Histoire amoureuse des Gaules (éd. Originale)/Texte entier
Oubs le regne de Theodate la
guerre qui duroit depuis vingt
ans n’empeſchoit point qu’on
ne fit quelquefois l’amour,
mais comme la Cour eſtoit remplie
de vieux Cavalliers inſenſibles, ou de
jeunes gens nés dans le bruit des armées
& que ce meſtier avoit rendu
brutaux, cela avoit fait la plus part
des Dames un peu moins modeſtes
qu’autrefois, & voyant qu’elles euſſent
langui dans l’oiſiveté, ſi elles
n’euſſent fait des advances, ou du
moins ſi elles avoient eſté cruelles, il
y en avoit beaucoup de pitoyables &
quelqu’unes d’effrontées.
Ardeliſe eſtoit de ces dernieres, elle avoit le viſage rond, le nés bien fait, la bouche petite, les yeux brillans & fins, & les traits delicats, le rire, qui embellit tout le monde, faiſoit en elle un effect tout contraire, elle avoit les cheveux d’un chaſtain clair, le ſein admirable, la gorge, les mains, & les bras bien faits ; elle avoit la taille groſſiere & ſans ſon viſage on ne luy auroit pas pardonné ſon air, cela fit dire a ſes flatteurs, quand elle commença de paroiſtre qu’elle avoit aſſurement le corps bien fait, qui eſt ce que diſent ordinairement ceux qui veulent excuſer les femmes, qui ont trop d’embonpoint, & cepandant celle cy fut trop ſincere en ce rencontre pour laiſſer les gens dans l’erreur, s’eclaircit du contraire qui voulut, & il ne tint pas à elle, qu’elle ne deſabuſaſt tout le monde ; Ardeliſe avoit l’Eſprit viſ & plaiſant quand elle eſtoit libre, elle eſtoit peu ſincere, ineſgale, eſtourdie, point meſchante, elle aimoit les plaiſirs juſques a la deſbauche & il y avoit de l’emportement juſques dans ſes moindres divertiſſemens, ſa beauté autant que ſon bien, quoy qu’il ne fuſt que mediocre, obligea Lenix a la rechercher en mariage, cette recherche ne dura pas longtemps, Lenix qui eſtoit homme de qualité & de grands biens fut receu agreablement de la mere d’Ardeliſe, & n’eut pas le loiſir de ſoupirer pour des charmes, qui avoient fait deux ans durant les ſouhais de toute la cour, ce mariage eſtant achevé les amans qui avoient voulu eſtre mariés ſe retirerent, & il en vint d’autres qui ne vouloyent qu’aimer, un des premiers qui ſe preſenta fut Oroondate, a qui le voiſinage d’Ardeliſe donnoit plus de commodité de la voir, & cette raiſon fut cauſe qu’il l’aima aſſés longtemps ſans que l’on s’en aperceut, & je croy que cet amour euſt touſiours eſté caché, ſi Oroondate n’euſt jamais eu de rivaux, mais Candole eſtant devenu amoureux d’Ardeliſe deſcouvrit bientoſt ce qui eſtoit caché faute de gens intereſſés, ce n’eſt pas que Lenix n’aimaſt ſa femme, mais les maris s’aprivoiſent & jamais les amants, & la jalouſie de ceux cy eſt mille fois plus penetrante, que celle des autres, cela fit donc que Candole viſt des choſes que Lenix ne voyoit pas, & qu’il n’a jamais veües, car il eſt encor a ſcavoir qu’Oroondate aimaſt ſa femme. Oroondate avoit les yeux noirs & le nés bien fait, la bouche petite, le viſage long, les cheveux fort noirs longs & eſpaix, la taille belle, il avoit aſſés d’Eſprit, ce n’eſtoit pas de ces gens qui brillent dans les converſations, mais il eſtoit homme de bon ſens & d’honneur, quoy que naturellement il euſt averſion pour la guerre.
Eſtant donc devenu amoureux d’Ardeliſe il chercha les moyens de luy deſcouvrir ſon amour, le voiſinage a Paris luy en donnoit aſſés d’occaſions, mais la legereté qu’elle teſmoignoit en toutes choſes luy faiſoit apprehender de s’embarquer avec elle, enfin un jour s’eſtant trouvé teſte a teſte, ſi je ne voulois, luy dit il, Madame que vous faire ſcavoir que je vous aime, mes ſoins & mes regards vous ont aſſés dit ce que je ſens pour vous, mais comme il faut Madame que vous reſpondiés un jour a ma paſſion, il eſt neceſſaire auſſy que je la deſcouvre, & que je vous aſſure en meſme temps, que vous m’aimiés ou que vous ne m’aimiés pas, je ſuis reſolu de vous aimer toute ma vie.
Oroondate ayant ceſſé de parler, je vous avouë Mr. reſpondit Ardeliſe, que ce n’eſt pas d’aujourd’hui que je connois que vous m’aimés, & quoy que vous ne m’en ayés point parlé pluſtoſt, je n’ay pas laiſſé de vous tenir Comte de tout ce que vous avéz fait pour moy des le premier jour que vous m’avez veüe, & cela me doit ſervir d’excuſe quand je vous avoueray que je vous aime. Ne m’en eſtimés pas moins, puis qu’il a longtemps que je vous entens ſoupirer, & quand meſme on pourroit trouver quelque choſe a redire a mon peu de reſiſtance. Ce ſeroit une marque de la force de voſtre merite pluſtoſt que de ma facilité.
Apres cela l’on peut bien juger que la Dame ne fut pas longtemps ſans donner les dernieres faveurs au Cavailler, & cela dura quatre ou cinq mois de part & d’autres ſans qu’il y euſt aucun tracas, mais enfin la beauté d’Ardeliſe faiſoit trop de bruit, & cette conquête promettoit trop de gloire a qui la feroit pour laiſſer Oroondate en repos, & Candole qui eſtoit l’homme de la cour le mieux fait, crut qu’il ne manquoit rien a ſa reputation que cela, il ſe reſolut donc trois mois apres la campagne finie d’eſtre amoureux d’elle ſitoſt qu’il la verroit, il fit voir par une grande paſſion qu’il eut enſuite pour elle, qu’elles ne ont pas tousjours des coups du Ciel ou de la fortune.
Candole avoit les yeux bleus & bien faits, les traits irreguliers, la bouche grande & deſagreable, mais de fort belle dens, les cheveux d’un blond doré en la plus grande quantité du monde, ſa taille eſtoit admirable, il s’habilloit bien & les plus propres taſchoyent de l’imiter, il avoit l’air d’un homme de qualité, & tenoit l’un des premiers rangs de France, comme on diroit a preſent de Duc & Pair, il eſtoit Gouverneur des Gergoniens en Chef, & des Bourguignons conjointement avec ſon pere Bernard d’Angleterre, & General de l’Infanterie gauloiſe, le genie en eſtoit mediocre, mais dans les premieres amours il eſtoit tombé entre les mains d’une Dame qui avoit infiniment de l’Eſprit, & comme ils s’eſtoyent tous deux fort aimés elle avoit pris tant de ſoin a le dreſſer, & luy de plaire a cette belle, que l’Art avoit paſſé la nature, & qu’il eſtoit beaucoup plus honeſte homme que mille gens qui avoient plus d’Eſprit que luy, eſtant donc de retour des confins de l’Eſpagne, ou il avoit commandé l’Armée ſoubs l’authorité du Prince comme proche parent du Roy, il commence a teſmoigner a Ardeliſe par mille empreſſements l’amour qu’il avoit pour elle dans la penſée, qu’il eut qu’elle n’avoit jamais rien aimé, & voyant qu’elle ne reſpondoit pas a ſa paſſion, il reſolut enfin de la luy apprendre de maniere qu’elle ne peuſt faire ſemblant de l’ignorer, mais comme il avoit pour toutes les femmes un reſpect qui tenoit un peu de la honte, il aima mieux eſcrire a Ardeliſe que luy parler, voicy ce qu’il luy eſcrivit.
LETTRE.
E ſuis au Deſeſpoir, Madame,
que toutes les Declarations d’Amour
ſe reſſemblent. Et qu’il y ait
tant de difference entre les ſentimens.
Je ſens bien que je vous aime plus
que tout le monde n’a de couſtume d’aimer, & je ne ſçaurois vous le
dire que comme tout le monde vous
le dit, ne prenés donc point garde
aux paroles qui ſont foibles, & qui
peuvent eſtre trompeuſes, mais faites
reflexion ſur la conduite que je veux
avoir avec vous, & ſi elle vous teſmoigne
que pour la continuer tousjours
de meſme force il faut eſtre
vivement touché, rendés vous a ces
teſmoignages, & croyés que puis que
je vous aime ſi fort, n’eſtant point
aimé de vous, je vous adoreray,
quand vous m’aurés obligé d’avoir
de la reconnoiſſance.
Ardeliſe ayant receu cette lettre y fiſt auſſy toſt reſponce.
LETTRE.
’Il y a quelque choſe que vous empeſche
d’eſtre cru, quand vous parlés
de vos amours, ce n’eſt pas qu’ils
m’importunent, c’eſt que vous en parlés trop bien, d’ordinaire les grandes
paſſions s’expliquent plus confuſement,
& il ſemble que vous eſcriviés
comme un homme qui a bien de
l’Eſprit & qui n’eſt point amoureux,
mais qui le veut faire croire, & puis
qu’il ne le ſemble a moy, qui meurs
d’envie, que vous diſiés vray, jugés
ce qu’il ſembleroit a d’autres a qui
voſtre paſſion ſeroit indifferente, ils
n’heſiteroient pas a croire que vous
voulés rire, pour moy qui ne veus
faire jamais de jugements temeraires,
j’accepte le partie que vous m’offrés,
& je veus bien juger par voſtre
conduitte des ſentimens que vous
avés pour moy.
Cette Lettre que les connoiſſeurs euſſent trouvé fort douce ne la parut pas trop a Candole, comme il avoit beaucoup de vanité, il avoit attendu des douceurs moins envelopées, cela l’empeſcha de tant preſſer Ardeliſe qu’elle l’euſt bien deſiré, il la faiſoit bonne fortune en deſpit d’elle meſme, & la choſe euſt duré plus longtemps, ſi cette belle n’euſt gagné ſur la modeſtie de luy faire tant d’avance, qu’il pouvoit tout entreprendre aupres d’elle ſans trop s’expoſer, ſon affaire eſtant conclüe, il s’apperceut bientoſt du commerce d’Oroondate. Un pretendant d’ordinaire ne regarde que devant luy, mais un amant bien traitté regarde a droite & a gauche, & n’eſt pas longtemps ſans deſcouvrir ſon rival, ſur cela Candole ſe plaint, ſa maiſtreſſe le traitte de biſarre, & de tyran, & le prend ſur un ton ſi hault qu’il luy demande pardon, & ſe croit trop heureux de l’avoir adoucie. Ce calme ne dure pas longtemps, Oroondate de ſon coſté fait des reproches auſſy inutiles que ceux de Candole & voyant qu’il ne peut deſtruire ſon rival il fait ſoubs main donner advis a Lenix qui deffend a Ardeliſe de le voir, c’eſt a dire redouble l’amour de ces deux amans, qui ayant plus d’envie de ſe voir depuis les deffences, en trouverent mille moyens plus commodes que ceux qu’ils avoyent au paravant, cependant Oroondate eſtant demeuré maiſtre du champ de bataille, Candole recommance ſes plaintes contre luy, il fait de nouveaux efforts pour le chaſſer, mais inutilement ; Ardeliſe luy dit qu’il ne conſidere que ſes intereſts, & qu’il ne ſe ſoucie pas de la perdre, puis que ſi elle deffendoit a Oroondate de la voir, ſon mary & tout le monde ne doutteroyent pas du Sacrifice. Ardeliſe qui n’aimoit pas tant Oroondate que Candole, ne le veut pourtant pas perdre, tant par ce qu’un & un ſont deux, que parce que les coquettes croyent mieux retenir leurs amans par une petite jalouſie que par une grande tranquillité.
Dans cette entrefaitte Criſpin, homme aſſés aagé, de baſſe naiſſance, mais fort riche, devint amoureux d’Ardeliſe, & ayant deſcouvert qu’elle aimoit le jeu, il crut que ſon argent luy tiendroit lieu de merite, & fonda ſes plus belles Eſperances ſur la ſomme qu’il reſolut de luy offrir, il avoit aſſés d’accés chez elle pour luy parler luy meſme s’il euſt oſé, mais il n’avoit pas la hardieſſe de faire un diſcours qui trainoit apres luy de faſcheuſes ſuittes, & puis il n’euſt pas eſté bien receu, il fit donc deſſein de luy eſcrire & luy eſcrivit cette lettre.
LETTRE.
’Ay bien aimé de fois en ma vie,
Madame, mais, je n’ay jamais
rien tant aimé que vous, ce qui me
le fait croire, c’eſt que je n’ay jamais
donné a chacune de mes Maiſtreſſes
plus de cent piſtolles pour avoir leurs
bonnes graces, & pour les voſtres
j’iray juſques a deux mille, faittes
reflexion je vous prie la deſſus, &
ſongés que l’argent eſt plus rare qu’il
n’a jamais eſté.
Quinette femme de chanbre d’Ardeliſe, & ſa confidente luy rendit cette lettre de Criſpin, incontinent cette belle luy fit la reſponce qui ſenſuit.
LETTRE.
E m’eſtois bien apperceue que vous
aviez de l’Eſprit par les converſations
que j’ay eue avec vous,
mais je ne ſçavois pas encor que vous
eſcriviſſiés ſi bien que vous faittes, je
n’ay rien veu de ſi jolis que voſtre lettre,
& je ſeray ravie d’en recevoir
ſouvent de ſemblables, cepandant je
ſeray bien aiſe de m’entretenir avec
vous ſe ſoir a ſix heures.
Criſpin ne manqua pas de ſe trouver au rendéſvous, & s’y trouva en habit decent, c’eſt a dire, avec ſon ſac & ſes quilles, Quinette l’ayant introduit dans le cabinet de ſa maiſtreſſe les laiſſa ſeuls. Voila, luy dit il, Madame, luy monſtrant ce qu’il portoit ce qui ne ſe trouve pas tous les jours, voulés vous le recevoir, je le veus bien dit Ardeliſe & cela nous amuſera. Ayant donc conté les deux mille piſtolles dont ils eſtoyent convenus, elle les enferma dans une Caſſette, & ſe mettant ſur un petit lict de repos aupres de luy, perſonne, luy dit elle Mr. n’eſcrit en gaule comme vous, ce que je vais dire n’eſt pas pour faire le bel eſprit, mais il eſt certain que je connois peu de gens qui en ayent : la plus part ne vous diſent que des ſottiſes & quand ils veulent eſcrire des lettres tendres ils penſent avoir bien rencontré de vous dire qu’ils vous adorent, & qu’ils vont mourir pour vous ſi vous ne les aimés, que ſi vous leur faittes cette grace ils vous ſerviront toute leur vie, comme ſi on avoit bien affaire de leurs ſervices. Je ſuis ravi, dit Criſpin, que mes lettres vous plaiſent, Madame, Je n’en feray pas de façon, mes lettres ne me couſtent rien, voila interrompit elle, ce qui eſt difficile a croire, il faut donc que vous ayés un fort grand fond. Apres quelques autres diſcours, que l’amour interrompit deux ou trois fois, ils convinrent d’un autre entreveüe, & à celle la, encor d’un autre, de ſorte que deux mille Piſtolles valeürent a Criſpin trois rendéſvous, mais Ardeliſe voulant ſe prevaloir de l’amour de ce Bourgeois, & de ſon bien, le pria a la quatrieſme viſite de recommancer a luy eſcrire de ces billets galants comme celuy qu’elle avoit receu de luy.
Criſpin voyant que cela tiroit conſequence luy fit des reproches qui ne luy ſervirent de rien, & tout ce qu’il en peut obtenir fut qu’il ne ſeroit pas chaſſé de chez elle. Et qu’il pourroit venir joüer lors qu’elle le demanderoit. Ardeliſe croyoit qu’en ſe laiſſant voir qu’elle entretiendroit ſes deſirs, & que peut eſtre ſeroit il aſſés fol pour les vouloir ſatisfaire à quelque prix que ce fuſt, cepandant il eſtoit aſſés amoureux pour ne ſe pouvoir empeſcher de la voir, mais il ne l’eſtoit pas aſſés pour achepter tous les jours ſi cherement ſes faveurs.
Les choſes eſtant en ces termes ſoit que le deſpit euſt fait parles Criſpin, ſoit que ſes viſites frequentes ou l’argent que joüoit Ardeliſe euſſent peu faire faire des reflexions a Candole, il pria ſa maiſtreſſe, lors qu’il partit pour les confins de l’Eſpagne, de ne plus plus voir Criſpin de qui le commerce nuiſoit a ſa reputation, elle luy promit & n’en fit rien, de ſorte que Candole apprenant par ceux qui mandoient des nouvelles de Paris, que Criſpin alloit plus ſouvent chéz Ardeliſe qu’il n’avoit jamais fait, luy eſcrivit une lettre.
LETTRE.
N vous diſant adieu, Madame,
je vous pria de ne plus voir le
coquin de Criſpin, vous me le promiſtes,
cepandant il ne bouge de chéz
vous, n’avés vous point de honte de
me mettre en eſtat d’apprehender aupres
de vous un miſerable Bourgeois
qui ne peut jamais eſtre craint que
par l’audace que vous luy donnés, ſi
vous n’en rougiſſés, Madame, j’en
rougis pour vous & pour moy, & de
peur de meriter cette honte dont vous
me voulés accabler, je vais faire un
effort ſur mon amour pour ne vous plus regarder que comme une infame.
Ardeliſe fut fort ſurpriſe de recevoir une lettre ſi rude, mais comme ſa conſcience luy faiſoit encor des reproches plus aigres que ſon amant, elle ne chercha point des raiſons pour ſe deffendre, & ſe contenta de reſpondre en ſes termes.
LETTRE.
A conduitte paſſée eſt ſi ridicule,
mon cher, que je deſeſpererois
de pouvoir jamais eſtre aimée
de vous, ſi je ne pouvois ſauver l’avenir
par les aſſurances que je vous
donne d’un procedé plus honeſte, mais
je vous jure par vous meſmes qui eſt
ce que j’ay de plus cher au monde,
que Criſpin n’entrera jamais chés
moy, & qu’Oroondate que mon mary
me force de voir, me verra ſi rarement,
que vous ſcaurés bien que vous
ſeul me tenés lieu de tout.
Candole fut tout a fait raſſuré par cette lettre, il fit en ſuitte des reſolutions de ne point condamner ſa Maiſtreſſe ſur des apparences qu’il jugea peut eſtre trompeuſes, il ſe jetta en l’autre extrémité de la confiance, & prit en bonne part tout ce qu’elle fit pendant ſix mois de coqueterie, & d’infidelité : car elle continua de voir Criſpin, & de donner des faveurs à Oroondate, & quoy que l’on en eſcriviſt de plus de cent endroits a Candole, il crut que cela venoit de ſon pere & de ſes amys qui le vouloient detourner de l’amour qu’il avoit pour elle, croyans que cette paſſion l’empeſcheroit de ſonger au mariage : il revint donc de l’Armée plus amoureux qu’il n’avoit jamais eſté. Ardeliſe auſſi, aupres de qui une aſſés longue abſence faiſoit paſſer Candole pour un novel amant, redoubla ſes empreſſemens pour luy a la veüe meſme de toute la cour, cet amant prenoit toutes les Imprudences qu’elle faiſoit pour le voir pour des marques d’une paſſion dont elle n’eſtoit plus la Maiſtreſſe, quoy que ce ne fuſſent que des teſmoignages du dereglement naturel de ſa raiſon, quand elle avoit quelque emportement pour luy qui eſclatoit il la croyoit vivement touchée, & cepandant elle n’eſtoit que folle, il eſtoit tellement perſuadé de la paſſion qu’elle avoit pour luy que quand il mourroit d’amour pour elle il apprehendoit encor d’eſtre ingrat, on peut bien juger que la conduite de ces amans fit grand bruit, ils avoyent tous deux des ennemys, & la fortune de l’un & la beauté de l’autre luy avoit fait beaucoup d’envieux, quand tout le monde les auroit voulu ſervir ils auroyent tout deſtruit par leur Imprudence, & tout le monde leur vouloit nuire, ils ſe donnoyent des rendés vous par tout, ſans avoir pris aucune meſure avec perſonne, ils ſe voyoyent quelques fois dans une maiſon que Candole tenoit ſoubs le nom d’une Dame de Campagne qu’Ardeliſe faiſoit ſemblant d’aller voir, & le plus ſouvent la nuict, chez elle meſme, tout ces rendéſvous n’uſoyent pas tout le temps de cette perfide, lors que Candole ſortoit d’aupres d’elle, elle alloit a la conqueſte de quelque nouvel amant ou du moins raſſuroit Oroondate par mille douceurs, de crainte que Candole ne luy eſchapaſt.
L’hiver ſe paſſa ainſy ſans que Candole ſoupçonnaſt quoy que ce ſoit des meſchans tours qu’elle luy faiſoit, il la quitta pour retourner a l’Armée auſſy ſatisfait d’elle qu’il l’avoit jamais eſté, il n’y fut pas deux mois, qu’il apprit des nouvelles qui troublerent ſa joye, ſes amys particuliers qui prenoient garde a la conduitte de ſa Maiſtreſſe ne luy en avoient oſé rien dire, tant ils le trouvoient preoccupé de cet infidelle, mais s’eſtant paſſé depuis ſon abſence quelque choſe d’extraordinaire, & ne craignans pas qu’elle deſtruiſit par ſa veüe les impreſſions qu’elle luy avoient donnée, ils haſarderent tous d’accord enſemble, ſans qu’ils fiſſent paroiſtre ce concert, de luy apprendre ſa conduitte, ils luy manderent donc chacun ſeparement que Caſtillante avoit un fort grand attachement pour Ardeliſe, que ſes aſſiduités faiſoient croire non ſeulement un deſſein mais encor un heureux ſuccès, & qu’enfin quand elle ne ſeroit pas coupable, il deuroit n’eſtre pas content d’elle de voir, qu’elle fut ſoupçonnée de tout le monde, mais pendant que ces nouvelles vont porter la rage dans l’ame de Candole, il eſt a propos de parler de la naiſſance, du progrès, & de la fin de la paſſion de Caſtillante. Caſtillante avoit la taille belle, le viſage agreable, bien de la propreté, fort peu d’Eſprit, meſme naiſſance & meſme profeſſion que Criſpin, & beaucoup de bien comme luy, il eſtoit aſſés bien fait pour faire croire que s’il euſt porté l’eſpée, il euſt eu de bonnes fortunes pour ſon merite ſeulement, mais ſa profeſſion & ſes richeſſes faiſoient ſoubçonner que toutes les femmes qu’il avoit aimées eſtoient intereſſées, ſi bien que quand on le vit amoureux d’Ardeliſe, on ne douta point qu’il ne fut aimé pour ſon argent.
Le Roy apres avoir paſſé les eſtés ſur les frontieres, revenoit d’ordinaire à Paris les hyvers ou tous les divertiſſemens du monde occupoit ſon eſprit tour a tour, le billard, la paume, la chaſſe, la comedie & la dance avoyent chacun leur temps avec luy, c’eſtoit alors les loteries dont il eſtoit queſtion, & elles eſtoyent tellement a la mode que chacun en faiſoit les uns d’argent les autres de bijoux & de meubles. Ardeliſe en voulut faire une de cette derniere ſorte, mais au lieu que dans la plus part on y employoit tout l’argent que l’on y avoit eu, & que le ſort apres faiſoit le partage, dans celle cy qui eſtoit de dix mille eſcus, il n’y en euſt pas cinq d’employés & ces cinq la furent partagées au choix d’Ardeliſe. Lors qu’elle fit les premieres propoſitions de la loterie Caſtillante s’y trouva, & comme elle demanda a chacun une ſomme ſelon ſa force, & qu’elle luy euſt dit qu’il falloit qu’il donnaſt mille francs, il luy reſpondit qu’il le vouloit bien, & qu’il luy promettoit de plus de luy faire parmy ſes amys juſques a neuf mil livres. Quelque temps apres tout le monde eſtant ſorti, a la reſerve de Caſtillante, je ne ſcay pas Madame, luy dit il, ſi ma paſſion ne vous eſt pas encor conneüe, car il y a longtemps que je vous aime, & je ſuis deſia en de grandes advances de ſoins, mais apres m’eſtre entierement donné a vous il faut que je vous demande la confirmation de mon bail, octroyés la moy je vous ſupplie & remarqués qu’avec les mille francs a quoy vous m’avéz taxé, je vous en donne encor neuf pour eſtre bien aupres de vous, car ce que je vous ay dit de mes amys n’a eſté que pour tromper ceux qui eſtoient icy. Je vous avouë Monſieur reſpondit elle, que je ne vous ai point cru amoureux juſques icy qu’aujourd’huy, ce n’eſt pas que je n’aye remarqué certaines mines en vous qui me faiſoient ſoubçonner quelque choſe, mais je ſuis tellement rebuttée de ces façons, & les ſoupirs & les langueurs ſont a mon gré une ſi pauvre marchandiſe & de ſi foibles marques d’amour que ſi vous n’euſſiés pris avec moy une conduitte plus honeſte vous euſſiés perdu vos peines toute voſtre vie, pour ce qui eſt maintenant de reconnoiſſance vous devés croire que l’on eſt pas loing d’aimer quand on eſt bien aſſurée d’eſtre aimée, il n’en falut pas d’avantage a Caſtillante pour luy faire croire, qu’il eſtoit a l’heure du berger, il ſe jetta aux pieds d’Ardeliſe, & comme il ſe vouloit ſervir de cette action d’humilité pour un pretexte a de plus hautes entrepriſes, non non luy dit elle cela ne va pas comme vous penſés, en quel pays aviez vous ouy dire que les femmes faſſent les advances quand vous m’aurés donné de veritables marques d’une grande paſſion, je n’en ſeray pas ingrate. Caſtillante vit bien que chés elle l’argent ſe livroit avant la marchandiſe, & luy dit qu’il avoit deux cent piſtolles, & qu’il les luy donneroit ſi elle vouloit, & les ayant receus ſi vous vouliés, luy dit il, m’accorder quelques faveurs ſur & tant moins de ces deniers je vous ſerois fort obligé, ou ſi vous voulés toute la ſomme faitte moy voſtre billet de ce que je viens de vous donner comme pour valeur receüe, elle aima mieux le baiſer que d’eſcrire, & un moment apres Caſtillante ſortit en aſſurant qu’il luy apporteroit le reſte le lendemain, il n’y manqua pas, auſſy l’argent ne fut pas pluſtoſt Conté qu’elle luy tint parole avec tout l’honneur qu’on peut avoir en un tel traitté. Quoy que Caſtillante fuſt entré par la meſme porte que Criſpin, elle en uſa mieux avec luy, ſoit qu’elle eſperaſt en tirer de grands avantages, ſoit qu’il euſt quelque grand merite caché qui luy tint lieu de liberalité, elle ne luy demanda pas de nouvelles preuves d’amour pour luy donner de nouvelles faveurs, ſes dix mille livres le firent aimer trois moys durant, c’eſt a dire traitter comme s’il euſt eſté aimé, cepandant Candole ayant receu les lettres par leſquelles on luy mandoit les nouvelles affaires de ſa Maiſtreſſe luy eſcrivit celle cy.
LETTRE.
uand vous pourriés vous juſtifier
a moy de toutes les choſes dont
on vous accuſe, je n’oſerois plus vous
aimer, quand vous ſeriés malheureuſe,
vous y avés trop contribué pour ne me pas deſadvoüer en vous aimant,
tous les amans d’ordinaire ſont
bien aiſe d’entendre nommer leurs
Maiſtreſſes, mais pour moy je tremble
quand je lis ou que j’entends voſtre
nom, il me ſemble tousjours que je
vay apprendre une hiſtoire de vous,
pire que la premiere, cepandant je
n’ay que faire, pour vous meſpriſer,
d’en ſçavoir d’avantage, vous ne
pouvez rien adjouſter a voſtre infamie,
attendés vous auſſy a tous les
reſſentimens que merite une femme
ſans honneur d’un honneſte homme
qui l’a fort aimée, je n’entre en aucun
deſtail avec vous parce que je
ne recherche point voſtre juſtification,
& que non ſeulement vous eſtes
convaincue a mon eſgard, mais que
je ne puis jamais revenir pour vous.
Candole eſcrivit cette Lettre ſur le temps qu’il alloit partir pour retourner a la cour, il venoit de perdre un combat, & cela n’avoit pas peu contribué, a l’aigreur de ſa lettre, il ne pouvoit ſouffrir d’eſtre battu par tout, & ce luy euſt eſté quelque conſolation dans le malheur de la guerre, s’il euſt eſté plus heureux en amour. Il commença ſon voyage avec un chagrin eſpouvantable, en d’autres temps il ſeroit venu en poſte, mais comme s’il euſt eu quelque preſſentiment de ſa mauvaiſe fortune, il venoit fort lentement, il commenca dans le chemin de ſentir quelqu’incommodité, a Vienne il ſe trouva fort mal, mais comme il n’eſtoit plus qu’a une journée de Lyon il y voulut aller ſcachant bien qu’il y ſeroit mieux traitté, cepandant les fatigues de la campagne l’ayant fort abbatu, les deſplaiſirs l’acheverent, & ſa jeuneſſe avec les aſſiſtences des medecins ne peurent luy ſauver la vie, mais comme les plus grands maux ne luy purent faire perdre le ſouvenir de l’infidelité d’Ardeliſe, il luy eſcrivit cette Lettre la veille de ſa mort.
LETTRE.
I je pouvois en mourant conſerver
de l’eſtime pour vous, il me
faſcheroit fort de mourir, mais ne
pouvant plus vous eſtimer, je ne ſçaurois
plus avoir de regret à la vie, je
ne l’aimois que pour la paſſer doucement
avec vous, puis qu’un peu de
merite que j’avois & la plus grande
paſſion du monde ne m’en ont peu faire
venir à bout, je n’ay plus d’attachement,
& je voy bien que la mort
me va delivrer de beaucoup de peines,
ſi vous eſtiés capable de quelque tendreſſe
vous ne me pourriés pas voir en
l’eſtat ou je ſuis, ſans eſtouffer de douleur,
mais, dieu mercy, la nature y a
mis bon ordre, & puis que vous pouviés
tous les jours mettre au deſeſpoir
l’homme du monde qui vous aimoit
le plus, vous me pourriés bien
voir mourir ſans en eſtre touchée.
La premiere lettre que Candole avoit eſcrit a Ardeliſe ſur le ſujet de Caſtillante, luy avoit fait tant de peur de ſon retour qu’elle l’apprehendoit comme la mort, & je penſe qu’elle ſouhaittoit de ne le revoir jamais, cepandant le bruit de l’extremité ou il eſtoit, la mit au deſeſpoir, & la nouvelle de ſa mort que luy donna Feſique ſon amye faillit a la faire mourir elle meſme, elle fut quelque temps ſans connoiſſance, & elle ne revint qu’au nom de Mirelle, qu’on luy dit qu’il luy vouloit parler, Mirelle eſtoit le principal confident de Candole, qui apportoit a Ardeliſe de la part de ſon Maiſtre la lettre, qu’il luy avoit eſcritte en mourant, & la caſſette ou il enfermoit les lettres & toutes les autres faveurs qu’il avoit eu d’elle, apres avoir bien leu cette derniere lettre, elle ſe mit a pleurer plus fort qu’auparavant, la Comteſſe qui ne la quittoit point dans un eſtat ſi deplorable, luy propoſa pour amuſer ſa douleur d’ouvrir cette caſſette, ou elles trouverent d’abord un mouchoir marqué de ſang en quelques endroits. Ah mon dieu eſt il poſſible, s’eſcria Ardeliſe, que je voye cela ſans mourir, quoy ce pauvre garçon qui avoit tant d’autres choſes de plus grande conſequence, avoit gardé juſques a ce mouchoir, il a t’il rien au monde de plus touchant, & la deſſus elle raconta a Feſique que s’eſtant quelques années couppée en travaillant aupres de luy, il luy avoit demandé ce mouchoir dont elle avoit eſſuyé ſa main, & l’avoit touſiours gardé depuis, apres cela elles trouverent des bracelets, des bourſes, des cheveux & des portraits d’Ardeliſe, & comme elles furent tombees ſur les Lettres, Feſique pria ſon amye qu’elle en peuſt lire quelques unes : Ardeliſe y conſentit, & Feſique ouvrit celle cy la premiere.
LETTRE.
N dit icy que vous avés eſté
battu, ce peut eſtre un faux
bruit de vos envieux, mais ce peut
eſtre une verité. Ah mon dieu ! dans cette incertitude je vous demande la
vie de mon amant, & je vous abandonne
l’armée, ouy mon dieu & non
ſeulement l’armée, mais l’eſtat &
tout le monde enſemble, depuis qu’on
m’a dit cette nouvelle ſans me rien
particulariſer de vous, je faits vingt
viſites par jour, j’ouvre de propos de
guerre pour voir ſi je n’en apprendray
rien qui me puiſſe conſoler, on
me dit par tout que vous avés eſté
battu, mais l’on ne me parle point de
vous en particulier, je n’oſerois demander
ce que vous eſtes devenu, non
que je craigne de faire voir par la
que je vous aime, je ſuis en de trop
grandes alarmes pour avoir rien a
menager, mais je crains d’apprendre
plus que je ne voudrois ſçavoir,
voila l’eſtat ou je ſuis & ſeray juſques
au premier ordinaire, ſi j’ay la
force de l’attendre. Ce qui redouble
mes inquietudes ? c’eſt que vous m’avés ſi ſouvent promis de m’envoyer
des Courriers expres, a toutes
les affaires extraordinaires, que je
prens a mauvaiſe part de n’en avoir
pas a celle cy.
Pendant que Feſique liſoit cette lettre avec peine, car elle en eſtoit touché, Ardeliſe fondoit en larmes, elles furent toutes deux longtemps ſans parler apres l’avoir leüe, je n’en liray plus d’aujourd’hui reſpondit Feſique, car puis que cela me donne de la peine, il vous en doit donner bien d’avantage, non non, reprit Ardeliſe, continués je vous prie cela me fait pleurer mais cela me fait ſouvenir de luy, Feſique ayant donc ouvert une autre lettre elle y trouva cecy.
LETTRE.
E quoy ne me laiſſerés vous jamais
en repos ? ſeray je tousjours
dans des craintes de vous perdre ou
par voſtre mort ou par voſtre changement ?
tant que la Campagne durera je ſeray dans de cruelles alarmes, les
ennemys ne tirent pas un coup que je
ne m’imagine que ce ne ſoit a vous,
j’apprens en ſuitte que vous perdés un
combat ſans ſçavoir ce que vous eſtes
devenu, & quand apres mille mortelles
craintes, je ſçai enfin que ma
bonne fortune vous a ſauvé, car vous
avés bien ſceu que vous n’avés nulle
obligation a la voſtre, on dit que vous
eſtes en Avignon entre les bras d’Armide,
ou vous vous conſolés de vos
malheurs, ſi cela eſt je ſuis bien malheureuſe
que vous n’ayés pas perdu la
vie avec la bataille, ouy, mon cher,
j’aimerois mieux vous voir mort
qu’inconſtant, car j’aurois le plaiſir
de croire que ſi vous aviez veſcu d’avantage,
vous m’auriez tousjours aimée,
au lieu que je n’ay plus que la
rage dans le cœur de me voir abandonnée
pour une autre qui ne vous
aime pas tant que moy.
Qu’apprens je, dit Feſique, Candole aimoit Armide. Mirelle ! non Madame, reprit il, il fut deux jours en Avignon a ſon retour de l’Armée pour ſe rafraichir, & la il vit deux fois Armide, jugés ſi cela ſe peut appeller amour, mais Madame, adjouſta il, s’adreſſant a Ardeliſe, qui vous a ſi bien inſtruit de tout ce qui ſe faiſoit? Helas reſpondit elle, je ne ſcay rien la deſſus que par le bruit public, mais il eſt ſi commun de cette paſſion, & meſme qu’elle eſt en partie cauſe de ſa mort que perſonne icy ne l’ignore, & ſe mettant a pleurer plus fort qu’auparavant, Feſique qui ne cherchoit qu’a faire diverſion de ſa douleur luy demanda ſi elle ne connoiſſoit pas l’eſcriture d’un deſſus de lettre qu’elle luy monſtra, ouy reſpondit Ardeliſe, c’eſt une lettre de mon Maiſtre d’hoſtel cecy doit eſtre curieux il faut voir ce qu’il eſcript & la deſſus il ouvrit ſa lettre.
LETTRE.
Uoique Madame vous mande
la maiſon ne deſemplit point de
Normands, ces diables ſeroient bien
mieux dans leur pays qu’icy, j’en enrage
Monſeigneur, & de mille autres
choſes que je voy dont je ne vous
mande pas les particularités, par ce
que j’eſpere que vous ſerés bientoſt
icy ou vous mettres ordre a tout vous meſme.
