Histoire amoureuse des Gaules (éd. Originale)/Suite de l’Histoire d’Ardelise
Suite de l’Hiſtoire
d’ARDELISE
Ans ce temps la Ardeliſe eſtant
allée, comme je l’ay dit, prier
Feſique de remercier de ſa part
Fouqueville de quelque pretenduë
obligation, qui proprement n’eſtoit
rien, mais elle vouloit faire faire des
reflexions a Fouqueville ſur ce
compliment, & luy faire comprendre
que quand on remercioit les
gens de ſi peu de choſe, ou leur vouloit
avoir de plus grandes obligations.
Le même jour qu’Ardeliſe vit
Feſique, elle trouva Fouqueville
chéz Madame De Bonelle, & la elle
luy fit elle même ſon Compliment,
Fouqueville qui eſtoit bien aiſe de
ſe faire une affaire avec Ardeliſe
pour eſſayer de ſe guerir de la paſſion
qui luy reſtoit pour Angelie,
reſpondit a ſes civilités le plus obligeamment
qu’il peut, le lendemain Feſique l’ayant envoyé querir en
luy diſant ce qu’Ardeliſe l’avoit
priée de luy dire, j’en ſcay plus
que vous Mad. luy dit il, je receus
hier au ſoir d’elle meſme des marques
de ſa reconnoiſſance, mais je
voudrois bien ſcavoir de vous une
choſe, adjouſta il, ſi Trimalet n’eſt
point amoureux d’Ardeliſe, car
cela eſtant je veux eviter l’occaſion
de le devenir, il a eu tant d’eſgard
pour moy en tous rencontres,
que je ſerois ridicule d’en uſer mal
avec luy, non, luy dit, Feſique,
au moins Ardeliſe & luy m’ont dit
chacun en particulier, qu’ils ne
ſongeroient point l’un a l’autre, cela
eſtant, repliqua Fouqueville,
je vous ſupplie, Madame de mander
a Ardeliſe que vous m’avés veu, &
que ſur ce que vous m’avés dit de ſa
part, je vous ay paru ſi tranſporté
de joye, de voir comme elle recevoit
ce que j’ay fait pour elle, que
vous ne doutés pas que je n’en devienne
furieuſement amoureux, &
la deſſus, Madame, demandés luy,
je vous prie, ce qu’elle feroit ſi cela eſtoit. Feſique luy ayant promis,
Fouqueville ſortit, & le lendemain
Ardeliſe ayant receu le billet de Feſique
il fit cette reſponce.
BILLET.
Ous me mandés ce que je ferois
ſi Fouqueville eſtoit amoureux de
moy, je n’ay garde de vous le dire,
mais il me plaiſt tousjours autant qu’il
me plut avanthier, adieu.
Le Chevallier d’Aigremont eſtant arrivé, chéz Feſique un moment apres qu’elle eut receu le Billet, la trouva au lict, & voyant a moitié un papier ſous ſon chevet, il le prit. Feſique luy ayant redemandé ce papier, le Chevallier luy en reſcrivit une autre a peu pres de la même grandeur, les gens qui eſtoient alors chez Feſique l’occuperent ſi fort, qu’elle ne s’apperceut point de la tromperie du chevallier, lequel ſortit preſqu’auſſy toſt qu’il eut fait ſon coup, comme il vit ce que c’eſtoit, il ne faut pas demander s’il eut de la joye d’avoir en main quelque choſe, qui peuſt nuire a Ardeliſe & faire enrager Trimalet, il ſe ſouvenoit d’avoir eſté ſacrifié a Samilcar. Et des inquietudes que ſon nepeuu luy avoit données ſur le ſujet de Feſique, il eſtoit bien aiſe que Fouqueville le tourmentaſt à ſon tour, le bruit qu’il fit de cette Lettre eut tout l’effect qu’il pouvoit ſouhaitter, Trimalet eut l’alarme, & conſulta Vineville, ils reſolurent enſemble qu’il parleroit luy meſme à Fouqueville, & cepandant il eſcrivit cette Lettre a Ardeliſe.
LETTRE.
