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Histoire d’une sous-maîtresse/V

La bibliothèque libre.
Eugène Pick, Libraire — Éditeur (p. 95-118).



V

ZÉLIE


« Ma chère maîtresse,

« Vous voulez savoir comment je fais, ou plutôt comment je ne fais pas de la littérature ; voici :

« J’ai exposé la situation ; cette situation, où, comme dans certain évangile, les derniers sont parfois les premiers et vice versa, où l’intelligence et le talent ont besoin de puissants auxiliaires, où, etc., etc., etc. Triste situation ! Il est impossible, direz-vous, qu’une femme s’en mêle. — Tout est possible. Le qu’il mourût d’Horace est vraiment bien commode ; malheureusement, il n’est pas toujours de circonstance. Il faut vivre, et gagner notre vie selon nos aptitudes. Vivons, et que la volonté de Dieu soit faite.

« En écrivant, je cherche d’abord à me conformer au goût ; ou, si vous voulez, au manque de goût de chacun des brigadiers littéraires dont j’ambitionne le commandement. Celui-ci est de Paris, c’est dire qu’il ne parle ni gascon, ni limousin… Parlons français ; mais pas d’esprit, pas de sentiment, vu que, dans son français, il n’entre ni l’un ni l’autre. Celui-là est né viveur, il a le vin lyrique : il rime quand il est ému… Chantons le vin et ses effets. Mais ne soyons pas mieux inspiré que notre maître ; une sourdine à l’intelligence, s’il vous plaît. Il est le niveau de l’intelligence universelle ; ce qui le dépasse est de trop ; et s’il vous supporte près de lui, c’est comme repoussoir, pour le faire ressortir. Quand certaines positions dépendent du caprice de chacun, hélas !…

« Dans une situation, chacun apporte son bagage intellectuel. De quel bagage saugrenu sont munis certains littérateurs ? Il y a d’abord l’intelligence innée, le lot du bon Dieu ; et puis l’intelligence acquise, les chroniques de famille, l’étude, ce qu’on glane dans le monde. Mais il arrive que la famille n’est ni littéraire ni philosophe, que ses chroniques sont des rapsodies invraisemblables, qu’il n’y pousse, dans cette famille, que de petites vanités, de petites jalousies, de petites ambitions, superstitions et préjugés, absurdités, enfin. Si peu que le sujet ait apporté du ciel un esprit faux, vous devinez ce qu’il s’assimilera au milieu de pareils éléments ! Joignez à cela une fausse instruction. Du moins, s’il pouvait ne pas en avoir du tout. Il y a pis que l’ignorant, c’est le faux savant. Il y a celui qui n’observe pas, et celui qui observe mal ; celui qui n’a pas d’idées, et celui qui a de mauvaises idées. Les nullités sont assez commodes : il suffit de ménager leur esprit, leur délicatesse, enfin tout ce qui leur manque ; et, comme tout leur manque, il n’y a pas à se tromper dans ses ménagements. Mais on n’a pas toujours le bonheur de rencontrer des natures aussi privilégiées. Les médiocrités, voilà les natures difficiles. D’abord, savoir où commence et où s’arrête la sottise, la sottise qui n’a guère ni commencement ni fin. Et puis, savoir à quel genre de sottise vous avez à faire : la sottise est si variée en elle-même et si multiple dans ses effets ! Comment agir sur des natures que vous ne comprenez guère ? J’ai remarqué que les esprits faux ne se comprennent pas eux-mêmes ; il ne peut en être autrement ; ce qu’ils sont aujourd’hui, ils ne le seront pas demain.

