pas cinq d’employés & ces cinq la furent partagées au choix d’Ardeliſe. Lors qu’elle fit les premieres propoſitions de la loterie Caſtillante s’y trouva, & comme elle demanda a chacun une ſomme ſelon ſa force, & qu’elle luy euſt dit qu’il falloit qu’il donnaſt mille francs, il luy reſpondit qu’il le vouloit bien, & qu’il luy promettoit de plus de luy faire parmy ſes amys juſques a neuf mil livres. Quelque temps apres tout le monde eſtant ſorti, a la reſerve de Caſtillante, je ne ſcay pas Madame, luy dit il, ſi ma paſſion ne vous eſt pas encor conneüe, car il y a longtemps que je vous aime, & je ſuis deſia en de grandes advances de ſoins, mais apres m’eſtre entierement donné a vous il faut que je vous demande la confirmation de mon bail, octroyés la moy je vous ſupplie & remarqués qu’avec les mille francs a quoy vous m’avéz taxé, je vous en donne encor neuf pour eſtre bien aupres de vous, car ce que je vous ay dit de mes amys n’a eſté que pour tromper ceux qui eſtoient icy. Je vous avouë Monſieur reſpondit elle, que je ne vous ai point cru amoureux juſques icy qu’aujourd’huy, ce n’eſt pas que je n’aye remarqué certaines mines en vous qui me faiſoient ſoubçonner quelque choſe, mais je ſuis tellement rebuttée de ces façons, & les ſoupirs & les langueurs ſont a mon gré une ſi pauvre marchandiſe & de ſi foibles marques d’amour que ſi vous n’euſſiés pris avec moy une conduitte plus honeſte vous euſſiés perdu vos peines toute voſtre vie, pour ce qui eſt maintenant de reconnoiſſance vous devés croire que l’on eſt pas loing d’aimer quand on eſt bien aſſurée d’eſtre aimée, il n’en falut pas d’avantage a Caſtillante pour luy faire croire, qu’il eſtoit a l’heure du berger, il ſe jetta aux pieds d’Ardeliſe, & comme il ſe vouloit ſervir de cette action d’humilité pour un pretexte a de plus hautes entrepriſes, non non luy dit elle cela ne va pas comme vous penſés, en quel pays aviez vous ouy dire que les femmes faſſent les advances quand vous m’aurés donné de veritables marques d’une grande paſſion, je n’en ſeray pas ingrate. Caſtillante vit bien que chés elle l’argent ſe livroit avant la marchandiſe, & luy dit qu’il avoit deux cent piſtolles, & qu’il les luy donneroit ſi elle vouloit, & les ayant receus ſi vous vouliés, luy dit il, m’accorder quelques faveurs ſur & tant moins de ces deniers je vous ſerois fort obligé, ou ſi vous voulés toute la ſomme faitte moy voſtre billet de ce que je viens de vous donner comme pour valeur receüe, elle aima mieux le baiſer que d’eſcrire, & un moment apres Caſtillante ſortit en aſſurant qu’il luy apporteroit le reſte le lendemain, il n’y manqua pas, auſſy l’argent ne fut pas pluſtoſt Conté qu’elle luy tint parole avec tout l’honneur qu’on peut avoir en un tel traitté. Quoy que Caſtillante fuſt entré par la meſme porte que Criſpin, elle en uſa mieux avec luy, ſoit qu’elle eſperaſt en tirer de grands avantages, ſoit qu’il euſt quelque grand merite caché qui luy tint lieu de liberalité, elle ne luy demanda pas de nouvelles preuves d’amour pour luy donner de nouvelles faveurs, ſes dix mille livres le firent aimer trois moys durant, c’eſt a dire traitter comme s’il euſt eſté aimé, cepandant Candole ayant receu les lettres par leſquelles on luy mandoit les nouvelles affaires de ſa Maiſtreſſe luy eſcrivit celle cy.

LETTRE.


Quand vous pourriés vous juſtifier a moy de toutes les choſes dont on vous accuſe, je n’oſerois plus vous aimer, quand vous ſeriés malheureuſe, vous y avés trop contribué pour ne me pas deſadvoüer en vous aimant, tous les amans d’ordinaire ſont bien aiſe d’entendre nommer leurs Maiſtreſſes, mais pour moy je tremble quand je lis ou que j’entends voſtre nom, il me ſemble tousjours que je vay apprendre une hiſtoire de vous, pire que la premiere, cepandant je n’ay que faire, pour vous meſpriſer, d’en ſçavoir d’avantage, vous ne pouvez rien adjouſter a voſtre infamie, attendés vous auſſy a tous les reſſentimens que merite une femme ſans honneur d’un honneſte homme qui l’a fort aimée, je n’entre en aucun deſtail avec vous parce que je ne recherche point voſtre juſtification, & que non ſeulement vous eſtes convaincue a mon eſgard, mais que je ne puis jamais revenir pour vous.

Candole eſcrivit cette Lettre ſur le temps qu’il alloit partir pour retourner a la cour, il venoit de perdre un combat, & cela n’avoit pas peu contribué, a l’aigreur de ſa lettre, il ne pouvoit ſouffrir d’eſtre battu par tout, & ce luy euſt eſté quelque conſolation dans le malheur de la guerre, s’il euſt eſté plus heureux en amour. Il commença ſon voyage avec un chagrin eſpouvantable, en d’autres temps il ſeroit venu en poſte, mais comme s’il euſt eu quelque preſſentiment de ſa mauvaiſe fortune, il venoit fort lentement, il commenca dans le chemin de ſentir quelqu’incommodité, a Vienne il ſe trouva fort mal, mais comme il n’eſtoit plus qu’a une journée de Lyon il y voulut aller ſcachant bien qu’il y ſeroit mieux traitté, cepandant les fatigues de la campagne l’ayant fort abbatu, les deſplaiſirs l’acheverent, & ſa jeuneſſe avec les aſſiſtences des medecins ne peurent luy ſauver la vie, mais comme les plus grands maux ne luy purent faire perdre le ſouvenir de l’infidelité d’Ardeliſe, il luy eſcrivit cette Lettre la veille de ſa mort.

LETTRE.


SI je pouvois en mourant conſerver de l’eſtime pour vous, il me faſcheroit fort de mourir, mais ne pouvant plus vous eſtimer, je ne ſçaurois plus avoir de regret à la vie, je ne l’aimois que pour la paſſer doucement avec vous, puis qu’un peu de merite que j’avois & la plus grande paſſion du monde ne m’en ont peu faire venir à bout, je n’ay plus d’attachement, & je voy bien que la mort me va delivrer de beaucoup de peines, ſi vous eſtiés capable de quelque tendreſſe vous ne me pourriés pas voir en l’eſtat ou je ſuis, ſans eſtouffer de douleur, mais, dieu mercy, la nature y a mis bon ordre, & puis que vous pouviés tous les jours mettre au deſeſpoir l’homme du monde qui vous aimoit le plus, vous me pourriés bien voir mourir ſans en eſtre touchée.

La premiere lettre que Candole avoit eſcrit a Ardeliſe ſur le ſujet de Caſtillante, luy avoit fait tant de peur de ſon retour qu’elle l’apprehendoit comme la mort, & je penſe qu’elle ſouhaittoit de ne le revoir jamais, cepandant le bruit de l’extremité ou il eſtoit, la mit au deſeſpoir, & la nouvelle de ſa mort que luy donna Feſique ſon amye faillit a la faire mourir elle meſme, elle fut quelque temps ſans connoiſſance, & elle ne revint qu’au nom de Mirelle, qu’on luy dit qu’il luy vouloit parler, Mirelle eſtoit le principal confident de Candole, qui apportoit a Ardeliſe de la part de ſon Maiſtre la lettre, qu’il luy avoit eſcritte en mourant, & la caſſette ou il enfermoit les lettres & toutes les autres faveurs qu’il avoit eu d’elle, apres avoir bien leu cette derniere lettre, elle ſe mit a pleurer plus fort qu’auparavant, la Comteſſe qui ne la quittoit point dans un eſtat ſi deplorable, luy propoſa pour amuſer ſa douleur d’ouvrir cette caſſette, ou elles trouverent d’abord un mouchoir marqué de ſang en quelques endroits. Ah mon dieu eſt il poſſible, s’eſcria Ardeliſe, que je voye cela ſans mourir, quoy ce pauvre garçon qui avoit tant d’autres choſes de plus grande conſequence, avoit gardé juſques a ce mouchoir, il a t’il rien au monde de plus touchant, & la deſſus elle raconta a Feſique que s’eſtant quelques années couppée en travaillant aupres de luy, il luy avoit demandé ce mouchoir dont elle avoit eſſuyé ſa main, & l’avoit touſiours gardé depuis, apres cela elles trouverent des bracelets, des bourſes, des cheveux & des portraits d’Ardeliſe, & comme elles furent tombees ſur les Lettres, Feſique pria ſon amye qu’elle en peuſt lire quelques unes : Ardeliſe y conſentit, & Feſique ouvrit celle cy la premiere.

LETTRE.


ON dit icy que vous avés eſté battu, ce peut eſtre un faux bruit de vos envieux, mais ce peut eſtre une verité. Ah mon dieu ! dans cette incertitude je vous demande la vie de mon amant, & je vous abandonne l’armée, ouy mon dieu & non ſeulement l’armée, mais l’eſtat & tout le monde enſemble, depuis qu’on m’a dit cette nouvelle ſans me rien particulariſer de vous, je faits vingt viſites par jour, j’ouvre de propos de guerre pour voir ſi je n’en apprendray rien qui me puiſſe conſoler, on me dit par tout que vous avés eſté battu, mais l’on ne me parle point de vous en particulier, je n’oſerois demander ce que vous eſtes devenu, non que je craigne de faire voir par la que je vous aime, je ſuis en de trop grandes alarmes pour avoir rien a menager, mais je crains d’apprendre plus que je ne voudrois ſçavoir, voila l’eſtat ou je ſuis & ſeray juſques au premier ordinaire, ſi j’ay la force de l’attendre. Ce qui redouble mes inquietudes ? c’eſt que vous m’avés ſi ſouvent promis de m’envoyer des Courriers expres, a toutes les affaires extraordinaires, que je prens a mauvaiſe part de n’en avoir pas a celle cy.

Pendant que Feſique liſoit cette lettre avec peine, car elle en eſtoit touché, Ardeliſe fondoit en larmes, elles furent toutes deux longtemps ſans parler apres l’avoir leüe, je n’en liray plus d’aujourd’hui reſpondit Feſique, car puis que cela me donne de la peine, il vous en doit donner bien d’avantage, non non, reprit Ardeliſe, continués je vous prie cela me fait pleurer mais cela me fait ſouvenir de luy, Feſique ayant donc ouvert une autre lettre elle y trouva cecy.

LETTRE.


HE quoy ne me laiſſerés vous jamais en repos ? ſeray je tousjours dans des craintes de vous perdre ou par voſtre mort ou par voſtre changement ? tant que la Campagne durera je ſeray dans de cruelles alarmes, les ennemys ne tirent pas un coup que je ne m’imagine que ce ne ſoit a vous, j’apprens en ſuitte que vous perdés un combat ſans ſçavoir ce que vous eſtes devenu, & quand apres mille mortelles craintes, je ſçai enfin que ma bonne fortune vous a ſauvé, car vous avés bien ſceu que vous n’avés nulle obligation a la voſtre, on dit que vous eſtes en Avignon entre les bras d’Armide, ou vous vous conſolés de vos malheurs, ſi cela eſt je ſuis bien malheureuſe que vous n’ayés pas perdu la vie avec la bataille, ouy, mon cher, j’aimerois mieux vous voir mort qu’inconſtant, car j’aurois le plaiſir de croire que ſi vous aviez veſcu d’avantage, vous m’auriez tousjours aimée, au lieu que je n’ay plus que la rage dans le cœur de me voir abandonnée pour une autre qui ne vous aime pas tant que moy.

Qu’apprens je, dit Feſique, Candole aimoit Armide. Mirelle ! non Madame, reprit il, il fut deux jours en Avignon a ſon retour de l’Armée pour ſe rafraichir, & la il vit deux fois Armide, jugés ſi cela ſe peut appeller amour, mais Madame, adjouſta il, s’adreſſant a Ardeliſe, qui vous a ſi bien inſtruit de tout ce qui ſe faiſoit? Helas reſpondit elle, je ne ſcay rien la deſſus que par le bruit public, mais il eſt ſi commun de cette paſſion, & meſme qu’elle eſt en partie cauſe de ſa mort que perſonne icy ne l’ignore, & ſe mettant a pleurer plus fort qu’auparavant, Feſique qui ne cherchoit qu’a faire diverſion de ſa douleur luy demanda ſi elle ne connoiſſoit pas l’eſcriture d’un deſſus de lettre qu’elle luy monſtra, ouy reſpondit Ardeliſe, c’eſt une lettre de mon Maiſtre d’hoſtel cecy doit eſtre curieux il faut voir ce qu’il eſcript & la deſſus il ouvrit ſa lettre.

