Histoire d’une sous-maîtresse/Introduction
C’était une bonne fille, Mademoiselle Grognon, notre sous-maîtresse.
Dès cinq heures du matin, elle allait, venait, avec sa robe de laine brune, sa grande pèlerine et ses bandeaux plaqués sur les tempes. Toujours environnée d’enfants, elle parlait toujours. Si, par hasard, elle se trouvait seule, par habitude elle parlait encore. Elle ne se taisait qu’au coucher du soleil, car c’était aussi l’heure de son coucher. Nous l’avions appelée Mademoiselle Grognon, d’abord tout bas, puis à mi-voix, et puis tout haut. Grâce à ces nuances délicates, elle s’était habituée à ce surnom.
De mémoire d’élève, nous avions toujours vu cette respectable personne devant un vieux pupitre, des lunettes sur le nez, et gesticulant, une règle à la main. Sa figure était pâle et fatiguée, suite de ses tracas de vieille fille et de sa nourriture de pensionnaire.
Que de variété dans ses travaux, que de monotonie dans son existence. Tantôt, taillant une plume avec précision, une feuille de papier blanc devant elle, elle s’évertuait à de magnifiques parafes. Tantôt, sous ses doigts, naissaient les fantastiques dessins d’une tapisserie. Ou bien encore, elle entremêlait de perles une bourse ou quelque autre objet d’art. En voyant cette pauvre fille, on pensait à ces serins qui chantent éternellement dans la même cage.
Nous étions une troupe de grandes pensionnaires rieuses et folles, — de vrais mauvais sujets. — Nous prenions des airs régence, fumant la cigarette et portant le bonnet sur l’oreille. On devine que le sujet perpétuel de nos plaisanteries, c’était Mademoiselle Grognon. Mon Dieu, que la pauvre fille nous a fait rire ! Mon Dieu, que nous l’avons fait pleurer ! Oui, nous l’avons fait pleurer, nous qui ne comprenions alors que les larmes de l’enfance.
Dans ses rares moments de liberté, Mademoiselle Grognon lisait. Si la liberté devait se prolonger, Mademoiselle Grognon sortait de son pupitre un gros cahier ; elle écrivait quelques pages avec attention. Alors, elle perdait son expression de placidité habituelle, une lumière soudaine éclairait sa physionomie, et souvent une larme mouillait ses lunettes.
Et nous, voyant cela, nous nous mettions à rire ; on est si gai avant d’avoir vécu ! Et nous disions : Mademoiselle Grognon écrit ses mémoires.
Hélas ! tout le monde a sa vie, et la plus intéressante est celle qu’on a. Le pauvre serin, dans sa cage, a souvent tout un roman dans le cœur. Ah ! si le serin savait écrire ! Le fait n’importe pas, mais l’idée : tout le monde sait agir, peu savent penser. J’ai connu un crapaud qui avait demeuré deux mille ans dans un silex. Quel grand philosophe ce devait être, ce crapaud ; mais sous quel drôle de jour il devait avoir vu le monde, à travers son silex.
Du crapaud à Mademoiselle Grognon, il n’y a qu’un pas. La classe, c’était le silex de son existence. Elle voyait la société à travers d’épaisses murailles : singulières lunettes, qui font paraître les choses sous de singulières formes. Et c’est fort heureux qu’il y ait des variétés dans les manières de voir : autrement le monde serait d’une monotonie désolante.
Un jour, dans un accès d’espièglerie méchante, nous avons volé le cahier de Mademoiselle Grognon. Nous voulions nous mettre en fonds de jovialité en nous servant de ses mots et de ses pensées. Pour mieux l’attaquer, la pauvre fille, nous prenions ses propres armes.
Les variations de l’écriture annonçaient différentes époques dans ce travail. D’abord, des caractères timides qui, peu à peu, s’enhardissaient et devenaient bien formés. Enfin, les déliés se négligeaient ; on devinait une main sûre d’elle et qui ne craint pas de s’abandonner à ses caprices. Ces changements d’écriture annonçaient, avec un laps de temps, des variations dans le cœur de l’écrivain.