Par ces Normands le Maiſtre d’hoſtel entendoit parler d’Oroondate & de ſes Freres Tancrede, le Chevallier Edmont & Turpin qui eſtoient fort aſſidus chés Ardeliſe, la naivete avec laquelle ce pauvre homme mandoit ces nouvelles a Candole, toucha ſi fort cette folle, qu’apres avoir regardé quelle mine faiſoit Feſique qui n’avoit pas tant de ſujet de s’affliger qu’elle, elle ſe mit a rire a gorge deſployée. Feſique la voyant rire ainſy, ſe prit a rire auſſy, il n’y eut que le pauvre Mirelle qui ne pouvant ſouffrir une joye hors de ſaiſon, redoubla ſes larmes & ſortit bruſquement de ce cabinet, deux ou trois jours apres Ardeliſe eſtant conſolée, Feſique & ſes autres amyes luy conſeillerent de pleurer pour ſon honneur, luy diſant que ſon affaire avec Candole avoit eſté trop publique pour en faire une fineſſe, elle ſe contraignit donc encor trois ou quatre jours apres quoy elle revint a ſon naturel, & ce qui haſta ce retour fut le Carnaval qui en luy donnant lieu de ſatisfaire ſon inclination, luy aida encor a contenter ſon mary qui avoit eu de grands ſoubçons de ſon intelligence avec Candole, & ſe croyoit fort heureux d’en eſtre delivré, pour luy faire donc croire qu’elle n’avoit plus rien dans le cœur, elle maſqua quatre ou cinq fois avec luy, & voulant entierement regagner ſa confiance par une grande ſincerité, elle luy avoüa non ſeulement ſon amour pour Candole, non ſeulement qu’elle luy avoit accordé les dernieres faveurs, mais encor les particularités de ſes jouyſſances & comme elle luy en ſpecifioit le nombre, il ne vous aimoit guere, luy dit il Madame, voulant inſulter a la foibleſſe du pauvre deffunct, puis qu’il faiſoit ſi peu de choſe pour une ſi belle femme que vous. Il n’y avoit encor que huict jours qu’elle avoit quitté le lict qu’elle gardoit depuis quatre mois pour une grande incommodité qu’elle avoit a la jambe lors qu’elle reſolut de ſe maſquer, & cette envie avança plus ſa gueriſon que tous les remedes qu’elle avoit fait depuis ſi longtemps, elle ſe maſqua donc quatre ou cinq fois avec ſon mary, mais comme ce n’eſtoit que de petites maſquarades obſcures, elle voulut en faire une grande & fameuſe, dont il fuſt parlé, & pour cet effect, elle ſe deſguiſa en Capucin elle quatrieſme, & fiſt deſguiſer deux autres de ſes amys en Sœurs colletes, les Capucins eſtoient, elle, ſon mary, Tancrede, & Turpin les Sœurs colletes, eſtoient Graſſard, Anglois, & Reſilly, cette troupe courut toute la nuit du mardy gras toutes les aſſemblées ; le Roy & la Reine ſa mere ayant appris cette maſquarade s’emporterent fort contre Ardeliſe, & dirent publiquement qu’ils vangeroient le meſpris qu’on avoit fait de la Religion en ce rencontre ; on adoucit quelque temps apres leurs Majeſtés, & toutes ces menaces aboutirent a n’avoir plus d’eſtime pour Ardeliſe.
Pendant que toutes ces choſes ſe paſſoient, Caſtillante joüyſſoit paiſiblement de ſa Maiſtreſſe, lors qu’elle fit tirer la lotterie, j’ay deſia dit que des dix mille eſcus qu’elles avoit receu elle n’en avoit employé tout au plus que la moitié, & la plus grande part de cette loterie fut attribuée aux Capucins, aux Sœurs colletes & au reſte de la cabale, le Prince de Salmicar qui alloit joüer le premier roôle ſur ce theatre, eut le premier gros lot qui eſtoit un grand braſier d’argent, Caſtillante avec toutes les faveurs qu’il recevoit, n’eut qu’un bijou de fort peu de valeur ; le grand bruit qui couroit de l’infidelité de cette lotterie luy donnà du chagrin de n’eſtre pas mieux traitté que les plus indifferens, il s’en plaignit a Ardeliſe, elle qui ne vouloit pas luy faire confidence de ſa friponnerie, receut ſes plaintes le plus aigrement du monde, de ſorte qu’avant de ſe quitter ils vinrent de part & d’autres aux reproches, l’un de ſon argent l’autre de ſes faveurs. Pour concluſion Ardeliſe luy deffendit ſon logis, & Caſtillante luy dit qu’il ne luy avoit jamais obei de ſi bon cœur qu’il faiſoit en ce rencontre, & que ce commandement luy alloit ſauver de la peine & de la deſpence. Cepandant le commerce d’Oroondate duroit tousjours, ſoit qu’il ne fut guere amoureux ſoit qu’il ſe tint trop heureux d’avoir de ſes faveurs a quelque prix que ce fuſt, il la tourmentoit peu ſur ſa conduitte, elle auſſy le traittoit de ſon pis allé, & l’aimoit tousjours mieux que rien. Peu de temps apres la rupture de Caſtillante, Samilcar qui avoit des amys plus eſveillés que luy fut conſeillé de s’attacher a Ardeliſe, & luy dirent qu’il eſtoit en aage de faire parler de luy, que les femmes donnoient de l’eſtime auſſy bien que les armes, qu’Ardeliſe eſtant une de plus belles femmes de la cour, outre de grands plaiſirs pourroit encor bien faire de l’honneur a qui en ſeroit aimé, & qu’en tout cela la place de Candole eſtoit quelque choſe de tres conſiderable, avec toutes ces raiſons ils pouſſerent Samilcar a rendre des aſſiduités a Ardeliſe, mais par ce que naturellement il ſe deffioit fort de luy meſme, ſa cabale qui s’en deffioit auſſi, jugea qu’il ne le falloit point laiſſer ſur ſa bonne foy aupres d’elle, & il fut arreſté qu’on luy donneroit Reſilly pour le conduire & aſſiſter dans les rencontres. Samilcar luy avoit rendu de grandes aſſiduités pendant deux mois ſans luy avoir parlé d’amour qu’en termes generaux, il avoit pourtant dit a Reſilly, il y avoit plus de ſix ſepmaines, qu’il luy avoit fait ſa declaration, & luy avoit inventé meſme une reſponce un peu rude, afin qu’il ne trouvaſt pas mauvais qu’il fuſt ſi longtemps a recevoir des faveurs, quand ce Gouverneur pour ſervir ſon pupil parla auſſy a Ardeliſe & luy dit, je ſcay bien Madame qu’il n’y a rien de ſi libre que l’amour, & que ſi le cœur n’eſt touché par inclination, on ne perſuade guere par les paroles, mais je ne laiſſerai pas de vous dire que quand on eſt jeune & qu’on eſt a marier comme vous, je ne comprends pas pourquoy on refuſe un jeune Gentilhomme amoureux, & qui a de quoy, ou je ſuis fort trompé autant que perſone de la Cour, c’eſt du pauvre Samilcar dont je parle Madame, puis qu’il vous aime ſi eſperduement, pourquoy eſtes vous ingrate, ou ſi vous ſentés que vous ne le pouvies aimer, pourquoy l’amuſés vous, aimés le, ou vous en deffaitte. Je ne ſcay pas interrompit Ardeliſe depuis quand les hommes pretendent que nous les aimions ſans qu’il nous l’ayent demandé, car j’ay ouy dire qu’autrefois c’eſtoient eux qui faiſoient les advances, je ſcavois bien qu’ils traittoient dans ces derniers temps la galanterie d’une eſtrange maniere, mais je ne ſcavois qu’elle euſt eſté reduitte au point de vouloir que les femmes fiſſent les premiers pas, quoy, Madame, reprit Reſilly, Samilcar ne vous a pas dit qu’il vous aimoit, non Monſieur luy dit elle, c’eſt vous qui me l’avéz appris, ce n’eſt pas que les ſoins qu’il m’a rendus ne m’ayent fait ſoubçonner qu’il avoit quelque deſſein, mais juſques a ce qu’on nous ait parlé nous n’entendons pas le reſte. Ah Madame, repliqua Reſilly, vous n’avez pas tant de tort que je penſois, la jeuneſſe de Salmicar le rend timide, c’eſt ce qui l’a fait faillir, mais cette jeuneſſe auſſy fait excuſer bien des fautes avec les femmes, on n’a guere de tort a l’aage qu’il a & pour les gens de vingt & deux ans il y a bien du retour a la miſericorde, j’en demeure d’accord, dit elle, un jeune homme de vingt deux ans donne de la pitié, & jamais de colere, mais auſſy je veus qu’il ait du reſpect, appellés vous reſpect Madame, reprit Reſilly, de n’oſer dire que l’on eſt amoureux, c’eſt ſottiſe toute pure je dis meſme a l’eſgard d’une femme qui ne voudroit pas aimer, & en ce cas la l’on ne perdroit pas ſon temps, & l’on ſcauroit bien a quoy s’en tenir, mais ce reſpect ne vous eſt bon, Madame, qu’avec ceux pour qui vous n’avez nulle inclination, car ſi celuy que vous voudriés aimer en avoit un peu trop, vous ſeriés bien embaraſſée. Comme il acheva de parler il entra des gens & quelque temps apres eſtant ſorti il alla trouver Samilcar, a qui ayant fait mille reproches de ſa timidité, il luy fit promettre qu’avant la fin du jour il feroit une declaration a ſa Maiſtreſſe, il luy dit meſme une partie des choſes qu’il falloit qu’il luy diſt, dont Samilcar ne ſe ſouvint pas un moment apres, & l’ayant encouragé le mieux qu’il peut, il le vit partir pour cette grande expedition, cepandant Samilcar eſtoit dans d’eſtranges Inquietudes, tantoſt il trouvoit que ſon Caroſſe alloit trop viſte, tantoſt il ſouhaittoit de ne pas trouver Ardeliſe a ſon logis ou de trouver quelqu’un avec elle, enfin il craignoit la meſme choſe qu’un honeſte homme euſt deſiré de tout ſon cœur. Cependant il fut aſſés malheureux de trouver ſa Maiſtreſſe, & la trouver toute ſeule, il l’aborda avec un viſage ſi embaraſſé que ſi elle n’euſt desja ſceu ſon amour par Reſilly, elle l’euſt deſcouvert a le voir cette ſeule fois la ; cet embarras luy ſervit a la perſuader plus que tout ce qu’il luy peut dire, voila pourquoy en amour les ſots ſont plus heureux que les habilles, la premiere choſe que fit Salmicar apres s’eſtre aſſis fut de ſe couvrir, tant il eſtoit hors de luy meſme, un inſtant apres s’eſtant apperceu de ſa ſottiſe, il oſta ſon chapeau & ſes gans & puis en remit un, & tout cela ſans dire mot. Qui a il dit Ardeliſe, vous me paroiſſés avoir quelque choſe dans l’eſprit, ne le devinés vous pas Madame, luy dit Samilcar, non dit elle, je n’y comprends rien, comment entendrois je ce que l’on ne me dit pas, moy qui ay bien de la peine a concevoir ce que l’on me dit : c’eſt je m’en vais vous le dire, replica Samilcar en ſe radouciſſant niaiſement, c’eſt que je vous aime : voila bien des façons dit elle pour peu de choſes, je ne voy pas qu’il y ait tant de difficulté a dire qu’on aime, il m’en paroiſt bien plus a bien aimer, ah Madame, repliqua il en l’interrompant, j’ay bien plus de peine a le dire qu’a le faire, je n’en ay point de tout a vous aimer & j’en aurois tellement a ne vous aimer pas, que je n’en pourrois jamais venir a bout quand vous me l’ordonneriés mille fois : moy Monſieur, reprit Ardeliſe en rougiſſant, je n’ay rien a vous commander. Tout autre que Samilcar euſt entendu la maniere fine dont Ardeliſe ſe ſervoit pour luy permettre de l’aimer, mais il avoit l’eſprit trop bouché, c’eſtoit de la delicateſſe perduë que d’en avoir avec luy. Quoy Madame, luy dit il, vous ne m’eſtimés pas aſſés pour m’honorer de vos commandemens ? He bien, dit elle, ſerés vous bien aiſe que je vous ordonne de ne me plus aimer ? non Madame, interrompit il bruſquement : que vouléz vous donc reprit Ardeliſe ? vous aimer toute ma vie, reprit Samilcar, & me faire aimer de vous : he bien aimés tant qu’il vous plaira, luy dit elle & eſperés ; c’en eſtoit aſſés à un amant plus preſſant que Samilcar pour en venir aux dernieres faveurs, cepandant quoy qu’Ardeliſe peuſt faire il l’a fit durer encor deux mois, & enfin quand il ſe rendit elle en fit toutes les avances. L’eſtabliſſement de ce nouveau commerce ne luy fit pas rompre celuy qu’elle avoit avec Oroondate, le dernier amant eſtoit tousjours le mieux aimé, mais il ne l’eſtoit pas aſſez pour chaſſer Oroondate, qui eſtoit un ſecond mary pour elle.
Un peu de temps avant la rupture de Caſtillante avec Ardeliſe, le Chevallier d’Aigremont en eſtoit devenu amoureux, & comme c’eſt une perſonne fort extraordinaire il eſt a propos d’en faire la deſcription. Le Chevallier avoit les yeux rians, le nés bien fait, la bouche belle, une petite foſſette au menton qui faiſoit un agreable effect ſur ſon viſage, je ne ſçay quoy de fin dans la Phyſionomye, la taille aſſés belle s’il ne ſe fuſt point vouté, l’eſpriſt galant & delicat, cepandant ſes mines & ſon accent faiſoient bien ſouvent valloir ce qu’il diſoit qui devenoit rien dans la bouche d’un autre, une marque de cela eſt, qu’il eſcrivoit le plus mal du monde, & il eſcrivoit comme il parloit, quoy qu’il ſoit ſuperflu de dire qu’un rival ſoit incommode, le Chevallier l’eſtoit au point qu’il euſt mieux valu pour une pauvre Femme en avoir quatre ſur les bras que luy ſeul. Il eſtoit liberal juſques a la profuſion, & par la ſa Maiſtreſſe ny ſes rivaux ne pouvoient avoir de vallets fidelles, d’ailleurs le meilleur garçon du monde : Il y avoit douze ans qu’il aimoit Feſique, femme auſſy extraordinaire que luy, c’eſt a dire auſſy ſinguliere en merite que luy en meſchantes qualités, mais comme de ces douze ans il y en avoit cinq qu’elle eſtoit Exilée aupres de la Princeſſe Leonor fille de la Gornan de Gaule Princeſſe que la fortune perſecutoit a cauſe qu’elle avoit de la vertu, & quelle ne pouvoit reduire ſon grand courage aux baſſeſſes que la cour demande, pendant leurs abſence le Chevallier n’eſtoit pas addonné a une Conſtance fort reguliere, & quoy que Feſique fuſt aimable, il meritoit quelque excuſe de ſa legereté, puis qu’il n’en avoit jamais receu de faveurs, il y avoit pourtant des gens a qui il avoit donné de la jalouſie, le Comte de Vorel en eſtoit un, comme un jour celuy la reprochoit a la Comteſſe Feſique, qu’elle aimoit le Chevallier, cette belle luy reſpondit qu’il eſtoit fou de croire qu’elle peuſt aimer le plus grand fripon du monde, voila une plaiſante raiſon, luy dit il, Madame que vous m’allegués pour voſtre juſtification, je ſcay que vous eſtes encor plus friponne que luy & je ne laiſſe pas de vous aimer, quoy que le chevallier aimaſt par tout, il avoit pourtant un ſi grand foible pour Feſique, que quelque engagement qu’il euſt ailleurs, ſi toſt que quelqu’un la voyoit un peu plus aſſiduement qu’a l’ordinaire, il quittoit tout pour venir a elle, il avoit raiſon auſſy, car Feſique eſtoit une femme admirable. Elle avoit les yeux bruns & brillants, le nés bien fait, la bouche agreable & de belle couleur, le tein blanc & uni, la forme du viſage longue, il n’y avoit eu qu’elle au monde qui s’eſtoit embellie d’un menton pointu, elle avoit les cheveux cendrées, tousjours fort propre & fort galamment veſtuë, mais ſa parure venoit plus de ſon air que de la magnificence de ſes habits, ſon eſprit eſtoit vif & naturel, ſon humeur ne ſe peut deſcrire, car avec la modeſtie de ſon ſexe, elle eſtoit de l’humeur de tout le monde, a force de penſer a ce que l’on doit faire, chacun penſe d’ordinaire mieus a la fin qu’au commencement, il arrivoit tout le contraire a Feſique, ſes reflexions gaſtoient ſes mouvements, je ne ſcay pas ſi la confiance qu’elle avoit en ſon merite luy oſtoit le ſoin de chercher des amants, mais elle ne ſe donnoit aucune peine pour en avoir, veritablement quand il luy en arrivoit quelqu’un de luy meſme, elle n’avoit ny rigueur pour s’en deffaire ny douceur pour le retenir, il s’en retournoit s’il vouloit, s’il vouloit il demeuroit, & quoy qu’il fiſt il ne ſubſiſtoit point a ſes deſpens, il y avoit donc comme j’ay dit cinq années que le Chevallier ne la voyoit plus, & durant cette abſence, pour ne point perdre de temps, il avoit fait mille Maiſtreſſes, entre autres la Ducheſſe de Victorie, & trois jours apres Lariſſe, ce fut que Proſpere fit ce ſonnet au Chevallier.
Quoy ! vous vous conſolés apres ce coup de foudre
Tombé ſur un object qui vous parut ſi beau ?
Un véritable amant bien loing de ſe reſoudre
Se ſeroit enfermé dans le meſme tombeau.
Quoy ce cœur ſi touché bruſle d’un feu nouveau
Quelle infidelité, qui peut vous en abſoudre ?
Venir tout fraiſchement de pleurer comme un veau
Puis faire le galant & mettre de la poudre.
O l’indigne foibleſſe ! & qu’il vous en cuira,
Vous manqués à l’amour, l’amour vous manquera,
Et deſia vous donner ou tout le monde eſchoue ?
Je connois la beauté pour qui vous ſoupirés
Je l’aime, & puis qu’il faut enfin que je l’avoue
C’eſt qu’en vous conſolant vous me deſeſperés.
Quelque temps apres cette affaire eſbauchée, Feſique eſtant revenuë à Paris, le Chevallier qui n’eſtoit retenu aupres de Lariſſe par aucune faveur, la quitta pour retourner a Feſique, mais comme il n’eſtoit pas longtemps en meſme eſtat, & qu’il s’ennujoit avec celle cy, il s’attacha a Ardeliſe dans le meſme temps que Samilcar s’embarqua avec elle, & quoy qu’il fuſt moins heureux que luy avec les Dames, il n’eſtoit pas plus preſſant, au contraire, pourveu qu’il peuſt badiner, faire dire au monde qu’il eſtoit amoureux, trouver quelques gens de legere croyance pour flatter ſa vanité, donner de la peine a un rival, eſtre mieux veſtu que luy, il ne ſe mettoit guere en peine de la concluſion, une choſe qui faiſoit qu’il luy eſtoit plus difficile de perſuader qu’a un autre, eſtoit qu’il ne parloit jamais ſerieuſement, de ſorte qu’il falloit qu’une femme ſe flattaſt beaucoup pour croire qu’il fuſt amoureux d’elle.
J’ay deſia dit que jamais amant qui n’eſtoit pas aimé, a eſté plus incommode que luy, il avoit tousjours deux ou trois lacquais ſans livrées, qu’il appelloit ſes griſons, par qui il faiſoit ſuivre ſes rivaux & ſes Maiſtreſſes. Un jour Ardeliſe eſtant en peine, comme elle iroit a un rendés vous qu’elle avoit avec Samilcar, ſans que le Chevallier d’Aigremont le deſcouvrit, ſe reſolut pour le depaïſer de ſortir en cappe avec une femme de chambre, & d’aller paſſer la Seine en batteau, apres avoir donné ordre a ſes gens de l’aller trouver au Faubourg Sainct Germain, le premier homme qu’elle trouva pour luy donner la main pour monter en batteau, fut un des griſons du Chevallier d’Aigremont, devant qui s’eſtant reſiouy avec ſa femme de chambre d’avoir trompé le Chevallier, & ayant parlé de ce qu’elle alloit faire ce jour la, ce griſon alla auſſy toſt avertir ſon Maiſtre, lequel des le lendemain ſurprit eſtrangement Ardeliſe, quand il luy dit le deſtail de ſon rendés vous de la veille. Un honneſte homme qui convainc ſa Maiſtreſſe d’en aimer un autre, que luy ſe retire promptement, & ſans bruit, particulierement ſi elle ne luy a rien promis, mais le Chevallier n’en eſtoit pas de meſme, quand il ne pouvoit ſe faire aimer, il euſt mieux aimé ſe faire tuer que de laiſſer en repos ſon rival & ſa Maiſtreſſe. Ardeliſe avoit donc compté pour rien toutes les aſſiduités, que le Chevallier luy avoit rendu trois mois durant, & tourné en raillerie tout ce qu’il luy avoit dit de la paſſion, & d’autant plus qu’elle eſtoit perſuadée qu’il en avoit une plus grande pour Feſique, que pour elle, mais elle le hayſſoit encor comme le diable, lors que cet amant crut qu’une lettre auroit plus d’effect que tout ce qu’il avoit fait & dit juſques la, dans cette penſée il luy eſcrivit celle cy.
LETTRE.
St il poſſible, ma déeſſe, que vous
n’ayés point la connoiſſance de
l’amour que vos beaux yeux mes
Soleils ont allumé dans mon cœur,
quoy qu’il ſoit inutile d’avoir recours
a vous avec des declarations, communes aux beautés incomparables,
& que les oraiſons mentales
vous doivent ſuffire, je vous ay dit
mille fois que je vous aimois, cepandant
vous riés & ne me reſpondés
rien, eſt ce bon ou mauvais ſigne, ma
Reine, je vous conjure de vous expliquer
la deſſus, affin que le plus paſſionné
des humains continuë de vous
adorer, ou qu’il ceſſe de vous deplaire.
Ardeliſe ayant receu cette lettre l’alla porter auſſy toſt a Feſique avec qui elle crut qu’elle euſt eſté concertée, mais elle ne luy teſmoigna rien de ce qu’elle en croyoit d’abord, comme elles vivoyent bien enſemble elle luy fit valloir, en raillant, le refus qu’elle faiſoit de ſon amant, & l’avis qu’elle luy donnoit de l’infidelité qu’il luy vouloit faire quoy que Feſique n’aimaſt point le Chevallier cela ne laiſſa pas de la facher, la plus part des femmes ne veulent non plus perdre de leurs amants qu’elles ne veulent point aimer, que ceux qu’elles favoriſent, & leur chagrin ne vient pas tant de la perte qu’elles font, que de la preference de leurs rivalles, voyla comme fut Feſique en ce rencontre.
Cepandant elle remercia Ardeliſe de l’intention qu’elle avoit de l’obliger, mais elle l’aſſura qu’elle ne prenoit aucune part au Chevallier, & qu’au contraire on l’obligeroit de s’en deffaire. Ardeliſe ne ſe contenta pas d’avoir monſtré cette lettre a Feſique elle s’en fit encor honneur a l’eſgard de Samilcar, & ſoit que Feſique en parlaſt encor a d’autres, ſoit qu’elle ſe dit elle meſme, deux jours apres tout le monde ſceut que le pauvre Chevallier avoit eſté Sacrifie, & il luy revinſt bientoſt a luy meſme les plaiſanteries que l’on faiſoit de ſa lettre, le meſpris offence tous les amants, mais quand on y meſle la raillerie on les pouſſe dans le deſeſpoir.
Le Chevallier ſe voyant eſconduit & mocqué ne garda plus de meſures, il n’y a rien qu’il ne dit contre Ardeliſe, & l’on vit bien en cette rencontre que cette folle avoit trouvé le ſecret de perdre ſa reputation en conſervant ſon honneur.
De tous ſes rivaux le Chevallier n’en hayſſoit pas un tant que Samilcar, tant par ce qu’il le croyoit le mieux traitté, que par ce qu’il ſembloit qu’il le meritaſt le moins, il appelloit les amans d’Ardeliſe les Philiſtins, & diſoit que Samilcar, a cauſe qu’il avoit peu d’eſprit, les avoit tous d’effaits avec une machoire d’aſne.
Dans ce meſme temps Trimalet jeune & beau comme un ange & plain d’amour propre, crut que la conquête d’Ardeliſe luy ſeroit aiſée & honorable, de ſorte qu’il reſolut de s’y embarquer par les motifs de la gloire, il en parla a Manicamp ſon bon amy qui approuva ſon deſſein & s’offrit de l’y ſervir : Trimalet & Manicamp ont trop de part a cette hiſtoire pour ne parler d’eux qu’en paſſant, il les faut faire cognoiſtre a fond, & pour cet effect il faut commencer par la deſcription du premier. Trimalet avoit de grands yeux noirs, le nés bien fait, la bouche un peu grande, la forme du viſage ronde & platte, le tein admirable, le front grand & la taille belle, il avoit de l’eſprit, il eſtoit mocqueur, leger, preſomptueux, brave, eſtourdy & ſans amitié, il eſtoit Maiſtre de camp du regiment de la garde gauloiſe conjointement avec le Mareſchal ſon pere.
Manicamp avoit les yeux bleües & doux, le nés aquilain, la bouche grande, les leures fort rouges & relevées, le tein un peu jaune, le viſage plat, les cheveux blonds, & la teſte belle, la taille bien faitte, s’il ne ſe fuſt un peu trop negligé, pour de l’eſprit il en avoit aſſez & de la maniere de Trimalet, excepté qu’il n’avoit pas tant d’acquis que luy, mais il avoit le genie pour le moins auſſy beau, la fortune de celuy cy n’eſtoit pas beaucoup pres ſi bien eſtablie que celle de l’autre, & luy faiſoit avoir un peu plus d’eſgard, mais ils avoyent a peu pres les meſmes inclinations a la dureté & a la raillerie, auſſy s’aimoient ils fortement comme s’ils euſſent eſté de differend ſexe.
Dans le meſme temps qu’Ardeliſe monſtroit a tout le monde la lettre du Chevallier d’Agremont celuy cy déſcouvrit l’amour de ſon nepveu pour Feſique, cela ne ſervit pas peu pour le faire emporter contre Ardeliſe croyant ſa reconciliation plus aiſée avec Feſique, moins il guarderoit de meſures avec l’autre, mais cepandant qu’il eſſaye a ſe racommoder voyons ce que fit Trimalet pour ſe rendre agreable.
Il faut ſçavoir premierement que Trimalet avoit une grande paſſion pour Polaquette, fille de peu de naiſſance mais de beaucoup d’eſprit, il faut ſçavoir encor qu’il avoit eſté tellement tracaſſé par ſes parens dans cette amour, ils craignoient qu’elle ne luy fiſt faire la meſme ſottiſe que ſa Sœur avoit fait faire a Armand, que cette conſideration auſſy bien que les rigueurs de la belle l’avoyent fort rebuté & l’avoyent engagé dans le deſſein d’aimer Feſique, mais il n’avoit point pour celle cy toute l’inclination qu’elle meritoit, & c’eſtoit moins une nouvelle paſſion qu’un remede a la precedente, il ne faiſoit pas beaucoup de chemin, tout ce qu’il pouvoit faire, eſtoit d’eſmouvoir Feſique, & mettre au deſeſpoir le Chevallier, & pour cela il s’en tenoit aux regards & aux aſſiduités ſans ſe ſoucier d’aller plus viſte, Feſique qui a ce qu’on croit n’avoit jamais eu le cœur touché que du merite du Seigneur d’Hiere, favory du Prince des Bithuringiens, qu’il y avoit quatre ou cinq ans qu’elle ne pouvoit plus voir, & avec qui elle entretenoit un commerce par lettre, ſentit ſa conſtance esbranlée par ces pas que fit Trimalet pour elle, & quoy que Zerige amy du Seigneur d’Hiere luy peuſt dire pour l’obliger a chaſſer Trimalet, elle n’y donna pas d’abord les mains, & faiſant ſemblant de traitter ſes amours de ridicules, elle eſtudia longtemps ſa maniere d’agir, mais en fin voyant que Trimalet ne s’aidoit pas, elle ſe reſolut de ſe faire honneur de la neceſſité ou elle ſe voyoit de le perdre, & afin que cela ne paruſt pas un Sacrifice au Chevallier qui s’eſtoit vanté de faire chaſſer ſon nepveu, elle les chaſſa tous deux defferens pour lors au conſeil de Zerige, a ce qu’elle luy dit, & la deſſus se fit une plaiſanterie que Feſique alloit ſceller les congés de ſes meilleurs amans, mais le Chevallier la fit tant preſſer par ſes meilleurs amys, qu’il obtint enfin permiſſion de la revoir au bout de quinze jours, ce fuſt ſur cela qu’il fit ce couplet de la Sarabande.
Lors que par une ardeur extreme,
Qu’il a tousjours pour ſon amy flammant,
Sceut obliger la perſonne que j’aime
Au dur ſcelé qui cauſe mon tourment
Las je penſois comme il penſoit luy meſme
Ne revenir Filis qu’au jour du jugement,
Mais ce n’eſtoit qu’un pur banniſſement.
Cinq ou ſix mois s’eſtant paſſés pendant leſquels le Chevallier trop heureux de n’avoir plus ſon nepueu ſur les bras, avoir gouſté aupres de Filis le plaiſir d’aimer ſeul, quelques amys de Trimalet luy remonſtrerent qu’eſtant le plus beau garçon de la cour il luy eſtoit honteux de trouver une Dame cruelle, & que le mauvais ſuccés qu’il avoit eu, aupres de Feſique luy avoit fait tort dans le monde, ces raiſons le firent reſoudre de ſe rembarquer, il revint bleſſé de la campagne, ſa bleſſure eſtoit a la main droitte, mais comme il y avoit deſia quelque temps, ſa bleſſure quoy que grande ne l’empeſchoit pas de ſe promener, lors qu’il rencontra Feſique au jardin du Roy, il eſtoit avec Fouqueville, amy particulier de cette Dame, qui croyant leur faire plaiſir les engagea dans une converſation teſte a teſte, & les laiſſa ſa ſeuls aſſés longtemps. Trimalet ne parla point d’amour, mais il fit des mines & jetta des regards qui ne parloient que trop a Feſique, qui entendoit encor plus qu’il ne vouloit dire, cette converſation finit par une foibleſſe qui prit a Trimalet, d’ou le ſecours de Feſique & de Fouqueville le tirerent, leurs opinions furent partagées ſur la cauſe de cette foibleſſe, Fouqueville l’attribua a la bleſſure de Trimalet & Feſique a ſa paſſion, il n’y a rien qu’une femme croyé plus facilement que d’eſtre aimée, par ce que l’amour propre luy fait croire qu’on la doit aimer, & par ce que l’on ne le perſuade pas moins viſtement ce que l’on deſire. Ces raiſons la firent que Feſique ne douta point du tout de l’amour de Trimalet. Dans ce temps la Ardeliſe qui ne vouloit pas qu’un jeune homme bienfait luy eſchapaſt, pria Genouville de luy amener Trimalet, ce qu’il fit, mais l’heure du Cavalier n’eſtant pas encor venuë, il en ſortit auſſy libre qu’il y eſtoit entré, & continua dans ſon deſſein pour Feſique. Ses aſſiduités ayant renouvellé ja jalouſie du Chevallier d’Agremont, celuy cy voulut s’eclaircir de l’Eſtat auquel eſtoit ſon nepveu aupres de Feſique ſa Maiſtreſſe, & pour le mieux contrefaire, il eſcrivit de la main gauche a cette belle le billet que voicy.
BILLET.
’On eſt bien embaraſſé quand on
n’a qu’une pauvre main gauche,
je vous ſupplie, Madame, que je
vous puiſſe parler aujourd’hui a
quelqu’heure du jour, mais que mon
cher Oncle n’en ſcache rien, car je
courrois fortune de la vie, & peut
eſtre vous meſme n’en ſeries vous pas
quitte a meilleur marché.
Feſique ayant leu ce Billet donna ordre a ſon porteur de faire ſcavoir a celuy qui en viendroit querir reſponſe, qu’il dit a ſon Maiſtre, qu’il luy envoyaſt Manicamp a trois heures apres midy ; lors que le Chevallier euſt receu cette reſponce, il crut avoir de quoy convaincre Feſique de la derniere intelligence avec Trimalet, & ſur cette reſponce il s’en alla chez elle. La rage qu’il avoit dans le cœur avoit tellement changé ſon viſage, que pour peu que Feſique y euſt pris garde, elle euſt tout deſcouvert a ſon abord. Y a t’-il longtemps, Madame, luy dit il, que vous n’avés veu Trimalet ? il y a cinq ou ſix jours, reſpondit elle ; mais il n’y a pas ſi longtemps, reſpondit Aigremont, que vous en avés receu des lettres ; moy des lettres de Trimalet, pourquoy m’eſcriroit il ? eſt il en eſtat d’éſcrire a quelqu’un ? prenés gardes à ce que vous dittes, reſpondit le Chevallier, car cela tire a conſequence ; la verité eſt, dit Feſique, que Manicamp vient de m’envoyer demander ſi Trimalet me pourroit voir aujourd’huy, & je luy ay mandé qu’il vint ſans ſon amy, il eſt vray reſpondit bruſquement le Chevallier que vous venés de mander a manicamp qu’il vint ſans Trimalet, mais c’eſt ſur une lettre de celuy cy, que vous luy avés mandé cela, & je ne le ſcay, Madame, que par ce, que c’eſt moy qu’il ay eſcritte, & a qui on a rendu la reſponce ; n’eſt ce pas aſſés de ne pas connoiſtre l’amour que j’ay pour vous depuis douze ans ? ſans me preferer un petit garçon qui ne paroiſt vous aimer que depuis quinze jours ? & qui ne vous aime point du tout ? en ſuitte de ce diſcours, il fit des actions d’un homme enragé un quart d’heure durant. Feſique, qui ſe vit convaincüe, voulut tourner l’affaire en raillerie, mais dit elle puis que vous ne doutés point de cette intelligence de voſtre nepueu & de moy, que ne me demandés vous des choſes de plus grande conſequence qu’une heure a me voir ? ah Madame s’eſcria il, j’en ſcay aſſés pour vous croire la plus ingratte de toutes les femmes, & moy le plus malheureux de tous les hommes. Comme il achevoit ces paroles, Manicamp entra, & luy ſortit pour cacher le deſordre ou il eſtoit. Qui a il, Madame, luy dit Manicamp ? je vous trouve toute embaraſſée, Feſique luy comta la tromperie du Chevallier, & leur converſation, & apres quelques diſcours ſur ce ſujet il ſortit & luy rapporta en la meſme heure ce billet de la part de Trimalet.
BILLET.
E peur que les fauſſaires ne me
puiſſent nuire, & que vous ne
vous meſpreniés au caractere, &
au ſtyle, je vous ay voulu faire connoiſtre
l’un & l’autre, le dernier eſt
plus difficile a imiter, eſtant dicté par
quelque choſe qui eſt au deſſus de
leurs ſentimens.
Feſique ayant leu ce billet, mon Dieu ! luy dit elle que voſtre amy eſt fol, j’ay bien peur qu’il ne ſe faſſe & a moy auſſy des affaires, dont nous n’avons pas beſoin ny l’un ny l’autre ; pourveu, Madame, luy reſpondit Manicamp, que vous vous entendiés bien vous deux vous ne ſcauriés avoir de meſchantes affaires ; mais reſpondit Feſique, il ne ſcauroit prendre avec moy un autre party que celuy d’amant ; non Madame, reſpliqua il, il luy eſt impoſſible, & ce qui vous le doit perſuader, c’eſt qu’il revint a la charge apres avoir eſté battu, cette recherche marque en luy une furieuſe néceſſité à vous aimer ; comme il alloit continuer cette converſation, il entra du monde qui l’interrompit, & Manicamp eſtant ſorti, il alla un moment apres conter à ſon amy, ce qui venoit de ſe paſſer entre luy & Feſique. Trimalet ne croyant pas que le billet qu’il avoit eſcrit a Feſique ſuffit pour luy parler de ſon amour, luy en eſcrivit un autre qui parloit plus clairement, il en chargea Manicamp qui le lendemain le portant a cette belle le perdit par les chemins, de ſorte qu’il retourna ſur ſes pas dire a Trimalet l’accident qu’il luy eſtoit arrivé, celuy cy eſcrivit cette lettre a Feſique.
LETTRE.
I vous eſtiés perſuadée de mes
ſentimens vous comprendriés aiſement
qu’on eſt mal ſatisfait d’un
homme qui eſt auſſy negligeant que
Manicamp ; vous allés voir la plus grande querelle du monde ſi vous n’y
mettés la main, jugés de ce que je
ſens pour vous, puis que je romps
avec le meilleur de mes amys ſans retour
de mon coſté, mais comme il luy
reſte encor voſtre aſſiſtance, & que
vous n’eſtes pas ſi en colere que moy,
j’ay peur qu’il ne me force a luy pardonner
par voſtre entremiſe.