LETTRE.


QUoique Madame vous mande la maiſon ne deſemplit point de Normands, ces diables ſeroient bien mieux dans leur pays qu’icy, j’en enrage Monſeigneur, & de mille autres choſes que je voy dont je ne vous mande pas les particularités, par ce que j’eſpere que vous ſerés bientoſt icy ou vous mettres ordre a tout vous meſme.

Par ces Normands le Maiſtre d’hoſtel entendoit parler d’Oroondate & de ſes Freres Tancrede, le Chevallier Edmont & Turpin qui eſtoient fort aſſidus chés Ardeliſe, la naivete avec laquelle ce pauvre homme mandoit ces nouvelles a Candole, toucha ſi fort cette folle, qu’apres avoir regardé quelle mine faiſoit Feſique qui n’avoit pas tant de ſujet de s’affliger qu’elle, elle ſe mit a rire a gorge deſployée. Feſique la voyant rire ainſy, ſe prit a rire auſſy, il n’y eut que le pauvre Mirelle qui ne pouvant ſouffrir une joye hors de ſaiſon, redoubla ſes larmes & ſortit bruſquement de ce cabinet, deux ou trois jours apres Ardeliſe eſtant conſolée, Feſique & ſes autres amyes luy conſeillerent de pleurer pour ſon honneur, luy diſant que ſon affaire avec Candole avoit eſté trop publique pour en faire une fineſſe, elle ſe contraignit donc encor trois ou quatre jours apres quoy elle revint a ſon naturel, & ce qui haſta ce retour fut le Carnaval qui en luy donnant lieu de ſatisfaire ſon inclination, luy aida encor a contenter ſon mary qui avoit eu de grands ſoubçons de ſon intelligence avec Candole, & ſe croyoit fort heureux d’en eſtre delivré, pour luy faire donc croire qu’elle n’avoit plus rien dans le cœur, elle maſqua quatre ou cinq fois avec luy, & voulant entierement regagner ſa confiance par une grande ſincerité, elle luy avoüa non ſeulement ſon amour pour Candole, non ſeulement qu’elle luy avoit accordé les dernieres faveurs, mais encor les particularités de ſes jouyſſances & comme elle luy en ſpecifioit le nombre, il ne vous aimoit guere, luy dit il Madame, voulant inſulter a la foibleſſe du pauvre deffunct, puis qu’il faiſoit ſi peu de choſe pour une ſi belle femme que vous. Il n’y avoit encor que huict jours qu’elle avoit quitté le lict qu’elle gardoit depuis quatre mois pour une grande incommodité qu’elle avoit a la jambe lors qu’elle reſolut de ſe maſquer, & cette envie avança plus ſa gueriſon que tous les remedes qu’elle avoit fait depuis ſi longtemps, elle ſe maſqua donc quatre ou cinq fois avec ſon mary, mais comme ce n’eſtoit que de petites maſquarades obſcures, elle voulut en faire une grande & fameuſe, dont il fuſt parlé, & pour cet effect, elle ſe deſguiſa en Capucin elle quatrieſme, & fiſt deſguiſer deux autres de ſes amys en Sœurs colletes, les Capucins eſtoient, elle, ſon mary, Tancrede, & Turpin les Sœurs colletes, eſtoient Graſſard, Anglois, & Reſilly, cette troupe courut toute la nuit du mardy gras toutes les aſſemblées ; le Roy & la Reine ſa mere ayant appris cette maſquarade s’emporterent fort contre Ardeliſe, & dirent publiquement qu’ils vangeroient le meſpris qu’on avoit fait de la Religion en ce rencontre ; on adoucit quelque temps apres leurs Majeſtés, & toutes ces menaces aboutirent a n’avoir plus d’eſtime pour Ardeliſe.

Pendant que toutes ces choſes ſe paſſoient, Caſtillante joüyſſoit paiſiblement de ſa Maiſtreſſe, lors qu’elle fit tirer la lotterie, j’ay deſia dit que des dix mille eſcus qu’elles avoit receu elle n’en avoit employé tout au plus que la moitié, & la plus grande part de cette loterie fut attribuée aux Capucins, aux Sœurs colletes & au reſte de la cabale, le Prince de Salmicar qui alloit joüer le premier roôle ſur ce theatre, eut le premier gros lot qui eſtoit un grand braſier d’argent, Caſtillante avec toutes les faveurs qu’il recevoit, n’eut qu’un bijou de fort peu de valeur ; le grand bruit qui couroit de l’infidelité de cette lotterie luy donnà du chagrin de n’eſtre pas mieux traitté que les plus indifferens, il s’en plaignit a Ardeliſe, elle qui ne vouloit pas luy faire confidence de ſa friponnerie, receut ſes plaintes le plus aigrement du monde, de ſorte qu’avant de ſe quitter ils vinrent de part & d’autres aux reproches, l’un de ſon argent l’autre de ſes faveurs. Pour concluſion Ardeliſe luy deffendit ſon logis, & Caſtillante luy dit qu’il ne luy avoit jamais obei de ſi bon cœur qu’il faiſoit en ce rencontre, & que ce commandement luy alloit ſauver de la peine & de la deſpence. Cepandant le commerce d’Oroondate duroit tousjours, ſoit qu’il ne fut guere amoureux ſoit qu’il ſe tint trop heureux d’avoir de ſes faveurs a quelque prix que ce fuſt, il la tourmentoit peu ſur ſa conduitte, elle auſſy le traittoit de ſon pis allé, & l’aimoit tousjours mieux que rien. Peu de temps apres la rupture de Caſtillante, Samilcar qui avoit des amys plus eſveillés que luy fut conſeillé de s’attacher a Ardeliſe, & luy dirent qu’il eſtoit en aage de faire parler de luy, que les femmes donnoient de l’eſtime auſſy bien que les armes, qu’Ardeliſe eſtant une de plus belles femmes de la cour, outre de grands plaiſirs pourroit encor bien faire de l’honneur a qui en ſeroit aimé, & qu’en tout cela la place de Candole eſtoit quelque choſe de tres conſiderable, avec toutes ces raiſons ils pouſſerent Samilcar a rendre des aſſiduités a Ardeliſe, mais par ce que naturellement il ſe deffioit fort de luy meſme, ſa cabale qui s’en deffioit auſſi, jugea qu’il ne le falloit point laiſſer ſur ſa bonne foy aupres d’elle, & il fut arreſté qu’on luy donneroit Reſilly pour le conduire & aſſiſter dans les rencontres. Samilcar luy avoit rendu de grandes aſſiduités pendant deux mois ſans luy avoir parlé d’amour qu’en termes generaux, il avoit pourtant dit a Reſilly, il y avoit plus de ſix ſepmaines, qu’il luy avoit fait ſa declaration, & luy avoit inventé meſme une reſponce un peu rude, afin qu’il ne trouvaſt pas mauvais qu’il fuſt ſi longtemps a recevoir des faveurs, quand ce Gouverneur pour ſervir ſon pupil parla auſſy a Ardeliſe & luy dit, je ſcay bien Madame qu’il n’y a rien de ſi libre que l’amour, & que ſi le cœur n’eſt touché par inclination, on ne perſuade guere par les paroles, mais je ne laiſſerai pas de vous dire que quand on eſt jeune & qu’on eſt a marier comme vous, je ne comprends pas pourquoy on refuſe un jeune Gentilhomme amoureux, & qui a de quoy, ou je ſuis fort trompé autant que perſone de la Cour, c’eſt du pauvre Samilcar dont je parle Madame, puis qu’il vous aime ſi eſperduement, pourquoy eſtes vous ingrate, ou ſi vous ſentés que vous ne le pouvies aimer, pourquoy l’amuſés vous, aimés le, ou vous en deffaitte. Je ne ſcay pas interrompit Ardeliſe depuis quand les hommes pretendent que nous les aimions ſans qu’il nous l’ayent demandé, car j’ay ouy dire qu’autrefois c’eſtoient eux qui faiſoient les advances, je ſcavois bien qu’ils traittoient dans ces derniers temps la galanterie d’une eſtrange maniere, mais je ne ſcavois qu’elle euſt eſté reduitte au point de vouloir que les femmes fiſſent les premiers pas, quoy, Madame, reprit Reſilly, Samilcar ne vous a pas dit qu’il vous aimoit, non Monſieur luy dit elle, c’eſt vous qui me l’avéz appris, ce n’eſt pas que les ſoins qu’il m’a rendus ne m’ayent fait ſoubçonner qu’il avoit quelque deſſein, mais juſques a ce qu’on nous ait parlé nous n’entendons pas le reſte. Ah Madame, repliqua Reſilly, vous n’avez pas tant de tort que je penſois, la jeuneſſe de Salmicar le rend timide, c’eſt ce qui l’a fait faillir, mais cette jeuneſſe auſſy fait excuſer bien des fautes avec les femmes, on n’a guere de tort a l’aage qu’il a & pour les gens de vingt & deux ans il y a bien du retour a la miſericorde, j’en demeure d’accord, dit elle, un jeune homme de vingt deux ans donne de la pitié, & jamais de colere, mais auſſy je veus qu’il ait du reſpect, appellés vous reſpect Madame, reprit Reſilly, de n’oſer dire que l’on eſt amoureux, c’eſt ſottiſe toute pure je dis meſme a l’eſgard d’une femme qui ne voudroit pas aimer, & en ce cas la l’on ne perdroit pas ſon temps, & l’on ſcauroit bien a quoy s’en tenir, mais ce reſpect ne vous eſt bon, Madame, qu’avec ceux pour qui vous n’avez nulle inclination, car ſi celuy que vous voudriés aimer en avoit un peu trop, vous ſeriés bien embaraſſée. Comme il acheva de parler il entra des gens & quelque temps apres eſtant ſorti il alla trouver Samilcar, a qui ayant fait mille reproches de ſa timidité, il luy fit promettre qu’avant la fin du jour il feroit une declaration a ſa Maiſtreſſe, il luy dit meſme une partie des choſes qu’il falloit qu’il luy diſt, dont Samilcar ne ſe ſouvint pas un moment apres, & l’ayant encouragé le mieux qu’il peut, il le vit partir pour cette grande expedition, cepandant Samilcar eſtoit dans d’eſtranges Inquietudes, tantoſt il trouvoit que ſon Caroſſe alloit trop viſte, tantoſt il ſouhaittoit de ne pas trouver Ardeliſe a ſon logis ou de trouver quelqu’un avec elle, enfin il craignoit la meſme choſe qu’un honeſte homme euſt deſiré de tout ſon cœur. Cependant il fut aſſés malheureux de trouver ſa Maiſtreſſe, & la trouver toute ſeule, il l’aborda avec un viſage ſi embaraſſé que ſi elle n’euſt desja ſceu ſon amour par Reſilly, elle l’euſt deſcouvert a le voir cette ſeule fois la ; cet embarras luy ſervit a la perſuader plus que tout ce qu’il luy peut dire, voila pourquoy en amour les ſots ſont plus heureux que les habilles, la premiere choſe que fit Salmicar apres s’eſtre aſſis fut de ſe couvrir, tant il eſtoit hors de luy meſme, un inſtant apres s’eſtant apperceu de ſa ſottiſe, il oſta ſon chapeau & ſes gans & puis en remit un, & tout cela ſans dire mot. Qui a il dit Ardeliſe, vous me paroiſſés avoir quelque choſe dans l’eſprit, ne le devinés vous pas Madame, luy dit Samilcar, non dit elle, je n’y comprends rien, comment entendrois je ce que l’on ne me dit pas, moy qui ay bien de la peine a concevoir ce que l’on me dit : c’eſt je m’en vais vous le dire, replica Samilcar en ſe radouciſſant niaiſement, c’eſt que je vous aime : voila bien des façons dit elle pour peu de choſes, je ne voy pas qu’il y ait tant de difficulté a dire qu’on aime, il m’en paroiſt bien plus a bien aimer, ah Madame, repliqua il en l’interrompant, j’ay bien plus de peine a le dire qu’a le faire, je n’en ay point de tout a vous aimer & j’en aurois tellement a ne vous aimer pas, que je n’en pourrois jamais venir a bout quand vous me l’ordonneriés mille fois : moy Monſieur, reprit Ardeliſe en rougiſſant, je n’ay rien a vous commander. Tout autre que Samilcar euſt entendu la maniere fine dont Ardeliſe ſe ſervoit pour luy permettre de l’aimer, mais il avoit l’eſprit trop bouché, c’eſtoit de la delicateſſe perduë que d’en avoir avec luy. Quoy Madame, luy dit il, vous ne m’eſtimés pas aſſés pour m’honorer de vos commandemens ? He bien, dit elle, ſerés vous bien aiſe que je vous ordonne de ne me plus aimer ? non Madame, interrompit il bruſquement : que vouléz vous donc reprit Ardeliſe ? vous aimer toute ma vie, reprit Samilcar, & me faire aimer de vous : he bien aimés tant qu’il vous plaira, luy dit elle & eſperés ; c’en eſtoit aſſés à un amant plus preſſant que Samilcar pour en venir aux dernieres faveurs, cepandant quoy qu’Ardeliſe peuſt faire il l’a fit durer encor deux mois, & enfin quand il ſe rendit elle en fit toutes les avances. L’eſtabliſſement de ce nouveau commerce ne luy fit pas rompre celuy qu’elle avoit avec Oroondate, le dernier amant eſtoit tousjours le mieux aimé, mais il ne l’eſtoit pas aſſez pour chaſſer Oroondate, qui eſtoit un ſecond mary pour elle.

