Histoire d’une sous-maîtresse/II
II
LES VACANCES
Quelle tranquillité ! Je n’ai plus à jeter mes paroles au hasard, sans savoir où tombe chacune d’elles.
Les élèves qui sont restées ne sont pas les plus favorisées du sort : ou elles n’ont pas de famille, ou elles peuvent se considérer comme n’en ayant pas ; elles me touchent de plus près. Clotilde, Aminthe, Pauline, me voilà seule avec vos tristesses et vos infirmités.
Clotilde est moins ironique depuis la solitude qui s’est faite. Sans doute, la bien-portance des autres, faisant contraste avec son état, éveillait sa susceptibilité.
La petite Aminthe s’est emparée de Pauline : elle l’occupe, elle cherche à faire passer sa spiritualité d’enfant dans cette âme vide. Elle se fait encore plus petite, pour être à la portée de cette grande innocente.
Clotilde me fuit, et je la recherche. Elle passe une bonne partie du jour à sa promenade favorite. C’est le long d’une haute muraille où grimpe de la vigne folle. À l’ombre, et parmi des pierres, végètent quelques plantes malades. Plusieurs branches hardies ont atteint bien haut, et, florissantes, se pavanent au soleil ; d’autres se brisent et s’étiolent entre les aspérités de la muraille ; elles me semblent l’image de nos tristes destinées.
Clotilde traduit ma pensée.
— Aux uns, la vie dans toute sa magnificence ; aux autres, l’ombre et la douleur.
— Mais un malheur peut briser celles qui brillaient le plus, et la fleur la plus belle est presque toujours celle que le ver choisit.
Clotilde parle sans m’écouter.
— Vous en êtes, de ces plantes sacrifiées, et vous ne vous plaignez pas.
— J’ai confiance en Dieu.
Il se fait un silence.
— Vous conviendrez, Mademoiselle, qu’il y a des gens qui auraient mieux fait de ne pas venir au monde.
— Je n’ai pas beaucoup d’expérience, mais je vais vous dire les pensées qui me viennent. Chacun est chargé d’une mission sur la terre. Croyez-vous que celle qui possède assez d’agréments physiques pour se complaire en elle remplisse la mission la plus belle ?
— Une jolie femme remplit bien souvent la mission d’une sotte.
— La femme privée de beauté prétend à un but plus sublime que celui des futiles admirations. D’ailleurs, la beauté de l’âme n’est-ce donc rien ? J’ai lu quelque part : « Une femme qu’on aime pour sa beauté s’oublie facilement ; une femme laide, on l’aime longtemps, sinon toujours. »
— Est-ce qu’on pourrait m’aimer, grand Dieu !
— Pourquoi pas, si vous êtes bonne ?
— Et quel homme m’aimerait ?
— Un homme de cœur.
— On voit bien que vous ne connaissez pas les hommes !
Je rougis de mon ignorance, et Clotilde rit de son rire sceptique.
— Parlons sérieusement : est-ce qu’une pauvre infirme, comme moi, par exemple, peut être utile à quelque chose ?
— Je crois que rien n’est inutile… Il suffit de tirer parti de sa position.
Cette fois, Clotilde rit encore, mais avec moins d’amertume.
— Ne méprisons pas la beauté, puisqu’elle vient de Dieu. Mais qu’est-ce que la beauté purement physique ? L’appât des esprits frivoles. Au-dessus de tout, il y a la vie de l’intelligence.
— En effet ; mais je suis pauvre ; en sortant d’ici, il me faudra gagner mon pain. La carrière d’institutrice est peu digne d’envie, mais je ne pourrais la suivre, car les enfants riraient de mes infirmités ; ils riraient de ce qui les fera pleurer un jour. Il est des plaies vivantes qui ne doivent pas se montrer. Voyons, Mademoiselle, je désire marcher courageusement dans la vie ; mais indiquez-moi le chemin.
Oh ! que je voudrais guider cette âme en peine !
— Cherchons ensemble : n’avez-vous pas remarqué que plusieurs de nos livres de classe ne nous conviennent pas tout à fait ?
— C’est-à-dire qu’ils ne nous conviennent pas du tout.
