Histoire amoureuse des Gaules (éd. Originale)/Portrait de Madame de Cheneville
Portrait de Madame
de
CHENEVILLE
Adame de Cheneville continua
il, à d’ordinaire le plus
beau teint du monde les yeux petits
& brillants, la bouche platte, mais
de belle couleur, le front avancé, le
nés ſeul ſemblable à ſoy, ny long,
ny petit, carré par le bout, & la machoire
comme le bout du nés, &
tout cela qui en deſtail n’eſt pas beau,
eſt à tout prendre aſſéz agreable,
elle à la taille belle ſans avoir bon
air, elle à la jambe bien faitte & la
gorge, les bras & les mains mal taillés,
elle à les Cheveux blonds, deliés
& eſpais, elle à bien dancé, & l’oreille
encor fort juſte, elle à la voix
agreable, & ſcait un peu chanter.
Voila pour le dehors à peu pres comme
elle eſt faitte, il n’y à point de femme en France qui euſt plus d’eſprit,
& fort peu qui en ayent autant,
ſa maniere eſt vive & divertiſſante,
il y en a qui diſent que pour
une femme de qualité ſon caractere
eſt un peu trop badin. Du temps
que je la voyois, je trouvois ce jugement
la un peu ridicule, & j’admirois
ſon burleſque ſous le nom de
gayeté, aujourd’hui que ne la voyant
plus, ſon grand feu ne m’eſbloüit
pas, je demeure d’accord qu’elle
veut eſtre trop plaiſante, ſi on a de
l’Eſprit & particulierement de cet
Eſprit gay & enjoûé, on n’a qu’à
la voir, on ne perd rien avec elle,
elle vous entend, elle entre juſte
dans tout ce que vous dittes, elle
vous devine, & vous mene quelquesfois
bien plus loing que vous
ne penſés aller, quelquesfois auſſy
on luy fait bien voir du Pays, la
chaleur de la plaiſanterie l’emporte,
& en cet eſtat elle reçoit avec
joye tout ce qu’on luy veut dire
de libre, pourveu qu’il ſoit enveloppé,
elle y reſpond meſme avec uſure,
croyant qu’il iroit du ſien ſi elle n’alloit pas au delà de ce que l’on
luy à dit, avec tant de feu il n’eſt
pas eſtrange que le diſcernement
ſoit mediocre, les deux choſes eſtant
d’ordinaire incompatibles, & la nature
n’ayant pas fait de miracle en
ſa faveur, un ſot eveillé l’emportera
tousjours aupres d’elle ſur un
honeſte homme ſerieux : la gayeté
des gens la preoccupe, la plus grande
marque d’eſprit qu’on luy peut
donner, c’eſt d’avoir de l’admiration
pour elle : elle aime l’encens, elle
aime d’eſtre aimée & pour cela elle
s’aime beaucoup : elle donne des louanges
pour en recevoir, & aime generallement
tous les hommes, quelqu’aage,
quelque naiſſance, &
quelque merite qu’ils ayent, & de
quelque profeſſion qu’ils ſoient : tout
luy eſt bon depuis le manteau Royal
juſques à la Soutane : entre les
hommes elle aime mieux un amant,
qu’un amy, & parmy les amans
les gays que les triſtes : le melancholique
flattant ſa vanité & les
eveillés ſon inclination, elle ſe
flatte avec ceux cy & ſe flatte de l’opinion qu’elle a bien du merite,
d’avoir peu cauſer de la langueur
à ceux la.