Un peu de temps avant la rupture de Caſtillante avec Ardeliſe, le Chevallier d’Aigremont en eſtoit devenu amoureux, & comme c’eſt une perſonne fort extraordinaire il eſt a propos d’en faire la deſcription. Le Chevallier avoit les yeux rians, le nés bien fait, la bouche belle, une petite foſſette au menton qui faiſoit un agreable effect ſur ſon viſage, je ne ſçay quoy de fin dans la Phyſionomye, la taille aſſés belle s’il ne ſe fuſt point vouté, l’eſpriſt galant & delicat, cepandant ſes mines & ſon accent faiſoient bien ſouvent valloir ce qu’il diſoit qui devenoit rien dans la bouche d’un autre, une marque de cela eſt, qu’il eſcrivoit le plus mal du monde, & il eſcrivoit comme il parloit, quoy qu’il ſoit ſuperflu de dire qu’un rival ſoit incommode, le Chevallier l’eſtoit au point qu’il euſt mieux valu pour une pauvre Femme en avoir quatre ſur les bras que luy ſeul. Il eſtoit liberal juſques a la profuſion, & par la ſa Maiſtreſſe ny ſes rivaux ne pouvoient avoir de vallets fidelles, d’ailleurs le meilleur garçon du monde : Il y avoit douze ans qu’il aimoit Feſique, femme auſſy extraordinaire que luy, c’eſt a dire auſſy ſinguliere en merite que luy en meſchantes qualités, mais comme de ces douze ans il y en avoit cinq qu’elle eſtoit Exilée aupres de la Princeſſe Leonor fille de la Gornan de Gaule Princeſſe que la fortune perſecutoit a cauſe qu’elle avoit de la vertu, & quelle ne pouvoit reduire ſon grand courage aux baſſeſſes que la cour demande, pendant leurs abſence le Chevallier n’eſtoit pas addonné a une Conſtance fort reguliere, & quoy que Feſique fuſt aimable, il meritoit quelque excuſe de ſa legereté, puis qu’il n’en avoit jamais receu de faveurs, il y avoit pourtant des gens a qui il avoit donné de la jalouſie, le Comte de Vorel en eſtoit un, comme un jour celuy la reprochoit a la Comteſſe Feſique, qu’elle aimoit le Chevallier, cette belle luy reſpondit qu’il eſtoit fou de croire qu’elle peuſt aimer le plus grand fripon du monde, voila une plaiſante raiſon, luy dit il, Madame que vous m’allegués pour voſtre juſtification, je ſcay que vous eſtes encor plus friponne que luy & je ne laiſſe pas de vous aimer, quoy que le chevallier aimaſt par tout, il avoit pourtant un ſi grand foible pour Feſique, que quelque engagement qu’il euſt ailleurs, ſi toſt que quelqu’un la voyoit un peu plus aſſiduement qu’a l’ordinaire, il quittoit tout pour venir a elle, il avoit raiſon auſſy, car Feſique eſtoit une femme admirable. Elle avoit les yeux bruns & brillants, le nés bien fait, la bouche agreable & de belle couleur, le tein blanc & uni, la forme du viſage longue, il n’y avoit eu qu’elle au monde qui s’eſtoit embellie d’un menton pointu, elle avoit les cheveux cendrées, tousjours fort propre & fort galamment veſtuë, mais ſa parure venoit plus de ſon air que de la magnificence de ſes habits, ſon eſprit eſtoit vif & naturel, ſon humeur ne ſe peut deſcrire, car avec la modeſtie de ſon ſexe, elle eſtoit de l’humeur de tout le monde, a force de penſer a ce que l’on doit faire, chacun penſe d’ordinaire mieus a la fin qu’au commencement, il arrivoit tout le contraire a Feſique, ſes reflexions gaſtoient ſes mouvements, je ne ſcay pas ſi la confiance qu’elle avoit en ſon merite luy oſtoit le ſoin de chercher des amants, mais elle ne ſe donnoit aucune peine pour en avoir, veritablement quand il luy en arrivoit quelqu’un de luy meſme, elle n’avoit ny rigueur pour s’en deffaire ny douceur pour le retenir, il s’en retournoit s’il vouloit, s’il vouloit il demeuroit, & quoy qu’il fiſt il ne ſubſiſtoit point a ſes deſpens, il y avoit donc comme j’ay dit cinq années que le Chevallier ne la voyoit plus, & durant cette abſence, pour ne point perdre de temps, il avoit fait mille Maiſtreſſes, entre autres la Ducheſſe de Victorie, & trois jours apres Lariſſe, ce fut que Proſpere fit ce ſonnet au Chevallier.

Quoy ! vous vous conſolés apres ce coup de foudre
Tombé ſur un object qui vous parut ſi beau ?
Un véritable amant bien loing de ſe reſoudre
Se ſeroit enfermé dans le meſme tombeau.

Quoy ce cœur ſi touché bruſle d’un feu nouveau
Quelle infidelité, qui peut vous en abſoudre ?
Venir tout fraiſchement de pleurer comme un veau
Puis faire le galant & mettre de la poudre.

O l’indigne foibleſſe ! & qu’il vous en cuira,
Vous manqués à l’amour, l’amour vous manquera,
Et deſia vous donner ou tout le monde eſchoue ?

Je connois la beauté pour qui vous ſoupirés
Je l’aime, & puis qu’il faut enfin que je l’avoue
C’eſt qu’en vous conſolant vous me deſeſperés.

Quelque temps apres cette affaire eſbauchée, Feſique eſtant revenuë à Paris, le Chevallier qui n’eſtoit retenu aupres de Lariſſe par aucune faveur, la quitta pour retourner a Feſique, mais comme il n’eſtoit pas longtemps en meſme eſtat, & qu’il s’ennujoit avec celle cy, il s’attacha a Ardeliſe dans le meſme temps que Samilcar s’embarqua avec elle, & quoy qu’il fuſt moins heureux que luy avec les Dames, il n’eſtoit pas plus preſſant, au contraire, pourveu qu’il peuſt badiner, faire dire au monde qu’il eſtoit amoureux, trouver quelques gens de legere croyance pour flatter ſa vanité, donner de la peine a un rival, eſtre mieux veſtu que luy, il ne ſe mettoit guere en peine de la concluſion, une choſe qui faiſoit qu’il luy eſtoit plus difficile de perſuader qu’a un autre, eſtoit qu’il ne parloit jamais ſerieuſement, de ſorte qu’il falloit qu’une femme ſe flattaſt beaucoup pour croire qu’il fuſt amoureux d’elle.

J’ay deſia dit que jamais amant qui n’eſtoit pas aimé, a eſté plus incommode que luy, il avoit tousjours deux ou trois lacquais ſans livrées, qu’il appelloit ſes griſons, par qui il faiſoit ſuivre ſes rivaux & ſes Maiſtreſſes. Un jour Ardeliſe eſtant en peine, comme elle iroit a un rendés vous qu’elle avoit avec Samilcar, ſans que le Chevallier d’Aigremont le deſcouvrit, ſe reſolut pour le depaïſer de ſortir en cappe avec une femme de chambre, & d’aller paſſer la Seine en batteau, apres avoir donné ordre a ſes gens de l’aller trouver au Faubourg Sainct Germain, le premier homme qu’elle trouva pour luy donner la main pour monter en batteau, fut un des griſons du Chevallier d’Aigremont, devant qui s’eſtant reſiouy avec ſa femme de chambre d’avoir trompé le Chevallier, & ayant parlé de ce qu’elle alloit faire ce jour la, ce griſon alla auſſy toſt avertir ſon Maiſtre, lequel des le lendemain ſurprit eſtrangement Ardeliſe, quand il luy dit le deſtail de ſon rendés vous de la veille. Un honneſte homme qui convainc ſa Maiſtreſſe d’en aimer un autre, que luy ſe retire promptement, & ſans bruit, particulierement ſi elle ne luy a rien promis, mais le Chevallier n’en eſtoit pas de meſme, quand il ne pouvoit ſe faire aimer, il euſt mieux aimé ſe faire tuer que de laiſſer en repos ſon rival & ſa Maiſtreſſe. Ardeliſe avoit donc compté pour rien toutes les aſſiduités, que le Chevallier luy avoit rendu trois mois durant, & tourné en raillerie tout ce qu’il luy avoit dit de la paſſion, & d’autant plus qu’elle eſtoit perſuadée qu’il en avoit une plus grande pour Feſique, que pour elle, mais elle le hayſſoit encor comme le diable, lors que cet amant crut qu’une lettre auroit plus d’effect que tout ce qu’il avoit fait & dit juſques la, dans cette penſée il luy eſcrivit celle cy.

LETTRE.


ESt il poſſible, ma déeſſe, que vous n’ayés point la connoiſſance de l’amour que vos beaux yeux mes Soleils ont allumé dans mon cœur, quoy qu’il ſoit inutile d’avoir recours a vous avec des declarations, communes aux beautés incomparables, & que les oraiſons mentales vous doivent ſuffire, je vous ay dit mille fois que je vous aimois, cepandant vous riés & ne me reſpondés rien, eſt ce bon ou mauvais ſigne, ma Reine, je vous conjure de vous expliquer la deſſus, affin que le plus paſſionné des humains continuë de vous adorer, ou qu’il ceſſe de vous deplaire.

Ardeliſe ayant receu cette lettre l’alla porter auſſy toſt a Feſique avec qui elle crut qu’elle euſt eſté concertée, mais elle ne luy teſmoigna rien de ce qu’elle en croyoit d’abord, comme elles vivoyent bien enſemble elle luy fit valloir, en raillant, le refus qu’elle faiſoit de ſon amant, & l’avis qu’elle luy donnoit de l’infidelité qu’il luy vouloit faire quoy que Feſique n’aimaſt point le Chevallier cela ne laiſſa pas de la facher, la plus part des femmes ne veulent non plus perdre de leurs amants qu’elles ne veulent point aimer, que ceux qu’elles favoriſent, & leur chagrin ne vient pas tant de la perte qu’elles font, que de la preference de leurs rivalles, voyla comme fut Feſique en ce rencontre.

Cepandant elle remercia Ardeliſe de l’intention qu’elle avoit de l’obliger, mais elle l’aſſura qu’elle ne prenoit aucune part au Chevallier, & qu’au contraire on l’obligeroit de s’en deffaire. Ardeliſe ne ſe contenta pas d’avoir monſtré cette lettre a Feſique elle s’en fit encor honneur a l’eſgard de Samilcar, & ſoit que Feſique en parlaſt encor a d’autres, ſoit qu’elle ſe dit elle meſme, deux jours apres tout le monde ſceut que le pauvre Chevallier avoit eſté Sacrifie, & il luy revinſt bientoſt a luy meſme les plaiſanteries que l’on faiſoit de ſa lettre, le meſpris offence tous les amants, mais quand on y meſle la raillerie on les pouſſe dans le deſeſpoir.

Le Chevallier ſe voyant eſconduit & mocqué ne garda plus de meſures, il n’y a rien qu’il ne dit contre Ardeliſe, & l’on vit bien en cette rencontre que cette folle avoit trouvé le ſecret de perdre ſa reputation en conſervant ſon honneur.