— L’intelligence de la femme étant différente de l’intelligence de l’homme, il lui faudrait une nourriture qui lui fût appropriée. Ainsi, qu’est-ce, pour nous, que la rhétorique des collèges ? Des raisonnements froids et secs qui, le plus souvent, déraisonnent. Pour arriver à de meilleurs résultats, la femme, cette psychologie vivante, procéderait d’une tout autre manière. En rhétorique, la jeunesse n’a guère à sa portée que des systèmes devenus ridicules. On nous dit : Apprenez-les ; et plus tard : N’en usez pas. Enfin, parlons de ce dont les collégiens sont si fiers, de leur philosophie. Qu’est-ce que cette philosophie ? Des systèmes outrés, faits par des individus qu’on appelle des sages, et qui tous sont en contradiction. S’ils sont tous sages, c’est-à-dire s’ils sont tous dans le vrai, donc ils sont tous d’accord : car le vrai est un. Ils sont loin d’être d’accord. Eh bien, de ces sages, quels sont les fous ? Ils le sont tous, vous le savez, et vous jetez leur folie dans des têtes qui fermentent. Vous faites des jeunes gens insupportables de déraison…, jusqu’à ce qu’ils aient oublié leur philosophie. Une femme, dégagée de toutes pensées futiles ; une femme qui, ayant le courage de son état, observerait, écrirait, ne remplirait-t-elle pas une noble tâche ? Quand les jeunes filles trouveraient ce qu’elles n’ont pu trouver jusqu’alors, une nourriture spirituelle ; quand les femmes auraient l’explication et la remise de leurs douleurs, croyez-vous qu’elles vous trouveraient laide ? Ce qui est utile nous semble beau, allez ! Vous êtes pauvre, dites-vous… Eh bien ! vous serez riche, car vous serez généreuse.
— Oui, il y a quelque chose à faire, dit Clotilde, répondant à sa propre pensée. J’entrevois que la plus infime des créatures peut, dans le monde, remplir une mission.
En ce moment, nous sommes près d’Aminthe et de Pauline. Pauline, ordinairement sans physionomie et jetée dans le vague, est tout attentive à la conversation de sa petite compagne. Il s’agit d’un scarabée qu’elles viennent de rencontrer.
— Il faut l’écraser, dit Pauline.
— Non !
— Si…
Pauline rit de son rire idiot, et veut exécuter son arrêt cruel, à force d’être bête.
Aminthe ramasse l’animal aux reflets changeants, et le soustrait à la sottise de sa compagne.
— Il ne faut pas lui faire de mal.
Pauline rit, mais ne comprend pas.
Alors les petits doigts d’Aminthe saisissent le bras de la grande innocente, qui fait une grimace… Je vois qu’elle a compris.
— Il faut le mettre dans les feuilles pour qu’il puisse manger ; et Aminthe, se levant sur la pointe des pieds, cherche à placer le plus haut possible le scarabée dans la vigne folle.
— Manger ! ricane Pauline ; ça ne mange pas.
— Puisque ça vit, ça mange.
En ce moment, la cloche du dîner nous appelle ; depuis quelques minutes, nos estomacs appelaient la cloche. Je me hâte avec Clotilde. Nos deux jacasses restent en arrière. Enfin, Pauline, guignant le réfectoire, résume la situation.
— Oui, ça mange ; oui, ça a faim ! Et le brillant scarabée échappe à la douleur et à la faim, par l’instinct que nous avons de la faim et de la douleur.
Les vacances sont finies. Je vois de nouveaux visages ; il en est d’autres que je cherche en vain. Il semble que l’amitié devrait commencer avec la vie et ne jamais finir. Zélie, Zélie, où êtes-vous ? J’entends la voix sèche d’Agathis.
Marianne me regarde d’un air tout drôle ; je crois qu’elle a quelque chose à me dire en secret. Je remarque dans Clotilde un changement. Elle travaille, et sa physionomie perd de son amertume. Quand nous parlons ensemble, elle m’intimide, tant ses décisions sont tranchées. Autrefois, on apprenait la vie ; aujourd’hui, on la devine. Il n’y a plus d’enfants ; nos pères ont vécu pour nous.
J’ai pris racine dans ce petit monde ; comme dans le grand, nous avons nos événements et nos péripéties. Parce qu’on vit entouré de murs, il ne faut pas croire qu’on ne vit pas.
Je sais enfin ce qu’elle voulait, cette bonne Marianne. Depuis deux jours elle me regardait à la dérobée en me faisant des signes ; elle attirait mon attention vers la terre. Je ne comprenais pas, mais je supposais qu’il s’agissait encore de la distance entre les supérieurs et les inférieurs : je suis sujette à caution. Enfin, Marianne a profité du moment où Mademoiselle Bénard avait le dos tourné ; elle m’a fait signe de la suivre en silence. Elle montait l’escalier ; j’ai monté derrière elle. J’ai remarqué qu’elle avait des bottines neuves. Arrivées dans sa petite chambre, elle m’a fait asseoir. Sans rien dire, elle s’est mise à mes genoux, et… je me suis trouvée chaussée de bons souliers que Marianne n’avait usés qu’à moitié, à la place de mes vieilles savates que l’indifférence et la pauvreté m’empêchaient de voir avec leur vraie physionomie. Je suis restée interdite, presque honteuse. Eh bien ! pourquoi est-ce que je m’humilierais de ce procédé de Marianne ? Au contraire, j’aimerai à m’en souvenir.