Elle eſt d’un temperament froid, au moins ſi l’on en croit ſon mary, c’eſt en quoy il avoit obligation a ſa vertu, comme il diſoit, toute ſa chaleur eſt à l’Eſprit, à la verité elle recompenſe bien la froideur de ſon temperament. Si l’on s’en rapporte aux actions, la foy conjugale n’a point eſté Violée : ſi l’on regarde l’intention, c’eſt une autre choſe, pour en parler franchement, je croy que ſon mary s’eſt tiré d’affaire devant les hommes, mais je le tiens comme devant Dieu, cette belle qui veut eſtre à tous les plaiſirs & trouver un moyen ſeur à ce qui luy ſemble pour ſe resjouir ſans qu’il en couſte rien à ſa reputation, elle s’eſt fait amye de quatre ou cinq demy prudes, avec lesquelles elle va dans tous les lieux du monde, elle ne regarde pas tant ce qu’elle fait qu’avec qui elle eſt, en ce faiſant elle ſe perſuade que la Compagnie rectifie ſes actions, & pour moy, je penſe que l’heure du berger, qui ne ſe rencontre d’ordinaire que teſte à teſte avec toutes les autres femmes, ſe trouveroit pluſtoſt avec celle cy au milieu de ſa famille, quelquesfois elle refuſe honeſtement une partie de promenade publique, pour s’eſtablir à l’eſgard de tout le monde dans une opinion de grande regularité, & quelque temps apres croyant marcher à couvert ſur ce refus qu’elle aura fait eſclatter, elle fera cinq ou ſix parties de promenade particuliere, elle aime naturellement le plaiſir, deux choſes l’obligent quelque fois de s’en priver, la politique & l’ineſgalité, & c’eſt par l’une ou par l’autre de ces raiſons la, que bien ſouvent elle va au ſermon, le lendemain d’une aſſemblée, avec quelque façon qu’elle donne de temps en temps au public, elle croit preoccuper tout le monde, & s’imagine qu’en faiſant un peu de bien, & un peu de mal, tout le pire que l’on pourroit dire, c’eſt que l’un portant l’autre, elle eſt honeſte femme, les flatteurs, dont ſa petite Cour eſt plaine, luy en parlent d’autre maniere, ils ne manquent jamais de luy dire qu’on ne ſauroit mieux accorder ce qu’elle fait, la ſageſſe avec le monde, le plaiſir avec la vertu.
Pour avoir de l’Eſprit & de la qualité, elle ſe laiſſe un peu trop eſblouir aux grandeurs de la Cour, le jour que la Reine luy aura parlé & peut eſtre demandé avec qui elle ſera venuë, elle ſera trans-portée de joye, & long-temps apres elle trouvera moyen d’apprendre à tous ceux, des quels elle ſe voudra attirer du reſpect, la maniere obligeante avec laquelle la Reine luy aura parlé. Un ſoir que le Roy la venoit de faire dancer, s’eſtant remiſe à ſa place qui eſtoit aupres de moy il faut avoüer, me dit elle, que le Roy a de grandes qualités, je croy qu’il obſcurcira la gloire de ſes predeceſſeurs : je ne pus m’empeſcher de luy rire au nés, voyant à quel propos elle luy donnoit ſes louanges, & de luy reſpondre, on n’en peut pas douter, Madame, apres ce qu’il vient de faire pour vous. Elle eſtoit alors ſi ſatisfaitte de ſa Majeſté, que je la vis ſur le point pour luy teſmoigner ſa reconnoiſſance de crier vive le Roy.
Il y a des gens qui ne mettent que les choſes ſaintes pour bornes à leurs amitiés & qui feroient tout pour leurs amys à la reſerve d’offenſer Dieu, ces gens la s’appellent amys juſques aux autels. L’Amitié de Mad. de Cheneville eſt d’autre nature, cette belle n’eſt amye que juſques à la bourſe, il n’y a qu’elle de jolie femme au monde qui ſe ſoit deshonorée par l’Ingratitude. Il faut que la néceſſité luy face grand peur, puiſque pour en eviter l’ombre ſeulement, elle n’apprehende pas la honte : ceux qui la veulent excuſer diſent qu’elle defere en cela au conſeil des gens qui ſçavent ce que c’eſt que la faim, & qui ſe ſouviennent encor de leur premiere pauvreté, qu’elle tienne cela d’autruy ou qu’elle ne le doive qu’a elle meſme, il n’y a rien de ſi naturel que ce qui paroiſt dans ſon œconomie.
