Histoire d’une Marie/p1/06

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

F. Rieder et Cie, éditeurs (p. 50-57).
◄  V.
VII.  ►


VI



Elle n’avait pas pleuré. Yvonne partie, elle rentra dans sa cuisine : c’est là que votre enfant a poussé. Cette chaise vous a reçue un jour qu’il frappait trop fort aux parois de votre ventre ; dans ce miroir, on interrogeait la mauvaise mine qu’il vous donnait à manger si goulûment de votre vie. Et ces petits riens qu’on ouvrageait pour lui ! Ce bonnet où l’on a laissé l’aiguille ; et ces idées que l’on retrouve au fond de soi, ces projets, ces « Quand Yvonne sera grande » où le rêve reste piqué, également comme l’aiguille. Et les larmes qui ne voulaient pas, elles viennent enfin. On en verse tant qu’on peut ; on crie, on laisse aller sa tête sur la table, à grands coups, et tant mieux, si elle saute !…

Elle servit le dîner de Monsieur. Monsieur était bon : elle avait les yeux rouges. Monsieur lui dit :

— Vous avez pleuré, Marie ?

Elle descendit à sa cuisine. Elle revint avec la viande. Monsieur lui dit :

— Il faut prendre du courage, ma fille.

— Oui, Monsieur.

Elle monta une bouteille :

— Marie, dit Monsieur, buvez ce verre de vin.

— Je veux bien, Monsieur.

Elle vida ce verre d’un trait, comme un remède.

— Encore celui-ci, ma fille.

— Oui, Monsieur.

Elle redescendit à sa cuisine ; elle revint avec le dessert.

— Votre verre vous attend.

— Oui, Monsieur.

Le troisième. Après, elle fut moins pressée de partir.

Il lui remplit une assiette, il lui montra une chaise.

— Asseyez-vous, Marie, mangez cela.

Des gâteaux : elle avait faim, elle s’assit :

— Ma pauvre petite Yvonne, Monsieur…

Il la regarda avec ses yeux qui devaient se mettre tout près pour voir les choses :

— Voyons, vous avez donc tant de peine ?

— Oh ! oui. Monsieur.

Et pas seulement à cause d’Yvonne, la pauvre petite qui était morte.

— Dites-moi cela, Marie.

— Mais toute ma vie, Monsieur !

Son père, Monsieur, qui la battait ; sa mère, une brave femme, à laquelle elle ne pensait pas sans tristesse ; puis Hector, vous vous souvenez, Monsieur ? et cette Louise…

Monsieur se souvenait :

— Encore un gâteau, Marie, et votre verre.

Elle mangeait le gâteau, elle vidait le verre.

— Où en étais-je ? Ah ! oui, cette Louise…

Il lui venait des trous dans le cerveau ; elle ne se rappelait pas toujours ; elle s’embrouillait. Et puis la Marie dont elle racontait ces misères, était-ce cette Marie, assise dans la salle à manger de Monsieur, à boire son vin ? Toute cette histoire était vieille, presque l’aventure d’une ancienne camarade que l’on plaint, oh oui ! mais sans que sa tristesse vous poigne jusqu’au fond. Entre soi, on pouvait en rire. Elle éclatait :

— À votre santé, Marie.

— À la vôtre, Monsieur.

D’ailleurs, elle n’avait pas que des souvenirs tristes : ainsi la première lettre d’Hector : il la comparait à une fleur :

— Une fleur, Marie ?

— Je vous l’assure, une rose.

— Parce que vous sentiez bon ?

— Je ne sais pas, Monsieur.

— Dites donc, Marie, Hector, hé ! hé ! qu’est-ce qu’il faisait dans votre chambre.

— Oh ! ça, Monsieur !…

Elle ne le disait pas, mais ce devait être drôle ; elle pouffait ; elle tenait mal sur sa chaise, elle avait soif.

— Je vide mon verre, Monsieur.

— À votre santé, Marie.

Puis, de nouveau, elle voyait l’homme avec son cercueil, le berceau qu’on vidait, Yvonne avec sa figure de morte :

— Oh ! Monsieur, je suis bien malheureuse !

Il lui pressait la main, elle sanglotait.

Après, elle eut envie de dormir et bien sûr qu’elle dormit puisqu’à la fin elle s’éveilla. Et voilà : elle qui, depuis Hector, ne tirait jamais sa chemise, elle se trouvait sans ; elle se trouvait au fond d’un lit, dans une chambre qui n’était pas la sienne ; il y avait un second oreiller et sur cet oreiller dormait une barbe :

— Oh ! Monsieur !

Et cette barbe parlait :

— N’aie pas peur, ma chérie…

Yvonne étant morte le mardi, ceci se passa le matin du vendredi et le soir, sur l’oreiller de Monsieur, Marie n’eut plus peur. « Il n’y a que le premier pas qui coûte » aurait constaté l’ex-instituteur, le père de Marie. Ce que ce pas avait coûté ? Peu de chose à Monsieur ; quant à Marie, l’enfant était mort à point pour que la mère eût soif.