Ous me deſeſperes, Mad. mais
je vous ayme trop pour m’emporter
contre vous, peut eſtre que cette maniere vous touchera plus que le reproche,
cepandant il faut que mon
reſſentiment tombe ſur quelqu’un &
je ne vois perſonne qui ſe le ſoit mieux
attiré que Feſique, c’eſt elle aſſurement
qui a embarqué Fouqueville à
ſonger à vous, elle eſt au deſeſpoir que
je l’ay quittée, & pour me faire retourner
à elle, & pour ſe vanger de
mon changement, elle me veut donner
un rival qui me chaſſe, ou qui me
degouſte de vous aimer, je ne penſe
pas qu’elle reuſſiſſe à l’un ny à l’autre,
Mad. mais je ne laiſſe pas de luy
ſcavoir le meſme gré, que ſi l’un ou
l’autre eſtoit arrivé, auſſy ſe doit elle
attendre que je n’auray plus d’eſgard
pour elle, & qu’il n’y a rien au monde
que je ne faſſe pour m’en vanger.
Ardeliſe qui n’eſtoit pas ſi aſſurée de Trimalet qu’elle n’apprehendaſt que Féſique luy peuſt reprendre, la vouloit brouiller au point qu’il n’y peut pas avoir apparemment de reconciliation entre eux, & pour cet effect elle n’eut pas pluſtoſt receu cette lettre, qu’elle l’envoya à Féſique, celle cy enragée contre Trimalet, manda à Vineville de la venir trouver, je vous ay envoyé querir, luy dit elle, pour vous dire que vôtre amy eſt un fol & un impertinent, avec qui je ne veus plus avoir de commerce, voyés la lettre qu’il vient d’eſcrire a Ardeliſe, il ſe plaint que je pouſſe Fouqueville a s’embarquer avec ſa maiſtreſſe, & ne ſe ſouvient pas, qu’il m’a dit qu’il ne ſongeoit plus a elle : je vous demande pardon pour luy, Mad. reſpondit Vineville, excuſés un pauvre amant, qui par ce qu’on luy veut oſter ſa maiſtreſſe ne ſcait plus ce qu’il fait ny a qui s’en prendre, ſitoſt que je l’auray fait revenir a luy, il s’ira jetter a vos pieds. Apres quelques autre diſcours Vineville ſortit & rentra une heure apres avec Trimalet qui dit tant de choſes a la Comteſſe qu’elle luy promit de ne ſe ſouvenir de ſa Brutalité. Le lendemain Trimalet qui avoit reſolu de parler à Fouqueville, l’alla trouver & l’ayant trouvé ſeul, ſi nous avions tous deux commencé en meſme temps d’eſtre amoureux d’Ardeliſe, je ſerois ridicule de trouver eſtrange que vous me la diſputasſiés, auſſy ne le ferois-je pas, & je la laiſſerois decider elle meſme par ſes ſaveurs de la bonne fortune de l’un ou de l’autre, mais que vous me veniés troubler dans une affaire ou je ſuis engagé longtemps avant vous, vous voulés bien que je vous diſe que cela n’eſt pas honeſte, & que je vous prie de me laiſſer en repos aupres de ma maiſtreſſe ſans me donner d’autre chagrin, que ceux qui me viennent de ſa rigueur : je ſuis amy d’Ardeliſe, reſpondit Fouqueville & rien autre choſe, ainſi vous n’avés pas ſujet de vous plaindre de moy, ſi je croyois pourtant, que le diſcours que vous venés de me faire, euſt eſté Conſeillé par des gens qui me vouluſſent faire des affaires, je vous declare que je deviendrois voſtre rival des aujourd’hui, je ſcay bien pourquoy je vous parle ainſy, & vous pouvés bien m’entendre. Fouqueville, pretendant parler de Vardes ſon ennemy mortel & amy de Trimalet, non, repliqua Trimalet, je ne vous entends point, mais ce que j’ay a vous dire, c’eſt que la jalouſie m’a conſeillé de vous venir