Manicamp alla chercher partout Feſique qui n’eſtoit pas chéz elle, & l’ayant trouvée chéz Nobelle qui jouoit, je porte, luy dit il, le bonheur aux gens que j’approche, Madame, & s’eſtant mis aupres d’elle, il luy fourra adroittement dans ſa pochette la lettre de ſon amy, & ſortit quelque temps apres, Feſique s’eſtant retirée chéz elle le jeu finy, trouva en tirant ſon mouchoir la lettre de Trimalet cachettée, & ſans deſſus, ſi elle avoit ſongé a ce que ce pouvoit eſtre, elle ne l’auroit pas ouverte, mais de peur d’eſtre obligée de ne la pas ouvrir, elle ny voulut pas ſonger & l’ouvrit bruſquement ſans faire la moindre reflection. Toute la vivacité de Feſique ne luy peut faire imaginer ce que vouloit dire Trimalet ſur le ſujet du meſcontentement qu’il teſmoignoit contre Manicamp, de ſorte qu’elle commanda a un de ſes gens, de luy aller dire qu’il la vint trouver le lendemain, reſolüe de le gronder de la lettre qu’il luy avoit donnée de Trimalet & de luy deffendre de s’en charger a l’avenir, comme il entra le lendemain dans ſa chambre, ſa curioſité luy fit oublier ſa colere, hé bien dit elle apprenés moy voſtre broüillerie avec voſtre amy. C’eſt, Madame luy, dit il, qu’avant hier je vous apportois une lettre & je la perdis en chemin, il eſt enragé contre moy, je ne ſcay que luy dire, car j’ay tort. Feſique craignant que cette lettre perdüe fuſt trouvée, par quelqu’un qui fiſt une hiſtoire d’elle pour reſiouir le public, allés luy dit elle la chercher par tout, & ne revenés point que vous ne la rapportiés. Manicamp ſortit auſſy toſt, & revint le ſoir luy dire qu’il n’avoit rien trouvé, que Trimalet ne le vouloit plus voir, & qu’il venoit la ſupplier de les remettre bien enſemble, je le feray, dit elle, quoy que vous ne le meritiés pas, j’iray demain chéz la Sibille ou s’il ſe rencontre je taſcheray de faire voſtre paix. Ha Madame, luy dit Manicamp, vous avés tant de bonté que je ne doutte point que vous ne ſoyés faſchée d’avoir ſeulement eu la penſée de me faire languir juſques a demain, je vous ſupplie de mettre fin a mes peines & de me donner un billet que je rendray a Trimalet de voſtre part, eſtant certain qu’il a tant d’amour pour vous que ------ moy l’eſcrire a Trimalet, interrompit Feſique, vous eſtes fort plaiſant de me parler de cela. Quoyque nous ſoyons brouillés, Madame, repartit Manicamp, je ne ſcaurois m’empeſcher de vous dire qu’il merite bien cette grace, mais ne le regardés pas en ce rencontre, donnés ce Billet a l’amitié que vous avés pour moy, je vous promets que quand il aura fait ſon effect, je vous le remettray entre les mains, Feſique luy ayant fait donner ſa parole que le lendemain il luy rapportoit ſon Billet, eſcrivit ainſy a Trimalet.
BILLET.
E ne vous eſcris que pour vous
demander la grace du pauvre
Manicamp : s’il faut pourtant
vous en dire d’avantage, pour vous
obliger a me l’accorder, croyés ce qu’il
vous dira de ma part, il eſt aſſés de
mes amys pour faire que je ne luy
refuſe rien de tout ce qui peut luy eſtre utile.
Trimalet ayant receu ce Billet, le trouva trop doux pour le rendre, il crut qu’il en ſeroit quitte pour deſadvouer Manicamp, & cepandant, il le chargea de cette reſponce.
RESPONCE.
E ſouhaitterois infiniment, que
vous euſſiés autant de penchant a
m’accorder ce que je deſirerois de vous, qu’il m’a eſté facile d’accorder
la grace a ce criminel, je vous aſſure
qu’avec une telle recommandation il
eſtoit impoſſible de luy rien refuſer. Si
j’eſtois aſſés heureux pour vous en
donner des preuves par quelque choſe
de plus difficile, vous cognoiſtreriés
que vous m’avés fait injuſtice, lors
que vous avéz douté de la verité de
mes ſentimens, ils ſont je vous proteſte
auſſy tendres qu’une perſonne,
auſſy aimable que vous les peut inſpirer,
& ſeront tousjours auſſy diſcrets
que vous les ſouhaittés, quoy
qu’en diſent nos Gouverneurs. Je vous
conjure de deferer tousjours beaucoup
aux advis du criminel, car quoy
qu’il ſoit homme aſſés mal ſoigneux
il merite qu’on le louë de ſon zele pour
noſtre ſervice.
C’eſt advis eſtoit de ſe deffier fort du Chevallier d’Aigremont, qui faiſoit tout ce qu’il pouvoit pour traverſer ſon nepueu, & pour le faire paroiſtre a Feſique indiſcret & infidelle, apres cela Manicamp luy dit que Trimalet eſtoit tellement tranſporté de joye pour le billet qu’elle luy avoit eſcrit, qu’il luy avoit eſté impoſſible de le retirer, mais qu’elle ne ſe miſt pas en peine qu’il eſtoit auſſy ſeurement entre les mains de ſon amy que dans le feu, qu’au reſte, il n’avoit pas veu d’homme plus amoureux que Trimalet, & qu’aſſurement il l’aimeroit toute ſa vie, mais interrompit Feſique, qu’eſt ce que veulent dire tant de viſites de voſtre amy chéz Ardeliſe ? la va il prier de le ſervir aupres de moy ? il n’y va point, Madame, reſpondit Manicamp, c’eſt a dire, il y a eſté une fois ou deux, mais je voy deſia l’eſprit du Chevallier dans ce que vous me dittes, & je ſuis aſſuré que Trimalet reconnoiſtra ſon Oncle a ce trait de Fripon, mais, Madame, eſcoutés mon amy avant que de le condamner : j’en ſuis d’accord, dit elle. Manicamp avoit fort bien jugé, que le Chevallier eſtoit amoureux d’Ardeliſe, qu’elle ne ſervoit que de pretexte, & mille autres choſes de cette nature, qui luy parurent ſi vray ſemblables, qu’encor qu’elle ſe deffiaſt du Chevallier ſur le Chapitre de Trimalet, elle ne ſe peut empeſcher d’y adjouſter foy en ce rencontre. Le lendemain une de ſes amyës l’eſtant venuë preſſer d’aller a la campagne, elle ſe laiſſa perſuader, la certitude qu’elle avoit de la tromperie de Trimalet, fit qu’elle ne voulut point d’eſclairciſſement avec luy, & pour ne pas tout perdre elle voulut prevenir le Seigneur d’Ihere par une fauſſe confidence, de peur qu’il ne ſceuſt par d’autres voyes la verité de toutes choſes, elle luy envoya donc la coppie de la derniere lettre de Trimalet & partit apres cela avec ſon amye, le Chevallier qui eſtoit alerte ſur toutes les actions de Feſique, & qui avoit gagné tous ſes gens, eut le pacquet qu’elle envoyoit au Seigneur d’Ihere deux heures apres qu’il fut fermé, il tira coppie de la lettre de Trimalet, & jetta le pacquet au feu deux jours apres, ayant appris que Feſique eſtoit partie il luy eſcrivit cette lettre.
LETTRE.
I vous euſſiés eu autant d’envie
de vous eſclaircir des choſes, dont
vous teſmoignés douter, que j’en
avois par mille raiſons de vous oſter
toutes ſortes de ſcrupules, vous n’euſſiés
pas entrepris un ſi long voyage, ou
du moins euſſiés vous teſmoigné du
chagrin de paroiſtre ſi bonne amye,
je ne voudrois pas vous deffendre
d’avoir de la tendreſſe, mais je ſouhaitterois
d’avoir quelque part a
l’application, & je vous avoüe que ſi
j’eſtoit aſſés heureux pour y parvenir
par la mienne, j’eſſayerois de n’en
eſtre pas indigne par ma conduitte.
Dans le temps qu’on porta cette lettre a Feſique, le Chevallier alla trouver ſon nepueu chéz lequel il rencontra Manicamp, apres quelque petit prelude de plaiſanterie ſur les bonnes fortunes de Trimalet en general, ma foy mes pauvres amys, leur dit il, vous êtes plus jeunes & plus gentils que moy, & je ne vous diſputeray jamais une Maiſtreſſe que je ne connoiſtray pas de plus longue main que vous, mais auſſy il faut que vous me cediés ſans conteſte celles qui ont quelqu’engagement avec moy, la vanité, que leur donne le grand nombre d’amants, les peut obliger a vous laiſſer prendre quelqu’eſpérance, il n’y en a guere qui rebute d’abord les vœux des ſoupirans, mais toſt ou tard elles ſe remettent a la raiſon, & c’eſt alors que le nouveau venu paſſe mal ſon temps, & que le galant dit d’accord avec ſa Maiſtreſſe, ſerviteur Meſſieurs de la Serenade. Vous m’avés promis, Trimalet, de ne me plus tourmenter aupres de Feſique, vous m’avés manqué de parole, & fait une infidelité qui ne vous a ſervi a rien, car Feſique m’a donné toutes les lettres que vous luy aviez eſcritte, je vous en monſtreray les originaux quand vous voudrés. Cepandant voicy la coppie de la derniere que je vous ay apporté, diſant cela il tira de ſa pochette une lettre de Trimalet, & l’ayant leu & bien, mes chers, leur dit il, vous joüerés vous une autre fois a moy ? pendant que le chevallier parloit, Trimalet & Manicamp ſe regardoient avec eſtonnement, ne pouvans comprendre que Feſique les euſt ſi meſchamment trompées, enfin Manicamp prenant la parole, & l’addreſſant a Trimalet, vous eſtiés traitté, dit il, comme vous le meritiés, mais puis que Feſique n’a point eu de conſideration pour nous, adjouſta il ſe tournant du coſté du Chevallier, nous ne ſommes pas obligés d’en avoir pour elle, nous voyons bien qu’elle nous a Sacrifiés, mais il y a eu un temps ou vous l’avés eſté auſſy, nous avons grand ſujet de nous plaindre d’elle, mais vous n’en avés point du tout de vous en loüer, quand nous nous ſommes reſiouis a vos deſpens, nous en avons eſté pour le moins de moitié avec elle : il eſt vray, reprit Trimalet que vous n’auriés pas raiſon d’eſtre ſatisfait de la preference de Feſique en voſtre faveur, ſi vous ſcaviés l’eſtime qu’elle fait de vous, & cela fait tirer des conſequences infaillibles, qu’elle eſt fort entre vos mains, puis qu’apres les choſes qu’elle m’a dittes, elle ne me trahit que pour vous ſatisfaire. Hé bien, Chevallier, jouyſſés en repos de cette perfide, ſi perſonne ne le trouble que moy vous vivrés bien content aupres d’elle. La deſſus s’eſtant tous reconciliés de bonne foy, & donné mille aſſurances d’amitié a l’avenir, il ſe ſeparerent ; Trimalet & Manicamp s’enfermerent pour faire une lettre de reproches a Feſique, au nom de Manicamp, mais Feſique, qui eſtoit innocente, luy reſpondit que ſon amy & luy avoient eſté pris pour duppes, & que le Chevallier en ſcavoit plus qu’eux, qu’elle ne leur pouvoit mander comment il avoit eu la lettre, qu’il leur avoit monſtrée, mais qu’un jour elle leur feroit voir clairement qu’elle ne les avoit point ſacrifiés. Cette lettre ne trouvant plus Manicamp a Paris, qui en eſtoit ſorti la veille avec Trimalet pour ſuivre Theodate en ſon voyage de Lyon, il ne la receut qu’en arrivant a la cour, & ne penſa plus davantage a Feſique. Pendant que tout cela ſe paſſoit, Salmicar entretenoit tousjours ſon commerce avec Ardeliſe, cet amant la voyant le plus commodement du monde la nuict chéz elle, & le jour chez la Sybille fille aimable de ſa perſonne & de beaucoup d’eſprit. Ardeliſe avoit dans la rüelle de ſon lict un cabinet, au coin du quel elle avoit fait faire une trappe, qui reſpondoit a une autre cabinet au deſſus, ou Salmicar entroit quand il eſtoit nuict, un tapis de pied cachoit la trappe, & une table la couvroit, Salmicar paſſoit ainſy les nuicts avec ſa Maiſtreſſe &, ſelon le bruit commun, ne s’y endormoit pas, cela dura juſques a ce qu’elle alla aux eaux, & pendant qu’elle y fut, il luy eſcrivit mille billets qu’on ne rapporte pas icy par ce qu’ils n’en vallent pas la peine, il luy eſcrivit cette lettre un jour avant qu’il alla luy dire a Dieu.
LETTRE.
E n’ay jamais ſenty une douleur
ſi vive que celle que je ſens aujourd’huy, ma chere, par ce que je
ne vous ay point encor quitté depuis
que nous nous aimons, il n’y a que
l’abſence, & une premiere abſence,
comme celle cy, qui me puiſſe reduire
au pytoyable eſtat ou je ſuis, ſi quelque
choſe pouvoit adoucir mon chagrin,
ma chere, ce ſeroit la croyance
que j’aurois, que vous ſouffririés
autant que moy, ne trouvés pas
mauvais que je vous ſouhaitte de la
peine, puis que c’eſt une marque de
mon amour, a Dieu, croyés bien que
je vous aime & que je vous aimeray
tousjours, car ſi une fois vous eſtiés
bien perſuadée, il ne ſeroit pas poſſible
que vous ne m’aimaſſiez toute voſtre vie.
RESPONCE.
Onſolés vous, mon cher, ſi ma
douleur vous ſoulage, elle eſt au
point ou vous la pouvés ſouhaitter, je ne vous la ſcaurois mieux faire
voir qu’en vous diſant que je ſouhaitte
que vous m’aimiés autant
que je vous aime, en doutés vous,
mon cher, venés me trouver, mais
venés de bonne heure, afin que je
ſois plus longtemps avec vous, &
que je me recompenſe en quelque
maniere de l’abſence que je vais
ſouffrir, a Dieu, mon cher, ſoyés en
repos du coſté de mon amour, il ſera
pour le moins auſſy grand que le voſtre.
Salmicar ne manqua pas de ſe trouver au rendés vous bien pluſtoſt qu’a l’ordinaire, & abordant ſa Maiſtreſſe il ſe jetta deſſus ſon lict ou il fut longtemps a fondre en larmes ſans pouvoir parler. Ardeliſe de ſon coſté ne paroiſſoit pas moins touchée, mais, comme elle euſt encor bien ſouhaitté de ſon amant d’autres marques d’amour que celles de ſa douleur, He quoy, mon cher, luy dit elle, vous me mandiés tantoſt que mes deſplaiſirs ſoulageroient les voſtres, cepandant l’affliction ou vous me voyés ne vous rend pas moins deſeſperé. A ces mots Salmicar redoubla ſes ſoupirs ſans luy reſpondre, l’abbatement de l’ame avoit cauſé celuy du corps, & je croy que cet amant pleuroit l’abſence de ſa vigueur pluſtoſt que celle de ſa Maiſtreſſe, toutefois comme les jeunes gens reviennent de loing, & qu’il eſtoit de bon temperament, il commence de ſe ravoir & ſe reſtablit en bien peu de temps, de maniere qu’Ardeliſe eut tout ſujet d’en eſtre ſatisfaitte. Apres qu’il luy euſt donné mille teſmoignages de bonne ſanté, elle luy recommanda d’en avoir ſoin ſur toutes choſes, & luy dit qu’elle jugeroit par la de l’amour qu’il avoit pour elle, la deſſus ils ſe firent mille proteſtations de s’aimer toute leur vie, ils convinrent des moyens de s’eſcrire & ſe dirent a Dieu l’un pour aller a la cour, & l’autre pour prendre le chemin de Bourbon.
Le lendemain Salmicar eſtant allé dire a Dieu a la Sybille, il l’a pria de bien perſuader a ſa Maiſtreſſe de prendre plus garde a ſa conduitte, qu’elle n’avoit encor fait, repoſés vous ſur moy, luy dit cette fille, elle ſera bien incorrigible ſi je ne la mets ſur le bon pied. Deux jours apres la Sybille alla chés Ardeliſe ou elle fut toute la journée, qu’elle employa a luy donner des preceptes pour regler ſa conduite, & ſur tout luy recommanda la fidelité qu’elle devoit a ſon amant.
Apres qu’elle euſt ceſſé de parler, bon Dieu, dit Ardeliſe, les belles choſes que vous venés de me dire, mais qu’elles ſont difficiles a practiquer, j’y trouve meſme un peu d’injuſtice, car enfin puis que nous trompons bien nos marys, que les loix ont fait nos Maiſtres, pour quoy nos amants en ſeront ils quittes a ſi bon marché ? eux que rien ne nous oblige d’aimer que l’eſtime que nous en faiſons, & que nous prenons pour nous en ſervir tant & ſi peu qu’il nous plaira : je ne vous ay pas dit, repartit la Sybille, que nous ne devions quitter nos amants que quand ils nous deſplaiſent ou par leur faute ou par degouſt, mais je vous ay fait voir la maniere delicate, dont ils nous falloit deſgager, pour ne pas donner ſujet de nous deſcrier dans le monde, car enfin, Madame, puis que l’on a mis ſi tyranniquement l’honneur des Dames a n’aimer pas ce qu’elles trouvent aimables, il faut s’accorder a l’uſage & ſe cacher au moins, quand il faut aimer, hé bien, ma chere, repartit Ardeliſe, je m’en vais faire merveille, & j’y ſuis tout a fait reſolue, mais avec cela je fonde les plus grandes eſperances de ma conduitte ſur la fuitte des occaſions, que ce ſoit fuitte ou reſiſtance, reprit la Sybille, il n’ymporte, pourveu que voſtre amant ſoit ſatisfait de vous, & la deſſus l’ayant exhortée de demeurer ferme dans ces bonnes intentions elle s’en alla.
Pendant l’abſence d’Ardeliſe & de Salmicar il s’eſcrivirent fort ſouvent, mais comme il n’arriva rien de remarquable, je ne parleray point de leurs lettres qui ne parloient que de leur amour & de l’impatience qu’il avoient de ſe revoir. Ardeliſe revint la premiere à Paris, Trimalet qui eſtoit auſſy arrivé de la cour, commença de rendre des viſites aſſés frequentes a cette belle, Trimalet pendant le voyage de Lyon avoit perſuadé a Lycidas, Frere de Theodate, aupres duquel il eſtoit fort bien, de faire une galanterie a ſon retour a Paris avec Ardeliſe, & s’eſtoit offert de l’y ſervir, & de luy faire bientoſt avoir le conſentement, ce Prince avoit promis de faire les pas neceſſaires, en ſorte qu’en toutes les converſations que Trimalet avoit avec Ardeliſe, il ne luy parla que de l’amour que Lycidas avoit pour elle, il luy dit, qu’il l’avoit donnée a connoiſtre plus de cent fois pendant le voyage, & qu’aſſurement elle le verroit ſoupirer auſſy toſt qu’il ſeroit de retour. Une femme qui avoit aimé des Bourgeois & des Gentilhommes les uns bien, les autres malfaits, pouvoit bien aimer un beau Prince. Ardeliſe receut la propoſition de Trimalet avec une joye, qu’on ne peut exprimer, & ſi grande qu’elle ne fit pas ſeulement les façons que les coquettes font ordinairement, un autre euſt dit qu’elle ne vouloit aimer perſonne, mais moins un Prince, que qui que ce ſoit, par ce qu’il ne pouvoit avoir d’attachement.
Ardeliſe qui eſtoit la plus naturelle de toutes les femmes, & la plus emportée, ne garda pas de bienſeance, & reſpondit a Trimalet qu’elle s’eſtimoit bien plus qu’elle n’avoit encor fait, puis qu’elle plaiſoit a un ſi grand Prince & ſi raiſonnable.
Lors que la cour fut revenuë à Paris Lycidas ne reſpondit point aux empreſſemens auſquels Ardeliſe avoit eſté preparée par Trimalet, ils ne luy ſervirent qu’a luy faire connoiſtre que ce Prince n’avoit que de l’indifference pour elle.
Trimalet voyant que Lycidas ne mordoit pas a l’hameçon, changea de deſſein & voulut au moins que les ſervices qu’il avoit voulu rendre a Ardeliſe luy tinſſent lieu de quelque choſe aupres d’elle, il ſe reſolut d’en faire l’amoureux, & par ce que le commerce qu’il avoit eu avec elle ſur les amours pretendues de Lycidas, luy avoit donné de grandes habitudes & familiarités, il ne balança point de luy eſcrire cette lettre.
LETTRE.
Ous avons travaillé juſques
icy en vain, Madame, la
Reine vous hait & Lycidas apprehende
de la faſcher, j’en ſuis au deſeſpoir
pour vos intereſts, vous m’en
pourriés bien conſoler, Madame, ſi
vous vouliés, & je vous conjure de
le vouloir, puis que l’aigreur naturelle
de la mere difficile, & la foibleſſe
du fils ont ruiné tous nos deſſeins, il
fait prendre d’autres meſures aimons
nous, Madame, cela eſt deſia
fait de mon coſté, & ſi Lycidas vous
eut aimée, je voy bien que je me fuſſe brouillé avec luy parce que je n’aurois
peu reſiſter a l’inclination que
j’ay pour vous, je ne doutte pas,
Madame, que la difference ne vous
choque d’abord, mais deffaitte vous
de voſtre ambition & vous ne vous
trouverés pas ſi malheureuſe que
vous penſés, & je ſuis aſſuré, Madame,
que quand le deſpit vous aura
jetté entre mes bras, l’amour vous y
retiendra.
Quoy qu’on veuille dire contre les femmes, il y a ſouvent plus d’imprudence que de malice en leur conduitte, la plus part ne penſent pas quand on leur parle d’amour qu’elles doivent jamais aimer, cepandant elles vont plus loing qu’elles ne penſent, elles font les choſes comme ſi elles devoient tousjours eſtre cruelles, dont elles ſe repentent fort quand elles ſont devenuës plus humaines, la meſme choſe arriva a Ardeliſe, elle eut un chagrin inſupportable d’avoir manqué un cœur, apres l’avoir comté parmy ſes conqueſtes, & cherchant quelqu’un a qui s’en prendre pour amuſer ſa douleur, elle trouva fort vray ſemblable de croire que Trimalet pour ſon propre intereſt, avoit empeſché Lycidas de l’aimer. De ſorte que pour s’en vanger, & pour ſe raſſurer du Prince Salmicar, que toute cette intrigue avoit eſtrangement alarmé elle luy ſacrifia la lettre de Trimalet, ſans conſiderer que l’amour, peut eſtre, l’obligeroit a la meſme choſe des lettres du Prince de Salmicar, celuy cy a qui Ardeliſe faiſoit tant de ſaveurs en uſa comme un homme fort ſatisfait de ſa Maiſtreſſe, il luy rendit mille graces de ſa ſincerité, & ſe contenta de triompher de ſon rival ſans en vouloir tirer une gloire indiſcrette.
Cepandant Trimalet qui ne ſcavoit pas le deſtin de ſa lettre, alla le dimanche chéz Ardeliſe, mais il y vint tant de monde ce jour la, qu’il ne luy peut parler d’affaire, il remarqua ſeulement qu’elle l’avoit fort regardée, & de chéz elle il en alla faire confidence a Feſique, a qui il ne celoit rien depuis ſon retour de Lyon, il dit auſſy ſon affaire a Vineville qui tous deux ſeparement jugerent ſur la fragilité de la Dame, & la Gentilleſſe du Cavalier, que ſa pourſuitte ne ſeroit ny trop longue ny infructueuſe, & en effect Ardeliſe avoit trouvé Trimalet ſi bien fait, qu’elle s’eſtoit repentit du Sacrifice qu’elle venoit de faire a Salmicar. Le lendemain Trimalet retourna ches elle, & l’ayant trouvée ſeule luy parla de ſon amour, la belle en fut fort aiſe, & receut cette declaration le plus agreablement du monde, mais apres eſtre convenus de s’aimer, comme ils eſtoient deſſus de certaines conditions, des gens entrerent qui obligerent Trimalet a ſortir un moment apres.
Ardeliſe s’eſtant auſſy debaraſſée de ſa compagnie le pluſtoſt qu’elle peut, monta en caroſſe, & voulant deſcouvrir ſi Feſique ne prenoit plus d’intereſt a Trimalet, elle la fut trouver. Apres quelques converſations ſur d’autres ſujets, elle luy demanda ſon advis ſur le deſſein qu’elle luy dit que Trimalet avoit pour elle, Feſique luy reſpondit qu’il ne falloit que conſulter ſon cœur en une pareille rencontre, mon cœur ne me dit pas beaucoup de choſes en faveur de Trimalet, reſpondit Ardeliſe, & m’a raiſon m’en dit mille contre luy, c’eſt un eſtourdy je ne l’aymeray jamais, & en diſant cela elle prit congé d’elle ſans attendre reſponſe.
D’un autre coſté Trimalet eſtant retourné a ſon logis y rencontra Vineville, qui l’attendoit avec une impatience extreme de ſcavoir l’eſtat de ſes affaires, Trimalet luy dit aſſés froidement qu’il croyoit que tout eſtoit rompu de la maniere dont Ardeliſe le traittoit, & comme Vineville vouloit ſcavoir le deſtail de la converſation, Trimalet qui avoit peur de ſe deſcouvrir, changeoit de propos a tout moment, ce qui donna quelque ſoubçon a Vineville, qui eſtoit fin & amoureux d’Ardeliſe, & qui ne ſe meſloit des affaires de Trimalet, que pour s’en prevaleoir aupres de ſa Maiſtreſſe, des choſes qu’il auroit appriſes, il ſortit voyant qu’il ne luy pouvoit rien faire avoüer & fut trois jours durant dans des inquietudes mortelles de ne pouvoir apprendre ce qu’il ſouhaittoit, il alloit chéz Feſique avec un viſage diſgratié depuis qu’il voyoit que Trimalet ne luy donnoit plus de part dans l’honneur de ſa confidence, il n’en diſoit rien a cette belle, pour ne pas ſe decrediter en faiſant voir ſon malheur. Enfin au bout de trois jours eſtant allé chez Trimalet, qu’ay je fait, luy dit il Monſieur, qui vous oblige a me traiter ainſy, je voy bien que vous vous cachés de moy ſur l’affaire d’Ardeliſe, aprenés m’en la raiſon, ou ſi vous n’en avés point, continués a me dire ce que vous ſcavés, comme vous aviez accouſumé. Je vous demande pardon mon pauvre Vineville, luy dit Trimalet, mais Ardeliſe, en m’accordant les dernieres faveurs, avoit exigé de moy que je ne vous en parlaſſe point, & a Feſique encor moins qu’au reſte du monde, par ce qu’elle diſoit que vous eſtés un meſchant homme, & Feſique jalouſe quelque indiſcret que l’on ſoit, il n’y a point d’affaire que l’on ne tienne ſecrette au commencement, quand on a peu ſe paſſer de confident pour en venir a bout, je l’eſprouve aujourd’huy, car naturellement j’aime aſſés a conter une avanture amoureuſe, cepandant j’ay eſté trois jours ſans vous conter celle cy, vous, a qui je dis toutes choſes, mais donnés vous patience mon cher, je m’en vais vous dire tout ce qui s’eſt paſſé entre Ardeliſe & moy, & par un deſtail le plus exact du monde, pour reparer en quelque ſorte l’offence, que j’ay faitte a l’amitié, que j’ay pour vous.
Vous ſçaurés donc qu’a la premiere viſite que je luy rendis, apres luy avoit eſcritte la lettre que vous avés veue, il ne me parut a ſa mine ny rudeſſe ny douceur, & la compagnie qui eſtoit chés elle m’empeſcha de m’en eclaircir mieux, tout ce que je peus remarquer d’elle c’eſt qu’elle m’obſervoit de temps en temps depuis les pieds juſques a la teſte, le lendemain l’ayant trouvée ſeule je luy repreſentay ſi bien mon amour, & la preſſay ſi fort d’y reſpondre, qu’elle m’avoua qu’elle m’aimoit, & me promit qu’elle m’en donneroit des marques à la condition que je vous ay dittes, vous ſcavés bien que je deus luy promettre, & dans ce moment ayant ouy du bruit ; Ardeliſe me dit de venir un peu devant la nuict deſguiſé en fille, qui luy aporteroit des dentelles a vendre, mais eſtant donc retourné chéz moy, je vous y trouvay comme vous le ſcavés, & vous puttes bien voir par la froideur avec laquelle je vous recevai, que tout le monde m’importunoit, & particulierement vous, mon cher, de qui j’avois plus de ſujet de me deffier que de tout autre, vous vous en apperceuſtes auſſy, & c’eſt ce qui vous fit ſoubçonner que je ne vous diſois pas tout, lors que vous fuſtes party, je donnay ordre que l’on diſt a ma porte que je n’eſtois pas au logis, & je me preparay pour ma maſcarade du lendemain, tout ce que l’imagination peut donner de plaiſir par advance, je l’eus vingt quatre heures durant, les quatre ou cinq dernieres me durerent plus que toutes les autres, enfin celle que j’attendois avec tant d’impatience eſtant arrivée je me fis porter chéz Ardeliſe. Je la trouvay en Cornette ſur ſon lict avec un deshabillé de couleur de roſe. Je ne vous ſcaurois exprimer, mon cher, combien elle eſtoit belle ce jour la, tout ce que l’on peut dire eſtoit au deſſous des agréemens qu’elle avoit, ſa gorge eſtoit a demy ouverte, elle avoit plus de cheveux abbatus qu’à l’ordinaire, & tous annelés, ſes yeux eſtoient plus brillans que les aſtres, & l’amour animoit ſon teint du plus beau vermeillon du monde, & bien, mon cher, me dit elle me ſcaurés vous gré de ce que je vous eſpargne la peine de ſoupirer longtemps ? trouvés vous que je vous faſſe achepter trop cher les graces que je vous fais ? mais quoy vous me paroiſſés interdit ? Ah Madame, interrompis je, je ſerois bien inſenſible ſi je conſervois du ſang froid en l’eſtat ou je vous vois. Mais puis je m’aſſurer, me dit elle, que vous ayés perdu le ſouvenir de Polaquette & de Feſique ? ouy, luy dis-je vous le pouvés, & comment me ſouviendrois je des autres, adjouſtay je, puis que vous voyés bien que je me ſuis preſque oublié moy meſme, je ne crains, repliqua elle, que l’avenir, car pour le preſent je me trompe fort, mon cher, ſi je vous laiſſe a penſer a d’autres qu’a moy, & en achevant ces paroles elle ſe jetta a mon col, & me ſerrant avec les bras elle me tira deſſus elle ſur le lict, ainſy tous deux couchés nous nous baiſames mille fois, elle n’en vouloit pas demeurer la, & cherchoit quelque choſe de plus ſolide, mais de ma part ce fut inutilement, il faut ſe cognoiſtre Vineville, & ſçavoir a quoy on eſt propre, pour moy, je voy bien que ce n’eſt pas mon fait que les Dames, il me fut impoſſible d’en ſortir a mon honneur, quelqu’effort que fiſt mon imagination, & l’idée de la preſence du plus bel object du monde. Qu’y a il, dit elle Monſieur, qui vous met dans un ſi pauvre eſtat ? eſt ce ma perſonne qui vous donne du degouſt ? ou bien m’apportés vous les reſtes d’une autre ? Ce diſcours me fit tant de honte, qu’il acheva de m’oſter les forces qui me reſtoient, je vous prie, luy dis-je, de ne point accabler un miſérable de reproches, puis qu’aſſurement je ſuis enſorcelé. Au lieu de me reſpondre, elle appela ſa femme de chambre, & luy dit, mais Quinette ditte moy la verité, comment ſuis je faitte aujourd’d’huy ? ne ſuis je pas mal propre ? ne trompés pas voſtre Maiſtreſſe, il y a quelque choſe à mon fait qui ne va pas bien. Quinette n’oſant reſpondre dans la colere ou elle la vit, Ardeliſe luy arracha un miroir qu’elle tenoit, & apres avoir fait toutes les ſimagrées qu’elle avoit accouſtumé de faire, quand elle vouloit plaire a quelqu’un, pour juger ſi mon impuiſſance venoit de ſa ſanté ou de la mienne, elle ſecoua ſa juppe qui eſtoit un peu froiſſée, & entra bruſquement dans un cabinet qu’elle avoit à la rüelle de ſon lict. Pour moy qui eſtois comme un condamné, je me demandois a moy meſme ſi tout ce qui s’eſtoit paſſé n’eſtoit pas un ſonge, avec toutes les reflections qu’on peut faire en de pareilles rencontres. Je m’en allay au logis de Manicamp ou luy ayant comté mon avanture, je vous ay bien de l’obligation me dit il, mon cher, car c’eſt pour l’amour de moy que vous avés eſté inſenſible aupres d’une auſſy belle femme : quoy que peut eſtre vous en ſoyés cauſe, luy disje, je ne l’ay pas fait pour vous obliger, je vous aime fort, adjouſtay je, mais je vous advoüe, que je vous avois oublié en ce rencontre je ne comprens pas une auſſy extraordinaire foibleſſe, je penſe qu’en quittant les habits d’un homme, j’en avois deſpouillé la vigueur, cette partie eſt morte en moy par laquelle j’ay eſté juſques icy un eſpece de Chancellier. Comme j’achevois de parler un de mes gens m’apporta une lettre de la part d’Ardeliſe, qu’un des ſiens luy avoit donné, la voicy dans ma poche je vous la vais lire & l’ayant tirée la leut a Vineville.
LETTRE.
I j’aimois beaucoup le plaiſir de
la chair, je me plaindrois d’avoir
eſté trompée, mais bien loing de m’en plaindre j’ay de l’obligation a voſtre
foibleſſe, elle eſt cauſe que dans l’abſence
du plaiſir, que vous n’avés peu
me donner, j’en ay gouſté d’autres par
imagination, qui ont duré plus longtemps
que ceux, que vous m’euſſiés
donné ſi vous euſſiés fait comme un
autre homme, j’envoye maintenant
ſcavoir ce que vous faittes ſi vous
avés peu gagner voſtre logis, ce n’eſt
pas ſans raiſon, que je vous fais cette
demande, car je ne vous ay jamais
veu en ſi meſchant eſtat, que celuy ou
je vous ay laiſſé, je vous conſeille de
mettre ordre a vos affaires, avec le
peu de chaleur naturelle, que je vous
ay veu, vous ne ſcauriés vivre longtemps,
en verité Monſieur, vous me
faittes pitié, & quelque outrage que
j’aye receu de vous, je ne laiſſe pas de
vous donner un bon advis, fuyés
Manicamp, ſi vous eſtes ſage, vous
pourrés recouvrer voſtre ſanté ſi vous eſtes quelque temps ſans le voir, c’eſt
aſſurément de luy que vient voſtre
foibleſſe, car pour moy a qui mon
miroir & ma reputation ne mentent
pas, je ne crains point qu’on m’en
puiſſe accuſer.
Je n’eus pas pluſtoſt achevé de lire cette lettre, adjouſta Trimalet, que je luy fit cette reſponſe :
RESPONCE.
E vous advoüe, Madame, que
j’ay bien fait des fautes, car je
ſuis homme, & encor jeune, mais je
n’en ay jamais fait une plus grande
que celle de la nuit paſſée, elle n’a
point d’excuſe, & vous ne me ſçauriés
condamner a quoy que ce ſoit,
que je n’aye bien merité, j’ay tué,
j’ay trahy, j’ay fait des Sacrileges,
& pour tous ces crimes la, vous n’avés
qu’a inventer des ſupplices, ſi vous voulés ma mort je vous iray
porter mon eſpée, ſi vous ne me condamnés
qu’au fouët, je vous iray
trouver tout nud en chemiſe, ſouvenés
vous tousjours, Madame, que j’ay
manqué de pouvoir, & non pas de
volonté, j’ay eſté comme un brave
Soldat qui ſe trouve ſans armes
quand il fault qu’il aille au combat.
De vous dire, Madame, d’ou cela eſt
venu, je ſerois bien empeſché, peut-eſtre
m’eſt il arrivé, comme a ceux
a qui l’appetit ſe paſſe quand ils ont
trop à manger, peut eſtre que la force
de l’imagination a conſommé la force
naturelle, voila ce que c’eſt, Madame,
de donner tant d’amour, une mediocre
beauté n’auroit pas troublé
l’ordre de la nature : & auroit eſté plus
ſatisfaitte. A Dieu, Madame, je n’ay
rien a vous dire d’avantage ſi non
que peut eſtre me pardonnerés vous
le paſſé ſi vous me donnés lieu de faire mieux a l’avenir, je ne demande
pour cela pas plus de temps que demain
a la meſme heure qu’hier.
