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Histoire d’une sous-maîtresse/IV

La bibliothèque libre.
Eugène Pick, Libraire — Éditeur (p. 81-92).


IV

AMINTHE, PAULINE


L’amour ! Ce mot me jette dans un trouble étrange. Zélie, c’est vous qui m’instruisez. Quel mystère vient de se dévoiler à moi ! Désormais, il est un nom que je prononcerai, mais tout bas.

Concentrer tous ses goûts, toutes ses admirations sur un seul objet… j’avais fait cette concentration, et je ne m’en étais pas aperçue. Oui, il y a des moments où le monde, c’est-à-dire la classe, se transfigure. Les devoirs sont bien écrits, les élèves sont de charmantes petites filles. Elles me comprennent d’un signe. Sont-elles devenues plus spirituelles ? Suis-je devenue plus bête ? Non ; mais je pense à lui.

Je ne chercherai plus : j’ai trouvé le beau, le grand, le vrai… Il va venir donner sa leçon. Les tracas, les ennuis, j’oublie tout. Je ne distingue pas même le bruit qui doit se faire autour de moi. Qu’importent les orages de la vie ! Ils me trouveront impassible. Vous pouvez l’accabler de malignités et le percer de coups d’épingles, vous ne le tuerez pas, mon cœur, il a trop de vie. Je braverai la souffrance ; je me rirai du malheur… il ne m’atteindra pas. Je braverai tout… même Mademoiselle Bénard !

Si, un jour, je faiblissais dans mon humble tâche, je le prierais de me dire une bonne parole, et mon courage renaîtrait. Si mes élèves me faisaient de trop méchantes espiègleries, de ces misères dont on rit tout haut, et dont on pleure tout bas, j’espérerais une pensée, un regard, et je serais consolée. Et si Mademoiselle Bénard devenait plus acariâtre, je garderais encore ma foi dans la bonté universelle ; car il est bon, lui.

Je peux être sous-maîtresse, moi aussi ; j’ai la force. Moi aussi, je veux travailler ; moi aussi, je veux grandir… j’ai mes raisons. Moi aussi, je veux être bonne, pour qu’il me regarde avec bonté. Zélie, Zélie ! votre science vaut mieux que la mienne. Vous avez résumé toute la philosophie dans un seul mot : l’amour ! Je veux être patiente et résignée ; je veux, avec conscience, accomplir ma tâche… Un jour, moi aussi, un jour, peut-être, j’existerai pour lui.




Aminthe pâlit et devient toute frêle ; elle m’inquiète. Avant-hier elle me disait : « Je voudrais mourir avant le jour de l’an. — Pourquoi ? — Parce qu’au jour de l’an j’aurai sept ans, je ne serai plus une enfant. » Ce mot m’a fait réfléchir. Quelle responsabilité que la vie, si nous en répondons !



Clotilde devient si sérieuse, qu’il n’y a plus de communication possible entre elle et ses compagnes. La gaîté, la puérilité ne l’atteignent plus. Elle lit, elle pense surtout. La pensée est l’alphabet de Dieu. Nous venons de Dieu, nous allons à Dieu : les hommes n’inventent rien : ils voient dans l’avenir, ou ils se souviennent du passé.





Aujourd’hui, au milieu de la leçon d’écriture, une dame est entrée sans saluer. Elle s’est promenée dans la salle avec arrogance, parlant tout haut, interpellant l’une ou l’autre, sans attendre de réponse, et sans se soucier de M. Laval. Cette allure bourgeoise, cette démarche sans grâce ne m’étaient pas inconnues. C’était Agathis, plus sèche et plus maussade que jamais. Son buste a pris de la largeur ; elle marche lourdement, et se dandine comme les canards. Elle est venue pour se faire voir à ses anciennes camarades. Elle avait au cou une grosse chaîne d’or, et, sur les épaules, un châle qu’elle appelait son cachemire. Elle n’a parlé que de ses domestiques, ses écuries, ses voitures, ses chevaux, etc. Il paraît qu’elle est mariée à un maître de poste. Elle a fait semblant de ne pas me voir.




