Histoire d’une sous-maîtresse/I
I
LA CLASSE
C’est jour de sortie : les élèves ont pris leur volée. Ces pupitres nus, ces tronçons de plume, ces lambeaux de papiers épars… c’est un champ après la bataille. J’aime ce désordre et cette solitude. Hélas ! au milieu de ce bourdonnement éternel qui m’abrutit, il m’a pris quelquefois de frénétiques envies de penser.
Qu’ai-je fait depuis dix ans ? J’ai parlé, toujours parlé : peut-être que cela s’appelle vivre.
Recueillons nos souvenirs.
Je me rappelle comme si c’était hier mon entrée dans ce lieu qui m’a servi de couvent. Une voiture m’amena, une porte s’ouvrit, et je fus déposée dans une grande cour avec une petite malle. Voilà comme se fit mon entrée dans le monde.
J’avais dix-huit ans, j’étais orpheline, je sortais de pension. Oh ! comme j’étais émue en commençant ma nouvelle carrière. Ma petite malle et moi, assises l’une sur l’autre, nous attendions qu’on vînt nous recevoir. La porte du salon, attenant au parloir, était entr’ouverte. J’aperçus des draperies, des dorures, des glaces, un luxe qui me donna le vertige. Je n’osai témoigner mon admiration ; j’étais si provinciale que je craignais de le paraître. Et puis, désormais, j’allais être environnée d’enfants, de juges sans pitié. Le ridicule ne m’était plus permis. Je devais avoir de l’expérience : j’étais sous-maîtresse.
Une jeune fille passa devant moi, entra dans le salon, et fut se placer devant un piano. C’était le type parisien : cette pâleur que donne la civilisation, ces yeux où souvent se réfugie toute l’intelligence. Mise avec simplicité, il y avait dans toute sa personne ce je ne sais quoi qui, hélas ! n’était pas dans la mienne. Ses cheveux, à la chinoise, lui donnaient une petite mine espiègle qui m’annonçait bien des tribulations. Elle se mit à jouer, s’abandonnant à sa fantaisie, absolument comme si je n’avais pas été là, moi qui avais tremblé à son approche.
Au bout de deux heures d’attente, la maîtresse de pension daigna, en passant, m’adresser quelques paroles. C’était une grande femme sèche. Elle affectait l’insolence par amour du bon genre, et prenait des termes villageois pour mieux faire la grande dame.
On m’indiqua ma place dans la classe, mon lit dans le dortoir, et tout fut dit. Je ne fus pas fâchée de voir venir la nuit, pour me remettre des émotions de cette journée.
Mais je n’étais pas tout à fait étrangère dans ce nouveau monde. J’avais une connaissance, Mlle Marianne, la cuisinière, forte fille, active et bien portante. Nous étions du même pays, et c’était pour moi une consolation d’échanger avec elle un regard, quand, de loin, je l’apercevais vaquant à son service. Le passé, aussi peu attrayant qu’il soit, fait partie de nous-mêmes ; Mlle Marianne, c’était la continuation du passé.
Ma vie turbulente et nouvelle me plut d’abord. À cinq heures du matin, on sonnait la cloche. On devait, à l’unisson, sauter en bas du lit, laissant parfois un beau rêve : c’est triste, quand on n’a que cela de beau. Je remettais la fin à la prochaine nuit ; mais la difficulté était de faire prendre le même parti à tout le dortoir. Il me fallait triompher des sommeils les plus intenses et les plus prémédités. Et puis, c’étaient des plaintes et des murmures que je faisais semblant de ne pas entendre, car j’aurais été forcée de punir. Deuxième coup de cloche : tout le monde doit être habillé. Malheur à l’élève en retard ! Dieu sait alors les réprimandes qui m’attendaient.
On descendait l’escalier deux à deux. De chaque dortoir sortait une sous-maîtrese conduisant son escouade. Les escouades, à la file, formaient un régiment. Le mot d’ordre était silence. On l’oubliait toujours. On se rendait à la chapelle. La prière dite, on marchait au réfectoire.
Le réfectoire, la chapelle, le dortoir, dussé-je passer pour sybarite, m’ont toujours causé une douce impression. Dans le monde, on nous plaint, parce que nous prions souvent le bon Dieu et parce que nous nous couchons à huit heures. Si l’on savait comme cela console, prier ! Si l’on savait comme cela fait oublier, dormir !
