Histoire d’une Marie/p2/03

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F. Rieder et Cie, éditeurs (pp. 166-180).
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III



Ce sont pourtant des drames. On plaisante, on rit : « Hum ». « Hum » c’est du rire que la tristesse vous étrangle au fond de la gorge. Il avait Marie, oui ; il avait, à s’y dorloter, toutes les bonnes choses de Marie, oui ; mais il lisait des annonces. « On demande… », puis on vous prend. Vous ne savez pas ce qu’il y a d’angoissant à lire chaque jour des annonces. Il pensait aux cages à mouches où les hommes se brisent les ailes ; il réfléchissait. « Je travaille comme un condamné à mort qui voudrait finir ses mémoires. » De ceci, il ne confiait rien à Marie.

Elle lui voyait quelquefois au front une grosse veine. Elle se demandait : « Pourquoi à son travail se donne-t-il tant de mal ? » Il voulait écrire l’histoire d’un jeune homme. Les premières phrases venaient bien, elle les savait par cœur tant il les lisait souvent. Mais les autres, plus loin, s’embrouillaient. Il se plaignait : « J’en suis toujours au même passage. »

Peut-être à cause de ses écrits, Henry tomba malade. Pas subitement, pas d’une seule pièce, comme François qui en trois jours prit la fièvre, s’alita et mourut. Ce midi, pour dîner, elle avait rôti de la viande. La tranche se trouvait un peu dure, elle allait dire : « Donne, que je te la découpe », et, vlan ! le morceau vola contre le mur : il en resta sur le papier une large tache. Le lendemain, il annonça : « Aujourd’hui, je me repose. » Les jours suivants, il somnola sur une chaise.

— Henry, qu’as-tu donc ?

Comme une barre qu’il sentait dans le cerveau : quelque chose de dur qui ne voulait pas se déplier et l’empêchait de réfléchir. C’était un oiseau aussi, un oiseau effrayé qui donne des ailes contre sa cage : cela se passait dans sa tête ; dès qu’il pensait à ses phrases, son esprit avait peur.

Avec tout ce qu’elle portait de consolant dans son cœur, Marie lui disait :

— Laisse un peu là tes histoires ; reste près de moi.

Il restait là. Ses yeux, on aurait dit qu’il ne voyait rien avec ses yeux ; il ne semblait pas l’entendre ; mais dès qu’elle bougeait, deux méchantes rides sur son front… Comment faire ? Elle devait travailler cependant et pour deux.

Le soir il se couchait, harassé. Elle le dorlotait dans ses bras. Il se fâchait : « Non, cela me dégoûte. » La femme n’est donc pas toujours la bienfaitrice qui console l’homme avec sa chair ? Le matin, il aurait pu être guéri. Elle l’embrassait, avec le même espoir : « Cette fois tu as bien dormi. — Non. » Il pleurait ; il avait rêvé : souvent de son grand-père, un brave homme mort depuis trois ans. Parce que cet homme était mort, il sanglotait : « C’est peut-être de ma faute qu’il soit mort ! » Il rêvait de sa mère aussi. Il voulait mourir parce qu’un jour, tout petit, il l’avait chagrinée. Il voulait que Marie mourût avec lui. Alors, que dire ? Elle interrogeait des docteurs : c’était de la faiblesse, ou bien l’estomac. Un lui dit :

— Rassurez-vous, il n’est pas encore fou.