« Je suppose une famille ambitieuse et pauvre. Elle place son fils dans un séminaire catholique : il sera prêtre ou autre chose ; voilà pour l’ambition ; son instruction ne coûtera rien, voilà pour la pauvreté. Il en coûtera forces grimaces, force hypocrisie ; mais c’est le bien-fonds de la famille. Le jeune homme, animé de l’esprit, ou plutôt de la sottise de ses parents, étudiera le catholicisme, non pas avec foi, mais comme on étudie une science. — Une religion n’est pas une science. Qu’un apôtre de Mahomet ou de Wisnou débite le Coran ou les Védas, si ce n’est pas un croyant, c’est un intrigant ou un fou. Que sont-ils ces hommes qui, dans le monde, parlent et écrivent, imbus d’une religion qu’ils ne croient pas ? Ils en usent comme d’une chose acquise ; car, s’ils y renonçaient, il ne leur resterait rien. Ils citent les prophètes, les pères… Il faut bien penser d’après les autres quand on ne pense pas tout seul. Et, comme la bêtise est la mère de tous les vices, ces hommes, tout en se parant des lambeaux d’une religion qui a nourri leur enfance, s’en vont la dénigrant et la salissant. Souvent voilà nos maîtres. Oh ! qu’ils sont malveillants ! Ils nous en veulent pour leurs sottises et pour leur immoralité ; ils nous en veulent pour ce qu’ils ont de plus que nous, et pour ce que nous avons de plus qu’eux.

« On sacrifie à la circonstance ; on pense comme M. X., et M. X pense mal ; on adopte la façon de tel autre, et cette façon est mauvaise. Pour contenter les autres, on se mécontente soi-même. On se fait bête, et l’on rougit devant soi.

En littérature, chacun en veut à ce qu’on appelle la personnalité. Quelle guerre acharnée il se fait à l’intelligence !

« Allons, pauvres femmes, faites-vous bien petites, pour qu’on ne vous écrase pas. Rampez, faites comme le lierre ; mais vous ne trouverez pas d’ormeaux. »




« Chère maîtresse, vous demandez l’histoire de mes triomphes. Triomphe ! Vous l’avez écrit ! Oui, j’ai publié dernièrement je ne sais quoi… Écoutez donc le récit de cette épopée :

« Un beau jour… il pleuvait à verse, mais je me sentais un peu de courage, et ce jour me semblait beau. Je prends le chemin… de la gloire, comme on disait jadis. J’emporte un manuscrit soigné, corrigé et diminué.

« J’arrive chez M. D…, représentant littéraire d’un grand journal. J’attends. J’entends un bruit de voix dans la chambre à côté. — N’y va pas… c’est une femme. Je suis jalouse : si tu bouges, je t’étrangle ! Et puis, des pleurs, des lamentations qu’on n’aurait pas cru rencontrer dans un lieu lettré. À cette symphonie aigre, criarde et peu harmonieuse, se mêlent quelques notes graves. Mais le côté glapissant l’emporte, et j’entends le bruit de soufflets qu’on échange : je comprends que M. D. est en famille ; je m’éloigne, crainte de troubler ses épanchements.

« Quelques jours se passent, et je reviens, non sans émotion ; car je vais me trouver en présence d’un homme célèbre et qui peut avoir sur ma vie une grande influence. M. D. est en train de déjeuner. C’est un homme de bonne humeur et de bon appétit. Il aime à rire : je lui raconte des anecdotes, des drôleries, des gaudrioles…, ce qui vient d’arriver par ici, ce qui a eu lieu par là. Je suppose que le monde est excessivement jovial. M. D. m’encourage. Quand je le fais rire, il trouve que j’ai l’influence secrète. Je pars, chargée de promesses, et je crois être chargée de quelque chose.

« Je reviens : D. est à déjeuner. Je raconte de nouvelles anecdotes, de nouvelles facéties, de nouvelles gaudrioles, D. rit de nouveau, et je pars chargée de nouvelles promesses.

« Je reviens : D. est à déjeuner. Je raconte, etc., etc., etc., etc.

« Je reviens : D. est à déjeuner, etc., etc., etc.

« Il faut vous dire que j’ai commencé cette histoire par le milieu ; mais ça ne fait rien : le commencement, le milieu, la fin, c’est toujours la même chose. Cela a duré deux ans.

« J’ai vu, pendant ce temps, quelque chose d’affreux.