De tous ſes rivaux le Chevallier n’en hayſſoit pas un tant que Samilcar, tant par ce qu’il le croyoit le mieux traitté, que par ce qu’il ſembloit qu’il le meritaſt le moins, il appelloit les amans d’Ardeliſe les Philiſtins, & diſoit que Samilcar, a cauſe qu’il avoit peu d’eſprit, les avoit tous d’effaits avec une machoire d’aſne.

Dans ce meſme temps Trimalet jeune & beau comme un ange & plain d’amour propre, crut que la conquête d’Ardeliſe luy ſeroit aiſée & honorable, de ſorte qu’il reſolut de s’y embarquer par les motifs de la gloire, il en parla a Manicamp ſon bon amy qui approuva ſon deſſein & s’offrit de l’y ſervir : Trimalet & Manicamp ont trop de part a cette hiſtoire pour ne parler d’eux qu’en paſſant, il les faut faire cognoiſtre a fond, & pour cet effect il faut commencer par la deſcription du premier. Trimalet avoit de grands yeux noirs, le nés bien fait, la bouche un peu grande, la forme du viſage ronde & platte, le tein admirable, le front grand & la taille belle, il avoit de l’eſprit, il eſtoit mocqueur, leger, preſomptueux, brave, eſtourdy & ſans amitié, il eſtoit Maiſtre de camp du regiment de la garde gauloiſe conjointement avec le Mareſchal ſon pere.

Manicamp avoit les yeux bleües & doux, le nés aquilain, la bouche grande, les leures fort rouges & relevées, le tein un peu jaune, le viſage plat, les cheveux blonds, & la teſte belle, la taille bien faitte, s’il ne ſe fuſt un peu trop negligé, pour de l’eſprit il en avoit aſſez & de la maniere de Trimalet, excepté qu’il n’avoit pas tant d’acquis que luy, mais il avoit le genie pour le moins auſſy beau, la fortune de celuy cy n’eſtoit pas beaucoup pres ſi bien eſtablie que celle de l’autre, & luy faiſoit avoir un peu plus d’eſgard, mais ils avoyent a peu pres les meſmes inclinations a la dureté & a la raillerie, auſſy s’aimoient ils fortement comme s’ils euſſent eſté de differend ſexe.

Dans le meſme temps qu’Ardeliſe monſtroit a tout le monde la lettre du Chevallier d’Agremont celuy cy déſcouvrit l’amour de ſon nepveu pour Feſique, cela ne ſervit pas peu pour le faire emporter contre Ardeliſe croyant ſa reconciliation plus aiſée avec Feſique, moins il guarderoit de meſures avec l’autre, mais cepandant qu’il eſſaye a ſe racommoder voyons ce que fit Trimalet pour ſe rendre agreable.

Il faut ſçavoir premierement que Trimalet avoit une grande paſſion pour Polaquette, fille de peu de naiſſance mais de beaucoup d’eſprit, il faut ſçavoir encor qu’il avoit eſté tellement tracaſſé par ſes parens dans cette amour, ils craignoient qu’elle ne luy fiſt faire la meſme ſottiſe que ſa Sœur avoit fait faire a Armand, que cette conſideration auſſy bien que les rigueurs de la belle l’avoyent fort rebuté & l’avoyent engagé dans le deſſein d’aimer Feſique, mais il n’avoit point pour celle cy toute l’inclination qu’elle meritoit, & c’eſtoit moins une nouvelle paſſion qu’un remede a la precedente, il ne faiſoit pas beaucoup de chemin, tout ce qu’il pouvoit faire, eſtoit d’eſmouvoir Feſique, & mettre au deſeſpoir le Chevallier, & pour cela il s’en tenoit aux regards & aux aſſiduités ſans ſe ſoucier d’aller plus viſte, Feſique qui a ce qu’on croit n’avoit jamais eu le cœur touché que du merite du Seigneur d’Hiere, favory du Prince des Bithuringiens, qu’il y avoit quatre ou cinq ans qu’elle ne pouvoit plus voir, & avec qui elle entretenoit un commerce par lettre, ſentit ſa conſtance esbranlée par ces pas que fit Trimalet pour elle, & quoy que Zerige amy du Seigneur d’Hiere luy peuſt dire pour l’obliger a chaſſer Trimalet, elle n’y donna pas d’abord les mains, & faiſant ſemblant de traitter ſes amours de ridicules, elle eſtudia longtemps ſa maniere d’agir, mais en fin voyant que Trimalet ne s’aidoit pas, elle ſe reſolut de ſe faire honneur de la neceſſité ou elle ſe voyoit de le perdre, & afin que cela ne paruſt pas un Sacrifice au Chevallier qui s’eſtoit vanté de faire chaſſer ſon nepveu, elle les chaſſa tous deux defferens pour lors au conſeil de Zerige, a ce qu’elle luy dit, & la deſſus se fit une plaiſanterie que Feſique alloit ſceller les congés de ſes meilleurs amans, mais le Chevallier la fit tant preſſer par ſes meilleurs amys, qu’il obtint enfin permiſſion de la revoir au bout de quinze jours, ce fuſt ſur cela qu’il fit ce couplet de la Sarabande.

Lors que par une ardeur extreme,
Qu’il a tousjours pour ſon amy flammant,
Sceut obliger la perſonne que j’aime
Au dur ſcelé qui cauſe mon tourment
Las je penſois comme il penſoit luy meſme
Ne revenir Filis qu’au jour du jugement,
Mais ce n’eſtoit qu’un pur banniſſement.

Cinq ou ſix mois s’eſtant paſſés pendant leſquels le Chevallier trop heureux de n’avoir plus ſon nepueu ſur les bras, avoir gouſté aupres de Filis le plaiſir d’aimer ſeul, quelques amys de Trimalet luy remonſtrerent qu’eſtant le plus beau garçon de la cour il luy eſtoit honteux de trouver une Dame cruelle, & que le mauvais ſuccés qu’il avoit eu, aupres de Feſique luy avoit fait tort dans le monde, ces raiſons le firent reſoudre de ſe rembarquer, il revint bleſſé de la campagne, ſa bleſſure eſtoit a la main droitte, mais comme il y avoit deſia quelque temps, ſa bleſſure quoy que grande ne l’empeſchoit pas de ſe promener, lors qu’il rencontra Feſique au jardin du Roy, il eſtoit avec Fouqueville, amy particulier de cette Dame, qui croyant leur faire plaiſir les engagea dans une converſation teſte a teſte, & les laiſſa ſa ſeuls aſſés longtemps. Trimalet ne parla point d’amour, mais il fit des mines & jetta des regards qui ne parloient que trop a Feſique, qui entendoit encor plus qu’il ne vouloit dire, cette converſation finit par une foibleſſe qui prit a Trimalet, d’ou le ſecours de Feſique & de Fouqueville le tirerent, leurs opinions furent partagées ſur la cauſe de cette foibleſſe, Fouqueville l’attribua a la bleſſure de Trimalet & Feſique a ſa paſſion, il n’y a rien qu’une femme croyé plus facilement que d’eſtre aimée, par ce que l’amour propre luy fait croire qu’on la doit aimer, & par ce que l’on ne le perſuade pas moins viſtement ce que l’on deſire. Ces raiſons la firent que Feſique ne douta point du tout de l’amour de Trimalet. Dans ce temps la Ardeliſe qui ne vouloit pas qu’un jeune homme bienfait luy eſchapaſt, pria Genouville de luy amener Trimalet, ce qu’il fit, mais l’heure du Cavalier n’eſtant pas encor venuë, il en ſortit auſſy libre qu’il y eſtoit entré, & continua dans ſon deſſein pour Feſique. Ses aſſiduités ayant renouvellé ja jalouſie du Chevallier d’Agremont, celuy cy voulut s’eclaircir de l’Eſtat auquel eſtoit ſon nepveu aupres de Feſique ſa Maiſtreſſe, & pour le mieux contrefaire, il eſcrivit de la main gauche a cette belle le billet que voicy.

BILLET.


L’On eſt bien embaraſſé quand on n’a qu’une pauvre main gauche, je vous ſupplie, Madame, que je vous puiſſe parler aujourd’hui a quelqu’heure du jour, mais que mon cher Oncle n’en ſcache rien, car je courrois fortune de la vie, & peut eſtre vous meſme n’en ſeries vous pas quitte a meilleur marché.

Feſique ayant leu ce Billet donna ordre a ſon porteur de faire ſcavoir a celuy qui en viendroit querir reſponſe, qu’il dit a ſon Maiſtre, qu’il luy envoyaſt Manicamp a trois heures apres midy ; lors que le Chevallier euſt receu cette reſponce, il crut avoir de quoy convaincre Feſique de la derniere intelligence avec Trimalet, & ſur cette reſponce il s’en alla chez elle. La rage qu’il avoit dans le cœur avoit tellement changé ſon viſage, que pour peu que Feſique y euſt pris garde, elle euſt tout deſcouvert a ſon abord. Y a t’-il longtemps, Madame, luy dit il, que vous n’avés veu Trimalet ? il y a cinq ou ſix jours, reſpondit elle ; mais il n’y a pas ſi longtemps, reſpondit Aigremont, que vous en avés receu des lettres ; moy des lettres de Trimalet, pourquoy m’eſcriroit il ? eſt il en eſtat d’éſcrire a quelqu’un ? prenés gardes à ce que vous dittes, reſpondit le Chevallier, car cela tire a conſequence ; la verité eſt, dit Feſique, que Manicamp vient de m’envoyer demander ſi Trimalet me pourroit voir aujourd’huy, & je luy ay mandé qu’il vint ſans ſon amy, il eſt vray reſpondit bruſquement le Chevallier que vous venés de mander a manicamp qu’il vint ſans Trimalet, mais c’eſt ſur une lettre de celuy cy, que vous luy avés mandé cela, & je ne le ſcay, Madame, que par ce, que c’eſt moy qu’il ay eſcritte, & a qui on a rendu la reſponce ; n’eſt ce pas aſſés de ne pas connoiſtre l’amour que j’ay pour vous depuis douze ans ? ſans me preferer un petit garçon qui ne paroiſt vous aimer que depuis quinze jours ? & qui ne vous aime point du tout ? en ſuitte de ce diſcours, il fit des actions d’un homme enragé un quart d’heure durant. Feſique, qui ſe vit convaincüe, voulut tourner l’affaire en raillerie, mais dit elle puis que vous ne doutés point de cette intelligence de voſtre nepueu & de moy, que ne me demandés vous des choſes de plus grande conſequence qu’une heure a me voir ? ah Madame s’eſcria il, j’en ſcay aſſés pour vous croire la plus ingratte de toutes les femmes, & moy le plus malheureux de tous les hommes. Comme il achevoit ces paroles, Manicamp entra, & luy ſortit pour cacher le deſordre ou il eſtoit. Qui a il, Madame, luy dit Manicamp ? je vous trouve toute embaraſſée, Feſique luy comta la tromperie du Chevallier, & leur converſation, & apres quelques diſcours ſur ce ſujet il ſortit & luy rapporta en la meſme heure ce billet de la part de Trimalet.

BILLET.


DE peur que les fauſſaires ne me puiſſent nuire, & que vous ne vous meſpreniés au caractere, & au ſtyle, je vous ay voulu faire connoiſtre l’un & l’autre, le dernier eſt plus difficile a imiter, eſtant dicté par quelque choſe qui eſt au deſſus de leurs ſentimens.

Feſique ayant leu ce billet, mon Dieu ! luy dit elle que voſtre amy eſt fol, j’ay bien peur qu’il ne ſe faſſe & a moy auſſy des affaires, dont nous n’avons pas beſoin ny l’un ny l’autre ; pourveu, Madame, luy reſpondit Manicamp, que vous vous entendiés bien vous deux vous ne ſcauriés avoir de meſchantes affaires ; mais reſpondit Feſique, il ne ſcauroit prendre avec moy un autre party que celuy d’amant ; non Madame, reſpliqua il, il luy eſt impoſſible, & ce qui vous le doit perſuader, c’eſt qu’il revint a la charge apres avoir eſté battu, cette recherche marque en luy une furieuſe néceſſité à vous aimer ; comme il alloit continuer cette converſation, il entra du monde qui l’interrompit, & Manicamp eſtant ſorti, il alla un moment apres conter à ſon amy, ce qui venoit de ſe paſſer entre luy & Feſique. Trimalet ne croyant pas que le billet qu’il avoit eſcrit a Feſique ſuffit pour luy parler de ſon amour, luy en eſcrivit un autre qui parloit plus clairement, il en chargea Manicamp qui le lendemain le portant a cette belle le perdit par les chemins, de ſorte qu’il retourna ſur ſes pas dire a Trimalet l’accident qu’il luy eſtoit arrivé, celuy cy eſcrivit cette lettre a Feſique.