Elle est morte, pauvre petite Aminthe. Elle s’affaiblissait de jour en jour, ou plutôt elle se spiritualisait. Elle voulait toujours travailler, toujours ; on voyait qu’elle était pressée de vivre. Enfin, elle est devenue si faible, qu’elle n’a pas pu se lever. Le médecin a dit : « C’est la croissance. » Ces médecins, ils ne voient que le corps.

Quelque temps avant sa fin, elle a eu des crises nerveuses ; elle se tordait que ça faisait mal. Il y avait lutte entre la vie et la mort. Aussi, elle dit au prêtre qui l’assistait : « Priez le bon Dieu de ne pas tant me faire souffrir, parce que ça fait de la peine à ceux qui me voient. » Enfin, elle est devenue calme et gentille, et son agonie a été celle d’un petit ange.

Le dimanche matin, j’entrai à l’infirmerie ; Pauline y était ; Pauline n’en sortait pas. « Croyez-vous que maman viendra ? » me dit Aminthe. Je balbutiai… Je ne le croyais pas.

Aminthe était couchée sur le dos, presque assise ; ses petites mains toutes blanches et toutes maigres étaient croisées. Elle souriait ; et moi, je priais le bon Dieu. Elle m’a regardée : j’ai compris que le ciel l’avait exaucée, la pauvre enfant ; elle ne devait pas avoir la responsabilité de sa vie. Elle resta les yeux fixés devant elle. Ses yeux grandissaient, grandissaient, et les paupières ne s’abaissaient pas. La sensibilité se retirait des organes en même temps que la vie. Ses yeux étaient toujours transparents ; mais je compris qu’elle n’y voyait plus : elle n’y voyait plus des yeux du corps.

Il était midi moins vingt. Aminthe respirait doucement, et sa respiration n’avait rien de pénible. Seulement, entre une aspiration et une autre, il s’écoulait un long temps. Et ce temps, entre chaque aspiration, devenait de plus en plus long. Enfin, elle a respiré, et plusieurs secondes se sont passées… elle a respiré encore une fois.

J’ai jeté un cri, et pourtant la mort avait mis une heure à venir. Pauline s’est mise à pleurer, mais à pleurer comme si elle comprenait ce que c’est que mourir.

— Pauvre petite Aminthe, qu’importe où vous êtes, vous serez toujours dans mon cœur. — On ne vit pas avec les morts ! — Si, on vit avec les morts.

J’ai connu une femme qui avait perdu sa fille ; elle en a toujours porté le deuil dans ses habits et dans son âme ; et l’existence qu’elle a menée, sa fille en avait d’avance tracé les étapes : elle vivait ce que sa fille avait vécu. — C’est aujourd’hui l’anniversaire de sa naissance, disait-elle ; ma fille aurait aujourd’hui vingt-cinq ans ; et la pauvre femme pleurait. Tel jour, on l’a baptisée ; il faisait bien froid ; elle n’a pas du tout pleuré. Ou bien, il y a quinze ans, à cette époque, ma fille a été bien malade… J’ai failli la perdre. Et la pauvre mère souffrait au souvenir de ce qu’elle avait souffert. Et puis, elle se rappelait les petits triomphes de son enfant : les pensées généreuses, les devoirs bien accomplis ; elle était presque heureuse, en souvenir du bonheur passé.

Cette femme m’est venue à l’idée en pensant à la mère d’Aminthe.

— Ah ! Madame, vous avez préféré les sots plaisirs à votre fille ! À la vie du cœur, vous avez préféré les futiles banalités ! Vous l’avez privée de ce soleil que doit toute femme à son enfant, l’amour maternel. Vous lui avez fait une existence décolorée, vous lui avez ôté sa vie. Elle a vécu loin de vous ; quand elle a pleuré, vous ne l’avez pas consolée. Vous n’avez pas souffert de ses douleurs, vous ne vous êtes pas réjouie de ses joies. De ses joies… : l’enfant sans mère n’a pas de joies ; s’il ne se plaint pas, c’est qu’il n’attend pas de consolation. Dans ses malaises, il n’espère que l’indifférence. Seule, dans son petit lit, votre fille avait froid l’hiver… Vous aussi, au bal, trop décolletée, vous deviez avoir froid. Vous avez dû vous plaindre des stupides amours… ; et votre fille a subi son agonie en silence.