« Une vieille femme venait, chaque matin, avec des manuscrits ; qu’il pleuve ou qu’il gèle, rien n’y faisait. Elle portait un petit châle tout fané, une robe d’indienne bien propre, bien usée et dont on ne devinait plus la couleur, une espèce de chapeau informe avec un débris de voile. Dieu sait les privations, les souffrances ; Dieu sait les misères qu’indiquaient ces pauvres vieux habits ! Par la neige, elle entrait, grelottant, l’air humble, et faisant force révérences. — « Je crains de vous déranger… Vos moments sont précieux, » disait-elle. En effet, D. était attablé près du feu, devant les comestibles les plus friands. Sans perdre une bouchée, il prononçait quelques paroles, une promesse, une promesse de lecture ou d’insertion. Oh ! les promesses ! On tue des gens avec des promesses ! Un voile cachait la figure de la dame, mais je voyais ses mains pâles et maigres qui tremblaient d’appréhension. J’ai su des détails : cette femme avait une fille. Sur un succès littéraire reposait non-seulement sa vie à elle, mais la vie de son enfant. Chaque jour, elle vendait soit un meuble, soit un bijou, restes d’une ancienne splendeur. D. n’allait-il pas insérer un roman ? Encore un peu d’attente… Encore un peu… Mais c’était toujours. Enfin, il n’y eut plus ni meubles, ni bijoux ; on vendit le nécessaire. La femme de lettres s’en prit à ses livres, ses seuls amis. Chaque jour, avec deux ou trois volumes sous le bras, elle s’en allait sur les quais, comme pour bouquiner, mais elle revenait les mains vides. Enfin, il n’y eut plus de livres, il n’y eut plus de pain. Il ne resta que la promesse de D…, et, comme toujours, la promesse manqua. Une nuit, la femme de lettres s’est asphyxiée. Je ne sais ce qu’est devenue sa fille.

« J’oubliais l’histoire de mes triomphes, je continue :

« Après avoir assisté à bien des déjeuners, à bien des scènes de famille ; après avoir bien fait rire M. D., j’ai repris mon manuscrit. J’avais cependant raconté de jolies choses… Ça vous ferait frémir, si je vous les racontais.

« Je fus essuyer de nouvelles promesses, encourir de nouvelles infortunes. Cette fois, je fus traitée avec plus de célérité : le comité d’un journal décida que je n’avais pas le sens commun. Il est vrai qu’un autre comité avait décidé, la veille, que j’écrivais comme il y en a peu ; mais… Il y a presque toujours un mais. Je me promenais donc ainsi de comités en comités ; vous savez qu’en journalisme, un comité se compose d’un seul homme. Enfin, un journaliste trouva mon travail trop léger ; un autre le trouva trop grave ; un le trouva gai ; un autre le trouva triste, et un autre ne le trouva plus du tout… Heureusement, j’avais un double.

« Quelle diversité de jugements sur le même sujet ! dites-vous.

« Pas tant que vous croyez : il y a, au contraire, chez certains journalistes, une entente cordiale bien arrêtée : c’est de ne pas lire ce qu’ils veulent refuser.

« Je ne ferai pas ici la nomenclature des courses, des averses, des attentes, des impertinences, des mensonges, des ignominies et des accidents de toutes sortes : l’addition atteindrait des limites colossales. Enfin, victoire ! L’œuvre a paru ! C’est-à-dire qu’il a paru quelque chose qui ne lui ressemblait pas. Pour que ça commence mieux, on avait retranché le commencement ; pour que ça finisse plus tôt, on avait retranché la fin. On avait aussi élagué dans le milieu, et l’on avait signé ce beau travail d’un nom d’homme, trouvant que c’était d’un meilleur effet.

« En voilà un triomphe ! J’espère qu’il est triomphant ! Eh bien ! si je continuais le récit de mon épopée, ça se suivrait… et ça se ressemblerait toujours.

« Que j’ai fait de lâchetés pour arriver ainsi à me couvrir de gloire ! J’ai fait bonne mine à des gens que je ne pouvais pas souffrir. J’ai été d’une exquise politesse avec de très-grossiers personnages. J’ai ri quand j’avais envie de pleurer. Mais, chez moi, j’ai pris ma revanche. J’ai fait semblant de croire, par flatterie, des mensonges ridicules d’évidence. Je crois bien, ma parole d’honneur, qu’il m’est arrivé de mentir aussi, etc., etc.

« Ceux qui disent qu’en art il sert d’être femme, sont de mauvais plaisants : ils sous-entendent quelque facétie saugrenue.