LETTRE.


SI vous eſtiés perſuadée de mes ſentimens vous comprendriés aiſement qu’on eſt mal ſatisfait d’un homme qui eſt auſſy negligeant que Manicamp ; vous allés voir la plus grande querelle du monde ſi vous n’y mettés la main, jugés de ce que je ſens pour vous, puis que je romps avec le meilleur de mes amys ſans retour de mon coſté, mais comme il luy reſte encor voſtre aſſiſtance, & que vous n’eſtes pas ſi en colere que moy, j’ay peur qu’il ne me force a luy pardonner par voſtre entremiſe.

Manicamp alla chercher partout Feſique qui n’eſtoit pas chéz elle, & l’ayant trouvée chéz Nobelle qui jouoit, je porte, luy dit il, le bonheur aux gens que j’approche, Madame, & s’eſtant mis aupres d’elle, il luy fourra adroittement dans ſa pochette la lettre de ſon amy, & ſortit quelque temps apres, Feſique s’eſtant retirée chéz elle le jeu finy, trouva en tirant ſon mouchoir la lettre de Trimalet cachettée, & ſans deſſus, ſi elle avoit ſongé a ce que ce pouvoit eſtre, elle ne l’auroit pas ouverte, mais de peur d’eſtre obligée de ne la pas ouvrir, elle ny voulut pas ſonger & l’ouvrit bruſquement ſans faire la moindre reflection. Toute la vivacité de Feſique ne luy peut faire imaginer ce que vouloit dire Trimalet ſur le ſujet du meſcontentement qu’il teſmoignoit contre Manicamp, de ſorte qu’elle commanda a un de ſes gens, de luy aller dire qu’il la vint trouver le lendemain, reſolüe de le gronder de la lettre qu’il luy avoit donnée de Trimalet & de luy deffendre de s’en charger a l’avenir, comme il entra le lendemain dans ſa chambre, ſa curioſité luy fit oublier ſa colere, hé bien dit elle apprenés moy voſtre broüillerie avec voſtre amy. C’eſt, Madame luy, dit il, qu’avant hier je vous apportois une lettre & je la perdis en chemin, il eſt enragé contre moy, je ne ſcay que luy dire, car j’ay tort. Feſique craignant que cette lettre perdüe fuſt trouvée, par quelqu’un qui fiſt une hiſtoire d’elle pour reſiouir le public, allés luy dit elle la chercher par tout, & ne revenés point que vous ne la rapportiés. Manicamp ſortit auſſy toſt, & revint le ſoir luy dire qu’il n’avoit rien trouvé, que Trimalet ne le vouloit plus voir, & qu’il venoit la ſupplier de les remettre bien enſemble, je le feray, dit elle, quoy que vous ne le meritiés pas, j’iray demain chéz la Sibille ou s’il ſe rencontre je taſcheray de faire voſtre paix. Ha Madame, luy dit Manicamp, vous avés tant de bonté que je ne doutte point que vous ne ſoyés faſchée d’avoir ſeulement eu la penſée de me faire languir juſques a demain, je vous ſupplie de mettre fin a mes peines & de me donner un billet que je rendray a Trimalet de voſtre part, eſtant certain qu’il a tant d’amour pour vous que ------ moy l’eſcrire a Trimalet, interrompit Feſique, vous eſtes fort plaiſant de me parler de cela. Quoyque nous ſoyons brouillés, Madame, repartit Manicamp, je ne ſcaurois m’empeſcher de vous dire qu’il merite bien cette grace, mais ne le regardés pas en ce rencontre, donnés ce Billet a l’amitié que vous avés pour moy, je vous promets que quand il aura fait ſon effect, je vous le remettray entre les mains, Feſique luy ayant fait donner ſa parole que le lendemain il luy rapportoit ſon Billet, eſcrivit ainſy a Trimalet.

BILLET.


JE ne vous eſcris que pour vous demander la grace du pauvre Manicamp : s’il faut pourtant vous en dire d’avantage, pour vous obliger a me l’accorder, croyés ce qu’il vous dira de ma part, il eſt aſſés de mes amys pour faire que je ne luy refuſe rien de tout ce qui peut luy eſtre utile.

Trimalet ayant receu ce Billet, le trouva trop doux pour le rendre, il crut qu’il en ſeroit quitte pour deſadvouer Manicamp, & cepandant, il le chargea de cette reſponce.

RESPONCE.


JE ſouhaitterois infiniment, que vous euſſiés autant de penchant a m’accorder ce que je deſirerois de vous, qu’il m’a eſté facile d’accorder la grace a ce criminel, je vous aſſure qu’avec une telle recommandation il eſtoit impoſſible de luy rien refuſer. Si j’eſtois aſſés heureux pour vous en donner des preuves par quelque choſe de plus difficile, vous cognoiſtreriés que vous m’avés fait injuſtice, lors que vous avéz douté de la verité de mes ſentimens, ils ſont je vous proteſte auſſy tendres qu’une perſonne, auſſy aimable que vous les peut inſpirer, & ſeront tousjours auſſy diſcrets que vous les ſouhaittés, quoy qu’en diſent nos Gouverneurs. Je vous conjure de deferer tousjours beaucoup aux advis du criminel, car quoy qu’il ſoit homme aſſés mal ſoigneux il merite qu’on le louë de ſon zele pour noſtre ſervice.

C’eſt advis eſtoit de ſe deffier fort du Chevallier d’Aigremont, qui faiſoit tout ce qu’il pouvoit pour traverſer ſon nepueu, & pour le faire paroiſtre a Feſique indiſcret & infidelle, apres cela Manicamp luy dit que Trimalet eſtoit tellement tranſporté de joye pour le billet qu’elle luy avoit eſcrit, qu’il luy avoit eſté impoſſible de le retirer, mais qu’elle ne ſe miſt pas en peine qu’il eſtoit auſſy ſeurement entre les mains de ſon amy que dans le feu, qu’au reſte, il n’avoit pas veu d’homme plus amoureux que Trimalet, & qu’aſſurement il l’aimeroit toute ſa vie, mais interrompit Feſique, qu’eſt ce que veulent dire tant de viſites de voſtre amy chéz Ardeliſe ? la va il prier de le ſervir aupres de moy ? il n’y va point, Madame, reſpondit Manicamp, c’eſt a dire, il y a eſté une fois ou deux, mais je voy deſia l’eſprit du Chevallier dans ce que vous me dittes, & je ſuis aſſuré que Trimalet reconnoiſtra ſon Oncle a ce trait de Fripon, mais, Madame, eſcoutés mon amy avant que de le condamner : j’en ſuis d’accord, dit elle. Manicamp avoit fort bien jugé, que le Chevallier eſtoit amoureux d’Ardeliſe, qu’elle ne ſervoit que de pretexte, & mille autres choſes de cette nature, qui luy parurent ſi vray ſemblables, qu’encor qu’elle ſe deffiaſt du Chevallier ſur le Chapitre de Trimalet, elle ne ſe peut empeſcher d’y adjouſter foy en ce rencontre. Le lendemain une de ſes amyës l’eſtant venuë preſſer d’aller a la campagne, elle ſe laiſſa perſuader, la certitude qu’elle avoit de la tromperie de Trimalet, fit qu’elle ne voulut point d’eſclairciſſement avec luy, & pour ne pas tout perdre elle voulut prevenir le Seigneur d’Ihere par une fauſſe confidence, de peur qu’il ne ſceuſt par d’autres voyes la verité de toutes choſes, elle luy envoya donc la coppie de la derniere lettre de Trimalet & partit apres cela avec ſon amye, le Chevallier qui eſtoit alerte ſur toutes les actions de Feſique, & qui avoit gagné tous ſes gens, eut le pacquet qu’elle envoyoit au Seigneur d’Ihere deux heures apres qu’il fut fermé, il tira coppie de la lettre de Trimalet, & jetta le pacquet au feu deux jours apres, ayant appris que Feſique eſtoit partie il luy eſcrivit cette lettre.

LETTRE.


SI vous euſſiés eu autant d’envie de vous eſclaircir des choſes, dont vous teſmoignés douter, que j’en avois par mille raiſons de vous oſter toutes ſortes de ſcrupules, vous n’euſſiés pas entrepris un ſi long voyage, ou du moins euſſiés vous teſmoigné du chagrin de paroiſtre ſi bonne amye, je ne voudrois pas vous deffendre d’avoir de la tendreſſe, mais je ſouhaitterois d’avoir quelque part a l’application, & je vous avoüe que ſi j’eſtoit aſſés heureux pour y parvenir par la mienne, j’eſſayerois de n’en eſtre pas indigne par ma conduitte.

Dans le temps qu’on porta cette lettre a Feſique, le Chevallier alla trouver ſon nepueu chéz lequel il rencontra Manicamp, apres quelque petit prelude de plaiſanterie ſur les bonnes fortunes de Trimalet en general, ma foy mes pauvres amys, leur dit il, vous êtes plus jeunes & plus gentils que moy, & je ne vous diſputeray jamais une Maiſtreſſe que je ne connoiſtray pas de plus longue main que vous, mais auſſy il faut que vous me cediés ſans conteſte celles qui ont quelqu’engagement avec moy, la vanité, que leur donne le grand nombre d’amants, les peut obliger a vous laiſſer prendre quelqu’eſpérance, il n’y en a guere qui rebute d’abord les vœux des ſoupirans, mais toſt ou tard elles ſe remettent a la raiſon, & c’eſt alors que le nouveau venu paſſe mal ſon temps, & que le galant dit d’accord avec ſa Maiſtreſſe, ſerviteur Meſſieurs de la Serenade. Vous m’avés promis, Trimalet, de ne me plus tourmenter aupres de Feſique, vous m’avés manqué de parole, & fait une infidelité qui ne vous a ſervi a rien, car Feſique m’a donné toutes les lettres que vous luy aviez eſcritte, je vous en monſtreray les originaux quand vous voudrés. Cepandant voicy la coppie de la derniere que je vous ay apporté, diſant cela il tira de ſa pochette une lettre de Trimalet, & l’ayant leu & bien, mes chers, leur dit il, vous joüerés vous une autre fois a moy ? pendant que le chevallier parloit, Trimalet & Manicamp ſe regardoient avec eſtonnement, ne pouvans comprendre que Feſique les euſt ſi meſchamment trompées, enfin Manicamp prenant la parole, & l’addreſſant a Trimalet, vous eſtiés traitté, dit il, comme vous le meritiés, mais puis que Feſique n’a point eu de conſideration pour nous, adjouſta il ſe tournant du coſté du Chevallier, nous ne ſommes pas obligés d’en avoir pour elle, nous voyons bien qu’elle nous a Sacrifiés, mais il y a eu un temps ou vous l’avés eſté auſſy, nous avons grand ſujet de nous plaindre d’elle, mais vous n’en avés point du tout de vous en loüer, quand nous nous ſommes reſiouis a vos deſpens, nous en avons eſté pour le moins de moitié avec elle : il eſt vray, reprit Trimalet que vous n’auriés pas raiſon d’eſtre ſatisfait de la preference de Feſique en voſtre faveur, ſi vous ſcaviés l’eſtime qu’elle fait de vous, & cela fait tirer des conſequences infaillibles, qu’elle eſt fort entre vos mains, puis qu’apres les choſes qu’elle m’a dittes, elle ne me trahit que pour vous ſatisfaire. Hé bien, Chevallier, jouyſſés en repos de cette perfide, ſi perſonne ne le trouble que moy vous vivrés bien content aupres d’elle. La deſſus s’eſtant tous reconciliés de bonne foy, & donné mille aſſurances d’amitié a l’avenir, il ſe ſeparerent ; Trimalet & Manicamp s’enfermerent pour faire une lettre de reproches a Feſique, au nom de Manicamp, mais Feſique, qui eſtoit innocente, luy reſpondit que ſon amy & luy avoient eſté pris pour duppes, & que le Chevallier en ſcavoit plus qu’eux, qu’elle ne leur pouvoit mander comment il avoit eu la lettre, qu’il leur avoit monſtrée, mais qu’un jour elle leur feroit voir clairement qu’elle ne les avoit point ſacrifiés. Cette lettre ne trouvant plus Manicamp a Paris, qui en eſtoit ſorti la veille avec Trimalet pour ſuivre Theodate en ſon voyage de Lyon, il ne la receut qu’en arrivant a la cour, & ne penſa plus davantage a Feſique. Pendant que tout cela ſe paſſoit, Salmicar entretenoit tousjours ſon commerce avec Ardeliſe, cet amant la voyant le plus commodement du monde la nuict chéz elle, & le jour chez la Sybille fille aimable de ſa perſonne & de beaucoup d’eſprit. Ardeliſe avoit dans la rüelle de ſon lict un cabinet, au coin du quel elle avoit fait faire une trappe, qui reſpondoit a une autre cabinet au deſſus, ou Salmicar entroit quand il eſtoit nuict, un tapis de pied cachoit la trappe, & une table la couvroit, Salmicar paſſoit ainſy les nuicts avec ſa Maiſtreſſe &, ſelon le bruit commun, ne s’y endormoit pas, cela dura juſques a ce qu’elle alla aux eaux, & pendant qu’elle y fut, il luy eſcrivit mille billets qu’on ne rapporte pas icy par ce qu’ils n’en vallent pas la peine, il luy eſcrivit cette lettre un jour avant qu’il alla luy dire a Dieu.