Fou ! Elle était là, Marie, avec son cœur, avec sa chair, avec ses bras et ne pouvoir rien pour son pauvre gosse qui n’était pas encore fou ! Elle essayait. Peut-être qu’en mangeant ? Elle lui cuisinait de gros morceaux de viande. « Mange, chéri », et lui : « Non. »

À ne plus manger, il devenait maigre. Il avait parfois des désirs comme en ont les enfants. Il voulut d’abord un canari, puis un petit chien noir. Le petit chien mourut ; il le pleura un mois durant. Après, il désira une plante. Il regardait se développer la fleur : il la touchait avec ses doigts : « Comme c’est beau, la vie. » En dessous, il poussait un rien, une tige, un cheveu de mauvaise herbe. Elle voulait l’arracher. Il disait : « Oh ! non, c’est de la vie. »

Un jour, il revint très joyeux ; il avait vu un docteur, il connaissait maintenant le nom de son mal, le docteur avait dit : « Ce n’est rien, vous êtes neurasthénique. » On n’aurait peut-être pas dû lui dire. Les neurasthéniques sont irritables et se laissent facilement emporter : il se laissait emporter. Il vint à leurs murs de nombreuses taches. Elle n’aimait pas les hommes qui sont des brutes ; mais, celui-ci, était-ce de sa faute ? Elle s’offrait. « Fâche-toi, crie sur moi. » Comme on dit : elle fermait les yeux. Cela cache vos larmes.

Après, il se repentait, dix fois le jour à son cou, avec la même plainte :

— Maman, je voudrais tant guérir et travailler !

— Mais oui, tu guériras, tu travailleras.

Le docteur l’affirmait aussi. En attendant, il fallait le distraire. À quoi servirait l’argent versé à la Caisse d’Épargne, si on l’y laissait dormir pendant que le gosse est malade ? Tant pis, elle laissait là son linge, ils sortaient. Il se pendait à son bras ; il soulevait un à un des pieds pénibles de vieillard. Dans les champs, où il ne passe personne, il était content. Il disait : « Je suis bien. » Mais dès qu’il voyait des gens, il devenait enragé. Des imbéciles ! Avec sa canne, il voulait sabrer là-dedans. Pourtant, il avait peur ; il ne fût pas entré seul dans une boutique ; chez le coiffeur, Marie devait dire : « Non, pas les cheveux, je viens pour la barbe. »

Certains jours, il allait mieux : il suffisait d’un autre remède. Il se remettait à écrire, il refaisait des pages ; le soir, dans ses bras, il ne disait plus : « Cela me dégoûte. »

Ce fut ainsi une nuit. Elle venait de s’endormir. Il la réveilla :

— Petite maman, tout de même, je pense, nous ferions bien de nous occuper de notre mariage.

Quand on est Henry Boulant, on décide d’abord, ensuite on raisonne.

Avant tout, il y a qu’on aime sa Marie.

Il y a qu’il est essentiel d’avoir à soi, en n’importe quelle circonstance, une aide qui réponde pour vous à la Vie : « Pas pour les cheveux, je viens pour la barbe. »

Il y a qu’on couche avec cette femme, que l’on est garni d’oncles, de tantes, de cousins, de cousines qui vous sermonnaient autrefois quand vous couchiez avec des femmes et qu’alors il serait bon, sans honte, de leur montrer : « Vous voyez, celle-ci, elle n’est pas mal faite, elle est douce, elle est bonne, douillette à point, c’est ma Marie. Eh bien, avec celle-ci, toutes les nuits, tant qu’il me plaît… et vous ne pouvez rien y redire. »

Il y a qu’au long de cette vie, avant Marie, pendant Marie, quand on vivait à Forest, quand on se traînait en ville, on a cherché quelque chose dont on ne sait que ceci : qu’on ne l’a trouvé nulle part et qu’alors on le trouverait, peut-être, de l’autre côté du mariage.