Ma maîtresse de pension, femme d’un homme riche, avait confié la direction de ses états à une première sous-maîtresse, Mademoiselle Bénard. Elle est partie depuis des années, et je frémis encore au bruit de son nom. Qu’on se figure une petite vieille, maigre, vive, hérissée, aigre, glapissante, courant, criant, se multipliant. Non-seulement, on la disait très-savante, mais on disait aussi qu’elle avait autrefois trouvé à se marier. Je crois bien qu’il y avait là-dessous de l’ironie, et que c’était la cause de son incessante horripilation. Quoi qu’il en soit, elle fut le cauchemar qui pesa bien longtemps sur mon existence.
J’étudiais les mœurs de ce petit monde, qui grandissait pour moi, en raison de la place qu’il tenait
dans ma vie et selon qu’il me faisait souffrir :
souvent nous jugeons de la cause par l’effet.
Je remarquais surtout quelques-unes de ces physionomies qui ne se fondent pas dans le milieu ordinaire. Types très-rares heureusement ; car celui qui n’est pas à l’unisson de son entourage, porte souvent en lui un germe d’infortune. Chaque individu, se trouvant parfait, approuve dans les autres ce qui est en lui. Si tous les hommes étaient bossus, comprenez-vous le ridicule de celui qui viendrait au monde sans gibbosité ? Les natures saillantes sont rares, mais ce sont elles surtout que j’aime, puisque je vois en elles un principe de malheur.
Chose étrange que la destinée ! Quand, assise à mon pupitre, je regardais toutes ces têtes ignorantes de la vie, je me mettais à penser, quand j’avais le temps. Ces physionomies, c’était pour moi les avant-propos de romans divers ; et je cherchais à deviner la fin du volume. Je me suis souvent trompée : l’une, que semblait attendre une abondante moisson de bonheur, n’a cueilli que des épines, pendant que sa compagne a trouvé la récompense… chose affreuse ! la récompense de ses vices.
Je ne puis m’empêcher de tracer ici quelques-unes de ces figures :
Agathis, petite brune sèche, aux yeux de couleur incertaine, à la physionomie ingrate, est une fille tristement raisonnable pour son âge. Elle a mauvais cœur et porte une tête de réaliste, c’est-à-dire aux bosses saillantes. Et c’est un malheur, car elle aura de mauvaises pensées et les exécutera. Agathis use ses plumes jusqu’au trognon. Elle emprunte toujours et ne rend jamais. Sa figure ne varie pas, même sous le mensonge. Je ne l’ai vue pleurer qu’une fois, et c’était de colère. Elle n’a que douze ans, et quand nos yeux se rencontrent, c’est moi qui baisse les miens. Suivant sa vocation, elle doit entrer dans le commerce. Ses parents espèrent beaucoup de son avenir : étant petite, elle échangeait toujours ses vieilles poupées pour des neuves ; aussi son père disait avec orgueil : Notre fille fera son chemin.
Voilà Zélie, blonde aux yeux bleus : quinze ans, cinq pieds de haut, une imagination à l’avenant. Timide, simple et bonne, elle a dans la physionomie un rayon extraordinaire de poésie et de sentiment. Quand on lui fait une méchanceté, elle pleure et ne se défend pas.
Voici Clotilde, une de ces infortunes vivantes à qui Dieu a donné juste la force qu’il faut pour souffrir. Elle a seize ans, elle en paraît onze. Sa voix tient de celle du petit enfant et de la vieille femme. Elle est toujours coiffée d’un bonnet, car sa tête est chauve. Elle se traîne avec deux béquilles ; son corps est un réceptacle d’infortunes.
Clotilde n’a plus de mère ; qui donc l’aimera ? Son cœur s’est aigri ; ses paroles sont caustiques et pleines d’amertume. Elle rit d’un malheur, mais ne console jamais, car elle-même ne peut être consolée. Elle m’évite, me parle peu, toujours avec ironie. Il semble que, d’avance, elle veuille rendre à chacun ce que chacun lui fera souffrir. Je comprends cette pauvre existence. Comprendre, à quoi sert, quand on ne peut guérir ?
Un jour, elle était seule, je l’entendis chanter. Sa voix me fit mal. Sa voix, c’était l’expression de sa personne.
Parlerai-je d’Aminthe ? Assise sur un tabouret (elle est trop petite pour avoir un pupitre), elle suit avec son petit doigt une bien grande leçon. On la brusque ; souvent on la punit ; elle ne se plaint jamais. Sa mère est une jolie femme qui ne vient pas la voir. Aminthe subit patiemment sa triste enfance.