LETTRE.


JE n’ay jamais ſenty une douleur ſi vive que celle que je ſens aujourd’huy, ma chere, par ce que je ne vous ay point encor quitté depuis que nous nous aimons, il n’y a que l’abſence, & une premiere abſence, comme celle cy, qui me puiſſe reduire au pytoyable eſtat ou je ſuis, ſi quelque choſe pouvoit adoucir mon chagrin, ma chere, ce ſeroit la croyance que j’aurois, que vous ſouffririés autant que moy, ne trouvés pas mauvais que je vous ſouhaitte de la peine, puis que c’eſt une marque de mon amour, a Dieu, croyés bien que je vous aime & que je vous aimeray tousjours, car ſi une fois vous eſtiés bien perſuadée, il ne ſeroit pas poſſible que vous ne m’aimaſſiez toute voſtre vie.

RESPONCE.


COnſolés vous, mon cher, ſi ma douleur vous ſoulage, elle eſt au point ou vous la pouvés ſouhaitter, je ne vous la ſcaurois mieux faire voir qu’en vous diſant que je ſouhaitte que vous m’aimiés autant que je vous aime, en doutés vous, mon cher, venés me trouver, mais venés de bonne heure, afin que je ſois plus longtemps avec vous, & que je me recompenſe en quelque maniere de l’abſence que je vais ſouffrir, a Dieu, mon cher, ſoyés en repos du coſté de mon amour, il ſera pour le moins auſſy grand que le voſtre.

Salmicar ne manqua pas de ſe trouver au rendés vous bien pluſtoſt qu’a l’ordinaire, & abordant ſa Maiſtreſſe il ſe jetta deſſus ſon lict ou il fut longtemps a fondre en larmes ſans pouvoir parler. Ardeliſe de ſon coſté ne paroiſſoit pas moins touchée, mais, comme elle euſt encor bien ſouhaitté de ſon amant d’autres marques d’amour que celles de ſa douleur, He quoy, mon cher, luy dit elle, vous me mandiés tantoſt que mes deſplaiſirs ſoulageroient les voſtres, cepandant l’affliction ou vous me voyés ne vous rend pas moins deſeſperé. A ces mots Salmicar redoubla ſes ſoupirs ſans luy reſpondre, l’abbatement de l’ame avoit cauſé celuy du corps, & je croy que cet amant pleuroit l’abſence de ſa vigueur pluſtoſt que celle de ſa Maiſtreſſe, toutefois comme les jeunes gens reviennent de loing, & qu’il eſtoit de bon temperament, il commence de ſe ravoir & ſe reſtablit en bien peu de temps, de maniere qu’Ardeliſe eut tout ſujet d’en eſtre ſatisfaitte. Apres qu’il luy euſt donné mille teſmoignages de bonne ſanté, elle luy recommanda d’en avoir ſoin ſur toutes choſes, & luy dit qu’elle jugeroit par la de l’amour qu’il avoit pour elle, la deſſus ils ſe firent mille proteſtations de s’aimer toute leur vie, ils convinrent des moyens de s’eſcrire & ſe dirent a Dieu l’un pour aller a la cour, & l’autre pour prendre le chemin de Bourbon.

Le lendemain Salmicar eſtant allé dire a Dieu a la Sybille, il l’a pria de bien perſuader a ſa Maiſtreſſe de prendre plus garde a ſa conduitte, qu’elle n’avoit encor fait, repoſés vous ſur moy, luy dit cette fille, elle ſera bien incorrigible ſi je ne la mets ſur le bon pied. Deux jours apres la Sybille alla chés Ardeliſe ou elle fut toute la journée, qu’elle employa a luy donner des preceptes pour regler ſa conduite, & ſur tout luy recommanda la fidelité qu’elle devoit a ſon amant.

Apres qu’elle euſt ceſſé de parler, bon Dieu, dit Ardeliſe, les belles choſes que vous venés de me dire, mais qu’elles ſont difficiles a practiquer, j’y trouve meſme un peu d’injuſtice, car enfin puis que nous trompons bien nos marys, que les loix ont fait nos Maiſtres, pour quoy nos amants en ſeront ils quittes a ſi bon marché ? eux que rien ne nous oblige d’aimer que l’eſtime que nous en faiſons, & que nous prenons pour nous en ſervir tant & ſi peu qu’il nous plaira : je ne vous ay pas dit, repartit la Sybille, que nous ne devions quitter nos amants que quand ils nous deſplaiſent ou par leur faute ou par degouſt, mais je vous ay fait voir la maniere delicate, dont ils nous falloit deſgager, pour ne pas donner ſujet de nous deſcrier dans le monde, car enfin, Madame, puis que l’on a mis ſi tyranniquement l’honneur des Dames a n’aimer pas ce qu’elles trouvent aimables, il faut s’accorder a l’uſage & ſe cacher au moins, quand il faut aimer, hé bien, ma chere, repartit Ardeliſe, je m’en vais faire merveille, & j’y ſuis tout a fait reſolue, mais avec cela je fonde les plus grandes eſperances de ma conduitte ſur la fuitte des occaſions, que ce ſoit fuitte ou reſiſtance, reprit la Sybille, il n’ymporte, pourveu que voſtre amant ſoit ſatisfait de vous, & la deſſus l’ayant exhortée de demeurer ferme dans ces bonnes intentions elle s’en alla.

Pendant l’abſence d’Ardeliſe & de Salmicar il s’eſcrivirent fort ſouvent, mais comme il n’arriva rien de remarquable, je ne parleray point de leurs lettres qui ne parloient que de leur amour & de l’impatience qu’il avoient de ſe revoir. Ardeliſe revint la premiere à Paris, Trimalet qui eſtoit auſſy arrivé de la cour, commença de rendre des viſites aſſés frequentes a cette belle, Trimalet pendant le voyage de Lyon avoit perſuadé a Lycidas, Frere de Theodate, aupres duquel il eſtoit fort bien, de faire une galanterie a ſon retour a Paris avec Ardeliſe, & s’eſtoit offert de l’y ſervir, & de luy faire bientoſt avoir le conſentement, ce Prince avoit promis de faire les pas neceſſaires, en ſorte qu’en toutes les converſations que Trimalet avoit avec Ardeliſe, il ne luy parla que de l’amour que Lycidas avoit pour elle, il luy dit, qu’il l’avoit donnée a connoiſtre plus de cent fois pendant le voyage, & qu’aſſurement elle le verroit ſoupirer auſſy toſt qu’il ſeroit de retour. Une femme qui avoit aimé des Bourgeois & des Gentilhommes les uns bien, les autres malfaits, pouvoit bien aimer un beau Prince. Ardeliſe receut la propoſition de Trimalet avec une joye, qu’on ne peut exprimer, & ſi grande qu’elle ne fit pas ſeulement les façons que les coquettes font ordinairement, un autre euſt dit qu’elle ne vouloit aimer perſonne, mais moins un Prince, que qui que ce ſoit, par ce qu’il ne pouvoit avoir d’attachement.

Ardeliſe qui eſtoit la plus naturelle de toutes les femmes, & la plus emportée, ne garda pas de bienſeance, & reſpondit a Trimalet qu’elle s’eſtimoit bien plus qu’elle n’avoit encor fait, puis qu’elle plaiſoit a un ſi grand Prince & ſi raiſonnable.

Lors que la cour fut revenuë à Paris Lycidas ne reſpondit point aux empreſſemens auſquels Ardeliſe avoit eſté preparée par Trimalet, ils ne luy ſervirent qu’a luy faire connoiſtre que ce Prince n’avoit que de l’indifference pour elle.

Trimalet voyant que Lycidas ne mordoit pas a l’hameçon, changea de deſſein & voulut au moins que les ſervices qu’il avoit voulu rendre a Ardeliſe luy tinſſent lieu de quelque choſe aupres d’elle, il ſe reſolut d’en faire l’amoureux, & par ce que le commerce qu’il avoit eu avec elle ſur les amours pretendues de Lycidas, luy avoit donné de grandes habitudes & familiarités, il ne balança point de luy eſcrire cette lettre.

LETTRE.


NOus avons travaillé juſques icy en vain, Madame, la Reine vous hait & Lycidas apprehende de la faſcher, j’en ſuis au deſeſpoir pour vos intereſts, vous m’en pourriés bien conſoler, Madame, ſi vous vouliés, & je vous conjure de le vouloir, puis que l’aigreur naturelle de la mere difficile, & la foibleſſe du fils ont ruiné tous nos deſſeins, il fait prendre d’autres meſures aimons nous, Madame, cela eſt deſia fait de mon coſté, & ſi Lycidas vous eut aimée, je voy bien que je me fuſſe brouillé avec luy parce que je n’aurois peu reſiſter a l’inclination que j’ay pour vous, je ne doutte pas, Madame, que la difference ne vous choque d’abord, mais deffaitte vous de voſtre ambition & vous ne vous trouverés pas ſi malheureuſe que vous penſés, & je ſuis aſſuré, Madame, que quand le deſpit vous aura jetté entre mes bras, l’amour vous y retiendra.

Quoy qu’on veuille dire contre les femmes, il y a ſouvent plus d’imprudence que de malice en leur conduitte, la plus part ne penſent pas quand on leur parle d’amour qu’elles doivent jamais aimer, cepandant elles vont plus loing qu’elles ne penſent, elles font les choſes comme ſi elles devoient tousjours eſtre cruelles, dont elles ſe repentent fort quand elles ſont devenuës plus humaines, la meſme choſe arriva a Ardeliſe, elle eut un chagrin inſupportable d’avoir manqué un cœur, apres l’avoir comté parmy ſes conqueſtes, & cherchant quelqu’un a qui s’en prendre pour amuſer ſa douleur, elle trouva fort vray ſemblable de croire que Trimalet pour ſon propre intereſt, avoit empeſché Lycidas de l’aimer. De ſorte que pour s’en vanger, & pour ſe raſſurer du Prince Salmicar, que toute cette intrigue avoit eſtrangement alarmé elle luy ſacrifia la lettre de Trimalet, ſans conſiderer que l’amour, peut eſtre, l’obligeroit a la meſme choſe des lettres du Prince de Salmicar, celuy cy a qui Ardeliſe faiſoit tant de ſaveurs en uſa comme un homme fort ſatisfait de ſa Maiſtreſſe, il luy rendit mille graces de ſa ſincerité, & ſe contenta de triompher de ſon rival ſans en vouloir tirer une gloire indiſcrette.

Cepandant Trimalet qui ne ſcavoit pas le deſtin de ſa lettre, alla le dimanche chéz Ardeliſe, mais il y vint tant de monde ce jour la, qu’il ne luy peut parler d’affaire, il remarqua ſeulement qu’elle l’avoit fort regardée, & de chéz elle il en alla faire confidence a Feſique, a qui il ne celoit rien depuis ſon retour de Lyon, il dit auſſy ſon affaire a Vineville qui tous deux ſeparement jugerent ſur la fragilité de la Dame, & la Gentilleſſe du Cavalier, que ſa pourſuitte ne ſeroit ny trop longue ny infructueuſe, & en effect Ardeliſe avoit trouvé Trimalet ſi bien fait, qu’elle s’eſtoit repentit du Sacrifice qu’elle venoit de faire a Salmicar. Le lendemain Trimalet retourna ches elle, & l’ayant trouvée ſeule luy parla de ſon amour, la belle en fut fort aiſe, & receut cette declaration le plus agreablement du monde, mais apres eſtre convenus de s’aimer, comme ils eſtoient deſſus de certaines conditions, des gens entrerent qui obligerent Trimalet a ſortir un moment apres.