Apres avoir envoyé par un de mes laquais ces belles promeſſes a celuy d’Ardeliſe, qui attendoit la reſponce, je m’y en allay a la meſme heure, ne doutant pas que mes offres ne fuſſent bien receus, mais auparavant je voulus prendre un ſoin particulier de ma perſonne, je me baignay, je me fis frotter avec des eſſences & des ſenteurs, je mangeay des œufs frais & des culs d’artichaux, je pris un peu de vin, en ſuitte je fis cinq ou ſix tours de chambre & me mis au lict ſans Manicamp, j’avois a la teſte de reparer ma fautte, je fuyois mes amys comme la peſte, enfin m’eſtant levé gaillard de corps & d’eſprit je diſnay de fort bonne heure auſſy legerement que j’avois ſouppé, & ayant paſſé l’apres diſnée a donner ordre a mon petit equipage d’amour, je m’en allay chez Ardeliſe a la meſme heure que l’autre fois, je la trouvay ſur ſon meſme lict, ce que me donna quelqu’apprehenſion qu’il ne me portaſt malheur, mais enfin m’eſtant raſſuré le mieux que je peux, je m’en allay me jetter a ſes genoux, elle eſtoit a demy deſabillée, & tenoit une evantaille dont elle ſe jouoit, ſi toſt quelle me vit elle rougit un peu, dans le ſouvenir aſſurement de l’affront qu’elle avoit receu la veille, & Quinette s’eſtant retirée je me mis auſſy toſt ſur le lict avec elle, la premiere choſe qu’elle fit, ce fut de mettre ſon evantail devant ſes yeux, cela l’ayant renduë auſſy hardie que s’il y euſt eu une muraille entre nous deux : He bien, me dit elle, pauvre paralitique, eſtes vous venu aujourd’hui tout entier ? ha, Madame, luy reſpondis je, ne parlons plus du paſſé, & la deſſus je me jettay a corps perdu entre ſes bras, je la baiſay mille fois & l’a priay qu’elle ſe laiſſaſt voir toute nuë, apres un peu de reſiſtance, qu’elle fit pour augmenter mes deſirs, & pour affecter la modeſtie qui ſied ſi bien aux femmes, pluſtoſt que par aucune deffiance qu’elle euſt d’elle meſme, elle me laiſſa voir tout ce que je voulus. Je vis un corps en bon point, le mieux proportionné du monde, & un fort grand eſclat de blancheur, apres cela je recommencay a l’embraſſer, deſia nous faiſions du bruit avec nos baiſers, deſia nos bras entrelaſſés les uns dans les autres exprimoient les dernieres tendreſſes d’amour, deſia le meſlange de nos ames faiſoit l’union de nos corps, quand elle s’apperceut du pauvre eſtat ou j’eſtois, ce fut alors que voyant que je continuois a l’outrager, elle ne ſongea plus qu’a la vengeance, il n’y a point d’injures qu’elle ne me dit, elle me fit les plus violentes menaces du Monde. Pour moy ſans faire ny prieres ny plaintes par ce que je ſcavois ce que j’avois merité, je ſortis bruſquement de chés elle, & me retiray chéz moy, ou m’eſtant mis au lict je tournay toute ma colere contre la cauſe de mon malheur.
D’un juſte deſpit tout plein
Je pris un raſoir en main,
Mais mon envie eſtoit vaine,
Puis que l’autheur de ma peine,
Que la peur avoit glacé,
Tout malotru, tout pliſſé,
Comme allant chercher ſon entre
S’eſtoit ſauvé dans mon ventre.
Ne pouvant donc luy rien faire, voicy a peu pres comme la rage me luy fit parler, he bien traiſtre qu’as tu a dire ? infame partie de moy meſme, & veritablement honteuſe, car on ſeroit bien ridicule de te donner un autre nom, dis moy t’ay je jamais obligé a me traitter de la ſorte ? a me faire recevoir le plus ſanglant affront du monde ? me faire abuſer des faveurs que l’on me donne ? & me donner a vingt deux ans les infirmités de la vieilleſſe ? mais en vain la colere me faiſoit parler ainſy.
L’oil attaché ſur le planchér,
Rien ne le ſcauroit toucher,
Auſſy luy faire des reproches,
C’eſt juſtement en faire aux roches.
Je paſſay le reſte de la nuict dans des inquietudes mortelles, je ne ſcavois ſi je devois eſcrire a Ardeliſe, ou la ſurprendre par des viſites impreveuës, enfin apres avoir longtemps balancé je pris ce dernier party au hazard de trouver quelque obſtacle a mes plaiſirs, mais je fus aſſés heureux de la rencontrer ſeule a l’entrée de la nuit, elles s’eſtoit miſe au lict auſſy toſt que je partis d’aupres d’elle, & entrant dans la chambre je luy dis, Madame, je viens mourir a vos genoux, ou vous ſatisfaire, ne vous emportés pas je vous prie que vous ne ſcachiés ſi je le merite, Ardeliſe qui craignoit autant que moy un ſemblable malheur, a ceux qui m’étoient arrivés, n’eut garde de m’eſpouvanter par des reproches, au contraire elle me dit tout ce qu’elle peut pour reſtablir en moy la confiance de moy meſme que j’avois preſque perduë, & en effect ſi j’avois eſté enſorcelé deux jours auparavant, comme je luy avois dit, je rompis le charme a la troiſieſme fois, vous juges, bien, mon cher, adjouſta Trimalet, qu’elle ne me dit point d’injures en la quittant comme elle avoit fait les autres jours, voila l’eſtat de mes affaires que je vous prie de faire ſemblant d’ignorer, Vineville le luy ayant promis ; ils ſe ſeparerent, Trimalet alla chéz Feſique a qui entr’autres choſes il dit qu’il ne s’engageoit plus a Ardeliſe.
Cet amant ne fut pas longtemps avec ſa nouvelle Maiſtreſſe, ſans que Salmicar s’en apperceut, quelque ſoin qu’il priſt de tromper celuy cy, & quelque peu d’eſprit qu’il euſt, la jalouſie qui tient lieu d’ordinaire de fineſſe luy fit deſcouvrir en elle moins d’empreſſement pour luy qu’elle n’avoit accouſtumé, de ſorte que luy ayant fait quelque plainte douce au commencement, & puis apres un peu plus aigre, voyant enfin qu’elle n’en faiſoit pas moins, il ſe reſolut de ſe vanger tout d’un coup de ſon rival & de ſa Maiſtreſſe, il donna donc a tous ſes amys les lettres d’Ardeliſe, & les pria de les monſtrer par tout, & ſcachant que la Princeſſe Leonor hayſſoit fort Trimalet, il luy donna la lettre qu’il avoit eſcritte a ſa Maiſtreſſe, dans laquelle il parloit fort mal de la Reine & de Lycidas. La premiere choſe que fit la Princeſſe fut de monſtrer cette lettre au Prince, croyant l’animer d’autant plus contre luy qu’il ſcavoit que ce Prince l’aimoit fort, cepandant il n’eut pas l’emportement que la Princeſſe avoit eſperé, il ſe contenta de dire a Eſtebar que ſon Couſin eſtoit un ingrat, & qu’il ne luy avoit jamais donné ſujet de parler de luy comme il faiſoit, que tout le reſſentiment qu’il avoit, aboutiroit a n’avoir plus pour luy la meſme eſtime qu’il avoit eu, mais ſi la Reine ſcavoit la maniere dont il parloit d’elle, elle n’auroit pas tant de conſideration que luy.
La Princeſſe n’eſtant pas ſatisfaitte de voir tant de bonté au Prince pour Trimalet, ſe reſolut d’en parler a la Reine ; & comme elle dit ſon deſſein a quelqu’un, le Mareſchal d’Agremont, qui en fut adverti, l’alla ſupplier de ne point pouſſer ſon fils, elle le luy promit & n’y manqua pas auſſy. Cette grande Princeſſe, eſtoit fiere & ne pardonnoit pas aiſement aux gens qui n’avoient pas tout le reſpect pour ſa grande naiſſance, & ſon merite extraordinaire : mais quand une fois elle eſtoit perſuadée qu’on l’aimoit, il n’y avoit rien de ſi bon qu’elle, cepandant que le Mareſchal d’Agremont, & ſes amys taſchoient d’eſtouffer le bruit qu’avoit fait Salmicar avec la lettre de Trimalet, on apprit qu’Ardeliſe monſtroit celle cy pour ruiner un mariage qui faiſoit la fortune de Salmicar.
LETTRE.
E ſongés vous point, Madame,
a la contrainte ou je ſuis,
il faut que deux ou trois fois la
ſepmaine j’aille rendre viſite a Mademoiſelle
de la Roche, que je luy
parle comme ſi je l’aimois, & que je
luy donne des heures que je ne deurois
employer qu’a vous voir, a vous
eſcrire & a ſonger a vous, en quelqu’eſtat
que je puiſſe eſtre ce me ſeroit
une grande peine d’eſtre obligé a entretenir
un enfant, mais maintenant
que je ne vis que pour vous, vous
devés bien juger que c’eſt une mort
pour moy, ce qui me fait prendre patience
en quelque maniere, c’eſt que
j’eſpere de me vanger d’elle, en
l’eſpouſant ſans l’aymer. Et qu’apres cela voyant de plus pres la difference
qu’il y a de vous a elle, je vous
aimeray toute ma vie, encor plus, ſi cela
ſe peut, que je vous aime a preſent.
Cela d’abord ſurprit tout le monde, on avoit veu juſques la des amans indiſcrets, & point encor de Maiſtreſſes, on ne pouvoit point s’imaginer, qu’une femme pour ſe vanger d’un homme, qu’elle n’aimoit pas, aidaſt elle meſme a ſe convaincre, cette indiſcretion ne fit pourtant pas le meſme effect qu’Ardeliſe s’eſtoit promiſe, le Seigneur de Linancourt, grand Pere de Madamoiſelle de la Roche, ſcachant qu’Ardeliſe le vouloit aigrir contre Salmicar, reſpondit à ceux qui luy parloient de cette lettre, que hors l’offence de Dieu, Salmicar ne pouvoit pas mieux faire, jeune comme il eſtoit, que s’appliquer a gagner le cœur d’une auſſy belle Dame qu’Ardeliſe, que ce n’eſtoit pas d’aujourd’hui qu’on deſchiroit les femmes dans les ruelles des Maiſtreſſes, mais que comme la paſſion, que on avoit pour elles, eſtoit bien plus violente que celle qu’on avoit pour les autres, elle ne duroit pas d’ordinaire ſi longtemps. Comme par exemple celle de Salmicar pour Ardeliſe qui eſtoit eſteinte, cela ne ruina donc pas les affaires de Salmicar, comme elle l’avoit eſperé, elle confirma ſeulement ce qu’on pouvoit dire d’elle & oſta a ſes amys les moyens de la deffendre.
Ces choſes eſtans en ces termes, & Trimalet eſtant demeuré le Maiſtre en apparence, alla trouver un ſoir Feſique & apres quelques diſcours generaux, elle luy pria, de remercier de ſa part Fouqueville de quelque ſervice qu’elle pretendoit avoir receu de luy, mais de bien exagerer l’obligation qu’elle luy avoit. Eſtant un des principaux perſonnages de cette hiſtoire, il eſt a propos de faire voir comme il eſtoit fait.
Fouqueville Frere du Procureur du Roy, grand Threforier des Gaules, eſtoit d’origine Andegavien famille de robe avant ſa fortune, mais depuis Gentilhomme. Comme le Roy, il avoit les yeux bleus & vifs, le nés bien fait, le front grand, le menton un peu advancé, la forme du viſage platte, les cheveux d’un chaſtain cler, la taille mediocre, & la mine baſſe. Il avoit de l’eſprit & ne ſçavoit pas vivre, il avoit un air honteux & embaraſſé, il avoit la conduitte du monde la plus eſloignée de ſa profeſſion. Il eſtoit agiſſant, ambitieux, & fier avec les gens qu’il ne cognoiſſoit pas, mais le plus chaud & le meilleur amy qui fuſt au monde ; il s’eſtoit embarqué à aimer plus par gloire que par amour, mais apres l’amour eſtoit demeuré le Maiſtre, la premiere femme qu’il avoit aimé eſtoit Bellamire de la maiſon de Lottaringe, dont il avoit eſté fort aimé, l’autre eſtoit Angelie, qui dans les faveurs, qu’elle luy avoit fait, avoit beaucoup plus conſideré ſon intereſt que ſon plaiſir, comme c’eſtoit la plus extraordinaire femme de France il faut voir la ſuitte de ſa vie.
Ardeliſe.
HISTOIRE
D’ANGELIE
ET
DE GINOTIC.
ngelie, Fille du Seigneur
du Velitobulie qui eut la
teſte couppée pour s’eſtre
battu en duël, contre les
edicts du Pere de Theodate, Femme
de Gaſpard, avoit les yeux noirs
& vifs, le front petit, le nés bien
fait, la bouche rouge petite & relevee,
le teint, comme il luy plaiſoit,
mais d’ordinaire elle le vouloit avoir
blanc & rouge, elle avoit un rire
charmant, & qui alloit eveiller la
tendreſſe juſques au fond des cœurs,
elle avoit les cheveux fort noirs, la
taille grande l’air bon, les mains
longues, ſeiches & noires, les bras
de la meſme couleur & carrés,
ce qui tiroit a de meſchantes conſequences
pour ce que l’on ne voyoit pas, elle avoit l’eſprit doux,
accord, flatteur & imaginant, elle
eſtoit infidelle, intereſſée & ſans amitié,
cepandant quelque prevenuë
qu’elle fuſt de ſes mauvaiſes qualités,
quand elle vouloit plaire, il n’eſtoit
pas poſſible de ſe deffendre de l’aimer,
elle avoit des manieres qui charmoient,
elle en avoit d’autres qui attiroient
le meſpris de tout le monde.
Pour de l’argent & des honneurs elle
ſe ſeroit deshonorée & auroit ſacrifié
Pere, Mere, & amant. Caſpar apres
la mort de Irondat ſon Pere, & de
ſon Frere aiſné, devint amoureux
d’Angelie, & par ce que le Prince
Tyridate en devint auſſy amoureux,
Caſpar le pria de ſe deporter de ſon
amour, puis qu’il n’avoit pour but
que la galanterie, & que luy ſongeoit
au mariage, Tyridate parent & amy
de Caſpar ne peut honeſtement luy
refuſer ſa demande, & comme ſa paſſion
ne faiſoit que de naiſtre, il n’eut
pas beaucoup de peine a s’en deffaire,
& il promit a Caſpar non ſeulement
qu’il ny ſongeroit plus, mais auſſy
qu’il le ſerviroit en cette affaire contre le Mareſchal ſon Pere & ſes parens,
qui s’y oppoſoient, & en effect
malgré tous les arreſts du Senat, &
tous les obſtacles que le Mareſchal
ſon Pere y peut apporter, Tyridate
aſſiſta ſi bien Caſpar, qu’on appelloit
alors Ginotic, par la mort de ſon Frere,
qu’il luy fit enlever Angelie & luy
preſta vingt mille livres pour ſa ſubſiſtance.
Ginotic mena ſa Maiſtreſſe au
chaſteau de Titeray, ou il conſomma
le mariage, de la il allerent a Stancy,
place de ſeureté que le Prince Tyridate,
à qui elle eſtoit, leur avoit donné
pour ſejour, ſoit que Ginotic ne
trouvaſt ſa femme ſi bien faitte, qu’il
ſe l’eſtoit imaginé, ſoit que l’amour,
dont il eſtoit ſatisfait, luy donnaſt le
loiſir de faire des reflections ſur le
mauvais eſtat de ſes affaires, ſoit qu’il
craigniſt d’avoir donné a ſa femme le
mal qu’il avoit, il luy priſt un chagrin
eſpouvantable le lendemain de ſon
mariage, & cepandant qu’il fut a
Stancy, le chagrin luy continua de telle
ſorte, qu’il ne ſortoit non plus des bois
qu’un ſauvage, deux ou trois
jours apres, il s’en alla a l’armée, & ſa femme dans un convent de Relligieuſes
a deux lieus de Paris, ce fut la
ou Vaſcovie, qui ſcavoit ſa neceſſité,
luy envoya mille piſtolles, & Vineville
deux mil eſcus, qu’on leur doit encor,
quoy qu’Angelie ſoit riche & que cet
argent ayt eſté employé a ſon uſage.
Le deffaut d’aage de Ginotic, lors qu’il eſpouſa Angelie, rendant ſon mariage invalide, & ſe trouvant Majeur a ſon retour, on paſſa un contract de mariage dans le Palais que le Prince Tyridate avoit a Paris, devant tous les parens d’Angelie, & enfin ils furent eſpouſés a noſtre Dame par le ſoubs Pontife. Quelque temps apres Angelie ſe ſentant incommodée, alla prendre des eaux, ou Amedée ſe rencontra & devint amoureux d’elle.
Amedée avoit les cheveux fort blonds, le nés bien fait, la bouche petite & de la belle couleur, il avoit la plus jolie taille du monde & dans ſes moindres actions une grace qu’on ne pouvoit aſſés admirer, l’eſprit fort enjoué & badin. La liberté de ſe voir a toute heure, que l’uſage a introduit dans les lieux ou on prend des eaux, donna milles occaſions a Amedée de faire cognoiſtre ſon amour a ſa Maiſtreſſe, mais ſcachant qu’on n’a jamais reglé d’affaire amoureuſe qu’en faiſant une declaration de bouche, ou d’eſcrit, il ſe reſolut d’en parler. Un jour qu’il eſtoit ſeul chéz elle, il y a plus d’une ſepmaine, Madame, luy dit il que je balance a vous dire ce que je ſens pour vous, & quand a la fin je me determine a vous en parler, c’eſt apres avoir veu toutes les difficultés, que je puis trouver en ce deſſein, je me fais juſtice, Madame, & par cette raiſon je ne devois pas eſperer, d’ailleurs vous venés d’eſpouſer un amant aymé, c’eſt une difficile entrepriſe de l’oſter de voſtre cœur, & de ſe mettre en ſa place, cepandant je vous aime, Madame, & quand vous debvriés, pour n’eſtre pas ingratte, vous ſervir de cette raiſon contre moy, je vous avoue, que c’eſt mon eſtoile & non pas mon choix, qui m’oblige a vous aimer.
Angelie n’avoit jamais eu tant de joye que ce diſcours luy en donna, auſſy Amedée luy avoit paru ſi aimable, qui ſi c’euſt eſté l’uſage que les femmes euſſent parlé les premieres de leur amour, celle cy n’euſt pas ſi longtemps attendu, que fit ſon amant, mais la peur de ne paroiſtre pas aſſés pretieuſe, l’embarraſſa ſi fort, qu’elle fut quelque temps ſans ſçavoir que reſpondre, enfin s’efforçant de parler, & pour cacher le deſordre que ſon ſilence teſmoignoit, vous avés raiſon luyibid. dit elle, Monſieur, avec toutes les façons imaginables de croire, que j’aime fort mon mary, mais vous voulés bien qu’on prenne la liberté de vous dire, que vous avés tort, d’avoir ſur voſtre Chapitre tant de modeſtie, & ſi on eſtoit en eſtat de reconnoiſtre les bontés que vous avéz pour les gens, vous verriés qu’ils vous eſtiment plus, que vous ne le croyés. Madame repartit Amedée, il ne tient qu’à vous que je ne ſois le plus honeſte homme de France. A peine eut il achevé, que Demura entra dans la chambre, devant qui il fallut changer de converſation, quoy que ces deux amants ne changeaſſent point de penſée, leurs diſtractions & leurs embarras, cela fit juger a cette Dame que leur affaire eſtoit plus avancée qu’elle n’eſtoit, & cela fut cauſe qu’elle ſe preparoit a faire ſa viſite plus courte, lors qu’Amedée la prevint. Ce Prince amoureux & diſcret, ſcachant bien qu’il jouoit un meſchant perſonnage, devant une femme clairvoyante, comme Demura, ſortit & s’en alla chez luy eſcrire cette lettre.
LETTRE.
E ſors d’aupres de vous, Madame,
pour eſtre plus avec vous que
je n’eſtois, Demura m’obſervoit, &
je n’oſois vous regarder, je craignois
meſme, comme elle eſt habile, que
cette affectation ne me deſcouvrit,
car enfin, Madame, on ſcait ſi bien
qu’il faut vous regarder quand on
eſt apres de vous, que l’on croit que
qui ne vous regarde pas, y entend
fineſſe, ſi je ne vous vois point maintenant,
Madame, au moins on ne
s’aperçoit pas que j’ay de l’amour, & j’ay la liberté de ne l’apprendre qu’a
vous, mais que je ſerois heureux, ſi
je pouvois vous le perſuader au point
qu’il eſt, & que vous ſeriez injuſte
en ce cas la, Madame, ſi vous n’aviés
quelque bonté pour moy.
Angelie ſe trouva fort esbranſlée, ayant leu cette lettre, elle ne ſcavoit quel party prendre, de la douceur ou de la ſeverité, celuy cy luy pouvoit faire perdre le cœur de ſon amant, l’autre ſon eſtime, & toutes les deux le rebutter, enfin elle ſe reſolut de ſuivre le plus difficile, comme eſtant le plus honeſte, & quoy que luy diſt ſon cœur elle aima mieux faire ce que luy conſeilla ſa raiſon : elle ne fit point de reſponſe a Amedée, & comme il entra le lendemain dans ſa chambre, venés vous encor, Monſieur, luy dit elle, faire quelque nouvelle offence, par ce que l’on a l’humeur douce & le viſage. Croyés vous qu’il n’y ait qu’a entreprendre ſur les gens ? s’il ne faut qu’eſtre rude pour avoir voſtre eſtime, on en fait aſſés de cas pour ſe contraindre quelque temps, ouy, Monſieur, on ſera fiere, & je voy bien qu’il le faut eſtre avec vous. Ces paroles furent un coup de foudre tombé ſur ce pauvre amant, les larmes luy vinrent aux yeux, & les larmes luy parlerent bien mieux que tout ce qu’il peut dire : apres avoir eſté un moment ſans parler.
Je ſuis au deſeſpoir, Madame, luy reſpondit il, de vous voir en colere, & je voudrois eſtre mort, puis que je vous ay deſpleu, vous allés voir, Madame, dans la vengeance que j’ay reſolu de prendre de l’offence que vous avés receüe que vos intereſts me ſont bien plus chers que les miens propres, je m’en vay ſi loing de vous, Madame, que mon amour ne vous importunera plus. Ce n’eſt pas ce que je vous demande, interrompit cette belle, vous pourriés bien, ſans me faſcher, demeurer encor icy, ne ſcauriés vous me voir ſans me dire que vous m’aimés ? ou du moins ſans me l’eſcrire ? non, Madame, repliqua il, il m’eſt abſolument impoſſible, he bien Monſieur, voyé moy donc, reprit Angelie, j’y conſens, mais remarqués tout ce qu’on fait pour vous ; Ha Madame, interrompit Amedée, ſe jettant a ſes pieds, ſi je vous ay adorée toute cruelle que vous eſtiés, jugés ce que je feray, quand vous aurés de la douceur, ouy, Madame, jugés en, s’il vous plaiſt, car je ne vous ſcaurois exprimer ce que je ſens. Cette converſation ne finit pas comme elle avoit commencée. Angelie ſe diſpenſa de garder toute la rigueur qu’elle s’eſtoit promiſe, & ſi Amedée n’eut pas de grande faveurs, au moins eut il ſujet d’eſperer de n’eſtre pas hay. Dans cette confiance, auſſy toſt qu’il fut chez luy, il eſcrivit a ſa Maiſtreſſe.
LETTRE.
Pres m’avoir dit, Madame,
que vous conſentiés que je vous
viſite, puis qu’il m’eſtoit impoſſible
de vous voir ſans vous dire que je
vous aime, ou du moins ſans vous
l’eſcrire, je vous devois eſcrire avec
confiance, que ma lettre ne ſeroit pas mal receuë. Cepandant je tremble,
Madame, & l’amour qui n’eſt jamais
ſans crainte de deſplaire, me
fait imaginer que vous avéz peu changer
de ſentimens depuis trois heures,
faitte moy, Madame, la grace de
m’en eſclaircir par deux lignes, ſi vous
ſcaviés avec quelle ardeur je les ſouhaitte,
& avec quels tranſports de joye
je les recevray, vous ne me jugeriés
pas indigne de cette grace.
Angelie n’euſt pas ſitoſt receu cette lettre, quelle luy fit cette reſponce.
LETTRE.
Ourquoy ſeroit on changée, Monſieur,
mais, mon Dieu, que vous
eſtes preſſant, n’eſte vous pas ſatisfait
de connoiſtre vos forces, ſans vouloir
encor triompher de la foibleſſe d’autruy.
Amedée receut ce billet avec une joye, qui le mit quaſi hors de luy meſme, il la baiſa cent fois & ne pouvoit ceſſer de la relire, cepandant l’amour de ces amans augmentoit tous les jours, & Angelie, qui avoit deſia rendu ſon cœur, ne deffendoit plus le reſte que pour le rendre plus conſiderable par la difficulté, enfin le temps de prendre des eaux eſtant expiré, il fallut ſe ſeparer, & quoy que l’un & l’autre s’en retournaſt a Paris, ils jugerent bien tous deux qu’ils ne ſe reverroyent plus avec tant de commodité, qu’ils avoient fait a Bourbon : dans la veuë de ces difficultés, leur a Dieu fut pytoyable, Amedée aſſura plus ſa Maiſtreſſe par les larmes, qu’il reſpandit, que par les choſes qu’il luy dit, & la contrainte, qu’il parut qu’Angelie ſe faiſoit pour ne pas pleurer, fit le meſme effect ſur l’eſprit de ſon amant, ils ſe quitterent fort triſtes, mais fort perſuadés qu’ils s’aimoyent bien, & qu’ils s’aimeroient tousjours, le reſte de l’automne ils ſe virent peu, par ce qu’ils eſtoyent obſervés, mais ils s’eſcrivirent fort ſouvent.
Au commencement de l’hyver la guerre civile, qui commençoit de s’allumer, obligea Theodate de ſortir de Paris aſſés bruſquement, & ſe retirer au chaſteau du Pec, en ce temps la le Mareſchal Pere de Ginotic vint a mourir, & le Prince Tyridate, alors le bras du grand Druide, obtint le brevet de Duc & Pair pour ſon Couſin Ginotic, les trouppes arriverent de toutes parts, on bloqua la Ville, la Cour ne paroiſſoit pas ſi triſte, & les Courtiſans & les gens de guerre eſtoient ravys du mauvais eſtat des affaires, le Druide ſeul, qui les pouvoit ruiner, en cachoit une partie a la Reine, & le tout au jeune Theodate, a qui on ne parloit de la guerre que pour dire les deffauts des rebelles, & le reſte du temps on l’amuſoit a des paſſetemps proportionnés a ſon aage, entr’autres perſonnes qu’il aimoit a jouer, Angelie tenoit le premier rang, & ce fut pour cela que Proſpere fit ce couplet de chanſon ſoubs le nom de ſon mary.
Angelie gardés vos appas, &c.
Dans tous ces petits jeux, Amedée ne perdit pas ſon temps, & il n’y en avoit guere, ou Angelie & luy ne ſe donnaſſent des teſmoignages de leur amour, mais a meſure que cette paſſion croiſſoit, leur prudence ne faiſoit pas de meſme, on remarquoit qu’ils ſe mettoient tousjours vis a vis l’un de l’autre, & en eſtat de ſe pouvoir dire le ſecret, a colin maillart, que quand l’un avoit les yeux bouchés l’autre venoit ſe livrer, afin qu’en cherchant a cognoiſtre celuy qu’il avoit pris, euſt le pretexte de le taſter par tout, enfin il n’y avoit point de jeu ou l’amour ne leur fit trouver moyen de ſe faire des tendreſſes.
Ginotic que la connoiſſance de l’humeur de ſa femme obligeoit à l’obſerver, vit quelque choſe de l’intelligence d’Amedée & d’elle, la gloire plus que l’amour luy fit recevoir ce deſplaiſir avec une impatience extreme, il en parla à un de ſes amys qui prenant à ſon chagrin toute la part qu’il y devoit prendre, en alla parler à Angelie, le ſervice, luy dit il, que j’ay voüé à la maiſon de Monſieur voſtre mary, m’oblige à vous venir donner un avis qui vous eſt de conſequence, belle comme vous eſtes, Madame, il n’eſt pas poſſible que vous ne ſoyés aimée, & comme aſſurement vos intentions eſtans bonnes vous ne prenés pas garde aſſés à vos actions, la plus part des femmes qui vous envient, & des hommes qui ſont jaloux de la gloire de Monſieur voſtre mary, leur fait entendre en mauvaiſe part tout ce que vous faittes, Monſieur voſtre mary luy meſme s’eſt apperceu que vous aviés une conduitte, qui bien qu’elle fuſt plus imprudente que criminelle, ne laiſſe pas de vous faire tort dans le monde, & luy donner du chagrin. Vous ſcavés comme il eſt jaloux de la gloire, & combien il craindroit la riſée ſur cette matiere, je vous en donne avis & vous ſupplie tres humblement d’y prendre guarde, car ſi vous vous repofés ſur la netteté de voſtre conſcience, & que vous negligiés trop voſtre reputation, Monſieur voſtre mary ſe pourroit porter à des violences contre vous, qui ne vous laiſſeroient en eſtat de luy faire voir voſtre innocence. Ce que vous dittes Monſieur, luy repliqua Angelie, ne me doit pas ſurprendre, Monſieur le Duc m’a de bonne heure accouſtumée a ſes caprices des le lendemain qu’il m’eut eſpouſée, il prit une ſi furieuſe jalouſie de Vaſcovie, qui l’avoit ſervi a mon enlevement, qu’il ne la peut cacher, & cepandant on ne luy en peut donner moins de ſujet aujourd’huy, le voila qui commence a avoir des ſoubçons, je ne ſcaurois deviner de qui, tout ce que je puis dire eſt, que je doute qu’il euſt la deſſus l’eſprit en repos quand je ſerois a la campagne, & que je ne verrois que mes domeſtiques. Je n’entre pas, Madame, reprit cet amy, dans un plus long deſtail avec vous, je ne ſcay meſme ſi Monſieur voſtre mary regarde quelqu’un, quand il me teſmoigne de n’eſtre pas ſatisfait de vous, mais vous pouvés, ſur ce que je vous dis, prendre des meſures ſur voſtre conduitte, & la deſſus, ayant pris congé d’elle, la laiſſa dans une inquietude eſpouvantable. D’abord elle en avertit Amédée, avec qui il fut reſolu qu’il ſe contraindroit plus qu’il n’avoit fait par le paſſé.
Cepandant le Prince Tyridate qui ne ſongeoit qu’a reduire le peuple de Paris par la famine, & delivrer le Senat, qui avoit mis la teſte du Druide a prix crut, qu’une des choſes, qui pouvoit autant avancer ce ſuccés, eſtoit la priſe de Bouchemat que Clanleu gardoit avec ſix ou ſept cens hommes, a la teſte deſquels ſe voulut mettre Monſieur Oncle du Roy Lieutenant General de ſa Regence, il vint attaquer Bouchemat par trois endroits, comme il n’y avoit que des reſtranchemens aux avenuës aſſés mauvais, il ne fut pas fort difficile aux trouppes de Theodate de les forcer, mais Ginotic, qui commandoit les attaques ſoubs le Prince Tyridate, pouſſant vigoureuſement les ennemys, fut bleſſé au bas du ventre d’une mouſquetade, dont il mourut la nuict ſuivante. Le Prince le regretta fort, & la douleur fut ſi violente qu’elle ne put pas durer. Par ce qui s’eſtoit paſſé l’on peut juger qu’Amedée fut fort mediocrement touché, & l’on le jugera encor mieux par ce qui arriva en ſuitte. Cepandant Angelie pleura, elle s’arracha les cheveux, & donna des apparences du plus grand deſeſpoir du monde, le public fut tellement trompé qu’il en fit ce ſonnet.
Ginotic eſt donc mort au moment que la cour
Luy preparoit l’honneur, que meritoient ſes armes,
Mars vient de le ravir au milieu des alarmes,
Et malgré ſa victoire il a perdu le jour.
Quand on vous euſt oſté l’eſpoir de ſon retour,
Quels furent vos tranſports beauté pleine de charmes ?
Quiconque les a veuës, s’il les a veu ſans larmes,
Il faut qu’il ait le cœur inſenſible à l’amour.
En un pareil eſtat, & pareille ſurpriſe,
Manſole jamais, ny jamais Artemiſe.
N’eurent tant de ſujet de ſe plaindre du ſort :
O diſcorde funeſte en miſere feconde !
Que ne fera tu point ſi ton premier effort
A deſia fait pleurer les plus beaux yeux du monde ?
Amedée qui eſtoit mieux averti que le reſte du monde, ne s’eſtonna point de l’affliction d’Angelie, & il prit ſi bien le temps que l’exces de la douleur avoit alteré cette pauvre deſeſperée & la preſſa ſi fort de luy accorder des faveurs, que la crainte qu’elle avoit eüe de ſon mary l’avoit empeſchée de luy faire pendant ſa vie, quelle luy donna rendés vous le jour de ſon enterrement. La Bordeaux, l’une de ſes filles qui croyoit que la mort de Ginotic ruinoit la fortune de Riconnet, qui la cherchoit en mariage, eſtoit en une veritable afflіction, de ſorte que lors qu’elle vit Amedée au dernier point de recevoir les dernieres faveurs de ſa Maiſtreſſe, un jour que les plus emportés ſe contraignent, l’horreur de cette action redoubla ſa douleur, & ſans ſortir de la chambre, elle troubla les plaiſirs de ces amans par ſes ſoupirs, & par ſes larmes, Amedée qui voyoit bien que s’il n’appaiſoit cette fille, il n’auroit pas a l’avenir dans ſon amour toute la douceur qu’il ſe promettoit, prit ſoin de la conſoler, en ſortant, il luy dit qu’il ſcavoit bien la perte qu’elle faiſoit au feu Ginotic, & qu’il vouloit eſtre ſon amy & prendre ainſy que le deffunct ſoin de ſa fortune, qu’il avoit autant de bonne volonté que luy, & peut eſtre plus de pouvoir, & qu’en attendant qu’il put faire quelque choſe de conſiderable pour elle, il l’a prioit de recevoir quatre mille eſcus qu’il luy envoyeroit le lendemain. Ces parolles eurent tant de vertu, que la Bordeaux eſſuya ſes larmes, & promiſt a Amedée d’eſtre toute ſa vie dans ſes intereſts, & luy dit que ſa Maiſtreſſe avoit toutes les raiſons du monde de ne rien menager pour luy donner des marques de ſon amour, le lendemain la Bordeaux eut les quatre mil eſcus qu’Amedée luy avoit promis, auſſy le ſervit elle depuis preferablement a tous ceux qui ne luy en donnerent pas tant.
Au commencement du printemps la paix de Paris s’eſtant faitte, la cour y revint, le Prince Tyridate, qui venoit de tirer le grand Druide d’une meſchante affaire, luy vendit bien cherement les ſervices qu’il luy avoit rendus en cette guerre, non ſeulement le grand Druide ne pouvoit fournir aux graces qu’il luy demandoit, le pont de l’Arche que le Prince luy avoit arraché pour ſon beau Frere Prince des Normans, le mariage d’Erlachie, qu’il avoit fait hautement avec Irite contre l’intention de la Cour, & l’audace avec laquelle il avoit exigé de la Reine qu’elle viſt Siengé, apres la hardieſſe que celuy la avoit eu d’eſcrire à ſa Majeſté une lettre d’amour, fit enfin reſoudre le grand Druide à ſe delivrer de la tyrannie, ou il eſtoit, ſoubs le pretexte de venger les meſpris qu’on faiſoit de l’authorité Royalle, & communiqua ce deſſein Gornan de Gaules, qui ſe ſouvenoit du baſton rompu de ſon exempt par le Prince Tyridate, & qui pour cela & pour la jalouſie de ſon merite, avoit des raiſons de le hayr, & par ce que le grand Druide luy fit connoiſtre, que le Seigneur du petit Bourg, qui le gouvernoit, eſtoit Penſionnaire du Prince, il tira parole de luy qu’il cacheroit cette affaire a ſon favory. L’on arreſta au Palais Royal, ou logeoit pour lors Theodate, le Prince Tyridate, le Prince de Joncy, & le Prince des Normans, cepandant le Mareſchal d’Auvergne, qui pour les liaiſons qu’il avoit avec le Prince Tyridate, pouvoit craindre d’eſtre pris, & qui d’ailleurs eſtoit enragé contre la cour pour la principauté de Stenay, qu’on avoit oſté a ſa maiſon, ſe retira a Stenay, ou la Princeſſe des Normands arriva bientoſt apres, les Officiers du Prince ſe jetterent dans Bellegarde. Angelie s’attacha aupres de la Princeſſe Douairiere des Bituringiens, & mit dans ſes intereſts Amedée ſon amant. Quelque temps apres la Princeſſe fut miſe en priſon, la Princeſſe Douairiere eut permiſſion d’aller voir la Couſine Angelie. Un Preſtre nommé Baurin qui s’eſtoit introduit chéz Madamoiſelle de Velitobulie par le moyen de Monſieur de Luxembourg, fut envoyé a Angelie par ſa Mere, il n’y fut pas longtemps qu’il ſe rendit Maiſtre de ſon eſprit de telle ſorte, qu’il ſe mit entre elle & Amedée. Ce commerce luy donnant lieu d’avoir de grandes familiarités avec Angelie, il en devint amoureux juſques au point de s’en evanouir en diſant la meſſe, la Princeſſe Douairiere eſtant tombée malade de la maladie dont elle mourut, Baurin qui s’eſtoit acquis beaucoup de credit ſur ſon eſprit, s’employe en faveur d’Angelie, luy fit donner pour cent mil eſcus de pierreries, & ſa jouyſſance ſa vie durant de la Seigneurie de Marlou, qui valoit 20 000 flor. de rente ; Amedée cepandant avoit eſté un peu alarmé, mais quand il euſt veu le teſtament de la Princeſſe, il fut tout a fait jaloux, il ne crut pas qu’il fuſt aiſé de reſiſter a des ſervices ſi conſiderables, & quoy qu’il ne puſt blamer ſa Maiſtreſſe de les avoir receus, il eſtoit enragée qu’elle les tint de la main d’un homme, qu’il regardoit deſia comme ſon rival, car il avoit ſujet de craindre que cette belle n’eut acheptée par des faveurs, ce que Baurin avoit fait pour elle, quoy qu’elle aimaſt Amedée, elle aimoit encor mieux les richeſſes, cepandant comme elle n’eut plus affaire de Baurin apres la mort de Madame la Princeſſe Douairiere, il ne fut pas difficile de guerir l’eſprit d’un amant, en chaſſant un pauvre Preſtre.