« Pour le cœur joyeux, l’obstacle n’existe pas. On le voit, on le sent, il vous arrête. Comment vaincre ? On ne sait, mais on vaincra. Hélas ! le cœur n’est pas toujours joyeux : il se fatigue de la lutte et de l’espoir sans résultats. D’abord, on croit en la bonté des hommes ; et pourtant on souffre, on ne sait pourquoi, on ne veut pas le savoir, on ne veut pas douter ; on ferme les yeux et les oreilles pour ignorer qu’il existe des méchants. Si je vous disais que D. ayant promis de m’insérer demain, pendant deux ans, j’ai cru pendant deux ans ; vous me croiriez. J’attends encore ce demain. X. a menti quatre-vingt-dix-neuf fois ; j’oublie les mensonges, j’espère une vérité. Oublier, toujours oublier : le souvenir de la veille serait un trop lourd fardeau pour le lendemain.

« Vient un jour où la femme artiste, partout repoussée, et souffrant de partout, reconnaît cette triste vérité, qu’elle n’est qu’un objet de malveillance. On en veut à son talent, à son enthousiasme ; on en veut à son intelligence. L’homme craint pour sa royauté.

« J’ai trop présumé de mes forces : je suis fatiguée. Je vois des obstacles, mais je ne sais ni les franchir, ni les tourner. Je ne sais par quelle filière on passe pour arriver à un résultat ; je ne veux pas le savoir.

« J’avais dit : Si un jour je doutais du monde, je croirais à lui !… Ce jour est venu. Si un jour je manquais de courage, je lui demanderais une bonne parole… J’ai manqué de courage, il ne me l’a pas donnée, cette parole. Je ne sais même si j’ai osé la demander.

« L’espoir s’éteint vite, quand rien ne l’alimente ; je ne sais plus si j’espère encore. Quand on doute de soi, on doute de tout : Ma chère maîtresse, je doute. L’orgueil m’a perdue ; je croyais en moi, parce que je croyais en quelque chose de supérieur à moi. C’était un talisman, l’amour. L’amour et la littérature, ça ne fait qu’un. Si je n’ai pas de cœur, je ne peux pas faire de littérature. L’amour, je l’ai placé si haut, si haut…, je ne peux pas l’atteindre.

« Ne me demandez pas mon histoire. Comment vous en dire les événements, le drame, les péripéties ?… Il n’y en a pas. Cette histoire ne ressemble pas aux romans du jour, il n’y a pas de faits, mais une pensée : ma vie commence, ma vie finit à cette pensée, toute ma vie est là.

« La poésie latente est donc encore plus douloureuse que la poésie artistique. J’ai crié bien haut mes souffrances d’esprit ; je vais dire tout bas mes souffrances de cœur.

« Tous les malheurs se ressemblent : en amour comme en art, j’ai trouvé l’obstacle. La femme qui possède la faculté de grandir par son inspiration est environnée de l’impossible, non-seulement quand il s’agit de littérature ; mais cet impossible existe quel que soit le but de ses pensées. Aimer une créature au-dessus de nous, ça nous semble tout naturel ; on aime bien le Bon Dieu. Mais les hommes sont plus aristocrates que l’Être suprême. Il arrive qu’on se sent une grande affinité pour un artiste… C’est ce qui m’est arrivé. Je l’ai vu, et depuis il m’a semblé que je le voyais toujours. Il a dit quelques mots, et ces mots sont restés dans ma mémoire ; et le son de sa voix retentit sans cesse à mon oreille. Je me suis assimilée à lui sans qu’il en sache rien.

« J’étais bien heureuse : Habituée aux idées diffuses, il m’a semblé que le bonheur c’était une idée fixe. Comprenez-vous mon ignorance, je ne m’étais pas demandé s’il savait que j’étais au monde ? Il ne veut peut-être pas le savoir ? Je ne prenais de lui que ce qu’il fallait pour moi : c’était de l’égoïsme, mais c’était aussi de l’humilité. J’estimais ma vie trop peu, et je la croyais indifférente à ses yeux. Mais j’attendais tout de l’avenir.

« L’avenir n’est pas venu ; l’avenir ne vient pas. Entre le rêve et le réalité, il y a tout un monde.