Il vint ensuite, à cause de la famille, des arguments par foule. Certaines de ses parentes se comportaient en personnes fort religieuses ; eh bien ! à ce qu’il annonça, Marie n’était pas loin d’être une bigote. D’autres dans un ménage prisaient les meubles sans poussière et justement Marie aimait l’ordre qui fait les meubles sans poussière. Il avait aussi un oncle, en quelque sorte le chef de la famille, et de plus ingénieur, ce qui n’est pas peu dire. Il fallut le consulter, c’est-à-dire dépeindre Marie, oh ! pas toute, simplement ce qu’elle était pour l’heure : une modeste ouvrière, une femme active et bonne qui le soignait et puis conclure : « Telle qu’elle, mon bien cher oncle, je l’épouse… »

Telle quelle, Marie ne convint pas au cher oncle. Il répondit : « Dans les conditions que vous me dites, le mariage serait une faute. »

Alors on discuta. Discuter, cela signifie se créer des raisons nouvelles, battre du tambour, sonner du tocsin pour qu’il en vienne d’autres, réveiller celle-ci, à celle-là mettre des bottes et toutes à la fois par masses, ou une à une en estafette, les envoyer contre l’adversaire.

L’oncle disait : « Vous êtes sans emploi, votre amie gagne peu, votre existence sera médiocre. » Médiocre ? Il y eut, en éclaireurs qu’on sacrifie au premier choc, des calculs de ce genre : « La vie à deux coûte moins que la vie chacun de son côté ; Marie gagnant déjà la sienne, la mienne est au quart assurée. »

Il y eut, perfide, la mine qui ouvre un trou devant l’assaut qu’on redoute : « Vous êtes vous, je suis moi ; nous crions chacun sur notre montagne sans pouvoir nous entendre. À quoi bon discuter ? »

Il y eut comme des ailes très haut, dans le bleu philosophique : « Tout est relatif. Vous prophétisez : médiocre. Ce qui l’est pour vous, ingénieur, ne le sera pas pour moi, artiste. Vous aimez, à grand prix, un décor d’opéra ; je le prends pour rien, dans les nuages, quand le soleil se couche… »

Il y eut, lourd, le vacarme des grosses artilleries. L’oncle insinuait : « De votre aveu, Marie ignore les beautés de l’Art. Vous vous lasserez ; elle aussi : l’épouse doit être une compagne pour l’esprit… »

Et en effet. Un jour, ayant ramassé le mot, elle avait demandé : « Henry, qu’est-ce que c’est qu’un principe ? » sans qu’il trouvât la phrase assez simple pour débrouiller cette chose d’ailleurs très compliquée. Une autre fois, ô Phidias, ô Michel-Ange, maîtres du bronze et du marbre, qui pendant des jours, pour l’harmonie d’une ligne, esquissez, recommencez, refaites encore le relief d’un muscle ou le geste d’un bras, elle avait contemplé une Vénus, la Vénus de Médicis, la toute belle, vous savez ? celle debout, la main droite devant les seins, la gauche pudiquement devant le sexe et, à cause de cette main, Marie, qui pensait toujours à certaines choses, avait compris : « la Vénus de mettre ici » !

Bonne et grosse Marie ! Oh pas esthète du tout ! Tant mieux ! La grosse artillerie, vous-dis-je « Pan ! mon cher oncle, vous êtes un bourgeois. Pan pan ! vous ne savez rien des besoins de l’artiste… Pan pan pan pan ! la femme ne doit rien comprendre à l’Art, ne peut rien comprendre à l’Art, mais sans le comprendre… pan pan pan pan pan pan pan ! Marie le respecte ! »

Malade, Henry n’avait pas la force pour tenir sa plume. Il dictait : « Écris, Marie » et Marie, d’elle-même, avec son orthographe de Marie écrivait : « Sertes, Marie, n’a pas les qualités intélectuèles que vous exigé d’une compagne, mais… »

Après, quand tout fut dit avec l’oncle, il y eut la bombe qui, d’un seul coup, fit sauter le reste du bazar. Cela vint d’une dame, la femme d’un camarade. Henry avait dit : « Ma femme sera bonne, elle le prouve, elle me prend pauvre. »

Et la dame perfide :

— Monsieur Boulant, il vous reste, je crois, des espérances…

Nom de nom ! vipère de sale bête ! À part son oncle, à part son cœur, il n’aurait pas eu d’autres raisons, que pour défier cette parole, par-dessus les obstacles, au plus loin des tranchées, il eût planté son drapeau : « Je l’épouse. »

Pour Marie, elle n’eut pas besoin de bombe, ni du bleu philosophique. Avec ses leçons, Henry ne gagnait même plus douze francs par mois. Elle écrivit à Mère : « Henry gagne soixante-quinze francs, bientôt ce sera plus. » Et Mère eut beau demander : « Mais, Marie, où vont vos idées ? » un peu plus tard, quand elle l’eut vu : « Mais, Marie, où as-tu déterré ce cadavre ? » —  « Je l’aime », répondit Marie.