Ah ! Madame, vous êtes bien punie ! Vous avez eu un petit ange, et vous ne l’avez pas connu. Vous ne savez pas qu’Aminthe, qui n’avait pas sept ans, était parmi les grandes ? Vous n’avez pas appris ses succès : des compositions qui ont étonné ses professeurs, des prix qu’elle a eus ; car elle a eu des prix, malgré votre injustice qui semblait autoriser l’injustice des étrangers. Vous aimez la beauté ; eh bien ! votre fille était plus sage et plus gentille que toutes…, et vous ne l’avez pas vue grandir. Oh ! vous êtes punie, car vous êtes glorieuse, et vous auriez triomphé de ses triomphes. Vous avez frustré une enfant de sa mère, mais vous n’avez pas eu d’enfant. Elle est morte loin de vous ; des étrangers étaient à son chevet. Elle est morte comme une petite sainte ; vous ne méritiez pas de la voir mourir.



Comme la petite Aminthe était là, sur son lit, pas changée du tout, une grande dame, toute habillée de velours et de dentelles, est arrivée. C’était la mère de Pauline qui venait chercher sa fille. Elle s’est montrée toute confuse et toute colère ; on eût dit qu’elle nous avait confié un cygne et que nous lui rendions une oie. Elle rougissait surtout pour la pauvre robe d’indienne déteinte qu’elle avait naguères envoyée à Pauline, et que Pauline portait sans cesse, n’en ayant pas de rechange. Si je n’avais suivi les degrés d’appauvrissement de cette étoffe, j’aurais cru, à voir l’orgueilleux dépit de cette mère récalcitrante, que naguère cette robe avait été de moire antique.

Pauline, devant sa mère, est tombée dans la prostration ; la tête penchée, la lèvre pendante, elle semblait plus imbécile qu’autrefois : la vie s’était retirée d’elle. On a eu bien de la peine à l’arracher du corps de sa petite protectrice ; elle a suivi la grande dame en pleurant.

— Pauvre fille, que vas-tu devenir dans le monde ? Tu pleures, et tu regardes un petit cercueil… Je comprends : ce n’est pas la maternité qui donne l’amour.




Clotilde aussi s’en va : ses arrière-cousins ne veulent plus payer sa pension. Si je ne lui connaissais autant de courage que d’infirmités, j’aurais peur pour elle. Mais je sais qu’elle ne faillira pas : elle mourra plutôt. Son projet est de vivre à Paris ; elle tirera parti de son intelligence, la seule dot que Dieu lui ait donnée. Elle m’a promis de veiller sur Zélie. Je ne sais pourquoi ma belle enthousiaste me paraît être une de ces fleurs délicates et frêles que l’orage peut facilement briser. Il y a dans le monde une loi étrange, une loi funeste, c’est la loi des contrastes : le malheur, cette ombre de la vie, atteint de préférence les plus brillantes natures. Zélie, Zélie, je prierai pour vous !



Tout le monde s’en va : me voilà seule ; seule, au milieu de nouvelles venues. Désormais, je ne vivrai que de pensées.

Celles que j’aimais sont loin ; d’où vient que je ne suis pas désespérée ? Pauvre petite Aminthe, en vain, du ciel vous me tendez les bras ; je ne veux pas mourir. Clotilde, vous vous éloignez… Je ne veux pas vous suivre. Zélie, vous me criez : La vie est dans le monde… Non, la vie est ici. D’où vient que je pleure, et que je ne suis pas inconsolable ? D’où vient que je ne veux ni vous suivre, ni mourir avec vous, mes enfants ? D’où vient mon égoïsme ? Oui, il est une chose plus forte que le monde, plus forte que la mort, c’est l’amour.