Aller au contenu

Histoire d’une sous-maîtresse/III

La bibliothèque libre.
Eugène Pick, Libraire — Éditeur (p. 61-78).


III

LE MAÎTRE D’ÉCRITURE


Depuis mon entrée dans la vie d’institutrice, j’ai vieilli de quelques années, et mon horizon s’est agrandi : j’assiste aux leçons des professeurs. Ces leçons se donnent dans une salle à part, afin qu’on ne soit pas dérangé par les petites qui n’y sont pas admises.

La première fois que j’ai assisté à la leçon d’écriture, j’ai ressenti une émotion étrange. Je n’osais lever les yeux, je n’osais bouger : il me semblait que le professeur, intérieurement, s’occupait de moi ; cette attention me paralysait. Mademoiselle Bénard me place ainsi en vedette pour imposer. Si je produis la dixième partie de l’effet que je ressens, je dois être joliment imposante.

Le professeur d’écriture s’appelle M. Laval. Quand je fais la dictée, ce mot me vient toujours sur la langue.

Avant d’être admise dans la salle des professeurs, j’entendais parler d’eux. Ce nom, Laval, m’a frappée tout de suite. J’ai demandé à Agathis comment il était, M. Laval. Elle m’a répondu : « Il est comme un autre. » Comme un autre !… Il est impossible de trouver sur un arbre deux feuilles qui se ressemblent, et il y a des femmes qui vous disent, en parlant d’un homme : Il est comme un autre !

Le professeur d’écriture est d’une taille moyenne. Un passe-port dirait : Front ordinaire, nez ordinaire, bouche ordinaire. Eh bien ! tout cela a quelque chose qui n’est pas du tout ordinaire. Ce nez a je ne sais quoi que n’ont pas les autres nez. Cette bouche ne ressemble en rien à celles qui ont l’air de lui ressembler. Ce front a des pensées à lui. Et puis, M. Laval n’est pas habillé comme ses collègues ; il a un gilet noir, un pantalon noir, un habit noir, une cravate noire. Je sais bien que les autres professeurs ont une cravate noire, un habit noir, un pantalon noir ; mais ce n’est pas du même noir, ce n’est pas la même coupe. En fait d’habits, tout dépend de la manière de les porter. M. Laval a une manière à lui, une démarche à lui, des mouvements à lui.




M. Laval m’a adressé la parole. Je n’ai pas répondu. Mais, depuis qu’il n’est plus là, je ne fais que lui répondre. M. Laval a un son de voix particulier : je m’étonne que chacun n’ait pas fait cette remarque.




Ce matin, pendant la leçon d’écriture, j’ai laissé tomber mon mouchoir ; M. Laval l’a ramassé de l’air le plus courtois ; et, en me le remettant, il a souri avec grâce. Cet incident m’a fait plaisir.




Comme la leçon d’écriture finissait, il a tombé une grosse averse. On n’y voyait presque plus : nous nous sommes placées près des fenêtres. Les élèves étaient sages ; j’étais presque à côté de M. Laval : il m’a semblé que j’étais en famille.

M. Laval a levé les yeux au ciel : ses yeux sont gris clairs, des yeux changeants, des yeux profonds. Je voudrais dire à quels yeux ils ressemblent : ce n’est pas à ceux-ci ; encore moins à ceux-là… Ils ne ressemblent qu’à eux.

Au plus fort de la pluie, Pauline a manqué de s’asseoir sur le chapeau de M. Laval. M. Laval s’est écrié : « Respect à la vieillesse. » J’ai beaucoup ri. Jamais je n’avais passé une aussi bonne journée.



Je crois que M. Laval veut me dire quelque chose. Il a passé près de moi, il s’est arrêté une minute… Il n’a rien dit. Ce sera pour une autre fois.




M. Laval ne s’occupe pas de moi. Est-ce qu’il aurait oublié ce qu’il voulait me dire ? Je suis tout inquiète. Oh ! pourquoi n’ai-je pas répondu quand il m’a adressé la parole ? J’avais tant de choses à dire ! Les mots ne me sont pas venus. Un mois seulement s’est écoulé depuis la question qu’il m’a faite ; si, aujourd’hui, je faisais la réponse ? Comme il a dû me trouver malhonnête ! Que devenir, mon Dieu ! J’ai envie de m’excuser. Si je lui écrivais, plutôt : il me semble que ce serait plus convenable. Une timidité stupide me paralyse.