… Ce fut un vingt-deux octobre. Mieux que sur l’alliance, ces dates restent gravées dans le cœur. Une noce : on s’imagine quelquefois une longue file de voitures, les voisins sur la porte, une Marie en robe flambante, un grand dîner où l’on boit du Champagne. Il avait dit : « Nous avons des pieds pour marcher ; tu mettras, si tu veux, ta robe des dimanches ; cela suffit. Quant au mariage, il ne se fera pas en ville, mais à Forest. »

Père et Mère arrivèrent dès la veille. On les logea. Henry se trouvait de nouveau très malade. Marie vit tout de suite que cette arrivée l’énervait. Il s’emporta : « Promène-les, si tu veux, moi je reste… » Elle fût gênée, car Mère aurait pu l’entendre.

Le soir, au lit, elle l’enveloppa dans ses bras. Dans la journée, parce qu’il l’avait voulu, elle s’était confessée. Elle avoua :

— Je n’ai rien trouvé à raconter à ce prêtre ; mais à toi, je t’ai tout dit. Sois tranquille.

Il demanda :

— Tu as prié ?

— Je n’avais pas de livre de prières. J’ai pensé : Bon Dieu, si vraiment vous êtes présent dans cette église, demain je serai sa femme, faites qu’il guérisse.

Alors il pleura.

Elle se leva la première. Elle avait préparé pour lui une chemise neuve, un beau col, son meilleur costume. Elle l’aidait. Au dernier moment, il prétendit garder son linge et, comme culotte, en voulut une sale de tous les jours.

— Du moins, tu en mettras une noire, c’est plus convenable.

— Non, la grise.

Quand il eut la grise, il préféra tout de même la noire ; il changea également de linge.

On partit. Il pleuvait. La route serait longue, une vilaine chaussée à travers la campagne. Pas pour Marie, mais pour Mère, on aurait dû prendre une voiture. Sous son parapluie, la pauvre femme ne savait comment préserver sa robe. Cela volait. À chaque coup de vent, elle gémissait : Mon Dieu ! Mon Dieu ! et les autres n’osaient guère lui répondre, car Marie les avait prévenus : Henry était aujourd’hui fort irritable.

Il se traînait auprès d’elle, un pas, encore un. Comme toujours quand il y avait du monde, il se taisait. Une fois, il jura : Nom de Dieu !

Évidemment, ce ne sont pas, comme en rêvent les Marie, des noces joyeuses. Pourtant, curieux petit bonhomme, mieux que des cloches, mieux que des orgues, le bonheur chantait sa musique dans un coin de son cœur.

Elle pensait : « Henry marche à mon bras, mon pauvre gosse que j’aime bien. Tantôt pour être à lui, je deviendrai autre chose que moi. Je serai Madame Henry Boulant, pour mes clientes sur mes lettres : l’Épouse Henry Boulant, ou plutôt Marie-Henry Boulant. »

Elle pensait encore : « Pauvre gosse, il me paraît bien malade. Son oncle n’est pas venu, peut-être que cela le chagrine. Pourquoi a-t-il pleuré quand je lui ai parlé de ma prière… ? »

Il ne pleuvait plus. Ils passèrent dans le chemin où, la première fois, il l’avait embrassée. Pourquoi s’en cacher ? L’autre jour, au docteur elle s’était plainte : « Docteur, vous savez que Henry, depuis quatre mois… » Le docteur lui avait dit : « Rassurez-vous, vous n’attendrez plus quatre mois… » Alors peut-être… ce soir, pour la nuit de leurs noces…

— Oh ! Mère, Mère !