« Mon rêve était insensé, je le vois à présent. Je me suis livrée à un sentiment, et ce sentiment est devenu infini. J’ai eu soif de tout, du passé et de l’avenir, de tout ce qui me manquait. Je me suis rappelé ma triste enfance : amenée toute petite dans une classe que je devais quitter plus tard, je n’ai pas eu de pays, je n’ai pas eu de famille. Les plaisirs que je n’ai pas goûtés se sont amassés en désirs dans mon cœur. Les larmes que j’ai versées, je m’en souviens encore. Ce que j’ai désiré, je le désire plus que jamais. La destinée ne m’a pas fait faillite, j’ai ajourné ce qu’elle me devait. Oh ! je me réjouissais d’avoir souffert, car je devais être consolée. Ce que j’avais vécu, c’était une monotone préface, j’attendais la vie. Je n’étais pas désintéressée envers le Bon Dieu…, j’espérais le prix de mon malheur.

« Eh bien, je désespère ! Ma triste enfance, mes humbles travaux, mes efforts et mes ennuis, rien ne comptera… ; je n’existerai pas pour lui.

« Vivre pour soi, est-ce possible, oh ! mon Dieu ? Ma vie est si triste ; peut-être, s’il l’avait connue, elle lui aurait fait de la peine.

« — Où donc est l’obstacle, où donc est l’impossible, dites-vous ?

« — Je le sais si bien, j’oublie que vous ne le savez pas.

« Dans le monde, il est un préjugé contre la femme artiste, celle qui est pauvre surtout (car, avec de la fortune, on vous pardonne tout, même d’avoir du talent). Dans la classe vulgaire, certain cercle doit enfermer l’intelligence ; ce qui dépasse est imputé à crime. On condamne ce qu’on ne comprend pas ; le nombre fait loi à l’inspiration de s’éteindre sous l’ignorance. Les sarcasmes amers, les inventions saugrenues, rien n’est assez sot ni assez méchant pour jeter à la femme de lettres. Savez-vous par qui on est calomnié ? par la bohème ; c’est la race d’écrivailleurs sans âme, c’est-à-dire sans morale et sans talent. Et ces hommes qui aident si bien à la misère des femmes trouvent encore moyen de se faire les parasites de cette misère. Avec le préjugé, cette vilaine fiction, il y a le dénuement, cette vilaine réalité. Rêvez le ciel, et habitez une chambre bien haute, bien triste, sans air et sans soleil… Oh ! le ciel y descendrait…, mais un homme n’y monterait pas. Je fais ici une restriction, j’y reviendrai. L’obscurité et le froid du logis, les privations, les inquiétudes, les fatigues et les petites misères de toutes sortes s’écrivent sur l’individu. Le malheureux, personnellement, ne ressemble pas au riche. Au riche, l’orgueil qui fait ouvrir toutes les portes ; au pauvre, l’humilité qui le fait repousser d’abord : en lui on craint un solliciteur.

« Chez les artistes, il y a une grande aristocratie ; il y a les parvenus et ceux qui doivent parvenir. Mais la femme semble ne devoir jamais parvenir. Commencez-vous à comprendre mon impossible ? Appeler à moi un grand artiste, il prendra ma lettre pour une supplique à sa protection. Aller à lui, le dernier des valets m’arrêtera dès la porte. J’entre, je suppose, me voilà dans un monde dont j’ignore le langage, le monde des heureux. Leurs façons m’intimident ; ils ont l’insolence du succès. Ils ne me voient pas ou me regardent en gens qui ne jugent que sur l’étiquette. Ils invitent l’artiste à dîner… Les parvenus, ça dîne. Je suis une intruse dans cette société.

« — Qu’importe la société, vous êtes près de votre idéal, dites-vous ?

« — Oh ! ne le dites pas ! Il est une chose que je ne veux pas comprendre ; je vais l’indiquer : heureusement vous n’y comprendrez rien vous-même.