Le ſoubs Pontife & Angelie, qui avoient eſté du complot d’arreſter les Princes, trouvant que le grand Druide devenoit trop inſolent, firent entrer le Gornan de Gaules dans cette conſideration, & luy repreſenterent, que s’il contribuoit a la liberté des Princes, non ſeulement il ſe reconcilieroit a eux, mais encor ils ſe mettroient tout a fait dans ſes intereſts, outre le deſſein d’affoiblir le party du grand Druide, qui donnoit de l’ombrage a celuy qu’on appelloit la Fronde, chacun y avoit encor ſon intereſt particulier. Madame Bellamire vouloit que le Prince de Joncy, pour qui la cour avoit demandé le Chappeau de Cardinal à Rome, eſpouſaſt ſa fille, & le ſoubs Pontife vouloit eſtre ſubrogé à la place du Prince, & ce fut ſous cette promeſſe, que Meſſieurs les Princes Tyridate, & de Joncy donnerent ſignée de leurs mains à Madame Bellamire, qu’elle & le ſoubs Pontife travailleroient à les faire ſortir de priſon. La choſe ayant reuſſy, comme ils l’avoient projetté, & le grand Druide meſme ayant eſté contraint de ſortir de France, le Prince Tyridate n’eut pas de moderation dans ſa nouvelle proſperité, & cela obligea la cour à faire de nouveaux deſſeins ſur ſa perſonne, il ſe retira d’abord à ſa maiſon de Sainct Maur, & quelque temps apres à Mouron, & de la à ſon Gouvernement d’Aquitaine. Amédée le ſuivit, & la Princeſſe des Normans qui eſtoit avec ſon Frere, eſtant eſpriſe du merite d’Amedée luy fit tant d’amitiés, que le Prince quoy que fort amoureux ailleurs, ne luy peut reſiſter, mais il ſe rendit par la fragilité de la chair, pluſtoſt que par l’attachement du cœur, le Duc de Cofalace qui eſtoit depuis trois ans amant aimé de la Princeſſe des Normans, vit l’infidelité de ſa Maiſtreſſe avec toute la rage qu’on peut avoir en une pareille rencontre, elle qui eſtoit remplie d’une grande paſſion pour Amedée, ne ſe mit guere en peine de menager ſon premier amant, la premiere fois qu’elle vit Amedée en particulier dans le moment le plus tendre du rendés vous, elle luy demanda comment il eſtoit avec Angelie, Amedée luy ayant reſpondu, qu’il n’en avoit jamais eu aucune faveur, ah je ſuis perdüe, luy dit elle, & vous ne m’aimés pas, puis que dans l’eſtat ou nous ſommes à preſent vous avéz la force de me cacher la verité. Ce commerce ne dura guere, car Amedée ne pouvoit ſe contraindre a teſmoigner de l’amitié qu’il ne ſentoit pas, & l’on peut bien juger, que la Princeſſe qui eſtoit mal propre & qui ſentoit mauvais, ne pouvoit cacher ſes mauvaiſes qualités à un homme qui aimoit ailleurs eſperduement. Ces degoults ne retarderent pas auſſy le voyage qu’Amedée devoit faire en Flandre, pour amener au party du Prince Tyridate un ſecours d’eſtrangers, mais la veritable cauſe de ſon impatience eſtoit le deſir de revoir Angelie, qu’il aimoit tousjours plus que ſa vie, il vint donc paſſer à Paris, ou il la revit, & la mit en le malheureux eſtat qu’on peut appeller l’eſceuil des veufues ; lors qu’elle s’apperceut de ſon malheur, elle chercha du ſecours pour s’en delivrer. Des Fougerais celebre Medicin entreprit cette cure, & ce fut dans le temps qu’il la traittoit de cette maladie, que le Prince Tyridate revint de Guienne a Paris, & amena avec lui le Duc de Cofalace.
Le Prince Tyridate avoit les yeux vifs, le nés Aquilain & Serré, les jouës creuſes & deſcharnées, la forme du viſage longue, & la Phyſionomie d’une Aigle, les cheveux friſés, les dens mal rangées & mal propres, l’air negligé, & peu de ſoin de ſa perſonne la taille belle, il avoit du feu dans l’eſprit, mais il ne l’avoit pas juſte, il rioit beaucoup & fort deſagreablement, il avoit le genie admirable & particulierement pour la guerre, le jour du combat il eſtoit fort doux a ſes amys, fier aux ennemys, il avoit une netteté d’eſprit une force de jugement, & une facilité ſans eſgale, il avoit de la foy & de la probité aux grandes occaſions, & il eſtoit né inſolent & ſans eſgard, mais, adverſité luy avoit appris a vivre, ce Prince ſe trouvant quelques diſpoſitions a aimer Angelie, le Duc de Cofalace l’eſchauffa encor d’avantage, par le grand deſir qu’il avoit de ſe venger d’Amedée, & comme la reſiſtance de cette belle augmenta l’amour de ce Prince, le Duc de Cofalace luy perſuada de luy donner la proprieté de la Seigneurie de Marlou, dont elle n’avoit que l’uſufruit, luy diſant qu’Angelie eſtant plus jeune que luy, ce preſent ne faiſoit tort qu’a ſa poſterité & qu’une terre de 20 000 flor. de rente ne l’eut ou moins ne le rendroit ny plus pauvre ny plus riche.
Lors que le Prince devint amoureux d’Angelie, elle eſtoit entre les mains de Desfaugerais, qui ſe ſervoit de vomitifs pour la tirer d’affaire, ce Prince Tyridate qui eſtoit tousjours au pied de ſon lict, luy demandoit ſans ceſſe qu’elle eſtoit ſa maladie, cet amant deſeſperé de voir ſon amante en danger de la vie diſoit a ſon Apoticaire qu’il le feroit pendre : celuy cy qui n’oſoit ſe juſtifier alloit dire a la Bordeaux qui avoit eſpouſé Riconnet, que ſi on le preſſoit d’avantage il deſcrouvriroit tout, enfin les remedes firent l’effect qu’on s’eſtoit promis. Ce fut peu de temps apres cette gueriſon que le Prince Tyridate ayant fait la donnation de Marlou, Angelie n’en fut pas ingratte, mais elle ne luy donna pas l’uſufruit dont Amedée avoit la proprieté, cepandant le Duc de Cofalace ſe vengea pleinement d’Amedée, & luy fit ſentir de deſplaiſirs, d’autant plus cuiſans qu’il n’eut pas la force de ſe guerir de ſa paſſion, comme avoit fait Cofalace de celle qu’il avoit eu pour la Princeſſe des Normands, outre celuy le Prince Tyridate avoit encor Vineville ſon confident qui en le ſervant aupres de ſa Maiſtreſſe taſchoit auſſy de le faire aimer, Vineville eſtoit Frere du Preſident Hardier, d’aſſés bonne famille de Paris, agreable de viſage, aſſés bien fait de ſa perſonne, il eſtoit ſcavant, & ſcavoit en honeſte homme, il avoit l’eſprit plaiſant & Satyrique quoy qu’il craignit tout, & cela luy avoit attiré de meſchantes affaires, il eſtoit entreprenant avec les femmes & cela l’avoit tousjours fait reuſſir, il avoit eſté bien avec de Montbuas, avec de Vinoy & bien avec Madamoiſelle Eramie, & cette galanterie l’avoit tellement brouillé avec feu Ginotic que ſans la protection du Prince Tyridate il euſt ſouffert quelque violence, la haine auſſy de Ginotic avoit aſſés diſpoſé Angelie a l’aimer, mais laiſſons Vineville pour quelque temps & revenons a Amedée, la jalouſie le tranſporta tellement qu’un jour ayant trouvé chés Angelie le Prince Tyridate parlant tout bas avec Angelie, il s’éſcorcha toutes les mains de rage & de depit ſans s’en apercevoir & ce fut un de ſes gens qui luy fit prendre garde a l’eſtat ou il s’eſtoit mis, mais enfin ne pouvant plus ſouffrir les viſites du Prince il l’a pria de s’en aller pour quelque temps chés elle, elle qui l’aimoit fort, & qui ne croyoit pas que cette petite abſence rallentit la paſſion du Prince, ne ſe fit pas preſſer & luy promit meſme de chaſſer la Bordeaux qui avoit quitté ſes intereſts pour ceux de ſon rival : Angelie ne fut pas longtemps a la campagne, & a ſon retour la jalouſie reprit ſi fort a Amedée, qu’il fut vingt fois ſur le point de faire tirer l’eſpée au Prince Tyridate, & il euſt enfin ſuccombé a la tentation ſans le combat qu’il fit avec ſon beau Frere dans lequel il perdit la vie. Angelie qui de vingt amans qu’elle a favoriſé en ſa vie n’en a jamais aimé qu’Amedée, fut dans un veritable deſeſpoir de ſa mort, un de ſes amys qui luy en apporta la nouvelle, luy dit en meſme temps qu’il falloit, qu’elle retiraſt d’entre les mains d’un des valets de chambre d’Amedée une caſſette pleine de ſes lettres, elle l’envoya querir & ſur la promeſſe qu’elle luy fit de luy donner cinq cens eſcus elle retira cette caſſette, mais le pauvre garçon n’en peut jamais rien tirer.
Pour le Prince Tyridate quelqu’obligation qu’il euſt à Amedée, la jalouſie les avoit tellement deſunis, qu’il fut fort aiſe de ſa mort, la gloire auſſy bien que l’amour avoit mis tant d’emulation entre eux qu’il ne ſe pouvoient plus ſouffrir l’un & l’autre, & cela eſtoit ſi vray que ſi le Prince Tyridate euſt voulu prendre toutes les precautions neceſſaires pour empeſcher Amedée de ſe battre, ce malheur la ne ſeroit point arrivé. Une choſe encor qui fait voir qu’il y avoit dans le cœur du Prince Tyridate autant de gloire que d’amour, c’eſt qu’un moment apres la mort de ſon rival, il n’aima plus Angelie & ſe contenta de garder les meſures de la bienſeance avec elle pour s’en ſervir dans les rencontres qu’il jugeroit a propos.
En effect dans ce temps la le grand Druide, qui croyoit qu’elle gouvernoit le Prince Tyridate, luy envoya le grand Prevoſt de France luy offrit de ſa part cent mil eſcus comptant, & la Surintendance de la maiſon de la Reine future, en cas qu’elle obligeaſt le Prince Tyridate d’accorder les articles qui eſtoient d’abandonner Godugnou, Cofalace, & l’Olive, pendant la negotiation du Prevoſt, un chevau leger nommé Mouchet negotioit auſſy de la part de la Reine aupres d’Angelie, mais celle cy voyant qu’elle ne pouvoit porter le Prince Tyridate a faire les choſes que le grand Druide deſiroit d’elle, manda a la Reine qu’elle luy conſeilloit d’accorder au Prince tout ce qu’il luy demandoit, & qu’apres cela ſa Majeſté ſcavoit bien comment il en falloit uſer avec un ſujet.
Dans ce temps la Fouqueville ayant eſté pris par ces ennemys fut amené dans le Palais du Prince Tyridate, mais le lendemain les choſes s’adoucirent, & quelques jours apres on commença de traitter la paix avec luy, comme il eſtoit priſonnier ſur ſa parole & qu’il alloit par tout ou il luy plaiſoit, il rendit quelques viſites a Angelie, croyant que rien ne ſe faiſoit aupres du Prince Tyridate que par ſon entremiſe, & ce fut dans ſes viſites qu’il en devint amoureux. Vineville gouvernoit alors aſſés payſiblement Angelie, Baurin s’eſtoit retiré depuis que le Prince Tyridate avoit paru amoureux & que Amedée eſtoit mort, & cela avoit fort diminué la paſſion de Monſieur le Prince, de ſorte que peu de temps apres ayant eſté en Flandre par l’accommodement de Paris avec la Cour, il fut ſur le point de partir de Paris ſans dire a Dieu a Angelie, & quand il l’alla voir il ne fut qu’un moment avec elle. Theodate eſtant venu a Paris Fouqueville ſentit ſi Angelie y demeuroit, qu’il auroit des rivaux ſur les bras qui luy pourroient eſtre preferés, de ſorte qu’il perſuada au grand Druide de l’eſloigner diſant qu’elle auroit tousjours ſa part de mille intrigues contre la Cour, qu’elle ne pouvoit avoir ailleurs, & cela obligea le grand Druide de l’envoyer a Marlou. Fouqueville l’y alla voir le plus ſouvent qu’il put, mais il y avoit encor dans ſon voyſinage deux hommes, qui luy en rendoient de bien plus frequentes viſites, l’un eſtoit le Seigneur Ferar, Milord Anglois qui avoit loüé une maiſon aupres de Marlou, ou il tenoit quelques fois ſon equipage, & venoit quelque fois demeurer, & l’autre eſtoit le Comte Briſloë Gouverneur Tevien & de l’Iſle Mada, ces deux Cavaliers devinrent amoureux d’Angelie, le Seigneur Ferar eſtoit homme de paix & de plaiſir, le Comte Briſloë brave, fier, & plein d’ambition. Lors que Baurin avoit veu le Prince Tyridate ſortir de la Cour Gauloiſe, il s’eſtoit encor attaché a Angelie de ſorte qu’il demeuroit avec elle a Marlou, & comme il ne craignoit pas tant Fouqueville ny Briſloë que le Prince Tyridate, il diſoit franchement ſon ſentiment à Angelie ſur la conduitte qu’elle avoit avec tous ſes amans. Elle qui ne vouloit point eſtre contrariée ſur ſes nouveaux deſſeins & particulierement comme une intereſſée receut fort mal ſes remonſtrances, de ſorte que les choſes s’aigriſſant de plus en plus tous les jours, Baurin enfin ſe retira en grondant & comme un homme que l’on devoit craindre, quelque temps apres il luy eſcrivit une lettre ſans nom & d’une autre eſcriture que la ſienne, par laquelle il luy donnoit advis de ce qui ſe paſſoit dans le monde contre elle, elle ſe douta pourtant bien que cette lettre venoit de luy, par ce qu’il luy mandoit des choſes qu’un autre que luy ne pouvoit ſcavoir, enfin Angelie apprenant de toutes parts que Baurin ſe deſchainoit contre elle, pria Deſpanutes qui le connoiſſoit fort & avoit du pouvoir ſur ſon eſprit, de luy retirer quelque lettre de conſequence qu’il avoit d’elle, Deſpanutes luy promit, & en meſme temps manda a Baurin de l’aller trouver chéz elle a Marine proche Ponthoiſe, il faut remarquer que depuis que Baurin eſtoit ſorty d’aupres d’elle elle avoit fait mille plaintes a Briſloë, cet amant qui ne ſongeoit qu’a plaire a ſa Maiſtreſſe & qui ſe conſommoit en deſpence pour elle ne balança pas de luy promettre une vengeance qui ne luy couſteroit rien & dans laquelle il trouveroit un intereſt particulier, il prit donc le temps que Baurin eſtoit a Marine. Un jour l’ayant rencontré a cheval il l’enleva & l’envoya a Marlou : Angelie qui ſcavoit qu’on ne doit jamais offencer les amans a demy fut fort embaraſſée de la maniere dont on venoit de traitter Baurin, qu’elle voyoit bien qu’il n’en pouvoit ſoubçonner d’autre qu’elle, fut très mal ſatisfaitte, & elle euſt bien pluſtoſt pardonné a Briſloë la mort de Baurin que ſon enlevement, mais enfin ne pouvant faire autre choſe que ce qui venoit d’eſtre fait, je ſuis au deſeſpoir luy dit elle de ce qui vous vient d’arriver, je voy bien que l’impertinent qui vous a fait cet outrage me veut rendre ſuſpecte aupres de vous, mais vous verrés bien par les ſentimens que j’en auray que je n’ay point de part a ces violences, cepandant Monſieur ſi vous voulés demeurer icy vous y ſerés le Maiſtre, voulés vous retourner a Marine je vous donneray mon caroſſe, je ſcay Madame, reſpondit froidement Baurin, ce que je dois croire de tout cecy, je vous rends graces des offres que vous me faittes, je m’en retourneray ſur mon cheval ſi vous le trouvés bon, Dieu qui me veut guarentir des entrepriſes des meſchans aura ſoin de moy, & en achevant ces mots il ſortit bruſquement de la chambre d’Angelie & s’en retourna ſeul a Marine, il ny fut pas pluſtoſt arrivé que luy & Deſpanutes eſcrivirent ces deux lettres a un de leurs amys a Paris.
LETTRE.
Luxembourg.
Ous ſerés bien ſurpris lors que
vous apprendrés l’avanture qui
m’eſt arrivée, mais pour vous la dire
telle qu’elle eſt, il faut le prendre un
peu de hault & vous dire qu’Angelie
vint icy pour obliger Deſpanutes
a tirer de moy certaines choſes qu’elle ſouhaittoit. Deſpanutes m’eſcrivit
& vous ſcavés encor que j’ay fait le
voyage : le meſme jour que j’arrivay,
Angelie envoya la Fleur ſcavoir ſi j’y
eſtois & le lendemain un homme inconnu
ſoubs de fauſſes enſeignes me
vint demander & ſcavoir ſi je m’en
retournois bientoſt a Paris, hier au
matin je partis d’icy a quatre heures,
& comme j’eſtois a cent pas de Ponthoiſe
apres avoir paſſé la riviere je
fus inveſty par ſix Cavaliers le piſtollet
a la main a la teſte deſquels eſtoit
le Comte de Briſloë, qui me dit d’abord
que ſi Angelie m’avoit fait
juſtice elle m’avoit fait donner cent
coups de poignard, mais que je ne
craigniſſe rien. Je vous diray qu’il fut
ſincere en ce rencontre & que dans
cette affaire il ne m’a pas fait la
moindre baſſeſſe, & m’a traitté fort
civilement a l’Iſle Mada & apres
avoir diſné il me mena luy meſme a Marlou & m’envoya avec quatre
Chavaliers pour faire ſatisfaction a
cette digne perſonne, elle fit ſemblant
d’eſtre faſchée de cela & le fut effectivement,
la hauteur avec laquelle
je luy parlay, luy a bien fait comprendre
que c’eſt la plus meſchantes affaire
quelle ſe ſoit jamais faitte, je
m’en retournay a Marine pour dire
a Deſpanutes ce qu’Angelie luy
avoit fait auſſy bien qu’a moy, elle en
a les reſſentimens qu’en doit avoir
une perſonne de ſa qualité, de ſon
humeur, & de ſon courage. Voila
une choſe aſſes extraordinaire, je
vous conjure de me mander quels
ſont vos ſentimens la deſſus, & ce
que vous croyés que je doive faire :
vous voyés, ce me ſemble, que je n’en
veus pas demeurer la, depuis cette
perſone a eſcrit a Deſpanutes de la
conjurer de faire en ſorte, que j’eſtouffe
mon reſſentiment en l’aſſurant qu’elle n’a rien ſceu de tout cela, la
reſponce qu’il luy a eſté faitte & digne
de la generoſité de Madame
d’Eſpanutes, j’ay reſolu d’eſtre trois
ou quatres jours icy pour me donner
le loiſir de penſer a ce que je devois
faire, & pour m’empeſcher de ne
m’emporter a rien dont je puiſſe me
repentir, outre que de s’evaporer en
pleintes c’eſt ſe vanger trop foiblement
& j’ay deſſein d’en uſer autrement :
ſi je puis j’attendray de vos
nouvelles avec impatience & ſuis
tout a vous, une lettre ne me permet
pas de mander en deſtail ce qui eſt
fort long, je le feray quand je vous
verray, adieu. Le 18 May mil ſix
cent cinquante huict.
LETTRE.
de Luxembourg.
’Ay trop de part à l’avanture
de Baurin pour ne pas joindre un
mot de ma main a la relation qu’il vous
en a faitte, il n’y a point de circonſtance,
qui ne ſoit ſurprenante, &
tout le mieux que l’on puiſſe penſer
de moy en cette affaire, c’eſt que l’on
ne m’a guere conſidérée, car toutes
les apparences ſont que je dois eſtre
complice d’une ſi digne action, il eſt
vray que l’offencé me juſtifie aſſés
puis qu’il s’eſt venu retirer au meſme
lieu ou l’on luy avoit dreſſé des pieges,
toute mon eſtude eſt a preſent de me
conduire de façon que ſans m’emporter
d’une juſte colere, je demeure
toute ma vie perſuadée de l’affront
que l’on m’a fait qui me touche ſi ſenſiblement,
qu’il m’eſt impoſſible de ne m’en point reſſentir, vous ſcavés
mon nom & mon courage, je vous
en ay tousjours parlé avec ſincérité,
je vous avoüe de plus que je fais profeſſion
d’eſtre Chreſtienne & aſſés reguliere,
& que je fais deſſein de ſervir
mon Dieu mon Createur ſans Art &
ſans Fourbe, ce fondement poſé de
tout ce que le reſſentiment & la juſtice
me peuvent permettre je ne manqueray
a rien, obligés moy de faire
part de cecy a Naubigny, & ne paſſés
pas outre : ce regal ne ſera pas mauvais
a la Princeſſe a qui je promets d’en
parler, je retourneray expres a Paris
pour entretenir mes amys du particulier,
& vous tout le premier, il
faut que ce petit mot de vengeance
m’échappe, Ginotic n’eſt pas oublié
quand l’occaſion de parler de
luy ſe preſente, je vous donne le
bonjour pour en attendre un aujourd’hui.
Peu de temps apres ces deux lettres eſcrittes Baurin s’en retourna a Paris ne gardant plus aucunes meſures avec Angelie & la deſchira par tout ou il l’a rencontra, & pour achever pleinement ſa vengeance il monſtra a la Reine les lettres emportées d’Angelie, la modeſtie de l’hyſtoire ne permet pas que l’on les puiſſe rapporter, mais les fragmens les plus honeſtes que voicy feront juger aiſement du reſte.
Elle mandoit en beaucoup d’endroits a Baurin qu’il pouvoit s’aſſurer qu’elle ne luy donneroit jamais ſujet de ſe plaindre d’elle, qu’il en pouvoit parler comme il luy plairoit, mais qu’il eſtoit plus genereux a luy d’en dire du bien qu’autrement, que depuis qu’on s’eſtoit mis entre les mains des gens, comme elle avoit fait entre les ſiennes, il pouvoit en abuſer, & que le party qu’une pauvre femme pouvoit prendre en ce rencontre eſtoit d’eſcouſter & de ſe taire. Dans un autre endroit elle luy mandoit qu’il avoit beau faire qu’elle l’aimeroit tousjours & qu’elle ſe preparoit a faire une Confeſſion générale a Paſques ou il n’y auroit rien qui le regardaſt.
La Reine fut fort ſurpriſe de l’emportement d’Angelie dans ſes lettres, lors qu’elle euſt appris l’inſulte qu’on avoit fait a Baurin, elle en fit un fort grand bruit & dit publiquement, que puis que l’on maltraittoit les gens qui rentroient dans leur devoir, Theodate en ſcauroit bien faire juſtice.
Lors que le Comte de Briſloë vint voir la Ducheſſe apres l’enlevement de Baurin il fut fort eſtonné de ne recevoir d’elle que des reproches au lieu de remerciements qu’il attendoit, quand on vous teſmoignoit, luy dit elle, avoir du chagrin contre Baurin cela ne vouloit pas dire qu’il le falluſt enlever, il eſt aſſés aiſé de voir que dans cette belle action vous vous eſtes plus conſideré que moy meſme, mais j’auray ſoin de mes intereſts a mon tour & j’oublieray les voſtres. Briſloë ſe voulut excuſer ſur ſes intentions qui avoient eſté bonnes, & comme il vit qu’elle ne s’appaiſoit point pour tout cela, il ſe faſcha auſſy de ſon coſté. Angelie craignant en le perdant de perdre un protecteur & un amant liberal, ſe radoucit & le pria de conſiderer une autre fois qu’il falloit diſſimuler les injures avec les gens comme Baurin ou qu’il le falloit perdre. Dans le temps que Briſloë commença de devenir amoureux de la Ducheſſe, le Milort Ferar qui dans le temps du deſordre d’Angleterre avoit ſuivy Charles en France, avoit loüé une maiſon dans le voiſinage de Marlou, la commodité & la maniere inſinuante d’Angelie avoit fait naiſtre l’amour dans le cœur du Milort, mais comme il eſtoit plus doux que le Comte de Briſloë, ſa paſſion n’avoit pas tant fait de chemin que celle du Comte.
Les choſes eſtoient dans cet eſtat lors que Fouqueville voyant que ſes affaires ne s’avançoyent pas aupres de la Ducheſſe, ſe ſervit de ce ſtratageme icy pour luy parler, il ſcavoit que Riconnet beau Frere d’une de ſes Demoiſelles eſtoit caché dans Paris, d’ou il avoit des commerces avec elle pour les intereſts du Prince Tyridate, il mit tant de gens a la queſte de Riconnet qu’il fut pris & mené aux priſons Royalles, Fouqueville l’ayant fait interroger, il accuſoit Angelie de pluſieurs choſes, entr’autres de luy avoir promis dix mille eſcus pour tuër le grand Druide, & dit qu’elle luy en avoit deſia donné deux d’avances. Fouqueville ſupprima ces informations & en fit faire d’autres par leſquelles Riconnet confeſſoit qu’il eſtoit tousjours a Paris a deſſein de tuer le grand Druide, mais il n’accuſoit point Angelie de tremper dans cette conjuration, & tout ce qu’il diſoit contre elle eſtoit qu’elle avoit intelligence avec le Prince Tyridate, & recevoit quatre mil eſcus des Eſpagnols, il monſtra ces informations au grand Druide, & les premieres a la Ducheſſe, par leſquelles l’ayant eſpouvantée au point qu’on peut s’imaginer, il luy dit qu’il la ſauveroit, ſi pour luy faire voir ſa reconnoiſſance, elle luy vouloit donner les dernieres marques de ſon amour, Angelie qui craignoit la mort plus que tout autre choſe, ne balança point de contenter Fouqueville, qu’autant de temps qu’elle crut qu’il en falloit pour luy faire valoir cette derniere faveur. Fouqueville ſatisfait ne ſongea plus qu’a ſauver ſa Maiſtreſſe, pour cet effect il l’a fit ſortir la nuict de Marlou, & l’emmena en Normandie ou il a faiſoit changer tous les huict jours de demeure, deſguiſée tantoſt en Chavalier, tantoſt en Religieuſe, tantoſt en Cordelier, cela dura ſix ſepmaines pendant leſquelles Fouqueville alloit & venoit au lieu ou eſtoit Angelie, enfin il luy fit prendre une amniſtie, lors que Riconnet euſt eſté roué & l’a fit revenir a Marlou, ou elle ne fut pas longtemps en repos, car elle jetta les yeux ſur Chamuy, tant pour les avantages qu’elle pouvoit tirer de luy par les poſtes qu’il tenoit ſur la ſomme, que pour ſe delivrer de la Tyrannie de Fouqueville, qui commençoit a luy devenir inſupportable.
Chamuy avoit les yeux noirs & brillants, le nés bien fait & le front un peu ſerré, le viſage long, les cheveux noirs, & creſpés, & la taille belle, il avoit fort peu d’eſprit, cepandant il eſtoit fin à force d’eſtre deffiant, il eſtoit brave & tousjours amoureux, & ſa valeur aupres des Dames luy tenoit lieu de Gentileſſe. Angelie qui le connoiſſoit de reputation le creut fort propre a faire les ſottiſes dont elle avoit beſoin, & Vignacourt Gentilhomme picard ſon voiſin fut celuy qu’elle ẽploya aupres de luy, Chamuy donc cõvint avec Vignacourt qu’en s’en allant commãder l’Armée de Catalogne il l’a verroit en paſſant a Marlou comme ſi c’eſtoit de hazard qu’il euſt fait cette entreveüe, la choſe arriva ainſy qu’elle avoit eſté projettée, Angelie monta a cheval, & alla conduire Chamuy juſques a deux lieüx de Marlou, pendant le chemin elle luy comta le pitoyable eſtat de ſa fortune, & le pria de vouloir eſtre ſon Protecteur le flattant du tiltre de refuge des affligés, de reſſource des miſerables, enfin elle le picqua ſi bien de generoſité, qu’il luy promit de la ſervir envers tous & contre tous, il luy donna ſes tablettes ſur leſquelles il donnoit ordre aux Lieutenants de ſes places de la recevoir toutes fois & quãtes qu’elle en auroit beſoin, cette entreveüe fut deſcouverte par Foucqueville, qui voyant Chamuy ſur le point de revenir, jugeant le voyſinage de luy & d’Angelie dangereux pour les intereſts de la Cour & les ſiens propres, perſuada au grand Druide de l’eſloigner de la frontiere de Picardie, & luy fit donner ordre d’aller a ſon Duché, Angelie s’eſtant miſe en chemin rencontra Chamuy & Montargis, avec lequel elle renouvella les meſures qu’elle avoit priſes avec luy ſix moys auparavant, & apres s’eſtre donné reciproquement paroles poſitives de la proteger contre la Cour, elle luy donna des Eſperances de luy accorder un jour des marques de ſa paſſion, Chamuy alla trouver Theodate, & elle alla à ſon Duché, ou elle paſſa l’hyver pendant lequel Chamuy & Fouqueville faiſoient de frequentes viſites de nuit ſans ſcavoir que confuſement des nouvelles l’un de l’autre : Fouqueville qui comme patron eſtoit le plus difficile a contenter, ſupportoit impatiemment les entreveües qui s’eſtoient faittes entre Chamuy & Angelie, & le commerce qu’elle conſervoit avec luy, pour s’excuſer elle luy diſoit que Chamuy s’employoit aupres du grand Druide pour faire revenir la Bordeaux qu’on luy avoit oſtée, & pour luy faire obtenir a elle meſme la permiſſion d’aller revoir la Cour, elle adjouſtoit qu’elle eſtoit bien aiſe de ne devoir ces graces la a perſonne qu’a luy, mais qu’elle vouloit menager ſon credit & le guarder pour de plus importantes affaires, & ce qui perſuada Fouqueville que l’intrigue de Chamuy & d’elle ne pouvoit regarder que la Cour, fut qu’au printemps, elle revint par ſon entremiſe premierement a Marlou, & quelque temps apres la Bordeaux luy fut renduë.
Pendant la campagne de Chamuy en Catalogne, Charles Roy d’Angleterre, que les malheurs de ſa maiſon obligeoient de demeurer en France ayant trouvé a Paris Angelie a ſon gré, s’arreſtoit a Marlou dans les petits voyages qu’il faiſoit chéz Ferar, ce commerce avoit tant donné d’amour pour elle a ce Prince qu’il ſe reſolut de l’eſpouſer, Ferar perſuadant a ſon Maiſtre de ſe contenter a quelque prix que ce fuſt ſur la promeſſe qu’avoit faitte Angelie à ce Mylort de luy accorder les dernieres faveurs s’il pouvoit contribuer a la faire reine, en effect elle l’euſt eſté ſi Dieu qui avoit ſoin de la fortune & de la reputation de ce Roy, n’euſt amuſé Angelie d’une folle eſperance qui luy fit manquer une ſi belle occaſion.
Charles Roy d’Angleterre avoit de grands yeux noirs, le ſourcil fort eſpaix, le teint brun, le nés bien fait, la forme du viſage longue, les cheveux noirs & friſés, il eſtoit grand, & avoit la taille belle, il avoit l’abord froid & cepandant il eſtoit doux, & eveillé dans la bonne plus que dans la mauvaiſe fortune, il eſtoit brave c’eſt a dire qu’il avoit le courage guerrier & l’ame d’un Prince, il avoit de l’eſprit, il aimoit les plaiſirs, mais il aimoit encor plus ſon devoir, enfin il eſtoit un des plus grands Roys du monde, mais quelqu’heureuſe naiſſance qu’il euſt, l’adverſité qui luy avoit ſervi de gouverneur, avoit eſté la principale cauſe de ſon extraordinaire merite.
Le Prince Tyridate, comme j’ay dit, en ſortant des Gaules avoit teſmoigné fort peu de conſidération pour Angelie, mais ayant ſceu le cas que les Eſpagnols en faiſoient par la penſion, qu’ils luy avoient donnée, & le credit qu’elle avoit a la Cour par le moyen de Fouqueville, il s’eſtoit rechauffé pour elle, & ſon feu devint ſi violent qu’il luy eſcrivit des Lettres les plus paſſionnées du monde, & entr’autres on interpretta celle cy eſcritte en chiffre.
LETTRE.
Uand tous vos agreements ne
m’obligeroient pas à vous aimer,
ma chere Couſine, les peines que
vous prenés pour moy, & les perſecutions
que vous ſouffrés pour eſtre
dans mes intereſts, & les hazards ou
cela vous expoſent, m’obligeroient
a vous aimer toute ma vie, jugés
donc de ce que tout cela peut faire
ſur un cœur qui n’eſt ny ingrat, ny inſenſible, mais jugés auſſy des alarmes
ou je ſuis, ſans ceſſe pour vous,
l’exemple de Riconnet me fait trembler,
& quand je ſonge que tout ce
que j’ay de plus cher au monde eſt
entre les mains de mes ennemys, je
ſuis dans des inquietudes qui ne me
donnent point de repos, au nom de
Dieu ma pauvre chere, ne vous commettés
pas comme vous faittes, j’aime
mieux ne retourner jamais en
Gaule que vous ayés le moindre apprehenſion,
c’eſt a moy a mettre par
la guerre mes affaires en eſtat qu’on
traitte avec moy, & lors ma chere
Couſine vous pourés m’aider de voſtre
entremiſe, & cepandant comme
les affaires ſont douteuſes a la guerre,
j’ay un coup ſeur pour paſſer ma
vie avec vous, & nous lier d’intereſt
encor plus que nous n’avons fait juſques
icy, ne croyés pas que Madame
la Princeſſe ſoit un obſtacle invincible a nos deſſeins, on en rompt de plus
conſiderable quand on aime autant
que je fais, je ne donne en cet endroit,
ma chere Couſine, aucune borne a
ton imagination, ny a nos Eſperances,
vous les pourres pouſſer auſſy
loing qu’il vous plaira, a Dieu.
L’Eſperance qu’eut Angelie par cette lettre de pouvoir eſpouſer le Prince luy fit balancer a recevoir les offres du Roy de la grande Bretagne, elle conſulta la deſſus un de ſes amys en preſence de la Bordeaux, celle cy, de qui le mary eſtoit aupres du Prince Tyridate, diſoit qu’elle eſtoit viſionnaire de ſonger d’eſpouſer une ombre de Roy, un miſerable qui n’avoit pas de quoy vivre, & qui en ſe mocquant d’elle la quitteroit en peu de temps, que s’il eſtoit poſſible contre toutes les apparences du monde, qu’il remontaſt quelque jour ſur le troſne, elle pouvoit bien croire qu’eſtant las d’elle, il la repudiroit ſous le pretexte de l’inegalité de condition. Son amy luy diſoit le contraire, que ſa viſion eſtoit de croire eſpouſer le Prince Tyridate qui eſtoit marié, & dont la femme ſe portoit bien, que les gents de la condition du Roy de la Grande Bretagne pouvoient bien quelques fois eſtre dans la mauvaiſe fortune, mais qu’ils ne pouvoient jamais eſtre dans une neceſſité ſi commune aux particuliers, qu’il eſtoit beau a une Demoiſelle de Vivre Reine, quand meſme elle vivroit malheureuſe, & qu’elle ne devoit jamais refuſer un tiltre ſi honorable, quand elle ne le devroit porter que ſur le tombeau, pour vous Madamoiſelle, ſe tournant vers la Bordeaux, vous avez raiſon de parler comme vous faittes a Madame, ne conſiderant que vos intereſts, mais moy qui n’ay eſgard qu’aux ſiens, trouvés bon que je luy diſe ce que je luy dois dire. Angelie leur rendit grace de l’amitié qu’ils luy teſmoignoient, & leur dit qu’elle ſongeroit encor a leurs raiſons. Avant que de ſe reſoudre elle ne voulut pas reſpondre poſitivement devant ſon amy ſur une affaire ou elle avoit honte du parti contraire a ſon avis.