Enfin, voici Pauline, Pauline l’imbécile, Pauline la folle. Ici, comme dans le monde, nous avons nos fous. Et, comme dans le monde, nous ajoutons à leur malheur le poids de notre sottise et de notre égoïsme.
Quand j’entrai dans la classe pour la première fois, je vis une grande fille à genoux sur une table. Elle portait un écriteau, un bonnet d’âne, etc. Revêtue de tous les insignes du ridicule, on l’avait exposée aux regards sur un honteux piédestal. Pensait-on, à force de misères, ajouter à son intelligence ?
Des autres, naturellement, je reviens à moi-même. Je me revois jeune fille, dans ma petite classe de province. Alors, sauvage et gauche, je faisais une triste figure. Eh bien ! je n’ai pas changé. Je me rappelle mes habits ridicules et mon langage à l’unisson de mes habits. Quand on m’interrogeait, je ne répondais pas ou je balbutiais quelque sottise. On m’appelait bûche, c’est le terme classique.
C’est alors que je commençai à étudier le monde et à comprendre les hiérarchies de la société. Dans ma pension, il y avait trois castes : les robes d’indienne, les robes de laine et les robes de soie. Je n’étais d’aucune secte, car les robes d’indienne avaient des tournures et des gigots, et j’étais dépourvue de cette ornementation. Sous des dehors aussi ingrats, on comprend le triste rôle que je devais jouer. Sans tournures et sans gigots, mon amitié aurait peu flatté mes compagnes ; on ne la recherchait pas, et je n’osais l’offrir à personne. Cette timidité de cœur dont je n’ai pu guérir a toujours été interprétée très-drôlement. Les esprits à sentimentalité appellent cela de l’indifférence ; les esprits méchants disent que c’est de la sécheresse et de la dureté.
J’aimais l’étude, trop peut-être. Pour elle j’oubliais tout : les joyeuses causeries qui rendent l’esprit subtil, et la coquetterie qui nous fait plaire.
N’échangeant d’idées avec personne (mes compagnes aimaient mieux les jeux que les idées), je devins taciturne. Une préoccupation continue nous isole du monde et nous rend bizarre. Vraiment, il semble que les pauvres instituteurs se modèlent exprès pour exciter la verve des écoliers et pour servir de plastron aux espiègleries.
Au bout de quelques années d’études, j’avais acquis l’estime de mes maîtresses, et la certitude que, dans le champ de la science, j’avais à peine fait quelques pas ; encore, ne les avais-je pas fait de travers ? On n’est pas prophète dans son pays ; mais où prophétiser quand on doute de soi ? Je restai dans la famille de mon tuteur, en attendant une position sociale. Mes compagnes, qui n’avaient rien appris, n’étaient certes pas embarrassées de leur personne : je les vis accepter très-allègrement l’existence. Quelques-unes ont pu connaître les plaisirs de la jeunesse ; de la jeunesse, ce météore qui ne brille pas pour tous. Il en est même qui se sont lancées dans les écarts romanesques… On dit qu’elles iront loin. D’autres se sont mariées pour leur beauté ; et d’autres, pour leur fortune. Moi, qui n’avais ni beauté, ni fortune, je ne voyais pas venir la destinée. Je m’impatientais ; mon tuteur s’impatientait bien davantage, car, pour m’élever, il avait dépensé mon petit patrimoine.
— Maudite éducation ! s’écriait-il. Que faire d’une savante (Son dépit l’aveuglait.) ? À quoi cela est-il bon ? Ça ne peut pas épouser un manant, et ça n’a pas de dot pour épouser un homme bien élevé.
Marianne, qui alors était notre voisine, intervenait à mon intention,
— Dam ! Monsieur, ce n’est pas sa faute, à cette fille, si on ne lui a rien appris d’utile.
J’essayais quelques timides objections.
— Je sais un peu dessiner…
— Eh bien ! il faut devenir peintre.
— Mais oui.
Mon tuteur éclatait de rire.
— Si vous étiez un homme, oui ; un homme, même pauvre, arrive à tout. Il y a l’École des beaux-arts, avec ses cours de dessin, d’anatomie, de perspective, etc. Mais les femmes n’y sont pas admises. On a si bien prévu l’impossibilité de certaines professions pour les femmes, que certains mots : peintre, sculpteur, etc., n’ont pas de féminin.