Ardeliſe s’eſtant auſſy debaraſſée de ſa compagnie le pluſtoſt qu’elle peut, monta en caroſſe, & voulant deſcouvrir ſi Feſique ne prenoit plus d’intereſt a Trimalet, elle la fut trouver. Apres quelques converſations ſur d’autres ſujets, elle luy demanda ſon advis ſur le deſſein qu’elle luy dit que Trimalet avoit pour elle, Feſique luy reſpondit qu’il ne falloit que conſulter ſon cœur en une pareille rencontre, mon cœur ne me dit pas beaucoup de choſes en faveur de Trimalet, reſpondit Ardeliſe, & m’a raiſon m’en dit mille contre luy, c’eſt un eſtourdy je ne l’aymeray jamais, & en diſant cela elle prit congé d’elle ſans attendre reſponſe.

D’un autre coſté Trimalet eſtant retourné a ſon logis y rencontra Vineville, qui l’attendoit avec une impatience extreme de ſcavoir l’eſtat de ſes affaires, Trimalet luy dit aſſés froidement qu’il croyoit que tout eſtoit rompu de la maniere dont Ardeliſe le traittoit, & comme Vineville vouloit ſcavoir le deſtail de la converſation, Trimalet qui avoit peur de ſe deſcouvrir, changeoit de propos a tout moment, ce qui donna quelque ſoubçon a Vineville, qui eſtoit fin & amoureux d’Ardeliſe, & qui ne ſe meſloit des affaires de Trimalet, que pour s’en prevaleoir aupres de ſa Maiſtreſſe, des choſes qu’il auroit appriſes, il ſortit voyant qu’il ne luy pouvoit rien faire avoüer & fut trois jours durant dans des inquietudes mortelles de ne pouvoir apprendre ce qu’il ſouhaittoit, il alloit chéz Feſique avec un viſage diſgratié depuis qu’il voyoit que Trimalet ne luy donnoit plus de part dans l’honneur de ſa confidence, il n’en diſoit rien a cette belle, pour ne pas ſe decrediter en faiſant voir ſon malheur. Enfin au bout de trois jours eſtant allé chez Trimalet, qu’ay je fait, luy dit il Monſieur, qui vous oblige a me traiter ainſy, je voy bien que vous vous cachés de moy ſur l’affaire d’Ardeliſe, aprenés m’en la raiſon, ou ſi vous n’en avés point, continués a me dire ce que vous ſcavés, comme vous aviez accouſumé. Je vous demande pardon mon pauvre Vineville, luy dit Trimalet, mais Ardeliſe, en m’accordant les dernieres faveurs, avoit exigé de moy que je ne vous en parlaſſe point, & a Feſique encor moins qu’au reſte du monde, par ce qu’elle diſoit que vous eſtés un meſchant homme, & Feſique jalouſe quelque indiſcret que l’on ſoit, il n’y a point d’affaire que l’on ne tienne ſecrette au commencement, quand on a peu ſe paſſer de confident pour en venir a bout, je l’eſprouve aujourd’huy, car naturellement j’aime aſſés a conter une avanture amoureuſe, cepandant j’ay eſté trois jours ſans vous conter celle cy, vous, a qui je dis toutes choſes, mais donnés vous patience mon cher, je m’en vais vous dire tout ce qui s’eſt paſſé entre Ardeliſe & moy, & par un deſtail le plus exact du monde, pour reparer en quelque ſorte l’offence, que j’ay faitte a l’amitié, que j’ay pour vous.

Vous ſçaurés donc qu’a la premiere viſite que je luy rendis, apres luy avoit eſcritte la lettre que vous avés veue, il ne me parut a ſa mine ny rudeſſe ny douceur, & la compagnie qui eſtoit chés elle m’empeſcha de m’en eclaircir mieux, tout ce que je peus remarquer d’elle c’eſt qu’elle m’obſervoit de temps en temps depuis les pieds juſques a la teſte, le lendemain l’ayant trouvée ſeule je luy repreſentay ſi bien mon amour, & la preſſay ſi fort d’y reſpondre, qu’elle m’avoua qu’elle m’aimoit, & me promit qu’elle m’en donneroit des marques à la condition que je vous ay dittes, vous ſcavés bien que je deus luy promettre, & dans ce moment ayant ouy du bruit ; Ardeliſe me dit de venir un peu devant la nuict deſguiſé en fille, qui luy aporteroit des dentelles a vendre, mais eſtant donc retourné chéz moy, je vous y trouvay comme vous le ſcavés, & vous puttes bien voir par la froideur avec laquelle je vous recevai, que tout le monde m’importunoit, & particulierement vous, mon cher, de qui j’avois plus de ſujet de me deffier que de tout autre, vous vous en apperceuſtes auſſy, & c’eſt ce qui vous fit ſoubçonner que je ne vous diſois pas tout, lors que vous fuſtes party, je donnay ordre que l’on diſt a ma porte que je n’eſtois pas au logis, & je me preparay pour ma maſcarade du lendemain, tout ce que l’imagination peut donner de plaiſir par advance, je l’eus vingt quatre heures durant, les quatre ou cinq dernieres me durerent plus que toutes les autres, enfin celle que j’attendois avec tant d’impatience eſtant arrivée je me fis porter chéz Ardeliſe. Je la trouvay en Cornette ſur ſon lict avec un deshabillé de couleur de roſe. Je ne vous ſcaurois exprimer, mon cher, combien elle eſtoit belle ce jour la, tout ce que l’on peut dire eſtoit au deſſous des agréemens qu’elle avoit, ſa gorge eſtoit a demy ouverte, elle avoit plus de cheveux abbatus qu’à l’ordinaire, & tous annelés, ſes yeux eſtoient plus brillans que les aſtres, & l’amour animoit ſon teint du plus beau vermeillon du monde, & bien, mon cher, me dit elle me ſcaurés vous gré de ce que je vous eſpargne la peine de ſoupirer longtemps ? trouvés vous que je vous faſſe achepter trop cher les graces que je vous fais ? mais quoy vous me paroiſſés interdit ? Ah Madame, interrompis je, je ſerois bien inſenſible ſi je conſervois du ſang froid en l’eſtat ou je vous vois. Mais puis je m’aſſurer, me dit elle, que vous ayés perdu le ſouvenir de Polaquette & de Feſique ? ouy, luy dis-je vous le pouvés, & comment me ſouviendrois je des autres, adjouſtay je, puis que vous voyés bien que je me ſuis preſque oublié moy meſme, je ne crains, repliqua elle, que l’avenir, car pour le preſent je me trompe fort, mon cher, ſi je vous laiſſe a penſer a d’autres qu’a moy, & en achevant ces paroles elle ſe jetta a mon col, & me ſerrant avec les bras elle me tira deſſus elle ſur le lict, ainſy tous deux couchés nous nous baiſames mille fois, elle n’en vouloit pas demeurer la, & cherchoit quelque choſe de plus ſolide, mais de ma part ce fut inutilement, il faut ſe cognoiſtre Vineville, & ſçavoir a quoy on eſt propre, pour moy, je voy bien que ce n’eſt pas mon fait que les Dames, il me fut impoſſible d’en ſortir a mon honneur, quelqu’effort que fiſt mon imagination, & l’idée de la preſence du plus bel object du monde. Qu’y a il, dit elle Monſieur, qui vous met dans un ſi pauvre eſtat ? eſt ce ma perſonne qui vous donne du degouſt ? ou bien m’apportés vous les reſtes d’une autre ? Ce diſcours me fit tant de honte, qu’il acheva de m’oſter les forces qui me reſtoient, je vous prie, luy dis-je, de ne point accabler un miſérable de reproches, puis qu’aſſurement je ſuis enſorcelé. Au lieu de me reſpondre, elle appela ſa femme de chambre, & luy dit, mais Quinette ditte moy la verité, comment ſuis je faitte aujourd’d’huy ? ne ſuis je pas mal propre ? ne trompés pas voſtre Maiſtreſſe, il y a quelque choſe à mon fait qui ne va pas bien. Quinette n’oſant reſpondre dans la colere ou elle la vit, Ardeliſe luy arracha un miroir qu’elle tenoit, & apres avoir fait toutes les ſimagrées qu’elle avoit accouſtumé de faire, quand elle vouloit plaire a quelqu’un, pour juger ſi mon impuiſſance venoit de ſa ſanté ou de la mienne, elle ſecoua ſa juppe qui eſtoit un peu froiſſée, & entra bruſquement dans un cabinet qu’elle avoit à la rüelle de ſon lict. Pour moy qui eſtois comme un condamné, je me demandois a moy meſme ſi tout ce qui s’eſtoit paſſé n’eſtoit pas un ſonge, avec toutes les reflections qu’on peut faire en de pareilles rencontres. Je m’en allay au logis de Manicamp ou luy ayant comté mon avanture, je vous ay bien de l’obligation me dit il, mon cher, car c’eſt pour l’amour de moy que vous avés eſté inſenſible aupres d’une auſſy belle femme : quoy que peut eſtre vous en ſoyés cauſe, luy disje, je ne l’ay pas fait pour vous obliger, je vous aime fort, adjouſtay je, mais je vous advoüe, que je vous avois oublié en ce rencontre je ne comprens pas une auſſy extraordinaire foibleſſe, je penſe qu’en quittant les habits d’un homme, j’en avois deſpouillé la vigueur, cette partie eſt morte en moy par laquelle j’ay eſté juſques icy un eſpece de Chancellier. Comme j’achevois de parler un de mes gens m’apporta une lettre de la part d’Ardeliſe, qu’un des ſiens luy avoit donné, la voicy dans ma poche je vous la vais lire & l’ayant tirée la leut a Vineville.

LETTRE.


SI j’aimois beaucoup le plaiſir de la chair, je me plaindrois d’avoir eſté trompée, mais bien loing de m’en plaindre j’ay de l’obligation a voſtre foibleſſe, elle eſt cauſe que dans l’abſence du plaiſir, que vous n’avés peu me donner, j’en ay gouſté d’autres par imagination, qui ont duré plus longtemps que ceux, que vous m’euſſiés donné ſi vous euſſiés fait comme un autre homme, j’envoye maintenant ſcavoir ce que vous faittes ſi vous avés peu gagner voſtre logis, ce n’eſt pas ſans raiſon, que je vous fais cette demande, car je ne vous ay jamais veu en ſi meſchant eſtat, que celuy ou je vous ay laiſſé, je vous conſeille de mettre ordre a vos affaires, avec le peu de chaleur naturelle, que je vous ay veu, vous ne ſcauriés vivre longtemps, en verité Monſieur, vous me faittes pitié, & quelque outrage que j’aye receu de vous, je ne laiſſe pas de vous donner un bon advis, fuyés Manicamp, ſi vous eſtes ſage, vous pourrés recouvrer voſtre ſanté ſi vous eſtes quelque temps ſans le voir, c’eſt aſſurément de luy que vient voſtre foibleſſe, car pour moy a qui mon miroir & ma reputation ne mentent pas, je ne crains point qu’on m’en puiſſe accuſer.

Je n’eus pas pluſtoſt achevé de lire cette lettre, adjouſta Trimalet, que je luy fit cette reſponſe :

RESPONCE.


JE vous advoüe, Madame, que j’ay bien fait des fautes, car je ſuis homme, & encor jeune, mais je n’en ay jamais fait une plus grande que celle de la nuit paſſée, elle n’a point d’excuſe, & vous ne me ſçauriés condamner a quoy que ce ſoit, que je n’aye bien merité, j’ay tué, j’ay trahy, j’ay fait des Sacrileges, & pour tous ces crimes la, vous n’avés qu’a inventer des ſupplices, ſi vous voulés ma mort je vous iray porter mon eſpée, ſi vous ne me condamnés qu’au fouët, je vous iray trouver tout nud en chemiſe, ſouvenés vous tousjours, Madame, que j’ay manqué de pouvoir, & non pas de volonté, j’ay eſté comme un brave Soldat qui ſe trouve ſans armes quand il fault qu’il aille au combat. De vous dire, Madame, d’ou cela eſt venu, je ſerois bien empeſché, peut-eſtre m’eſt il arrivé, comme a ceux a qui l’appetit ſe paſſe quand ils ont trop à manger, peut eſtre que la force de l’imagination a conſommé la force naturelle, voila ce que c’eſt, Madame, de donner tant d’amour, une mediocre beauté n’auroit pas troublé l’ordre de la nature : & auroit eſté plus ſatisfaitte. A Dieu, Madame, je n’ay rien a vous dire d’avantage ſi non que peut eſtre me pardonnerés vous le paſſé ſi vous me donnés lieu de faire mieux a l’avenir, je ne demande pour cela pas plus de temps que demain a la meſme heure qu’hier.