Cepandant il en vint de pluſieurs endroits au Roy de la grande Bretagne de la vie d’Angelie, & de ſa conduitte preſente avec Fouqueville, & il n’y a point d’homme un peu glorieux, qui dans le commencement de ſon amour ait aſſés perdu la raiſon pour eſpouſer une femme ſans honneur. Angelie eſtant revenuë de ſon Duché a Marlou au commencement du printemps par l’entremiſe du Mareſchal de Chamuy, & quelque temps apres a Paris, elle ne fut pas ingrate de ce petit ſervice, & les promeſſes qu’il luy fit de tuer le grand Druide, & de mettre ſes places entre les mains du Prince Tyridate toucherent le cœur d’Angelie au point de luy accorder les dernieres faveurs.
L’eſté ſe paſſa de cette ſorte pendant lequel Fouqueville, qui voyoit ce commerce, paſſoit ſouvent de meſchantes heures, & il euſt fait des ce temps la ce qu’il fit depuis, ſi les amants n’aydoient a ſe tromper eux meſmes, quand il s’agit de quitter ou de condamner leur Maiſtreſſe.
L’hyver d’apres Candole a ſon retour des confins d’Eſpagne, fit mine d’eſtre amoureux d’Angelie, Fouqueville eſtonné a l’arrivée d’un ſi dangereux rival le fit prier par Bouligneux de ceſſer de l’eſtre, Candole qui eſtoit veritablement amoureux d’Ardeliſe, & qui ne s’eſtoit embarqué aupres d’Angelie que pour la faire ſervir de pretexte, accorda ayſement a Fouqueville ce qu’il luy faiſoit demander, mais comme de cette Maiſtreſſe les amants eſtoient comme une hydre dont on ne couppoit point la teſte que l’on en fit renaiſtre une autre, Villepas reprit la place de Candole, Fouqueville qui le reconnut parla aſſés fierement a Villepas, ſoit que Villepas crut que ſon rival fut aimé, & que par conſequent ſon entrepriſe fut vaine, ſoit que ſon amour naiſſant luy laiſſaſt encor toute ſa prudence, il jugea a propos de ne ſe point attirer ſur les bras un homme ſi violent, & ne s’opiniaſtra point dans cette paſſion : Voüet n’eut pas tant de complaiſance dans la ſienne que Villepas, il continua a voir Angelie malgré Fouqueville, mais comme il n’avoit ny aſſés de fortune, ny aſſés de merite pour luy toucher le cœur, elle ne le conſerva que pour eſchauffer Fouqueville, pour luy faire renouveller ſes preſens, & luy faire connoiſtre qu’elle avoit des gens de qualité dans ſes intereſts qui ne ſouffriroient pas qu’on la maltraitaſt. Il fallut que Fouqueville enduraſt ce rival, mais il ſe deſchargea ſur le pauvre Vineville ; il avoit eſté un des premiers amans d’Angelie ; bien traitté, homme de bon ſens, & dont l’eſprit eſtoit a craindre, Fouqueville fit entendre au grand Druide qui ne voyoit alors que par les yeux du Fouqueville, qu’un homme de telle ſorte eſtoit dangereux dans Paris, de ſorte que le grand Druide fit donner une lettre de cachet a Vineville de ſe retirer a Tours juſques a nouvel ordre, celuy cy ne pouvant dire à Dieu à Angelie luy eſcrivit celle cy du dernier Avril 1650.
LETTRE.
Uelque deſir que vous m’ayés
teſmoigné que je vous rendiſſe
viſite, j’ay cru par le peu de plaiſir
que vous avés eu de la derniere, que
je ferois beaucoup mieux de m’en abſtenir,
puis qu’auſſy bien voſtre froideur
m’oſte toute la joye que je recevois
autre fois en vous voyant, car
en verité je me ſuis perſuadé que je
ne devois pretendre aucune part dans
vos bonnes graces ny en voſtre confiance,
veu l’engagement ou vous eſtés,
qui ne ſouffre pas que vous regardiés
rien hors de la, & qu’il vous
eſt honteux de manquer a ce que vous
devés par des obligations eſſentielles,
je croy meſme que vous me ſçauriés
meilleur gré de vous oublier tout
a fait que de m’en ſouvenir en ce
rencontre, & que vous approuvés
de bon cœur mon deſtachement de voſtre priſon & de vos intéreſts, avec
tout cela Madame je ne veux pas
que vous me perdiés, par ce que je
ſuis bien aſſuré qu’un jour vous ſerés
bien aiſe de trouver ce que vous
avés meſpriſé, je me conſerveray
donc autant que le peut ſouffrir la
cognoiſſance de l’eſtat preſent ou
vous eſtes, & l’amitié que je vous
ay promiſe, laquelle ne peut diſſimuler
que tout le genre humain donne
de furieuſes atteintes a voſtre conduitte,
& que vous eſtes devenuë
le ſujet continuel de toutes les converſations
du temps, on deſpeint
voſtre conduitte & voſtre embarquement
le plus bas & le plus abject,
ou le ſort ait jamais mis une perſonne
de voſtre condition, & on dit
que voſtre amy exerce ſur vous un
empire ſi tyrannique qu’il chaſſe tout
ce qu’il luy plaiſt & menace meſme
ceux qui ont apparence d’eſtre ſes rivaux comme il a fait Villepas,
je paſſe ſoubs ſilence les particularités
de ſes viſites ſecrettes qui ſont
aſſés connuës : penſés, Madame, au
prejudice que recoit voſtre reputation
de voſtre commerce, & faittes
reflexion ſur ce que vous eſtes & ſur
celuy qui vous oſte l’honneur, car
ce credit & la reputation qu’il
vous attire vous ſont fort peu honorables,
& ce ſont de faux jours
qui rejailliſſent ſur vous pluſtoſt
pour vous offuſquer que pour vous
honorer, ah Madame, ſi les pauvres
deffunts avoient tant ſoit peu de reſſentiment,
ils gratteroient leurs tombeaux
pour en ſortir & vous viendroient
faire des reproches d’une ſi
honteuſe deſpendance, mais comme
je ne croy pas que vous ſoyés fort
touchée de voſtre ſouvenir pour eux,
craignés les vivants qui toſt ou tard
ſeront illuminés ſur voſtre conduitte, & qui en feront ſans doute le diſcernement
neceſſaire. Je ne vous repreſente
point toutes ces choſes par un
motif de jalouſie, car je vous aſſure
que je ne ſuis pas frappé d’une paſſion
ſi affligeante & ſi inutile que
celle la, ſi je vous aimois eſperduement
je me deſchainerois en invectives
qui vous feroient des torts irreparables,
& je me vangerois de
ceux que vous me faittes avec tant
d’ingratitude : ſi je ne vous aimois
point du tout, je raillerois comme
les autres, mais je me conſerve a
voſtre eſgard dans une mediocrité
qui me cauſe une douleur muette,
& l’aveuglement de voſtre conduitte,
lequel enfin vous menera
dans les dernieres precipices, ſi
vous n’y prenés garde, m’afflige
ſenſiblement, je prens demain la
routte de Touraine, & je vous dis
adieu Madame, ſi vous recevés bien cet avis, je continueray a vous
aimer & a vous honorer : ſi vous le
recevés mal je feray en ſorte de me
deffaire du principe qui eſt cauſe de
l’amour que j’ay pour vous, cepandant
je ne vous demande point de
bon office pour mes affaires, mais ſeulement
qu’on ne m’en rende point
de mauvais, je vous en feray tres obligé.
L’exil de Vineville ne mit guere Fouqueville en repos plus qu’il eſtoit auparavant : Angelie enrageoit a tous momens, & ce qui inquietoit plus Fouqueville c’eſtoit le commerce du Mareſchal de Chamuy avec elle, cela l’avoit rendu tellement fiere qu’elle le traittoit quelquefois comme ſi elle ne l’euſt jamais veu, & celuy cy voyoit que c’eſtoit, d’ou venoit ſa fierté. Sur ces entrefaittes Chamuy ſe tenant fort preſſé de luy tenir la parole qu’il luy avoit donnée, & ne le voulant pas faire, fit avertir le grand Druide de tout ce qu’il avoit promis a Angelie par un de ſes Gentilhommes, qui paroiſſoit le hair, & en meſme temps en fit donner avis a Fouqueville par Madame de Calvoiſin femme de Gouverneur de Roye. Cette ruſe eut tout l’effect que Chamuy en avoit attendu, le grand Druide en prit l’alarme, & pour rompre une ſi dangereuſe intrigue fit negotier avec Chamuy. Fouqueville de ſon coſté, que Madame de Calvoiſin avoit averti, pria le grand Druide de trouver bon qu’il fit arreſter Angelie, & la mettre en lieu, ou elle n’auroit jamais de commerce avec perſonne, juſques a ce qu’il jugeaſt a propos de la mettre en liberté. Le grand Druide y ayant conſenti, Fouqueville fit prendre Angelie a Marlou, & la fit conduire a Paris avec une Demoiſelle, ou il la fit entrer la nuit & loger chés un, appellé De Vaux ruë de Poitou : le lendemain qu’elle fut arrivée, Fouqueville tira un Billet d’elle par ordre du grand Druide, par lequel elle le prioit de faire ſon accommodement avec Theodate & de ne plus ſonger au Prince Tyridate, par ce que cela la mettoit en danger de ſa vie, & comme quelques jours auparavant qu’elle fut priſe, elle eſtoit demeurée d’accord avec Chamuy, que ſi elle venoit a eſtre arreſtée, & que l’on exigeaſt d’elle des lettres contre les meſures qu’ils avoient priſes, ils n’y adjouſteroient point de foy ſi elles n’eſtoient ſoubſcrittes d’un double ſceau : elle n’en mit qu’un dans cette lettre, mais elle en mit deux dans une autre qu’elle eſcrivit en meſme temps a Chamuy, par laquelle elle luy mandoit de demeurer tousjours ferme dans ſa reſolution, qu’il avoit priſe de ſervir le Prince Tyridate, & de luy donner ſes places : Chamuy qui n’en avoit aucune intention, & qui ne le luy avoit promis que pour en avoir des faveurs, & pour arracher du grand Druide des graces qu’il ne pouvoit avoir ſans ſe faire craindre, ſupprima la lettre d’intelligence & envoya au Prince Tyridate celle que Fouqueville avoit eſcritte a Angelie, par laquelle le Prince voyoit qu’elle eſtoit en danger de la vie, luy manda de faire ſon traité à la cour, pour veu qu’il tiraſt Angelie de priſon : le grand Druide qui croyoit que Chamuy eſtoit tellement amoureux d’Angelie, qu’il donneroit tout ce que l’on luy manderoit pour la tirer de priſon, luy voulut conter ſa liberté pour cent mil livres ſur les deux cent mil eſcus, dont on eſtoit demeuré d’accord avec lui, mais le Mareſchal n’en voulut rien rabatre, & neantmoins pour ne paſſer pas aupres d’elle pour Fourbe & guarder quelques meſures, il ne voulut pas mettre ſes places entre les mains du grand Druide qu’il ne ſceuſt qu’Angelie fut en liberté, de ſorte que pour le ſatisfaire la deſſus on le trompa, & on envoya Angelie dans les Peres de l’Oratoire ſe faire voir a un Gentilhomme, qu’il avoit envoyé expres pour cela, a qui elle dit qu’elle eſtoit libre, apres quoy elle retourna en priſon ou elle fut encor tenue huict jours. Pendant les trois ſepmaines qu’elle fut en priſon dans la rue de Poitou, Fouqueville n’eſtoit pas ſi libre qu’elle, il ſe rengageoit tous les jours de plus en plus, car comme avec la liberté d’aller & de venir il luy oſtoit encor celle de le tromper en l’empeſchant de voir perſonne, il la trouvoit mille fois plus aimable qu’auparavant. d’Ailleurs Angelie qui ſe vouloit remettre dans ſon eſprit pour ſe mettre en liberté, vivoit d’une maniere avec luy capable d’attendrir un Barbare, car avec mille complaiſances & milles douceurs qu’elle avoit pour luy, elle luy teſmoignoit une confiance ſi entiere, qu’il ne pouvoit s’empeſcher de croire qu’elle ne vouluſt jamais dependre que de luy, les choſes eſtant en cet eſtat Fouqueville ſurpriſt une lettre fort tendre, qu’Angelie eſcrivoit au Prince Tyridate, cela luy donna tant de douleur qu’en luy en faiſant des reproches il ſe voulut empoiſonner avec le vif argent de ſon miroir, mais comme il commençoit a s’en trouver mal, il perdit l’envie de mourir pour une infidelle, & prit le teriaque qu’il portoit tousjours ſur luy pour ſe guarentir des ennemys, que l’employ qu’il s’eſtoit donné aupres du grand Druide, luy attiroit tous les jours. Hormis d’aller de ſon mouvement ou il luy plaiſoit, Angelie paſſoit fort agreablement le temps dans ſa priſon, Fouqueville luy faiſoit la plus grande chere du monde, il luy faiſoit tous les jours des preſens fort conſiderables en bijoux & pierreries, il en ſortoit a deux heures apres minuict & rentroit a huict heures du matin & ainſy des vingt quatre heures du jour il en eſtoit dixhuict avec elle, il n’eſt pas croyable que le grand Druide ignoraſt ou eſtoit Angelie, & cela eſt plaiſant que ce grand homme qui faiſoit tout le deſtin de l’Europe, fut de moitié d’un commerce amoureux avec Fouqueville, je crois que la raiſon qu’il avoit d’approuver ce commerce eſtoit que connoiſſant Angelie d’une humeur intriguante & dangereuſe, il aimoit mieux qu’elle fut entre les mains de Fouqueville que d’un autre, & que d’ailleurs la tenant en chambre, & la deſhonorant par la abſolument, il eſtoit bien aiſe que le Prince Tyridate ſon Couſin & ſon amant en receuſt une mortification extraordinaire, mais enfin l’accommodement du Mareſchal de Chamuy eſtant fait a condition qu’Angelie ſortiroit de priſon il fallut la mettre en liberté, on l’envoya a Marlou ou il arriva l’affaire la plus faſcheuſe du monde quelque temps apres. Fouqueville eſtoit convenu avec elle que tous les Samedys il ſe renvoyroient toutes les lettres qu’ils ſe ſeroient eſcrittes reciproquement pendant la ſepmaine, & que ce ſeroit luy qu’il les envoyroit querir par un homme qui ſe diroit eſtre a Madame Des Vertus, un jour que cet homme eſtoit a Marlou il arriva un lacquais du Mareſchal de Chamuy avec une lettre pour Angelie, laquelle ayant fait reſponſe, & l’ayant donnée a une femme de chambre pour la rendre au porteur, celle cy ſe meſprit, & donna a l’homme de Fouqueville la reſponſe que ſa Maiſtreſſe faiſoit au Mareſchal, & au lacquais du Mareſchal le pacquet deſtiné pour Fouqueville, l’on peut juger dans quel alarme fut Angelie quand elle connut l’equivoque, & particulierement quand on ſcaura que dans la lettre qu’elle eſcrivoit a Fouqueville, outre mille douceurs il y avoit encor un grand Chapitre contre Madame de Broger, qu’elle hayſſoit par ce que naturellement elle avoit les graces du corps & de l’eſprit qu’Angelie n’avoit que par artifice, il eſt certain que celle cy l’avoit tousjours enviée, & ne luy avoit jamais pardonné ſon merite. Dans un autre endroit elle tailloit en pieces Montaigu, & faiſoit preſque par tout des plaiſanteries du Mareſchal les plus picquantes du Monde, quand elle ſongeoit encor aux lettres de Fouqueville qu’elle luy renvoyoit dans leſquelles des tendreſſes & des emportemens d’amour, qui peuvent eſtre bons pour une Maiſtreſſe mais qui paroiſſent d’ordinaire ridicules aux gens judicieux, & que celle cy eſtoit entre les mains d’un rival glorieux & mocqué, elle eſtoit au deſeſpoir. Fouqueville de ſon coſté ne paſſoit pas mieux ſon temps, le Mareſchal auſſy toſt qu’il euſt veu les lettres de Fouqueville, & celle que luy eſcrivoit Angelie, jugea qu’il pouvoit eſtre obligé un jour de les luy rendre par ſes fragilités aupres d’elle, il les fit donc toutes copier, & en ſuite alla monſtrer tous les originaux a Cofalace, & a Deſpanutes, qu’il ſcavoit eſtre ennemie d’Angelie, apres que Fouqueville euſt eſté une nuit a Marlou, il revint chéz le Mareſchal auquel il redemanda ſes lettres, le Mareſchal ne ſe contenta pas de les luy refuſer, mais adjouſta toute ſa raillerie a ſa maniere : pendant que le Mareſchal ſe reſiouiſſoit, il tenoit la lettre d’Angelie ouverte a Fouqueville, celuy cy aimant preſqu’autant ſe faire tuer que de laiſſer ſa Maiſtreſſe a la diſcretion de ſon rival, comme elle eſtoit par cette lettre, ſe jetta deſſus, & en deſchira la moitié qu’il alla monſtrer a Angelie, luy diſant que le Mareſchal avoit bruſlé l’autre. Cepandant le Mareſchal en colere de l’entrepriſe de Fouqueville, luy dit qu’il euſt promptement a ſortir de chéz luy, & que ſi quelque conſidération ne le tenoit, il le feroit jetter par les ſeneſtres. Quelque temps apres, Angelie eſtant revenuë a Paris, crut que pour deſabuſer le public de mille particularités que le Mareſchal avoit dit, il falloit qu’elle fit voir a des gens de merite & de vertu de quelle maniere il la traittoit, elle choiſit pour cela la maiſon de Monſieur le Marquis de Souches, grand Prevoſt de France aupres de qui particulierement & de ſa femme elle ſe vouloit juſtifier, le rendés vous eſtant pris avec le Mareſchal, celuy cy s’aperceut de ſon deſſein, he Dieu te garde, luy dit il en l’abordant, mon pauvre Enfant comment ſe portent mes petites feſſes ſont elles tousjours maigres : on ne ſcauroit comprendre l’eſtat ou fut Angelie a ce diſcours, celuy fut un coup de maſſue ſur ſa teſte, il ne laiſſa pas de luy venir en la penſée de traitter le Mareſchal de Fol, & d’Inſolent, mais elle crut qu’ayant debuté comme il avoit fait, il entreroit dans un deſtail le plus honteux du monde pour elle, ſi elle le faiſoit parler tant ſoit peu, le grand Prevoſt & ſa Femme les regardoient l’un & l’autre & ſe retournant vers Angelie luy trouvoient les yeux baiſſés, veritablement elle ne changeoit point de couleur ; mais ceux qui la connoiſſoient ne la croyoient pas moins embaraſſée, enfin le grand Prevoſt prenant la parole, vous avés tout dit Monſieur le Mareſchal, les braves hommes ne doivent pas rompre en viſiere aux Dames, on leur doit ſçavoir bon gré du preſent qu’elles font de leur cœur, mais il ne faut pas les offencer quand elles le refuſent : j’en conviens dit le Mareſchal, mais quand elles l’ont une fois donné, ſi elles changent apres cela il faut qu’elles ayent de grands menagements pour ceux qu’elles ont aimés, & quand elles font des railleries d’eux, il faut qu’elles s’expoſent a recevoir de grands deſplaiſirs ; vous m’entendés bien Madame, adjouſta il, ſe tournant vers Angelie, je ſuis aſſuré que vous croyés que j’ay bien raiſon, mais vous me ſurprenés par voſtre embarras, vous deuriés eſtre faitte a la fatigue depuis le temps que vous faittes de meſchans tours, je vous jure que je n’aurois jamais crû que vous euſſiés tant de honte, que vous en avés : en achevant ce diſcours il ſortit & laiſſa Angelie plus morte que vive. Le grand Prevoſt & ſa femme eſſayerent de la remettre en luy diſant, que ce que le Mareſchal avoit dit, n’avoit fait aucune impreſſion ſur leurs eſprits, cepandant depuis ce jour la il n’eut pas grand commerce avec elle, quinze jours apres Fouqueville fut obligé d’aller a la cour qui eſtoit a Compiegne, Angelie qui prevoyoit le retour du Prince Tyridate par la paix generale dont on parloit fort, & qui ne vouloit pas qu’on la trouvaſt dans des attachemens ſi honteux pour elle, & qui d’ailleurs luy eſtoient fort a charge, reſolut de les rompre d’une maniere qu’il n’en reſtat plus aucun veſtige, dans ce deſſein elle s’en alla au logis de Fouqueville, ou ayant trouvé celuy de ſes gens, en qui il avoit plus de confiance, elle luy demanda les clefs du cabinet de ſon Maiſtre, luy diſant qu’elle luy vouloit eſcrire : ce garçon ſans penetrer plus avant & ne regardant que la paſſion de ſon Maiſtre pour Angelie, luy donna auſſy toſt ce qu’elle voulut, elle rompit la ſerrure de la caſſette, ou elle ſcavoit bien que Fouqueville avoit mis ſes lettres & non ſeulement les prit toutes, mais encor d’autres du Prince Tyridate, qu’elle luy avoit données & les alla bruſler chéz la Sybille. Fouqueville ayant trouvé a ſon retour ce tracas chez luy s’en alla chéz Angelie, & commença en entrant par les menaces de luy couper le nés, en ſuitte il caſſa un chandelier de Criſtal & un grand miroir qu’il luy avoit donné & ſortit apres luy avoir dit mille injures. Pendant ce Vacarme une femme d’Angelie qui crut que Fouqueville luy reprendroit tout ce qu’il luy avoit donné, ſe ſaiſit d’une caſſette de pierreries de ſa Maiſtreſſe & l’alla porter chés la Sybille, ou le ſoir meſme Angelie l’envoya reprendre, pour la donner en garde a une devote qui eſtoit parente de ſa mere. Fouqueville qui en fut averti alla le lendemain chés cette devote enlever de force la caſſette. Angelie qui en fut avertie fut au deſeſpoir, mais elle ne perdit pas le jugement, elle employa aupres de Fouqueville des gens qui avoient tant de credit ſur ſon eſprit qu’il rendit la caſſette, & dans cette reſtitution ils ſe raccomoderent auſſy bien comme ils avoient jamais eſté, & cette reconciliation fut ſi prompte que le Seigneur de Velitobulie eſtant venu le lendemain conſoler Angelie ſa Fille de l’accident qui luy eſtoit arrivé, Fouqueville eſtoit deſia avec elle, qui ſe cacha dans un cabinet pendant cette viſite, d’ou il entrevit toute la comédie.
Quelque temps apres Angelie ne ſe voulut pas tousjours donner la peine de cacher qu’elle revoyoit Fouqueville, & crut que leur querelle ayant fait grand bruit, il faloit que leur accommodement fut public, elle ſe fit donc prier par toutes ſes amies a la recommandation de Fouqueville de luy vouloir pardonner, & enfin en ayant fait une affaire de conſequence, la Mere ſuperieure de la miſericorde, femme ſujette aux viſions beatifiques, les fit ſans parler embraſſer enſemble. Cette entrepriſe decredita un peu cette reverende Mere aupres de la Reine & du grand Druide, ils ne crurent plus qu’elle euſt un commerce ſi particulier avec Dieu puis qu’elle ſe laiſſoit tromper ſi fauſſement aux hommes.
Cepandant cette reconciliation ne dura que ſix mois, le retour en Gaule du Prince Tyridate, qui s’avancoit tous les jours, fit apprehender a Angelie qu’il ne la trouvaſt encor ſous la domination de Fouqueville, & mes Madamoiſelle de Sainct Chaumont & de Feuquieres ſes Couſines & ſes bonnes amyes luy en firent tant de honte, qu’elle rompit avec luy ſous ombre de devotion, il fut fort facile a Fouqueville de conſentir au deſſein d’Angelie, dans un autre temps il ne l’auroit pas fait, mais voyant ſon credit aupres du grand Druide fort diminué & craignant que le Prince Tyridate, qui le haiſſoit d’ailleurs, & le Seigneur de Velitobulie, qui voudroit vanger la honte qu’il avoit fait a ſa maiſon, ne le fit tüer s’il donnoit a Angelie le moindre ſujet de plainte, il ceſſa de la voir mais ne ceſſa de l’aimer.
Gynotic.
Suite de l’Hiſtoire
d’ARDELISE
Ans ce temps la Ardeliſe eſtant
allée, comme je l’ay dit, prier
Feſique de remercier de ſa part
Fouqueville de quelque pretenduë
obligation, qui proprement n’eſtoit
rien, mais elle vouloit faire faire des
reflexions a Fouqueville ſur ce
compliment, & luy faire comprendre
que quand on remercioit les
gens de ſi peu de choſe, ou leur vouloit
avoir de plus grandes obligations.
Le même jour qu’Ardeliſe vit
Feſique, elle trouva Fouqueville
chéz Madame De Bonelle, & la elle
luy fit elle même ſon Compliment,
Fouqueville qui eſtoit bien aiſe de
ſe faire une affaire avec Ardeliſe
pour eſſayer de ſe guerir de la paſſion
qui luy reſtoit pour Angelie,
reſpondit a ſes civilités le plus obligeamment
qu’il peut, le lendemain Feſique l’ayant envoyé querir en
luy diſant ce qu’Ardeliſe l’avoit
priée de luy dire, j’en ſcay plus
que vous Mad. luy dit il, je receus
hier au ſoir d’elle meſme des marques
de ſa reconnoiſſance, mais je
voudrois bien ſcavoir de vous une
choſe, adjouſta il, ſi Trimalet n’eſt
point amoureux d’Ardeliſe, car
cela eſtant je veux eviter l’occaſion
de le devenir, il a eu tant d’eſgard
pour moy en tous rencontres,
que je ſerois ridicule d’en uſer mal
avec luy, non, luy dit, Feſique,
au moins Ardeliſe & luy m’ont dit
chacun en particulier, qu’ils ne
ſongeroient point l’un a l’autre, cela
eſtant, repliqua Fouqueville,
je vous ſupplie, Madame de mander
a Ardeliſe que vous m’avés veu, &
que ſur ce que vous m’avés dit de ſa
part, je vous ay paru ſi tranſporté
de joye, de voir comme elle recevoit
ce que j’ay fait pour elle, que
vous ne doutés pas que je n’en devienne
furieuſement amoureux, &
la deſſus, Madame, demandés luy,
je vous prie, ce qu’elle feroit ſi cela eſtoit. Feſique luy ayant promis,
Fouqueville ſortit, & le lendemain
Ardeliſe ayant receu le billet de Feſique
il fit cette reſponce.
BILLET.
Ous me mandés ce que je ferois
ſi Fouqueville eſtoit amoureux de
moy, je n’ay garde de vous le dire,
mais il me plaiſt tousjours autant qu’il
me plut avanthier, adieu.
Le Chevallier d’Aigremont eſtant arrivé, chéz Feſique un moment apres qu’elle eut receu le Billet, la trouva au lict, & voyant a moitié un papier ſous ſon chevet, il le prit. Feſique luy ayant redemandé ce papier, le Chevallier luy en reſcrivit une autre a peu pres de la même grandeur, les gens qui eſtoient alors chez Feſique l’occuperent ſi fort, qu’elle ne s’apperceut point de la tromperie du chevallier, lequel ſortit preſqu’auſſy toſt qu’il eut fait ſon coup, comme il vit ce que c’eſtoit, il ne faut pas demander s’il eut de la joye d’avoir en main quelque choſe, qui peuſt nuire a Ardeliſe & faire enrager Trimalet, il ſe ſouvenoit d’avoir eſté ſacrifié a Samilcar. Et des inquietudes que ſon nepeuu luy avoit données ſur le ſujet de Feſique, il eſtoit bien aiſe que Fouqueville le tourmentaſt à ſon tour, le bruit qu’il fit de cette Lettre eut tout l’effect qu’il pouvoit ſouhaitter, Trimalet eut l’alarme, & conſulta Vineville, ils reſolurent enſemble qu’il parleroit luy meſme à Fouqueville, & cepandant il eſcrivit cette Lettre a Ardeliſe.
LETTRE.
Ous me deſeſperes, Mad. mais
je vous ayme trop pour m’emporter
contre vous, peut eſtre que cette maniere vous touchera plus que le reproche,
cepandant il faut que mon
reſſentiment tombe ſur quelqu’un &
je ne vois perſonne qui ſe le ſoit mieux
attiré que Feſique, c’eſt elle aſſurement
qui a embarqué Fouqueville à
ſonger à vous, elle eſt au deſeſpoir que
je l’ay quittée, & pour me faire retourner
à elle, & pour ſe vanger de
mon changement, elle me veut donner
un rival qui me chaſſe, ou qui me
degouſte de vous aimer, je ne penſe
pas qu’elle reuſſiſſe à l’un ny à l’autre,
Mad. mais je ne laiſſe pas de luy
ſcavoir le meſme gré, que ſi l’un ou
l’autre eſtoit arrivé, auſſy ſe doit elle
attendre que je n’auray plus d’eſgard
pour elle, & qu’il n’y a rien au monde
que je ne faſſe pour m’en vanger.
Ardeliſe qui n’eſtoit pas ſi aſſurée de Trimalet qu’elle n’apprehendaſt que Féſique luy peuſt reprendre, la vouloit brouiller au point qu’il n’y peut pas avoir apparemment de reconciliation entre eux, & pour cet effect elle n’eut pas pluſtoſt receu cette lettre, qu’elle l’envoya à Féſique, celle cy enragée contre Trimalet, manda à Vineville de la venir trouver, je vous ay envoyé querir, luy dit elle, pour vous dire que vôtre amy eſt un fol & un impertinent, avec qui je ne veus plus avoir de commerce, voyés la lettre qu’il vient d’eſcrire a Ardeliſe, il ſe plaint que je pouſſe Fouqueville a s’embarquer avec ſa maiſtreſſe, & ne ſe ſouvient pas, qu’il m’a dit qu’il ne ſongeoit plus a elle : je vous demande pardon pour luy, Mad. reſpondit Vineville, excuſés un pauvre amant, qui par ce qu’on luy veut oſter ſa maiſtreſſe ne ſcait plus ce qu’il fait ny a qui s’en prendre, ſitoſt que je l’auray fait revenir a luy, il s’ira jetter a vos pieds. Apres quelques autre diſcours Vineville ſortit & rentra une heure apres avec Trimalet qui dit tant de choſes a la Comteſſe qu’elle luy promit de ne ſe ſouvenir de ſa Brutalité. Le lendemain Trimalet qui avoit reſolu de parler à Fouqueville, l’alla trouver & l’ayant trouvé ſeul, ſi nous avions tous deux commencé en meſme temps d’eſtre amoureux d’Ardeliſe, je ſerois ridicule de trouver eſtrange que vous me la diſputasſiés, auſſy ne le ferois-je pas, & je la laiſſerois decider elle meſme par ſes ſaveurs de la bonne fortune de l’un ou de l’autre, mais que vous me veniés troubler dans une affaire ou je ſuis engagé longtemps avant vous, vous voulés bien que je vous diſe que cela n’eſt pas honeſte, & que je vous prie de me laiſſer en repos aupres de ma maiſtreſſe ſans me donner d’autre chagrin, que ceux qui me viennent de ſa rigueur : je ſuis amy d’Ardeliſe, reſpondit Fouqueville & rien autre choſe, ainſi vous n’avés pas ſujet de vous plaindre de moy, ſi je croyois pourtant, que le diſcours que vous venés de me faire, euſt eſté Conſeillé par des gens qui me vouluſſent faire des affaires, je vous declare que je deviendrois voſtre rival des aujourd’hui, je ſcay bien pourquoy je vous parle ainſy, & vous pouvés bien m’entendre. Fouqueville, pretendant parler de Vardes ſon ennemy mortel & amy de Trimalet, non, repliqua Trimalet, je ne vous entends point, mais ce que j’ay a vous dire, c’eſt que la jalouſie m’a conſeillé de vous venir prier de ne m’en donner plus. Fouqueville le luy ayant promis, ils ſe ſeparerent les meilleurs amys du monde, quelque temps apres, celuy cy rencontra Ardeliſe, en une viſite, elle le tira en particulier pour luy faire des Confidences de bagatelle, Fouqueville auſſy ne ſcachant que luy dire luy comta l’eſclairciſſement de Trimalet & de luy, je ſuis bien aiſe, luy dit elle, de voir, que tous vous autres Meſſ. diſpoſiés de moy, comme de vôtre bien, me voila donc maintenant à Trimalet, puiſque vous luy avés fait vôtre declaration, que vous ne pretendiés plus rien a moy, ah, Madame, reſpondit Fouqueville, je ne vous donne à perſonne, ſi j’eſtois en pouvoir de le faire, comme je m’aime mieux que qui que ce ſoit, je vous garderois pour moy, mais ſur le ſoupçon qu’a Trimalet, que j’ay de l’amour pour vous, je luy ay déclaré que je n’y ſonge pas, & cela entre vous & moy, Mad. par ce que je me deffie de ma fortune car…… non, interrompit Ardeliſe, n’achevés pas, Monſ. Fouqueville, de me parler contre vôtre penſée, vous ſçavés bien que vous n’eſtes pas ſi malheureux que vous le dittes, Fouqueville ſe trouva ſi empeſché, qu’il ne peut s’empeſcher de luy reſpondre, qu’elle le ſçavoit mieux que luy, que pouvant faire la fortune des Roys meſme, il croiroit la ſienne faitte, ſi elle l’en aſſuroit, & qu’au reſte les paroles qu’il avoit donné à Trimalet ne l’empeſchoient pas de l’aimer s’il voyoit quelqu’apparence d’eſtre aimé, cette converſation finit par tant de douceurs de la part de Ardeliſe, que Fouqueville oublia qu’il aymaſt encor Angelie, de ſorte qu’il ſe reſolut de s’embarquer ſans inclination avec Ardeliſe, il crut qu’en intereſſant le corps par les plaiſirs, qu’il pourroit s’emparer de l’eſpriſt, dont les intereſts ſont ſi meſlés en effect Ardeliſe, à qui le temps eſtoit fort cher, ne laiſſa pas languir Fouqueville, mais comme leur intelligence ne peut pas durer long temps, ſans que Trimalet s’en aperceuſt, celuy cy alla chéz elle pour luy en faire des plaintes, comme il fut a la porte de ſa chambre, il oûit que l’on y faiſoit quelque bruit, cela l’obligea d’eſcouter, il entendit Ardeliſe qui diſoit mille douceurs à quelqu’un, ſa curioſité redoublant il regarde par le trou de la ſerrure, il vit ſa maiſtreſſe faiſant des careſſes à ſon mary auſſy tendres qu’à un amant, cela ne luy donna pas moins de meſpris pour elle, il s’en retourna bruſquement à ſon logis, ou ayant pris de l’ancre, & du papier, il eſcrivit, ce qui eſtoit arrivé à Vineville.
LETTRE.
Ous ne ſçavés pas un nouvel
amant d’Ardeliſe, que j’ay deſcouvert :
mais quel amant ? bon-Dieu,
un amant bien traitté, un amant domeſtique,
il n’y à plus moyen de la
ſouffrir, c’eſt ſon mary que je viens de
ſurprendre ſur les yeux de ſa femme,
qui recevoit mille Careſſes de cette infidelle :
Je penſerois n’eſtre pas malheureux,
Si la beauté, dont je ſuis amoureux,
Pouvoit enfin ſe tenir ſatisfaitte
De mille amans avec un favory,
Mais j’enrage, que la coquette
Aime encor. Juſques à ſon mary.
Car enfin mon cher il n’eſt pas mary, il a toutes les douceurs d’un amant, il recoit d’autres Careſſes que celles que fait faire le devoir, & il les recoit le jour qui n’a jamais eſté le temps des marys.