Il fallait que tout de suite Mère sût combien sa fille était heureuse !

Depuis la maison, Henry marchait. Il marchait sur une route : voilà tout. Il pensait : « Marie m’accompagne. » Ça c’était bien. Par malheur il pleuvait. Sous la pluie, il sentait plus dure sa barre dans la tête. « Il faut du soleil », disait le docteur. Oui « il faut du soleil » et l’on vous sert la pluie. La pluie et, parce qu’on va sous des arbres, l’odeur pourrissante des feuilles. Pouah !

Depuis quelques jours, son estomac allait mieux. Il avait osé manger des prunes cuites. Délicieux, après si longtemps, des fruits. Et voilà que du dernier, grand Dieu ! il avait avalé le noyau. Que se passe-t-il, dans un estomac, quand on y perd un noyau de prune ? L’estomac porte un pylore, « un concierge inflexible qui ne laisse sortir que les aliments bien broyés ». Il avait lu cela dans un livre. Alors, que ferait-il, le pylore, en voyant ce noyau ? Il en avait parlé aux amis ; ils avaient ri, ces imbéciles. Il en avait parlé au docteur. Le docteur, très sérieusement, avait dit : « Mon petit, je ne voudrais pas être derrière toi quand il sortira… » Donc, il sortirait. Mais quand ?

Il passait des hommes. Des hommes, ça se retourne ; ça se fiche de vous quand on a avalé un noyau de prune. Et puis, ça se demande : « Tiens, où va-t-il celui-là ? » Où ? Au fait, c’est vrai, encore un qui se marie. Encore un, entends-tu, Henry Boulant, encore un, toi comme les autres…

Et cet ami ! Comme on les hait, les amis qui vous surprennent le jour où l’on fait sa noce ! Celui-ci approchait : il regardait le Père, il regardait la Mère, tous ces gens qui marchaient avec Henry. Il parut surpris, il ne savait rien. Allons, avertis-le : « Mon vieux, c’est aujourd’hui, voici ma femme… » Mais non… mais non… De loin il lança son chapeau : « Ne m’accostez pas, vous êtes un Monsieur qu’on salue… passez, passez. »

Il était triste. Ce matin, Marie se levait comme d’habitude. Elle faisait sa toilette : il avait aperçu un coin de son corps ; il avait pensé : « Je vois le derrière de Marie, depuis des mois, cela me dégoûte. » Après ils étaient partis pour l’église. On a sucé le Bon Dieu chez les Jésuites. Il avait cru : « Ce sera bon, elle et moi, coude à coude, nous agenouiller, et puisque nous nous aimons, redevenir des petits et manger ensemble la divine friandise. » Misère ! La vie nous a collé son ordure sur la langue et à ce que le prêtre y ajoutait, comme tantôt pour Marie, il avait compris : « Cela me dégoûte. »

Et puis, il était furieux. Les parents de Marie avaient logé chez lui. Que venaient-ils faire, ces étrangers ? Ses beaux-parents ! Ah ! Ah ! Un beau-père, une belle-mère, comme dans un vaudeville. Lui, Henry Boulant, il devenait un gendre. Il les regardait marcher, sous leur parapluie, dans leur beau costume de province. Passe encore pour la Mère, une bonne vieille que Marie aimait bien. Elle se troussait : on lui voyait par en-dessous le clair d’un jupon blanc : « Holà, ma petite Frisette, relève ton jupon… » Mais le Père ! Non ! voyez-moi ce dos de cuistre. Ce matin, il puait déjà le rhum ! Pour sa barbe, il avait emprunté le rasoir d’Henry : « Bon rasoir, Henry, bon rasoir » et s’en flanquait, plein les joues, de coupures. Pouah ! du sang de cuistre dans du savon qui bave !