La plus grãde applicatiõ, qu’a Mad. de Cheneville, eſt à paroiſtre tout ce qu’elle n’eſt pas, depuis le temps qu’elle s’y eſtudie, elle a desja appris à tromper ceux qui ne la voyent guere, ou qui ne s’appliquent pas à la connoiſtre, mais comme il y a des gens qui ont pris en elle plus d’intereſt que d’autres, ils l’ont deſcouverte, & ſe ſont apperceus malheureuſement pour elle que tout ce qui reluit n’eſt pas or.
Madame de Cheneville eſt ineſgale juſques au paupieres & aux prunelles de ſes yeux, elle les a de differente couleur, & les yeux eſtans le miroir de l’ame, ces eſgaremens ſont comme un avis, que donne la nature à ceux qui l’approchent, de ne pas faire un grand fondement ſur ſon amitié.
Je ne ſcay ſi c’eſt parce que ſes bras ne ſont pas trop beaux, qu’elle ne les tient pas trop chers, ou qu’elle ne s’imagine pas faire une ſaveur, la choſe eſtant ſi generale, mais enfin les prend & les baiſe qui veut. Je penſe que c’eſt aſſés pour luy perſuader qu’il n’y a point du mal, qu’elle croit qu’il n’y a point de plaiſir, il n’y auroit plus que l’uſage qui la pourroit contraindre, mais elle ne balance pas à le choquer pluſoſt que les hommes, ſcachant bien qu’ayans fait les modes, la bienſeance ne ſera plus, quand il leur plaira, renfermer dans des bornes ſi eſtroittes.
Voila, mes chers, le portrait de Mad. de Cheneville, ſon bien qui accommodoit fort le mien, par ce qu’il eſtoit en partage de ma maiſon, obligea mon Pere de ſouhaitter que je l’eſpouſaſſe, mais quoy que je ne la conneuſſe pas alors ſi bien, que je fais aujourd’hui, je ne reſpondis pourtant point au deſſein de mon Pere. Certaine maniere effrontée que je luy voyois, me la faiſoit apprehender, & je la trouvois la plus jolie fille du monde pour eſtre femme d’un autre. Ce ſentiment la m’aida fort à ne la point eſpouſer, mais comme elle fut mariée un peu de temps apres, j’en devins amoureux, & la plus forte raiſon qui m’obligea d’en faire ma maiſtreſſe, fut celle qui m’avoit empeſché d’eſtre ſon mary.
Comme j’eſtois ſon fort proche parent, j’avois un fort grand accés chez elle, & je voyois les chagrins que ſon mary luy donnoit tous les jours, elle s’en plaignoit à moy bien ſouvent, & me prioit de luy faire honte de mille attachemens ridicules qu’il avoit. Je la ſervis en cela quelque temps fort heureuſement, mais enfin le naturel de ſon mary l’emportoit ſur mes conſeils. De propos deliberé je me mis dans la teſte d’eſtre amoureux d’elle, plus par la commodité de la conjoncture que par la force de mon inclination, un jour donc Cheneville m’avoit dit qu’il avoit paſſé la veille la plus agreable nuit du monde, non ſeulement pour luy, mais auſſy pour la Dame, avec qui il l’avoit paſſée, vous pouvéz croire que ce n’eſt pas avec vôtre couſine, c’eſt avec Ninon : tant pis pour vous, luy disje, ma Couſine vaut mille fois mieux, & je ſuis aſſuré que ſi elle n’eſtoit voſtre femme qu’elle ſeroit voſtre maiſtreſſe : cela pourroit bien eſtre me reſpondit il. Je ne l’eus pas ſi toſt quitté que je l’allay comter à Mad. de Cheneville, il y a bien de quoy