Le lendemain Trimalet eſtant retourné chéz Ardeliſe laiſſa pour une autre fois les reproches qu’il avoit à luy faire ſur ſon mary, & ne voulant pour ce coup parler que de Fouqueville, Ardeliſe, qui eſtoit remplie de conſiderations, quand il s’agiſſoit de perdre un amant, non pas tant pour la crainte du deſpit, que par ce qu’elle en eſtimoit le nombre, dit à Trimalet, qu’il eſtoit le maiſtre de ſa conduitte, qu’il luy pouvoit preſcrire telle maniere de vie, qu’il luy plairoit, que ſi Fouqueville luy donnoit de l’ombrage, non ſeulement elle ne le verroit plus, mais qu’il ſeroit teſmoin, s’il vouloit, de quel air elle luy parleroit. Trimalet qui n’euſt jamais oſé luy demander un ſi grand ſervice, accepta les offres qu’elle luy en fit, le rendés vous ſe prit chez Seigneur Ferar pour le lendemain, ou Ardeliſe ſeule avec Trimalet & Fouqueville, parla ainſy au dernier, apres avoir tout concerté avec luy la veille, je vous ay prié Monſieur Fouqueville de vous trouver icy pour vous dire en preſence de Monſieur Trimalet que je l’aime, & que je ne puis jamais aimer perſonne que luy, nous avons tous deux eſté bien aiſe que vous le ſceuſſiés, afin que vous n’en pretendiés cauſe d’ignorance, ce n’eſt pas, je l’avouë, que vous n’ayes pris juſques icy d’autre party avec moy que celuy d’amy, mais comme vous n’y entendés pas fineſſe, peut eſtre n’avés vous pas pris garde, que vos viſites eſtoient un peu trop frequentes, & vous ſcavés que cela ne plaiſt pas d’ordinaire à un homme auſſy amoureux qu’eſt Monſieur Trimalet, quelque confiance qu’il ait en ſa Maiſtreſſe, pour moy qui ne veut ſonger toute ma vie qu’a luy plaire, je vous ay voulu faire cette declaration, afin que ſans y penſer vous ne vous fiſſiés point de meſchantes affaires, ſoyés mon amy, amy, j’en ſeray ravie, mais le moins que nous pourrons avoir de commerce enſemble, fera le meilleur : ouy, Mad. je vous le promets dit Fouqueville, j’entre fort dans les ſentimens de Monſ. Trimalet, & j’ay paſſé par tous les degrés de la jalouſie, ce n’eſt pas d’aujourd’hui que nous avons traitté ce Chapitre luy & moy, il ſcait bien ce que je luy ay promis & je l’aſſure, que je n’y ay pas contrevenu : il eſt vray, interrompit Trimalet, que je n’ay pas ſujet de me plaindre de vous, mais Mad. à fort bien dit, que comme vous n’aviés aucun deſſein, peut-eſtre n’avés vous pas cru rien faire contre ce que vous m’aviés promis, & les apparences ſeulement ont eſté contre vous : hé bien, luy repliqua Fouqueville, à cela ne tienne que vous ne ſoyés heureux, je vous promets de ne voir Mad. de deſſein qu’une fois le mois, car pour la rencontre je n’en peus pas reſpondre, mais c’eſt à vous à prendre vos ſeuretés pour cela, apres mille civilités de part & d’autres, ils ſe ſeparerent. On s’eſtonnera peut eſtre que Fouqueville, qui ſouffroit ſi impatiemment les rivaux aupres de Angelie fuſt ſi traittable avec Ardeliſe, mais la raiſon eſt, qu’avec la premiere il y avoit de l’amour, & avec l’autre rien que de la deſbauche, & que le corps peut ſouffrir des aſſociés, mais jamais le cœur. Quelque temps apres Lenix averti de la mauvaiſe conduitte de ſa femme, reſolut de l’emmener à la campagne, tant pour l’empeſcher de faire de nouvelles ſottiſes, que pour faire ceſſer le bruit que ſa preſence renouvelloit tous les jours, & en effect ſitoſt qu’elle fut partie, on ne ſe reſſouvint plus d’elle, & mille autres copies d’Ardeliſe, dont Paris eſt tout plein, firent en peu de temps oublier ce grand Original.
Le Comte Marcel premier Gentilhomme de la Chambre du Roy, & pour qui naturellement ſa Majeſté avoit de l’inclination, s’eſtoit retiré en une maiſon, qu’il avoit pres de Paris pour paſſer les feſtes de Paſques avec deux de ſes amys, l’Abbé le Camus, & Manchiny, celuy cy nepueu du Cardinal & l’autre un des auſmonïers du Roy, y ayant paſſé quatre au cinq jours, ſi non dans une grande devotion, au moins dans des plaiſirs fort innocens, Trimalet & Manicamp qui s’ennuyoient à Paris les allerent trouver. Sitoſt que l’Abbé le Camus les vit, les connoiſſans fort emportés, il perſuada Manchiny de retourner à Paris des le lendemain, qu’on diroit dans le monde qu’il ſe ſeroit paſſé d’eſtranges choſes entre eux, & comme Manchiny teſmoigna ce ſoir meſme ſon deſſein, Manicamp & Trimalet propoſerent à Marcel de prier Buſſy de venir paſſer deux ou trois jours à la Campagne avec eux, luy diſant que celuy la pourroit bien remplacer les deux autres, Marcel en eſtant demeuré d’accord, eſcrivit à Buſſy au nom des trois, qu’il eſtoit prié de quitter pour quelque temps le tracas du monde pour venir avec eux vacquer avec moins de diſtraction aux penſées de l’Eternité, mais avant que paſſer plus outre, il eſt à propos de dire qu’elle eſtoit Marcel, & quel eſtoit Rabutin.
Marcel avoit de gros yeux bleus à fleur de teſte, dont la prunelle eſtant à demy enſevelie ſoubs les paupieres, luy rendoit les regards languiſſans contre ſon intention, il avoit le nés bien fait la bouche petite & relevée, le teint beau, les cheveux blonds & dorés & en quantité, veritablement il avoit un peu trop d’embonpoint, il avoit l’eſprit vif, il imaginoit bien, mais il ſongeoit un peu trop à eſtre plaiſant, il aimoit à dire des equivoques, & des mots à double ſens, & pour ſe faire admirer d’avantage, il les faiſoit tout à loiſir dans ſon logis, & les debitoit comme des impromptus dans les Compagnies ou il alloit, il s’attachoit fort viſte d’admitié aux gens ſans aucun diſcernement, mais ſoit qu’il leur trouvaſt du merite ou non, il s’en laſſoit encor plus viſte, & ce qui faiſoit un peu plus durer ſon inclination, c’eſtoit la flatterie, mais qui ne l’euſt pas admiré, euſt eu beau eſtre admirable, il ne l’euſt pas eſtimé beaucoup, comme il croyoit qu’une marque de bon eſprit eſtoit la grande delicateſſe pour tous les ouvrages, il ne trouvoit rien à ſon gré de ce qu’il voyoit, & d’ordinaire il en jugeoit ſans cognoiſſance & ſans fondement, enfin il eſtoit tellement aveuglé de ſon propre merite, qu’il n’en voyoit point en autruy, & pour parler en turlupin comme luy, il avoit beaucoup de ſuffiſance & beaucoup d’inſuffiſance à la fois, il eſtoit hardy à la guerre & timide en amour, cepandant qu’il l’avoit voulu croire, il avoit mis à mal toutes les femmes qu’il avoit entrepriſes, & la verité eſt, qu’il avoit eſchoué aupres de certaines Dames, qui juſques la n’avoient refuſé perſonne.
Roger de Rabutin Comte de Buſſy meſtre de Camp de la Cavallerie legere avoit les yeux grands & doux, la bouche bien faitte, le nés grand tirant ſur l’aquilain, le front avancé, le viſage ouvert, & la phyſionnomye heureuſe, les Cheveux blonds deliés & clairs, il avoit dans l’Eſprit de la delicateſſe & de la force, de la gayeté & de l’enjouement, il parloit bien, il eſcrivoit juſte & agreablement, il eſtoit né doux, mais ſes envieux qui luy avoient fait ſon ..... l’avoient aigri en ſorte, qu’il ſe resjouiſſoit volontiers du malheur de ceux qu’il n’aimoit pas, il eſtoit bon amy & regulier, il eſtoit brave ſans oſtentation, il aimoit les plaiſirs plus que la fortune, mais il aimoit la gloire plus que les plaiſirs, il eſtoit galand avec toutes les Dames & fort civil, & la familiarite qu’il avoit avec ſes meilleurs amys, ne luy faiſoit jamais manquer au reſpect qu’il leur devoit. Cette maniere d’agir faiſoit juger qu’il avoit de l’amour pour elles, & il eſt certain qu’il en entroit tousjours un peu dans toutes les grandes amitiés qu’il avoit, il avoit bien ſervi a la guerre & fort longtemps, mais comme de ſon ſiecle ce n’eſtoit pas aſſés pour parvenir aux grands honneurs que d’avoir de la naiſſance, de l’eſpriſt, du ſervice, & du courage, avec toutes ſes qualités, il eſtoit demeuré a moitié chemin de ſa Fortune, par ce qu’il n’avoit pas la baſſeſſe de flatter les gens, en qui le Druide, ſouverain diſpenſateur des graces, avoit croyance, ou qu’il n’avoit pas eſté en eſtat de les luy arracher, en luy faiſant peur comme avoient fait la pluſpart des Mareſchaux de ſon temps. Buſſy donc ayant receu le billet de Marcel monta à cheval auſſy toſt, & l’alla trouver. Il rencontra ſes amys fort diſpoſés à ſe bien reſjoüir, & luy qui d’ordinaire ne troubloit pas les feſtes, fit tout ce qu’il peut pour rendre la joye plus complette, il leur dit, en les abordant, je ſuis bien aiſe mes amys de vous trouver deſtachés du monde comme vous eſtes, il faut des graces particulieres de Dieu pour faire ſon ſalut dans les embarras des Cours, l’ambition, l’envie, la mesdiſance, l’amour, & mille autres paſſions emportent les cœurs, les mieux nés, a des crimes dont ils ſont incapables dans des retraittes comme celle cy, ſauvons nous donc, mes chers amys, & comme pour eſtre agreable à Dieu, il n’eſt pas néceſſaire de pleurer ny de mourir de faim, rions mes chers & faiſons bonne chere. Ce ſentiment la eſtant generalement approuvé, on ſe prepara pour la chaſſe l’apres-disnée, & on mit ordre d’avoir des concerts d’inſtrumens pour le lendemain, apres avoir couru quatre ou cinq heures ces Meſſ. revinrent affamés faire le plus grand repas du monde, le ſouper eſtant finy, apres avoir duré trois heures, pendant lesquelles la Compagnie avoit eſté dans cette gayeté, qui accompagne tousjours la bonne conſcience, on fit amener des chevaux pour ſe promener dans le parc, ce fut la que ces quatre amys ſe trouvant en liberté, pour s’encourager davantage à meſpriſer le monde, propoſerent de medire de tout le genre humain, mais un moment apres la reflexion fit dire a Buſſy, qu’il falloit excepter leurs bons amys de cette propoſition generale, cet avis ayant eſté approuvé, chacun demanda au reſte de la compagnie quartier
peur pour ce qu’il aimoit, cela eſtant fait & le ſignal donné pour le meſpris des choſes d’icy bas, les bons amys commencerent le cantique qui s’enſuit.
On peut bien juger qu’ayant debuté par la, tout fut compris dans le Cantique, à la reſerve des amys de chacun de ces quatre Meſſieurs, mais comme le nombre en eſtoit petit, le Cantique fut grand & tel que pour n’en rien oublier il faudroit pour luy ſeul un volume. Une partie de la nuit s’eſtant paſſée à ce plaiſir champeſtre, on reſolut de s’aller repoſer : chacun donc ſe quitta fort ſatisfait de voir le progrés que l’on commencoit à faire dans la devotion, le lendemain Marcel & Buſſy s’eſtant leués pluſtoſt que les autres, allerent dans la Chambre de Manicamp, mais ne l’ayant point trouvé, & le croyant dans le parc à la promenade, ils allerent dans la Chambre de Trimalet, avec lequel ils trouverent Manicamp couché, vous voyés mes amys, leur dit Manicamp, que je taſche de profiter
des des choſes que vous dites hier, touchant le meſpris du monde, j’ay desja gagné ſur moy d’en meſpriſer la moitié, & j’eſpere que dans peu de temps, hors mes amys particuliers, je ne feray pas grand cas de l’autre, ſouvent on arrive à meſme fin par differentes voyes, luy reſpondit Buſſy, pour moy je ne comdamne point vos manieres, chacun ſe ſauve à ſa guiſe, mais je ſuis bien aſſuré de n’aller point a la beatitude par le chemin que vous tenés : je m’eſtonne, repartit Manicamp, que vous parlés encor comme vous faittes, & que Mad. de Cheneville ne vous ait pas rebuté d’aimer les femmes ; à propos de Madame de Cheneville, reprit Marcel, je vous prie de nous dire comment vous rompiſtes avec elle, car on en parle differemment, les uns diſent que vous eſtiés jalous du Comte du Lude & les autres que vous la ſacrifiaſtes à Mad. Beliſe & perſonne n’a creu, comme vous l’aviés dit tous deux, que ce fut une raiſon d’intereſt, quand je vous auray fait voir repartit Buſſy qu’il y a ſix ans que j’aime Madame Beliſe, vous croirés bien qu’il n’entroit point d’amour dans la rupture, qui ſe fit l’année paſſée entre Mad. & de Cheneville, & moy, he mon cher interrompit Marcel, que nous vous ſerions obligés, ſi vous vouliés prendre la peine de nous comter une Hiſtoire amoureuſe, mais auparavant faitte nous je vous prie le portrait de Mad. de Cheneville, car je n’ay veu jamais deux perſonnes s’accorder ſur ſon ſujet, c’eſt la definir en peu de mots que ce que vous dittes la, reſpondit Buſſy, on ne s’accorde point ſur ſon ſujet par ce qu’elle eſt ineſgale, & qu’une ſeule perſonne ne la voit pas aſſés longtemps, pour remarquer le changement de ſon humeur, mais moy qui l’ay tousjours veuë depuis ſon enfance je peux bien vous contenter ſur cette matiere.
Portrait de Madame
de
CHENEVILLE
Adame de Cheneville continua
il, à d’ordinaire le plus
beau teint du monde les yeux petits
& brillants, la bouche platte, mais
de belle couleur, le front avancé, le
nés ſeul ſemblable à ſoy, ny long,
ny petit, carré par le bout, & la machoire
comme le bout du nés, &
tout cela qui en deſtail n’eſt pas beau,
eſt à tout prendre aſſéz agreable,
elle à la taille belle ſans avoir bon
air, elle à la jambe bien faitte & la
gorge, les bras & les mains mal taillés,
elle à les Cheveux blonds, deliés
& eſpais, elle à bien dancé, & l’oreille
encor fort juſte, elle à la voix
agreable, & ſcait un peu chanter.
Voila pour le dehors à peu pres comme
elle eſt faitte, il n’y à point de femme en France qui euſt plus d’eſprit,
& fort peu qui en ayent autant,
ſa maniere eſt vive & divertiſſante,
il y en a qui diſent que pour
une femme de qualité ſon caractere
eſt un peu trop badin. Du temps
que je la voyois, je trouvois ce jugement
la un peu ridicule, & j’admirois
ſon burleſque ſous le nom de
gayeté, aujourd’hui que ne la voyant
plus, ſon grand feu ne m’eſbloüit
pas, je demeure d’accord qu’elle
veut eſtre trop plaiſante, ſi on a de
l’Eſprit & particulierement de cet
Eſprit gay & enjoûé, on n’a qu’à
la voir, on ne perd rien avec elle,
elle vous entend, elle entre juſte
dans tout ce que vous dittes, elle
vous devine, & vous mene quelquesfois
bien plus loing que vous
ne penſés aller, quelquesfois auſſy
on luy fait bien voir du Pays, la
chaleur de la plaiſanterie l’emporte,
& en cet eſtat elle reçoit avec
joye tout ce qu’on luy veut dire
de libre, pourveu qu’il ſoit enveloppé,
elle y reſpond meſme avec uſure,
croyant qu’il iroit du ſien ſi elle n’alloit pas au delà de ce que l’on
luy à dit, avec tant de feu il n’eſt
pas eſtrange que le diſcernement
ſoit mediocre, les deux choſes eſtant
d’ordinaire incompatibles, & la nature
n’ayant pas fait de miracle en
ſa faveur, un ſot eveillé l’emportera
tousjours aupres d’elle ſur un
honeſte homme ſerieux : la gayeté
des gens la preoccupe, la plus grande
marque d’eſprit qu’on luy peut
donner, c’eſt d’avoir de l’admiration
pour elle : elle aime l’encens, elle
aime d’eſtre aimée & pour cela elle
s’aime beaucoup : elle donne des louanges
pour en recevoir, & aime generallement
tous les hommes, quelqu’aage,
quelque naiſſance, &
quelque merite qu’ils ayent, & de
quelque profeſſion qu’ils ſoient : tout
luy eſt bon depuis le manteau Royal
juſques à la Soutane : entre les
hommes elle aime mieux un amant,
qu’un amy, & parmy les amans
les gays que les triſtes : le melancholique
flattant ſa vanité & les
eveillés ſon inclination, elle ſe
flatte avec ceux cy & ſe flatte de l’opinion qu’elle a bien du merite,
d’avoir peu cauſer de la langueur
à ceux la.
Elle eſt d’un temperament froid, au moins ſi l’on en croit ſon mary, c’eſt en quoy il avoit obligation a ſa vertu, comme il diſoit, toute ſa chaleur eſt à l’Eſprit, à la verité elle recompenſe bien la froideur de ſon temperament. Si l’on s’en rapporte aux actions, la foy conjugale n’a point eſté Violée : ſi l’on regarde l’intention, c’eſt une autre choſe, pour en parler franchement, je croy que ſon mary s’eſt tiré d’affaire devant les hommes, mais je le tiens comme devant Dieu, cette belle qui veut eſtre à tous les plaiſirs & trouver un moyen ſeur à ce qui luy ſemble pour ſe resjouir ſans qu’il en couſte rien à ſa reputation, elle s’eſt fait amye de quatre ou cinq demy prudes, avec lesquelles elle va dans tous les lieux du monde, elle ne regarde pas tant ce qu’elle fait qu’avec qui elle eſt, en ce faiſant elle ſe perſuade que la Compagnie rectifie ſes actions, & pour moy, je penſe que l’heure du berger, qui ne ſe rencontre d’ordinaire que teſte à teſte avec toutes les autres femmes, ſe trouveroit pluſtoſt avec celle cy au milieu de ſa famille, quelquesfois elle refuſe honeſtement une partie de promenade publique, pour s’eſtablir à l’eſgard de tout le monde dans une opinion de grande regularité, & quelque temps apres croyant marcher à couvert ſur ce refus qu’elle aura fait eſclatter, elle fera cinq ou ſix parties de promenade particuliere, elle aime naturellement le plaiſir, deux choſes l’obligent quelque fois de s’en priver, la politique & l’ineſgalité, & c’eſt par l’une ou par l’autre de ces raiſons la, que bien ſouvent elle va au ſermon, le lendemain d’une aſſemblée, avec quelque façon qu’elle donne de temps en temps au public, elle croit preoccuper tout le monde, & s’imagine qu’en faiſant un peu de bien, & un peu de mal, tout le pire que l’on pourroit dire, c’eſt que l’un portant l’autre, elle eſt honeſte femme, les flatteurs, dont ſa petite Cour eſt plaine, luy en parlent d’autre maniere, ils ne manquent jamais de luy dire qu’on ne ſauroit mieux accorder ce qu’elle fait, la ſageſſe avec le monde, le plaiſir avec la vertu.
Pour avoir de l’Eſprit & de la qualité, elle ſe laiſſe un peu trop eſblouir aux grandeurs de la Cour, le jour que la Reine luy aura parlé & peut eſtre demandé avec qui elle ſera venuë, elle ſera trans-portée de joye, & long-temps apres elle trouvera moyen d’apprendre à tous ceux, des quels elle ſe voudra attirer du reſpect, la maniere obligeante avec laquelle la Reine luy aura parlé. Un ſoir que le Roy la venoit de faire dancer, s’eſtant remiſe à ſa place qui eſtoit aupres de moy il faut avoüer, me dit elle, que le Roy a de grandes qualités, je croy qu’il obſcurcira la gloire de ſes predeceſſeurs : je ne pus m’empeſcher de luy rire au nés, voyant à quel propos elle luy donnoit ſes louanges, & de luy reſpondre, on n’en peut pas douter, Madame, apres ce qu’il vient de faire pour vous. Elle eſtoit alors ſi ſatisfaitte de ſa Majeſté, que je la vis ſur le point pour luy teſmoigner ſa reconnoiſſance de crier vive le Roy.
Il y a des gens qui ne mettent que les choſes ſaintes pour bornes à leurs amitiés & qui feroient tout pour leurs amys à la reſerve d’offenſer Dieu, ces gens la s’appellent amys juſques aux autels. L’Amitié de Mad. de Cheneville eſt d’autre nature, cette belle n’eſt amye que juſques à la bourſe, il n’y a qu’elle de jolie femme au monde qui ſe ſoit deshonorée par l’Ingratitude. Il faut que la néceſſité luy face grand peur, puiſque pour en eviter l’ombre ſeulement, elle n’apprehende pas la honte : ceux qui la veulent excuſer diſent qu’elle defere en cela au conſeil des gens qui ſçavent ce que c’eſt que la faim, & qui ſe ſouviennent encor de leur premiere pauvreté, qu’elle tienne cela d’autruy ou qu’elle ne le doive qu’a elle meſme, il n’y a rien de ſi naturel que ce qui paroiſt dans ſon œconomie.
La plus grãde applicatiõ, qu’a Mad. de Cheneville, eſt à paroiſtre tout ce qu’elle n’eſt pas, depuis le temps qu’elle s’y eſtudie, elle a desja appris à tromper ceux qui ne la voyent guere, ou qui ne s’appliquent pas à la connoiſtre, mais comme il y a des gens qui ont pris en elle plus d’intereſt que d’autres, ils l’ont deſcouverte, & ſe ſont apperceus malheureuſement pour elle que tout ce qui reluit n’eſt pas or.
Madame de Cheneville eſt ineſgale juſques au paupieres & aux prunelles de ſes yeux, elle les a de differente couleur, & les yeux eſtans le miroir de l’ame, ces eſgaremens ſont comme un avis, que donne la nature à ceux qui l’approchent, de ne pas faire un grand fondement ſur ſon amitié.
Je ne ſcay ſi c’eſt parce que ſes bras ne ſont pas trop beaux, qu’elle ne les tient pas trop chers, ou qu’elle ne s’imagine pas faire une ſaveur, la choſe eſtant ſi generale, mais enfin les prend & les baiſe qui veut. Je penſe que c’eſt aſſés pour luy perſuader qu’il n’y a point du mal, qu’elle croit qu’il n’y a point de plaiſir, il n’y auroit plus que l’uſage qui la pourroit contraindre, mais elle ne balance pas à le choquer pluſoſt que les hommes, ſcachant bien qu’ayans fait les modes, la bienſeance ne ſera plus, quand il leur plaira, renfermer dans des bornes ſi eſtroittes.
Voila, mes chers, le portrait de Mad. de Cheneville, ſon bien qui accommodoit fort le mien, par ce qu’il eſtoit en partage de ma maiſon, obligea mon Pere de ſouhaitter que je l’eſpouſaſſe, mais quoy que je ne la conneuſſe pas alors ſi bien, que je fais aujourd’hui, je ne reſpondis pourtant point au deſſein de mon Pere. Certaine maniere effrontée que je luy voyois, me la faiſoit apprehender, & je la trouvois la plus jolie fille du monde pour eſtre femme d’un autre. Ce ſentiment la m’aida fort à ne la point eſpouſer, mais comme elle fut mariée un peu de temps apres, j’en devins amoureux, & la plus forte raiſon qui m’obligea d’en faire ma maiſtreſſe, fut celle qui m’avoit empeſché d’eſtre ſon mary.
Comme j’eſtois ſon fort proche parent, j’avois un fort grand accés chez elle, & je voyois les chagrins que ſon mary luy donnoit tous les jours, elle s’en plaignoit à moy bien ſouvent, & me prioit de luy faire honte de mille attachemens ridicules qu’il avoit. Je la ſervis en cela quelque temps fort heureuſement, mais enfin le naturel de ſon mary l’emportoit ſur mes conſeils. De propos deliberé je me mis dans la teſte d’eſtre amoureux d’elle, plus par la commodité de la conjoncture que par la force de mon inclination, un jour donc Cheneville m’avoit dit qu’il avoit paſſé la veille la plus agreable nuit du monde, non ſeulement pour luy, mais auſſy pour la Dame, avec qui il l’avoit paſſée, vous pouvéz croire que ce n’eſt pas avec vôtre couſine, c’eſt avec Ninon : tant pis pour vous, luy disje, ma Couſine vaut mille fois mieux, & je ſuis aſſuré que ſi elle n’eſtoit voſtre femme qu’elle ſeroit voſtre maiſtreſſe : cela pourroit bien eſtre me reſpondit il. Je ne l’eus pas ſi toſt quitté que je l’allay comter à Mad. de Cheneville, il y a bien de quoy ſe vanter à luy, me dit elle, en rougiſſant de deſpit : ne faitte pas ſemblant, de ſçavoir cela reſpondis je, car vous en voyés la conſequence : je croy que vous eſtes fol, reprit elle, de me donner cet avis, ou que vous croyés que je le ſuis : vous le ſeriés bien plus que moy, Mad. luy repartis je, ſi vous ne luy rendiés la pareille, ſans luy redire ce que je vous ay dit, vangés vous ma belle Couſine je ſeray de la moitié de la vengeance, car enfin vos intereſts me ſont auſſy chers que les miens propres : tout beau Monſ. le Comte, me dit elle, je ne ſuis pas ſi faſchée que vous penſés. Le lendemain ayant trouvé Cheneville au Cours, il ſe mit avec moy dans mon Caroſſe, auſſy toſt qu’il y fut, je penſe, me dit il, que vous avés dit à voſtre Couſine, ce que je vous dis hier de Ninon, par ce qu’elle m’en a touché quelque choſe : non Repliquay je, je ne luy en ay point parlé, mais comme elle à de l’Eſprit, elle dit tant de choſes ſur le chap. de la jalouſie, qu’elle rencontre quelques fois la verité, s’eſtant rendu à une ſi bonne raiſon, me remit ſur les bonnes Fortunes, & apres m’avoir dit mille avantages, qu’il y avoit d’eſtre amoureux, il conclut par me dire qu’il le vouloit eſtre toute ſa vie, & meſme qu’il l’eſtoit de Ninon autant que on le pouvoit eſtre, qu’ils s’en alloit paſſer la nuit à S. Cloud avec elle, & avec Vaſſe, qui leur donnoit une feſte, & dont ils ſe mocquoient enſemble, je luy redis ce que je luy avois dit mille fois que quoy que ſa femme fuſt ſage, il en pouvoit tant faire, qu’enfin il l’a deſeſpereroit, & que quelque honeſte homme venant amoureux d’elle en meſme temps, qu’elle luy feroit de meſchans tours, & ſeroit obligée de chercher des douceurs dans l’amour, & la vengeance, & la deſſus nous eſtans ſeparés, je me retiray chez moy, d’ou j’eſcrivis cette lettre à ſa femme.
LETTRE.
E n’avois pas tort hier, Mad. de
me deffier de voſtre imprudence,
vous avés dit à voſtre mary, ce que je
vous ay dit, vous voyés bien que ce n’eſt
pas pour mon intereſts, que je vous en
fais reproche, car tout ce qui m’en
peut arriver, c’eſt de perdre ſon amitié,
& pour vous, Mad. il y a bien
plus à craindre, j’ay pourtant eſté aſſés
heureux pour l’en deſabuſer, au reſte,
Madame, il eſt tellement perſuadé
qu’on ne peut eſtre honeſte homme
ſans eſtre tousjours amoureux, que je
deſeſpere de vous voir jamais contente,
ſi vous faittes dependre voſtre
plaiſir à n’eſtre aimée que de luy,
mais que cela ne vous alarme pas, Madame,
comme j’ay commencé de vous
ſervir, je ne vous abandonneray pas dans l’eſtat ou vous eſtes, vous ſcavés
que la jalouſie a quelques fois plus de
vertu pour retenir un Cœur que les charmes
& que le merite, je vous conſeille
d’en donnér à voſtre mary, ma belle
Couſine, & pour cela je m’offre à vous, ſi
vous le faitte revenir par la je vous aime
aſſés pour recommencer mon premier
perſonnage de voſtre agent aupres de
luy, & me ſacrifier encor pour vous rendre
heureuſe : s’il faut qu’il vous echappe,
aimés moy, ma chere Couſine, &
je vous ayderay à vous vanger en vous
aimant toute ma vie.
Le page à qui je donnay cette lettre, l’eſtant allé porter à Mad. de Cheneville, il la trouva endormie, & comme il attendoit qu’on l’eſveillaſt, Cheneville arriva de la campagne, celuy cy ayant ſceu de mon page, que je n’avois point inſtruit la deſſus, ne prevoyant pas que le mary deuſt arriver ſitoſt, ayant ſceu donc qu’il avoit une lettre à rendre de ma part à ſa femme, il luy demanda ſans rien ſoubconner, & l’ayant leue à l’heure meſme luy dit de s’en retourner, & qu’il n’y avoit nulle reſponſe à faire. Vous pouvés juger comme je le receus, je fus ſur le point de le tuër, ſongeant au danger ou il avoit expoſé ma Couſine, & je ne dormis pas une heure cette nuit la. Cheneville de ſon coſté ne la paſſa pas meilleure que moy, & le lendemain apres de grands reproches qu’il fit à ſa femme, il luy deffendit de me voir : elle me le manda & qu’avec un peu de patience tout cela ſe raccommoderoit un jour. Six moys apres Cheneville fut tué en duel par le Chevallier d’Albret, ſa femme parut inconſolable de ſa mort, les ſujets de le hayr eſtant connus de tout le monde, on crut que ſa douleur n’eſtoit que grimace, pour moy qui avois plus de familiarité avec elle que les autres, je n’attendis pas ſi longtemps qu’eux à luy parler de choſes agreables, & bientoſt apres, je luy parlay d’amour, mais ſans façon & & comme ſi je n’euſſe jamais fait autre choſe, elle me fit une de ces reponſes d’oracle, que les femmes font d’ordinaire dans les commencemens, que ma paſſion qui eſtoit aſſés tranquile me fit paroiſtre peu favorable, peut eſtre auſſy l’eſtoit elle, je n’en ſçay rien, mais je ſçay bien que ſi Mad. de Cheneville n’avoit pas l’intention de m’aimer, on ne peut pas avoir plus de complaiſance pour elle, que j’en eus à la rencontre. Cepandant comme j’eſtois ſon plus proche parent du coſté le plus honorable, elle me fit mille avances pour eſtre ſon amy, & moy qui luy trouvois d’une maniere d’eſprit, qui me resjouiſſoit, je ne fus pas faſché de demeurer ſur ce pied la aupres d’elle, je la voyois preſque tous les jours, je luy eſcrivois, je luy parlois d’amour en riant, je me brouillois avec mes plus proches pour ſervir de mon credit & de mon bien ceux qu’elle me recommandoit, enfin ſi elle euſt eu beſoin de tout ce que j’ay au monde, je luy aurois eu grande obligation de me donner lieu de l’en aſſiſter, comme mon amitié reſſembloit aſſés a l’amour, Madame de Cheneville en fut aſſés ſatisfaitte, au moins tant que je n’aimay pas ailleurs, mais le hazard, comme je vous diray en ſuitte, m’ayan fait aimer Mad. Amaranthe ma couſine, elle ne me teſmoigna plus tant de tendreſſe, qu’elle faiſoit lors qu’elle croyoit que je n’aimois qu’elle. De temps en temps nous avions quelques petites brouilleries, qui veritablement s’accommodoient, mais qui faiſoient dans mon cœur, & je croy, dans le ſien des ſemences de diviſion, au premier ſujet que nous aurions l’un ou l’autre, & qui mêmes eſtoit capables d’aigrir des choſes indifferentes, enfin s’eſtant preſenté une occaſion ou j’avois beſoin de Madame de Cheneville, & ou ſans ſon aſſistance j’eſtois en danger de perdre ma Fortune. Cette ingratte m’abandonna & me fit en amitié la plus grande infidelité du monde, voila mes chers, ce qui me fit rompre avec elle & bien loing de la ſacrifier à Beliſe, comme on a dit, celle cy que j’aimois, il y avoit longtemps, n’empeſcha de faire tout l’eſclat que meritoit une telle ingratitude. Buſſy ayant ceſſé de parler, qu’eſt ce que c’eſt, luy dit Marcel, que tout ce qu’on a dit de Jeremie, & de Mad. de Cheneville, il a eſté bien avec elle : avant que vous reſpondre à cela, repartit Buſſy, il faut que vous ſcachiés ce que c’eſt que Jeremie.
Il a le viſage petit & laid, beaucoup de cheveux, la taille belle, il eſtoit né pour eſtre fort gros, mais la crainte d’eſtre incommodé & deſagreable luy ont fait prendre des ſoins ſi extraordinaires pour s’amaigrir, qu’enfin il en eſt venu à bout, veritablement ſa belle taille luy a couſté quelque choſe de ſa ſanté, il s’eſt gaſté l’eſtomac, par les diettes qu’il a faittes, & le vinaigre dont il a uſé : il eſt adroit à cheval, il dance bien, il fait bien des armes, il eſt brave & s’eſt fort bien battu contre Vardes, & l’on luy a fait injuſtice quand on a doutté de ſa valeur : le fondement de cette mesdiſance eſt que toute la jeuneſſe de ſa volée, ayant pris party dans la guerre, il s’eſt contenté de faire une campagne de volontaire, mais cela vient de ce qu’il eſt pareſſeux, & qu’il aime ſes plaiſirs : en un mot, il a du courage & n’a point d’ambition, il a l’eſprit doux, il eſt agreable avec les femmes, il en a tousjours eſté bien traitté, & il ne les aime pas long temps : les raiſons que l’on voit de ſa bonne Fortune, outre ſa bonne mine, ſont la reputation d’eſtre diſcret, & d’avoir de grandes parties pour l’amour, mais ce qui le fait par tout reuſſir ſeurement, c’eſt qu’il pleure quand il veut, & que rien ne perſuade tant les femmes, qu’on aime, que les larmes. Cepandant ſoit qu’il luy ſoit arrivé des malheurs teſte à teſte, ſoit que ſes envieux veulent que ce ſoit ſa faute de n’avoir point d’enfans, il ne deshonore pas trop les femmes qu’il aime. Madame de Cheneville eſt une de celles pour qui il a eu de l’amour, mais ſa paſſion finiſſant, lors que cette belle commencoit d’y reſpondre, les contretemps l’ont ſauvée, & ne ſe ſont peu rencontrer, & comme il l’a tousjours veüe du depuis, quoy que ſans attachement, on n’a pas laiſſé de dire qu’elle l’avoit aimé, & bien que cela ne fuſt pas vray, c’eſtoit tousjours le plus vrayſemblable à dire, il a eſté pourtant le foible de Mad. de Cheneville & celuy, pour qui elle a eu plus d’inclination, quelque plaiſanterie qu’elle en ait voulu faire, cela me fait reſſouvenir d’un couplet de chanſon qu’elle fit, ou elle fit parler ainſy Mad. de Sourdy, qui eſtoit groſſe :
On dit que nous avons tous deux,
Ce qui rend un homme amoureux,
J’entends un honeſte homme,
Et non pas comme,
Celuy, que je ſçay
Qui ne ſçait point le mal que j’ay.
Perſonne au monde n’a plus de gayeté, plus de feu ny l’Eſprit plus agreable qu’elle, Menage en eſtant devenu amoureux, & ſa naiſſance, ſon aage & ſa figure l’obligeant de cacher ſon amour autant qu’il pouvoit, ſe trouva un jour chez elle dans le temps qu’elle vouloit ſortir pour aller faire quelques emplettes, ſa Demoiſelle n’eſtant point en eſtat de la ſuivre elle dit à Menage de monter dans ſon caroſſe avec elle, celuy cy badinant en apparence, mais en effect eſtant faſché luy dit qu’il luy eſtoit bien rude de voir qu’elle n’eſtoit pas contente des rigueurs qu’elle avoit depuis ſi long temps pour luy, mais qu’elle le meſpriſoit encor au point de croire qu’on ne pouvoit meſdire de luy & d’elle, mettés vous, luy dit elle, mettés vous dans mon caroſſe, ſi vous me faſchés, je vous iray voir chéz vous. Comme Buſſy achevoit la derniere parole on vint dire à ces Meſſieurs que l’on ſervoit ſur table, ils allerent diſner & le repas s’eſtant paſſé, avec la gayeté ordinaire, ils s’en allerent dans le parc ou ils ne furent pas plutoſt qu’ils prierent Buſſy de leur raconter l’Hiſtoire de Beliſe & de luy, ce que leur ayant accordé, il commença de cette maniere.

Hiſtoire de Buſſy &
de
BELISE.
Inq ans auparavant la brouillerie
de Mad. de Cheneville &
de moy, m’eſtant trouvé au commencement
de l’hyver à Paris, fort
amy de des Feuilles & de Geraſte,
nous nous miſmes tous trois dans la
teſte d’eſtre amoureux, & par ce que
nous ne voulions pas que nos affaires
nous ſeparaſſent les uns des autres,
nous jettaſmes les yeux ſur
ce qu’il y avoit de jolies femmes,
pour voir ſi nous n’en pourions pas
trouver trois, qui fuſſent auſſy amyes
que nous, ou qui le puſſent devenir :
nous ne cherchaſme pas long
temps ſans rencontrer ce qui nous
falloit. Meſdames Beliſe, Amaranthe, & Uranie eſtoyent fort amyes,
& fort aimables, mais comme peut
eſtre euſſions nous eu de la peine à
nous accorder ſur le choix, & que
le merite de ces Dames n’eſtoit pas
ſi eſgal, que nos inclinations nous
portaſſent à les aimer eſgalement,
nous convinſmes de faire trois billets
de leur trois noms, de les mettre
dans une bourſe, & de nous en
tenir en les tirant à ce que le ſort en
ordonneroit. Mad. Beliſe eſcheut
à des Feuilles, Mad. Uranie, à Geraſte,
& Mad. Amaranthe à moy. La
Fortune en ce rencontre monſtra
bien quelle eſtoit aveugle, car elle
fit une faveur à des Feuilles, dont il
ne connut pas ſi bien le prix que
j’euſſe fait, mais enfin il fallut me
contenter de ce qu’elle m’avoit donné,
& comme je n’avois veu que
cinq ou ſix fois Mad. Beliſe, je crus
que les ſoins que j’allois rendre a
Mad. Amaranthe, eſſaceroit de mon
ame l’esbauche d’une paſſion.