prier de ne m’en donner plus. Fouqueville le luy ayant promis, ils ſe ſeparerent les meilleurs amys du monde, quelque temps apres, celuy cy rencontra Ardeliſe, en une viſite, elle le tira en particulier pour luy faire des Confidences de bagatelle, Fouqueville auſſy ne ſcachant que luy dire luy comta l’eſclairciſſement de Trimalet & de luy, je ſuis bien aiſe, luy dit elle, de voir, que tous vous autres Meſſ. diſpoſiés de moy, comme de vôtre bien, me voila donc maintenant à Trimalet, puiſque vous luy avés fait vôtre declaration, que vous ne pretendiés plus rien a moy, ah, Madame, reſpondit Fouqueville, je ne vous donne à perſonne, ſi j’eſtois en pouvoir de le faire, comme je m’aime mieux que qui que ce ſoit, je vous garderois pour moy, mais ſur le ſoupçon qu’a Trimalet, que j’ay de l’amour pour vous, je luy ay déclaré que je n’y ſonge pas, & cela entre vous & moy, Mad. par ce que je me deffie de ma fortune car…… non, interrompit Ardeliſe, n’achevés pas, Monſ. Fouqueville, de me parler contre vôtre penſée, vous ſçavés bien que vous n’eſtes pas ſi malheureux que vous le dittes, Fouqueville ſe trouva ſi empeſché, qu’il ne peut s’empeſcher de luy reſpondre, qu’elle le ſçavoit mieux que luy, que pouvant faire la fortune des Roys meſme, il croiroit la ſienne faitte, ſi elle l’en aſſuroit, & qu’au reſte les paroles qu’il avoit donné à Trimalet ne l’empeſchoient pas de l’aimer s’il voyoit quelqu’apparence d’eſtre aimé, cette converſation finit par tant de douceurs de la part de Ardeliſe, que Fouqueville oublia qu’il aymaſt encor Angelie, de ſorte qu’il ſe reſolut de s’embarquer ſans inclination avec Ardeliſe, il crut qu’en intereſſant le corps par les plaiſirs, qu’il pourroit s’emparer de l’eſpriſt, dont les intereſts ſont ſi meſlés en effect Ardeliſe, à qui le temps eſtoit fort cher, ne laiſſa pas languir Fouqueville, mais comme leur intelligence ne peut pas durer long temps, ſans que Trimalet s’en aperceuſt, celuy cy alla chéz elle pour luy en faire des plaintes, comme il fut a la porte de ſa chambre, il oûit que l’on y faiſoit quelque bruit, cela l’obligea d’eſcouter, il entendit Ardeliſe qui diſoit mille douceurs à quelqu’un, ſa curioſité redoublant il regarde par le trou de la ſerrure, il vit ſa maiſtreſſe faiſant des careſſes à ſon mary auſſy tendres qu’à un amant, cela ne luy donna pas moins de meſpris pour elle, il s’en retourna bruſquement à ſon logis, ou ayant pris de l’ancre, & du papier, il eſcrivit, ce qui eſtoit arrivé à Vineville.
LETTRE.
Ous ne ſçavés pas un nouvel
amant d’Ardeliſe, que j’ay deſcouvert :
mais quel amant ? bon-Dieu,
un amant bien traitté, un amant domeſtique,
il n’y à plus moyen de la
ſouffrir, c’eſt ſon mary que je viens de
ſurprendre ſur les yeux de ſa femme,
qui recevoit mille Careſſes de cette infidelle :
Je penſerois n’eſtre pas malheureux,
Si la beauté, dont je ſuis amoureux,
Pouvoit enfin ſe tenir ſatisfaitte
De mille amans avec un favory,
Mais j’enrage, que la coquette
Aime encor. Juſques à ſon mary.
Car enfin mon cher il n’eſt pas mary, il a toutes les douceurs d’un amant, il recoit d’autres Careſſes que celles que fait faire le devoir, & il les recoit le jour qui n’a jamais eſté le temps des marys.