— Si j’étais musicienne ?
— Eh bien ! il y a, en musique, à peu près les mêmes obstacles qu’en peinture. Un très-médiocre musicien joue partout : dans les concerts, les bals, les théâtres, etc. Mais une musicienne, où la mettez-vous ? En musique, sur mille hommes, on produit à peine une femme. Encore n’est-ce pas comme musicienne, mais comme excentricité. Il s’agit, en ce cas, d’une exhibition renforcée de réclames, de tapage et d’intrigues. Il reste les leçons ; mais, dans les maisons riches, on préfère les hommes, ça fait meilleur effet.
— Mais, il y a autre chose…
— Certainement ; il y a, comme on disait jadis, le barreau, la robe et l’épée.
— Voyons, mamselle, concluait Marianne, n’ayez pas de folles idées. Puisque vous ne pouvez pas être un homme, quand vous vous entêterez ?
Bonne Marianne, c’est elle qui m’a protégée ; elle m’a fait placer dans cette maison, après y avoir, elle-même, par son talent, obtenu l’emploi de cuisinière.
En entrant ici, je trouvai plusieurs élèves de mon âge, mais je ne me liai pas avec elles : je n’avais pas le droit d’être jeune. Je devais me faire respecter, me faire craindre… Se faire craindre, à l’âge où seraient si douces les amitiés d’enfance ! Je ne pouvais communiquer de cœur qu’avec Marianne, et encore en cachette. On est très-aristocrate ici. Marianne me recommande sans cesse de garder des distances entre moi et mes inférieurs. Mes inférieurs ! Je gagne cent francs par an, et Marianne quatre cents ; quelle est l’inférieure ? Quand je la vois avec une belle robe de mérinos, un bonnet de dentelle et l’air satisfait d’une personne qui sait son importance, je comprends que la brave fille se moque de moi, et que l’aristocratie est de son côté. Aussi, je garde des distances…[1]
Le vrai repoussoir de Marianne, c’était Mademoiselle Bénard, cette petite vieille, à l’esprit tracassier, à la voix révêche. Elle m’a causé bien des souleurs. Un jour, pendant l’étude, les élèves ayant imaginé de danser une ronde, mes supplications, mes cris ne purent arrêter cet infernal projet. Tout à coup la porte s’ouvre avec fracas… Est-ce la trombe du désert ? Grand Dieu, c’est plus formidable encore, c’est Mademoiselle Bénard !
Ce moment de plaisir pour les espiègles m’a coûté bien des larmes. En classe, on devait entendre tomber une épingle, selon l’ordonnance. J’ai souvent trouvé bien des épingles par terre, mais je ne les avais pas entendu tomber.
Depuis ce jour néfaste, ce jour où mes élèves avaient osé franchir toutes les bornes de la discipline, je gémis plus que jamais sous le joug de Mademoiselle Bénard. De son côté, ma classe, encouragée par ce beau succès, ne fut plus qu’un peuple constitutionnel, toujours prêt à la révolte.
Le moment des récréations était pour moi le plus pénible. Comment contenir l’effervescence de la folle jeunesse ? Que j’avais de peine à jouer le rôle d’un rabat-joie. Je faisais de mon mieux : j’espionnais, je harcelais ; car Mademoiselle Bénard, elle aussi, m’espionnait, me harcelait. J’aurais voulu payer de mes jours la moindre incartade, le moindre horion… ; de mes jours, triste monnaie ! Aussi le bon Dieu ne l’acceptait pas. Le plaisir des uns fait le supplice des autres. Comme les heures me semblaient longues ! Comme je les voyais fuir avec joie, me disant : Encore une de moins.
Aujourd’hui, je comprends cette femme qui m’a tant effrayée dans ma jeunesse. Mademoiselle Bénard était l’épouvantail d’une foule difficile à dominer. Personne ne l’aimait, elle n’aimait personne. Ce type est commun dans les classes. C’est l’institutrice pur sang, dont l’existence est un aride verbiage. Elle n’invente pas, mais elle récite à la lettre des livres écrits par des hommes, c’est-à-dire qui ne vont pas du tout aux femmes. Mademoiselle Bénard, c’est la vieille fille sèche, dont toute la vie est dans la tête.