Nous, nous embarquaſmes donc aupres de nos Maiſtreſſes : des Feuilles, ayant teſmoigné quinze jours trois ſepmaines de l’amour à Mad. Beliſe par des aſſiduités, ſe reſolut enfin de luy en parler, d’abord il trouva une femme qui ſans trop faire la ſevere, luy parut ſi naturellement ennemye des engagemens, qu’il faillit à deſeſperer de reuſſir aupres d’elle, ou du moins d’y reuſſir promptement : il ne ſe rebuta point, & quelque temps apres il la trouva plus incertaine, & enfin la preſſa tant & luy parut ſi amoureux, qu’elle luy permit d’eſperer d’eſtre aimé quelque jour. Mais avant que de paſſer outre il eſt à propos de faire la peinture de Madame Beliſe & de des Feuilles.
Madame Beliſe à les yeux petits, noirs & brillans, la bouche agreable, le nés un peu trouſſé, les dents belles & nettes, le teint trop vif, les traits fins & delicats & le tour du viſage agreable, elle à les cheveux noirs, longs, & eſpais, elle eſt propre au dernier point, & l’air qu’elle ſouffle eſt plus pur que celuy qu’elle reſpire, elle a la gorge la mieux faitte du monde les bras & les mains faits au tour, elle n’eſt ny grande ny petite, mais d’une taille fort aiſée, & qui ſera tousjours agreable, ſi elle la peut ſauver de l’incommodité de trop d’embonpoint, Madame Beliſe a l’eſprit vif & penetrant, comme ſon teint juſques à l’exces, elle parle & eſcrit avec une facilité ſurprenante, & le plus naturellement du monde, elle eſt ſouvent diſtraitte en converſation, & l’on ne luy peut guere dire de choſes d’aſſés de conſequence, pour occuper toute ſon attention, elle vous prie quelquesfois de luy apprendre une nouvelle, & comme vous commencés la narration elle oublie ſa curioſité, & le feu dont elle eſt pleine, fait qu’elle vous interrompt pour parler d’autres choſes.
Madame Beliſe aime la muſique & les vers, elle en fait même de fort jolis & chante mieux que femme de France de ſa qualité, perſonne ne dance mieux qu’elle, elle craint la ſolitude, elle eſt bonne amye, juſques à prendre brutalement le party de ceux qu’elle aime, quand on en veut mal parler devant elle, & juſques à leur donner tout ſon bien s’ils en avoient beſoin, elle garde relligieuſement leurs ſecrets, elle ſcait bien vivre avec tout le monde, elle eſt civile comme il faut que le ſoit une femme de qualité, & quoy que elle aime aſſés a ne faſcher perſonne, ſa civilité ne laiſſe pas de tenir plus de la gloire que de la flatterie, cela fait qu’elle ne gagne pas fitoſt les cœurs que beaucoup d’autres plus inſinuantes, mais quand on connoiſt ſa fermeté on s’attache bien plus fortement à elle.
Des Feuilles n’eſt pas tout à fait pour homme, ce que Madame Beliſe eſt pour femme, ce ſont des merites differends, celuy cy a neantmoins quelque faux brillans, qui peut esblouir d’abord les eſtourdis, mais qui ne trompe pas les gens qui font des reflexions. Il a les yeux bleus & vifs, la bouche grande, le nés court, les cheveux friſés & un peu ardens, la taille aſſés belle, les genoux en dedans, il a trop de vivacité, il parle trop & veut être tousjours plaiſant, mais il ne fait pas tousjours ce qu’il veut, cela s’entend avec les honneſtes gens, car pour le peuple, & les Eſpriſts mediocres, avec qui il nous faut tousjours avoir la bouche ouverte pour rire ou pour parler, il eſt admirable, il a l’eſpriſt leger, & le cœur dur juſqu’à l’ingratitude, il eſt envieux, & c’eſt luy faire un outrage que d’avoir de la proſperité, il eſt vain & fanfaron, & à ſon avenement dans le monde, il nous avoit ſi ſouvent dit qu’il eſtoit brave, qu’on faiſoit conſcience [1], cepandant on fait conſcience aujourd’hui de le croire. Je vous ay dit que Madame Beliſe perſuadée qu’il avoit une violente paſſion pour elle, luy avoit laiſſé eſperer de pouvoir eſtre aimé, tout autre que des Feuilles euſt fait de cette affaire la plus aimable affaire du monde, mais il eſtoit leger comme je vous ay dit, & n’aimoit que par boutade, il en faiſoit aſſés pour eſchauffer ſa maiſtreſſe, & trop peu pour luy faire prendre party, comme je diſois à cette belle qu’il l’aimoit fort, car des Feuilles m’avoit prié devant elle, de parler pour luy en ſon abſence, elle ſe mocquoit de moy, & me faiſoit remarquer quelques endroits de ſon procedé qui deſtruiſoient les bons offices que je luy voulois rendre, je ne laiſſois pas de l’excuſer & ne pouvant ſauver ſa conduitte, je juſtifiois au moins ſes intentions. Nous eſtions à peu pres en meſmes termes Geraſte & moy avec Meſdames Uranie, & Amaranthe, c’eſt a dire qu’elles vouloient bien que nous les aimaſſions, mais veritablement nous faiſions mieux noſtre debvoir aupres d’elles, que des Feuilles aupres de Mad. Beliſe. Enfin trois mois s’eſtans paſſés, pendant lesquels[2] ſe trouvoit plus engagée par les choſes que je luy diſois en faveur de des Feuilles, que par l’amour qu’il luy teſmoignoit, il fallut que cet amant allaſt ſervir à l’armée à un regiment d’infanterie qu’il avoit, cet adieu luy fit ſentir qu’elle avoit dans le cœur pour luy un peu plus de bonté, qu’elle n’avoit cru, & meſme elle luy en laiſſa voir quelque choſe, mais quoy que c’en fuſt aſſés, pour rendre un honneſte homme heureux, cela ne pouvoit pas choquer la vertu la plus ſevere. Des Feuilles en partant luy fit mille proteſtations de l’aimer toute ſa vie, quand meſme elle s’opiniaſtreroit à ne point respondre à ſa paſſion, & luy & moy la preſſaſmes tant de luy accorder la permiſſion de luy eſcrire, qu’elle y conſentit.
Quelque temps apres ce deſpart, m’apercevant que le commerce que j’avois pour mon amy avec ſa maiſtreſſe, m’avoit bien plus touché le cœur en me la faiſant connoiſtre de plus prés, & que les efforts que j’avois fait pour connoiſtre Mad. Amaranthe, ne m’avoient point guery de Mad. Beliſe, je reſolus de ne la plus voir ſi ſouvent, pour n’eſtre pas ſi ſouvent partagé entre l’honneur, & l’amour propre. Tant que des Feuilles fut à Paris, ſa maiſtreſſe ne prit pas garde que je la voyois moins qu’à l’ordinaire, mais comme il fut party, elle connut du changement, ma maniere de vie la mit en peine, croyant que ma retraitte eſtoit une marque de refroidiſſement de des Feuilles, de qui, même depuis ſon départ, elle n’avoit receu nulles nouvelles. Quelques jours apres m’ayant envoyé prier de l’aller voir, que vous ay je fait, me dit elle, je ne vous vois plus, vôtre amy a il quelque part en vos abſences ? non, Madame luy reſpondis je, cela ne regarde que moy, comment, dit elle, vous ay-je donné quelque ſujet de plainte ? non, Madame, luy dis je, je ne me ſçaurois plaindre que de la fortune. L’embarras, avec lequel je luy dis cela, l’obligea à me preſſer de luy en dire d’avantage, hé quoy adjouſta elle me cacheriés vous vos affaires ? à moy qui vous fais voir tout ce que j’ay dans le cœur, ſi cela eſtoit je me plaindrois de vous : ah que vous eſtes preſſante luy reſpondis je, eſt ce avoir de la diſcretion que d’arracher le ſecret de ſon amy, & ne devés vous pas voir que je ne vous dois pas dire le mien, puisque je ne le vous dis pas en l’eſtat ou je ſuis avec vous, ou pluſtoſt ne le deuriés vous pas deviner, puiſque ..... ah n’achevés pas Monſ. me dit elle, j’ay peur de vous entendre, & j’ay peur d’avoir ſujet de me faſcher, & de perdre l’eſtime que je fais de vous, non non Mad. ne craignés rien, bien qu’il me fuſt important de me l’apprendre, je ne laiſſeray pas de faire mon devoir, mais puiſque nous en ſommes venus ſi avant, je m’en vais vous dire tout le reſte. Auſſy toſt que je vous vis Mad. je vous trouvay fort aimable, & chaque fois que je vous voyois en ſuitte, je vous trouvois tousjours plus belle la derniere fois que la premiere, je ne ſentois pourtant rien d’aſſés preſſant pour m’obliger de vous chercher, & j’eſtois fort aiſe quand je vous rencontrois, la premiere choſe à quoy je m’apperceus que je vous aimois, ce fut à un chagrin que me donna voſtre abſence, comme j’eſtois ſur le point de m’abandonner à ma paſſion, & de ſonger aux moyens de vous la faire recognoiſtre : Geraſte, des Feuilles & moy tiraſmes au ſort aupres de qui de vous, de Madame Amaranthe, & de Mad. Uranie, chacun de nous s’attacheroit, quoy que ce que j’avois dans le cœur pour vous, Mad. fuſt encor foible, je n’aurois pas mis au hazard une choſe de cette conſequence, ſi je n’euſſe eſté juſques à la fort heureux, mais enfin ma Fortune changea pour ce coup, car vous eſcheutes à des Feuilles, & j’aurois plus gagné de perdre toute ma vie, qu’en ce malheureux moment, toute ma conſolation fut, comme je vous ay dit, de croire que l’attachement que j’allois avoir pour Mad. Amarante, que j’avois autrefois aimée, m’arracheroit du cœur ce qui y eſtoit desja pour vous, mais inutilement, Mad. car vous jugés bien que le commerce, que l’intereſt de mon amy m’obligeoit d’avoir avec vous, me donnant lieu de vous connoiſtre plus particulierement, & de remarquer en vous des principes admirables pour l’amour, que je n’ay peu me deffaire d’une paſſion, que voſtre beauté ſeule avoit fait naiſtre : lors que des Feuilles me pria de le ſervir, je ſentis quelque choſe au de la de la joye, qu’on a d’ordinaire de ſervir ſon amy : je m’apperceus bien toſt apres que ſans le vouloir tromper j’eſtois ravy de me meſler de ſes affaires, pour avoir ſeulement le plaiſir de vous parler d’amour : mais enfin Mad. je ne fus pas longtemps ſans connoiſtre que mon amour augmentoit tous les jours a force de vous voir de plus pres, il pouvoit à la fin me donner d’effroyables peines, cela Mad. m’a obligé de vous voir moins ſouvent, & quoy que vous n’y ayés pas pris garde, que depuis le depart de des Feuilles, il y a desja plus de quinze jours que j’ay retranché de mes viſites, ce n’eſt pas, Mad. que vous n’ayés peu remarque que j’ay tousjours ſervy mon amy, comme je me ſerois ſervi moy meſme, & l’ay juſtifie quelques fois lors qu’il eſtoit apparemment coupable, & que je pouvois, ſans paroiſtre infidelle, le ruiner aupres de vous ſi je l’euſſe voulu, laiſſant agir le reſſentiment contre mille fautes, que vous pretendiés qu’il fiſt contre l’amour, qu’il vous avoit teſmoigné, mais je vous avouë que mon debuoir me couſte trop, pour ne me pas eſpargner, en ne vous voyant point tout les efforts qu’il faut que je faſſe aupres de vous, au reſte Mad. je ne vous aurois jamais dit les raiſons de ma retraitte ſi vous ne me les aviés demandées. Il ny a rien de plus honeſte, Monſ. repliqua elle, que ce que vous faittes aujourd’hui, mais il faut achever de faire vôtre debuoir, vous devés mander à voſtre amy l’eſtat de toutes les choſes, afin qu’il ne ſoit pas ſurpris, quand il apprendra peut eſtre par d’autres que vous ne me voyés preſque plus, & qu’il ne s’attende pas inutilement à vos bons offices aupres de moy, & la deſſus Mad. Beliſe m’ayant fait apporter du papier & de l’ancre, j’eſcrivis cette lettre à des Feuilles.
LETTRE.
Uiſque de la maniere, dont
j’ay uſé, l’amour que j’ay
pour voſtre maiſtreſſe n’offence ny mon
honneur, ny l’amitié que je vous
dois, je puis bien ſans honte vous
l’apprendre, & au contraire je me deshonnorerois en le cachant, ſcachéz
que je n’ay pu voir Mad. Beliſe ſans
l’aimer, & m’en eſtant apperceu, j’ay
ceſſé de la voir, & que m’envoyant chercher
aujourd’hui, pour ſçavoir le ſujet
de ma retraitte je luy ay dit que je
l’aimois, mais que pour ne rien faire contre
mon debuoir, je ne la verrois plus,
j’ay cru vous en debuoir avertir, afin
que vous preniés d’autres meſures aupres
d’elle, & que vous voyés dans le
malheur qui m’eſt arrivé de devenir voſtre
rival, que je ne ſuis point indigne
de voſtre amitié ny de voſtre eſtime.
Ayant leu cette lettre à Mad. Beliſe, hé bien dit il, ce procedé eſt il net ? ah Monſ. reſpondit elle, il n’y a rien de ſi beau, mais quoy que je croye que vous ayez la plus belle ame du monde, il ſeroit bien difficile que vous meſlant des affaires de voſtre rival, trouvant mille raiſons de vous rendre de mauvais offices l’un à l’autre, & croyant profiter de vos brouilleries vous reſiſtaſſiés dans l’amour que vous avés pour moy a la tentation de vous mettre mal enſemble, & comme vous avés de l’eſprit il ne ſeroit pas mal aiſé de faire en ſorte qu’il paruſt que l’un ou l’autre euſt tort, & de jetter ſur l’un de nous deux ou ſur la Fortune le malheur dont vous ſeul ſeriés cauſe, quand meſme voſtre amy ceſſeroit de m’aimer par ſa propre inconſtance, apres ce que je ſçay de vous, je croirois tousjours ſi vous vous meſliés de nos affaires, que ce ſeroit par vos artifices : vous avés donc raiſon de ne me plus voir, & quoy que je perde infiniment en ce rencontre, je ne peus m’empeſcher de louer cette action : apres quelques autres diſcours ſur cette matiere, je ſortis pour envoyer la lettre que j’avois eſcritte à des Feuilles, & dix jours apres voicy la reſponce que j’en receus.
LETTRE.
Ous avés fait voſtre debuoir, mon
cher, & je feray le mien, j’ay
plus de confiance en vous que vous meſme,
je vous, prïe donc de voir tousjours
Mad. Beliſe, & de me ſervir
aupres d’elle, quand on eſt auſſy delicat
ſur l’intereſt, que vous me le paroiſſés,
on eſt aſſurement incapable de hair,
mais quand le merite de Mad. Beliſe
vous auroit tellement aveuglé, que vous
ne ſeriés pas en eſtat de vous en retirer,
je vous excuſerois volontiers ſur la neceſſité,
qu’il y a de l’aimer, quand on
la connoiſt parfaictement.
Avec cette lettre il y en avoit une autre pour Mad. Beliſe.
LETTRE.
E ne ſuis pas ſurpris, Mad. d’aprendre
que mon amy vous aime, je
m’eſtonnerois bien plus qu’un honeſte
homme qui vous voit, & qui vous parle
tous les jours, conſervaſt ſon cœur
aupres tant de merite, il me mande
qu’il ne vous veut plus voir, de peur
ne ſuccomber à l’inclination qu’il a pour
vous, & moy je le ſupplie de ne ſe
pas retirer, ſur l’aſſurance que j’ay
qu’il aura plus de force qu’il ne penſe,
& que quand meſme il ne pourroit
plus reſiſter, vous ne donneriés pas voſtre
cœur à un traiſtre apres l’avoir refuſé
au plus fidelle de tous les amans.
Auſſy toſt que j’eus receu ces deux lettres, je les allay porter à Mad. Beliſe, mais pour ne plus nuire à mon amy, de qui la maiſtreſſe eſtoit delicate, j’effaçay toute la fin de la lettre qu’il m’eſcrivoit, depuis l’endroit ou il me mandait, que quand le merite de Mad. Beliſe &c. J’eus peur qu’elle ne ſongeaſt comme moy, que cet endroit eſtoit trop galant, mais peu tendre. Vous avés raiſon, reſpondit Trimalet, & non ſeulement cet endroit mais les deux Lettres me paroiſſent bien eſcrittes, mais indifferentes : la ſuitte, repliqua Buſſy, ne vous deſabuſera pas, vous ſçaurés donc, continua il, que Mad. Beliſe voyant cette rayeure, me demanda ce que c’eſtoit, je luy dis que des Feuilles me parloit d’une affaire de conſequence qui me regardoit : puis qu’il ſouhaitte, me dit elle, que vous continuyés de me voir j’y conſens, mais c’eſt à dire que vous ne me parlerés jamais des ſentimens que vous aurés pour moy, je le feray puis que vous le voulés luy repliqu’ay je, ce n’eſt pas que je vous en deuſſe parler ſans eſtre ſuſpect, car quoy que je vous aime plus que ma vie, ſi pour connoiſtre mon amour vous meſpriſiés celuy de mon amy, en ceſſant de vous eſtimer, je ceſſerois de vous aimer auſſy : ce n’eſt pas ſeulement à cauſe que vous eſtes belle, c’eſt encor par ce que vous n’eſtes pas coquette, que je vous aime. Je le crois, Monſ. me dit elle, mais puiſque vous ne deſirés ny ne pretendés rien, ne m’aimés plus, car qu’eſt ce qu’un amour ſans deſirs & ſans eſperance : je ne pretends rien luy disje, mais j’eſpere & je deſire : hé que pouvés vous deſirer ? je ſouhaitte repliquay je que des Feuilles ne vous aime plus, & que cela vous ſoit indifferent : & quand cela ſeroit, reprit elle, croiriés vous en eſtre plus heureux ? Je ne ſçay ſi je le ſerois, luy disje, Mad. mais au moins en ſerois je plus pres que je ne ſuis, & la deſſus je fis ce coupplet de chanſon :
Si vous aimer ſeulement,
C’eſt un aſſés grand tourment,
Vous pouvés juger du mal,
Que l’on a quand il faut être
Confident de ſon rival.
Ce qui me conſoloit un peu dans la veuë de toutes les peines, que me donnoit un amour ſans eſperance, c’eſtoit que j’eſtois ſur le point d’avoir la charge de meſtre de Camp general de la Cavallerie legere, & que cette charge m’obligeant d’aller bien toſt à l’armée, l’honneur me gueriſſoit d’un amour qui n’eſtoit pas heureux.
Quelques jours avant de partir je voulus adoucir le chagrin, que me donnoit la violence que je me faiſois à cacher ma paſſion, & pour cet effect je donnay a Mad. de Cheneville une Feſte fort belle, & ſi extraordinaire, que vous ſerés bien aiſe que je vous en faſſe la deſcription.
Premierement figurés vous dans le jardin du temple un bois, que des allées croiſent a l’endroit ou elles ſe rencontrent, il y a un grand rond d’arbres, aux branches des quels l’on avoit attaché cent chandelliers de criſtal, dans un des coſtés de ce rond, on avoit dreſſé un theatre magnifique, dont la decoration meritoit bien d’eſtre eſclairée, comme elle eſtoit, & l’eclat de mille bougies que les Feuilles des arbres empeſchoient de s’eſchapper, rendoit une lumiere ſi vive en cet endroit, que le Soleil n’euſt pas eſclairé d’avantage : la nuit eſtoit la plus tranquille du monde, d’abord la comedie commença, qui fut trouvée fort plaiſante, apres ce divertiſſement, vingtquatre violons ayant joüé les ritournelles, ils jouerent des bransles & des courantes, la compagnie n’eſtoit pas ſi grande qu’elle eſtoit bien choiſie, les uns dançoient, les autres voyoient dancer, & les autres de qui les affaires eſtoient plus avancées, ſe promenoient avec leurs Maiſtreſſes dans des allées ou l’on s’engageoit ſans ſe voir, cela dura juſques au jour, & comme ſi le Ciel euſt agi de concert avec moy, l’aurore parut quand les bougies finirent, cette feſte reuſſit ſi bien qu’on en manda les particularités par tout, & à l’heure qu’il eſt on en parle encor avec admiration ; il y en eut qui crurent en ce rencontre que Mad. de Cheneville, n’eſtoit que le pretexte de Mad. Amaranthe, mais la verité, eſt, que je donnay cette Feſte à Mad. Beliſe ſans luy oſer dire, mais je croy qu’elle s’en doutta, ſans luy en rien teſmoigner, cepandant je badinois avec elle devant la Compagnie, je luy diſois tousjours quelques douceurs en riant, & je luy fis ce couplet de ſarabande que vous avés aſſurement ouy dire :
De tous coſtés on vous deſire,
Mais quand vos yeux oſtent les lybertés,
On veut auſſy que voſtre ame ſoupire.
Sur voſtre cœur j’ay fait une entrepriſe,
Et ma Franchiſe
Ne tient à rien,
Mais j’ay bien peur adorable Beliſe.
Que voſtre cœur ne ſoit plus dur que le mien.
Vous voyés bien qu’ayant ces ſentimens pour Mad. Beliſe, mes ſoins pour Mad. Amaranthe eſtoient mediocres, je vivois pourtant le mieux du monde avec elle, & mon peu d’empreſſement s’accordoit tres mal avec ma paſſion. Le grand jour obligea la Compagnie à ſe ſeparer, & la fin de cette Hiſtoire mit fin à l’entretien de ces quatre Illuſtres penitens, qui apres une ſi belle preparation s’en retournerent à Paris pour faire leurs paſques.
LA
CLEF.
| Theodote. |
Le Roy. |
| Ardeliſe. |
Mad. d’Olonne. |
| Lenix. |
Monſ. d’Olonne. |
| Oroondate. |
Marquis de Beutron. |
| Candole. |
Le Duc de Candale. |
| Criſpin. |
Monſ. Paget. |
| Caſtillanthe. |
Jeannin de Caſtille. |
| Tancrede. |
Monſ. de Thury. |
| Chevallier |
Edmond. Chev. Evremont. |
| Turpin. |
l’Abbé Villerceau. |
| Samilcar, Salmicar. |
Pr. de Marſillac. |
| Chev. d’Aigremond. |
Chev. Grammont. |
| Trimalet. |
Conte de Guiche. |
| Feſique, Cephiſe. |
Conteſſe de Fieſque.
|
| Fouqueville. |
Abbé Fouquet. |
| Lycidas. |
Duc d’Anjou. |
| Tyridate. |
Pr. de Condé. |
| Vineville. |
Monſ. de Vinevil. |
| Polaquette. |
Mad. de Beauvais. |
| Angelie. |
Mad. de Chaſtillon. |
| Sr. Vellitobule. |
Monſ. de Bouteville. |
| Ginotic & Gaſpar. |
Monſ. de Chaſtillon. |
| Chaſteau Titery. |
Chaſteau Thierry. |
| Stancy. |
Stenay. |
| Le Soubs-Pontife. |
Monſ. le Coadjuteur. |
| Amedée. |
Duc de Nemours. |
| Demura. |
Conteſſe de Mora. |
| Le Grand Druide. |
Monſieur le Cardinal. |
| Mareſchal d’Auvergne. |
Monſ. de Turene. |
| Pr. de Joncy. |
Pr. de Conti. |
| Pr. des Normans. |
Duc de Longueville.
|
| Baurin. |
Le Preſtre Cambiac. |
| Princeſſe Douarriere. |
Mere de Monſ. le Prince. |
| Duc de Coffalas. |
Duc de Rochefoucaut. |
| Seig. Ferrar. |
Mylord Crave. |
| d’Eſpanutes. |
Mad. de Puyſieux. |
| Chamuy. |
Mareſch. d’Hocquicourt. |
| Princeſſe de Normandie. |
Mad. de Longueville. |
| La Sibille. |
Mad. de Cornwal. |
| Conte Marcel. |
Conte de Vironne. |
| Cheneville. |
Sevigny. |
| Beliſe. |
Mad. de Monglas. |
| Jeremie. |
Conte de Lude. |
| Des Feuilles. |
Conte de la Feuillade. |
| Geraſte. |
d’Arſy. |
| Amaranthe. |
Mad. de Precy. |
| Uranie. |
Mad. de l’Iſle. |
LETTRE.
Les témoignages que les gens de bien doivent à la verité & à leurs amis, & à leur reputation, m’oblige aujourd’hui Monſieur de vous eſclaircir de ma conduite & du ſujet de ma diſgrace. Ne vous attendez pas à une juſtification, je ſuis trop ſincere pour m’excuſer quand j’ay tort, & c’eſt tout ce que je pourray gaigner ſur la douleur que j’ay de ma faute, & le dépit contre moy-meſme, de ne me pas faire devant vous plus coupable que je ne ſuis.
Pour entrer donc en matiere, je vous diray Monſieur, qu’il y a cinq ans que ne ſçachant à quoy me divertir à la Campagne où j’eſtois, je juſtifiay bien le proverbe que l’oiſiveté eſt mere de tout vice. Car je me mis à eſcrire une Hiſtoire, ou pluſoſt un Roman Satirique, veritablement ſans deſſein de faire aucun mauvais uſage contre les intereſſez, mais ſeulement pour m’occuper alors, & tout au plus pour le monſtrer à quelques-uns de mes bons amis, leur en donner du plaiſir, & m’attirer de leur part quelque loüange de bien eſcrire.
Cependant avec l’innocence de mes intentions, je ne laiſſe pas de couper la gorge à des gens qui ne m’avoient jamais fait de mal, ainſi que vous allez voir par la ſuite.
Comme les veritables evenemens ne ſont jamais aſſez extraordinaires pour divertir beaucoup, j’eus recours à l’invention que je creus qui plairoit davantage, & ſans avoir moindre ſcrupule de l’offence que je faiſois aux intereſſez, parce que je ne faiſois cela quaſi que pour moy. J’eſcrivis mille choſes que je n’avois jamais oüy dire. Je fis des gens heureux qui n’eſtoient pas ſeulement écoutez, & d’autres meſme qui n’avoient jamais ſongé de l’eſtre, & parce qu’il euſt eſté ridicule de choiſir deux femmes ſans naiſſance & ſans merite pour les principales Heroïnes de mon Roman, j’en pris deux, auxquelles nulles bonnes qualitez ne manquoient, & qui meſme en avoient tant, que l’envie pouvoit ayder à rendre croyable tout le mal que j’en pouvois inventer.
Eſtant de retour à Paris, je leus cette Hiſtoire à cinq de mes amies, l’une deſquelles m’ayant preſſé de la luy laiſſer pour deux fois vingt-quatre heures, je ne m’en puis jamais deffendre, il eſt vray que quelques jours aprés l’on me dit qu’on l’avoit veüe dans le monde, j’en fus au deſeſpoir, & je ſuis aſſuré que celle à qui je l’avois preſté, & qui l’avoit fait copier l’avoit fait par une ſimple curioſité ſans intention de me nuire, mais elle avoit eu pour quelqu’autre la meſme fragilité que j’avois eu pour elle. Je l’allay trouver auſſi-toſt, & je luy en fis mes plaintes : au lieu de m’advoüer ingenuëmens ſon imprudence, & de concerter avec moy des moyens d’y remedier, elle me nia effrontement qu’elle euſt jamais tiré copie de cette Hiſtoire, me ſouſtenant qu’elle n’eſtoit pas publique, & que ſi elle l’eſtoit, il falloit que je l’euſſe preſté à d’autres qu’à elle. L’aſſurance avec laquelle elle me parla, & le deſir que j’ay d’ordinaire que mes amis n’ayent jamais tort avec moy, oſterent mes ſoupçons. Cependant je ne ſçay comme elle fit, mais enfin le bruit de cette Hiſtoire ceſſa pour quelque temps, aprés lequel une de ſes amies s’eſtant broüillée avec elle, me monſtra une copie de ce Manuſcrit qu’elle avoit fait ſur la ſienne. Ce fut alors que le dépit d’avoir eſté ſi ſouvent trompé par une de mes amies qui me faiſoit outrager deux femmes de qualité par ſa trahiſon, me fit emporter contr’elle. Et comme on ne ſe fait jamais aſſez de juſtice pour ſouffrir ſans vengeance le reſſentiment des gens qu’on a offencez, elle adjouſta ou retrancha dans cette Hiſtoire ce qui luy plaiſoit pour m’attirer la hayne de la pluſpart de ceux dont je parlois : & cela eſt ſi vray, que les premieres copies qui furent veües n’eſtoient pas falcifiées, mais ſi-toſt que les autres parurent, comme chacun court à la Satyre la plus forte, on trouva les veritables fades, & l’on les ſuprima comme fauſſes.
Je ne pretends pas m’excuſer par là, car quoy qu’effectivement je n’aye dit que du bien des gens que cette honneſte amie a mal traitté, je ſuis pourtant cauſe du mal qu’elle en a dit : non contente d’avoir empoiſonné cette Hiſtoire en beaucoup d’endroits, elle en compoſa en ſuitte d’autres toutes entieres ſur mille particularitez qu’elle avoit ſceües de moy dans le temps que nous eſtions amis, leſquelles particularitez elle aſſaiſonna de tout le venin dont elle ſe pût aviſer.
Cependant lors que je ſceus qu’une Hiſtoire couroit ſous mon nom, & que meſme mes ennemis l’avoient donnée au Roy, quoy que je n’euſſe qu’à nier, j’aymois mieux faire voir l’Original à ſa Majeſté, & me charger de ma véritable faute, que de me laiſſer ſoupçonner d’une que je n’avois pas commiſe. Vous ſçavez, Monſieur, qu’au retour du voyage de Chartres, pendant lequel le Roy avoit leu cette Hiſtoire, je vous priay de donner à ſa Majeſté mon Original écrit de ma main & relié. Il prit la peine de le lire, mais quoy qu’il trouvaſt une grande difference entre luy & la Copie, il ne laiſſa pas de juger que l’offenſe que je faiſois à deux femmes de qualité, & celle que j’eſtois cauſe qu’on avoit faite à d’autres, meritoient chaſtiment. Il me fit donc arreſter, & donnant cêt exemple au Public, il ſatisfit en meſme temps au reſſentiment des gens intereſſez, & à ſa propre juſtice.
Mes ennemis me voyant à la Baſtille, crurent que n’eſtant pas en eſtat de me defendre, ils pouvoient impunement m’accuſer ; ils dirent donc au Roy que j’avois écrit contre luy : mais ſa Majeſté, qui ne condamne jamais perſonne ſans l’entendre, les ſurprit fort en m’envoyant interroger par le Lieutenant Criminel, je me diſpoſay ſans heſiter au moment à reſpondre devant luy, & ſans vouloir faire la moindre proteſtation, ne croyant pas en eſtre moins Gentil-homme, & croyant par là rendre plus de reſpect au Roy, aprés qu’il m’euſt fait connoiſtre l’Original écrit de ma main de l’Hiſtoire dont je vous viens de parler : il me demanda ſi je n’avois rien écrit contre le Roy ? je luy reſpondis qu’il me ſurprenoit fort de faire une queſtion comme celle-là à un homme comme moy. Il me dit qu’il avoit ordre de me le demander, je reſpondis donc que non, & qu’il n’y avoit pas trop d’apparence qu’ayant ſervy 27. ans ſans avoir eu aucune grace, eſtant depuis douze Maiſtre de Camp general de la Cavaillerie legere, attendant tous les jours quelque recompenſe de ſa Majeſté, je vouluſſe luy manquer de reſpect. Que pour détruire ce vray-ſemblable-là il falloit ou de mon écriture ou des témoings irreprochables. Que ſi l’on me produiſoit l’un ou l’autre en la moindre choſe qui choquaſt le reſpect que je devois au Roy & à toute la famille Royalle, je me ſoumettois à perdre la vie, mais que je ſuppliois auſſi ſa Majeſté d’ordonner le meſme chaſtiment contre ceux qui m’accuſeroient ſans me pouvoir convaincre. Je ſignay cela, & le Lieutenant Criminel me diſant qu’il l’alloit porter au Roy, je le priay de dire à ſa Majeſté que je luy demandois tres-humblement pardon d’avoir eſté aſſez mal-heureux pour luy déplaire.
Depuis ce temps-là n’ayant veu ny le Lieutenant Criminel, ny aucun autre Juge, j’ay bien creu qu’une ſi noire & ridicule calomnie n’avoit fait aucune impreſſion dans un eſprit auſſi clair-voyant, & auſſi difficile à ſurprendre que celui du Roy.
Mais Monſieur, perſonne ne connoit ſi bien que vous la fauſſeté de cette accuſation, car outre que vous voyez comme tout le monde, le peu d’apparence qu’il y a ; c’eſt que vous avez eſté pluſieurs fois témoing de la tendreſſe (si j’oſe dire ainſi) du profond reſpect, de l’eſtime extraordinaire, & le meſme de l’admiration que j’ay pour le Roy. Je vous ay ſouvent dit que je le voyois tous les jours, que je l’eſtudiois, & que tous les jours il me ſurprenoit par des qualitez merveilleuſes que je deſcouvrois en luy. Vous pouvez vous ſouvenir Monſieur, & qu’un jour tranſporté de mon zele, je vous dis que puiſque la paix ne me permettoit plus de hazarder ma vie pour ſon ſervice, je voulois le ſervir d’une autre maniere, & que comme un des Capitaines d’Alexandre avoit écrit l’hiſtoire de ſon maiſtre, il me ſembloit qu’il eſtoit juſte qu’un des principaux Officiers des Armées du Roy écrivit une auſſi belle vie que la ſienne. Je vous priay de le dire à ſa Majeſté, Monſieur, & quelque temps aprés, vous me diſtes la reſponſe qu’elle vous avoit fait, dans laquelle ſa modeſtie me parut admirable. Apres cela, Monſieur, peut-on m’attaquer ſur le manque de reſpect à mon Maiſtre, & ne croyez vous pas que ſi mes ennemis avoient ſceu tous les teſmoignages particuliers que je vous ay ſi ſouvent donnez de mon zele extraordinaire pour la perſonne de ſa Majeſté, & que vous avez eu la bonté de luy faire connoiſtre : ne croyez vous pas, dis-je, qu’ils auroient cherché d’autres foibles en moy que celuy-là, je n’en doute point Monſieur, mais Dieu a confondu leur malice, vous verrez qu’ils n’auront fait autre choſe que de m’avoir donné un honneſte pretexte en vous écrivant cecy, de faire ſouvenir le Roy de tous les ſentimens où vous m’avez veu pour ſa Majeſté.
Cependant Monſieur, j’attens avec une extreme reſignation à ſes volontez la grace de ma liberté, & j’ay d’ailleurs un ſi grand déplaiſir d’avoir offenſé des perſonnes qui ne m’en avoient jamais donné de ſujet, que ſi ma priſon ne leur paroiſſoit pas une aſſez rude penitence, je ſeray tousjours preſt de faire tout ce qu’elles ſouhaitteront de moy pour leur entiere ſatisfaction, leur eſtant infiniment obligé, quand elles me pardonneront, & ne leur ſçachant pas mauvais gré quand elles ne le feront pas.
Je ſçay bien qu’il y a dans mon procedé plus d’imprudence que de malice, mais l’innocence de mes intentions ne conſole pas les gens que j’aſſaſſine, puis qu’ils ſont auſſi-bien aſſaſſinez que ſi j’en avois eu le deſſein.
Ce que l’on peut dire en deux mots de tout cecy, c’eſt que le public en me condamnant doit me plaindre, mais que les offenſez peuvent me haïr avec raiſon,
Voilà Monſieur ce que j’ay creu vous devoir apprendre de mes affaires, pour vous monſtrer par le libre aveu que je fais de ma faute, & le grand repentir que j’en ay, combien je ſuis éloigné d’en commettre jamais de pareilles, ny de fâcher qui que ce ſoit mal à propos.
Mais vous allez encore mieux voir par le raiſonnement que je vay faire, combien je ſuis perſuadé qu’il ne faut jamais rien écrire contre perſonne, car ſi l’on n’écrit que pour ſoy, c’eſt comme ſi l’on le penſoit & cecy eſt bien le plus ſeur. Si c’eſt pour le monſtrer à quelqu’un, il eſt infaillible qu’on le ſçaura toſt ou tard, ſi la choſe eſt mal écrite, elle fera de la honte ; s’il y a de l’eſprit, elle fera des ennemis, cela eſt tout au moins inutile s’il eſt ſecret ; & dangereux, s’il eſt public : mais ce que je devois dire devant toutes choſes, c’eſt qu’en attirant la colere de Dieu & celle du Roy, cela expoſe aux querelles, aux priſons & autres diſgraces. Si je ne vous connoiſſois bien Monſieur, j’apprehenderois qu’en vous paroiſſant auſſi coupable que je le ſuis, cela ne me fit perdre voſtre eſtime & voſtre amitié ; mais je n’en ſuis point en peine, parce que je ſçay que vous connoiſſez le fonds de mon cœur, que vous ſçavez qu’il y a des gens plus long-temps jeunes que d’autres, & que ſi j’ay eſté de ceux-là, les mauvais ſuccez & les chaſtimens que j’ay eu, vous doivent empeſcher de douter que je ne ſois changé.