Le lendemain Trimalet eſtant retourné chéz Ardeliſe laiſſa pour une autre fois les reproches qu’il avoit à luy faire ſur ſon mary, & ne voulant pour ce coup parler que de Fouqueville, Ardeliſe, qui eſtoit remplie de conſiderations, quand il s’agiſſoit de perdre un amant, non pas tant pour la crainte du deſpit, que par ce qu’elle en eſtimoit le nombre, dit à Trimalet, qu’il eſtoit le maiſtre de ſa conduitte, qu’il luy pouvoit preſcrire telle maniere de vie, qu’il luy plairoit, que ſi Fouqueville luy donnoit de l’ombrage, non ſeulement elle ne le verroit plus, mais qu’il ſeroit teſmoin, s’il vouloit, de quel air elle luy parleroit. Trimalet qui n’euſt jamais oſé luy demander un ſi grand ſervice, accepta les offres qu’elle luy en fit, le rendés vous ſe prit chez Seigneur Ferar pour le lendemain, ou Ardeliſe ſeule avec Trimalet & Fouqueville, parla ainſy au dernier, apres avoir tout concerté avec luy la veille, je vous ay prié Monſieur Fouqueville de vous trouver icy pour vous dire en preſence de Monſieur Trimalet que je l’aime, & que je ne puis jamais aimer perſonne que luy, nous avons tous deux eſté bien aiſe que vous le ſceuſſiés, afin que vous n’en pretendiés cauſe d’ignorance, ce n’eſt pas, je l’avouë, que vous n’ayes pris juſques icy d’autre party avec moy que celuy d’amy, mais comme vous n’y entendés pas fineſſe, peut eſtre n’avés vous pas pris garde, que vos viſites eſtoient un peu trop frequentes, & vous ſcavés que cela ne plaiſt pas d’ordinaire à un homme auſſy amoureux qu’eſt Monſieur Trimalet, quelque confiance qu’il ait en ſa Maiſtreſſe, pour moy qui ne veut ſonger toute ma vie qu’a luy plaire, je vous ay voulu faire cette declaration, afin que ſans y penſer vous ne vous fiſſiés point de meſchantes affaires, ſoyés mon amy, amy, j’en ſeray ravie, mais le moins que nous pourrons avoir de commerce enſemble, fera le meilleur : ouy, Mad. je vous le promets dit Fouqueville, j’entre fort dans les ſentimens de Monſ. Trimalet, & j’ay paſſé par tous les degrés de la jalouſie, ce n’eſt pas d’aujourd’hui que nous avons traitté ce Chapitre luy & moy, il ſcait bien ce que je luy ay promis & je l’aſſure, que je n’y ay pas contrevenu : il eſt vray, interrompit Trimalet, que je n’ay pas ſujet de me plaindre de vous, mais Mad. à fort bien dit, que comme vous n’aviés aucun deſſein, peut-eſtre n’avés vous pas cru rien faire contre ce que vous m’aviés promis, & les apparences ſeulement ont eſté contre vous : hé bien, luy repliqua Fouqueville, à cela ne tienne que vous ne ſoyés heureux, je vous promets de ne voir Mad. de deſſein qu’une fois le mois, car pour la rencontre je n’en peus pas reſpondre, mais c’eſt à vous à prendre vos ſeuretés pour cela, apres mille civilités de part & d’autres, ils ſe ſeparerent. On s’eſtonnera peut eſtre que Fouqueville, qui ſouffroit ſi impatiemment les rivaux aupres de Angelie fuſt ſi traittable avec Ardeliſe, mais la raiſon eſt, qu’avec la premiere il y avoit de l’amour, & avec l’autre rien que de la deſbauche, & que le corps peut ſouffrir des aſſociés, mais jamais le cœur. Quelque temps apres Lenix averti de la mauvaiſe conduitte de ſa femme, reſolut de l’emmener à la campagne, tant pour l’empeſcher de faire de nouvelles ſottiſes, que pour faire ceſſer le bruit que ſa preſence renouvelloit tous les jours, & en effect ſitoſt qu’elle fut partie, on ne ſe reſſouvint plus d’elle, & mille autres copies d’Ardeliſe, dont Paris eſt tout plein, firent en peu de temps oublier ce grand Original.
Le Comte Marcel premier Gentilhomme de la Chambre du Roy, & pour qui naturellement ſa Majeſté avoit de l’inclination, s’eſtoit retiré en une maiſon, qu’il avoit pres de Paris pour paſſer les feſtes de Paſques avec deux de ſes amys, l’Abbé le Camus, & Manchiny, celuy cy nepueu du Cardinal & l’autre un des auſmonïers du Roy, y ayant paſſé quatre au cinq jours, ſi non dans une grande devotion, au moins dans des plaiſirs fort innocens, Trimalet & Manicamp qui s’ennuyoient à Paris les allerent trouver. Sitoſt que l’Abbé le Camus les vit, les connoiſſans fort emportés, il perſuada Manchiny de retourner à Paris des le lendemain, qu’on diroit dans le monde qu’il ſe ſeroit paſſé d’eſtranges choſes entre eux, & comme Manchiny teſmoigna ce ſoir meſme ſon deſſein, Manicamp & Trimalet propoſerent à Marcel de prier Buſſy de venir paſſer deux ou trois jours à la Campagne avec eux, luy diſant que celuy la pourroit bien remplacer les deux autres, Marcel en eſtant demeuré d’accord, eſcrivit à Buſſy au nom des trois, qu’il eſtoit prié de quitter pour quelque temps le tracas du monde pour venir avec eux vacquer avec moins de diſtraction aux penſées de l’Eternité, mais avant que paſſer plus outre, il eſt à propos de dire qu’elle eſtoit Marcel, & quel eſtoit Rabutin.