Ce matin, pendant la leçon, j’ai laissé tomber trois fois mon mouchoir : si je ne l’avais pas ramassé, il serait encore par terre.




J’ai fait une sottise. Au milieu de la leçon d’écriture, j’ai voulu attirer l’attention de M. Laval. Il régnait un silence solennel ; j’ai résolu de tousser, pour faire un peu de bruit, mais de façon à ne pas faire trop de bruit. La chose était risquée… J’ai échoué. J’ai produit un bruit discordant, étrange, ridicule. Les élèves ont pouffé de rire. « Chut, mesdemoiselles » a dit M. Laval. Il ne s’est pas retourné ; s’il pouvait croire que ce n’est pas moi. Depuis que j’ai toussé d’une manière aussi stupide, il me semble que je n’oserais plus reparaître devant M. Laval.




La leçon d’écriture a manqué. L’heure a sonné : rien n’a paru. Nous étions dans l’attente, ne disant mot ; car M. Laval est celui de tous les professeurs qui sait le mieux se faire respecter ; il était absent, mais cette heure lui appartenait : elle était sacrée. Au bout de dix minutes, on a fait des commentaires ; dix minutes encore, on a dit : « M. Laval ne viendra pas ». Le fait n’était jamais arrivé. J’ai été maussade toute la journée. Je voudrais être à après demain, la leçon d’écriture n’ayant lieu que tous les deux jours.




M. Laval, relevé d’un gros rhume, a gardé un peu d’enrouement. Qui doit le soigner quand il est malade ? Ceci m’inquiète.




Au lieu d’être sous-maîtresse, que ne suis-je élève ! lime semble que j’aurais fait de grands progrès avec un bon professeur. Entendre parler doucement, se soumettre à qui on a confiance, être l’objet de soins paternels…, ce doit être un grand bonheur.




Toute la nuit j’ai rêvé de M. Laval. Il me regardait, il souriait ; il disait de ces mots qui plaisent aux oreilles et qui égaient le cœur.




Clotilde me regarde avec une fixité qui me gêne. Je lui ai demandé comment elle trouvait M. Laval. Elle m’a répondu : « Je ne le trouve pas ». Cette réponse m’a paru saugrenue.




M. Laval est maussade ; j’ai peut-être fait quelque chose de mal sans le savoir. Je suis bien triste.




J’ai pleuré pendant trois nuits… Les sanglots m’étouffent… Au moment où M. Laval paraphait une copie, il s’est écrié, en s’adressant à moi : — « Mademoiselle, c’est un tapage infernal… Vous ne surveillez pas » ! Un tapage infernal… ; et je n’entendais que le grincement de sa plume. Ce ton sévère m’a frappée au cœur… J’ai manqué de pleurer devant tout le monde.




Depuis l’événement qui m’a tant fait de peine, je fais tout pour obtenir du silence. Hélas !… Pauvre M. Laval, comme il a dû souffrir ! Il a l’air de ne plus se souvenir de m’avoir grondée : je suis touchée de cette générosité. Aujourd’hui, il régnait un calme assez satisfaisant, ce qui n’a pas empêché mademoiselle Bénard d’intervenir comme une bourrasque. Elle m’a reproché sévèrement la dissipation de quelques élèves. Mais après ce que j’ai subi, rien ne m’atteint plus. M. Laval m’a regardée à la dérobée et m’a fait un signe plein de bonté. J’ai eu envie de sauter au cou de mademoiselle Bénard, pour la remercier de m’avoir dit des choses désagréables.




M. Laval est arrivé dix minutes avant l’heure habituelle. Nous n’étions pas en classe, je chantonnais ; il s’est trouvé tout à coup derrière moi. Il m’a dit : « Vous avez une jolie voix. » J’ai envie de me remettre à la musique.




Agathis est retournée dans sa famille ; elle a fini ses études. Ses parents exigeaient seulement du calcul : elle en avait naturellement. Je n’entends plus cette voix agressive… Il me manque quelque chose. Il semble que ce qui est devrait être toujours. Je suppose un clou fiché dans une table ; chaque fois qu’on passe, il accroche. Ce clou vous déchirait ; mais ce clou, il était…, il n’est plus : dans la vie, rien ne devrait mourir.