Aminthe est désormais la petite mère de Pauline : elle est tout heureuse de donner des soins, elle si délaissée. Je ris de la voir faire la maman. Pauline a l’instinct de la coquetterie ; un ruban la rend toute fière : quand elle est méchante ou paresseuse, Aminthe lui dit qu’elle est laide. En classe, la sagesse et la beauté sont deux mots synonymes. Ils ont raison, les enfants et les institutrices ; oui, les beaux sentiments font seuls les belles figures.
Hier, a eu lieu un fait inusité, un vol… ; non, ce mot n’existe pas chez nous : une disparition. Une élève avait reçu de chez elle des friandises et des jouets qu’elle avait serrés dans son pupitre. Le pupitre s’est trouvé vide de ce butin. On a soupçonné Agathis ; Agathis s’est défendue avec arrogance. L’événement a fait du bruit. Est intervenu l’empereur de la Chine…, notre maîtresse elle-même, veux-je dire. Personne n’avait rien vu, et chacune était convaincue de la culpabilité d’Agathis : elle seule était capable du méfait. L’impunité lui a été promise, à la condition qu’elle dirait la vérité ; car, en fait de vérité, elle ne donne jamais que des à peu près. Je ne dirai pas qu’elle ment, nous avons proscrit le mot, crainte d’en amener la chose. Mais elle se trompe, et parfois avec préméditation. Enfin, en cette circonstance, qu’elle fasse acte de franchise, ce sera beaucoup pour elle ; on oubliera le reste. Mais elle proteste, elle pleure. On insiste ; alors, c’est de l’indignation et des sanglots. Mais on entend aussi une petite voix qui pleure dans un coin. « Qu’avez-vous, Aminthe ? — Ce n’est pas Agathis qui a pris les bonbons. — Qui est-ce donc ? — C’est moi. » Stupéfaction générale. L’enfant est soumise à une sévère punition, car son passé oblige, et, sur elle, la tache paraît plus noire. Elle doit, pendant les repas, être exposée au bout de la table avec un écriteau qui signale sa faute à la malveillance. Ce supplice doit durer huit jours.
La cloche sonna le repas du soir, comme le terrible arrêt venait d’être rendu. Aminthe accomplit sa peine sans murmurer, mais en sanglotant tout bas. J’ai remarqué des larmes dans les yeux de Pauline. Comprenait-elle ou pleurait-elle par sympathie ? Le lendemain, même supplice, même honte.
Cependant, on s’étonne, on s’inquiète. Quelques-unes s’éloignent d’Aminthe, par orgueil personnel ou par crainte de se compromettre. Mon Dieu, oui, comme dans le monde, où un ami cesse parfois d’être un ami quand il est accablé soit d’une faute, soit d’un malheur. Les grandes élèves, déjà philosophes, réfléchissent sur l’événement du jour. — Cette petite Aminthe si bonne, si franche, s’être entachée d’une action honteuse, c’est inouï. De l’inouï à l’impossible, il n’y a qu’un pas. Ce pas, Clotilde le fait. Elle prend Aminthe, elle l’interroge, la harcèle ; elle la soumet à une question qui me fait souffrir. Aminthe se débat, se trouble… En vain, elle veut établir sa culpabilité ; elle rougit, elle suffoque, elle est confondue. Son innocence se lit sur sa jolie figure d’enfant, son innocence est écrite dans son passé… son innocence est écrite dans tout, même dans le cœur des moins bonnes. « Ah ! gardez-moi le secret, s’écrie la pauvre petite, prise dans les filets de son ingénuité. Ne dites rien… On tourmenterait encore Agathis ; on la punirait peut-être. Puisqu’elle dit que ce n’est pas elle… il vaut autant que ce soit moi. » Pour récompense de sa bonne action, la petite Aminthe a obtenu la grâce d’Agathis.
Ceci m’a semblé aussi beau que le Qu’il mourût. Nous cherchons bien loin du sublime, il y en a quelquefois tout près de nous, dans un tout petit enfant ; c’est le sublime des anges, le sublime qui plaît à Dieu.