Marcel avoit de gros yeux bleus à fleur de teſte, dont la prunelle eſtant à demy enſevelie ſoubs les paupieres, luy rendoit les regards languiſſans contre ſon intention, il avoit le nés bien fait la bouche petite & relevée, le teint beau, les cheveux blonds & dorés & en quantité, veritablement il avoit un peu trop d’embonpoint, il avoit l’eſprit vif, il imaginoit bien, mais il ſongeoit un peu trop à eſtre plaiſant, il aimoit à dire des equivoques, & des mots à double ſens, & pour ſe faire admirer d’avantage, il les faiſoit tout à loiſir dans ſon logis, & les debitoit comme des impromptus dans les Compagnies ou il alloit, il s’attachoit fort viſte d’admitié aux gens ſans aucun diſcernement, mais ſoit qu’il leur trouvaſt du merite ou non, il s’en laſſoit encor plus viſte, & ce qui faiſoit un peu plus durer ſon inclination, c’eſtoit la flatterie, mais qui ne l’euſt pas admiré, euſt eu beau eſtre admirable, il ne l’euſt pas eſtimé beaucoup, comme il croyoit qu’une marque de bon eſprit eſtoit la grande delicateſſe pour tous les ouvrages, il ne trouvoit rien à ſon gré de ce qu’il voyoit, & d’ordinaire il en jugeoit ſans cognoiſſance & ſans fondement, enfin il eſtoit tellement aveuglé de ſon propre merite, qu’il n’en voyoit point en autruy, & pour parler en turlupin comme luy, il avoit beaucoup de ſuffiſance & beaucoup d’inſuffiſance à la fois, il eſtoit hardy à la guerre & timide en amour, cepandant qu’il l’avoit voulu croire, il avoit mis à mal toutes les femmes qu’il avoit entrepriſes, & la verité eſt, qu’il avoit eſchoué aupres de certaines Dames, qui juſques la n’avoient refuſé perſonne.
Roger de Rabutin Comte de Buſſy meſtre de Camp de la Cavallerie legere avoit les yeux grands & doux, la bouche bien faitte, le nés grand tirant ſur l’aquilain, le front avancé, le viſage ouvert, & la phyſionnomye heureuſe, les Cheveux blonds deliés & clairs, il avoit dans l’Eſprit de la delicateſſe & de la force, de la gayeté & de l’enjouement, il parloit bien, il eſcrivoit juſte & agreablement, il eſtoit né doux, mais ſes envieux qui luy avoient fait ſon ..... l’avoient aigri en ſorte, qu’il ſe resjouiſſoit volontiers du malheur de ceux qu’il n’aimoit pas, il eſtoit bon amy & regulier, il eſtoit brave ſans oſtentation, il aimoit les plaiſirs plus que la fortune, mais il aimoit la gloire plus que les plaiſirs, il eſtoit galand avec toutes les Dames & fort civil, & la familiarite qu’il avoit avec ſes meilleurs amys, ne luy faiſoit jamais manquer au reſpect qu’il leur devoit. Cette maniere d’agir faiſoit juger qu’il avoit de l’amour pour elles, & il eſt certain qu’il en entroit tousjours un peu dans toutes les grandes amitiés qu’il avoit, il avoit bien ſervi a la guerre & fort longtemps, mais comme de ſon ſiecle ce n’eſtoit pas aſſés pour parvenir aux grands honneurs que d’avoir de la naiſſance, de l’eſpriſt, du ſervice, & du courage, avec toutes ſes qualités, il eſtoit demeuré a moitié chemin de ſa Fortune, par ce qu’il n’avoit pas la baſſeſſe de flatter les gens, en qui le Druide, ſouverain diſpenſateur des graces, avoit croyance, ou qu’il n’avoit pas eſté en eſtat de les luy arracher, en luy faiſant peur comme avoient fait la pluſpart des Mareſchaux de ſon temps. Buſſy donc ayant receu le billet de Marcel monta à cheval auſſy toſt, & l’alla trouver. Il rencontra ſes amys fort diſpoſés à ſe bien reſjoüir, & luy qui d’ordinaire ne troubloit pas les feſtes, fit tout ce qu’il peut pour rendre la joye plus complette, il leur dit, en les abordant, je ſuis bien aiſe mes amys de vous trouver deſtachés du monde comme vous eſtes, il faut des graces particulieres de Dieu pour faire ſon ſalut dans les embarras des Cours, l’ambition, l’envie, la mesdiſance, l’amour, & mille autres paſſions emportent les cœurs, les mieux nés, a des