« Je suis donc près du grand artiste, cet homme qui a tant de cœur dans ses œuvres, lui, mon rêve, mon idéal, mon Dieu vivant ! Pour aller à lui, j’aurais marché sur des charbons allumés ! Des hallebardes seraient tombées du ciel la pointe en bas, je n’aurais pas reculé, ah ! mais non ! Pour un regard de lui, je donnerais… oh ! tout ce que j’aurais à donner, si je l’avais. Il jette les yeux sur moi, il ne me voit pas… il ne voit qu’un corps. Il parle, mais il ne s’adresse ni à mon cœur ni à mon esprit. L’artiste dîne chez les parvenus, mais chez la pauvre jeune fille, où l’on ne dîne pas, l’artiste remarque seulement qu’il est chez une femme.

« Ne donnons pas occasion d’être lâches à ceux que nous voulons honorer.

« — Comment celui pour qui nous avons un culte sacré, celui dont le nom illumine notre cœur, celui pour qui, sans réfléchir, on donnerait sa vie et son éternité, celui-là ne trouverait près de vous qu’un instinct grossier ? Mais ce serait infâme !

« — Oui, ce serait infâme ! aussi il faut que cela ne soit pas. Du reste, il y a des circonstances atténuantes. Peut-il débrouiller, ce grand homme, si dans les stigmates de misère que porte une pauvre fille, il n’y a pas aussi les stigmates du vice ? Il craint de se tromper. Peut-il deviner, ce prophète, que, dans cette créature d’humble et faible apparence, il y a autant, et plus peut-être que dans l’âme des parvenus qui le reçoivent à leur table ? Pour exister parmi les artistes, il faut avoir un piédestal.

« Dans un petit pot, sur ma fenêtre, il y a une plante haute comme le doigt ; c’est un cèdre, j’en suis sûre ; mais, comme il n’a que de l’ombre et qu’une motte de terre pour nourriture, les autres cèdres ne se douteront jamais qu’il est de leur espèce.




« Vous comprenez qu’à son début ma vie est fatalement arrêtée. Quand je resterais sur la terre autant d’années que Mathusalem, je serais toujours à la même phase. Il me faut une intervention supérieure pour m’arracher à moi.

« Mon esprit est comme une source qui, privée de sa voie naturelle, s’épand maladroitement et sottement sur la terre. Cette source était créée dans un but, vous avez barré la pente qu’elle devait suivre ; elle déracine au lieu d’arroser ; elle devient capricieuse, désordonnée, malfaisante ; si c’était une femme, vous diriez : « Elle devient folle. »

« Oui, c’est un malheur de ne pouvoir suivre le chemin que Dieu semblait nous indiquer. Toutes nos aptitudes se brisent contre une barrière, et nous n’avons ni goûts ni forces pour tourner ailleurs.




« Il y a des moments où je souffre de partout. Le bruit m’est douloureux ; je vois tout en noir ; je n’appréhende que choses funestes, tant il semble que le malheur attire le malheur. J’ai l’esprit malade. Je comprends ma souffrance, et je m’y enfonce avec la volupté du désespoir. Les catholiques ont raison quand ils disent que, dans leur enfer, les tourments du corps ne sont rien en comparaison des tourments de l’âme. Il s’y connaissent. Pour la douleur de l’âme, il n’y a pas de répit : le corps s’endort quelquefois, l’âme jamais.




« Si le réel n’existe pas, on donne dans l’impossible ; nous prenons des fantômes pour des hommes ; plus tard, nous prenons des hommes pour des fantômes. Si je divague, ne faites pas attention, j’en ai pris l’habitude.

« Avoir commencé par la raison, et finir par ne plus savoir ce qu’on fait de sa raison, c’est triste, savez-vous ? C’est ce qui arrive quand notre dose de chagrin est trop lourde pour nos épaules.

« Le malheur isole ; quand on vit à part, on se fait des idées à soi, et, dès que nous ne pensons plus comme le monde, le monde nous regarde d’un air tout drôle.

« Si je dis presque toujours on et non pas je, c’est que je n’ai plus de moi : je ne vis pas, je regarde vivre les autres. Il y a quelque chose d’horrible dans cet état de mort-vivant, et j’en viens quelquefois à regretter cette douleur qui me faisait sentir que j’étais au monde … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … …

« Zélie. »


Pendant vingt pages encore, Zélie parlait d’amour, de mouvement perpétuel, de soupe économique, etc., etc., etc. Cette lettre m’a serré le cœur.