Histoire d’un casse-noisette/Chapitre 10

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Michel Lévy Frères (p. 195-203).


LE ROYAUME DES POUPÉES.


Tous deux arrivèrent bientôt devant une vieille et immense armoire située dans un corridor tout près de la porte, et qui servait de garde-robe. Là, Casse-Noisette s’arrêta, et Marie remarqua, à son grand étonnement, que les battants de l’armoire, ordinairement si bien fermés, étaient tout grands ouverts, de façon qu’elle voyait à merveille la pelisse de voyage de son père, qui était en peau de renard, et qui se trouvait suspendue en avant de tous les autres habits ; Casse-Noisette grimpa fort adroitement le long des lisières, et, en s’aidant des brandebourgs jusqu’à ce qu’il pût atteindre à la grande houppe qui, attachée par une grosse ganse, retombait sur le dos de cette pelisse, Casse-Noisette en tira aussitôt un charmant escalier de bois de cèdre, qu’il dressa de façon que sa base touchât la terre et que son extrémité supérieure se perdit dans la manche de la pelisse.

— Et maintenant, ma chère demoiselle, dit Casse-Noisette, ayez la bonté de me donner la main et de monter avec moi.

Marie obéit ; et à peine eut-elle regardé par la manche, qu’une étincelante lumière brilla devant elle, et qu’elle se trouva tout à coup transportée au milieu d’une prairie embaumée, et qui scintillait comme si elle eût été toute parsemée de pierres précieuses.

— O mon Dieu ! s’écria Marie tout éblouie, où sommes-nous donc, mon cher monsieur Drosselmayer ?

— Nous sommes dans la plaine du sucre candi, Mademoiselle ; mais nous ne nous y arrêterons pas, si vous le voulez bien, et nous allons tout de suite passer par cette porte.

Alors, seulement, Marie aperçut en levant les yeux une admirable porte par laquelle on sortait de la prairie. Elle semblait être construite de marbre blanc, de marbre rouge et de marbre brun ; mais, quand Marie se rapprocha, elle vit que toute cette porte n’était formée que de conserves à la fleur d’orange, de pralines et de raisin de Corinthe ; c’est pourquoi, à ce que lui apprit Casse-Noisette, cette porte était appelée la porte des Pralines.

Cette porte donnait sur une grande galerie supportée par des colonnes en sucre d’orge, sur laquelle galerie six singes vêtus de rouge faisaient une musique, sinon des plus mélodieuses, du moins des plus originales. Marie avait tant de hâte d’arriver, qu’elle ne s’apercevait même pas qu’elle marchait sur un pavé de pistaches et de macarons, qu’elle prenait tout bonnement pour du marbre. Enfin, elle atteignit le bout de la galerie, et à peine fut-elle en plein air, qu’elle se trouva environnée des plus délicieux parfums, lesquels s’échappaient d’une charmante petit forêt qui s’ouvrait devant elle. Cette forêt, qui eût été sombre sans la quantité de lumières qu’elle contenait, était éclairée d’une façon si resplendissante, qu’on distinguait parfaitement les fruits d’or et d’argent qui étaient suspendus aux branches ornées de rubans et de bouquets et pareilles à de joyeux mariés.

— O mon cher monsieur Drosselmayer, s’écria Marie, quel est ce charmant endroit, je vous prie ?

— Nous sommes dans la forêt de Noël, mademoiselle, dit Casse-Noisette, et c’est ici qu’on vient chercher les arbres auxquels l’enfant Jésus suspend ses présents.

— Oh ! continua Marie, ne pourrais-je donc pas m’arrêter ici un instant ? On y est si bien et il y sent si bon !

Aussitôt Casse-Noisette frappa entre ses deux mains, et plusieurs bergers et bergères, chasseurs et chasseresses sortirent de la forêt, si délicats et si blancs, qu’ils semblaient de sucre raffiné. Ils apportaient un charmant fauteuil de chocolat incrusté d’angélique, sur lequel ils disposèrent un coussin de jujube, et invitèrent fort poliment Marie à s’y asseoir. A peine y fut-elle, que, comme cela se pratique dans les opéras, les bergers et les bergères, les chasseurs et les chasseresses prirent leurs positions, et commencèrent à danser un charmant ballet accompagné de cors, dans lesquels les chasseurs soufflaient d’une façon très mâle, ce qui colora leur visage de manière que leurs joues semblaient faites de conserves de roses. Puis, le pas fini, ils disparurent tous dans un buisson.

— Pardonnez-moi, chère demoiselle Silberhaus, dit alors Casse-Noisette en tendant la main à Marie, pardonnez-moi de vous avoir offert un si chétif ballet ; mais ces marauds-là ne savent que répéter éternellement le même pas qu’ils ont déjà fait cent fois. Quant aux chasseurs, ils ont soufflé dans leurs cors comme des fainéants, et je vous réponds qu’ils auront affaire à moi. Mais laissons là ces drôles, et continuons la promenade, si elle vous plaît.

— J’ai cependant trouvé tout cela bien charmant, dit Marie se rendant à l’invitation de Casse-Noisette, et il me semble, mon cher monsieur Drosselmayer, que vous êtes injuste pour nos petits danseurs.

Casse-Noisette fit une moue qui voulait dire : « Nous verrons, et votre indulgence leur sera comptée. » Puis ils continuèrent leur chemin, et arrivèrent sur les bords d’une rivière qui semblait exhaler tous les parfums qui embaumaient l’air.

— Ceci, dit Casse-Noisette sans même attendre que Marie l’interrogeât, est la rivière Orange. C’est une des plus petites du royaume ; car, excepté sa bonne odeur, elle ne peut être comparée au fleuve Limonade, qui se jette dans la mer du Midi qu’on appelle la mer de Punch, ni au lac Orgeat, qui se jette dans la mer du Nord, qu’on appelle la mer de Lait d’amandes.

Non loin de là était un petit village, dans lequel les maisons, les églises, le presbytère du curé, tout enfin était brun ; seulement, les toits en étaient dorés, et les murailles resplendissaient incrustées de petits bonbons roses, bleus et blancs.

— Ceci est le village de Massepains, dit Casse-Noisette ; c’est un gentil bourg, comme vous voyez, situé sur le ruisseau de Miel. Les habitants en sont assez agréables à voir ; seulement, on les trouve sans cesse de mauvaise humeur, attendu qu’ils ont toujours mal aux dents. Mais, chère demoiselle Silberhaus, continua Casse-Noisette, ne nous arrêtons pas, je vous prie, à visiter tous les villages et toutes les petites villes de ce royaume. A la capitale, à la capitale !

Casse-Noisette s’avança alors tenant toujours Marie par la main, mais plus lestement qu’il ne l’avait fait encore ; car Marie, pleine de curiosité, marchait côte à côte avec lui, légère comme un oiseau. Enfin, au bout de quelque temps, un parfum de roses se répandit dans l’air, et tout, autour d’eux, prit une couleur rose. Marie remarqua que c’était l’odeur et le reflet d’un fleuve d’essence de rose qui roulait ses petits flots avec une charmante mélodie. Sur les eaux parfumées, des cygnes d’argent, ayant au cou des colliers d’or, glissaient lentement en chantant entre eux les plus délicieuses chansons, à ce point que cette harmonie, qui les réjouissait fort, à ce qu’il paraît, faisait sautiller autour d’eux des poissons de diamant.

— Ah ! s’écria Marie, voilà le joli fleuve que parrain Drosselmayer voulait me faire à Noël, et moi, je suis la petite fille qui caressait les cygnes.