crimes dont ils ſont incapables dans des retraittes comme celle cy, ſauvons nous donc, mes chers amys, & comme pour eſtre agreable à Dieu, il n’eſt pas néceſſaire de pleurer ny de mourir de faim, rions mes chers & faiſons bonne chere. Ce ſentiment la eſtant generalement approuvé, on ſe prepara pour la chaſſe l’apres-disnée, & on mit ordre d’avoir des concerts d’inſtrumens pour le lendemain, apres avoir couru quatre ou cinq heures ces Meſſ. revinrent affamés faire le plus grand repas du monde, le ſouper eſtant finy, apres avoir duré trois heures, pendant lesquelles la Compagnie avoit eſté dans cette gayeté, qui accompagne tousjours la bonne conſcience, on fit amener des chevaux pour ſe promener dans le parc, ce fut la que ces quatre amys ſe trouvant en liberté, pour s’encourager davantage à meſpriſer le monde, propoſerent de medire de tout le genre humain, mais un moment apres la reflexion fit dire a Buſſy, qu’il falloit excepter leurs bons amys de cette propoſition generale, cet avis ayant eſté approuvé, chacun demanda au reſte de la compagnie quartier
peur pour ce qu’il aimoit, cela eſtant fait & le ſignal donné pour le meſpris des choſes d’icy bas, les bons amys commencerent le cantique qui s’enſuit.
On peut bien juger qu’ayant debuté par la, tout fut compris dans le Cantique, à la reſerve des amys de chacun de ces quatre Meſſieurs, mais comme le nombre en eſtoit petit, le Cantique fut grand & tel que pour n’en rien oublier il faudroit pour luy ſeul un volume. Une partie de la nuit s’eſtant paſſée à ce plaiſir champeſtre, on reſolut de s’aller repoſer : chacun donc ſe quitta fort ſatisfait de voir le progrés que l’on commencoit à faire dans la devotion, le lendemain Marcel & Buſſy s’eſtant leués pluſtoſt que les autres, allerent dans la Chambre de Manicamp, mais ne l’ayant point trouvé, & le croyant dans le parc à la promenade, ils allerent dans la Chambre de Trimalet, avec lequel ils trouverent Manicamp couché, vous voyés mes amys, leur dit Manicamp, que je taſche de profiter
des des choſes que vous dites hier, touchant le meſpris du monde, j’ay desja gagné ſur moy d’en meſpriſer la moitié, & j’eſpere que dans peu de temps, hors mes amys particuliers, je ne feray pas grand cas de l’autre, ſouvent on arrive à meſme fin par differentes voyes, luy reſpondit Buſſy, pour moy je ne comdamne point vos manieres, chacun ſe ſauve à ſa guiſe, mais je ſuis bien aſſuré de n’aller point a la beatitude par le chemin que vous tenés : je m’eſtonne, repartit Manicamp, que vous parlés encor comme vous faittes, & que Mad. de Cheneville ne vous ait pas rebuté d’aimer les femmes ; à propos de Madame de Cheneville, reprit Marcel, je vous prie de nous dire comment vous rompiſtes avec elle, car on en parle differemment, les uns diſent que vous eſtiés jalous du Comte du Lude & les autres que vous la ſacrifiaſtes à Mad. Beliſe & perſonne n’a creu, comme vous l’aviés dit tous deux, que ce fut une raiſon d’intereſt, quand je vous auray fait voir repartit Buſſy qu’il y a ſix ans que j’aime Madame Beliſe, vous croirés bien qu’il n’entroit point d’amour dans la rupture, qui ſe fit l’année paſſée entre Mad. & de Cheneville, & moy, he mon cher interrompit Marcel, que nous vous ſerions obligés, ſi vous vouliés prendre la peine de nous comter une Hiſtoire amoureuſe, mais auparavant faitte nous je vous prie le portrait de Mad. de Cheneville, car je n’ay veu jamais deux perſonnes s’accorder ſur ſon ſujet, c’eſt la definir en peu de mots que ce que vous dittes la, reſpondit Buſſy, on ne s’accorde point ſur ſon ſujet par ce qu’elle eſt ineſgale, & qu’une ſeule perſonne ne la voit pas aſſés longtemps, pour remarquer le changement de ſon humeur, mais moy qui l’ay tousjours veuë depuis ſon enfance je peux bien vous contenter ſur cette matiere.