ſe vanter à luy, me dit elle, en rougiſſant de deſpit : ne faitte pas ſemblant, de ſçavoir cela reſpondis je, car vous en voyés la conſequence : je croy que vous eſtes fol, reprit elle, de me donner cet avis, ou que vous croyés que je le ſuis : vous le ſeriés bien plus que moy, Mad. luy repartis je, ſi vous ne luy rendiés la pareille, ſans luy redire ce que je vous ay dit, vangés vous ma belle Couſine je ſeray de la moitié de la vengeance, car enfin vos intereſts me ſont auſſy chers que les miens propres : tout beau Monſ. le Comte, me dit elle, je ne ſuis pas ſi faſchée que vous penſés. Le lendemain ayant trouvé Cheneville au Cours, il ſe mit avec moy dans mon Caroſſe, auſſy toſt qu’il y fut, je penſe, me dit il, que vous avés dit à voſtre Couſine, ce que je vous dis hier de Ninon, par ce qu’elle m’en a touché quelque choſe : non Repliquay je, je ne luy en ay point parlé, mais comme elle à de l’Eſprit, elle dit tant de choſes ſur le chap. de la jalouſie, qu’elle rencontre quelques fois la verité, s’eſtant rendu à une ſi bonne raiſon, me remit ſur les bonnes Fortunes, & apres m’avoir dit mille avantages, qu’il y avoit d’eſtre amoureux, il conclut par me dire qu’il le vouloit eſtre toute ſa vie, & meſme qu’il l’eſtoit de Ninon autant que on le pouvoit eſtre, qu’ils s’en alloit paſſer la nuit à S. Cloud avec elle, & avec Vaſſe, qui leur donnoit une feſte, & dont ils ſe mocquoient enſemble, je luy redis ce que je luy avois dit mille fois que quoy que ſa femme fuſt ſage, il en pouvoit tant faire, qu’enfin il l’a deſeſpereroit, & que quelque honeſte homme venant amoureux d’elle en meſme temps, qu’elle luy feroit de meſchans tours, & ſeroit obligée de chercher des douceurs dans l’amour, & la vengeance, & la deſſus nous eſtans ſeparés, je me retiray chez moy, d’ou j’eſcrivis cette lettre à ſa femme.
LETTRE.
E n’avois pas tort hier, Mad. de
me deffier de voſtre imprudence,
vous avés dit à voſtre mary, ce que je
vous ay dit, vous voyés bien que ce n’eſt
pas pour mon intereſts, que je vous en
fais reproche, car tout ce qui m’en
peut arriver, c’eſt de perdre ſon amitié,
& pour vous, Mad. il y a bien
plus à craindre, j’ay pourtant eſté aſſés
heureux pour l’en deſabuſer, au reſte,
Madame, il eſt tellement perſuadé
qu’on ne peut eſtre honeſte homme
ſans eſtre tousjours amoureux, que je
deſeſpere de vous voir jamais contente,
ſi vous faittes dependre voſtre
plaiſir à n’eſtre aimée que de luy,
mais que cela ne vous alarme pas, Madame,
comme j’ay commencé de vous
ſervir, je ne vous abandonneray pas dans l’eſtat ou vous eſtes, vous ſcavés
que la jalouſie a quelques fois plus de
vertu pour retenir un Cœur que les charmes
& que le merite, je vous conſeille
d’en donnér à voſtre mary, ma belle
Couſine, & pour cela je m’offre à vous, ſi
vous le faitte revenir par la je vous aime
aſſés pour recommencer mon premier
perſonnage de voſtre agent aupres de
luy, & me ſacrifier encor pour vous rendre
heureuſe : s’il faut qu’il vous echappe,
aimés moy, ma chere Couſine, &
je vous ayderay à vous vanger en vous
aimant toute ma vie.