Sauf les ombres, quel splendide tableau que les jeux de l’enfance ! Ici, les plaisirs bruyants, les pas légers, les voix d’oiseaux. Ici, les douces confidences, les rêves sur l’avenir ; l’avenir, ce mot qui dit tout. La petite Aminthe restait assise à regarder jouer les autres. Elle avait quelquefois voulu courir, elle était si petite, on la faisait toujours tomber, ce qui la faisait toujours punir. Les grandes ne voulaient pas la laisser sauter à leurs cordes ; la pauvre enfant n’avait ni balle ni poupée ; aussi, pendant que les autres s’amusaient, elle restait bien sage sur son petit banc, près du mur. Pauline errait au milieu des jeux de ses compagnes sans les comprendre, la figure pâle, sur les lèvres le rictus permanent des idiots. Agathis allait, venait, parlait, intriguait avec une activité inouïe. C’est drôle, il y en a qui se défatiguent en se refatiguant. Venaient les tartines du goûter : Agathis trouvait toujours moyen d’en accaparer plusieurs. Cette voracité pour le pain rassis me semble un goût dépravé. Au milieu de ces voix joyeuses, de ces cris d’enfants, un bruit égal, sec et lourd me frappait au cœur ; c’était le bruit des béquilles de Clotilde. D’un côté de la cour était un mur humide dont les élèves s’éloignaient, car le soleil n’y donnait pas ; c’était là que Clotilde prenait sa récréation. Elle se promenait morne et lente, et sa promenade était toujours la même. Son infirmité la condamnait à la solitude, car la moindre étourderie aurait pu lui causer une chute dangereuse.
Mais ce que je revois dans tout l’éclat du souvenir, c’est Zélie. Zélie était svelte, élancée ; ses beaux cheveux fins comme la soie voletaient en frisottant autour de son charmant visage. Zélie était gracieuse en tout, et sa voix avait une harmonie que je n’ai pas retrouvée ailleurs. Elle avait l’enthousiasme des belles choses. Parfois, je l’entendais lire de ces pages sublimes dont quelques hommes ont doté le monde, et j’oubliais mes tribulations, j’oubliais le matérialisme qui m’environnait, pour la poésie, la vie de l’âme.
La nuit venait ; la nuit, c’est-à-dire le repos, car Mademoiselle Bénard dormait quelquefois.
Je me rappelle une de ces belles nuits ! La nature avait un aspect fantastique, à en juger par une échappée de lune qui venait jusqu’à nous. En entrant dans le dortoir, la petite Aminthe, déjà couchée, m’appela tout bas ; les mains croisées, elle priait le bon Dieu. Je vins l’embrasser. Elle était bien sage dans son petit lit, la pauvre enfant.
On se coucha, et comme il était défendu de prononcer un seul mot, toutes ces langues de jeunes filles se mirent à jacasser. J’écoutais avec joie ; je me laissais aller à leurs rêves. J’étais trop pauvre pour rêver à mon compte. On parla de plaisirs, d’amour, enfin de tout ce qu’on ne connaissait pas. Zélie dit, à ce propos, une si grosse ingénuité que tout le dortoir éclata de rire. Agathis se scandalisa d’un mot trop sentimental. — Honte à la jeune fille pour qui l’amour n’est pas une vertu ! Pauline avait les yeux ouverts et ne disait rien. Pauvre idiote, elle était sans présent et sans avenir.
— Et moi aussi, dit la voix de Clotilde, me voilà en âge d’être lancée dans le monde. Quelle drôle de figure j’y ferai. Me voyez-vous en robe de bal, décolletée, frisée, enrubannée, ah ! ah ! ah !
Mais personne ne riait, car il s’agissait d’une infortune qui navre les grands et les petits et que comprennent même les méchants.
— Si j’avais été riche, poursuivit Clotilde, si j’avais été riche, peut-être j’aurais trouvé un homme assez lâche pour me trouver à son goût. Mais, bah ! je vivrai, comme le phénix, seule de mon espèce. La drôle de destinée qui m’attend, ah ! ah ! ah !
Et moi, écoutant cette plainte ironiquement douloureuse, je remerciai le bon Dieu de la modeste existence qu’il m’avait faite.
Vint le jour des prix, ce jour si beau où l’élève reçoit la récompense de ses efforts ; car, nous avons beau dire, à tous il faut une récompense : aux uns, l’estime du monde ; aux autres, l’estime d’eux-mêmes, et je parle des plus désintéressés.