Apres avoir envoyé par un de mes laquais ces belles promeſſes a celuy d’Ardeliſe, qui attendoit la reſponce, je m’y en allay a la meſme heure, ne doutant pas que mes offres ne fuſſent bien receus, mais auparavant je voulus prendre un ſoin particulier de ma perſonne, je me baignay, je me fis frotter avec des eſſences & des ſenteurs, je mangeay des œufs frais & des culs d’artichaux, je pris un peu de vin, en ſuitte je fis cinq ou ſix tours de chambre & me mis au lict ſans Manicamp, j’avois a la teſte de reparer ma fautte, je fuyois mes amys comme la peſte, enfin m’eſtant levé gaillard de corps & d’eſprit je diſnay de fort bonne heure auſſy legerement que j’avois ſouppé, & ayant paſſé l’apres diſnée a donner ordre a mon petit equipage d’amour, je m’en allay chez Ardeliſe a la meſme heure que l’autre fois, je la trouvay ſur ſon meſme lict, ce que me donna quelqu’apprehenſion qu’il ne me portaſt malheur, mais enfin m’eſtant raſſuré le mieux que je peux, je m’en allay me jetter a ſes genoux, elle eſtoit a demy deſabillée, & tenoit une evantaille dont elle ſe jouoit, ſi toſt quelle me vit elle rougit un peu, dans le ſouvenir aſſurement de l’affront qu’elle avoit receu la veille, & Quinette s’eſtant retirée je me mis auſſy toſt ſur le lict avec elle, la premiere choſe qu’elle fit, ce fut de mettre ſon evantail devant ſes yeux, cela l’ayant renduë auſſy hardie que s’il y euſt eu une muraille entre nous deux : He bien, me dit elle, pauvre paralitique, eſtes vous venu aujourd’hui tout entier ? ha, Madame, luy reſpondis je, ne parlons plus du paſſé, & la deſſus je me jettay a corps perdu entre ſes bras, je la baiſay mille fois & l’a priay qu’elle ſe laiſſaſt voir toute nuë, apres un peu de reſiſtance, qu’elle fit pour augmenter mes deſirs, & pour affecter la modeſtie qui ſied ſi bien aux femmes, pluſtoſt que par aucune deffiance qu’elle euſt d’elle meſme, elle me laiſſa voir tout ce que je voulus. Je vis un corps en bon point, le mieux proportionné du monde, & un fort grand eſclat de blancheur, apres cela je recommencay a l’embraſſer, deſia nous faiſions du bruit avec nos baiſers, deſia nos bras entrelaſſés les uns dans les autres exprimoient les dernieres tendreſſes d’amour, deſia le meſlange de nos ames faiſoit l’union de nos corps, quand elle s’apperceut du pauvre eſtat ou j’eſtois, ce fut alors que voyant que je continuois a l’outrager, elle ne ſongea plus qu’a la vengeance, il n’y a point d’injures qu’elle ne me dit, elle me fit les plus violentes menaces du Monde. Pour moy ſans faire ny prieres ny plaintes par ce que je ſcavois ce que j’avois merité, je ſortis bruſquement de chés elle, & me retiray chéz moy, ou m’eſtant mis au lict je tournay toute ma colere contre la cauſe de mon malheur.

D’un juſte deſpit tout plein
Je pris un raſoir en main,
Mais mon envie eſtoit vaine,
Puis que l’autheur de ma peine,
Que la peur avoit glacé,
Tout malotru, tout pliſſé,

Comme allant chercher ſon entre
S’eſtoit ſauvé dans mon ventre.

Ne pouvant donc luy rien faire, voicy a peu pres comme la rage me luy fit parler, he bien traiſtre qu’as tu a dire ? infame partie de moy meſme, & veritablement honteuſe, car on ſeroit bien ridicule de te donner un autre nom, dis moy t’ay je jamais obligé a me traitter de la ſorte ? a me faire recevoir le plus ſanglant affront du monde ? me faire abuſer des faveurs que l’on me donne ? & me donner a vingt deux ans les infirmités de la vieilleſſe ? mais en vain la colere me faiſoit parler ainſy.

L’oil attaché ſur le planchér,
Rien ne le ſcauroit toucher,
Auſſy luy faire des reproches,
C’eſt juſtement en faire aux roches.

Je paſſay le reſte de la nuict dans des inquietudes mortelles, je ne ſcavois ſi je devois eſcrire a Ardeliſe, ou la ſurprendre par des viſites impreveuës, enfin apres avoir longtemps balancé je pris ce dernier party au hazard de trouver quelque obſtacle a mes plaiſirs, mais je fus aſſés heureux de la rencontrer ſeule a l’entrée de la nuit, elles s’eſtoit miſe au lict auſſy toſt que je partis d’aupres d’elle, & entrant dans la chambre je luy dis, Madame, je viens mourir a vos genoux, ou vous ſatisfaire, ne vous emportés pas je vous prie que vous ne ſcachiés ſi je le merite, Ardeliſe qui craignoit autant que moy un ſemblable malheur, a ceux qui m’étoient arrivés, n’eut garde de m’eſpouvanter par des reproches, au contraire elle me dit tout ce qu’elle peut pour reſtablir en moy la confiance de moy meſme que j’avois preſque perduë, & en effect ſi j’avois eſté enſorcelé deux jours auparavant, comme je luy avois dit, je rompis le charme a la troiſieſme fois, vous juges, bien, mon cher, adjouſta Trimalet, qu’elle ne me dit point d’injures en la quittant comme elle avoit fait les autres jours, voila l’eſtat de mes affaires que je vous prie de faire ſemblant d’ignorer, Vineville le luy ayant promis ; ils ſe ſeparerent, Trimalet alla chéz Feſique a qui entr’autres choſes il dit qu’il ne s’engageoit plus a Ardeliſe.

Cet amant ne fut pas longtemps avec ſa nouvelle Maiſtreſſe, ſans que Salmicar s’en apperceut, quelque ſoin qu’il priſt de tromper celuy cy, & quelque peu d’eſprit qu’il euſt, la jalouſie qui tient lieu d’ordinaire de fineſſe luy fit deſcouvrir en elle moins d’empreſſement pour luy qu’elle n’avoit accouſtumé, de ſorte que luy ayant fait quelque plainte douce au commencement, & puis apres un peu plus aigre, voyant enfin qu’elle n’en faiſoit pas moins, il ſe reſolut de ſe vanger tout d’un coup de ſon rival & de ſa Maiſtreſſe, il donna donc a tous ſes amys les lettres d’Ardeliſe, & les pria de les monſtrer par tout, & ſcachant que la Princeſſe Leonor hayſſoit fort Trimalet, il luy donna la lettre qu’il avoit eſcritte a ſa Maiſtreſſe, dans laquelle il parloit fort mal de la Reine & de Lycidas. La premiere choſe que fit la Princeſſe fut de monſtrer cette lettre au Prince, croyant l’animer d’autant plus contre luy qu’il ſcavoit que ce Prince l’aimoit fort, cepandant il n’eut pas l’emportement que la Princeſſe avoit eſperé, il ſe contenta de dire a Eſtebar que ſon Couſin eſtoit un ingrat, & qu’il ne luy avoit jamais donné ſujet de parler de luy comme il faiſoit, que tout le reſſentiment qu’il avoit, aboutiroit a n’avoir plus pour luy la meſme eſtime qu’il avoit eu, mais ſi la Reine ſcavoit la maniere dont il parloit d’elle, elle n’auroit pas tant de conſideration que luy.

La Princeſſe n’eſtant pas ſatisfaitte de voir tant de bonté au Prince pour Trimalet, ſe reſolut d’en parler a la Reine ; & comme elle dit ſon deſſein a quelqu’un, le Mareſchal d’Agremont, qui en fut adverti, l’alla ſupplier de ne point pouſſer ſon fils, elle le luy promit & n’y manqua pas auſſy. Cette grande Princeſſe, eſtoit fiere & ne pardonnoit pas aiſement aux gens qui n’avoient pas tout le reſpect pour ſa grande naiſſance, & ſon merite extraordinaire : mais quand une fois elle eſtoit perſuadée qu’on l’aimoit, il n’y avoit rien de ſi bon qu’elle, cepandant que le Mareſchal d’Agremont, & ſes amys taſchoient d’eſtouffer le bruit qu’avoit fait Salmicar avec la lettre de Trimalet, on apprit qu’Ardeliſe monſtroit celle cy pour ruiner un mariage qui faiſoit la fortune de Salmicar.

LETTRE.


NE ſongés vous point, Madame, a la contrainte ou je ſuis, il faut que deux ou trois fois la ſepmaine j’aille rendre viſite a Mademoiſelle de la Roche, que je luy parle comme ſi je l’aimois, & que je luy donne des heures que je ne deurois employer qu’a vous voir, a vous eſcrire & a ſonger a vous, en quelqu’eſtat que je puiſſe eſtre ce me ſeroit une grande peine d’eſtre obligé a entretenir un enfant, mais maintenant que je ne vis que pour vous, vous devés bien juger que c’eſt une mort pour moy, ce qui me fait prendre patience en quelque maniere, c’eſt que j’eſpere de me vanger d’elle, en l’eſpouſant ſans l’aymer. Et qu’apres cela voyant de plus pres la difference qu’il y a de vous a elle, je vous aimeray toute ma vie, encor plus, ſi cela ſe peut, que je vous aime a preſent.

Cela d’abord ſurprit tout le monde, on avoit veu juſques la des amans indiſcrets, & point encor de Maiſtreſſes, on ne pouvoit point s’imaginer, qu’une femme pour ſe vanger d’un homme, qu’elle n’aimoit pas, aidaſt elle meſme a ſe convaincre, cette indiſcretion ne fit pourtant pas le meſme effect qu’Ardeliſe s’eſtoit promiſe, le Seigneur de Linancourt, grand Pere de Madamoiſelle de la Roche, ſcachant qu’Ardeliſe le vouloit aigrir contre Salmicar, reſpondit à ceux qui luy parloient de cette lettre, que hors l’offence de Dieu, Salmicar ne pouvoit pas mieux faire, jeune comme il eſtoit, que s’appliquer a gagner le cœur d’une auſſy belle Dame qu’Ardeliſe, que ce n’eſtoit pas d’aujourd’hui qu’on deſchiroit les femmes dans les ruelles des Maiſtreſſes, mais que comme la paſſion, que on avoit pour elles, eſtoit bien plus violente que celle qu’on avoit pour les autres, elle ne duroit pas d’ordinaire ſi longtemps. Comme par exemple celle de Salmicar pour Ardeliſe qui eſtoit eſteinte, cela ne ruina donc pas les affaires de Salmicar, comme elle l’avoit eſperé, elle confirma ſeulement ce qu’on pouvoit dire d’elle & oſta a ſes amys les moyens de la deffendre.

Ces choſes eſtans en ces termes, & Trimalet eſtant demeuré le Maiſtre en apparence, alla trouver un ſoir Feſique & apres quelques diſcours generaux, elle luy pria, de remercier de ſa part Fouqueville de quelque ſervice qu’elle pretendoit avoir receu de luy, mais de bien exagerer l’obligation qu’elle luy avoit. Eſtant un des principaux perſonnages de cette hiſtoire, il eſt a propos de faire voir comme il eſtoit fait.

Fouqueville Frere du Procureur du Roy, grand Threforier des Gaules, eſtoit d’origine Andegavien famille de robe avant ſa fortune, mais depuis Gentilhomme. Comme le Roy, il avoit les yeux bleus & vifs, le nés bien fait, le front grand, le menton un peu advancé, la forme du viſage platte, les cheveux d’un chaſtain cler, la taille mediocre, & la mine baſſe. Il avoit de l’eſprit & ne ſçavoit pas vivre, il avoit un air honteux & embaraſſé, il avoit la conduitte du monde la plus eſloignée de ſa profeſſion. Il eſtoit agiſſant, ambitieux, & fier avec les gens qu’il ne cognoiſſoit pas, mais le plus chaud & le meilleur amy qui fuſt au monde ; il s’eſtoit embarqué à aimer plus par gloire que par amour, mais apres l’amour eſtoit demeuré le Maiſtre, la premiere femme qu’il avoit aimé eſtoit Bellamire de la maiſon de Lottaringe, dont il avoit eſté fort aimé, l’autre eſtoit Angelie, qui dans les faveurs, qu’elle luy avoit fait, avoit beaucoup plus conſideré ſon intereſt que ſon plaiſir, comme c’eſtoit la plus extraordinaire femme de France il faut voir la ſuitte de ſa vie.

Fin de l’Hyſtoire de Madame
Ardeliſe.