Aminthe grandit à vue d’œil. Elle est toute pâle. Je trouve qu’elle a beaucoup de physionomie pour une enfant. Elle m’étonne et m’inquiète. Pauline ne la quitte pas. Pauline fait des progrès : il semble qu’Aminthe lui donne de sa vie.




Mes idées sont faibles et si diffuses qu’elles ne se joignent pas. J’ai été malade… C’est à peine si je me souviens. Nous avons eu un mois de vacances à propos d’un événement politique. M. Laval n’est pas venu d’un mois. D’abord, j’ai éprouvé un malaise, et puis la fièvre. La fièvre a redoublé. J’aurais voulu souffrir devant M. Laval. Il m’aurait plainte, alors je n’aurais plus souffert ; et pourtant, j’aurais voulu souffrir encore, pour être plainte de nouveau. Quand je n’ai plus eu la force de me soutenir, Mademoiselle Bénard m’a dit : Allez vous coucher. Je crois qu’il y a chez elle plus de sensibilité qu’il n’en paraît.

Pendant mon délire, parfois, j’ai distingué une ombre qui se penchait vers moi… : c’était Marianne qui m’apportait de la tisane. J’ai été obligée de gronder Aminthe qui, tous les jours, me gardait son dessert. Clotilde s’est souvent assise à mon chevet. Elle n’a plus l’esprit agressif, mais elle n’a pas encore la bonté qui console. Enfin, deux bonheurs me sont venus à la fois : M. Laval a demandé de mes nouvelles et j’ai reçu une lettre de Zélie.




« Le moment est venu de pratiquer vos leçons, ma chère maîtresse. Je regarde, j’écoute, je lis : j’apprends la vie.

« J’ai fait une excursion dans le monde littéraire. Voici la situation :

« D’abord, on fait très-peu de littérature dans Paris. Il se publie une foule de machines qui n’emploient ni vers, ni prose, mais des mots. Quand une chose est reconnue pour être bien saugrenue, bien invraisemblable, on l’imprime, on la réimprime. Sous prétexte que, dans le public, très-peu s’y connaissent, et qu’il faut agir en vue de ceux qui ne s’y connaissent pas, une foule de gens s’occupent à fabriquer ces je ne sais quoi qui tiennent lieu de littérature. C’est un métier commode ; il exige peu d’études, ou même pas du tout. Il suffit qu’un individu ne soit absolument bon à rien dans la société, pour que, naturellement, il se trouve homme de lettres, à cause d’un préjugé assez original et assez répandu : c’est que la littérature ne s’apprend pas. Ces espèces d’hommes de lettres ont de grands privilèges. Ils écrivent impunément toutes les billevesées qui leur passent par la tête. Qu’ils massacrent la science ou l’histoire, qu’importe ? Tantôt, ils prennent un beau caractère et lui attribuent des turpitudes. Oui, ils peuvent insulter les morts, quand ces morts n’ont laissé personne pour les défendre. S’ils salissent d’un côté, en revanche, ils nettoient d’un autre : tel type ignoble va être réhabilité, glorifié. On nous fera, s’il se peut, admirer le hideux, estimer l’ignoble. Il est encore une façon qui s’exploite assez bien : c’est de fouiller dans les boues morales les plus cachées et les plus nauséabondes. Ceux qui font ce métier ont des aptitudes, des mœurs, une vie particulière ; il leur est facile d’initier le lecteur à des choses repoussantes.

« Les éditeurs de cette spécialité sont d’une nature à part. Vous croyez peut-être que chacun doit savoir son métier ? Pas du tout : l’éditeur fait commerce de manuscrits, mais il ne connaît rien à la qualité de sa marchandise. L’éditeur littéraire, ou plutôt anti-littéraire, est en général un homme nul ; il lui faut du bruit, du mouvement, des intrigues, enfin le simulacre de la vie. Nos soi-disant hommes de lettres sont précisément dans la même situation. Ils deviennent les satellites de l’éditeur, cet astre utile. On rit ensemble, on mange ensemble, on canaille ensemble. L’éditeur qui ne recherche pas les belles intelligences, vu qu’il n’a pas de raisons pour les rechercher (à moins qu’il s’agisse d’un nom, alors il s’agit d’argent et non de littérature), l’éditeur se trouve donc entouré, accaparé, dominé ; et s’il imprime Pierre au lieu de Paul, ça prouve que Paul est moins intrigant que Pierre.