Elle avait là-dessus ses idées de Marie : Monsieur aurait pu l’inviter autrement, attendre quelques jours, mais au fond, Monsieur était bon. Au Refuge, où il l’avait choisie, dans la cuisine où il s’extasiait : « Des soleils, vos marmites ! » elle n’avait jamais cru parvenir aux lèvres d’un homme, à travers la barbe de Monsieur. Elle ne le souhaitait même pas ; mais à présent qu’on lui avait ouvert ce chemin, elle y passait, ni surprise, ni triste.

Triste ? Yvonne suffisait à sa tristesse, la pauvre petite qui était morte. Voilà pour le jour.

Surprise ? Un homme passe les doigts dans sa barbe et cette barbe est belle ; il a des yeux qui, descendant au fond de vous, en ramènent des choses ; cet homme est votre maître ; il vous dit : « N’aie pas peur » ; on est docile ; on n’a pas peur, on reste dans ce lit ou, quand on n’y est pas, on y entre. Voilà pour la nuit.

Dans ce lit, Marie entrait sans gêne, du moins pour elle. Certes, aux voisins, elle n’eût pas annoncé : « Je suis la maîtresse de Monsieur. » D’abord elle ne l’était pas ; voyez son tablier ; elle restait la servante. Et puis, Monsieur n’agissait peut-être pas suivant les convenances des maîtres envers leurs sujets. À cause de cela, mieux valait se taire.

Pour elle, on avait mis aux extrémités de son corps des pieds, des mains, une tête : les pieds étaient pour marcher, les mains pour frotter, la tête pour réfléchir à ces besognes. Et s’il s’étendait, entre les pieds et la tête, des intervalles qui la nuit convenaient au service du maître ?

Ces intervalles, le jour, se cachent sous la robe. Celle-ci s’enlève le soir. Alors il reste de la chair, des épaules, des seins, des ronds et des creux, toute espèce de choses, bonnes à prendre, disait Monsieur. Il les prenait.

Elle ne savait pas qu’outre les lacets ou les boutons fixés par les couturière, la Morale ferme les vêtements avec des attaches plus subtiles. On ne lui avait pas montré ces épingles.

Elle n’eut donc plus jamais peur.

Monsieur avait là-dessus des idées de Monsieur. Il en parlait comme un Monsieur. Cela ressemblait à des devinettes.

On voyait dans sa chambre une jolie boîte en laque, avec un oiseau d’argent qui s’envolait sur le couvercle.

— Dites, Marie, quand Hector, hé ! hé !… prenait-il du plaisir ?

— Mais, oui, Monsieur, beaucoup !

— Et vous ?

— Moi, Monsieur ? Mais… j’avais du plaisir de lui en donner.

— Et c’est tout ?

— Mais oui, Monsieur…

— Ah ! ah !… Eh bien, cette boîte, elle est pour vous, Marie, je vous la donne.

— Pour moi, Monsieur, oh ! merci !

— Ouvrez-la, Marie.

— Mais, Monsieur, la clef ?

— Voici la clef.

— Tiens, mais… elle ne s’ouvre pas.

— Non, Marie, il y a un secret. Là, un petit bouton, hé ! hé ! je pousse.

— Oh ! Monsieur, les belles pralines et les fondants. Tiens celui-ci goûte le sucre ; celui-là, on dirait de la liqueur, ça pique, mais c’est bon…

— Et celui-ci, Marie, et celui-là. Mangez-en, Marie, mangez. Et regardez, moi aussi j’en mange, encore un, encore un, et c’est meilleur, parce que nous les mangeons ensemble et en même temps. Vous comprenez. Marie ?

— Quoi donc, Monsieur ?

— Le coffret, les fondants…

— Non, je ne comprends pas, Monsieur.

— Hector n’avait pas la clef, Hector ne connaissait pas le secret, Hector regardait l’extérieur du couvercle.

— Et le regardait pour lui seul. Je comprends, Monsieur. Mangeons à deux.

Il y eut, dans la vie de Marie, un gigot.

— Vous voyez, Marie, comme je découpe ce rôti ?

— Oui, Monsieur, c’est du gigot.

— Non, Marie, un symbole.

— Un ?…

— Rien. Marie. D’un côté, l’os ; de l’autre, voici la viande.

— Je vais vous débarrasser de l’os, Monsieur.

— Pas encore. Marie. La viande, on l’assaisonne au beurre, au poivre, à l’ail ; on la mange ; c’est exquis.

— Oh ! oui, Monsieur.

— L’os, vous y avez mis des papillottes, pour qu’il soit plus beau : au fond, c’est un os. Gare aux dents ! Vous saisissez, Marie ? Non ? L’os, je le regarde, et je l’appelle M. Hector ou M. l’Amour. La viande, petite, c’est moi : on s’amuse.

Elle comprenait : il y a le plaisir, il y a l’amour ; on est jeune, on n’a pas réfléchi, on les croit emmanchés l’un dans l’autre, mieux que l’os dans la viande. Et pas du tout. Voici l’os… voici la viande. Un couteau au bout d’un Monsieur a suffi.

— L’intelligence vous rend bavarde, Marie.

— Au diable les os, Monsieur.