Ah ! voilà qu’on arrivait à Forest. Il regarda le cimetière : il aperçut son ancienne chambre. Autrefois habitait là un type, Henry Boulant, vous savez, un type à rire aux gens qui pleurent derrière un corbillard. Qui vivait là maintenant ? Quelqu’un avait ouvert la fenêtre. Pas Henry Boulant. Henry Boulant se mariait. Quand on se marie, plus jamais on n’ouvrira la fenêtre de sa chambre où vont les corbillards. On est son propre corbillard.

Il passa des hommes, des hommes d’ici qui le connaissaient maintenant :

— Toutes mes félicitations, Monsieur Boulant…

Mais non, mais non : on ne félicite pas M. Boulant qui fait comme tout le monde.

Ils arrivèrent à l’hôtel de ville. Henry Boulant ou non, c’est là qu’on entre. Il entendit :

— Chéri, prends garde aux marches.

— Merci, Marie, toi, du moins…

Mais les autres, que faisaient-ils là, les autres ? Il y en avait plein dans cette salle : des femmes, des moutards et, avec tout ce qu’elles traînent à leur suite, deux noces, deux futures à fleurs, deux bonshommes à gants clairs et, au milieu, lui troisième, Henry Boulant, qui attendrait son tour. Pas même seul, entendez-vous ? Comme les autres, parmi les autres.

Et pourquoi ne commençait-on pas ? L’échevin, on attendait l’échevin ! Ah oui, le grand personnage qui a son mot à dire quand on agit comme tout le monde. Il n’en voyait pour l’instant qu’un fauteuil, un fauteuil très vaste, aux dimensions de ce personnage.

Il pensa : « Celui-là, s’il traîne, je fous le camp. » Il le dit. Il allait le faire. Quand l’échevin arriva :

— Excusez… excusez…

Il sifflait ses « s » comme une machine sa vapeur. Quelle brute ! un gros ventre, une grosse tête, une poigne à vous nouer, en un tour de main, la corde au cou d’Henry Boulant.

Il portait, en ceinture, un morceau de drapeau ; il passa derrière sa table ; il y eut, comme le mariage dans le Code, dans le fauteuil un gros derrière. Il appela :

— Henry Boulant.

Comme c’est curieux ! Jamais, il n’avait vu de si près une noce et voilà, la première, c’était lui. Il fit ce que l’on doit. Il s’approcha, il se tint debout, il écouta l’échevin lire quelque chose hors d’un livre :

— Henry Boulant, consentez-vous ?

Évidemment puisqu’il était là :

— Oui.

De son côté : « Oui », soufflait doucement celle qui, de toute son âme, devenait l’Épouse.

Ainsi ce fut fait. Et alors, parce que c’était fait, parce que c’était fait avec Marie, quelque chose remua dans le cœur d’Henry. Il regarda sa Marie, il pensa… et, tant pis pour le Code, tant pis pour les autres, il tira contre lui et baisa sur les lèvres sa bonne et grosse Marie.

Ils avaient du sucre plein le cœur. Ils allèrent à l’église. Le Bon Dieu sur sa croix vaut tout de même mieux qu’un morceau de drapeau sur un ventre. Ils prièrent. Marie regarda comment s’y prend M. le Curé pour bénir l’alliance. Suivant la formule elle jura « fidélité à Henry Boulant que je tiens par la main… »

Là aussi ce fut fait. On sortit. Ils marchaient devant tous. Sous le portail, des enfants avaient tendu une corde : il fallait payer, puis couper. Henry se fâcha. Il ne se conformerait pas aux usages. Il fit :

— Qu’on enlève cette corde.

Ensuite, à cause du symbole, il aurait bien voulu l’avoir coupée. Il dit :

— Qu’on retende cette corde… Bon… Et maintenant, coupe, Marie.

Elle, pas lui. C’était d’ailleurs plus juste.