« Il y a aussi des publications qui se font par société. On se lit entre soi ; on se congratule mutuellement ; enfin, tout se passe en famille.

« Parlons du grand journal, du journal où parfois est admise la littérature ; je dis parfois, car il y a ici un mécanisme à étudier. Vous connaissez la manière dont on donne les prix dans certains pensionnats : prix d’excellence à l’élève qui paie le plus cher ; prix de sagesse à celle qui fait le plus de cadeaux ; prix d’encouragement à celle dont on attend quelque chose, etc. Eh bien ! entre quelques journaux et les pensionnats de demoiselles, il y a beaucoup de ressemblance. Les journaux qui sont constitués par actions ont un homme commis à chaque spécialité dont se compose leur importance générale. Je suppose M. D. à la direction du feuilleton. Il y donnera une place à M. qui lui prête de l’argent. Il admettra le roman de Z, dont il attend un service. En conscience, peut-il refuser les élucubrations de X. dont les dîners sont succulents ? Et puis, on a un cœur, sapristi ! on a des amis : F. G. possède un vieux et long manuscrit qui n’a ni commencement ni fin, et dont il ne sait que faire ; D. s’en accommode ; F. G. est couvert de gloire ; D. se contente du numéraire. Enfin, on a une famille, un fils, un neveu ou un gendre un peu sot. Qu’en faire ? Un homme de lettres, parbleu ! Le feuilleton n’est-il pas là ?

« Un des grands débouchés de la littérature, c’est le théâtre. Là aussi, on trouve les parents, les amis, enfin les échanges de bons procédés. Mais là, comme ailleurs, il y a des moyens. Quelques théâtres sont obérés : un homme se présente avec une pièce et de l’argent ; souvent il y a deux collaborateurs : l’un fournit la pièce, l’autre l’argent. Le directeur prend l’argent et il ajourne la pièce. Mais je dois dire à son honneur que, chaque année, il joue une foule de machines qui n’ont eu, pour se recommander à lui, ni morale ni talent.

« Voici la situation littéraire actuelle. J’oubliais… dans la plupart des journaux, les femmes sont prohibées. C’est drôle, savez-vous ?

« Eh bien ! chère maîtresse, êtes-vous contente ? Vous ne m’appellerez plus rêveuse ; vous voyez, j’étudie le monde.

« Travaillons à présent. Du courage ! Il en faut, j’en aurai. Dans ce monde si grand, si sombre, comment se guider ? Trop à l’étroit, la pensée s’étouffe ; dans un trop immense horizon, la pensée se perd. Croire à tout, c’est ne croire à rien. Concentrons-nous, comme dit Michelet. Qu’un seul objet représente tous mes goûts et toutes mes admirations. Je cherche le beau ; au lieu d’errer dans le monde, je m’arrête à lui. Je cherche le grand, je pense à lui. Je désire le simple, le vrai ; je vais à lui. Si, un jour, ma croyance au monde venait à faillir ; si ce monde, je ne le trouvais pas aussi bon, aussi noble, aussi beau qu’il m’était apparu d’abord, en le perdant, ce monde, je ne perdrais rien. Je garderais ma foi tout entière, car mon cœur n’appartiendrait pas à tous, mais à un seul.

« Vous voyez, chère maîtresse, je peux être femme de lettres : j’ai la force. Espérer qu’un jour un homme, qui vous semble seul au milieu de tous, ne sera plus un mythe pour notre esprit, cela donne du courage. Exister pour lui, ô mon Dieu ! Comprenez-vous comme on doit se rire du travail et des difficultés devant un tel espoir ? Une parole, un regard de lui doit effacer toute souffrance.

« Il semble que sa pensée illumine le cœur. L’univers se transfigure. C’est d’aujourd’hui seulement que je vois, que j’entends, que je pense. C’est aujourd’hui que je commence ma vie. Oh ! je veux travailler, je veux grandir pour être à sa portée. Je veux être bonne pour qu’il me regarde avec bonté. Que ma route soit semée d’épines, je ne les sentirai pas… Il me semble que cette route mène à lui. Il est une chose plus forte que la souffrance, plus forte que tout : c’est l’amour.

« Zélie »