La classe était toute garnie de fleurs ; les élèves étaient placées sur des gradins en vue du public. Ces jeunes filles, toutes en robes de mousseline blanche avec des ceintures bleues aux longs bouts flottants, ces cheveux ornés de rubans et de fleurs, cette allégresse sur toutes les figures, c’était un tableau ravissant. Des yeux, je cherchais Clotilde, je ne la voyais pas ; enfin, je la découvris : on l’avait cachée derrière ses compagnes.
La séance s’ouvrit par un discours de notre maîtresse sur l’amour maternel. Ne lui ayant rien vu pratiquer, je fus heureuse d’apprendre qu’elle pensait si bien. Mademoiselle Bénard discourut à son tour très-longuement et très-aigrement. Elle se congratula pendant une heure de tout le mal qu’elle nous avait fait pendant l’année. Enfin, M. le curé adressa aux jeunes filles quelques religieuses galanteries.
La musique vint ajouter à la poésie de la scène : il y eut des chœurs, il y eut des soli, etc.
On donna les prix. Zélie eut le prix de sagesse et le prix d’excellence : assemblage assez ordinaire, la candeur et l’intelligence. Je la vois encore s’avancer timide et resplendissante. L’innocence et la jeunesse n’auraient pu choisir une plus charmante figure. Quand on posa sur ses cheveux relevés une couronne de roses blanches, la salle entière retentit d’applaudissements. Agathis eut le prix d’ordre. Quelques jeunes filles paresseuses eurent des prix d’encouragement, d’exactitude, d’assiduité, de persévérance et de bonne volonté. Pauline obtint le prix de croissance ; et je ne sais plus à quelle élève on accorda le prix de bonne santé. On rit un peu ; l’élève était jolie, on applaudit.
On avait nommé Clotilde, et personne n’apparaissait. Tous les yeux se portaient vers la place vide où l’on tendait une couronne. Mon cœur se serra ; l’attente excitait encore l’attention. Dans le silence, on entendit un bruit sec, un bruit de béquilles, et je vis s’avancer péniblement cette pauvre infirme. D’abord, interdite à l’idée de s’exposer aux regards, elle était restée sur un banc ; mais bientôt, prenant son parti, elle s’était levée, et se traînait lentement, un sourire douloureux sur les lèvres. À cette vue, une impression pénible se répandit dans l’assemblée. Pas un bravo, pas un signe d’approbation : un silence glacial. Elle subit cet affront froidement, comme elle subissait toute sa vie.
Bientôt il se fit un grand bruit de voitures : nos jeunes filles s’en allaient. Plusieurs ne devaient pas revenir. Elles m’avaient fait des jours bien tristes, et pourtant je les pleurai. Mes élèves, c’était ma famille d’adoption ; n’aime-t-on pas ses enfants, même ingrats ? Heureuses jeunes filles, elles allaient retrouver les joies du foyer, les joies du cœur. Non, toutes ne partaient pas ; toutes n’avaient pas un foyer. Pauline resta, regardant, sans comprendre, l’empressement de ses compagnes au bras de leur mère. Ah ! du moins, sa folie l’empêchait de voir son abandon. J’aperçus Clotilde dans la cour ; elle se promenait lentement, indifférente à ce qui se passait. En perdant ses camarades de classe, elle ne perdait aucune amitié. On craignait Clotilde, on ne l’aimait pas.
En me quittant, Zélie, qui avait fini ses études, me demanda la permission de m’écrire. Agathis ne me dit pas même adieu : elle passa devant moi fière et chargée de couronnes ; on espérait qu’elle reviendrait, et son père était très-exigeant.
Je venais d’entendre le roulement de la dernière voiture, je sentis qu’on touchait ma robe : c’était Aminthe. À cette fête de famille, sa mère n’était pas venue. La pauvre enfant n’avait pas eu de prix. — Est-ce que je n’avais pas été sage ? dit-elle. — Si. — Alors, c’est comme si j’avais eu le prix, puisque je l’avais mérité.
Que l’existence vous soit légère, ô belles jeunes filles ! N’importe où vous serez, ma pensée vous suivra, car désormais votre vie fait partie de ma vie.
- ↑ Une bonne cuisinière gagne, en général, 8 ou 600 fr. par an, et pour 200 fr. vous avez une très bonne sous-maîtresse. Les gages de ce qu’on appelle une sous-maîtresse sont bien inférieurs aux gages des domestiques, même les plus infimes. Il est même ordinaire d’employer des jeunes filles instruites et distinguées au pair, c’est-à-dire, sans autre rétribution que leur nourriture.