Le page à qui je donnay cette lettre, l’eſtant allé porter à Mad. de Cheneville, il la trouva endormie, & comme il attendoit qu’on l’eſveillaſt, Cheneville arriva de la campagne, celuy cy ayant ſceu de mon page, que je n’avois point inſtruit la deſſus, ne prevoyant pas que le mary deuſt arriver ſitoſt, ayant ſceu donc qu’il avoit une lettre à rendre de ma part à ſa femme, il luy demanda ſans rien ſoubconner, & l’ayant leue à l’heure meſme luy dit de s’en retourner, & qu’il n’y avoit nulle reſponſe à faire. Vous pouvés juger comme je le receus, je fus ſur le point de le tuër, ſongeant au danger ou il avoit expoſé ma Couſine, & je ne dormis pas une heure cette nuit la. Cheneville de ſon coſté ne la paſſa pas meilleure que moy, & le lendemain apres de grands reproches qu’il fit à ſa femme, il luy deffendit de me voir : elle me le manda & qu’avec un peu de patience tout cela ſe raccommoderoit un jour. Six moys apres Cheneville fut tué en duel par le Chevallier d’Albret, ſa femme parut inconſolable de ſa mort, les ſujets de le hayr eſtant connus de tout le monde, on crut que ſa douleur n’eſtoit que grimace, pour moy qui avois plus de familiarité avec elle que les autres, je n’attendis pas ſi longtemps qu’eux à luy parler de choſes agreables, & bientoſt apres, je luy parlay d’amour, mais ſans façon & & comme ſi je n’euſſe jamais fait autre choſe, elle me fit une de ces reponſes d’oracle, que les femmes font d’ordinaire dans les commencemens, que ma paſſion qui eſtoit aſſés tranquile me fit paroiſtre peu favorable, peut eſtre auſſy l’eſtoit elle, je n’en ſçay rien, mais je ſçay bien que ſi Mad. de Cheneville n’avoit pas l’intention de m’aimer, on ne peut pas avoir plus de complaiſance pour elle, que j’en eus à la rencontre. Cepandant comme j’eſtois ſon plus proche parent du coſté le plus honorable, elle me fit mille avances pour eſtre ſon amy, & moy qui luy trouvois d’une maniere d’eſprit, qui me resjouiſſoit, je ne fus pas faſché de demeurer ſur ce pied la aupres d’elle, je la voyois preſque tous les jours, je luy eſcrivois, je luy parlois d’amour en riant, je me brouillois avec mes plus proches pour ſervir de mon credit & de mon bien ceux qu’elle me recommandoit, enfin ſi elle euſt eu beſoin de tout ce que j’ay au monde, je luy aurois eu grande obligation de me donner lieu de l’en aſſiſter, comme mon amitié reſſembloit aſſés a l’amour, Madame de Cheneville en fut aſſés ſatisfaitte, au moins tant que je n’aimay pas ailleurs, mais le hazard, comme je vous diray en ſuitte, m’ayan fait aimer Mad. Amaranthe ma couſine, elle ne me teſmoigna plus tant de tendreſſe, qu’elle faiſoit lors qu’elle croyoit que je n’aimois qu’elle. De temps en temps nous avions quelques petites brouilleries, qui veritablement s’accommodoient, mais qui faiſoient dans mon cœur, & je croy, dans le ſien des ſemences de diviſion, au premier ſujet que nous aurions l’un ou l’autre, & qui mêmes eſtoit capables d’aigrir des choſes indifferentes, enfin s’eſtant preſenté une occaſion ou j’avois beſoin de Madame de Cheneville, & ou ſans ſon aſſistance j’eſtois en danger de perdre ma Fortune. Cette ingratte m’abandonna & me fit en amitié la plus grande infidelité du monde, voila mes chers, ce qui me fit rompre avec elle & bien loing de la ſacrifier à Beliſe, comme on a dit, celle cy que j’aimois, il y avoit longtemps, n’empeſcha de faire tout l’eſclat que meritoit une telle ingratitude. Buſſy ayant ceſſé de parler, qu’eſt ce que c’eſt, luy dit Marcel, que tout ce qu’on a dit de Jeremie, & de Mad. de Cheneville, il a eſté bien avec elle : avant que vous reſpondre à cela, repartit Buſſy, il faut que vous ſcachiés ce que c’eſt que Jeremie.