Ce matin, il faisait un beau soleil, la journée s’annonçait bien, je devais avoir du bonheur, j’en ai eu ; j’ai reçu une lettre de Zélie :
« Ma chère maîtresse,
« Mon horizon s’est agrandi : je le vois sans fin. Est-ce la vie qui, m’apparaissant tout à coup, m’exalte et me grise ? Je ne sais. Le monde est plein de mystères et de merveilles. Le cœur, trop étroit pour contenir la plus faible intuition de ces belles choses, se dilate et prend la fièvre… J’ai la fièvre de la vie !
« Je ne suis plus cette écolière timide qui s’effrayait de penser. Hors des murs de notre couvent, je me suis senti une intrépidité sans pareille. J’aime trop le monde pour en avoir peur. Mais écoutez le récit de ce que j’ai vu hors de ce cloître où vous militez, pauvre institutrice.
« J’ai vu la campagne, la campagne sans limites, avec des champs, des bois, des montagnes, et plus loin, encore des bois, des montagnes et des champs. J’ai suivi des yeux les rivières qui serpentent vers de nouveaux horizons ; dans le lointain, disparaissaient les navires aux ailes blanches, aux destinées aventureuses. J’ai contemplé les chaumières rustiques, les vaches songeuses, la nature en travail ; et, partout la vie, partout le souffle de Dieu. Oui, la vie partout : autour de nous, dans l’air, sous nos pas. Ce serait à ne pas bouger, crainte de causer des milliers de meurtres. Je marchais sur une terre friable, j’ai dû réaliser des catastrophes gigantesques dans les annales des infiniment petits.
« Je me suis arrêtée près d’un étang : là, grouillait tout un monde. Des grenouilles vertes ont appuyé leurs pattes sur les larges feuilles des nénuphars à fleur d’eau. Les lézards, en se sauvant, ont fait bruire l’herbe, pendant que les demoiselles, aux couleurs changeantes, voletaient sur les roseaux. Enfin, les oiseaux, par leur causerie bruyante, ont annoncé le coucher du soleil.
« Chaque plante, chaque objet mêlait sa physionomie au tableau général ; chaque être mêlait sa voix au concert universel ; c’était une grande harmonie. Elle est bien naturelle, cette fantasmagorie panthéiste des païens. Dans les bois, les sylvains et les nymphes ; dans les eaux, les naïades et les tritons… Oui, Dieu partout !
« J’ai vu Paris, la civilisation. Ici, plus d’activité : on rêve moins, on agit plus. Les physionomies sont accentuées, les allures promptes, le langage est facile. Le temps marche plus vite. À cette agitation, on devine la fièvre du réalisme. À la campagne, il semble qu’on vive pour vivre ; ici, pour atteindre un but. À la campagne, la poésie latente ; ici, l’art.
« L’œuvre du monde est mesquine, et c’est pour cela qu’elle s’accommode à ma petite individualité. Dans la nature naturelle, ma personnalité se perd ; j’appartiens à mon milieu, mon milieu ne m’appartient pas. L’art met à notre portée l’œuvre de Dieu. Dans l’harmonie générale, je ne perçois qu’une chose confuse. Les hommes, dans cette harmonie, ramassent quelques sons qu’ils approprient à la médiocrité de mon oreille. Dans ce tableau, cet échantillon de la nature, je reste moi et je m’assimile ce village ou cette vallée ombreuse. Dans ces chaumières, je lis des existences ; sous ces grands arbres, je lis dans mon cœur. Mais, toute médiocre que soit l’œuvre des hommes comparée à l’œuvre du bon Dieu, elle est belle, tout de même ! Et les hommes, qu’ils sont donc beaux ! Il y a de la noblesse dans toute leur personne et de la bonté dans leur voix. Les femmes sont spirituelles et charmantes ; près d’elles, on se sent en famille.
« De ce monde si beau, j’en suis ! Moi aussi, je veux travailler à l’œuvre commune. Moi, atome du grand tout, j’ai une mission à remplir : je dois, par mon labeur, concourir au but qu’a proposé l’Eternel. Espoir et courage ! l’avenir est pour tous. Qu’elle est belle, la vie ! — Poëte ! dites-vous en souriant. — Oui, poëte, voilà ma destinée. Priez le bon Dieu pour qu’il me donne l’instinct du vrai, sans lequel rien n’est bien. Priez pour que j’aie la bonté, préférable au talent. Priez le bon Dieu pour qu’il bénisse ma vie.
« Zélie. »