Il a le viſage petit & laid, beaucoup de cheveux, la taille belle, il eſtoit né pour eſtre fort gros, mais la crainte d’eſtre incommodé & deſagreable luy ont fait prendre des ſoins ſi extraordinaires pour s’amaigrir, qu’enfin il en eſt venu à bout, veritablement ſa belle taille luy a couſté quelque choſe de ſa ſanté, il s’eſt gaſté l’eſtomac, par les diettes qu’il a faittes, & le vinaigre dont il a uſé : il eſt adroit à cheval, il dance bien, il fait bien des armes, il eſt brave & s’eſt fort bien battu contre Vardes, & l’on luy a fait injuſtice quand on a doutté de ſa valeur : le fondement de cette mesdiſance eſt que toute la jeuneſſe de ſa volée, ayant pris party dans la guerre, il s’eſt contenté de faire une campagne de volontaire, mais cela vient de ce qu’il eſt pareſſeux, & qu’il aime ſes plaiſirs : en un mot, il a du courage & n’a point d’ambition, il a l’eſprit doux, il eſt agreable avec les femmes, il en a tousjours eſté bien traitté, & il ne les aime pas long temps : les raiſons que l’on voit de ſa bonne Fortune, outre ſa bonne mine, ſont la reputation d’eſtre diſcret, & d’avoir de grandes parties pour l’amour, mais ce qui le fait par tout reuſſir ſeurement, c’eſt qu’il pleure quand il veut, & que rien ne perſuade tant les femmes, qu’on aime, que les larmes. Cepandant ſoit qu’il luy ſoit arrivé des malheurs teſte à teſte, ſoit que ſes envieux veulent que ce ſoit ſa faute de n’avoir point d’enfans, il ne deshonore pas trop les femmes qu’il aime. Madame de Cheneville eſt une de celles pour qui il a eu de l’amour, mais ſa paſſion finiſſant, lors que cette belle commencoit d’y reſpondre, les contretemps l’ont ſauvée, & ne ſe ſont peu rencontrer, & comme il l’a tousjours veüe du depuis, quoy que ſans attachement, on n’a pas laiſſé de dire qu’elle l’avoit aimé, & bien que cela ne fuſt pas vray, c’eſtoit tousjours le plus vrayſemblable à dire, il a eſté pourtant le foible de Mad. de Cheneville & celuy, pour qui elle a eu plus d’inclination, quelque plaiſanterie qu’elle en ait voulu faire, cela me fait reſſouvenir d’un couplet de chanſon qu’elle fit, ou elle fit parler ainſy Mad. de Sourdy, qui eſtoit groſſe :
On dit que nous avons tous deux,
Ce qui rend un homme amoureux,
J’entends un honeſte homme,
Et non pas comme,
Celuy, que je ſçay
Qui ne ſçait point le mal que j’ay.
Perſonne au monde n’a plus de gayeté, plus de feu ny l’Eſprit plus agreable qu’elle, Menage en eſtant devenu amoureux, & ſa naiſſance, ſon aage & ſa figure l’obligeant de cacher ſon amour autant qu’il pouvoit, ſe trouva un jour chez elle dans le temps qu’elle vouloit ſortir pour aller faire quelques emplettes, ſa Demoiſelle n’eſtant point en eſtat de la ſuivre elle dit à Menage de monter dans ſon caroſſe avec elle, celuy cy badinant en apparence, mais en effect eſtant faſché luy dit qu’il luy eſtoit bien rude de voir qu’elle n’eſtoit pas contente des rigueurs qu’elle avoit depuis ſi long temps pour luy, mais qu’elle le meſpriſoit encor au point de croire qu’on ne pouvoit meſdire de luy & d’elle, mettés vous, luy dit elle, mettés vous dans mon caroſſe, ſi vous me faſchés, je vous iray voir chéz vous. Comme Buſſy achevoit la derniere parole on vint dire à ces Meſſieurs que l’on ſervoit ſur table, ils allerent diſner & le repas s’eſtant paſſé, avec la gayeté ordinaire, ils s’en allerent dans le parc ou ils ne furent pas plutoſt qu’ils prierent Buſſy de leur raconter l’Hiſtoire de Beliſe & de luy, ce que leur ayant accordé, il commença de cette maniere.
